‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 7 sur 38 · XX NOTICE · texte numérisé non relu

XX NOTICE

Ce fut pendant son second séjour à Ferney que La Harpe s'éleva contre les vœux monastiques , en composant la Réponse cViin solitaire de la Trappe à la lettre de l'abbé de Rancé , par Barthe. Voltaire fut si content de l'esprit dans lequel cette pièce est écrite, qu'il y mit vnie préface où il la vante beaucoup trop, même sous le rapport de l'exécution.

Trois ou quatre mois s'étaient à peine écoulés depuis le retour de La Harpe à Paris, lorsque la Gazette d'Utrecht annonça, le 1 1 mars 1768, qu'il avait soustrait plusieurs manuscrits du cabinet de Voltaire , entre autres le second chant du poëme de la Gnierre civile de Genève, et que , par cet abus de confiance , il s'était fait bannir de Ferney. La Harpe repoussa cette imputation avec une indifférence dédaigneuse , ne la jugeant digne que d'un profond mépris. La partie offensée démentit formellement le gazetier. Cependant plusieurs lettres ^ insérées dans le Supplérnent à la correspondance de KoUaire^ , font voir qu'il ne croyait point à l'innocence de son jeune ami, mais qu'il lui pardonnait de tout son cœur. Son langage ne saurait être plus positif : moins il a d'amertume , plus il semble devoir inspirer de confiance. Quoique ce langage ait été le même à des époques assez éloignées , il est difficile de ne pa& l'attribuer à desrapports infidèles , faits au maître par les ennemis que l'élève avait la maladresse de s'attirer. Rien dans la vie connue de La Harpe n'autorise à soupçonner qu'un homme de ce mérite, dont le plus grand tort fut pres-

' Voyez dans ce supplément , i" la leltrc intitulée Polie à M. le duc de Chois eut , du 16 mars 1768; 2" celle à Cha— banou, du iG avril 1768; 3 ofllc à M. d'Argental , du 4 août 1769.

sii; i.v il viUM . xxj

«|Uf tniijouis util' liaiichist' liaiitaiiu', si; soil ifiidu (oiipablo truiu* violation ilt-s (liiiii>> It-s plus sacrés. On se tlernandr aussi dans cjucl dessrin il aurait l'nit'Yodcs manuscrits dont il m* pouvait faire usayc sans se déshonorer ouvertement. S'il éprouva d'abord des marques de refroidissement de la part de celui qu'on était parvenu à prévenir contre lui , il se rassura bien vil(! j)ar le retour des anciennes bontés dont il avait si iong-lenipsété Tobjrl. Jamais il ni' désespéra du maintien de son cri'dit. Apprenant que M. d'Argental tenait des propos désobligeants sur les circonstances de son départ de Ferney : « C'est, répondit- il, vui ministre qui se réjouit de la » disgrâce d'un favori. »

Palissot, irrité d'un article qui le concerne dans la Correspondance lillt^raire , adrcsscc à son altesse impériale monseigneur le grand-duc de Russie, affirme' que le poi'te Lebrun lui avait remis, avec l'intention de la rendre publique, une lettre de la main de \ oltaire, dans laquelle La Harpe était accusé d'être l'auteur d un libelle odieux , et qu'au lieu de lui donner la publicité désirée , étant parvenu à persuader qu'elle était perdue, il l'avait communiquée à celui qu'elle inculpait, qui n'avait pas manqué de lui en faire les remerciments les plus allectueux. N'aurait- il pas fallu administrer la preuve d Un pareil fait, ou plutôt, en le supposant incontestable, n'aurait-il pas mieux valu couronner un procédé généreux par un silence absolu ?

Les esprits pénétrants jugèrent que La Harpe, renfermé dans les bornes d'un talent sage et cultivé, ne s'élèverait pas au-delà de son premier ouvrage dramatiipie. Kn eflct, la tragédie de Mcnzicoff, jouée devant la cour

* OEiu'rcs complètes rie Palissot , arliclo La Haupe, dans Ir-, ^fcmoircs sur la Littérature , lom. IV, pag. 4'4 ' i^"»)

Xxij NOTICE

à Fontainebleau, récompensée par la reine, qui en avait entendu la lecture ', ne subit pas le jugement de la capitale , et l'on présume que les motifs qui s'y opposèrent servirent la réputation du poëte, qui toutefois était fort loin de le penser. Informé par l'ambassadeur de Russie que le sujet ne plaisait pas à cette cour, il crut devoir à sa reconnaissance pour le grand-duc de ne pas faire jouer la pièce à Paris. Il la fit seulement imprimer en 'i']']'], avec un Précis historique sur Menzicoff, morceau d'un grand intérêt et par les faits et par la manière dont ils sont présentés. Les Barmécides se soutinrent quelque temps ; mais les combinaisons romanesques sur lesquelles la pièce est fondée l'empêchèrent de réussir''. Les Brames, quoique l'auteur en fit justice en ne les livrant pas à l'impression , ne purent éviter les atteintes du calembour, qui était alors dans sa plus grande vogue. A propos du succès que sa comédie avait obtenu , le marquis de Bièvre disait : « Quand le Séducteur » réussit , les Brames (bras me) tombent^. » Si les tragédies de Jeanne de Naples, de Coriolan et de Virginie ^^ malgré les difficultés attachées à ces trois sujets, au second particulièrement , reparaissent avec avantage sur la scène , elles ne partagent pas néanmoins la fortune constante de Warwich. La conception de ce dernier rôle , celui d'un grand homme aigri par une grande

* Menzicoff, donné le lo novembre i']']5 , valut à l'auteur une pension de 1,200 francs , dont avait joui de Belloy.

* La première représentation des Barmécides eut lieu le ï I juillet 1778.

^ Les Brames furent joués le i5 décembre 1783.

* On joua , pour la première fois, Jeanne de Naples le 12 décembre 1781 , Coriolan le 2 mars 1784 , Virginie le 1 1 juillet 1786.

suit L\ fUllPK. XXIIJ

injustice, esl lo ressoil luaiii»' le plus hcurcusunictil clans la plupart de rcs pièces : la vengeance est le mobile que le pueli' parait alleclionner. 11 ne pouvait pas choisir un sujet plus analogue que jP/u7oc7èfe au caractère de son talent. Un abandon cruel livre ce malheureux Grec aux horreurs de la souffrance et du besoin : il n'est pas d'expression trop violente pour rendre l'explosion d'une fureur long-temps concentrée. Aussi La Harpe, soutenu par le génie de Sophocle , dont il conserve en général 1 antique simplicité, eut-il un plein succès dans l'épreuve qu'il lit en donnant au public la tragédie toute grecque de Philoctète, jouée le i6 juin 1^83. Réduit à ses propres forces , il se fut dilhcilcmeul élevé à une pareille hauteur.

Ce fut en 1770 qu'il composa Mélanie, drame en trois actes. On prétend qu'il en puisa le fond d;ins un événement afl'reux qui lit l'enlrelien de Paris un an ou dix-huit mois auparavant. Une jeune personne, forcée par des parents inhumains à se faire religieuse , passait pour s'être pendue de désespoir dans le couvent de la Conception, rue Saint-Honoré, le jour même qu'elle devait prononcer ses vœux '. L'auteur se plut à retracer les vertus de son bienfaiteur, de ce vénérable Claude Léger, curé de Saiut-André-des-Arcs , qui onze ans après mérita d'avoir puur panégyriste l'éloquent évêque de Sénez', l'un de ses anciens disciples. L'intérieur d'un cloitre, des personnages tels qu'un pasteur, une novice, ne pouvaient être exposés aux regards des spectateurs ,* mais l'amour- propre du poêle se dédommageait de la privation des applaudissements du public assemblé par

* Correspondance de Grimm, février 1770» *• I > p- 37. ' M. (le Beauvais.

XXIV ]\OTIGK

les larmes que des lectures particulières faisaient ré-pandre chaque jour dans de brillantes réunions. On toléra d'abord la représentation de ce drame sur plusieurs théâtres de société , chez M°" de Cassini , sœur de M. de Pezay, chez M. d'Argental , etc. L'auteur y jouait parfaitement différents rôles. L'archevêque' trouvant un tel spectacle fort peu édifiant , le duc de La Vrillière invita, de la part du roi , à l'effacer des répertoires''. La Harpe rapporte avec complaisance ces mots de Voltaire: (( L'Europe attend Mèlanie. » Grimm affirme que le grand homme lui disait dans le même temps à Ferney : (( Cela n'est pas très-bon ; cela réussira pourtant : c'est » un drame, et l'on aime aujourd'hui les drames à Pa- » ris ^. » Au surplus, cette pièce attendrissante n'est pas exempte de fautes. Plus elle cause d'émotion , plus on est fâché de les y rencontrer. Pour mieux faire sentir les odieux préjugés de M. de Faublas , l'amour paternel aurait dû les combattre •, le curé promet vainement à Tinfortunée novice un appui qu'il aurait le temps de lui donner 5 enfin Mélanie s'empoisonne, elle en fait l'aveu, et personne ne s'empresse au moins de la secourir, quoiqu'il y ait encore plusieurs scènes pendant lesquelles on se contente de gémir sur son sort. Cette pièce fut jouée pour la première fois , sur le Théâtre-Fi^ançais , le ^ décembre 1791, et l'auteur l'en a retirée un au avant sa mort , après y avoir fait des corrections.

En 1778, La Harpe fit imprimer dans ses œuvres un autre drame, Barnevell, emprunté de celui de Lillo , intitulé le Marchand de Londres. Ce sujet , rempli d'in-,

' M. de Beaumonl.

^ Correspondance de Grimm, juillet iy'j2 , t. II , p. 297.

^ Ibidem, janvier 1780, tom. V, pag. 120.

blll lA lIAlll'i:. xw

vralscmhlanccs, irMilic par .son airoiiié, cl la rrprésenlatii»!i ircii snail pas Mipp<)i'lal)lr parmi nous. Un jcuuu liomiiu; nalurcllcuK'iil honiiclc; pcul-il uoii-sculcmcnl eulcndrc, mais exécuter la proposition <pic lui lait sa maîtresse d'assassiner ronde ([iii lui lient litii de père ? L'amour prend la teinte du earaclère : (jucl cjnc soii son délire, il ne porte à un tel crime cpie le plus làchr des scélérats. L'imitali'ur de Lillo a senti que plus les objets de la tragédie bourgeoise sont conununs , plus il est nécessaire de les relever par le mérite du style : c'est dans ces deux drames que sa versification a le plus de charme et d'intérêt. Dans la Préface de Barncvclt , il piésente les raisons qui militent en laveur du genre dans lequel il s'exerça deux fois \ ensuite il attaque les paradoxes du dramaturge Mercier , et n'a pas de peine à battre en ruine un système si bizarie, pour ne rien dire de plus.

En composant deux petites comédies épisodiques, en vers libres, il eut le bon esprit de se retrancher sur son véritable terrain , et d'y proclamer les lois du goût.

L'un de ces deux actes, les 3/iises rivales ou T yîpothèose de f oit aire , est une allégorie relative à l'universalité des talents de cet homme prodigieux. Chacune des neuf sœurs établit ses droits pour le présenter au dieu du Parnasse, qui va le couronner, et l'on devine que la victoire doit rester à Mclpomène. Leur favori ne pouvant se résoudre à quitter l'Elysée, où le retient le héros de la Henriade, elles déposent leurs attributs aux pieds de sa statue , que les Grâces ont entourées de leurs guirlandes. Ce cadre, si bien adapté au sujet, est agréablement rempli par la variété des détails. Ze.? jMuses rivales, jouées le r ' février 1779, furent remises au théâtre le 10 juillet 1701, jour de la translation des cendres de\ ollaire au Panthéon , et l'auteur y ajouta cinquante

Page 1