CHAPITRE II. — Analyse du Traité ihj Sublime de Lotujin
Si quelque chose semble se refuser à toute analyse , et même à toute définition , c'est sans doute le sublime. En effet, comment définir ce (}ui ne peut jamais être préparé par le poète ou l'orateur, ni prévu par ceux qui lisent ou «jui écoutent ; ce «ju'on ne produit (jue par une espèce de transport; ce (ju'on ne sent qu'avec enthousiasme; enfin ce qui met également hors d'eux-mêmes, et l'artiste «pii compose , et la multitude qui admire ? Comment rendre compte d'une immense impression qui est à la fois la plus vive et la plus rapide de toutes ? et quelle exjilication n'est pas aussi l'roide. qu'insuffisante, Iors({u'il s'agit de développer aux hommes ce qui a si fortement ébranlé toutes les puissances de leur aine? Qui ne sait que dansions les sentiments extrêmes il y a quelque cliose audessus de toute expression , et (lue , quand noire ame est émue à un certain degré , c'est pour elle
COUR.S DE LU lÉilATURE.
une espèce de lounnenl de ne plus trouver ûe langage? S'il est reconnu que la faculté de sentir s'étend fort loin au-delà de celle d'exprimer, cette \érité est surtout applicable au sublime, (|ui onieut en nous tout ce qu'il est possil)le d'émouvoir, et nous donne le i)lus grand filaisir (pie nous puissions éprouver , c'est-à-dire la jouissance intime de tout ce c[ue la nature a mis en nous de sensibilité.
Lorsque nous venons d'entendre une belle scène, îui beau discotns , un beau morceau de poésie , si quelqu'un venait nous demander pouniuoi cela nous a fait plaisir, pourquoi nous avons applaudi , chacun de nous , suivant ses connaissances , pourrait rendre compte de son jugement, et louer plus ou moins daiis l'ouvrage l'ensemble ou les détails, les pensées, la diction, l'harmonie, enfin tout ce (jue l'art enseigne à bien connaître , et le goût à bien apprécier. 3Iais lorsque le vieil Horace a prononcé le fameux qu'il movn'it. lorsqu'à ce mot les spectateurs ont jeté tous ensemble le même cri d'admiration, si (pielqu'un venait leur demander pourquoi ils trouvent cela si l)eau, qui est-ce (pii voudrait répondre à cette étrange question? et fpie pourrait-on répondre, si ce n'est : Cela est beau , parce que nous sommes transportés ; cela est beau, parce que nous sommes hors de nousmêmes ? Quand le grand Scipion, accusé parles tribuns, parut dans rassein])lée du peuple, et(|ue, pour toute défense, il dit, Bomains , il xj a vingt aii$ qu'a pareil jour je vainquis Jnnihal, et sou- >nis Cartilage; allons au Capiivle en rendre grâces aux (lieux ; un cri général s'éleva , et tout le monde le suivit. C'est que Scipion avait été su- !)lime, et (pi'il a été donne au sublime de subjuguer tous les hommes.
Le sublime dont je parle ici est nécessairement rare et instantané ; car rien de ce qui est extrême ne peut être commun ni durable. C'est un mot , un trait , un mouvement , un geste, et son effet est celui de l'éclair ou tle la foudre. Il est tellement indépendant de l'art qu'il peut se rencontrer dans des personnes qui n'ont aucune idée de l'art. Quiconque est fortement passionné, quiconque a l'ame élevée , peut trouver un mot sublime. On en connaît des exemples. C'est une fennne d'une condition commune qui répondit à un prêtre , à pro()os du sacriiice d'isaac, ordonné à son père Abraham : Dieu n'aurait jamais ordonne ce sacrifice à tine mère.
Ce mot est le sublime du sentiment maternel. Il y a plus : le sublime peut se rencontrer même dans le silence. Ce fameux ligueur, Bussy-]^erlerc , se {)résente au |»;ulement , suivi de ses satpliites. Il ordonne aux magistrats de icihIk" im
arrêt contre les choils de la maison de Bourbon , ou de le suivre à la Bastille. -Personne ne lui répond , et tous se lèvent jx)ur le suivre. Voilà le sublime de la vertu. Pourquoi? c'est que nulle réponse ne pouvait en dire autant que ce silence; car sans prétendre définir exactement le sublime (ce que je crois impossible) , s'il y a un caractère disthictif auquel on puisse le recomiaitre, c'est que le sublime, soit de pensée, soit de sentiment, soit d'image , est tel en lui-même , que l'imagination, l'esprit, l'ame, ne conçoivent rien au-delà. Appli(piez ce principe à tous les exemples , et il se trouvera vrai. Ce qui est beau, ce qui est grand, ce qui est fort, admet le i>lus ou le moins. Il n'y en a pas dans le sublime. Essayez d'imaginer (|uelqiie chose que Scipion eût pu dire au lieu de ce <iu'il a dit , substituez ([uelque discours que ce soit au silence des magistrats, et toujours vous resterez au-dessous. i\lettez-vous dans la situation du vieil Horace, et cherchez ce <|ue peut imaginer le sentiment le plus exalté du patriotisme et de l'honneur, et vous ne conccM'ez rien an-<lessus du qu'il mourût. Rappelez-vous nne autre situation, celle d'Ajax, qui, dans le moment où les Grecs plient devant les ïroyens, que Jupiter protège, se trouve enveloppé d'une obscTn-ité affreuse qui ne lui permet pas même de combattre; et cherchez ce (]ue l'audace orgueilleuse d'un guerrier au désespoir peut lui suggérer de plus fort : l'imagination même, qui est si vaste, ne vous fournira lien au-dessus de ce vers si souvent cite :
nraiiîl Dieu '. iv nds-nous le jour et combats contre nous '.
Observons, en passant, que c'est Lr ^Motte qui a resserré ainsi en un seul vers les trois vers de l'Iliade, que Boileau a traduits plus littéralement par ces deux-ci :
Grand Dieu! chasse la nnit qui nous couvre 1rs yeux . Et (combats contre nous à la clarté des deux.
J'ai parlé de ces mouvements produits par un instinct sublime. En voici un exemple singulier, arrivé dans le dernier siècle. t"n lion s'était échappé de la ménagerie du grand-duc de Florence , et courait dans les rues de la ville. L'épouvante se répand de tous côtés , tout fuit devant lui. Une femme (lui emportait son enfant dansses bras le laisse tomber en courant. Le lion le prend dans sa gueule. La mère , éperdue, se jette à genoux devant l'animal terrible , et lui redemande son enfant avec des cris déchirants. Il n'y a personne qui ne sente »iuc cette action extraordinaire, (|ui est le dernier degré de l'égarement et du désespoir; cet oubli de la raison, si supérieur à la raison même ; cet instinct d'une grande douleur
' Le grec Hit : « VA fais-nous p(?rir mënic. .sj lu veux, ' liour\ u que ce soit au svaud jour. »
ANCIEAS. -
qui ne se persuade j>as t[ue rien puisse être inflexible , est véritableinenl ce que nous appelons ici le subliine. Mais ce qui suit est susceptible de plus d'une explication. Le lion s'arrête , la regarde fixement, remet l'enfant à terre sans lui avoir fait aucun mal , et s'éloigne. Le malbeur et le désespoir ont-ils donc une expression (]ui se lait entendre même aux bêtes farouches? On les connaît capables des sentiments qui tiennent à l'habitude, et l'on cite beaucoup de traits de leur attachement et de leur reconnaissance. Mais ici cette mère, pour arrêter la dent de l'animal féroce, n'avait qu'un moment et qu'un cri. Il fallait qu'il entendît ce qu'elle demandait , et qu'il IVit touclié de sa prière; et il l'entendit, et il en fut touché. Comment? C'est ce ({ui peut fournir plusieurs réflexions sur la conespondance naturelle entre tous les êtres animés , mais qui ne sont pas de mon sujet. Je reviens.
Sur tout ce que j'ai dit du sublime, la première question qui se présente est celle-ci : Pais([u'il ne peut être ni défini ni analysé, qu'est-ce donc qu'a lait Longin dans son Traité du Suhi'une ? C'est qu'il n'a pas voulu traiter de celui-là, mais de ce que les rhéteure appellent le style sublime, par opposition au style simple , et au style tempéré , qui tient le milieu entre les deux ; le style qui convient aux grands sujets , aux sujets élevés, à la poésie épique, dramatique, lyrique; à l'éloquence judiciaire, delibérative ou démonstrative, quand le sujet est susceptible de grandeur, d'élévation, de force, de patliétique. C'est ce que l'examen même du Traité de Longin peut prouver avec évidence. Ce n'est [pourtant pas l'opinioii de Boileau; mais il a été réfuté sur cet article par de savants philologues, entre autres, par Gibert, dans le Journal des Savants. Ce qui a pu l'uiduire en erreur, c'est qu'en effet il y a quelques endroits . de Longin qui peuvent s'applicjuer à l'espèce de sublime dont je viens de parler, et quelques exemples qui s'y rapportent; mais la suite et l'ensemble du Traité font voir que ces exemples ne sont cités que comme appartenant au style sublime, dans letiuel ils entrent naturellement. On pourra demander encore comment l'objet de ce Traité peut donner matière au doute et à la discussion , puisqu'il semble ({ue l'auteur a dû commencer par déterminer d'une manière précise ce dont il allait parler. Le commencement de l'ouvrage va répondre à celte (juestion. Il suffit d'avertir auparavant qu'il existait du temps de Longin un Traité du Sublime , d'un autre rhéteur nommé Cecilius , Traité qui a été entièrement perdu , et qui ne nous est connu que par ce qu'en dit Longin. Voici comme s'exprime celui-ci dans l'exordc de son
POESIE. 25
ouvrage, qu'il adresse au jeune Terenlianus, son disciple et son ami :
«Vous savez, mon cher Terentiauus, qu'en examinant ensemble le livre de Cecilius sur le sublime, nous avons trouvé que sou style était au-dessous de son sujet, qu'il n'en touchait pas les points principaux, qu'enfin il n'atteignait pas le but que doit avoir tout ouvrage, celui d'ctre utile à ses lecteurs. Dans tout Traité sur l'art, il y a deux objets à se iiroposer ■ de faire connaître d'abord la chose dont on parle ; c'est le premier article : le second, pour l'ordre, mais le premier pour l'importance, c'est de faire voir les moyens de réussir dans la chose dont on traite. Cecilius s'est étendu fort au long sur le premier, comme s'il eût été inconnu avant lui, et n'a rien dit du second. Il a expliqué ce que c'était que le sublime, et a négligé de nous apprendre comment on peut y parvenir. »
l^ongin part de là pour s'autoriser à passer très légèrement sur la nature tlu sublime ; et , [)arlant à Terentianus connue à un jeune homme très instruit :
« Je me crois dispensé, continue-t-il, de \ous montrer que le sublime est ce qu'il y a de plus élevé et de plus grand dans les écrits , et que c'est principalement ce qui a immortalisé les meilleurs écrivains. »
Il prouve ensuite , suivant la méthode des philosophes et des rhéteurs, qu'il y a un art du sublime; il spécifie les vices de style qui lui sont le plus opposés; et, après cette espèce d'avant-propos, il entre en matière , et assigne les sources princi- |«les du sublime, qui sont, selon lui, au nombre de cinq. Mais avant de le suivre dans le coursde sou ouvrage , il convient de dire un mot de l'auteur.
Longin était né à Athènes , et florissait vers la fin du troisième siècle de notre ère. C'était l'homme le plus célèbre de son temps pour le goût et l'éloquence, et la lecture du seul Traité qui nous reste de lui suffit pour justifier cette réputation. Il y règne un jugement sain, un style animé, et un ton d'éloquence convenable au sujet. La fameuse Zénobie , reine de Palmyre , qui lutta si malheureusement' contre la fortune d'Aurélien , avait fait venir Longin à sa cour, pour prendre de lui des leçons de langue grecque et de philosophie. Découvi-ant dans son maître des talents supérieurs , elle en avait fait son principal ministre. Lorsque, après la perte d'une grande bataille qu'elle livra aux Romains, elle fut obligée de se renfermer dans sa capitale , et reçut d'Aurélien une lettre qui l'invitait à se rendre , ce fut Longin qui l'encouragea à se défendre jusqu'à l'extrémité, et ({ui lui dicta la réponse noble et fière que l'historien Vopiscus nous a conservée. Cette réponse coiUala vie à Longin. Aurélien , vainqueur, maître delavil'edePalmvre et de Zénobie, réserva cette
reine pour son triomphe, et envoya Longin au supplice. Il y porta le r.iènie courage qu'il avait su inspirer à sa reine, et sa mort lit autant d'honneur à sa philosophie que de honte à la cruauté d'Aurélien. Il avait fait quantité d'ouvrages dont nous n'avons plus que les titres. Ils roulaient tous sur des ohjets de criticpie et de goût. La traduction de son Traité du SuhUrne par Boileau n'est [)as digne de cet illustre auteur : elle manque d'exactitude, de précision et d'tlégance, et je n'ai pu en faire que peu d'usage. Ce n'est pas qu'il ne sût bien le grec j mais s'étant mépris sur le but ftrincipal de l'omTage , il est obligé souvent de faire violence au texte de l'auteur pour le ramener à son sens : on sait d'ailleurs que sa prose est en général fort au-dessous de ses vers; elle est lâche , négligée et incorrecte , quoicpie dans plusieurs préfaces , et dans les réflexions qui suivent sa traduction , il y ait encore des endroits où l'on retrouve le sel de la satire el ce sens droit qui le caractérisait partout.
Ce que nous avons vu de l'exorde de Longin, fait apercevoir déjà qu'il ne s'agit point de ce sublime proprement dit , dont j'ai parlé jusqu'ici. Comment pourrait-il dire , en ce sens , qu'il y a un art du sublime ? Cela ne saurait se supposer d'un homme aussi judicieux qu'il le parait dans tout le reste. On peut , avec du talent, apprendre à bien écrire ; mais certes , on n'apprend point à être sublime. Le titre littéral de son ouvrage est , (le la SubUmilé; ce qui doit s'entendre naturellement de la perfection du genre sublime. Voici les cinq choses principales qui , selon lui , peuvent y conduire : une audace heureuse dans les pensées , l'enthousiasme de la passion , l'usage des figures , le choix des mots ou l'élocntion , et ce que les anciens appelaient la composition , c'est-à-dire l'arrangement des paroles , relativement au nombre et à l'harmonie. Qui ne voit que ce sont là les cinq choses qui forment la perfection d'un ouvrage , mais qu'elles peuvent s'y réunir toutes sans qu'il y ail un trait de ce sublime qui transporte tous les hommes avec un seul mot , tandis ([u'au contraire ce seul mot peut se trouver dans un ouvrage qui n'aura d'ailleurs aucun mérite ? citons des exemples. Britannicus est assurément un des plus beaux monuments de notre langue. Il y a des morceaux d'un style sublime , entre autres , le discours de J^urrhus à Is'éroii. Il n'y a rien cependant qui produise le même efiet d'admiration (|ue cet endroit de la jl/cdée de Corneille ([liùce très mauvaise de tout point), (jue l'on a toujours cité parmiles traits Mililimes de ce grand homme :
IVmr voir en ((iicl état le sort vous ;i ri'iliiiU;! \ oli',' ji'ivs vous !i;iil, votrf ('iiouv est suis foi.
Dans un si grand revers , que vous restc-t-il ?
Moi.
Moi, dis-je, et c'est assez.
Des gens difficiles ont prétendu (jue ce dernier hémistiche affaiblissait la beauté du moi. C'est se tromper étrangement : bien loin de diminuer le sublime, il l'achève; car le premier moi pouvait n'être ipi' un élan d'audace désespérée, mais le second est de réflexion ; elle y a pensé , et elle insiste : moi , dis-je , et c'est assez. Le premier étonne, le second fait trembler quand on songe que c'est îMédée qui le prononce.
Et dans JMcomède , tragédie d'ailleurs si défectueuse et si souvent au-dessous du tragique *, ({uand le timide Prnsias dit à son fils ,
Je veux mettre d'accord l'amour et la nature ,
Être père et mari dans cette conjoncture , Nicomède lui répond ,
Scignem-, voulez-vous bien vous en fier à moi?
yc soyez l'un ni l'autre.
PltlSIAS.
Et que dois-je être ?
MCOMÈDE.
Roi.
Ce mot seul de roi, dans la situation, dit tout ce (pi'il est possible de dire. On ne peut rien concevoir au-delà : c'est le sublime de la pensée. Celui de l'expression s'offre encore dans une de ces productions du grand Corneille , oîi il n'est grand (}ue dans un seul endroit : je veux dire Othon. Il est (piestion de trois ministres pervers qui se disputaient les dépouilles de l'empire romai]i sous le règne passager du vieux Galba.
On les voyait tous trois s'empresser sous un maître Qui , chargé d'un long âge, a peu de lenqis à l'élre ; Et tous trois à 1 envi s'empresser ardemment A qui dévorerait ce régne d'un moment.
Dévorer un règne! quelle effrayante énergie d'expression ! et cependant efle est claire, juste, et •naturelle : c'est le sublime.
Longin ne prend guère ses exemples que dans les meilleurs écrivains , dans Homère , dans Sophocle, dans Euripide , dans Bémosthènes, parce (pi' il cherche des modèles de style. S'il eût voulu ne citer que ces traits sulilimes qui se présentent quelquefois , même dans les autem's du second rang, il eu eût trouvé plus d'un dans les tragédies de Sénè(iue; par exemple, ce vers de son Thycste, vers traduit littéralement par Crébillon. Atrée, au moment où ïhyeste tient la coupe remplie du sang de son lils , lui dit avec une joie féroce :
Méconnais-lu ce sang ?
•le reconnais mou frère,
* 11 y aurai! beaucoup à dire sur le dédain de La Harpe et de X'oltairc pour un ouvrage ([uc des beautés d'un ordre supérieur ont maintenu en possession de la scène, et qui n'y manque jamais son effet, [l'oy. le Hcpertoire de la Littériitnrc iinrioinc et moderne , Y/V, }'. Ij9.)
ANCIENS. — POESIE
OK
répond ce père infortuné ; et il ne peut rien dire lie plus fort. Dans ses autres ouvrages , ce même Sénèque, si rempli d'esprit et de mauvais goiit , et qu'il est si juste d'admirer (pielquefois et si difficile de lire de suite , n'a-t-il pas de temps en temps des traits frappants , et plus fréquemment (jue Cicéron ? Celui-ci a des morceaux sublimes, c'est-à-dire, d'une élévation et d'une force soutenues: Sénèque a des traits de ce sublime qui brille connue l'éclair. Et je préfère de beaucoup, quoi ([u'on en ait voulu dire, Cicéron à Sénètiue, parce que l'éclair le plus brillant me plaît beaucoup moins iju'nn beau jour , et parce que j'aime les [)laisirs (jui durent.
Ne cherchons donc point à sonmettre à aucun art, à aucune recherche, ce qui ne jieut être ([u'une rencontre heureuse et, pour ainsi dire, une bonne fortune du génie , laipielle même arrive quelquefois à d'autres qu'à lui. Cependant plusieurs écrivains ont cherché à le définir. Je vais rassembler plusieurs de ces définitions : on jugera.
Voici d'abord celle de Despréaux , dans ses réflexions sur Longin; car il était juste que dans son système il cherchât à supjiléer Longin , ([ui n'a point défini, attendu (jue, voulant parler du style sublime , de ce qu'il y a , comme il vient de nous le dire , de plus élevé , de plus grand dans le discours , il trouvait inutile de répéter ce que tous les rhéteurs avaient dit avant lui.
« Le sublime est une certaine force du discours propre à élever et à ravir l'ame , et qui provient , ou de la ^Taudeur de la pensée, ou de la magnificence des paroles, ou du tour fiarmonieux, vif et animé de l'expression, c'est-à-dire d'une de ces choses regardées séparément, ou, ce qui fait le parfait sublime , de ces trois choses jointes ensemble. »
Cette définition , quoique assez longue pour s'appeler une description, ne m'en paraît pas meilleure. Je ne saurais me représenter le sublime comme une certaine force du discours, ni comme w>i tour harnwnietix, vif et animé. Il y a tant de choses où tout cela se trouve , sans qu'on y trouve le sublime! Ce que je vois de plus clair ici, c'est la distinction des trois genres de sublmie , empruntée des trois premiers articles de la division de Longin, celui de pensée, celui de sentiment onde passion, celui des ligures ou images : mais une division n'est pas nne définition.
En voici une autre de La Motte , dans son discours sur l'ode :
« Le sublime n'est autre chose que le vrai et le nouveau réunis dans une grande idée, exprimée avec élégance et précision, o
Ce qui convient à tout ne distingue rien. Le vrai doit se trouver partout ; le nouveau peul très
souvent n'être point sublime, et l'élégance n'entre point nécessairement dans l'idée du sublime. Le moi de Médée et le qu'il mourût du vieil Horace n'ont rien d'élégant , non plus que ce trait de la Genèse , cité par Longin à propos du sublime de pensée : Dieu dit. Que la lumière soit, et ta lumière fut. lluet a fait une longue dissertation pour prouver que ces paroles n'étaient point sublimes ; mais comme il est impossible de donner une plus grande idée de la puissance créatrice, il faut que lluet nous permette d'être de l'avis de Longin.
Troisième définition ou description : celle-ci est de Silvain, (pii a fait un Traité duSublime, adressé au traducteur de Longin , et dans lequel il y a beaucoup plus de mots que d'idées.
<f Le sublime est un discours d'un tour extraordinaire »
(On serait tenté de s'arrêter là; car, de tout ce que nous avons cité jusqu'ici de sublime, il n'y a rien qui soit d'un tour extraordinaire , et qui ne soit même d'un tour extrêmement simple, si ce n'est l'expression de dévorer un régne : mais poursuivons : )
« qui , par les pins nobles images et les plus gi-ands sentiments , dont il fait sentir toute la noblesse par ce tour même d'expression , élève l'ame au-dessus de ses idées ordinaires de grandeur, et qui, la portant tout à t;oup à ce qu'il y a de plus élevé dans la nature, la ravit et lui donne une haute idée d'elle-même. »
Il n'y a de bon dans tout cela que les derniers mots exactement copiés de Longin , qui maniue avec raison comme un des effets du sublime, de donner à ceux qui l'entendent une plus grande idée d'eux-mêmes. Cette pensée, aussi juste qu'heu ■ reuse , semble déplacée dans le long verbiage de Silvain,
Quatrième définition : elle est de M. de Saint- Marc , homme de lettres fort instruit , (jui a commenté utilement Boileau et Longin, mais dont le goût n'est pas toujours sur.
« Le sublime , dit-il , est l'expression courte et vive de tout ce qu'il y a dans une amc de plus grand, de plus magnifique, et de plus superbe, d
Cette définition, plus courte et plus claire que les autres , ne laisse pas d'avoir du vague et des inutilités ; car, après avoir dit ce qu'il y a de plus grand dans une ame, ajouter ce qu'il y a de plus magnifique , n'est-ce pas dire deux fois la même chose, puisque magnijicfde, en cet endroit , ne peut signifier que grand? Au reste , il a mieux saisi que les autres l'idée du sublime , en ce ([u'il le [)résente comme le plus haut degré de grandeur; mais il connnet la même faute que La Motte, qui, dans Ha définition , ne compte pour rien le pa-
tliélique, genre de siibliiiie ([ui en vaut Jiien nn autre.
Deux écrivains également célèbres , quoique dans des genres bien différents, Rollin et La Bruyère , ont aussi parlé du sublime, et ni l'un ni l'autre n"a cherché à le délhiir. Le premier, dans son Traité des Études , composé principalement pour les jeunes gens, mais dont je conseillerais la lecture à tout le monde , est conduit , par son sujet , à parler de cette division des trois genres d'éloquence que j'ai déjà indiqués ci-dessus, le simple , le tempéré , le sublime. Quand il en est à celui-ci, il se contente d'extraire de Longin ce qu'il y a de plus propre à marquer les différents caractères du sublime. Quant à l'objet particulier du Traité de Longin , il s'a])stient de prononcer, mais de manière à faire entendre qu'il n'est pas de l'avis de Despréaux. Pour lui , regardant ces distinctions délicates connue peu essentielles à son objet , il prend un parti fort sage.
a Sans entrer, dit-il, dans un examen qui soufi're plusieurs diflicullés, je me contente d'avertir que pai- le sublime j'entends ici également celui qui a plus d'étendue et se trouve dans la suite du discours, et celui qui est plus court et consiste dans des traits vifs et frappants, parce que dans l'une et l'autre espèce je trouve également une manière de penser et de s'exprimer avec noblesse et grandeur, qui fait proprement le sublime.... 11 y a dans Démosthènes , dans Cicéron , beaucoup d'endroits fort étendus , fort amplifiés , et qui sont pourtant très sublimes , quoique la brièveté ne s'y rencontre point. »
On peut conchue de ce passage que le judicieux Rollin , sans vouloir contredire ouvertement Despréaux , s'est pourtant rapproché de Longin, en ne voyant dans le sublime que ce qu'il y a de plus relevé et de plus grand dans la poésie et dans l'élo(]uence.
Ecoutons maintenant La Bruyère, mais souvenons-nous que la concision abstraite de son style nous éclairera moins qu'elle ne nous fera penser.
« Qu'est-ce que le sublime ? 11 ne parait pas qu'on l'ait défini. Est-ce une figure ? rsaît-il des figures, ou du ! moins de quelques figures? Tout genre décrire reçoitil le sublime, on s'il n'y a que les grands sujets qui en soient capabics •? Peut-il briller autic chose dans l'é- Slogue, par exemple, qu'un beau naturel, et dans les lettres familières, comme dans iesconvcrsations, qu'une grande dc-Iicatesse : ou plutôl le nadu-el et le délicat ne sont-ils i)as le sublime des ouvra,7i's dont ils sont la perfection? »
Si j'osais prendre sur moi de réponiire aux <|uestions de La P.ruyère, je dirais : Le sublime
' Mql impropre. Il fallait dire , <|Mi pu soient suscepliblex. rnimbk signifie (pii csi ru état de faire, et se dit des pcrvinnes; susreplihlc H\^n\\\c (\\\\ pciif rcrovdir, ri se <llt des fhoses.
n'est point une figure , et n'a nul besoin de figures : cent exemples le prouvent. A l'égard des genres d'écrire qui peuvent le recevoir , c'est au bon sens à décider, en suivant la grande règle des convenances. Il serait facile de dire (piels sont les genres où il entre le plus naturellement, mais pas si aisé de dire ceux qui l'excluent absolument. Ou ne peut pas prévoir toutes les exceptions. Qui empêche que dans la conversation ou dans une lettre on ne place un mot sublime ? Cela dépend du sujet de la lettre et de la conversation. Mais je ne crois pas , pour répondre à la dernière question , que la perfection des petites choses puisse jamais s'appeler le sublime. Il contiiuie :
« Le sublime ne peint que la vérité , mais en un sujet noble; il la peint tout entière dans sa cause ou dans sou effet ; il est l'expression ou limage la plus digne deceltc vérité.... 11 n'y a mémo entre les grands génies que les I)lus élevés qui soient capables du sublime. »
Oui , du sublime soutenu , de ce que nous appelons style suljlime, tel que celui à'Athalie et de Bruius; mais poiu' le sublime de trait, je crois avoir démontré le contraire *.
Après avoir fait cette excursion chez les modernes qui ont parlé du sublime , il est temps de retourner à Longin , qui , sans avoir voulu le définir précisément , en expose avec beaucoup de justesse les différents caractères , et en trace vivement les effets.
« La siiuple i)ersuasion , dit-il , fait sur nous une impression agréable . à laquelle nous nous laissons aller volontairement : mais le sublime exerce sur nous une puissance irrésistible : il nous commande comme uu maître; il nous terrasse comme la foudre.
« Naturellement notre ame s'élév e quand elle entend le sublime. Elle est comme transportée au-dessus d'ellemême , et se remplit d'une espèce de joie orgueilleuse , comme si elle avait produit ce qu'elle vient d'entendre.» Yoilà sans doute parler dignement du sublime. Il ajoute :
« Cela est grand , qui laisse à l'esprit beaucoup à penser, qui fait sur nous une impression que nous ne pouvons pas repousser, et dont nous gardons un souvenir profond et ineffaçable. )>
Remarquons ([ue l'auteur se sert indifféremment des mots de grand , de sublime, et de plusieurs autres analogues, ponr exprimer la même idée : nouvelle preuve delà vérité du sens que nous lui donnons ici. Lue plus forte encore, c'est qu'à l'endroit ou il distingue les principales sources du sublime,
« Je suppose, dit-il, pour fondement de lout, le lalent de l'éloquence, sans lequel il n'y a rien. »
* Toutes ces définitions du suMime sont nu peu vasiH's; ou a mis depuis dans cette recherche plus de niiMhode philo- Mipliiquo. / (1//. Hlaire. Hurekc. Kanl, elr.
AAClEJNîS.
Il en résulte que ce doul il traite ici n'est que la perfection de ce lalenl, dont la nécessité lui parait indispensaltle.
Pour ce (}ui regarde les deux premières sources du sublime, l'élévation des pensées et l'énergie des sentiments et des passions , il avoue très judicieusement que ce sont plutôt des dons de la nature que des acquisitions de l'art. Il reprend avec raison Cecilius de n'avoir pas fait entrer le pathétique dans les différentes espèces de sublime.
<( 11 s'est bien tron)i)é , dit-il , s'il a cru que l'un était étranger à l'autre. J'oserais affirmer avec couGance (lu'il n'y a rien ds si grand dans l'éloquence qu'une passion fortement exprimée et maniée à propos ; c'est alors que le discours monte jusqu'à •renihousiasnie, et ressemble à l'inspiration. »
Il re\ ient sur ce qu'il a dit de cette élisposition au grand qu'il faut tenir de !a nature.
« Ou peut cependaul la fortiller et !a nourrir par l'ha- Irilude de ne i-emplir son ame que de sentiments honnêtes et nobles. Il u'est [las possible qu'un esprit toujours rabaissé \ers de petits objets produise quelque chose qui soit digne d'admiration et lait pour la postérité. On ne met dans ses écrits que ce qu'on puise dans soi-même, et le sublime est poî;r ainsi dire le son que rend une grande ame. »
J'avoue que, de tout ce qui a été dit sur ce sujet , ce trait me paraît le plus heureux.
C'est dans V Iliade (pie Longin choisit le plus volontiers ses exemples des grandes idées et des grandes images : car il parait les considérer comme provenant de la même source , la faculté de concevoir fortement. On n'est pas étonné de cette préférence quand on connaît Homère, de tous les î)0ètes le plus riche en ce genre, surtout pour qui peut entendre sa langue ; car, il faut bien en convenir , Boilean lui-inème , quoique les différents morceaux qu'il a traduits en vers soient la partie la plus estimable de son ouvrage, affaiblit un peu Homère en le traduisant. C'est pourtant sa version que je vais mettre sous vos yenx. Qui oserait se flatter d'en faire une meilleure ? îMais auparavant je donnerai la traduction littérale des vers grecs, afin qu'on puisse mieux la comparer aux vers de Boileau.
Un des passages dont il s'agit dans Uongin est tiré du commencement du vingtième livre de Ylliade. C'est le moment où Jupiter a rendu aux dieux la permission de se mêler de la querelle des Grecs et des Troyens , et de descendre dans le champ des combats. Il donne lui-même le signal en faisant retentir son tonnerre du haut des cicux, et Neptune, frappant la terre de son trident, fait trembler les sommets de l'Ida et les tours d'Ilion. \nm maintenant les vers qui suivent, exartement
— POÉSIE. 27
traduits : il y en a ciuq dans le grec; Hoileau en a fait huit.
« Plutoii lui-mtine, le roi des lûifers, s'épouvante ! dans ses demeures souterraines ; il s'élance de son tronc, et jette un cri, tremblant que ^Neptune, dont les c/)ups ébranlent la terre, ne vienne enfin à la briser, et que les régions des morts , hideuses, infectes , dont les dieux mêmes ont liorreur, ne se découvrent aux yeux des moi-tels et des immortels. »
Souvenons-nous (pie , dans tout grand tableau , dans tout morceau de grand elîet,la chose la plus capitale, c'est qu'il n'y ait pas une circonstance inutile, et que toutes soient à leur place; car alors tout ce (pii ne va pas à l'effet l'affaiblit. Il n'y a pas là-dessus le moindre reproche à faire aux vers d'Homère. Le tableau est complet; il n'y a pas un trait inutile ou faible. Tout est frappant, tout va en croissant. Voyons maintenant les vers de Koilean :
L'Enfer s'émeut au bruit de Neptune en furie. Pluton sort de sou trône : il fûlit, il s'écrie; Il a peur que ce dieu , dans cet affreux séjour, D'un coup de sou trident ne fasse entrer le jour , Et , far le, centre ouvert de la terre; ébranlée , Ne fasse voir du Styx la rive désolée , Ne découvre aux vivants cet empire odieux, Alihorré des mortels, et craint même des dieux.
Le premier vers est très élégant, ^u bruil de iVeptune est une de ces tournures figurées qui distinguent si heureusement la poésie de la prose : celle-ci n'applique le mot de bruit (ju'aux choses , et non pas aux personnes. Dans le langage ordinaire , on ne dirait pas au bruit du roi en colère; on dirait au bruit de la colère du roi. Ce sont toutes ces figures de la diction , auxquelles on ne prend pas garde ordinairement , qui lui donnent la véritable élégance poétique. Mais dans le second vers', Pluton sort de son trône n'est-il pas bien faible en comparaison du mot grec , qui est le mot propre, il s'élance? Celui-ci peint le mouvement brusque de la terreur; l'autre ne peint rien : c'est tout que celte différence. Et si l'on ajoute que dans le grec ces mots, il s'élance de son trône et jette un cri, coupent le vers par le milieu, et forment une suspension imitative , au lieu de cet hémistiche uniforme il pâlit, il s'écrie, ne pardonneraton pas ceux à qui peuvent jouir de ces beautés originales, d'être un peu difficiles sur les traductions qui les affaiblissent ? Au reste, le poète français se relève bien dans les deux vers suivants :
Il a peur que ce dieu , dans cet affreux séjour , D'un coup de son trident ne fasse entrer le jour.
Ce dernier vers est adnyrable. Il n'est pas dans
' Cette critique est eiuprunlée de Rolliii. Traite des /'j tildes , DE LA I.Ef.Ti RE D'iiO>if:iUî , article It, seet. 2. Vote, t82l.'
28 COURS DE Ll
Homère ; il est imité de ^ irgile " ; et c'est là ce i que Boileau appelait, avec raison, jouter contre son auteur. C'est dommage que dans ce qui suit il ne se soutienne pas au même niveau.
Et , par le cen trc ouvert de la terre ébranlée ,
est un remplissage de mots : rien n'est plus contraire au style sublime.
IVe fasse roir du Styx la rive désolée. JYe fasse voir, ne fasse entrer, en trois vers, c'est une négligence dans un morceau important. Mais, faire voir du Siyx la rive désolée forme-t-il une image aussi forte que briser la terre en la frappant? Et cet hémistiche nombreux, la rive désolée , rend-il à l'imagination ces réfjions hideuses , infectes ? C'est là que le redoublement des épiihètes pittoresques est d'un effet sûr, et Homère et Virgile eji sont pleins. Les deux derniers vers sont beaux et harmonieux; mais en tola! il me seml)Ieque le tableau d'Homère ne se retrouve ])as tout entier dans le Iraductenr.
« Voyez-vous (dit Longin , à propos de cette magnifique peinture \ voyez- vous la terre ébranlée dans ses fondements, le Tarfare à découvert, la machine du monde bouleversée, et les cieux, les enfers, les raorlels et les immortels tous ensemble dans le combat et dans le danger ? »
Ce grand admirateur de l'Iliade ne l'est pas , à beaucoup près , autantde VOdyssèe; bien différent en cela de plusieurs modernes, qui la mettent à côte ou même au-dessus de Y Iliade. Ce n'est pas ici le lieu de comparer ces deux poèmes , ni d'exposer pourquoi mon opinion est entièrement celle de Longin ; mais ce qu'il dit à ce sujet est un morceau trop remarquable pour ne pas être cilé.
<i 'la Odyssée est le déclin d'un beau génie qui, en vieillissant , commence à aimer les contes. Ulliade, ouvrage de sa jeunesse, est toute pleine de vigueur et d'action. L.'odtisséc est presque tout entière en récits ; ce qui est le goût de la vieillesse. Homère, dans ce dernier ouvrage , est comparable au soleil couchant , (pii est encore fjrand aux yeux, mais qui ne fait plus sentir sa chaleur. Ce n'est plus ce feu qui anime toute l'Iliade, cette hauteur de f^énie qui ne s'abaisse jamais , cette activité qui ne se reijose point, ce torrent de jjassions qui vous entraîne, cette foulede fictious heureuses et vraies. Mais comme l'Océan, même au moment du reflux, et lors(|u'il abandonne ses rivages, est encore l'Océan, cette vieillesse dont je parle estencorela vieillesse d'Homère. »
Longin , voulant donner un autre exemple de la vivacité des iuiages, quoicpie fort inférieur, de son aveu, à tout ce (pi'il a n\r d'Homère, le choisit (lans une tragédie d'Euripide, Phaéton, que nous avons perdue, ainsi que tant d'autres. Il avoue
'J'rcpidr)itr/ite iinwisso liiiniiir. Mânes.
{ r.neid. ,\n\,2m:
ITERAT URE.
qu'Euripide, qui a excellé dam le pathétique, mais (jue tous les criti(iues anciens, à commencer par Aristote, ont mis, pour le style, fort au-dessous de Sophocle, ne peut pas soutenir la comparaison avec Homère.
(f Mais pourtant, ajoute-t-il, son génie, sans être porté au grand , ne laisse pas de s'animer dans certaines occasioHs , et de lui fournir des coups de pinceau assez hardis. »
Le morceau qui suit a été traduit en vers par Boileau , et l'on s'aperçoit bien que ce n'est plus contre Homère qu'il lutte : autant il était au-dessous de celui-ci, autant il est au-dessus d'Euripide. C'est le soleil (jui parle à son lils :
« Prends ganle qu'une ardeur trop funeste à la \ie
" Ne t'emporte au-dessus de l'aride Lll)ye :
« Là , jamais d'aucune eau le sillon ar'-osé
« Ne rafraicliit mou char dans sa course embrasé. »
Et lui peu après :
« Aussitôt devant toi s'offriront sept étoiles :
« Dresse parla ta course, et suis le droit chemin. »
Phaéton , à ces mots , prend les réues en main :
De ses chevaux ailés il bat les flancs agiles;
Les coursiers du Soleil à sa voix sont tloeiles.
Ils vont : le char s'éloigne , et , plus prompt qu'un éclair,
Pénètre en un moment les vastes champs de l'air.
Le père cependant, plein d'un trouble funeste,
Le voit rouler de loin sur la plaine céleste.
Lui montre encor sa route, et, du plus haut des cieux.
Le suit, autant qu'il peut, de la voix et des yeux.
« Va par là , lui dit-il ; reviens , détourne , arrête , etc.
(( ISc diriez -vous pas , continue Longin , que l'ame du poète monte sur le char avec Phaéton , qu'elle partage tous ses périls, et vole dans les airs avec les clic\aux? »
A cette peinture si vive, il en oppose une autre d'un caractère différent : c'est celle des sept chefs devant Thèbes, tirée d'Eschyle, et très bien rendue par Boileau :
Sur un bouclier noir, sept cliefs impitoy alites Kpouvantcnt les ilicux de serments effroyables : Près d'un taureau mourant qu'ils viennent d'égorger. Tous, la main dans le sang, jiu'cnt de se venger. Ils en jurent la Pem-, le dieu Mars, et Bellone.
On a dit avec raison qu'il ne fallait pas rinier fréquemment par des épilhètes, d'aijord pour éviter l'unifornilé , et ensuite parce que celte ressource est trop facire. Là-dessus, ceux qui veulent toujoiu's enchérir sur la raison et la vérité ont pris le parti de tronver mauvais tous les vers qui finissent par des épilhètes; erreur d'autant plus ridicule, (pie souvent elles peuvent faire un très bel effet (piand elles sont harmonieuses, énergi- (pies, et adaptées aux circonstances. Ici elles sont très bien placées; mais ce qu'il y a de plus beau dans ces vers, c'est cet hémistiche pittoresque, tous, la main dans le sang. Le traducteur l'em- |K)rle sur l'original , (|ui a misun vers entier pour ce (abicau , (pic la suspension de rhénhsliche rend
ANCIENS
POESIE
plus frappant en français , parce qu'elle force de s'y arrêter : c'est un des secrets de notre versificalion.
J 'observerai encore que les deux morceaux ([u'on vient d'entendre, l'un d'Euripide, l'autre d'Eschyle , n'ont rien qui soit proprement sublime ; mais que l'un est remarquable par la vivacité, et l'autre par la force des imaijes ; et tous deux, par conséquent, appartiennent à ce style élevé qui est l'objet dont il s'agit.
A l'article des fip;ures oratoires , il cite deux entlroits fameux de Démosthènes : je remets à en parler f[nand nous lirons cet orateur. Mais , à propos des figures , il donne un précepte bien sage , et ({ui peut servir à les bien employer et à les bien juger.
« Il est naturel aux hommes , dit-il , de se défier de toute espèce d'artifice , et corame les figures en sont un, la meilleure de toutes est celle qui est si bien cachée qu'on ne l'aperçoit pas. 11 faut donc que la force de la pensée ou du sentiment soit telle qu'elle couvre la figure, et ne permetle pas d'y songer. »
Cela est d'un grand sens j et ce qui a tant décrié ces sortes d'ornements qu'on appelle figures de rhétorique, ce n'est pas (ju'ils ne soient fort bons en eux-mêmes, c'est le malheureux abus qu'on en a fiîit. Il fallait se souvenir que les figures doivent toujours être en proportion avec les sentiments ou les idées , sans quoi elles ne peuvent ressembler à la nature, puisqu'il n'est nullement naturel qu'un homme qui n'est pas vivement animé se serve de figures vives dont il n'a nul besoin. Il est reconnu que c'est la passion , la sensibilité , qui a inventé toutes les figures du discours pour s'exprimer avec plus de force. Aussi, quand cet accord existe , l'effet en est sûr, parce qu'alors , comme dit Longin , la figure est si naturelle qu'on ne songe pas même qu'il y en a une. Prenons pour exemple cette apostrophe d' Ajax à Jupiter, dont nous parlions tout à l'heure. Le mouvement est si vrai , l'idée est si grande , elle naît si nécessairement de la situation et du caractère, que c'est tout ce qu'on voit, et que personne ne s'avise d'y remarquer une figure de rhétorique que l'on appelle apostrophe. Mais supposons que, dans une situation tranquille , on s'adresse à Jupiter sans avoir rien à lui dire que de fort commun , alors tout le monde verra le rhéteur, et sera tenté de lui dire : A quoi bon cette apostrophe ? Celle d'Ajax se cache , suivant l'expression de Longin, dansle sublime de la pensée. Sophocle l)eut nous en offrir une autre, qui est le sublime du sentiment. Je demande , tout intérêt de traducteur mis à part , cpi'il me soit permis de la prendre dans s;i tragédie de PhUociète. Je ne con-
nais point d'exemple qui rende l'idée de Longiri [)lus sensible. Il se trouve dans la scène oii Philoclète , instruit enfin ipi'on veut le mener au siège de Troie , conjure Pyrrhus de lui rendre ses flèches :
Rends, mon fils, rends ces traits que je t'ai confiés.
Tu ne peux les garder ; c'est mou bien, c'est ma vie ;
Kt ma crédulité doit-elle être punie?
Rougis d'eu abuser.... Au nom de tous les dieus....
lu ne me réponds rien ! Tu détournes les yeux !
Je ne puis te fléchir!... O rochers! ô rivaiçes!
Vous , mes seuls compagnons , ô vous monstres sauvages
(Car je n'ai plus que vous à <|ui ma voix , hélas!
Puisse adresser des cris que l'on n'écoute pas),
Ténio'uis accoutumés de ma plainte inutile ,
Voyez ce que m'a fait le fils du grand Achille.
Voilà de toutes les figures la plus hardie, l'apostrophe aux êtres qui n'entendent pas. IMais qui pensera jamais à voir une figure dans ce mouvement que la situation de Philoctète rend si naturel ? Qui ne sait (pie la douleur extrême se prend oîi elle peut? Et puisque Pyrrhus ne l'écoute pas, à (jui le malheureux s'adressera-t-il , si ce n'est aux rochers , aux rivages , aux bêtes farouches , enfin aux seuls êtres qui ont coutume d'entendre sa plainte? Mais allez parler aux rochers quand vous n'en aurez nul besoin, et l'on dira : Voilà un écolier à qui l'on a appris que l'apostrophe était une belle figure de rhétorique. Qu'y a-t-il de plus commun dans le discours que l'interrogation? C'est pourtant aussi une figura, lorsqu'on parle aux hommes rassemblés; car l'interrogation en elle-même suppose le dialogue.
«Mais pourquoi, dit très finement Longin, cette figure est-elle très oratoire, et produit-elle souvent beaucoup d'effet? C'est qu'il est naturel, lorsqu'on est interroge, de se presser de répondre, et que l'orateur, faisant la demande et la réponse, fait une sorte d'illusion auï auditeurs, à qui cette réponse qu'il a méditée paraît l'ouvrage du momcn!. »
En voilà assez sur les figures , dont je n'ai dt'i parler, ainsi que Longin , que relativement à leur usage dans le style sublime. Elles peuvent être d'ailleurs la matière d'une infinité d'observations qui, dans la suite, trouveront leur place. Ce qu'il dit du choix des mots, et de l'arrangement et du nombre, n'est guère susceptible d'être analysé pour nous , si ce n'est dans le précepte général et commun aux écrivains de toutes les langues , de ne jamais blesser l'oreille , et d'éviter également les expressions recherchées et les termes bas.
Ne présentez jamais de basses circoastances , aditBoileau;et Longin reproche à Hésiode d'avoir dit, en parlant de la déesse des ténèbres :
Une puante humeur lui coulait des narines.
Cela faitvoir qu'il y a des choses également basses dans toutes les langues, quoique l'usage apprenne
COURS DK LITTÉUA rURK.
(lii'il y a beaucoup (W mois ignobles dans un idiome , qui ne le sont pas dans un autre.
L'auteur du Traité reproche aussi à Platon trop de luxe dans son style , et l'affectation des ornements; il cite cet endroit où le philosophe dit. en parlant du vin ,
« qu'il est Ijouillant et l'urieuK , niais qu'il entre en société avec une divinité sobre qui le châtie , et le rend doux et bon à l)oire. »
Appeler l'eau «hc divinité sobre, est aussi ridicule en français qu'en grec, et la critique de Longin est plausible pour tout le monde '. Admiratecnéclairé des grands écrivains , il ne s'aveugle point sur leurs défauts. On a vu ce qu'il pensait de VOdijSsée, et ce qu'il trouve de répréhensible dans Platon, dont il honore d'ailleurs et exalte le beau génie. Il est encore plus épris de Démosthènes , qu'il élève au-<lessus de tous les orateurs, et cependant il ne dissimule aucun de ses défauts.
« Démosthènes ne réussit point dans les mouvements modérés : il a de la dureté ; il manque de flexibilité et (l'éclat ; il ne sait pas manier la plaisanterie. Hypéride au contraire (autre orateiu' grec très célèbre, contemporain et rival de Démoslhcues), Hypéride a toutes les qualités qui manquent à Démosthènes ; mais il ne s'élève jamais jusqu'au sublime. C'est pour le sublime que Démosthènes est né. La nature et l'étude lui ont donné tout ce qui peut y conduire. Il réunit tout ce qui fait le grand orateur, le ton de majesté, la véhémence des mouvements, !a richesse des moyens, l'adresse, la rapidité, la force dans le plus haut degré. »
Ailleurs il le compare à Cicéron.
« Il est grand dans son abondance, comme Démosthènes dans sa précision. Je comparerais ceiui-ci à la foudre qui écrase, à la tempête qui ravage ; l'autre, à un vaste incendie qui consume tout, et prend sans cesse de nouvelles forces. »
Un des chapitres de Longin est employé à traiter cette question, qui a été quelquefois renouvelée depuis lui, et qui, à proprement parler, ne peut l»as être une question :
« Si le médiocre qui n'a point de défaut est préférable au sublime qui en a. »
' En lisant la phra.s« entière, et surtout en la traduisant mieux , on trouve l'expression vvjp^vTo? éripou Oîoû, aussi naturelle qu'élégante ( voyez de. Legibus . llb. VI, \i. 869. de l'édition de Francfort). Longin s'est quelquefois trompé. Wamerez-vous dans Tibulie :
Ipse bibebani Sobrifi supposità fonda vietor aqu;î.
(1,7,27.) Ou bien encore :
Mixtaque securo sohrla lympha 7ncro.
(Il, t. m.) Longin, chap. 3, critique une autre expression de Platon (rfc Legibus, lib. V, p. 8'«8), y.'J~a.pi-:-:hct.i /j-vriu-cci. Mais ce mot signifie simplcniciit mnrwrins, mémoires, monuments historiques. Latin, mcmoriœ, arum, dans Auiu-Gelli', JV. 6; .\ , 12, etc. (.t. V. L. Noir. I»2l.'i
C)n peut répondre d'abord qu'il y a une sorte de oonlradictiou dans les termes; cai* c'est un défaut très réel que de n'avoir point de grandes beautés dans un sujet qui en est susceptible. Ensuite , avant d'aller plus loin , je citerai cet article de Longin comme une dernière preuve très péremptoire qu'il ne veut point parler des traits sublimes dont l'idée ne suppose aucun défaut , mais des ouvrages dont le sujet et le ton appartiennent au genre sublime. Cela me paraît suffisamment prouvé, et je n'y reviendrai plus. Il oppose donc les ouvrages ([ui sont à peu près irréprochables dans leur médiocrité , à ceux qui ont des fautes et des inégalités dans leur élévation habituelle , et l'on sent qu'il ne peut pas Iwlancer.
i; Il faut bien pardonner, diî-il, à ceux qui sont montés très haut de tomber quelquefois , et à ceux qui ont une richesse immense d'en néghger quelques parties. Celui qui ne commet point de fautes ne sera point repris ; mais celui qui produit de grandes beautés sera admiré. Il n'est pas étonnant que celui qui ne s'élève pas ne tombe jamais, mais nous sommes naturellement portes à admirer ce qui est grand , et nn seul des beaux endroits de nos écrivains supérieurs suffit pour racheter toutes leurs fautes. »
Ce peu de mots suffit aussi pour résoudre la (jueslion proposée. Mais il y a des esprits faux qui, en outrant un principe vrai , en font un principe d'erreur ; et il ne manque pas de gens qui ont voulu nous faire croire (ju'un seul endroit heureux pouvait excuser toutes les fautes d'un mauvais ouvrage. Il semble que Longin les ait devinés, et se soit cru obligé de leur ré[)ondre d'avance ; car il ajoute tout de suite :
« Rassemblez toutes les fautes d'Homère et de Démosthènes, et vous verrez qu'elles ne font qu'une très petite partie de leurs ouvrages. »
C'est dire assez clairement qu'il n'excuse les fautes (pie là où les beautés prédominent. C'est ce qu'Horace avait déjà dit , et ce qui n'a pu recevoir une interprétation si fausse que de ceux qui avaient intérêt à la faire passer.
Un autre chapitre de Longin est consacré à développer le pouvoir de cette harmonie qui naît de l'arrangement des mots , et qui devait faire une partie si essentielle de la poésie et de l'éloquence, (pie, chez un peuple que l'habitude d'un idiome, pour ainsi dire, musical , rendait, en ce genre, : si délicate et si sensible. Le jurjement de l'oreille est le plus superhe de lous , avait déjà dit Quintilien. Mais, «pioicpie notre langue ne soit pas composée d'éléments aussi harmonieux que celle des Grecs ni même des Latins , l'harmonie artificielle (pu résulte de l'arrangement des mots n'en est pas moins sensible pour nous; et niénie
AiNGIENS. - POÉSIE.
ce (lui niaïKiue à la langue ne fait (|ue rendre ce travail plus nécessaire et en augmenter le mérite. Et qui n'a pas éprouvé qu'un son désagréable , une construction dure, peut gâter ce qu'il y a de plus beau? Notre auteur avait donc l)ien raison de traiter cette partie comme une des plus essentielles au sublime, et l'on sait jusqu'où les anciens poussaient à cet égard la délicatesse.
« L'harmonie du discours, dit-il, ne frappe pas seulenieot l'oreille, mais l'esprit; elle y réveille une foule d'idées, de sentiments, d'images, et parle de près à
notre ame par le raport des sons avec les pensées
C'est l'assemblage et la proportion des membres qui fait la beauté du corps : séparez-les. et cette beauté n'existe plus. Il en est de même des parties de la phrase harmonique: détruisez-en l'arrangement, rompez ces liens, qui les unissent, et tout l'effet est détruit.» Celte comparaison est parfaitement juste.
Longin recommande également de ne pas trop alonger ses phrases et de ne point trop les resserrer. Ce dernier défaut surtout est directement contraire au style sublime , non pas au sublime d'un mot, mais au caractère de majesté qui convient aux grands sujets. Homère est nombreux , périodique ; il procède volontiers ])ar une suite de liaisons et de mouvements. Le traduire en style coupé, comme on l'a fait de nos jours, parce que cela était plus aisé que de faire sentir dans la version quelque chose de l'harmonie de l'original , c'est lui ôter un de ses principaux caractères. Cependant , ce principe sur l'espèce d'harmonie nécessaire au style sublime souffre quelques exceptions ; mais il est généralement bon. Cicéron , Déniosthènes , Bossuet , en proitvent la vérité.
Dès le commencement de son Traité , Longin parle des vices de style les plus ojîposés au sublime, et j'ai cru, dans cette analyse, ilevoir suivre une marche toute contraire, parce cpi'ilme semble qu'en tout genre il faut d'abord établir ce qu'on doit faire , avant de dire ce qu'il faut éviter. Il en marque trois principaux : l'enllure, les ornements recherchés qu'il appelle le style froid et puéril, et la fausse chaleur. Ce sont précisément les trois vices dominants de ce siècle. Et combien d'écrivains qui ont la prétention d'être grands , d'être chauds, se trouveraient froids et petits au tribunal de Longin , c'est-à-dire à celui du bon sens , qui n'a pas changé depuis lui !
« L'enflure , dit-il , est ce qu'il y a de plus difficile à éviter : on y tombe sans s'en apercevoir , en cherchant le sublime et en voulant éviter la faiblesse et la sécheresse. On se fonde sur cet apopbthegme dangereux,
« Dans un noble projet on tombe noblement ;
« mais on s'abuse. L'enflure n'est pas moins vicieuse dans le discours que dans le corps ; elle a de l'i.ppnrcnce,
mais elle est creuse en dedans, et, comme on dit, il n'y a rien de si sec qu'un hydropique. »
Cette comparaison est empruntée de Quintilien.
« Le style froid et puéril est l'abus des figures qu'on apprend dans les écoles : c'est le défaut de ceux qui veulent toujours dire quelque chose d'extraordinaire et de brillant, qui veulent surtout être agréables , gracieux, et qui , à force de s'éloigner du naturel , tombent dans une ridicule affectation. La fausse chaleur, qu'un rhéteur , nonnué Théodore , appelait fort bien la fureur hors de saison, consiste à s'emporter hors de propos , à s'cchauifer par projet, quand il faudrait être fort tranquille. De tels écrivains ressemblent à des gens ivres ; ils cherchent à exprimer des passions qu'ils n'éprouvent point; et il n'y a rien de plus froid, de plus ridicule que d'être ému tout seul quand ou n'émeut personne. »
Cet excellent critique finit son ouvrage par déplorer la perte de la grande éloquence , de celle qui florissait dans les beaux jours d'Athènes- et de Rome. Il attribue cette perte à celle de la liberté,
« Il est impossible , dit-il , qu'un esclave soit un orateur sublime. Nous ne sommes plus guère que de magnifiques flatteurs. »
Quand nous en serons à la décadence des lettres chez les Grecs et les Romains , nous verrons que Longin avait raison, et (pie la même corruption des mœurs , qui avait entraîné la chute de l'ancien gouvernement , devait aussi entraîner celle des beaux-arts.
CHAPITRE III. — De la langue française, comparée aux langues anciennes.
Du sublime à la grammaire il y a beaucoup à descendre ; mais , pour les bons esprits , tout ce qui est utile à l'instruction est toujours assez intéressant. Dans le plan (jue je me suis proposé de suivre , une partie considérable de ce Cours étant destinée à faire connaître , à faire sentir les Anciens, autant qu'il est possible, même à ceux qui ne peuvent pas les lire dans l'original, il m'importe d'avertir des difficultés inévitables que je dois rencontrer, et des bornes étroites et gênantes que m'impose la nécessité de ne jamais montrer ces auteurs dans leur propre langue , par égard pour les persoimes qui ne la connaissent point ; et puisqu'ils ne peuvent parler ici que la nôtre , il est également juste et nécessaire d'établir d'abord ce (jue doit leur faire perdre la différence du langage, même en supposant ce qu'il y a de plus rare , c'està-dire la traduction aussi bonne qu'elle peutrêtre, La grande réputation de ces écrivains est ici un danger pour eux et un écueil pour moi; car, bien f[ue leur mérite soit de nature à être encore aperçu dans tme autre langue que la leur , il est difficile qu'ils n'en perdent pas quelque chose, surtout en
poésie : et si , d'après celte disproporlion , on les jugeait au-dessous de l'idée qu'on en avait, on s'exposerait à être injuste envers eux, et c'est celte injustice que je me crois obligé de prévenir. C'est donc une occasion toute naturelle de mettre en avant quelques notions , quelques principes sur les différences les plus essentielles qui se trouvent entre les idiomes anciens et le nôtre, de discuter ce qui a été dit sur ce sujet , el d'établir des vérités qu'on a souvent obscurcies comme à dessein , faute de lumières ou de bonne foi. Ce détail sera quelquefois [lurement grammatical : il faut bien s'y résoudre , et d'autant plus que la grannnaire doit entrer aussi dans ce plan d'instruction. D'ailleurs, elle a cela de commun avec la géométrie , qu'elle racbète la séclieresse du sujet par la netteté des conceptions.
Il n'est pas inutile d'observer que , dans l'antiquité, le mot (jrammutice , qui avait passé des Grecs aux Latins , et dont nous avons fait celui de grammaire, avait une acception beaucoup plus étendue que parmi nous. On mettait les jeunes gens entre les mains du granunairien avant de les confier au rbéteur et au pliilosopbe; et Quinlilien, <|ui nous a tracé un plan très complet de l'ancienne éducation, nous apprend que les connaissances et les devoirs des grammairiens s'étendaient à des ol)jets (pii paraissent aujourd'bui ne pas appartenir à leur profession. Non-seulement un grammairien devait apprendre à ses élèves à écrire et à parler correctement , et à connaître les règles de la versification, ce qui est à peu près la seule chose qui soit aujourd'hui du ressort de la grammaire; mais il devait être encore ce qu'on appelle proprement parmi les gens de lettres un critique, ce qui ne signiiiail pas , comme de nos jours, un homme qui , dans une feuille ou dans une affiche, s'établit juge de tous les ouvrages nouveaux, sans être obligé de savoir un mot de ce ([u'il dit, ni même de savoir sa langue. Un critique, un granunairien, un philologue (ces trois mots sont à i>eu près synonymes), était un homme particulièrement occupé de l'étude des langues et de la lecture des poêles, de la connaissance exacte i\es manuscrits, qui, avant l'imprimerie, étaient ies seuls livres; il devait en offrir aux jeunes gens le texte <'puré , les initier dans tous les secrets de la versification et de l'harmonie. Et connue alors la poésie lyrique était toujours accompagnée d'instruments, et la poésie dramatique toujours mêlée nu chant, il ne pouvait enseigner le rhythme, si essentiel à la poésie, sans savoir ce qu'on savait alors de musique. Il devait apprendre à ses disciples à réciter des vers sans jamais JMesser ni la quantité ni le nombre. 11 eût élc- honletix à tinil
homme bien élevé de prononcer d'une manière vicieuse un vers grec ou latin : c'eût été une preuve d'une mauvaise éducation. Et connue cette étude est hifiniment plus aisée pour nous, chez qui les règles de la versification sont très bornées el très faciles , rien n'est j)lus propre à nous faire sentir combien il est indécent (jue des jjersonnes bien nées estropient des vers dans leur propre langue, en ignorentla mesure et la cadence, et que ceux qui, par état, doivent les réciter en public , mutilent si souvent et si grossièrement ce (ju'ils répètent tous les jours.
Telle est l'idée que nous donne Quinlilien des grammairiens de Rome et d'Athènes, el qui nous rappelle l'importance qu'availnécessairement dans les anciennes républiques tout ce qui tenait à l'art de bien parler. Celle délicatesse d'oreille avait contribué à perfectionner l'harmonie de leur langue, el l'habilude entretenait à son tour celte délicatesse. Mais, au moment d'exposer si sommairement une partie des avantages du grec et du latin (car cet examen approfondi serait une dissertation qui ne pourrait s'adresser qu'aux savants) , je crois entendre déjà les reproches inconsidérés de ceux qui, saisissant mal l'état de la question , s'imaginent qu'on veut déprécier el calomnier la langue française. Il serait assurément bien maladroit et bien ridicule de vouloir rabaisser une langue dans laquelle on a loule sa vie pensé, parlé, et écrit : c'est ce qu'on ne peut supposer que de pédants qui n'auraient jamais fait autre chose que commenter les Grecs et les Latins. La méthode facile de mettre les injures à la place des raisons a l'ail dire aux aveugles apologistes de notre langue (pie ceux qui la trouvaient inférieure aux langues anciennes étaient des ignorants qui n'avaient pas su s'en servir; et, ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que des gens d'esprit et de mérite ont employé cette invective très gratuite , persuadés ap paremmenl qu'en exaltant leur langue ils donneraient une plus grande idée de leurs ouvrages. Je n'en citerai (prun, <jue, selon ma coutume, je choisirai parmi les morts , pour avoir moins à démêler avec les vivants : c'est de Belloy , dans ses Observations sur lalauQneet la poésie françaises. Le but de cet ouvrage, que l'auteur n'eut pas le temps d'achever, est de faire voir (pie non-seulement notre langue n'est pas inférieure aux langues anciennes et étrangères, mais qu'elle a de l'avantage sur toutes. L'auteur, qui avait voué sa plume à l'adulation, a cru peut-être llattcr aussi la nation sous ce rai>porl. Mais on peut être très bon Français sans regarder sa langue comme la première du monde. Elle a sûrement sur toutes les autres de l'Eurojie l'avantage d'être devenue la
ANCIENS
langue universelle; mais, sans vouloir examiner ici toutes les causes de cette universalité , la principale est incontestablement la grande quantité d'excellenl.s ouvrages qu'elle a produits dans tous les genres , et surtout la supériorité de notre théâtre. La question se réduit donc , pour le moment , au latin et au grec comparés au français. De Belloy commence par s'élever contre des Parisiens qui écrivent mal, contre des criailleries de mauvais auteurs, qui voudraient persuader au public que la langue de Racine et de Bossuet ne vaut pas celle de Virgile et de Démosthènes. Il y a dans ce début beaucoup d'humeur et de mauvaise foi. Ces Parisiens , ces maxivais auteurs , sont Fénelon dans ses Dialogues sur l'Eloquence ; Racine et Despréaux , qui , après avoir eu le projet de traduire Y Iliade, yont renoncé, comme tout le monde sait, parce qu'ils désespéraient de trouver dans leur langue de quoi lutter contre celle d'Homère; le lyrique Rousseau, qui ne se servait pas mal de la sienne; enfin. Voltaire, qui [n'était pas un superstitieux idolâtre des anciens, ni un homme à préjugés pédantesques. C'est ce dernier qui s'est plaint le plus souvent de ce qui manquait à notre langue et à notre versification : on pourrait le citer là-dessus en cent endroits : je me borne à ces vers de son Épitre à Horace :
Noti-e langue . un peu sèche et sans inversions , Peut-elle subjuguer les autres nations ?
On peut x'épondre Oui, puisque cela est déjà fait; et nous avons vu pourquoi. Mais, dans cet endroit de son Épitre , l'auteur vient de dire qu'il ne se flatte pas que la langue dans laquelle il a écrit fasse vivre ses ouwages aussi long-temps que celle d'Horace a fait vivre les siens. Je crois qu'il a tort d'en douter; mais ce n'est pas là la question. Il ajoute :
Nous avons ragrément, la clarté, la justesse;
Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce?
On sent bien qu'il s'agit de l'Italie antique.
Est-ce assez en effet d"une heureuse clarté ? Kt ne péchons-nous pas par l'uniformité?
Nous verrons tout à l'heure que cela n'est que trop vrai. Mais comment se refuser à une observation que les expressions injurieuses dont se sert de Belloy autorisent assez , et rendent encore plus frappante ? Je suis fort loin de vouloir rien ôter à un homme dont les succès au théâtre prouvent un talent estimable à plusieurs égards ; mais il est bien reconnu que ce n'est pas le style cpii est la partie la plus brillante de ses ouvrages : c'est pourtant l'auteur du Siège de Calais qui ne peut souffrir qu'on trouve rien de plus beau (jue sa langue ; et c'est l'auteur de Mèrope et de la Henriade qui
TO?.IE l^.
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avoue l'infériorité de la sienne. Que* résnlle-t-il de ce contraste et tles autorités imposantes (pie j'ai citées? C'est que, pour bien juger des langues, il faut savoir ce qu'il est possible d'en faire , être né pour écrire , et surtout avoir l'oreille sensible. De Belloy et beaucoup d'autres accumulent citations sur citations pour prouver que nos bons écrivains ont su tirer de leur langue des beautés que l'on peut opposer à celles des ancieas. Eh ! qui en doute ? Qui doute que le génie ne sache se senir le plus heureusement qu'il est possible de l'instrument qu'on lui confie ? La question est de savoir s'il n'y en a pas de plus heureux. Tous nos jugements en fait de goût , on l'a déjà dit , ne sont et ne peuvent être (pie des comparaisons. L'homme du meilleur esprit , (jui ne sait que sa langue , et qui lit nos bons auteurs , ne peut rien imaginer de mieux, parce qu'ils ont tiré de là leur tout ce ({u'on en pouvait tirer. Ils sont donc en cela pour le moins égaux aux anciens : je dis pour le moins ; car plus ils avaient de difficultés à vaincre , et plus leur mérite est grand. Mais , à l'égard de ri(Uome qu'ils avaient à manier, ce n'est point par des traits détachés qu'on en peut juger, c'est par la marche habituelle. Il faudrait, entre gens instruits et faits pour décider la question, prendre cent vers d'Homère et de Virgile ; les opposer à cent vers de Racine et de Voltaire; comparer, Aers [»ar vers, ce que la langue a donné aux uns et aux autres ; et, déplus, statuer quel est l'effet total sur les oreilles délicates et exercées. Que l'on fasse cet examen , et l'on verra que de Belloy , dans son système , est aussi loin de la vérité qu'il l'est de la (piestion. Au reste , il y a long-temps qu'elle est jugée , et il ne s'agit aujourd'hui qufe d'en faire soupçonner du moins les raisons à ceux même (jui n'entendent que le français.
Dans cet examen comparatif des langues , il faut de toute nécessité revenir aux premiers éléments , il faut parler des noms , des verbes , des articles , des prépositions , des particules ; car c'est de tout cela que se composent la coiustruction , l'expression et l'harmonie , c'est-à-dire les trois choses principales qui constituent la diction. Ne rougissons point de descendre à ce détail , qui ne peut paraître petit que parce qu'on en parle très inutiment airx enfants qui ne peuvent pas l'entendre ; mais (juand le philosophe pense à tout le chemin qu'il a fallu faire pour parvenir à un langage régulier et raisonnable malgré ses imperfections, la formation des langues parait une des merveilles de l'esprit humain, (pie deux choses seules rendent concevable , le temps et la nécessité.
Une des premières qualités d'une langue est de présenter à l'esprit, le plus t(*>t et le plus clairement
«fu'il est p()Ssible , les rapports que les mots ont les uns avec les autres clans la composition d'une phrase. Ainsi, par exemple, les rapports des noms entre eux ou avec les verbes sont déterminés par les cas. Le rudiment nous dit qu'il y en a six; mais cela est bon à dire à des enfants : ces cas appartiennent aux Grecs et aux Latins ; quant à nous, nous n'en avons pas. Les cas sont distingués par différentes terminaisons du même mot , qui avertissent dans quel rapport il est avec ce qui précède ou ce qui suit. Nous disons dans tous les cas, homme, Dieu, livre, et nous sommes obligés de les différencier par un article ou par une particule ; l'homme, de l'homme, à Vhomme, par l'homme. Les femmes savantes de ;\Iolière diraient, P'oilàqui se décline. Point du tout: voilà ce qu'on fait quand on ne peut pas décliner ; car un mot qui ne change point de terminaison est ce qu'on appelle indéclinable. Décliner, c'est dire comme les Latins, homo , homiins , homini, hominem, homine , et, comme les Grecs, K-jOp'^>T.o;,OyOp'J,r.oj,iy.-jOpùr.'j>, à-^Opu-o-j, etc. Pourquoi? C'est que le mot, dès qu'il est prononcé, m'avertit dans quelle relation il est avec les autres. On sera peut-être tenté de croire que ce défaut de déclinaisons , auquel nous suppléons par des articles et des particules , n'est pas une chose bien importante : mais c'est qu'on n'en voit pas d'abord la conséquence; et ce premier exemple de ce qui nous manque va faire voir combien tout se tient dans les langues. Celte privation de cas proprement dits est une des causes capitales qui font que l'inversion n'est point naturelle à notre langue, et qui nous privent par conséquent d'un des plus précieux avantages des langues anciennes. Pourquoi sera-t-on toujours choqué d'entendre dire , La vie conserver je voudrais? C'est que ce mot la vie ne présente à l'esprit aucun rapport ([uelconque où l'on puisse s'arrêter. Yousnesavez, quand vous l'entendez, s'il est nominatif ou régime, c'est-à-dire s'il doit amener un verbe ou le suivre. Ce n'est que lorsque la phrase est finie (pie vous comprenez que le mot la vie est régi par le verbe conserver. Or , il y a dans toutes les têtes une logique secrète qui fait que vous désirez d'att'icher une relation quelcon{|ue à chaque mot que vous entendez; et, pour suivre le fil naturel de ces relations, il faut absolument dire dans noire langue. Je voudrais conserver la rie, ce qui n'offre aucun nuage à la pensée. Mais si je commence ma phrase en lalin par le mot viicnn, me voilà d'abord averti, par la désinence (pii frappe mon oreille, que j'entends un accusatif, c'est-àdire un régime qui me promet un verbe. Je sais d'où je pars et où je vas ; et ce qui est pour un Français une inversion forcée qui le trouble.' est
pour moi. Latin , un ordre naturel d'idées. Mais, dira-t-on peut-être , y a-t-il beaucoup d'avantages à pouvoir dire, La vie conserver je voudrais, plutôt que Je voudrais conserver la vie? Non, il y en a fort peu pour cette phrase et pour telle autre que je choisirais dans le langage ordinaire. Mais demandez aux poètes, aux historiens, aux orateurs, si c'est pour eux la même chose d'être obligés de mettre toujours les mots à la même place , ou de les placer où l'on veut , et leur réponse développée fera voir qu'à ce même principe, qui fait que l'une des deux phrases est impossible pour nous et naturelle aux anciens , tient d'un côté une multitude d'inconvénients , et de l'autre une multitude de beautés. J'y reviendrai quand il s'agira de l'inversion. Nous n'aurions pas cru les déclinaisons si importantes ;'et il mé semble que cela jette déjà quelque intérêt sin- les reproches que nous avons à faire aux particules , aux articles , aux pronoms, long et embarrassant cortège sans lequel nous ne saurions faire un pas. ^ , de , des, du , je, moi , il , vous , nous , elle , le , la , les , et ce que éternel, que malheureusement on ne peut appeler que retranché que dans les granulaires latines : voilà ce qui remjilit continuellement nos phrases. Sans doute accoutumés à notre langue, et n'en connaissant point d'autres , nous n'y prenons pas garde. Mais croit-on (pi'un Grec ou un Latin ne fût pas étrangement fatigué de nous voir traîner sans cesse cet attirail de monosyllabes, dont aucun n'était nécessaire aux anciens , et dont ils ne se servaient qu'à leur choix ? Voilà, entre autres choses , ce qui rend pour nous leur poésie si difficile à traduire. Notre vers, ainsi que le leur, n'a que six pieds; et il n'y a prescpie point de phrase qui , en passant de leur langue dans la nôtre, ne demande, pour être exactement rendue, un bien plus grand nombre de mots , parce (jue les procédés de leur construction sont très simples , et que ceux de la nôtre sont très composés. Prenons pour exemple le premier vers de l'Enéide-, car il faut rendre cette démonstration sensible pour tout le monde , cl je demande la permission de citer un vers latin, sans consé(pience :
yivma virumquc rano, Trojœ qui jvimus ab oris...
Adoptons pour un moment la méthode de Du Marsais , la version interlinéaire qui place un mot français sous un mot lalin. Il y en a neuf dans le vers de Virgile , qui sont ceux-ci ,
Conil)a(s et Ik'tos dianto, Troie qui premier drs bords.
C'est pour nous un galimatias. Ces mêmes mots en latin sont clairs comme le jour, parce que ,1e sens de tous est distincteinent marqué par ces finales dont j'ai parlé ; en sorte que l'élève de Du IMarsais procéderait ainsi : Les latins n'ont point
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d'articles : arma est nécessairement un nominatif on un accusatif; c'est le dernier ici , puistfue voilà le verbe qui le régit, f^irum est aussi un accusatif. Ainsi mettons les comhais et Je héros. Cano est la première personne du présent de l'indicatif, car la terminaison seule renferme tout cela : je chante. Et voilà le premier membre de la phrase dans le français qui n'a point d'inversion : je chante les combats et le héros. — Il y a déjà sept mots , tous indispensables , pour en rendre quatre; et en achevant le vers de la même manière , il trouvera qui le premier des bords de Troie , sept autres mots pour en rendre cinq : en sorte qu'en voUà quatorze contre neuf, sans qu'il y ait une syllabe qui ne soit nécessaire , et sans qu'on ait ajouté la moindre idée. Et comment le latin a-t-il mis dans un seul vers ce qui nous paraît si long par rapport aux nôtres, Je chante les combats et h héros qui. Je premier, des bords de Troie? Pourquoi cette disproportion entre deux phrases , dont l'une dit exactement la même chose que l'autre ? Voici l'excédant en français , et ce sont ces articles et ces particules dont je parlais, je, les , le , de , le , dont le latin n'a que faire. En prose du moins , on a toute la liberté de s'étendre ; mais dans les vers , où le terrain est mesuré , quels efforts ne faut-il pas pour balancer cette inégalité ! et comment y parvient-on , si ce n'est le plus souvent par quelques sacrifices? Aussi Boileau, qui, dans l'^rt poétique, a traduit le commencement de l'Enéide, a mis trois vers pour deux :
Je cliante les combats et cet homme pieux Qui, des bords d'ilion, conduit dans l'Ausonic , Le premier aborda les cliamps de Lavinic.
Encore a-t-il omis une circonstance fort essentielle, les deux mots latins fato profugus (fugitif par l'ordre des destins ) , mots nécessaires dans le dessein du poète.
Je puis citer un exemple plus voisin de nous, et plus propre que tout autre à faire voir , non pas seulement la difficulté , mais même quelquefois l'impossibilité de rendre un vers par un vers, lorsque cette précision est le plus nécessaire, comme dans une inscription. On connaît celle qu'avait faite Turgot pour le portrait de Franklin : c'était un vers latin fort l)eau, qui, rappelant à la fois la révolution préparée par Franklin en Amérique, et ses découvertes sur l'électricité, disait :
Eripuit cœlo fulmen, sceptrumque tijvannis. Il ravit la foudre aux deux, et le sceptre aux tyrans. Oiez le pronom il, et vous avez un fort beau vers français pour rendre le vers latin ; mais malheureusement ce pronom est indispensable , et la difficulté est invincib'e.
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Cela nous conduit aux conjugaisons, qui se passent du pronom persoimel en latin et en grec, et et qui chez nous ne marchent pas sans lui : je, tu. il , nous , vous , ils. Nous ne pouvons pas conjuguer autrement. Mais ce n'est pas tout, et c'est ici une de nos [Aus grandes misères : nos verbes ne se conjuguent que dans un certain nombre de temps ; les verbes latins et les grecs dans tous. Ils se conjuguent à l'actif ou au passif, et chez nous à l'actif seulement ; encore au prétérit indéfini et au plus- ({ue-parfait de chaque mode , et au fiitm- du subjonctif, sonnnes-nous obligés d'avoir recours au verbe auxiliaire avoir, et de dire -.j'ai aimé, j'avais aimé, j'aurais aimé, que j'eusse aimé, que j'aie aimé, etc. Pour ce qui est du passif, nous n'en avons pas : nous prenons tout uniment le verbe substantif je suis, et nous y joignons le participe dans tous les modes et dans tous les temps , et à toutes les personnes. Ce sont bien là les livrées de l'indigence ; et un Grec qui, en ouvrant une de nos grammaires, verrait le même mot répété quatre pages de suite, servant à conjuguer tout un verbe, ne pourrait s'empêcher de nous regarder en pitié. Je dis un Grec, parce qu'en ce genre les Latins , qui sont riches en comparaison de nous, sont pauvres en comparaison des Grecs. Les premiers ont aussi un besoin absolu du verbe auxiliaire, au moins dans plusieurs temps du passif. Les Grecs ne l'admettent prescpie jamais , et leur verbe vioyen est encore une richesse de plus. Nos modes sont pauvres ; ceux des Latins sont incomplets ; ceux des Grecs vont jusqu'à la surabondance. Un seul mot leur suffit pour exprimer quelque temps que ce soit, et il nous en faut souvent quatre, c'està-dire, le verbe , l'auxiliaire avoir, le substantif être, et le pronom : tu as été aimé, ils ont été aimés. Les Grecs disent cela dans un seul mot ; et ils ont quatre manière de le dire. Nous n'avons que deux participes, ceux du présent, aimant, aimé : les deux du passé et du futur à l'actif, ayant aimé, devant aimer, et les deux du passif, ayant été a'imé, devant être aimé, nous ne les formons, comme on voit, qu'avec l'auxiliaire avoir et le substantif être. Les Latins manquent de ceux du passé, et ont ceux du futur; les Grecs les out tous, et les ont triples, c'est-à-dire , chacun d'eux avec trois terminaisons différentes. — Riais à quoi bon ce superflu ? s'il n'y a que six participes de nécessaires, pourquoi en avoir dix-huit * ? — Voilà, diraient les Grecs, une quesSionde barbares. Est-ce qu'il peut y avoir trop de variété dans les sons, quand on veut flatter l'oreille ? et les poètes et les orateurs sont-ils fâchés d'avoir à choisir ? — Mais
* Les Grecs n'ont que neuf participes tustincts , ce qui est moitié moins que ne le prétend I^a Harpe.
que de temps il fallait pour se mettre dans la tête celte incroyable quantité de finales d'un même mot! — Cela ne parai! pas aisé en effet. Cependant à Rome tout homme bien élevé parlait le grec anssi aisément que le latin ; les femmes même le savaient communément. C'est que Rome était remplie de Grecs , et (ju'on apprend toujours aisément une langue qu'on parle. Mais quand une langue aussi riche que celle-là deA'ient ce qu'on appelle une langue savante, une langue morte, il y a de quoi étudier toute sa vie.
Mainteiiant. qui ne comprend pas combien cette nécessité d'attacher à tous les temps d'un verbe un 0!i deux autres verbes surchargés d'un pronom doit mettre de monotonie, de lenteur et d'embarras dans la construction ? et c'est encore une des raisons qui nous rendent l'inversion im- ]>ossible. La clarté de notre marche méthodique <lont nous nous vantons, quoique assurément elle ne soit pas plus claire que la marche libre , rapide et variée des anciens, n'est qu'une suite indispensable des entraves de notre idiome : force est bien à celui qui porte des chaînes de mesurer ses pas ; et nous avons fait, comme on dit, de nécessité vertu. Mais quelle foule d'avantages inappréciables résultait de cet heureux privilège de l'inversion ! Quelle prodigieuse variété d'effets et de combinaisons naissait de cette libre disposition des mots arrangés de manière à faire valoir toutes les parties de la phrase, à les couper, à les suspendre, à les opposer, à les rassembler, à attacher toujours l'oreille et l'imagination, sans que toute cette composition artificielle laissât le moindre nuage dans l'esprit ! Pour le sentir, il faut absolument lire les anciens dans leur langue : c'est une connaissance (jne rien ne peut suppléer. Je voudrais pourtant donner une idée, quoi(pie très imparfaite, du prix que peut avoir cet arrangement des mots, et je ne la prendrai pas dans un grand sujet d'éloquence ou de poésie, mais dans une fable tirée d'uue des épîires* d'Horace, et imitée par La Fontaine. Par malheur elle est du très petit nombre de celles (pii ne sont pas dignes de lui. C'est la folile du Rat de ville et du Rat des champs, ({ui, dans Horace, est un chef-d'œuvre de grâce et d'expression. Voici la traduction exacte des deux premiers vers '. On raconte que le rat des champs reçut le ratderiUe dans son trou ind'Kjent: c'était i(/i vieil hôte d'un rJY'j/oDn.Lesdeux vers latinssont charmants. Pourquoi? C'est que, indépendamment de l'harmonie, les mots sont disposés de sorte, que champ est
* Citalion Faiissn. Lisez, d'uni' rfcv sntivr.'s : c'rsl 1,t sixicme du second lisre.
' HiisticKS nrhfinnm mvrem mus pniipnr fertiiv Àrrryissr rnro , vctercm vrlns Iioxyfs omirvin.
opposé à ville , rat à rot , vieux à vimx , hôte à ami. Ainsi, dans les quatre combinaisons que renferment ces deux vers , tout est contraste ou rapprochement. Il est clair (fu'un pareil artifice de style ( et il y en a une infinité de celte espèce ) est absolument étranger à une langue qui n'a point d'inversions.
Quinte-Curce , historien éloquent, commence ainsi son quatrième livre ( je conserverai d'abord l'arrangement de la phrase latine , afin de mieux faire comprendre le dessein de l'auteur dans le mot (pii la finit : le moment de son récit est après la bataille d'Issus) :
« Dnriiis , un peu auparavant , maître d'une puissante armée , et qui s'était avancé au combat , élevé sur «n char , dans l'appareil d'un Iriomptiateur plutôt (|ue d'un général, alors au travers des campagnes qu'il avait remplies de ses innombrables balaillons , et qui n'offraient plus qu'une vaste solitude , fuyait, n
Celte construction est très mauvaise en français, et ce mot fuyait, ainsi isolé, finit très mal la phrase, et forme une chute sèche et désagréable : il la termine admirablement dans le latin. Il est facile d'apercevoir l'art de l'auteur, même sans entendre sa langue. A la vérité, l'on ne peut pas deviner que le mot fuyiebat , composé de deux brèves et deux longues, complète très bien la période harmonique, au lieu que fuyait est un mot sourd et sec ; mais on voit clairement que la phrase est construite de manière à fture attendre jusqu'à la fin ce mot fugiehat; que c'est là le grand coup que l'historien veut frapper; qu'il présente d'abord à l'esprit ce magnifique tableau de toute la puissance de Darius, pour offrir ensuite dans ce seul mot, fugiehat , il fuyait, le contraste de tant de grandeurs et les révolutions de la fortune; en sorte que la phrase est essenliellement divisée en deux parties, dont la première étale tout ce qu'était le grand roi avant la journée d'Issus; et la seconde , composée d'un seul mot , représente ce qu'il est après cette funeste journée. L'arrangement pittoresque des phrases grecques et latines n'est pas toujours aussi frappant que dans cet endroit ; mais un seul exemple semblable suffit pour faire deviner tout ce que peut produire un si heureux mécanisme, et avec quel plaisir on lit des ouvrages écrits de ce style.
A présent, s'il s'agissait de traduire cette phrase comme elle doit être traduite suivant le génie de noire langue, il est démontré d'abord qu'il faut renoncer à conserver la place du mot fwjiehat, (pielque avantageuse ([u'elle soit en elle-même, ei disposer ainsi la période française :
« Darius, un peu auparavant, maître d'tme si puissiiiiîe armée, et qui s'était avanrc vw combat, élrvo
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sur un char, dans l'appareil d'un triomphateur plutôt que d'un général , fuyait alors au travers de ces mêmes (kimpagnes qu'il avait rtnnplies de ses innombrables bataillons , et qui n'offraient plus qu'une triste et 'vaste solitude.
Cet art de faire attendre jusqu'à la fin d'une période un mot décisif, qui achevait le sens en complétant l'harmonie, était un des grands moyens qu'employaient les orateurs de Rome et d'Atliènes; et quand Cicéron el Quintilien ne nous eu citeraient pas des exemples particuliers , la lectiu'e des anciens nous l'indiquerait à tout moment. Ils savaient combien les hommes rassemblés sont susceptibles d'être menés par le plaisir de l'oreille , et l'harmonie est certainement un des avantages «lue nous pouvons le moins leur contester. Outre cette faculté des inversions , qui les laisse maîtres de placer où ils veulent le mot qui est image et le mot qui est pensée, ils ont une harmonie élémentaire qui lient surtout à deux choses, à des syllabes pres'que toujours sonores , et à une prosodie très distincte. Les plus ardents apologistes de notre langue ne peuvent disconvenir qu'elle n'ait un nombre prodigieux de syllabes sourdes et sèches, ou même dures, et que sa prosodie ne soit très faiblement marquée. La plupart de nos syllabes n'ont qu'une quantité douteuse, une valeur indéterminée j celle des anciens, presque toutes décidément longues ou brèves, forment leur prosodie d'un mélange continuel de dactyles et de spondées, d'iambes, de trochées, d'anapestes ; ce qui, pour parler un langage qu'on entendra mieux , équivaut à différentes mesures musicales, formées de rondes, de blanches, de noires et de croches. L'oreille était donc cliez eux un juge délicat et sévère qu'il fallait gagner le premier. Tous leurs mots ayant un accent décidé, cette diversité de sons faisait de leur poésie une sorte de musique ; et ce n'était pas sans raison que leurs poètes disaient , Je chante. La facilité de créer tel ordre de mots qu'il leur plaisait leur permettait une foule de constructiofts particulières à la poésie, dont résultait un langage si difl^^rent de la prose, qu'en décomposant des vers de Virgile et d'Homère on y trouverait encore, suivant l'expression d'Horace, les membres d'un poète mis en pièces , au lieu (ju'en général le plus grand éloge des vers parmi nous est de se trouver bons en prose. L'essai que fit La Motte sur la première scène de Mithrulate en est une preuve évidente ; les vers de Racine n'y sont plus que de la prose très bien faite : c'est qu'un des grands méi'ites de nos vers est d'échapper à la contrainte des règles, et de paraître libres sous les entraves de la mesure et de la rime. Otez cette rime, et il deviendra impossible de marfjuer
POÉSIE
des limites certaines entre la prose et les vers , parce que la prose éloquente tient beaucoup de la poésie , et que la poésie déconstruite ressemble à de l'excellente prose.
C'est donc surtout en vers que nous sommes accablés de la supériorité des anciens. Enfants favorisés de la nature, ils ont des ailes, et nous nous traînons avec des fers. Leur harmonie , variée à l'infini, est un accompagnement délicieux qui soutient leurs pensées quand elles sont faibles , qui anime des détails indifférents par eux-mêmes, qui amuse encore l'oreille quand le cœur et l'esprit se reposent. Nous autres modernes, si la pensée ou le sentiment nous abandonne , nous avons peu de ressources pour nous faire écouter : mais l'homme dont l'oreille est sensible est tenté de dire à Virgile , à Homère : Chantez toujours , chantez , dussiez-vous ne rien dire; votre voix me charme quand vos discours ne m'occupent pas.
Aussi, parmi nous, ceux qui, ne songeant qu'au besoin de penser, et craignant de paraître quelquefois vides , ont voulu que tous leurs vers marquassent, ou que toutes leurs phrases fussent frappantes, sont tendus et raides. Au contraire, Racine , Voltaire , Fénelon , IVlassillon , et ceux qui , comme eux, ont goûté cette mollesse heureuse des anciens, qui, comme le dit si bien Voltaire, sert à relever le sublime, l'ont laissée entrer dans leurs compositions ; et des gens sans goût l'ont appelée faiblesse.
Il s'en faut bien que la conséquence de toutes ces vérités soit désavantageuse à la gloire de nos bons auteurs : au contraire , ce qui s'offrait aux anciens, nous sommes obligés de le chercher. Notre harmonie n'est pas un don de la langue; elle est l'ouvrage du talent : elle ne peut naître que d'une grande habileté dans le choix et l'arrangement d'un certain nombre de mots, et dans l'exclusion judicieuse donnée au plus grand nombre. Nous avons beaucoup moins de matériaux pour élever l'édifice , et ils sont bien moins heureux : l'honneur en est plus grand pour l'architecte. JYous hûtissons en brique, a dit Voltaire, et les anciens construisaient en marbre. Les Grecs surtout, aussi supérieurs aux Latins que ceux-ci le sont aux modernes, les Grecs avaient une langue toute poétique. La plupart de leurs mots peignent à l'oreille et à l'imagination , et le son exprime l'idée. Ils peuvent combiner plusieurs mots tlans un seul, el renfermer plusieurs images et pluieurs pensées dans une seule expression. Ils peignent d'un seul mot un casque qui jette des l'ayons de lumière de tous les côtés, un gnevrier couvert à'unpanache de diverses candeurs, et mille autres objets qu'il serait trop long de détailler. Aussi nos mots scieniiiiiiues
COURS DE LITTÉRATLRE.
(iui expriment des idées complexes sont tous em- I)runtés du grec, géographie, astronomie, mythologie, et autres du même genre. Ils sacrifiaient tellement à l'euphonie (c'est encore là un de leurs mois composés, et il signifie la douceur des sons), (ju'ils se permettaient, surtout en vers, d'ajouter ou de retrancher une ou plusieurs lettres dans un même mot, selon le besoin qu'ils en avaient jjour la mesure et pour l'oreille. Ajoutez que les différentes nations de la Grèce, affectionnant des finales différentes , amenaient dans les noms et dans les verbes ces variations (pie l'on a nommées dialectes; et qu'un poète pouvait les employer toutes. Est-ce donc à tort qu'on s'est accordé à reconnaître chez eux la plus belle de toutes les langues et la plus harmonieuse poésie ?
Nous avons, il est vrai, comme les anciens, ce qu'on appelle des simples et des composés, c'està-dire des termes radicaux modifiés par une préposition. Le verbe metire, par exemple, est une racine dont les dérivés sont admettre, soumettre, démettre, etc.; mais en ce genre il nous en manque beaucoup d'essentiels, et cette sorte de composiiion des mots est chez nous plus bornée et moins significative que chez les anciens. Leurs prépositions verbales ont plus de puissance et plus d'étendue. Prenons le mot regarder. Si nous voulons exprimer les différentes manières de regarder, il faut avoir recours aux phrases adverbiales, en haut, en bas, etc. ', au lieu que le mot latin aspicere, modifié par une préposition, marque à lui seul toutes les nuances possibles : regarder de loin , prospicere ; regarder dedans, inspicere ; regarder à travers, ppr.«];icere; regarder au fond, introspicere ; regarder derrière soi, respicere; regarder en haut, suspicere; regarder en l)as , despicere; regarder de manière à distinguer un objet parmi plusieurs autres (voilà une idée très complexe : un seul mot la rend), dispicere; regarder autour de soi, circumspicere. Vous voyez que lelathi peint toutd'un coupa l'esprit ceque le français ne lui apprend que successivement : c'est le contraste de la rapidité et de la lenteur ; et pour peu qu'on réfléchisse sur le caractère de l'imagination, l'on sentira qu'on ne peut jamais lui parler trop vite, et qu'une des grandes prérogatives d'une langue est d'attacher une image à un mot. Veut-on d'ailleurs s'assurer, par des exemples, de l'aAantage que l'on trouve à posséder des termes de ce genre, et de l'inconvénient d'en manquer? En voici de frappants. On rencontre souvent dans les liisloriens latins, au moment où une armée commence à s'ébranler, et paraît sur le point d'èlie mise en déroute, ces deux mois, fuçjam cir<uui!<piciehant, (|ui ne [teuvenl èlre rendus exactement
que de cette manière : Us regardaient autour d'eux de quel côté ils fuiraient. Voilà bien de» mots. J'atteste tous ceux qui ont ici quelque connaissance du latin , que ce qui parait si long en français est complètement exprimé par ces deux mots seuls : fugam circurnspicielant. Quel avantage de pouvoir offrir à l'imagination un tableau entier avec deux mots !
Un autre exemple démontrera l'impossibilité qu'éprouvent les meilleurs traducteurs des anciens à soutenir toujours la comparaison avec eux, parce qu'enfin l'on ne peut pas trouver dans une langue ce qui n'y est pas ; et quand un écrivain tel que notre Delille n'a pu y parvenir, on peut croire la difficulté insurmontable. Il s'agit de ce fameux épisode d'Orphée , et du moment où , en se retournant pour regarder Eurydice, il la pertl sans retour.
C'est bien là que l'on va sentir la nécessité d'exl)rimer en un seul mot l'action de regarder derrière soi; car c'est à un seul mouvement de tête que tient tout le destin des deux amants , et tout l'intérêt de la situation. Virgile n'y était pas embarrassé : il avait le mot respicere ; il ne s'agissait que de le placer heureusement , et l'on peut s'en rapporter à lui. Il coupe parle milieu la cinquième mesure , et suspend l'oreille et l'imagination sur le mol terrible , respexit. Ce mot , (pii dît tout , le traducteur ne l'avait pas. On ne peut pas faire entrer dans un vers il regarde derrière lui.
Delille a mis :
Presque aux portes du jour, troiiljlé, hors de lui-même. Il s'arrête, il se tourne.... Il revoit ce quil aime : C'en est fait , etc.
Il est trop évident que il se tourne ne peint pas exactement à l'esprit le mouvement fatal ; et quand le poète aurait mis il se retoxirne , cela ne rendrait pas mieux l'idée essentielle , ce regard d'Orphée , le dernier qu'il jette sur son épouse : c'est là que Virgile s'arrête, et il reprend tout de suite ' , etiout ce qu'il a fait est perdu. La contrainte de la rime a forcé le traducteur de mettre il revoit ce qu'il aime. Vii'gile, au contraire, présente pour première idée (et il a bien raison) qu'Orphée ne la voit plus. Toutes ces différences tiennent uniquement à un mot donné par une langue , et refusé par l'autre ; et c'est tout ce qui peut résulter de cette observation (pie je me suis [lermise sur la meilleure de toutes nos traductions , sur celle que la beauté continue de versifi(^alion et la pureté du goût ont mise au rang des ouvrages classi(iues. On a fait une objection qui a paru spécieuse ;
Effitsus lahor.
flespc.rit ; ibi omnis
(Ccors. IV, m.}
ANGIEiNS. — POESIE.
c'est que nous ne soiiuues j>as (lesjiifj;es compc'tenls des langues niorles. (Jela n'est vrai , comme bien d'autres choses, qu'avec Ijeaucoiq) de restrictions. Sans doute il y a l)ien des finesses dans le langage , bien des agréments dans la prononciation , et en conséquence il y a aussi des défauts contraires , qui n'ont pu être saisis (pie par les nationaux. Mais il n'en est pas jnoins avéré que les modernes ont recueilli d'âge en âge un assez grand nombre de connaissances certaines sur les langues anciemies , pour sentir le mérite des auteurs grecs et latins , non seulement dans les idées et les sentiments qui appartiennent à tous les peuples, mais même , jusqu'à un certain point, dans la diction et dans l'harmonie. Toutes les fois qu'on a beaucoup d'objets de comparaison dans une même chose, on a beaucoup de moyens de la connaître. Philosophes , orateurs , poètes , historiens , critiques , tout ce qui nous reste de l'antiquité a contribué à étendre nos idées et à former notre jugement. Les <.'po(|ues de la langue latine sont sensibles pour nous; et quel est l'homme instruit qui ne distingue pas le langage d'Ennius et de Plante , de celui de Virgile et de Térence ? Les nombreuses inscriptions des anciens monuments suffiraient pour nous apprendre les variations et les progrès de la langue des Romains. Il faudrait manquer absolument d'oreille pour n'être pas aussi charmé de l'harmonie d'Horace et de Virgile que rebuté de la dure enflure de Lucain et de la monotone emphase de Claudien. Le style de Ïite-Live et celui de Tacite, le style de Xénophon et celui de Thucydide, le style de Démosthènes et celui d'Isocrate, sont aussi différents pour nous que Bossuet et Fléehier, Voltaire et Montesquieu, Fontenelle etBuffon. Nous pouvons donc , ce me semble , nous livrer à notre admiration pour les grands écrivains de l'antiquité , sans craindre qu'elle soit aveugle : et cette objection de La Mothe , qu'on a souvent répétée depuis lui , est une de celles que madame Dacier a le plus solidement réfutées; c'est un des endroits où elle a le plus raison contre lui ; raison pour le fond des ciioses , s'entend , car pour la forme elle a toujoui-s tort.
On peut actuellement prononcer en connaissance de cause sur la question cpie j'ai posée en commençant. Il est démontré que nous n'avons point de déclinaisons; que nos conjugaisons sont très incomplètes et très défectueuses; que noire constnictionestsurchargéed'auxiliaires,departiciiîes , d'articles et de pronoms ; que nous avons peu de prosodie et peu de rhythme ; (jue nous ne pouvons faire qu'un usage très borné de l'inversion ; que nous n'avons point de mots combinés , et pas assez de composés; ([u'enlin notre versification
n'est essentiellement caractérisée que par la rime. Il n'est pas moins démontré ([ue les anciens ont jtlus ou moins tout ce qui nous manque. Voilà les faits : quel en est le résultat ? Louange et gloire aux grands hommes (pii nous ont rendu , par leur génie, la concurrence que notre langue nous refusait; qui ont couvert notre indigence de leur richesse; qui, dans la lice où les anciens triomphaient depuis tant de siècles , se sont présentés avec des armes inégales , et ont laissé la victoire douteuse et la postérité incertaine; enfin, cpii, semblables aux héros d'Homère, ont combattu contre les dieux , et n'ont pas été vaincus !
Je n'énoncerai pas à beaucoup près une opinion aussi décidée sur le parallèle souvent établi entre les langues étrangères et la nôtre. D'abord, un semblable parallèle ne peut être bien fait (pie par un homme qui saurait parler l'allemand, l'espagnol, l'italien et l'anglais aussi parfaitement (pie sa propre langue. On demandera poun[uoi j'exige ici des connaissances plus étendues que lorsqu'il s'agit des anciens. La raison en est sensible. Il n'est pas nécessaire que nous sachions le grec et le latin aussi bien que Démosthènes et Cicéron , poTUapercevoir dans leur langue une supériorité qui se fait sentir encore , même depuis qu'on ne la parle plus (car je n'appelle pas latin celui qu'on parle dans quehpies parties de l'Allemagne, et le grec des esclaves de la Porte n'est pas celui des vainqueurs de Marathon). D'ailleurs, nos idiomes modernes , l'espagnol, l'itaHen, l'anglais , le français, sont tous de même race; ils descendent tous du latin; et nous sommes assez naturellement portés à respecter notre mère commune. Mais (piand il s'agit de savoir à qui appartient la meilleure partie de l'héritage, il y a matière à procès, et les parties contendantes sont également suspectes. Il faudrait donc que celui qui oserait se faire avocat général dans cette cause, non seulement connût bien toutes les pièces du procès , mais aussi fût bien sur de son entière impartialité. Or, pour nous garantir de la prédilection si naturelle ([ue nous avons pour notre propre langue , dont nous sentons à tous moments toutes les finesses et toutes les beautés, je ne connais qu'un moyen; c'est l'habitude d'en parler d'autres avec facilité. Ce que j'ai pu acquéiir de connaissances dans l'anglais et dans l'italien se l'é • duit à pouvoir lire les auteurs; et, pour prononce!décidément sur une langue vivante , il faut savoiila parler. Ce que j'en dirai se bornera donc à (juelques observations générales, à queUiues faits à peu près convenus. Je laisse à de plus habiles (pie moi à s'enfoncer plus avant dans cette épineuse discussion.
L'italien, phis rapproché que nous du latin,
en a pris une partie de ses conjugaisons. Il en a emprunté l'in.ersion, (juoiqu'il n'en fasse guère usage (lue dans les vers , et avec infiniment moins de liberté et de variété que les anciens. Il est fécond, mélodieux et flexible, et se recommande surtout par un caractère de douceur très marqué. Il a une prosodie décidée et très musicale. On lui reproclie de la monotonie dans ses désinences, presque toujours ^ ocales ; et la facilité qu'ont les Italiens de retrancher souvent la finale de leurs mots, et d'appuyer dans d'autres sur la pénultième syllabe , de façon que la dernière ressemble à nos e muets , ne me paraît pas suffisante pour détruire cette monotonie que mon oreille a cru reconnaître en les entendant eux-mêmes prononcer leurs vers. On a dit aussi (|ue leur douceur dégénérait en mignardise , et leur abondance en diffusion. Sans prononcer sur ces reproches, sans examiner si la verbosité et l'afféterie appartiennent aux auteurs ou à la langue , j'observerai seulement que je ne connais pas parmi les modernes im écrivain plus précis que Métastase , ni un poète jilus énergique <iue l'Arioste. Une description de tempête dans l"0*7o)i(/o furioso, et l'attaque des portes de Paris par le roi d'Alger, m'ont paru les deux tableaux de la poésie moderne les plus faits pour être comparés à ceux d'Homère j et c'est le plus grand éloge possible.
L'anglais, qui serait presque à moitié français, si son inconcevable prononciation ne le séparait de toutes les langues du monde, et re rendait applicable à son langage le vers que Virgile {Eglog.
I , 67 ), appliquait autrefois à sa position géographique ,
Et pcnitùx toto divisas ovhc Britannos , Les Bretons séparés du reste de la terre ; l'anglais est encore plus chargé que nous d'auxiliaires , de particules , d'articles , et de pronoms.
II conjugue encore bien moins que nous. Ses modes sont infiniment bornés. Il n'a point de temps conditionnel. Il ne saurait due, je ferais, j'irais, etc. Il faut alors qu'il mette au-devant du verbe un signe qui répond à l'un de ces quatre mots, je voudrais^ je devrais, je pourrais ouj'uurais 0. On ne peut nier que ces signes répétés sans cesse, et sujets même à l'équivotiue, ne soient d'une pauvreté déplorable, et ne ressemblent à la barbarie. 3Iais ceciui, pour tout autre <|ue les Anglais, porte bien évidenunent ce caiactère, c'est le vice capital de leur prononciation, ([iii semble heurter les principes de l'articulation humaine. Celle-ci doit toujours tendre à décider, a fixer la nature des sons; et c'est l'objet et l'intention des voyelles, qui ne sauraient jamais fra[»per Iropdislinctcment l'oreille. Mais (luediied'iinehui-
gue chez (|ui les voyelles mêmes , qui sont les éléments de toute prononciation, sont si souvent indétermmées; chez qui tant de syllabes sont à moitié brisées entre les dents , ou viennent mourir en sifflant sur le bord des lèvres? L' y/ uglais, dit Voltaire, gayiie deux heures pur jour sur nous, en viaugeunt la nwitié des mots. Je ne crois pas que les Anglais fassent grand cas de ces reproches, parce (pi' une langue est toujours assez bonne pour ceux qui la parlent depuis leur enfance : mais aussi vous trouverez mille Anglais qui parlent passablement français, sur un Français en état de parler bien anglais; et cette disproportion entre deux peuples liés aujourd'hui par un commerce si continu et si rapproché a certainement pour cause principale l'étrange bizarrerie de la prononciation.
Au reste , malgré l'indécision de leurs voyelles et l'entassement de leurs consonnes, ils prétendent bien avoir leur harmonie , tout comme d'autres; et il faut les en croire, pourvu qu'ils nous accordent, à leur tour, que cette harmonie n'existe (jue pour eux. Ils ont d'ailleurs des avantages qu'on ne peut, ce me semble, leur contester. L'inversion est permise à leur poésie , à peu près au même degré qu'à celle des Italiens, o'est-à-dire beaucoup moins qu'aux Latins et aux Grecs. Leurs constructions et leurs formes poétiques sont plus hardies et plus maniables que les nôtres. Ils peuvent employer la rime ou s'en [«sser , et hasarder beaucoup plus que nous dans la création des termes nouveaux. Pope est celui qui a donné à leurs vers le plus de précision, et Milton le plus d'énergie.
Ces réflexions sur la diversité des langues conduisent à parler de la traduction , qui est entre elles un moyen de correspondance et un objet de rivalité. On a beaucoup disputé sur ce sujet , les uns exigeant une fidélité scrupuleuse , les autres réclamant une trop grande liberté ; car la plupart des hommes semblent ne voir dans tous les arts que telle ou telle partie , pour laquelle ils se passionnent au point de lui subordonner tout le reste. J.a raison , au contraire , veut qu'on les proportionne toutes les unes aux autres sans en sacrifier auctme , et pose pour premier principe de les diriger toutes vers un seul but, ([ui est de plaire. Nous avons vu , quand il s'agissait de traduire les anciens, des critiques superstitieux ne pas vouloir (pi'il y eiU un seul mot de l'original perdu dans la traduction , ni (jue les constructions fussent jamais interverties, ni que les métapliores fussent rendues par (les é((uivalents, ni (ju'une phrase fût plus comte ou plus longue dans la version que dans le texte. A ce svslème , digne des successeurs de Ma-
ANCIENS. — POÉSIE
inurra et de Bohinet , d'autres ont opposé une licence sans bornes , et se sont cru permis de parapliraser les auteurs plutôt que de les traduire. La réponse à ces deux extrêmes , c'est le conseil que dans la Fable le dieu du jour donne trop inutilement à Phaéton : Inter utruinque tene (Ovid. Metain. lib. II, fab. 3), Garde bien le milieu. Je ne connais que deux règles indispensables dans toute traduction- de bien rendre le sens de l'auteur , et de lui conserver son caractère. Il ne faut pas traduire Cicéron dans le style de Sénètpie , ni Sénèque dans le style de Cicéron. Tout le reste dépend absolument du talent et du goût de celui qui traduit , et les applications sont trop nombreuses et trop arbitraires pour les embrasser dans la généralité des préceptes. Si l'on veut faire attention à la différence des idiomes , on verra qu'il doit être permis , suivant les circonstances , de supprimer une ligure qui s'éloigne trop du génie de notre langue, et de la remplacer par une autre qui s'en rappi'oche da\'antage; de resserrer ce qui, pour nous , serait trop lâche , et d'étendre ce (jui nous paraîtrait trop serré; de mettre à la lin d'une plu'asece qui est au commencement d'une période latine ou grecque, si le nombre et l'harmonie peuvent y gagner sans que l'analogie en souffre. Le judicieux Rollin, qui a fondu tant d'auteurs anciens dans ses oirvrages , a toujours procédé selon le principe que je viens d'exposer. Boileau se moque très agréablement d'un de ses anciens professeurs , qui voulait toujours que l'on rendit l'idée de chaque mot, et qui, en expliquant une phrase de Cicéron * dont le sens était , La république avait contracté une sorte d'insensibilité et d'endurcissement, se récria beaucoup sur la difficulté de bien rendre toute l'énergie du texte, et, après avoir défié tous les traducteurs passés , présents et futurs , finit par prononcer avec emphase : La république s'était endurcie , et avait contracté un durillon. Il est bien vi-ai que, dans l'expression latine, prise au propre, ce mot durillon esi renfermé étymologiquement : mais qui ne voit que cette idée ignoble ne peut entrer dans la langue d'un orateur? Cependant je ne serais pas surpris qu'aujourd'hui même il y eût encore des gens qui regrettassent le durillon.
Cette anecdote de Boileau me rappelle une étrange assertion avancée il y a quelques années , et qui n'est, comme tant d'autres erreurs, qu'une extension déraisonnable domiée à une vérité reconnue. Un anonyme a imprimé qu'il n'y a point de mot dans notre langue qu'un poète ne puisse faire entrer dans le style noble , quand il saura le
* Sed nescto quomodo jam usu obduruerat et percalluerat civitatis incredibilis patientia. {Pro Milone, XXVIII.!
placer. Assurément rien n'est plus faux. Le talent exécute ce qui est difficile , mais il ne songe pas même à tenter l'impossible. Je propose par exemple , à celui qui a tant de confiance , de faire entrer le durillon dans un poème épique. Il suffit d'ouvrir un dictionnaire de rimes pour voir quelle quantité de mots nous est à jamais interdite dans le style soutenu. Il citait pour exemple le mot ventre qui se trouve dans le LxUrin, et môme très heureusement :
La cruche au lai-ge ventre est vide en un instant.
Mais comment ne s'est-il pas aperçu que l'exemple est hors de la question ; que le Zutrjii, poème héroï-comique , admettait le familier , et que c'est même ce mélange des styles , manié avec adi-esse qui est un des agréments de l'ouvrage? Comment n'a-t-il pas vu que le mot cruche , dont il ne dit rien , amenait celui de ventre ? Mais ce que Despréaux a cru très bien placé dans un repas de chanoines , l'aurait-il mis dans les festins des dieux d'Homère? Il fallait donc, poiu' que la citation eût quel([ue sens , nous montrer les mots île cruche et de ventre, ou d'autres semblables, dans un sujet noble; et l'on peut, je crois, clouter qu'on les y trouve jamais.
Mais quelle est l'intention secrète de tous ces axiomes erronés? C'est toujoiu's de justifier ce qui est mauvais. Des connaisseurs auront relevé dans des vers des expressions indignes de la poésie : ou n'essaie pas de les défendre; cela pourrait être difficile. Mais que fait-on? l'on pose en principe que tous les mots peuvent entrer dans tous les sujets , et l'on taxe de tunidité pusillanime ceux qui n'osent pas être insensés ; et comme ces systèmes sont fort commodes, attendu qu'ils tranchent toutes les difficultés, ou peut imaginer combien de gens sont intéressés à les adopter. Au reste, ce scrupule sur le choix des mots propres à tel ou tel genre d'écrire n'est pas une superstition de notre langue; c'était une religion des langues anciennes , quoiqu'elles fussent bien plus hardies que la nôtre : tous les criticiues sont d'accord là-dessus. Longin en cite beaucoup d'exemples; il va jusqu'à reprocher à Hérodote des expressions qu'il trouve audessous de la dignité de l'histoire : qu'on juge s'il devait être moins sévère en poésie.
Si chaque langue a des termes bas, si ce qui s'appelle ainsi dans l'une ne l'est pas dans l'autre, il en résulte une des plus grandes difficultés (jue le traducteur ait à vamcre , et un des plus grands mérites qu'il puisse avoir quaiid il l'a surmontée. On sait que le talent y parvient en sachant relever et ennoblir ces sortes de mots par le voisinage dont il les entoure; mais cet art a ses bornes comme tout autre, et c'est même parce qu'il en a que c'est
COURS DE LI'J TÉUATLRE
un art : si cela se pouvait toujours, il n'y aurait plus de mérite à y réussir quelquefois. C'est une réflexion qu'on n'a pas faite. Il y en a une autre non moins importante, c'est que, dans tous les exemples qu'on peut citer, on trouvera toujours que la première excuse du mot qu'on a su ennoblir vient d'un rapport réel avec les idées primitives du sujet , et avec tout ce qui a précédé. On a félicité Racine d'avoir fait entrer le mot de chiens dans une tragédie.
Les chiens à qui son bras a IhTé Jézabel.
Mais ou se trouve ce mot ? Dans une pièce tirée des livres saints, dans une pièce où nous sonmies accoutumés dès les premiers vers au langage de l'Ecriture , où tout nous rappelle les premières choses que nous avons appri'^es dans notre enfance; et dès lors l'histoire de Jézabel dévorée j)ar des <;/iic»s est présente à notre esprit, et relevée par l'idée religieuse d'une vengeance céleste. Ainsi l'imagination a préparé l'oreille à ce mot et prévenu la disparate. De même dans ces vers que j'ai marcpics ailleurs,
Quelquefois à l'autel Je présente au grand-prêh-e et l'encens et le sel ,
non seulement le mot iVencenn, qm offre l'idée d'une cérémonie sacrée, amène et fait passer avec lui le mot de sel; mais la scène est dans le temple des Juifs, et l'on est accou «amé d'avance au langage des J.évites. C'est cette analogie secrète qui conduit toujours le grand écrivain ; en sorte <jue ce qui nous paraît une hardiesse de son génie n'est (pie le coup d'œil de sa raison.
Je croirais avoir omis une des parties les plus importantes de la matière que je traite, si je ne finissais par examiner cette autre (piestion souvent agitée, s'il convient de traduire les poètes en vers. J'avoue que j'ai tenu jusqu'ici pour l'affirmative; et les raisons qu'on y a opposées ne m'ont pas fait changer d'avis. Je persiste à penser qu'on fait descendre un poète de toute sa hauteur en l'abaissant au langage vulgaire. La meilleure prose ne peut le dédommager de cette perte la plus douloureuse pour lui, la plus inapprécial^le, celle de l'harmonie. Si vous vous connaissez en vers, ne sentezvous pas qu'ils sont faits pour parler à vos organes? Ne sentez-vous pas quel inexprimable charme résulte de cet heiu'cux arrangement de mots, de ce concoins de sons mesurés, tour à tour lents ou rapides , prolongés avec mollesse ou brisés ave(' éclat ; de ces périodes harmonieuses qui s'arrondissent dans l'oreille ; de cette combinaison s<ivante du mouvement et du rhythme avec le sentiment et la pensée? Et n'éprnnvez-vous pas (pie cet accord conlimiel, (pii, malgré les difficullésde l'art, ne trompe jamais ni votre oreille ni voirc
ame, est précisément la cause du plaisir que vous procurent de beaux vers ? C'est là vraiment la langue du poète. Elle s'applique à des objets plus ou moins grands; il y joint plus ou moins d'idées ; il conçoit un sujet plus ou moins fortement . et ses choix sont plus ou moins heureux : c'est ainsi que s'établissent les rangs et la prééminence. 3Iais il faut avant tout ipi'il sache manier son instrument, car le vers eu est un. Quekpie chose que dise son vers, sil'auteur y paraît contraint et gêné, si la mesure qui est faite pour ajouter à la pensée lui Ote quel({ue chose, si le rhythme ble^^se l'oreille (jn'il doit enchanter, ce n'est plus un poète : (ju'il parle, et qu'il ne chante pas; qu'il laisse là son instrument qui le gène .et lui pèse : il souffre en s'efforçant de le manier ; et je souffre de l'en voir accablé comme un homme ordinaire le serait de l'armure d'un géant.
Il est donc évident (pi' une traduction en prose commence par anéantir l'art du poète, et lui ôter sa langue naturelle. Vous n'entendez plus le chant de la sirène ; vous lisez les pensées d'un écrivain. On vous montre son esprit, et non pas son talent. Vous ne pouvez pas savoir pourquoi il charmait ses contemporains, et souvent vous le trouvez médiocre là où on le trouvait admirable ; et peut-être l'admirez-vous quehpiefois là où on le trouvait médiocre. Combien d'autres désavantages n'a-t-il pas encore à essuyer dans les mains du prosateuiqui le dépouille ainsi de ses vêtements poétiques ! Telle idée avait infiniment de grâce en se liant à telle image que la prose n'a pu lui laisser. Telle phrase était belle dans sa précision métrique ; l'effet en est perdu , parce qu'il faudra un ou deux mots de plus pour le rendre : et ({ui ne sait ce que fait un mot de plus ou de moins ? Tel hémistiche, telle césure était d'un effet terrible , et cet effet tenait absolument au rhythme , et le rhythme a disparu. En vers, du moins, la traduction rend jHDésie pour poésie ; et si le talent du traducteur est égal à celui de l'original, l'idée qu'il en donnera à ses lecteurs pourra ne les pas tromper, parce (pi'il remplacera l'harmonie par l'harmonie, les figures par les figures, les grâces poétiques par d'autres grâces poétiques, l'audacieuse énergie des expressions par d'autres hardiesses analogues au caractère de sa langue : c'est la même musique jouée sur un autre instrument; et l'on pourra juger, par le plaisir que donne celui ([ui la répèle, du plaisir ipie faisait autrefois celui qui l'a chantée le premier.
IMais, dit-on (et c'est la seule objection spécieuse qu'on ait faite), la version en prose, libre de toute contrainle, sera plus fidèle. Quoi 1 vous appelez fidèle nue copie «pii oie nécessairement à l'original
ANCIENS. - POESIE
!a moitié de son mérite et de son effet ! Eles-vous bien sûr t|ue ce ([ue vous nommez fidélité ne soit pas une perfidie ? Ce n'est pas ({ue je prétende ni que j'aie prétendu jamais diminuer le mérite et l'utilité des bonnes traductions en prose : elles suppléent, du moins autant qu'il est possible , à celles qui nous manquent en vers j elles font connaître, quoique imparfaitement, les bons ouvrages des poètes anciens; et c'est rendre un service réel à ceux qui ne sauraient les lire autrement. D'ailleurs, la difficulté de faire lire un long ouvi-age en vers dans notre langue est telle, qu'il sera toujours très rare d'y réussir. Tel ancien même a un mérite si dépendant de son idiome, si particulier au genre qu'il traitait , si relatif à des mœurs différentes des nôtres, qu'on ne peut en essayer avec succès que des fragments, et que le tout ne pourrait nous plaire. Tel est , par exemple , Pindare, ({ue la ressemblance continuelle de ses sujets, et ses fréquents écarts, qui ne pouvaient plaire ((u'à sa nation, rendent intraduisible pour nous. Il faut donc encourager le travail utile et estimable des bons traducteurs en prose ; mais si l'on veut (ju'en- (in la poésie française se glorifie un jour de s'être approprié les grands monuments de la poésie antique, on ne peut trop exciter les grands talents à la noble ambition de cueillir cette palme nationale; il faut rejeter bien loin ces distinct ions jalouses et frivoles qui n'accordent les bonneurs du génie qu'à l'invention, comme s'il n'était pas démontré qu'une belle traduction en vers est, en quelque sorte, une seconde création ; comme si , dans ce cas , le second rang, après un homme tel qu'Homère on Virgile, n'était pas un rang éminent; enfin , comme si l'on pouvait nous rendre en vers le génie d'un grand écrivain , sans avoir soi-même du génie.
Mais prétendre qu'un poète qui en traduit un autre en vers doit s'asservir à rendre tous les mots à renfermer dans le même espace les mêmes idées dans im même ordre, c'est le ridicule préjugé d'un pédant à cervelle étroite, qui malheureusement sait assez de latin pour juger très mal le français, et qui a beaucoup plus de raison pour envier les modernes, que de titres pour admirer les anciens. Tout homme qui traduit en vers prend la place de son modèle, et doit .'longer avant tout à plaire dans sa langue, comme l'auteur original plaisait dans la sienne. C'est le plus grand service qu'il puisse lui rendre, puisque de l'effet que fera sa version, dépend l'opinion qu'auront de l'original ceux qui ne peuvent le connaître autrement. C'est donc à l'effet total de l'ensemble (lu'il doit d'abord s'appliquer. S'il est fidèle et ennuyeux, n'aura-t-il pas fait un beau chef-d'œu-
vre ! Il faut que sa com{K)sition, pour èlre animée, soit libre ; ([u'il se pénètre queUpie temps du morceau qu'il va traduire ; et qu'il se rapproche, autant qu'il est possible, du degi'é de chaleur et de verve où il serait, s'il travaillait d'après lui-même. Alors, qu'il se mette à lutter contre l'auteur qu'il va faire parler ; ({u'il ne compte pas les mots , mais les beautés; et qu'il fasse en sorte que le calcul ne soit pas tro[) à son désavantage : il aura fait beaucoup, et son lecteur, s'il est juste, sera content. C'est ainsi que Despréaux et Voltaire ont traduit des fragments des anciens. Sans doute le mérite du traducteur sera d'autant plus grand, qu'il aura conservé plus de traits particuliers et dislinctifs de l'ouvrage original , et qu'il en sera demeuré plus près, sans avoir l'air trop contraint et trop enchaîné. Mais il faut un goût bien sûr pour pouvoir décider en quels endroits le traducteur a eu tort de s'écarter de son guide. Il faut démontrer alors la possibilité de faire autrement ; il faut calculer ce que le vers précédent, ce que la phrase entière pouvait perdre. Il n'y a guère qu'un homme de l'art qui puisse faire cet examen avec connaissance de cause ; et quand on a statué d'abord que la version est par elle même un bon ouvrage, si l'on veut prouver ensuite qu'elle devait être plus fidèle, il n'y a guère qu'un moyen, c'est d'en faire une meilleure.
Il faut s'entendre, et ceux qui ont exigé une fidélité si scrupuleuse ont , je crois , confondu deux choses très différentes par leur nature et par leur objet, l'explication et la traduction. L'explication est faite pour donner l'entière intelligence de chaque mot à l'écolier qui étudie une langue. Quant à la traduction, si nous voulons savoir bien précisément ce que c'est, remontons au sens étymologi([ue du mot latin traducere, dont nous avons fait traduire : c'est proprement faire passer d'un endroit dans un antre ; témoin cette expression com mune, traduire quelqu'un devant les tribunaux. Traduire, quand il s'agit d'un auteur, c'est donc le faire passer de sa langue dans la nôtre; et alors ce qu'il y a de mieux à faire est certainement de le transporter parmi nous tel ([u'il était, c'est-àdire avec tout son talent. Terminons par des exemples. En voici un (pie plusieurs circonstances rendent assez remarquable. C'est une comparaison qui appartient originairement à Homère, et dont il y a eu deux imitations en latin , l'une de Virgile dans l'Enéide (XI, 750), l'autre de Cicéron dans son poème de 3Iarius. Cicéron n'a jamais eu la réputation ni même la prétention d'être poète ; mais il avait cultivé la poésie, (pii a toujours eu des droits sur tous les hommes à qui la nature avait donné de l'imaginalion. Il nous est resté de
lui des fragments de ce poème intitulé 3Iarius, où il a imité en assez beaux vers cette comparaison dont je parlais tout à l'heure , empruntée de /'/liade. En voici d'abord l'explication :
<t Ainsi l'on voit le satellite ailé de Jupiter qui tonne du haut de scieux, l'aigle blessé de la morsure d'un serpent qui du tronc d'un arbre s'est élancé sur lui : il s'en empare avec ses serres cruelles, et perce le reptile, qui succombe en menaçant encore par les mouvements de sa tête ; l'aigle le déchire tandis qu'il se replie, il l'ensanglante à coups de bec, et, assouvi enfin et satisfait d'avoir vengé ses cuisantes douleurs, il le rejette expirant, en disperse les tronçons dans les eaux du fleuve , et s'envole vers le soleil. »
Voilà comme la prose explique. Voici comme le poète traduit ou imite :
Comme on voit cet oiseau qui porte le tonnerre ,
Blessé par un serpent élancé de la terre :
Il s'envole, II emporte au séjour azuré
L'ennemi tortueux dont il est entouré.
Le sang tomf)e des airs ■• il déchire, il dévore
Le reptile acharné qui le combat encore.
Il le presse , il le tient sous ses ongles vainqueurs ;
Par cent coups redoublés il venge ses douleurs.
Le monstre , en expirant , se débat , se replie ;
Il exhale en poisons les restes de sa vie ;
Et l'aigle tout sanglant , fier et victorieux ,
Le rejette en fureur, et plane au haut des cieux.
Remarquons d'abord que l'auteur , cpii emploie douze vers pour en rendre huit, n'aurait pas établi dans le coiu's d'un ouvrage entier une pareille disproportion ; car ce serait alors paraphraser plutôt (jne de traduire. Mais dans un fragment si court, Voltaire n'a vu qu'un tableau manié par trois célèbres anciens, et paraît avoir mis une sorte d'ambition poétique à y ajouter de nouveaux coups de pinceau. L'ennemi tortueux... le sang tombe des airs...
Il exhale en poisons les restes de sa vie...
tous ces traits, et le dernier surtout qui est brillant, appartiennent à l'imitateur français. C'est une es- \éce de combat avec l'original ; mais, pour l'entreprendre, il faut être bien sûr de la trempe de ses armes.