‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderne (volume 2)Chapitre 8 sur 38 · XXVJ NOTICE · texte numérisé non relu

XXVJ NOTICE

vers analogues à cette cérémonie. Pour se dérober aux cabales , il s'enveloppa d'abord en 1779 du voile de l'anonyme , et s'en couvrit d'autant plus sûrement , que sa lettre d'envoi aux comédiens respirait une extrême modestie '. Son ouvrage fut quelque temps attribué au duc de Nivernois. On assure que le duc du Cbàtelet , par respect pour la mémoire de sa mère% fît changer dans le rôle d'Uranie ce vers ,

L'amitié vers Cirey me guida sur ses pas ; . . .

en celui qui commence les quatre suivants :

Je marchai, je l'avoue, au-devant de ees pas; J'osai me présenter devant l'auteur à^Alzire ,

Et je plaçai près de sa lyre

Mon astrolabe et mon compas.

L'inauguration du nouveau Théâtre-Français du faubourg Saint -Germain (l'Odéon) fournit à La Harpe l'idée de son autre acte , joué le 1 2 avril 1 782 , sous le litre de Molière à la nouvelle salle, ou les Audiences de Thalie. Il est semé de traits fins contre les genres opposés à la bonne comédie , et fut donné sous le nom d'une société de gens de lettres.

Les nombreux ennemis de La Harpe le forcèrent souvent de recourir à la précaution de l'anonyme , et de ne se faire connaître que lorsque le succès ne pouvait plus être contesté par ceux qui conservaient de la pudeur. S'il ne se nomma pas lors de la représentation de Virginie, ce fut par un autre motif : mademoiselle Raucourt,

* Correspondance de Grimm , février 1779, t. IV, p. 353.

* Ibidem.

SL'K LA HAHl'i:. XXvij

qui ne pouvait pas (Hie remplacée dans celte pièce, où ell(> jouait , iiidispost'e contre rautcur par le refus d'un rôle ilans l'une de ses pièces prceédenles, avait solcnnel- Icmciii annouié qu'elle ne jouerait jamais dans aucun de ses ouvrages '.

Interrogé sur ce qu'il pensait de ses tragédies, La Harpe répondit : « Si je n'ai pas contribué aux progrès » de l'art dramatique, on ne peut m'accuser d'en avoir » accéléré la décadence. » Cette léponst; est parfaitement juste. Fidèle aux préceptes des grands maîtres, il n'a point fait dégénérer la tragédie, mais il n'en a point étendu le domaine par des beautés neuves. II a respecté la langue si pure de Racine, mais il ne l'a point enrichie par des créations. Presque toutes ses pièces offrent des sentiments énergiques, des combinaisons heureuses, des scènes , des actes même d'un bel cllet ; toutes se distinguent par un dialogue naturel et vrai ; la diction en est claire , mais un peu uniforme. EnGn , il n'est pas dépourvu de ces morceaux qui se gravent dans la mémoire, de ces élans qui appartiennent aux grandes passions , et dans lesquels le talent sait approcher du génie.

Dans un extrait de Gustave , conservé parmi ses papiers, il parle de lui en ces termes : u Je sortis avant la » fin de la pièce , trouvant même le public trop patient » de vouloir bien m'entendre jusqu'au bout, et je ne » voulus jamais consentir qu'elle fût imprimée. Timo- » léon et Pharamond étaient des conceptions moins vi- » cieuses, mais beaucoup plus faibles. Il n'y avait de )) bon dans le premier que le principal rôle , et quelques » traits de celui de la mère, que je report;n depuis dans » Cvriulan. Ce rôle de Tiniolcon avait soutenu la pièce

♦ Lettre de Fauteur aux Journalistes de Paris, t. II , p. 543.

XXviij NOTICE

» pendant quelques représentations , et j'eus la faiblesse » de l'imprimer, ou plutôt je cédai au besoin de la ven-

)) dre Grâces à la difficulté d'introduire sur la scène

» un premier ouvrage, j'eus le loisir de travailler TFar- )) wicli pendant deux ans avec soin et avec défiance •, en- -» suite, grâces à toute la faveur qui suit naturellement y) un grand succès, je fus à portée de faire jouer en dix- )) huit mois trois pièces, qui devaient se sentir de cette )) précipitation, qui est l'abus de la facilité et la suite

» d'une confiance téméraire On put voir aussi que

•)) mes études dramatiques n'avaient pas été tout-à-fait )) infructueuses, lorsque, cinq après, je rentrai dans la » carrière par Mclaiiie. Jeanne de N aptes , Virginie , )) Coriolan ne sont pas non plus des plans mal conçus , » et j'avoue que celui de /^iVg^mie surtout me paraît à peu » près irréprochable, et peut-être ce que j'ai fait de plus )) fini : je ne compte pas Philoctète , qui est à Sopho- » cle. » Nous avons cru devoir transcrire ces aveux, où règne, sans jactance, un ton de bonne foi qui honore l'auteur \

La Harpe s'ouvrit de bonne heure la carrière des concours académiques à Paris et dans les provinces. Si dans cette honorable lice la victoire brille d'un éclat moins vif que sur la scène, en revanche la défaite y est à peu près ignorée. Les palmes qu'il y cueillait tempéraient l'amertume de ses adversités au théâtre. Ce genre de travail était l'un des mieux appropriés à la nature de son esprit.

La plupart de ses pièces couronnées sont des épîtres et des discours versifiés avec soin, pensés avec sagesse 5 la main exercée de l'artiste s'y décèle par des vers no-

* Voyez son Théâtre, lom. II, pag. 617.

srii 1 \ Il vui'i:. ocxix

Mes, doux ri coulants. Paiiui ces discours, il en est un (|ui ne parait pas avoir concouru, cl ({ui fixe rattenlion du moins par riinporlance du sujet : il roule sur les (rrecs aru'u'us et. modernes , contraste licnrciix (jui appartient à la liante poésie, et (jui exige un peintre dont la paleltesoit assez riche pourcolorierun pareil tahleau. La Harpe plaide toujours la cause du f;oùt comme si clic était sa cause personnelle. Pour la défendre, il hrave toutes les inimitiés, et, par uu double malheur, ses ressentiments à leur tour exercent sur lui tant d'empire, (|ii'il eu dépose rexpression dans les écrits mêmes où les convenances lui ordonnaient de la sacrifier. Il désigne évidemment Dorât , eu parlant de la langueur

De CCS écrivains froids, qui , dans leurs jeux pénibles,

N'étant que doucereux, pensent être sensibles,

Et rebattant toujours leurs insipides airs ,

Sans Flore et k's Zéphyrs n'auraient point fait de vers *.

Trouvant cette esquisse insuffisante pour sa vengeance, il achève le portrait de son adversaire de la manière suivante :

Quelcpies mortels ont pu , sans offenser les Grâces , Se couronner de fleurs écloses sur leurs traces ; Accorder à leur voix un luth voluptueux, El , livrant au repos des jours infructueux , Dans leurs tendres chansons tracer avec aisance D'un esprit faible et doux la molle nonchalance. Mais fuyez l'air frivole et le rire apprêté De cet auteur contraint dans sa fausse gaité,

* ^ oyez le Poëlc , pièce couronnée à l'Académie Française rn i-(i(». tiiui. 111, pag. 33?..

Page 1