‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 100 sur 140 · IS XIV. — POÉSIE · texte numérisé non relu

IS XIV. — POÉSIE

a pas moins dans le Dépit amoureux. Le sujet est absolument incroyable : toute l'intrigue roule sur une supposition inadmissible, qu'un homme s'imagine être marié avec la fennne qu'il aime , le lui soutienne à elle-même , et soit marié en effet avec une autre. Dans l'état des choses tel que l'auteur l'établit , et tel que la décence ne permet pas même de le rapporter ici , cette méprise est impossible. Il fallait que l'on fût bien accoutumé à compter pour rien le bon sens et les bienséances, puisque la plupart des pièces du temps n'étaient ni plus vraisemblables ni plus décentes. C'est pourtant dans cet ouvrage , dont le fond est si vicieux , que Molière fit voir les premiers traits du talent qui lui était propre. Deux scènes dont il n'y avait point de modèle, et que lui seul pouvait faire, celle de la brouiilerie des deux amants, et du valet avec la suivante, annonçaient l'homme qui allait ramener la comédie à son but, à l'imitation de la nature. Elles sont si parfaites, à deux ou trois vers près, qu'elles ont suffi pour faire vivre l'ouvrage, et ces deux scènes valent mieux que beaucoup de comédies.

Dès son troisième ouvrage , il sortit entièrement de la route tracée , et en ouvrit une où personne n'osa le suivre. Les Précieuses ridicules, quoique ce ne fût qu'un acte sans intrigue , firent une véritable révolution : l'on vit pour la première fois sur la scène le tableau d'un ridicule réel , et la critique de la société. Elles furent jouées quatre mois de suite avec le plus grand succès. Le jargon des mauvais romans , qui était devenu celui du beau monde, le galimatias sentimental, le phébus des conversations , les compliments en métaphores et en énigmes , la galanterie ampoulée, la recherche des jeux de mots , toute cette malheureuse dépense d'esprit pour n'avoir pas le sens commun , fut foudroyée d'un seul coup. Un comédien corrigea la cour et la ville , et fit voir que c'est le bon esprit qui enseigne le bon ton , que ceux qu'on appelle les gens du monde croient posséder exclusivement. Il fallut convenir que MoUère avait raison; et quand il montra le miroir, il fit rougir ceux qui s'y regardaient. Tout ce qu'il avait censuré disparut bientôt, excepté les jeux de mots, sorte d'esprit trop commode pour que ceux qui n'en ont pas d'autre puissent se résoudre à y renoncer.

Quand on lit ce passage de Molière ,

" La belle chose de faire entrer aux conversations du Louvre de vieilles équivoques ramassées parmi les boues des Halles et de la place Maubert ! La jolie façon de plaisanter pour les courtisans ! et qu'un liomme montre d'esprit lorsqu'il vient vous dire : Madaim, nous ctcs dans la place Boijcde, et tout le monde voua voit de

COURS DE LlTTÉnATURE.

trois lieues de Paris, car chacun vous roit de bon wil , à cause que Boiineuil est un village à trois lieues de Paris : cela n'est-il pas bien galant et bien spirituel? » ne dirait-on pas que ce morceau a été écrit hier ?

II faut sans doute estimer le grand sens de ce vieillard qui, à la représentation des Prûcieuses, cria du milieu du parterre: Courage, Molièrel voilà la bonne comédie. Mais eu vérité j'admire Ménage, qui en sortant dit à Chapelain : Monsieur, nous admirions, vous et moi, toziies les sottises qui viennent d'être si finement et si justement critiquées. Le mot de l'homme du parterre n'était que le suffrage de la raison ; l'autre était le sacrifice de l'amour-propre, et le plus grand Irioraphe de la vérité.

Si Molière , après avoir connu la vraie comédie, revint encore au bas comique dans son Sganarelle, qui ne se joue plus; si l'on en revoit quelques traces dans de meilleures pièces, surtout dans les scènes de valets, il faut l'attribuer au métier qu'il faisait , aux circonstances où il se trouvait, à l'habitude déjouer avec des acteurs accoutumés depuis long-temps à divertir la populace en la servant selon son goût. L'homme de génie était aussi chef de troupe, et les principes de l'un étaient quelquefois subordonnés aux intérêts de l'autre. C'est dans ce temps qu'il fit quelques unes de ces petites pièces que lui -même condamna depuis à l'oubli, et dont il ne reste que les titres , le Docteur amoureux , le 3Iaître d'école, les Docteurs rivaux. L'Ecole des Maris fut le premier pas qu'il fit dans la science de l'intrigue. Ce n'est pas, comme dans S(janarelle, un amas d'incidents arrangés sans vraisemblance pour produire des méprises sans effet ; c'est une pièce parfaitement intriguée, où le jaloux est dupé sans être un sot , où la finesse réussit parce qu'elle ressemble à la bonne foi , et où celui (ju'on trompe n'est jamais plus heureux que lorsqu'il est trompé. Bocace et d'Ouville en ont fourni les situations principales; mais ce qu'on emprunte d'un conte diminue seulement le mérite de l'invention sans ôter rien au mérite de l'ensemble dramaticpie , dont la difficulté est sans comparaison plus grande. De plus, il y a ici , ce qui alors n'était pas plus connu , de la morale et des caractères. Le contraste des deux tuteurs, dont l'un traite sa pupille et sa future avec une indulgence raisonnable , et l'autre avec une rigueur outrée et bizarre ; ce contraste , dont les effets sont très comicpies , donne une leçon très sérieuse et sagement adaplée au système de nos mœurs , (pii accordant aux femmes une liberté décente , rend inconséquents et absurdes ceux qui voudraient faire de l'esclavage le garant de la vertu. Quand Lisette dit si gaiement ,

En effet , tous ces soins sont des choses Infâmes. Sommes-nous chez les Turcs pour renfermer les femmes? Car on dit qu'on les tient esclaves en ce lieu , Et que c'est pour cela qu'ils sont maudits de Dieu.

Lisette fait rire; mais, tout en riant, elle dit une chose très sensée, et ne fait que confirmer en style de soubrette ce qu'Ariste a dit en homme sage. En effet, du moment où les fennnes sont libres parmi nous, sur la foi de leur éducation et de leur honnêteté , il est sur que les précautions tyranniques sont une marque de mépris pour elles ; et, sans parler del'mjustice et de l'offense, quelle contradiction plus choquante que de conmiencer par les avilir pour leur donner des sentiments de vertu ! Point de milieu : il faut , ou les renfermer comme font les Turcs, ou s'y fier comme font les Français. C'est ce que signifie cette saillie de Lisette ; et il faut être Molière pour donner tant de raison à une soubrette.

Le dénouement achève la leçon. La pupille d'Ariste, qu'il a eu soin de ne point gêner sur les goûts innocents de son âge , tient une conduite irréprochable, et finit par épouser son tuteur. L'autre, qu'on a traitée en esclave, risque des démarches aussi hardies qc.e ....;: ^creuses, que sa situation excuse, et que la probité de son amant justifie. Elle l'épouse aussi ; mais on voit tout ce qu'elle avait à craindre s'il n'eût pas été honnête honmie , et que ce surveillant intraitable , qui se croyait le modèle des instituteurs , n'allait à rien moins qu'à causer la perte entière d'une jeune personne confiée à ses soins, et (lu'il voulait épouser. De tels ouvrages sont l'école du monde , et leur utilité se perpétue avec eux. Mais, si la bonne comédie peut se glorifier de ce beau titre , c'est à IMolière qu'elle le doit.

L'École des Femmes n'est pas moins instructive : la conduite n'en est pas si régulière , mais le comique en est plus fort. L'auteur a indiqué luimême le défaut le plus sensible de sa pièce, par ce vers que dit Horace au vieil Arnolphe , lorsqu'il le rencontre dans la rue poiu- la troisième fois : La place m'est heureuse à vous y rencontrer.

Faire rcncoHf rer ainsi Horce et Arnolphe a point nommé , trois fois de suite , c'est trop montrer le besoin qu'on en a pour les confidences qui font aller la pièce; comme aussi le besoin d'un dénouement se fait trop sentir par l'arrivée des deux vieillards, l'un père d'Horace , et l'autre père d'Agnès, ([ui ne viennent au cincjuième acte que pour faire un mariage. On a beau abréger au théâtre le long roman qu'ils racontent en dialogue pour expliquer leurs aventures , j'ai toujours vu (pi'on n'écoutait même [tas le peu qu'on en dit, parce (jue l'on est d'accord avec l'auteur pour ôter Agnès des mains

SIÈCLE DE LOUIS XTV. — POÉSIE

d' A rnolphe, n'importe comment, et la donnerai! jeune homme qu'elle aime. On a reproché à Molière quelques dénouements semhlahles : c'est un défaut sans doute, et il faut tâcher de l'éviter; mais je crois cette partie bien moins importante dans la comédie que dans la tragédie. Comme celle-ci offre de grands intérêts à démêler , on fait la plus sérieuse attention à la manière dont l'action se termine ; mais comme dans la comédie il ne s'agit ordinairement que d'un mariage en dernier résultat, divertissez pendant cinq actes, et amenez le mariage comme il vous plaira , le spectateur ne s'y rendra pas difficile , et je garantis le succès.

Le choix d'une place publique pour le lien de la scène occasione aussi quelques au 1res invraisemblances; par exemple, celle du sermon sur les devoirs du mariage, qu'Arnolphe devait faire dans sa maison bien plus naturellement que dans la rue; mais ce sermon est d'un sérieux si plaisant, d'une tournure si originale, qu'il importe peu où il se fasse, pourvu qu'on l'entende.

Les défauts dont je viens de parler disparaissent au milieu du bon comi([ue et de la vraie gaieté dont cette pièce est remplie. Situations, caractères, incidents, dialogue, tout concourt à ce grand objet de la comédie, d'instruire en divertissant. Il n'y a point d'auteur qui fasse plus rire et qui fasse plus penser : quelle réunion plus heureuse et plus sûre 1 et si la vérité est par ellemême triste et sévère, quel art charmant que celui qui la rend si agréable ! Le rire est , sans doute, l'assaisonnement de l'instruction et l'antidote de l'ennui; mais il y a au théâtre plusieurs sortes de rire. Il y a d'abord le rire qui naît des méprises , des saillies , des facéties, et qui ne tient qu'à la gaieté; c'est le plus souvent celui de Regnard. Quand le Ménechme provincial est pris pour son frère l'oflicier par un créancier importun qui se dit syndic et marguillier, et qu'impatienté de ses poursuites, il dit à Valentin , Laissez-moi lui couper le nez ,

et que Valentin répond froidement ,

Laissez-le aller :

Que feriez-vous , monsieur, du nez d'un marguillier?

la méprise et le mot font rire , et l'on dit , Que cela est gai ! II y a ensuite le gros rire qu'excite la farce ; Patelin , par exemple , lorsqu'il contrefait le malade, et que, feignant de prendre M. Guillaume pour son apothicaire, il lui dit,

« Ne me donnez plus de ces vilaines pilules ; elles ont failli me faire rendre l'ame, »

et que M. Guillaume, toujours occupé de son afa ire, répond brusquement,

« Eh ! je voudrais qu'elles t'eussent fait rendre mon drap, »

on rit, et l'on dit, Que cela est bouffon! Il y a même encore le rire qu'excite le burlesque , tel que D. Japhet, quand il appelle son valet ,

Don Pascal Zapata , Ou Zapata Pascal, car il n'importe guère Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière.

on rit , et l'on dit , Que cela est fou ! Je ne sais si je dois parler du sourire que fait venir au bord des lèvres la finesse des petits aperçus , tels que ceux de Marivaux ; car celui-là est si froid , qu'il se concilie fort bien avec le bâillement. Enfin, il y a le rire né de cet excellent comique qui montre le ridicule de nos faiblesses et de nos travers, et qui fait qu'après avoir ri de bon cœur, on dit à part soi, Que cela est vrai! Ainsi, lorsqu'on voit Arnolphe, bien convaincu qu'x'^gnès aime Horace , faire aux pieds d'une enfant cent extravagances; quand on l'entend la conjurer d'avoir de l'amour pour lui , lui dire ,

Mon pauvre petit cœur, tu le peux si tu veux.

Écoute seulement ce soupir amoureux ;

A'ois ce regard mourant , contemple ma personne ,

Et quitte ce morveux , et l'amour qu'il te donne.

C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi ;

Et tu seras cent fois plus heureuse avec moi.

quand ce barbon jaloux va jusqu'à dire à cette même enfant, qu'il faisait treml)ler un moment auparavant ,

Tout comme tu voudras tu pourras te conduire : Je ne m'explique point , et cela , c'est tout dire.

quand , tout honteux lui-même de s'oublier à ce point , il se dit à part ,

Jusqu'où la passion peut-elle faire aller! et que, malgré cette réflexion si juste, il continue.

Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler. Quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate? Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ? Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux?

tout le monde éclate de rire à la vue d'une pareille folie. Mais ce n'est pas tout ; la réflexion vous dit un moment après : Voilà pourtant à quel excès de délire et d'avilissement on peut se porter, quand on est assez faible pour aimer dans un âge où il faut laisser l'amour aux jeunes gens. La leçon est importante ; elle pourrait fournir un beau chapitre de morale, ma's aurait-il l'effet de la scène de Molière ?

Le sujet de l'École des Femmes contient nne autre instruction non moins ntile. L'auteur avait fait voir, dans l'iÉcoie des Maris, l'imprudence et le danger d'élever les jeunes personnes dans une contrainte trop rigoureuse : il fait voir ici ce qu'on risque à les élever dans l'ignorance , et à se

COVUS DE LlTTÉRAMiRË.

persuader qu'en leur otant toute counaissauce et toute lumière on leur donnera d'autant plus de sagesse qu'elles auront moins d'esprit. L'idée de ce sTslème alisurde , qui est celui d'Arnolphe , se trouve dans une nouvelle de Scarron , tirée de l'espagnol, qui a pour titre la Précaution imdile. Un gentilhomme grenadin, nommé D. Pèdre, est précisément dans les mêmes pr éj ugés qu' Arnolplie . Il fait élever sa future dans l'imbécilité la plus complète ; il tient à peu près les mêmes propos qu'Arnolphe, et une femme de fort bon sens les combat à peu près par les mêmes motifs que fait valoir l'ami d'Arnolphe, l'homme raisonnable de la pièce , si ce n'est que dans 3Iolière le pour et le contre est développé avec une supériorité de style et de comique dont Scarron ne pouvait pas approcher. Il y a pourtant dans ce dernier un trait d'humeur et de caractère que Molière a jugé assez bon pour se l'approprier. J'aimerais mieux, dit le gentilhomme espagnol , une femme laide et qui serait fort sotte, qu'une fort belle qui aurait de l'esprit. Et, dans l'École des Femmes, Chrysale dit : Une femme stupide est donc votre marotte !

Amolphe répond :

Tant, que j'aimerais mieux une laide fort sotte Qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit.

Rien n'est plus propre à la comédie que ces sortes de personnages, en qui un principe faux est devenu un travers d'esprit habituel , et qui sont au point d'être dans l'ordre moral ce que les corps contrefaits sont dans l'ordre physique. Il arrive à notre Grenadin de Scarron ce qui doit airiver; car il est clair que , pour suivre son devoir, il faut au moins le connaître, mais que. pour s'en écarter, il n'est pas nécessaire de rien savoir. Aussi, quand il se trouve la dupe de la bêtise de sa femme , il est avec elle dans le même cas que le jaloux Amolphe avec Agnès : il ne lui reste pas même le droit de faire des reproches , puisqu'on n'est pas à portée de les comprendre. C'est une des sources du comique de la pièce, que cette ignorance ingénue d'Agnès, qui fait très naïvement des aveux qui mettent Amolphe au désespoir, sans qu'il puisse même se plaindre d'elle. Et quand elle a tout conté , et qu'il lui dit , en parlant du jeune Horace,

Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède , N'a-tril pas exigé de vous d'autre remède?

elle répond :

Non : vous pouvez juger, s'il en eût demandé , Que , pour le secourir, j'aurais tout accordé.

Ce dernier trait est le plus fort de vérité et de morale; car, (pioiqu'elle dise la chose la plus étrange dans la Iwucbe d'une jeune fille , on sent

qu'il est impossible qu'elle réponde autremenl. Tout ce rôle d'Agnès est soutenu d'un bout à l'autre avec la même perfection. Il n'y a pas un mot qui ne soit de la plus grande ingénuité , et en même temps de l'effet le plus saillant : tout est à la fois et de caractère et de situation , et cette réunion est le comble de l'art. La lettre qu'elle écrit à Horace est admirable : ce n'est autre chose que le premier instinct, le premier aperçu d'une ame neuve et sensible ; et la manière dont elle parle de son ignorance fait voir que cette ignorance n'est chez elle qu'un défaut d'éducation , et nullement un défaut d'esprit, et que, si on ne lui a rien appris , on n'a pas pu du moins en faire une sotte. Quelle leçon elle donne au tuteur qui l'a si mal élevée, lorsqu'il lui reproche les soins qu'il a pris de sOn enfance !

Vous avez là-dedans bien opéré vraiment. Et m'avez fait en tout instruire joliment ! Croil-on que je me flatte, et qu'enfin dans ma tête Je ne juge pas bien que je suis une bcte !

On voit qu'en dépit d'Arnolphe , elle ne l'est pas tant qu'il l'aurait voulu; et chaque réplique de cette enfant qui ne sait rien le confond et lui ferme la bouche par la seule force du simple bon sens. Quand elle veut s'en aller avec Horace , qui lui a promis de l'épouser, son jaloux lui fait une querelle épouvantable. Elle ne répond à toutes ses injures que par des raisons très concluantes.

AGNÈS

Pourquoi me criez-vous?

ARSOLPHE.

J'ai giand tort en effet.

AGNÈS

Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait.

AR.NOLPHE.

Suivre un galant n'est pas nue action infâme?

AGNÈS

C'est un liomme qui dit qu'il me veut pour sa femme. J'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché Qu'il faut se marier pour ôter le péché.

ARNOLPOK.

Oui : mais pour femme, moi, je prétendais vous prendre. Et je vous l'avais fait , me semble , assez entendre.

AGNÈS

Oui ; mais , à vous parler franchement entre nous , 11 est plus pour cela selon mon goût que vous. Chez vous le mariage est fâcheux et pénible , Et vos dLscours eu font une image terrible. Mais las ! il le fait , lui , si rempli de plaisii's , Que de se marier il donne des désirs.

ARNOLPUE.

Ah ! c'est que vous l'aimez , traîtresse .

AGNÈS

Oui, je l'aime.

ARNOLPHE

Et vous avez le front de le dire à moi-même ?

AGNÈS

Et pourquoi , s'il est >Tai , ne le dirais-je pas?

AUNOLPUE.

Le deviez-vous aimer, impertinente ?

SIÉCLK DE LOUIS XÎV> ~ POESÎE.

ACNES.

Hélas!

Est-ce que j'en puis mais ? Lui seul en est la cause , Et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose.

ABNOLPHE.

Mais il fallait chasser cet amoureux désir.

AGNÈS

Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir!

ARNOLPHE

Et ne saviez-vous pas que c'était me déplaire ?

AGNÈS

Moi? point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire?

ABNOLPHE.

11 est vrai , j'ai sujet d'en être réjoui. Vous ne m'aimez donc pas à ce compte ?

AGNÈS

Vous?

ARNOLPHE

Oui,

AGNÈS

Hélas! non.

ARNOLPHE

Comment , non !

AGNÈS

Voulez-vous que je mente ?

ARIVOLPHE.

Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente?

AGNÈS

Mon Dieu ! ce n'est pas moi que vous devez blâmer. Que ne vous êtes-vous comme lui fait aimer? Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.

ARNOLPHE

Je m'y suis efforcé de toute ma puissance. Mais les soins que j'ai pris , je les ai perdus tous.

AGIVÈS.

Vraiment, il en sait donc là-dessus plus que vous; Car à se faire aimer il n'a point eu de peine.

Quel dialogue! et quelle naïveté de langage unie à la plus grande force de raison ! Il n'y avait, avant Molière , aucun exemple de ce comique-là. Celui qui dit, Pourquoi ne m'aimer pas? c'est celui-là qui est un sot, malgré son âge et son expérience ; et celle qui l'épond , Que ne vous êtesvous fait aimer? dit ce qu'il y a de mieux à dire. Toute la pliilosopliie du monde ne trouverait rien de meilleur , et ne pourrait que commenter ce que l'instinct d'un enfant de seize ans a deviné.

Il n'y a pas jusqu'à ces deux pauvres gens , Alain et Georgette, choisis par Arnolphe comme les plus imbéciles de leur village , qui n'aient à leur manière la sorte de bon sens qui leur convient. Il faut les entendre , après la peur effroyable qu'il leur a faite, quand il a su les visites d'Horace.

GEORGETTE

Mon Dieu ! qu'il est terrible , Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible , Et jamais je ne vis un plus hideux clu-étien.

ALAIN

Ce monsieur l'a fâché , je te le disais bien.

GEORGETTE

Mais que diantre est-ce là , qu'avec tant de rudesse , n nous fait au logis garder notre maîtresse ? D'où vient qu'à tout le monde il veut tant la cacher, Et qn'il ne saurait voir personne en approcher ?

ALAIN

C'est qne cette action le met en jalousie.

GEORGETTE

Mais d'où vient qu'il est pris de cette fantaisie?

ALAIN

Cela vient... cela vient de ce qu'il est jaloux.

GEORGETTE

Oui : mais pourquoi l'est-il ? et pourquoi ce courroux ?

ALAIN

C'est que la jalousie... Entends-tu bien, Georgette?

Est mic chose... là... qui fait qu'on s'inquiète,

Et qui chasse les gens d'autour d'une maison. Le pauvre Alain ne doit pas être bien fort sur les définitions morales : cependant la jalousie ne lui est pas inconnue; et n'en sachant pas assez pour en expliquer le principe , il se jette au moins sur les effets qu'il en a vus ; et , comme le plus sensible de tous , c'est qu'un jaloux écarte tout le monde autant qu'il peut, ce qui lui vient d'abord à l'esprit après qu'il a bien cherché , c'est cette idée , dont on ne peut s'empêcher de rire par réflexion , que la jalousie est luie chose qui chasse les gens d'autour d'une maison : ce tpii est très vrai en soi-même , pas mal trouvé pour Alain , et fort bien exprimé à sa manière.

Je suis fort loin de vouloir insister sur tous les mots remarquables de cette pièce : il y en a presque autant que de vers. Mais je ne puis m'empêcher de citer encore une de ces saillies si frappantes de vérité, qu'elles paraissent très faciles à trouver , et en même temps si originales et si gaies , qu'on félicite l'auteur de les avoir rencontrées. Quand Arnolphe, qui a vu Horace encore enfant , est instruit que cet Horace est son rival , il s'écrie douloureusement :

Aurais-je deviné , quand je l'ai vu petit ,

Qu'il croîtrait pour cela ?

Assurément tout autre que lui trouverait fort simple ce qui lui paraît si extraordinaire; et c'est ce qui rend ce mot si comique : Arnolphe est vivement affecté , et ce qu'il y a de plus commun lui parait monstrueux. C'est la nature prise sur le fait; et cette expression si naïve, qu'il croîtrait pour cela?... est d'un bonheur ! Qu'on juge ce qu'est un écrivain dont presque tous les vers (dans ses bonnes pièces ) , analysées ainsi , occasioneraient les mêmes exclamations !

Quant au comique de situation , « la beauté du sujet de l'École des Femmes consiste surtout dans les confidences perpétuelles que fait Horace au seigneur Arnolphe ; et ce qui doit paraître le plus plaisant, c'est qu'un bouime qui a de l'esprit, et qui est averti de tout par une innocente qui est sa maîtresse, et par un étourdi qui est son rival , ne puisse avec cela éviter ce qui lui arrive. »

Cette remarque n'est point de moi ; elle est d'un homme qui devait s'y connaître mieux que personne, de Molière lui-même, qui s'exprime ainsi mot

à mol par labouclie d'un des personnages de la Critique de l'Ecole des Vemmes, petite pièce fort jolie , qu'il composa pour répondre à ses censeurs , et qui fut jouée avec beaucoup de succès. On peut s'imaginer combien ils se récrièrent sur J'amourpropre d'un auteur qui faisait sur le théâtre son apologie, et même son éloge: mais n'est-il pas plaisant que d'ignorants barbouilleurs, qui ont assez d'amour-propre pour régenter devant le public un homme qui en sait cent fois plus qu'eux, ne veuillent pas qu'il en ait assez pour prétendre qu'il sait son métier un peu mieux que ceux qui se chargent de le lui enseigner ? Amour-propre pour amour-propre , lequel est le plus excusable ? Ce qui est certain, c'est que l'un ne produit guère que des sottises et des impertinences, et que l'autre prodruit l'instruction. Un grand artiste qui parle de son art répand toujours plus ou moins de lumière. Aussi les critiques qu'on a faites des bons écrivains sont oubliées, et leurs réponses sont encore lues avec fruit.

On reprocha sans doute à jMolière de défendre son talent; mais en le défendant il en donna de nouvelles preuves, et on l'avait attaqué avec indécence. Je conçois bien que les contemporains pardonnent plus volontiers à l'amonr-propre des sots qui attaquent qu'à celui de l'homme supérieur qui se défend : les uns ne font qu'oublier leur faiblesse ; l'autre fait souvenir de sa force, ftlais la postérité, qui n'est jalouse de personne, en juge tout autrement ; elle profile de tout ce qu'on lui a laissé de bon, sans croire que l'auteur ait été obligé, plus que les autres hommes, de se dépouiller de tout amour de soi-même. De quoi s'agit-il surtout? D'avoir raison. El Molière a-l-il eu tort de faire une pièce très gaie , où il se mocpie très spirituellement de ceux qui avaient cru se moquer de lui? Il introduit sur la scène une Précieuse qui en amvant se jette sur un fauteuil, prête à s'évanouir d'un mal de cœur affreux, pour avoir vu cette méchante rapsodie de l'École des Femmes. Elle est soutenue d'un de ces marquis turlupins que Molière avait joués déjà dans les Précieuses, en y faisant voir des valets qui étaient les singes de leurs maîtres. Plusieurs s'étaient déchaînés contre l'École des Femmes, prétendant que toutes les règles y étaient violées ; car alors il était de mode de les réclamer avec pédantisme , comme aujourd'hui de les rejeter avec extravagance. Un homme de la cour avait affecté de sortir du théâtre au second acte , en criant au scandale. IMolière se vengea en peintre ; il s'amusa à dessiner ses ennemis, et fit rire de leur portrait. Il peignit leur étourderie étudiée, leurs grands airs, leur froid persiflage, leur suffisance, leurs grands éclats de rire, leurs

plates railleries. Il leur associa un M. Lisidor, auteur jaloux, qui, avec un ton fort discret et fort ménagé, finit par dire plus de mal que personne de la pièce de Molière. Enfin , il leur opposa un homme raisonnable, qui parle 1res pertinemment, et fait toucher au doigt le ridicule et la déraison des détracteurs.

IMolière revint encore aux marquis dans l'Impromptu de Versailles, petite pièce du moment, qui divertit beaucoup Louis XIV et toute la cour. C'est là qu'il se fait dire ,

« Quoi ! toujours des marquis ! »

et il répond ,

« Oui , toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie ; et comme dans toutes les pièces anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de uiéme maintenant il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie. »

Les Précieuses avaient déjà valu à leur auteur plus d'une satire. Un sieur de Saumaise fit les véritables Précieuses; car il est bon d'observer qu'originairement ce mot , bien loin d'avoir une acception désavantageuse, signifiait une femme d'un mérite distingué et de très bonne compagnie. Quand Molière se moqua de la prétention et de l'abus, il se crut obligé de les distinguer de la chose même ; et non content d'énoncer cette distinction dans le titre de la pièce , il déclara dans sa préface qu'il respectait les véritables précieuses. INIais comme en effet presque toutes alors étaient fort ridicules , le nom changea de signification et n'exprima plus qu'un ridicule. Il s'étendit même à d'autres objets , et l'on dit depuis , non seulement une femme précieuse, mais un style j^récieiix, im ton précieux, toutes les fois que l'on voulut désigner l'affectation d'être agréable. Ainsi l'ouvrage de IMolière fit un changement dans la langue comme dans les mœurs; et ce qui était une louange devint une censure.

Mais le grand succès de l'École des Femmes , celui des deux pièces qui la suivirent, et la salisfaction qu'en témoigna Louis XI Y , dont le bon esprit goûtait celui de Molière , et qui n'élait pas fâché (pi'on l'amusât des travers de ses courtisans, excitèrent bien un autre déchaînement contre le poète comique. On vit paraître successivement la r'eufjeance des Marquis , par de Yilliers; Zélinde ou /« Critique de la critique, par Yisé; et le Portrait du Peintre, par Boursault. Les mauvais écrivains ne manquent jamais de se réunir contre le talent, sans songer que cette réunion même prouve sa supériorité. De Yilliers, comédien de l'hôtel de Bourgogne, vengeait l'injure de tous ses cama-

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

rades, que Molière avait joués dans l'Impromphi de Versailles^ où il conlrefaisail leur déclamation emphatique. Ainsi il y avait non seulement querelle d'auteur à auteur, mais de théâtre à théâtre. Visé , comme auteur de mauvaises comédies, et, de plus, écrivain de Nouvelles, espèce de journal qui précéda le Hier cure, avait un double titre pour déchirer Molière. II en était jaloux comme s'il eût pu être son rival, et le critiquait comme s'il avait eu le droit d'être son juge. A l'égard de Bonrsault, on est fôché de trouver son nom parmi les détracteurs d'un grand homme. Il avait de l'esprit et du talent, et ce qui le prouve, c'est qu'on joue encore deux de ses pièces avec succès , Ésope à la cour et le .Mercure gulard. Mais on lui persuada que c'était lui que Molière avait eu en vue dans le rôle de Lisidor , et il fit contre lui le Porirait du Peintre. Toutes ces satires ne firent pas grande fortune. Dans l'Impromptu de Versailles, Molière, emporté par ses ressentiments , eut le tort inexcusable de nommer Boursault^ et quoiqu'il ne l'attaque que du côté de l'esprit, ce n'en est pas moins une violation des bienséances du théâtre et des lois de la société. La comédie est faite pour instruire tout le monde et n'attaquer personne : chacun peut en prendre sa part ; mais il ne faut la faiie à qui que ce soit. Il est vrai (jue les ennemis de Molière lui en avaient donné l'exemple ; mais il n'était pas fait pour le suivre.

Visé fut celui de tous qui se déchaîna contre lui avec le plus de fureur. II ne put faire jouer sa Zêlinde ; mais il est curieux de voir de quelles armes se sert ce galant homme (qui fut depuis le fondateur du Mercure galant ) , dans une Lettre sur les affaires du théâtre. Il ne prétendait à rien moins (ju'à soulever toute la noblesse de France contre Molière , et à le rendre coupable de lèse-majesté. Voici comme il soutient cette belle accusation:

<( Pour ce qui est des marquis, ils se vengent assez par leur prudent silence, et font voir qu'ils ont beaucoup d'esprit, en ne l'estimant pas assezpour se soucier de ce qu'il a dit contre eux. Ce n'est pas que la gloire de Tclat ne les eût obligés à se plaindre, puisque c'est tourner le royaume en ridicule , railler toute la noblesse, et rendre méprisables, non seulement à tous les Français , mais encore à tous les étrangers , des uoms éclatnnls , pour qui l'on devrait avoir du respect.

« Quoique cette faute ne soit pas pardonnable , elle en l'enferme une autre qui l'est bien moins , et sur laquelle je veux croire que la prudence de Molière n'a pas fait réflexion. Lorsqu'il joue toute la cour , et qu'il n'épargne que l'auguste personne du roi , que son mérite rend plus considérable que celui de son trône , il ne s'aperçoit pas que cet incomparable mouarque est toujours accompagné des gens qu'il veut rendre ridicules ; que ce sont eux qui forment sa cour ; que c'est avec eux qu'il se divertit ; que c'est avec eux qu'il s'entretient , et

ToîviE !'■'■.

que c'est avec eux qu'il donne de la terreur à ses ennemis. C'est pourquoi ^Molière devrait plutôt travailler à nous faire voir qu'ils sont lous des héros, puisque le prince est toujours au milieu d'eux, et qu'il en est comme le chef, que de nous en faire voir des portraits ridicules.

« Il ne sufDt pas de garderie respect que nous devons au demi-dieu qui nous gouverne, il faut épargner ceux qui ont le glorieux avantage de l'approcher, et ne pas jouer ceux qu'il honore de son estime, n

Les raisonnements de ce Visé sont aussi forts que ses intentions sont loyales. Il veut que des personnages de comédie soient tous des héros, parce que ce sont des gens de cour; il veut qu'ils ne puissent pas èlre ridicules, parce que ce sont des gentilshommes ; il veut que chacun d'eux prenne Molière à partie, et il ne songe ])as (|ue des peintures générales ne peuvent jamais offenser personne. Il serait superflu d'opposer des vérités trop connues à une déclamation trop absurde : je ne l'ai citée que pour faire voir ({n'en tout temps les mauvais critiques ont été aussi des hommes très méchants, et que, non contents de dénigrer l'ouvrage, ils se croient tout permis pour perdre l'auteur. Apparemment l'animosité de Visé avait augmenté avec les succès de Molière ; car dans un autre passage de ses Nouvelles, imprimé un an auparavant, il avait mêlé beaucoup d'éloges à ses critiques. Il est vrai que ses louanges n'étaient pas toujours flatteuses; par exemple, lorsqu'en disant beaucoup de bien de l'École des Maris, il la place après les Fisionnaires de Desmarets, et lorsqu'il regarde SganarelJe comme la meilleure des pièces de 3Iolière. En revanche , il dit beaucoup de mal des Précieuses ridicules, dont la réussite fit connaître à l'auteur qu'on aimait la satire et la bagatelle, que le siècle était malade, et que les bonnes choses ne lui plaisaient pas.

Je ne sais de quelles bonnes choses il veut parler: ce qui est sûr, c'est que de très mauvaises étaient depuis long-temps en possession de plaire, et que si les Précieuses firent voir que le siècle était malade, ce n'est que parce que le tableau fut applaudi, c'est parce qu'il était fidèle; et la réussite fit voir en même temps que le siècle n'était pas incurable. Mais ce qu'il y a de plus singulier, c'est que le même auteur, qui voulait armer tout à l'heure contre Molière tous les grands seigneurs du royaume, leur reprocha de l'encourager, de lui fournir même des mémoires; ce qui était arrivé en effet pour la comédie des Fâcheux.

K Molière apprit, dit-il, que les gens de qualité ne voulaient rire qu'à leurs dépens ; qu'ils étaient les plus dociles du monde , et voulaient qu'on fit voir leurs défauts en public. »

Eii! oui, M. Visé, voilà précisément ce que Mo-

COÛÏIS DE LriTÉRATUllE.

lière avait cle\âné , et ce dont vous ne vous seriez pas douté. ïl a découvert que la comédie était un miroir de la vie humaine, où personne n'était fâché de se voir, pourvu qu'il y put voir ses voisins, parce que l'amour-propre se sauve dans la foule , et que chacun s'amuse aux dépens de tous les autres. Cela vous paraît de la bagatelle, et sans doute la rareté et la curiosité des tréteaux d'Espagne et d'Italie vous parait une bonne chose ; mais si vous en saviez autant que jMolière , vous verriez que cette bagatelle, c'est la vraie comédie.

Le Mariage forcé , comédie-ballet en un acte, était encore un de ces intermèdes bouffons qui faisaient partie des spectacles de la cour. On l'appela le Ballet du Roi , parce que Louis XIV y dansa. Le principal rôle est un Sganarelle , nom qui désignait , dans les anciennes farces , xui personnage imbécile ou grotesque. Il n'y a aucune intrigue dans la pièce; mais, accoutumé à placer partout la critique des mœurs, Molière se moque ici du verbiage scientifique que les pédants de l'école avaient conservé, quoiqu'il fût passé de mode partout ailleurs; et il joue dans les deux docteurs. Pancrace et îMarphurius, la manie de philosopher hors de propos, la morgue de la science, et la sottise du pyrrhonisme. La fureur de Pancrace à propos de la forme du chapeau n'était point un tableau chargé, dans un temps où l'on rendait encore des arrêts en faveur d'Aristote; et quand Sganarelle doime des coups de bâton au pyrrhonien Marphurius, en lui représentant ([ue, selon sa doctrine, il ne doit pas être sûr qwe ce soient des coups de bâton , il se sert d'un argument proportionné à la folie de cette doctrine.

C'est malgré lui que Molière fil le Festin de Pierre. Ce vieux canevas était originaire d'Espagne, où il avait fait une grande fortune; et il était Lien juste qu'un peuple qui voyait avec édification la Vierge et les diables danser enseml)le , et les sept sacrements en ballets , vît avec une sainte terreur marcher une statue sur la scène, et l'enfer s'ouvrir pour engloutir un athée. Mais comme le peuple est partout le même , ce sujet n'eut pas moins de succès à Paris, sur le théâtre d'Arlequin. Toutes les troupes comiiiues ( il y en avait alors quatre à Paris) voulurent avoir et eurent en effet leur Festin de Pierre, comme celle des Italiens; car il faut remarquer que ce sont toujours les ouvrages faits pour la multitude qui ont de ces prodigieux succès de mode, attachés à un nom qui suffit pour attirer la foule à tous les théâtres. Il n'y eut qu'un Misanthrope et qu'un Tarhife; mais il y eut dans l'espace de peu d'années cinq Festin de Pierre. Molière, pour contenter sa troupe, fut obligé d'en faire un; mais ce fut le seul ({ui ne

réussit pas. Ce n'est pas qu'il ne valut beaucoup mieux que tous les autres; mais il était en prose ; et c'était alors une nouveauté sans exemple. On n'imaginait pas qu'une comédie pût n'être pas en vers , et la pièce tomba. Ce ne fut qu'après la mort de iMolière que Thomas Corneille versifia le Festin de Pierre, en suivant, à peu de chose près, le plan et le dialogue de la pièce en prose. Il réussit, et c'est le seul que l'on joue encore. La scène de M. Dimanche est comique , et le morceau sur l'hypocrisie annonçait, dans l'auleur original , l'homme qui devait bientôt faire le Tartufe.

L'Amour médecin est la première scène où Molière ait déclaré la guerre à la Faculté, et cette guerre dura jusqu'à la fin de sa vie; car son dernier ouvrage, le Malade imaginaire, fut encore fait contre les médecins. Comme, malgré l'utilité réelle de la médecine , et le mérite supérieur de plusieurs de ceux qui l'ont cultivée , il n'y a point de science qui soit plus susceptible de tous les genres de charlatanisme , puisqu'elle domine sur les hommes par le premier de tous les intérêts, l'amour de la vie et la crainle de la mort, c'est un objet qui ne devait point échapper à un poète comique. D'ailleurs le pédantisme, qui , chez les médecins du dernier siècle , était l'enseigne de la science, prêtait beaucoup au ridicule; et l'on sait combien Molière en a tiré parti. Ce ridicule a disparu, parce qu'il ne tenait qu'aux formes extérieures; mais l'esprit de corps, qui ne change point, et tous les préjugés, tous les travers qui en résultent, ont fourni au poète observateur une foule de mots heureux , devenus proverbes , et qu'on cite d'autant plus volontiers, qu'ils sont encore aujourd'hui tout aussi vrais que de son temps. C'est aussi dans cette pièce qu'il a caractérisé les donneurs d'avis par une scène charmante , dont tout l'esprit est dans ce mot si connu : M. Josse , vous êtes orfèvre. On assure que l'Amour médecin, qui a trois actes, fut fait et appris en cinq jours. Ce n'était pas assez pour cela d'être Molière; il fallait aussi être chef de troupe.

SECTION m. — Le Misanthrope.

Autant Molière avait été jusque-là aunlessus de tous ses rivaux, autant il fut au-dessus de luimême dans le Misanthrope. Emprunter à la morale une des plus grandes leçons qu'elle puisse donner aux hommes; leur démontrer cette véri((î qu'avaient méconnue les plus fameux philosophes anciens, (|uc la sagesse même et la vertu ' ont besoin d'une mesure, sans laquelle elles deviennent inutiles, ou même nuisibles; rendre celte leçon

■ Rclinuitquf, quod est difficWimian , ex sapientia, modiou. (Tacit. /fgric. IV.)

SIÈCLE BE LOLIS KlV. - POÉSIE.

comiquesanscoiripromeUre le respectdù à l'homme honnête et vertueux , c'était là sans doute le triomphe d'un poète philosophe , et la comédie ancienne et moderne n'offrait aucim exemple d'une si haute conception. Aussi arriva-t-il d'abord à Molière ce que nous avons vu arriver à Racine. Les spectateurs ne purent pas l'atteindre : il avait franchi de trop loin la sphère des idées vulgah-es. Le Misanthrope fut abandonné, parce qu'on ne l'entendit pas. On était encore trop accoutumé au gros rire : il fallut retirer la pièce à la quatrième j-eprésentation. Ces méprises si fréquentes nous font rougir, et ne nous corrigent pas de la précipitation de nos jugements. Ce n'est pas que l'exemple du Misanthrope et cVAthalie puisse se renouveler aisément; ce sont des chefs-d'œuvre d'un ordre trop supérieur : mais on peut assurer <|ue, dans tous les temps, des ouvrages d'un très grand mérite , confondus d'abord dans l'opinion et tlans l'égalité du succès avec les productions les plus médiocres, n'arrivent à leur place qu'après bien des années, et que la jalousie, qui est dans le secret , a le plaisir de les voir long-temps dans la foule avant que la voix publique les ait vengés d'une concurrence indigne , et proclamés dans le rang qui leur est dû.

Molière se conduisit en homme habile : il sentit que le Misanthrope n'avait besoin que d'être entendu ; et puisque cette pièce ne pouvait par ellemême attirer le public, il trouva le moyen de l'y faire revenir en le servant selon son goiit. Il donna la farce du Vagoiier ; et , à la faveur de S(javarelle , on eut la complaisance d'écouter le Misanthrope , dont le succès alla toujours en croissant, à mesure que les spectateurs, en s'instruisant, devenaient plus dignes de l'ouvrage. Il était, depuis un siècle , en possession du premier rang , que le Tartufe seul lui disputait, quand un écrivain , d'autant plus fameux par son éloquence qu'il la fit servir plus souvent au paradoxe qu'à la raison, a intenté à Molière une accusation très gra- \e , et lui a reproché d'avoir joué la vertu et de l'avoir vendue ridicule.

Rousseau débute ainsi :

« Vous nesaui'iez me nier deux choses : l'une, qu'Alceste est dans cette pièce un homme droit, sincère, estimable, un véritable homme de bien; l'autre, que l'auteur lui donne un personnage ridicule. C'en est assez, ce me semble, pour rendre IMolière inexcusable. »

Il faut absolument , avec un dialecticien aussi subtil que Rousseau , se servir des mêmes armes que lui , et argumenter eu forme. Ainsi d'abord je distingue la majeure , et je nie la conséquence. L'auteur donne au Misanthrope un personnage ridicule. Oui. Mais ce ridicule porte-t-il sur ce

qu'il est droit, sincère, homme de bien ? Non : il porte sur des travers réels , qui tiennent à l'excès de ces bonnes qualités. Et qui peut douter que l'excès ne gâte les meilleures choses? Ce principe est si reconnu, qu'il serait superflu de le prouver. Or , si tout excès est blâmable et dangereux , la comédie n'a-t-elle pas droit d'en montrer le vice et le danger? Et si elle y joint le ridicule , ne se sert-elle pas de l'arme qui lui est propre ? Je dis plus : si ce ridicule tombait sur la vertu même , il ne serait pas supporté; l'auteur le plus maladroit ne l'essaierait pas. Serait-ce donc Molière qui aurait commis une faute si grossière? Aurait -il ignoré le respect que tous les hommes ont pour la vertu ? Quand le Misanthrope est mdigné de tous les traits de médisance que Célimène et sa société viennent de lancer sur les absents , sur des gens qu'ils voient tous lesjours en qualité d'amis ; quand il leur dit avec une noble sévérité ,

Allons , ferme , poussez , mes bons amis de cour ; Vous n'en épargnez point , et chacun a son tour. Cependant aucun d'eux à vos yeux ne se montre , Qu'on ne vous voie en hâte aller à sa rencontre , Lui présenter la main , et , d'un baiser flatteur. Appuyer le serment d'être son serviteur.

quelqu'un alors s'avise-t-il de rire? Ceux mêmes à qui l'apostrophe s'adresse , et qui sont de grands rieurs , ne le sont pourtant pas dans ce moment. Ils sentent si bien la vérité du reproche , que l'un d'eux, pour toute excuse, cherche à rejeter la faute sur Célimène, alin d'embarrasser Alceste qui l'aime.

Pourquoi s'en prendre à nous? Si ce qu'on dit vous bless e Il faut que le reproche à madame s'adi-esse.

Mais la réplique d'Alceste est accablante :

Non , morbleu , c'est à vous ; et vos ris comptai sants ,

Tirent de son esprit tous ces traits médisants :

Son humeur satirique est sans cesse nourrie

Par le coupable encens de votre flatterie ,

FA son cœur à railler trouverait moins d'appas ,

S'il avait observé qu'on ne l'applaudît pas.

C'est ainsi qu'aux flatteurs ou doit partout se prendre

Des vices oii l'on voit les humains se répandre.

La semonce est forte ; mais elle est si bien fondée , si morale , si instructive , que ceux qui sont tancés si vertement gardent le silence ; et il n'y a que Célimène , que la légèreté de son âge et de son caractère , et les avantages que lui donnent sur Alceste son sexe et l'amour qu'il a pour elle , enhardissent à le railler sur son humeur contrariante. Mais quoique en effet il ait parié avec un ton d'htimeur , qui est un peu au-delà des convenances de la société , où l'on ne s'exprime pas si durement , cependant la vérité a tant d'empire , on en sent si bien toute l'utilité, que tous les spectateurs en cet endroit applaudissent très sérieusement au courage du Misanthrope. Si son humeur

ne portait jamais que sur de pareilles choses , ce ne serait qu'un censeur juste et rigoureux , et non plus un personnage de comédie. Mais Molière , qui vient de montrer ce qu'il a de bon , fait voir sur-le-champ , et presque dans la même scène , ce qu'il a d'outré et de répréhensible. On vient lui apprendre que la querelle qu'il a eue avec Oronte , à propos du sonnet , peut avoir des suites fâcheuses, et que, pour les prévenir, les maréchaux de France le mandent à leur tribunal. C'est ici que le caractère se montre, et que le sage commence à extravaguer.

Quel accommodement veut-on faire entre nous?

La voix de ces messieurs me condamnera -t-elle

A trouver lions les vers qui font notre querelle ?

.le ne nie dédis point de ce que j'en ai dit :

Je les trouve méchants.

PIIILINTE.

Mais d'un plus doux esprit...

ALCESTE

Je n'en démordrai point : les vers sont exécrables.

PHILIXTE.

Vous devez faire voir des sentiments traitables. Allons , venez.

ALCESTE

J'irai : mais rien n'aura pouvoir De me faire dédire.

PHIUNTE.

Allons vous faire voir.

ALCESTE

Hors qu'un coinmandement exprès du roi ne vienne , De trouver bon les vers dont on se met en peine , Je soutiendrai toujours, morhlen, qu'ils sont mauvais, Et qu'un liomnie est pendable après les avoir faits.

On rit aux éclats , comme de raison.

Par la samlileu . messieurs , je ne croyais pas être Si plaisant que je suis.

Vraiment non , il ne le croit pas ; et c'est pour cela {[u'il l'est beaucoup. IMais je dirai ici à Rousseau : Eh l)ien , commencez-vous à croire qu'un homme f/roif, slnene , estimable, peut être fort ridicule? Et qui est-ce ([ni l'est ici? Est-ce la fprtttd'Alceste, on sa mauvaise humeur si mal placée, et son amour si mal entendu pour la vérité ?La grande importance mise aux petites choses n'est-elle pas de sa nature très ridicule? N'est-ce pas un défaut de raison , un travers de l'esprit? Et si ce travers vient ou d'une humeur chagrine etbrusfiue, ou d'un rigorisme outré sur l'obligation d'être toujours vrai, le poète (pii nous le fait sentir n'esl-il pas un précepteur de morale? Appliquons les princi|)es aux faits. Sans doute il faut être sincère; mais (juelle règle de morale nous oblige à dire à un honune qu'il fait mal des vers ? Est-ce là une vérité bien importante ? Assurément les mauvais vers et la mauvaise prose sont le plus petit mal qu'il y ait au monde. Qu'importe à la morale d'Alceste que le sonnet d' Oronte soit bon ou mauvais? Celte question nous ramène à la fa-

meuse scène du sonnet. Jugeons la conduite du Misanthrope sur les préceptes du bon sens. A qui était-il responsable de son jugement? Qui l'obligeait à le donner ? Parlait-il au public ? Avait-il les motifs qui peuvent, dans ce cas, faire un devoir de la sincérité , ou ceux qui peuvent la faire excuser? S'agissait-il d'empêcher un homme de se tromper sur sa vocation , et de se livrer à des illusions dangereuses ? Etait-ce un ami qui voulut être éclairé, et qu'il ne fiit pas permis d'abuser? Rien de tout cela : c'est un homme du monde qui s'est amusé à ce qa'on appelle des vers de société. Et qui ne sait que ces sortes de vers sont toujours assez bons pour ce qu'on veut en ftiire? Qui empêchait Alceste de se sauver par cette excuse , qui est toujours de mise , Monsieur , je ne m'y connais pas ; ou de payer l'amour-propre du rimeur de quelqu'une de ces phrases vagues qui ne signifient rien ? — IMais la vérité ? — Je sais qu'on peut faire de belles phrases sur ce grand mot : mais qu'est-ce qu'une vérité qui n'est bonne à rien ? Il y a plus : Oronte la demandait-il bien sérieusement? Ceux qui lisent leurs ouvrages au premier venu demandent-ils la vérité ou des louanges? Riais je suppose qu'il la demandât , à quoi bon la lui dire? Qu'un sot s'avise de dire à quelqu'un, Monsiem-, trouvez -vous que j'aie de l'esprit? faut-il lui répondre , Non ? Eh bien ! c'est justement la question que fait tout homme qui vient vous lire ses vers. Et, pour le dire en passant, je crois que dans ces sortes de confidences on ne doit la vérité qu'à celui qui est en état d'en profiler. La critique , en particulier , n'est utile qu'an talent; en public , elle est utile au goût : hors ces deux cas , à quoi sert-elle ? Je veux encore qn' Alceste , entraîné par sa franchise , se soit expliqué naïvement sur le sonnet d'Oronte , et qu'il ait cru que la vérité ne l'offenserait pas. Mais lorsque Oronte répond ,

Et moi je vous soutiens que mes vers sont fort bons ,

n'était-ce pas , pour un homme de bon sens , ini avertissement de ne pas aller plus loin ? Alceste avait satisfait à ce qu'il croyait son devoir , il avait déclaré sa pensée. Qui le forçait à soutenir si obstinément une vérité si indifférente ? N'est-il pas clair que tout le dialogue qui suit n'est qu'un combat où l'amour-propre du censeur lutte contre l'amour-propre du poète? Un philosophe sans humeur n'ent-il pas trouvé tout simple qu'un poète , et surtout un mauvais poète , défendît ses vers à outrance? Est-ce encore le bon sens , est-ce la morale, est-ce la probité, qui engagent cette dispute, dont tout le fruit est un éclat fâcheux, et l'inconvénient de se faire un ennemi gratuitement ? La

SIECLE DE LOUIS XIV. - POESIE

chose en valait-elle la peine? et y avait-il quelque proportion entre l'effet et la cause ?

J'ai porté celte discussion jusqu'à l'évidence; je conclus : donc le ridicule ne porte que sur ce qui est du ressort de la censure comique , sur ce qui est outré , déplacé , répréhensible : donc la vertu n'est point compromise , puisqu'un homme honnête n'en demeure pas moins respectable , malgré des défauts d'humeur et des travers d'esprit : donc Molière , non seulement n'est poùit inexcusable , mais il n'a pas même besoin d'excuse , et ne mérite que des éloges pour avoir donné une leçon très importante , non pas, comme tant d'autres poètes , aux vicieux , aux sots , à la multitude , mais à la vertu , à la sagesse , en leur apprenant dans quelles justes bornes elles doivent se renfermer , quels excès elles doivent éviter pour être utiles à celui qui les possède, et à tout le reste des hommes.

Ce qui paraîtrait inconcevable, si l'on n'était pas accoutumé aux contradictions de Rousseau, c'est l'aveu qu'il fait lui-même un moment après dans ces propres termes :

ff Quoique Alceste ait des défauts réels dont on n'a pas tort de rire , on sent pourtant au fond du cœur un respect pour lui , dont on ne peut se défendre. »

Cette phrase si remarquable est l'éloge complet de la pièce j car elle renferme tout ce que le poète a fait , et tout ce qu'il pouvait faire de mieux. Ce que j'ai dit n'en est que le développement; mais la conséquence que j'en lire est fort différente de celle de Rousseau , qui ajoute tout de suite :

« En cette occasion , la force de la vertu l'emporte sur l'art du poète. »

Un homme qui aurait été d'accord avec lui-même, et qui n'aurait pas eu un paradoxe à soutenir , aurait dit : Rien ne fait mieux voir à la fois et la force de la vertu , et celle du talent de Molière , puisqu'en faisant rire des défauts réels , il fait toujours respecter la vertu , et ne permet pas que le ridicule aille jusqu'à elle. Ou il n'y a plus de logique au monde , ou il faut adraellre cette conséquence dont tous les termes sont contenus dans des prémisses avouées.

Quel était le but de Rousseau ? Il voulait prouver que la comédie était un établissement contraire aux bonnes mœurs. S'il n'eût attacpié que quelques ou\Tages où en effet elles sont blessées, et qui ne sont que l'abus de l'art , celte marche ne l'aurait pas mené loin. II attaque une comédie regardée comme une des plus morales dont la .scène puisse se vanter , bien sûr que, s'il abat le Misanthrope , ce chef-d'œuvre entraînera tout le reste dans sa chute. S'il lui échappe des aveux qui

le condamnent , c'est qu'il croit pouvoir s'en Tirer ; et quoique celle confiance le tron^pe , il a du moins renq)li un objet qui n'est pas indifférent pour la célébrité , celui d'élonner par la singularité des opinions nouvelles , et [)ar le talent de les soutenir.

C'en est une bien nouvelle assurément que celle-ci :

« Molière a mal saisi le caractère du Misanthrope. Pense-t-on que ce soit par erreur? ISon sans doute : mais le désir de faire rire aux dépens du personnage l'a forcé de le dégrader contre la vérité du caractère. » El quel est celui que R.ousseau voudrait qu'on eût dorme au Misanthrope ? Le voici :

Œ II fallait que le Misanthrope fût toujours furieux contre les vices publics ; et toujours tranquille sur les méchancetés personnelles dont il est la victime. » En conséquence , Alceste, selon lui , doit trouver tout simple qu'Oronle , dont il a blâmé les vers , s'en venge par des calomnies; que ses juges lui fassent perdre son procès , quoiqu'il dût le gagner, et que sa maîtresse le trompe malgré les assurances qu'elle lui a données de son amour. Ce caractère est fort beau ; mais c'est la sagesse parfaite, et il serait plaisant que Molière eût imaginé de la jouer. Cette espèce d'imperlurbabilité stoïcienne n'est pas, je crois, très conforme à la nature; mais à coup sûr elle l'est encore moins à l'esprit du théâtre. Molière pensait que la comédie doit peindre l'homme ; il a cru que, si jamais elle pouvait nous présenter un tableau instructif, c'était en nous montrant combien le sage même peut avoir de faiblesse dans l'ame, de défauts dans l'humeur , et de travers dans l'esprit ; enfin, pour me servir des expressions mêmes du Misanthrope , Que c'est à tort que sages on nous nomme , Et que dans tous les cœurs il est toujours de l'homme.

Quelle leçon pour l'amour- propre , (pii nous est si naturel à tous ! Quel avertissement d'être attentifs sur nous , et indulgents pour les autres ! Cela ne vaut-il pas mieux (même dans les rapports moraux, et en mettant de côté l'effet dramatique ) que de nous ofirir un modèle presque entièrement idéal? Ne vaut-il pas mieux nous montrer les défauts que nous avons , et dont nous pouvons corriger au moins une partie, qu'une perfection qui est trop loin de nous ? Ce n'est donc pas seulement pour faire rire que Molière a peint son Misanthrope tel qu'il est; c'est poumons instruire. Ainsi, lorsque Alceste veut fuir dans un désert, oîi , dit-il, on n'a point à, louer les vers de messieurs tels , le parterre rit , il est vrai ; mais la raison répond à cette boutade plaisante, (pie, si la sagesse est bonne à quelque chose , c'est à savoir vivre avec les hommes , et non pas dans un désert, ou elle ne peut

servir à rien ; et qu'il vaut encore mieux avoir un peu de complaisance pour les mauvais vers que de rompre avec le gem-e humain. Quand il s'écrie , dans son éloquente indignation , au sujet des calomnies d'Oronte,

Lui qui d'un homme honnête à la cour tient le rang ,

A qui je n'ai rien fait qu'être sincère et franc ,

Qui me vient malgré moi, d'une ardeur empressée ,

Sur des vers qu'il a faits demander ma pensée,

Et parce que j'en use avec honnêteté,

Et ne le veux trahir , lui , ni la vérité ,

11 aide à m'accabler d'mi crime imaginaire :

Le voilà devenu mon plus grand adversaire ,

Et jamais de son creur je n'aurai de pardon ,

Pour n'avoir pas trouvé que son sonnet fût bon.

Et les hommes , morbleu , sont faits de cette sorte !

le parterre rit ; mais la raison répond : Oui , c'est ainsi qu'ils sont faits, et ils ont grand tortj mais comme vous ne leur ôlerez pas leur amour-propre, ne les choquez pas du moins sans nécessité. Vous n'étiez pas tenu de démontrer en conscience à Oronte que son sonnet ne valait rien. Quelques compliments en l'air ne vous auraient pas plus compromis que les formules qui finissent une lettre; c'est une momiaie dont tout le monde sait la valeur , et l'on n'est pas im fripon pour s'en senir. On ne ment pas plus en disant à un autein* que ses vers sont bons, qu'en disant à une femme qu'elle est jolie j et les choses restent ce qu'elles sont.

Quand on entend cet excellent dialogue entre Alceste et Philinte ,

PHILINTE

Contre votre partie éclatez un peu moins , Et donnez au procès une part de vos soins.

ALCESTE

Je n'en donnerai point ; c'est une chose dite.

PIIILIME.

Mais qui voulez- vous donc qui pour vous sollicite ?

ALCESTE

Qui je veux? la raison , mon bon droit, l'équité.

PniLINTE.

Aucun juge par vous ne sera visité ?

ALCE.-TE.

Non. Est-ce que ma cause est injuste ou douteuse ?

PUILI^TE.

J'en demeure d'accord; mais la brigue est fâcheuse , Et....

ALCESTE

Non , j'ai résohi de ne pas faire un pas. J'ai tort ou j'ai raison.

PHILINTE

Ne vous y fiez pas.

ALCESTE

Je ne remuerai point.

p^ILl^TE.

Votre partie est lorle , Et peut par sa cabale entraîner...,

ALCESTE

Il n'iinporl(\

PIIU,I!\TE,

\'0H8 VOUS Irotnpercie,

ALCESTE

Soit. J'en veux voir le succès,

PHILINTE

Mais.

ALCESTE

J'aurai le plaisir de perdre mon procès. le parterre rit de ces saillies d'humeur, quoique au fond Alceste ait raison sur le principe. Rousseau prouve très bien ce que tout le monde savait déjà, qu'il serait à souhaiter que l'usage de visiter ses juges fiU aboli; mais il en conclut très mal que l'auteur a tort de faire rire ici aux dépens d' Alceste , car il y a encore ici un excès. On pourrait dire à Alceste : Sans doute il vaudrait mieux que la justice seule piit tout faire; mais d'abord ce qui est permis à votre partie ne vous est pas défendu ; et si vous opposez à l'usage la morale rigide , je vais vous convaincre qu'elle est d'accord avec la démarche que je vous conseille. Ne conviendrez-vous pas qu'il vaut encore mieux empêcher une injustice, si on le peut, que d'avoir le plaisir de perdre son procès? Eh bien! d'après ce principe que vous ne pouvez pas nier , vous avez tort de vous refuser à ce qu'on vous demande; car, sans révoquer en doute l'équité de vos juges, n'est-il pas très possible qu'on leur ait montré l'affaire sous un faux jour , que votre rapporteur n'ait pas fait assez attention à des pièces probantes? Faites parler la vérité, et vous pourrez prévenir un arrêt injuste , c'est-à-dire une mauvaise action, un scandale, un mal réel. Que pourrait opposer à ce raisonnement un homme sans passion , et sans humeur ? Mais le Misanthrope dira :

Ce sont vingt mille francs qu'il m'en poun'a coûter. Mais pour vingt mille francs j'aurai droit de pester Contre l'iniquité de la nature biunaine , Et de nourrir pour elle une immortelle haine.

Son caractère est conseiTé : il est parti d'un principe vrai; mais l'humeur qui le domine l'emporte beaucoup trop loin , et il déraisonne. De tous les exemples que j'ai cités, Rousseau conclut: Il fallait faire rire le parterre. Je réponds : Oui; c'est ce (pie doit faire le poète comique ; mais c'est ici le cas de rappeler le mot d'Horace , ( Sat. /, i ) • Qxii empêche de dire la vérité en riant (')? Et Molière l'a dite à ceux qui savent l'entendre.

Enfin, lorsque le Misanthrope propose à Célimène de l'épouser, à condition qu'elle le suivra dans la solitude oit il veut se retirer, et que, sur son refus, il la quitte avec indignation, et renonce à tout commerce avec les hommes, on peut encore lui dire : C'est vous qui avez tort. D'abord, pourquoi vous êtes-vous attaché à une coijuette dont vous connaissiez le caractère? Ensuite , pourquoi

(juùl velat ?

f^hh'iido (Hccrr i-mnn

SIECLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

poussez- vous la faiblesse jusqu'à lui pardonner toutes ses intrigues que vous venez de découvrir, et vouloir prendre pour votre femme celle qu'il vous est impossible d'eslimer ? C'est à cause de ses vices qu'il faut la quitter, et non pas parce qu'elle refuse de vous suivre dans un désert; car c'est un sacrifice qu'elle ne vous doit pas, et (jue personne ne s'engage à faire en se mariant. Il n'y a pas là (le(juoi fuir les honnnes, ni même les femmes; car apparemment elles ne sont pas toutes aussi fausses que votre Cclimène , et vous même estimez beaucoup Eliante. Croyez-moi, épousez une femme qui soit telle qu'Eliante vous parait être; elle vous donnera ce qui vous manque, c'est-à-dire, plus de modération , d'indulgence et de douceur.

Voilà ce que la réflexion pouvait suggérer au Misanthrope : mais il fallait qu'il soutînt son caractère; et le parti extrême qu'il prend à la fin de la pièce est le dernier Irait du tableau. Il est toujours dans l'excès , et c'est l'excès que Molière a voulu livrer au ridicule.

Quoique son dessein soit si clairement marqué, Rousseau est tellement déterminé à ne voir en lui que le projet absurde d'immoler la vertu à la risée publique, qu'il croit saisir cette intention jusque dans une mauvaise pointe que se permet Alceste , quand Philinte dit , à propos de la fin du sonnet :

La chute en est jolie , amoureuse , admirable.

Le Misanthrope dit, en grondant entre ses dents :

La peste de ta chute , empoisonneur au diable ! En eusses-tu fait une à te casser le nez !

Là-dessus Rousseau se récrie qu'il est impossible qu' Alceste, qui, un moment après, va critiquer les jeux de mots, en fasse un de cette nature. Mais ne dit-on pas tous les jours en conversation ce qu'on ne voudrait pas écrire? Et qui ne voit que ce quolibet échappe à la mauvaise humeur qui se prend au dernier mot qu'elle entend , et cpii veut dire une injure à quelque prix que ce soit? La colère n'y regarde pas de si près , et l'honnne de l'esprit le plus sévère peut manquer de goût quand il se fâche. Cette excuse est si naturelle, que Rousseau l'a prévue; mais il la trouve insufiîsante, et revient à son refrain : Foilà comme on avilit la vertu. En vérité, s'il ne faut qu'un calembourg pour la compromettre , elle est aujourd'hui bien exposée.

Rousseau fait une autrechicane au Misanthrope ; il lui reproche de tergiverser d'abord avecOronte, et de ne pas lui dire crûment, du premier mot , que son sonnet ne vaut rien ; et il ne s'aperçoit pas que le détour que prend Alceste pour le dire, sans trop !)lesser ce qu'im homme du monde et |

de la cour doit nécessairement avoir de politesse , est plus i)iquant cent fois que la vérité toute nue. Chaque fois qu'il répète je ne dis pas cela, il dit en effet tout ce qu'on peut dire de plus dur; en sorte que, malgré ce qu'il croit devoir aux formes, il s'abandonne à son caractère dans le temps même où il croit en faire le sacrifice. Rien n'est plus naturel et plus comique que cette espèce d'illusion qu'il se tait; et Rousseau l'accuse de fausseté dans l'instant oii il est le plus vrai , car qu'y a-l-il de plus vrai que d'être soi-.même en «'efforçant de ne pas l'être?

Le censeur genevois n'é[)argne pas davantage le rôle de Philinte: il prétend ([ue ses maximes ressemblent beaucoup à celles des fripons. Il est vrai que Rousseau n'en donne pas la moindre preuve, et qu'il ne cite rien à l'appui de son accusation : c'est que le langage de Philinte est effectivement celui d'un honnête homme qui hait le vice , mais qui se croit obligé de supporter les vicieux, parce que , ne pouvant les corriger, il serait insensé de s'en rendre très inutilement la victime. Ses principes de douceur et de prudence ne ressemblent nullement à ceux des fripons : Rousseau a oublié que ceux-ci ne manquent jamais de mettre en avant une morale d'autant plus sévère , qu'elle ne les engage à rien dans la pratique; il a oublié que personne ne parle plus haut de probité que ceux qui n'en ont guère.

Je n'aurais pas entrepris cette réfutation après celle de deux écrivains supérieurs, MM. d'Alembert et Marmonlel , si elle ne m'eût servi à répandre un plus grand jour sur une partie des beautés de cette admirable comédie. Comme elle m'a entraîné un peu loin, je passe rapidement sur les autres parties de l'ouvrage; sur le contraste de la prude Arsinoé et de la coquette Célimène, aussi frappant que celui d' Alceste et de Philinte ; sur les deux rôles de marquis , dont la fatuité risible égaie le sérieux que le caraclcre du Misanthrope et sa passion pour Célimèue répandent de temps en temps dans le pièce; sur les traits profonds dont cette passion est peinte ; sur la beauté du style, qui réunit tous les tons : et je dois d'autant moins fatiguer l'admiration , que d'autres chefs-d'œuvre nous attendent et vont la partager.

SECTION IV. — Des Farces de Molière; d'Amphitryon, de l'Avare, des Femmes savantes, etc.

La comtesse d'Escarbagnas, le Médecin mal- (jrè lui , les Fourberies de Scapin , le Malade imaginaire , M. de Pourceauçjuac, sont dans ce genre de b?s comique qui a donné lieu au reproche qtse le sévère Despréaux fait à Molière , d'avoir

allié Taharin à Térence. Le reproche est fondé : Nous avons vu quelle excuse pouvait avoir l'auteur, ol)!igé de travailler pour le peuple. Mais ne pourrait-on pas excuser aussi jusqu'à un certain point ce genre de pièces, du moins t 1 que Molière l'a traite? Convenons d'abord qu'il n'y attachait aucune prétention ; et ce (pii le prouve, c'est que presque toutes ne furent inipriïnées qu'après sa mort. Convenons encore que la variété d'olyets est si nécessaire au théâtre , comme partout ailleurs, et le rire une si bonne chose eu elle-même, que, pourvu qu'on ne tombe pas dans la grossière indécence ou la folie burlesque , les honnêtes gens cuvent s'amuser d'une farce sans l'estimer comme une comédie. Mais à cette tolérance en faveur de l'ouvrage ne se mêlera-t-il pas encore de l'estime pour l'auteur , si lors même (|u'il descend à la portée du peuple, il se fait reconnaître aux honnêtes gens par des scènes où le comicpie de mœurs et de caractères perce au milieu de la gaieté bouffonne ? C'est ce ([ue Molière a toujours fait. Quand deux médecins assis près de M. de Pourceaugnac, l'un à droite , l'autre à gauche , délibèrent gravement en sa présence, et dans tous les termes de l'ai-t , sur les moyens de le guérir de sa prétendue folie , et que, sans lui adresser seulement la parole, ils le regardent comme un sujet livré à leurs expériences, cette scène n'est-elle pas d'autant plus plaisante, qu'elle a un fond de vérité, (pi'un pareil tour n'est pas sans exemple, et qu'il y a encore des médecins capal)les de faire devenir presque fou d'hmneur et d'impatience l'homme le plus raisonnable , s'il était mis entre leurs mains comme insensé ? Quand Scapin démontre au seigneur Argante qu'il vaut encoi'e mieux donner deux cents pistoles (pie d'avoir le meilleur procès, et qu'il lui détaille tout ce qu'on peut avoir à souffrir et à payer dès que l'on est entre les griffes de la chicane ; cette leçon si vivement tracée , qu'elle frappe même un vieil avare , et le détermine à un sacrifice d'argent ; cette leçon n'est-elle pas d'un bon comique ? et n'est-il pas à souhaiter qu'on ne se borne pas toujours à en rire, et (ju'on s'avise quelque jour d'en profiter? Si la thèse de réception soutenue par le Malade ima(i inaire, si le mauvais lai in , et la cérémonie et l'argumentation, ne sont qu'une caricature, le personnage du jVIulade iimKjinaire , tel ([u'il est dans le reste de la pièce, n'esl-ilpas trop souvent réalisé? La fausse tendresse d'une belle-mère ([ui caresse un mari qu'elle déteste pour s'approprier la dépouille des enfants, est-elle une peinture chimériipie dont l'original n'existe plus? La Comtesse d'Escarba- (juas ne représentc-t-elle pas au naturel cette manie provinciale de contrefaire gauchement le Ion

et les manières de la capitale et de la conr ? A l'égard des valets intrigants et fourbes, tels que le Mascarille de V Étourdi, Scapin, Ilali, Sylvestre, Sbrigani , et tous les Crispins que Regnard mit à la mode , à compter du premier Crispin qui se trouve dans le marquis ridicide de Scarron, ce n'était dans Molière qu'un reste d'imitation de l'anciesme comédie grecque et latine. C'est dans Piaule et Térence, qui copiaient les Grecs, qu'existe le modèle de ces sortes de personnages, bien plus vraiseml)lables chez les anciens que parmi nous: c'étaient des esclaves , et, en cette qualité, ils étaient obligés de tout risquer pour servir leurs maîtres. Mais, dans nos mœurs, ce dévouement dangereux est incompatible avec la liberté qu'on laisse aux domestiques : aussi les intrigues de valets, du moins ceux qui sont en livrée, ne mènent plus aucune intrigue dans le monde. Regnard , qui avait de la gaieté , et qui en mit beaucoup dans ses rôles de Crispins , ne put pas se résoudre à se passer d'un ressort qu'il savait mettre en œuvre, mais Molière ne s'en servit jamais dans aucune de ses bonnes pièces.

J'avoue que je ne saurais me résoudre à ranger le Bounjeois (jentilhomme dans le rang de ces farces dont je viens de parler. J'aDandonne volontiers les deux derniers actes : je conviens que , pour ridiculiser dans M. Jourdain celte prétention , si commune à la richesse roturière , de figurer avec la noblesse , il n'était pas nécessaire de le faire assez imbécile pour donner sa fille au fils du Grand- Turc, et devenir mamamouchi; ce spectacle grotesque est évideimnent amené pour remplir la durée de la représentation ordinaire de deux pièces , Cl divertir la multitude , que ces sortes de mascarades amusent toujours. Mais les troispremiers actes sont d'un très bon comique : sans doute celui du Misanthrope et du Tartufe est beaucoup plus profond ; mais il n'y en a pas un plus vrai ni plus gai que le personnage de M. Jourdain. Tout ce qui est autour de lui le fait ressortir : sa femme , sa servanîe Nicole; ses maîtres de danse, de musique, d'armes et de philosophie ; le grand-seigneur, son ami , son confident et son débiteur ; la dame de qnalité dont il est amoureux; le jeune homme (|ni aime sa fille , et qui ne peut l'obtenir de lui parce qu'il n'est |)as gentilhomme; tout sert à mettre en jeu la sotl ise de ce pauvre bourgeois , (pii est presque parvenu à se persuader qu'il est )ioble, on du moins à croire (ju'il a fait oublier sa naissance ; si bien que , tpiand sa femme lui dit , Descendons-noiis tous deux que de bonne bo\ir- (jfoisie? M. Jourdain dit naïvement, Ne voilà pas le coup de Imujue? Il faut être M. Jourdain pomse plaindre d'un coup de lainjue (piand on lui rajv

SIECLE DE LOUIS XIV

POÉSIE

pelle qu'il est le fils de son père. Mais, d'ailleurs, sous combien de faces diverses Molière a multiplié ce ridicule si commun, et fait voir tout ce qu'il coûte ! On lui emprunte son argent pour parler de lui daus la chambre du roi; on prend sa maison pour régaler à ses dépens la maîtresse d'un autre ; et tout le monde, femme, servante, valets, étrangers, se moquent de lui. Mais Molière a su tirer encore des autres personnages un comique inépuisable : l'humeur brusque et chagrine de madame Jourdain ; la gaieté franche de Nicole ; la querelle des maîtres sur la prééminence de leur art; les préceptes de modération débités par le philosophe, qui un moment après se met en fureur , et se bat en l'honneur et gloire de la philosophie ; la leçon de M. Jourdain , à jamais fameuse par cette découverte qui ne sera point oubliée, que depuis quarante ans il faisait de la prose sans le savoir; la futilité de la scolastique si finement raillée ; le repas donné à Dorimène par M. Jourdain, sous le nom du courtisan Dorante ; la galanterie niaise du bourgeois , et le sang-froid cruel de l'homme de cour qui l'immole à la risée de Dorimène , tout en lui empruntant sa maison, sa table et sa bourse; la brouillerie des deux jeunes amants et de leurs valets, sujet traité si souvent par Molière , et avec une perfection toujours la même et toujours différente : tous ces morceaux sont du grand peintre de l'homme, et nullement du farceur populaire. C'est là sans doute le mérite qui avait frappé Louis XIV lorsqu'on représenta devant lui le Bourgeois gentilhomme, que la cour ne goûta pas, apparemment à cause de la mascarade des derniers actes. Le roi, dont l'esprit juste avait senti tout ce que valaient les premiers , dit à Molière , qui était un peu consterné : f^ous ne m^avez- jamais tant fait rire. Et aussitôt la cour et la ville furent de l'avis du monarque.

Si j'ai cru devoir réfuter Rousseau au sujet du Misanthrope , je crois devoir convenir qu'il a raison sur Georges Dandin, dont il trouve le sujet immoral. Ce n'est pas que , sous le point de vue le plus général et le plus frappant , la pièce ne soit utilement instructive, puisqu'elle enseigne à ne point s'allier à plus grand que soi, si l'on ne veut êlre dominé et humilié; mais aussi l'on ne peut nier qu'une femme qui trompe son mari le jour et la nuit , et qui trouve le moyen d'avoir raison en doimant des rendez-vous à son amant , ne soit d'un mauvais exemple au théâtre ; et il peut être plus dangereux de ne voir dans la mauvaise conduite de la femme que des tours plaisants , qu'il n'est utile de voir dans Georges Dandin la victime d'une vanité imprudente. Au reste M. et madame de Solemille sont du nombre de ces originavix (jui ve-

naient souvent se placer sous les pinceaux de Molière, et qui dans ses moindres compositions font retrouver la main du maître.

Amphitryon , dont le sujet est pris dans un merveilleux mythologique et des transformations hors de nature , ne peut par consécpient blesser la morale, puisqu'il est hors de l'ordre naturel; mais il blesse un peu la décence, puisqu'il met l'adultère sur la scène , non pas , à la vérité , en intention , mais en action. On a toléré ce qu'il y a d'un peu licencieux dans ce sujet, parce qu'il était donné par la Faille et reçu sur les théâtres anciens ; et on a pardonné ce que les métamorphoses de Jupiter et de Mercure ont d'invraisemblable , parce qu'il n'y a point de pièce où l'auteur ait eu plus de droit de dire au spectateur : Passez-moi un fait que vous ne pouvez pas croire, et je vous promets de vous divertir. Peu d'ouvrages sont aussi réjouissants qu'Amphitryon. On a remarqué, il y a longtemps , que les méprises sont une des sources de comique les plus fécondes ; et comme il n'y a point de méprise phis forte que celle que peut faire naître un personnage qui paraît double , aucune comédie ne doit faire rire plus que celle-ci : mais comme le moyen est forcé , le mérite ne serait pas grand si l'exécution n'était pas parfaite. Nous avons vu , à l'article de Plante, ce que l'auteur moderne lui avait emprunté, et combien il avait enchéri sur son modèle. Je ne sais pourquoi Despréaux, si l'on en croit le JBo^rt'on a, jugeait si sévèrement amphitryon, et semblait même préférer celui de Plante. Il blâme la distinction , un peu longue , il est vrai, et même un peu subtile, de l'amant et de l'époux, dans les scènes d'Alcmène et de Jupiter : c'est un défaut qui n'est pas dans Plante ; mais ce défaut tient à beaucoup de différents mérites que Plante n'a pas non plus. En effet il fallait une scène d'amour à la première entrevue de Jupiter et d'Alcmène , qui devait nécessairement être un peu froide, commme toute scène entre deux amants également satisfaits; mais celle-ci amène la querelle entre Alcmèneet Amphitryon, querelle qui produit la réconciliation entre Jupiter sous la forme du mari , et la femme qui le croit tel réellement; et cette réconciliation, qui par elle-même n'est pas sans intérêt , en répand beaucoup sur le rôle d'Alcmène , qui , par la vivacité de sa douleur et de ses sentiments , nous montre combien elle est sincèrement attachée à son époux. Cet aperçu n'était rien moins qu'indifférent dans le plan de la pièce; il était même très important que la pureté des sentiments d'Alcmène et sa sensibilité vraie rachetassent et couvrissent ce qu'il y a d'involontairement déréglé dans ses actions: rien n'étaitphis propre à sauver l'inmioralité du sujet. Plante est peut-

être excusable de u'y avoirpas même songé, sur un théâtre beaucoup plus libre (pie le nôtre ; mais il faut savoir gré à 3Iolière d'eu être venu à bout, par une combinaison dont personne ne lui avait fourni l'idée , et que personne , ce me semble , n'avait encore observée.

Molière a bien d'autres avantages sur Plante. En établissant la mésintelligence d'un mauvais ménage entre Sosie et Cléantbis , il doime un résultat tout différent à l'aventure du maître et du valet , et double ainsi la situation principale en la variant. Il doime à Cléantbis un caractère particulier , celui de ces épouses qui s'imaginent avoir le droit d'être insupporl ailles , parce qu'elles sont bounêtes fenmies. Il porte bien plus lom que Plante le comique de détails qui naît de l'identité des personnages. Enfin , ne pouvant , par la nature extraordinaire du sujet, y mettre autant de vérité caractéristique et d'idées morales que dans d'autres pièces , il a semé plus que partout aillem-s les traits ingénieux , l'agrément et les jolis vers. Il a surtout tiré un grand parti du mètre et du mélange des rimes; et, par la manière dont il s'en est seni , il a justifié cette innovation , et prouvé qu'il entendait très bien ce genre de versification , que l'on croit aisé , et dont les comiaisseurs savent la difficulté, le mérite et lesetfets.

La prose, qui avait fait tomber le Festin de Pierre dans sa nouveauté, nuisit d'abord au succès de l'Avare et le retarda; mais cependant , comme cette comédie est infiniment supérieure au Festin de Pierre , son mérite remporta bientôt sur le préjugé , et l'Avare fut rais au nombre des meilleures productions de l'auteur. On a souvent demandé de nos jours s'il valait mieux écrii'e les comédies eu prose qu'en vers. Celui qui le premier a mis dans le dialogue en vers antant de naturel qu'il pourrait y en avoir en prose . a résolu la question , puisque , sans rien ôter à la vérité , il a donné un plaisir de plus; et cet homme-là, c'est Molière. S'il ne versifia î>oint VAiare, c'est (|u'il n'eu eut pas le temps : car il était obligé de s'occuper , non seulement de sa gloire particulière , mais aussi ûes intérêts de sa troupe, dont il était le père plutôt que le chef; et il fallait concilier sans cesse deux choses qui ne vont pas toujours ensemble , l'honneur elle profit.

L'Avare est une de ses pièces où il y a le plus d'intentions et d'effets comiques. Le principal caractère est bien plus fort ()ue dans Piaule , et il n'y a nulle comparaison pour l'intrigue. Le seul défaut de celle de Molière est de finir par un roman postiche . tout semblable à celui qui termine si mal l'Ecole des Femmes ; et il est reconnu que ces dénuuemenlï si»iu la partie faible de l'auteur.

'Mais , à cette faute près , quoi de mieux conçu que l'Avare? L'amour même ne le rend pas libéral, et la flatterie la mieux adaptée à un vieillard amoureux n'en peut rien arracher. Quelle leçon plus humiliante pour lui . et plus instructive pour tout le monde , ([ue le moment où il se rencontre, faisant le métier du plus vil usurier , vis-à-vis de son fils , qui fait celui d'un jeune homme à qui l'avarice de ses parents refuse l'honnête nécessaire! Tel est le faux calcul des passions : on croit épargner sur des dépenses indispensables , et l'on est contramt tôt ou tard de payer des dettes usuraires. Molière d'ailleurs n'a rien oublié pour faire détester cette malheureuse passion, la plus vile de toutes et la moins excusable. Son Avare est haï et méprisé de tout ce qui l'entoure : il est odieux à ses enfants , à ses domestiques , à ses voisins ; et l'on est forcé d'avouer que rien n'est plus juste. Rousseau fait un reproche très sérieux à jMolière de ce que le fils d'Harpagon se moque de lui quand son père lui dit : Je ie donne ma malédiction. La réponse du fils, Je n'ai que faire de vos dons, lui paraît scandaleuse. Il prétend. que c'est nous apprendre à mépriser la malédiction paternelle. Mais voyons les choses telles qu'elles sont. La malédiction paternelle est sans doute d'un gi^nd poids, lorsque, arrachée à une juste indignation, eUe tombe sur un fils coupable qui a offensé la nature et que la nature condamne. 3Iais, en vérité, le fils d'Harpagon n'a offensé personne en avouant qu'il est amoureux de Marianne , quand son père offre de la lui donner ; et s'il persiste à dire qu'il l'aimera toujours , (juand Harpagon convient que ses offres n'étaient qu'un artifice pour avoir le secret de sou fils , et ve\it exiger qu'il y renonce , sa résistance n'est-eile pas la chose du monde la plus naturelle et la plus excusable? La malédiction d'Harpagon est-elle même bien sérieuse ? Est-ee autre chose , dans cette occasion, qu'un trait d'humeur d'un vieillard jaloux et contrarié? Le lils a-l-il tort de n'y mettre pas plus d'importance que son père n'en met lui-même? La malédiction dans la bouche d'Harpagon n'est qu'une façon de parler , et Rousseau nous la présente comme un acte solennel : c'est ainsi qu'on [jarvienl à confondre tous les faits et toutes les idées.

La scène où maître Jacques le cuisinier donne le menu d'un repas à son maître, qui veut l'étrangler dès qu'il en est au rôti, et où maître Jacques le cocher s attendrit sur les jeûnes de ses chevaux ; celle où Yalère et Harpagon se parlent sans jamais s'entendre, l'un ne songeant qu'aux beaux yeux de son Elise , et l'autre ne concevant rien aux beaux yeux de sa cassette; celle qui contient rin\enlaire des effets vrainieul curieux

STECLE DE LOUIS XIV. - POESIE

qu'Harpagon veut faire prendre pour de l'argent comptant, et bien d'autres encore, sont d'un comique divertissant, dont il faut assaisonner le comique moral.

Le sujet des Femmes savantes paraissait bien susceptible de l'un et de l'autre. Il était diflicile de remplir cinq actes avec un ridicule aussi mince et aussi facile à épuiser que celui de la prétention au bel-esprit. Molière , (jui l'avait déjà attaqué dans les Précieuses, l'acheva dans les Femmes savantes. Maison fut d'abord si prévenu contre la sécheresse du sujet , et si persuadé que l'auteur avait tort de s'obstiner à en tirer une pièce en ciiui actes , que cette prévention , qui aurait dû ajouter a la surprise et à l'admiration , s'y refusa d'abord , et balança le plaisir que faisait l'ouvrage , et le succès qu'il devait avoir. L'histoire du IMisanihrope se renouvela par un autre chef-d'œuvre , et ce fut encore le temps qui fit justice. On s'aperçut de toutes les ressources que Molière avait tirées de son génie pour enrichir l'indigence de son sujet. Si , d'un côté , Philaminthe , Armande et Bélise sont entichées dupédantismeque l'hôtel deRambouillet avait introduit dans la littérature, et du platonisme de l'amour qu'on avait essayé aussi de mettre à la mode, de l'autre se présentent des contrastes multipliés sous différentes formes : la jeune Henriette, qui n'a que de l'esprit naturel et de la sensibilité ^ et qui répond si à propos à 'j'rissotin qui veut l'embrasser,

Monsieur, excusez-moi , je ne sais pas le gi-ec ; la bonne Martine , cette grosse servante , la seule de tous les domestiques que la maladie de l'esprit n'ait pas gagnée; Clitandre, homme de bonne compagnie , homme de sens et d'esprit , qui doit haïr les pédants , et qui sait s'en moquer ; enfin , et par-dessus tout , cet excellent Chrysale , ce personnage tout comique et de caractère et de langage , qui a toujours raison , mais qui n'a jamais une volonté ; qui parle d'or quand il retrace tous les ridicules de sa femme , mais (pii n'ose en parler qu'en les appliquant à sa sœur ; qui , après avoir mis la main de sa fille Henriette dans celle de Clitandre, et juré de soutenir son choix , un moment après trouve tout simple de donner cette même Henriette à Trissotin , et sa sœur Armande à l'amant d'Henriette , et qui appelle cela un accommodement. Le dernier trait de ce rôle est celui qui peint le mieux cette faiblesse de caractère , de tous les défauts le plus commun , et peut-être le plus dangereux. Quand Trissotin, trompé par la ruine supposée de Philaminte et de Chrysale , se retire brusquement, et qu'Henriette, de l'aveu même de Philam.inte , détrompée sur Trissotin , • ievien.t la récompense du généreux Clitandre;

Chrysale, qui dans toute cette affaire n'est que spectateur , et n'a rien mis du sien , prend la main de son gendre, et, lui montrant sa fille, s'écrie d'un air triomphant ,

Je le savais bien, moi, que vous l'épouseriez, et dit au notaire du ton le plus absolu ,

Allons , monsieur, suivez l'ordre que j'ai prescrit, Et faites le contrat ainsi que je l'ai dit.

Que voilà bien l'homme faible , qui se croit fort quand il n'y a personne à combattre , et qui croit avoir une volonté quand il fait celle d'autrui! Qu'il est adroit d'avoir doimé ce défaut à un mari d'ailleurs beaucoup plus sensé que sa femme, mais qui perd , faute de caractère , tout l'avantage que lui donnerait sa raison ! Sa femme est une folle ridicule : elle conunande. Il est fort raisonnable : il obéit. Voltaire a bien raison de dire à ce grand précepteur du monde :

Et tu nous aurais corrigés ,

Si l'esprit humain pouvait l'être.

En effet les hommes reconnaissent leurs défauts plus souvent et plus aisément qu'ils ne s'en corrigent : mais pourtant c'est un acheminement à se corriger; et il n'en est pas de tous les défauts comme de la failjlesse , qui ne se corrige jamais , parce qu'elle n'est que le manque de force , et qu'elle n'en est pas un abus.

Mais si Chrysale est comique quand il a tort, il ne l'est pas moins quand il a raison : son instinct tout grossier s'exprime avec une bonhomie qui fait voir que l'ignorance sans prétention vaut cent fois mieux que la science sans le bon sens. Le pauvre homme ne met-il pas tout le monde de son parti quand il se plaint si pathétiquement qu'on lui ôte sa servante , parce qu'elle ne parle pas bien français ?

Qu'importe qu'elle manque aux lois de Vaugelas, Pourvu qu'à la cuisine elle ne manque pas? .l'aime bien mieux, pour moi, qu'en épluchant ses lierbes, Elle accommode mal les noms avec les verbes , Qu'elle dise cent fois un bas et mécliant mot , Que de brûler ma viande et trop saler mon pot : Je vis de bonne soupe et non de beau langage. Vaugelas n'apprend point à bien faire un potage ; Et Malherbe et Balzac , si savants en beaux mots , En cuisine peut-être auraient été des sots.

Mes gens à la science aspirent pour vous plaire , Et tous ne font rien moins que ce qu'ils ont à faire. Raisonner est l'emploi de toute la maison , Et le raisonnement en bannit la raison. L'un me brûle mon rôt en lis;mt quelffue histoire ; L'autre rêve à des vers quand je demande à boire. Enfin je vois par eux votre exemple suivi , Et j'ai des serviteurs et ne suis point servi. IJne pauvre servante au moins m'était restée , Qui de ce mauvais air n'était poiut infectée , Et voilà ipi'OH la chasse avec un grand fracas, A cause qu'elle manque à parler Vaugelas !

Je vous le dis , ma sœur, tout ce train-là me blesse ; Car c'est comme j'ai dit, à vous que je m'adresse. Je n'aime point céans tous vos gens à latin , Et principalement ce monsieur Trissotin.

C'est lui qui dans des vers vous a tympanisées : Tous les propos qu'il tient sont des billevesées; On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé. Et je lui crois , pour moi , le timbre un peu fêlé.

Ce style-là, il faut l'avouer, est d'une fabrique qu'on n'a point retrouvée depuis Molière : cetle foule de tournures naïves confond lorsqu'on y rétlécliit. Est-il possible, par exemple, de peindre mieux l'effet que produit le pliébus et le galimatias , dans la conversation comme dans les Um'Cs , que par ce vers si heureux ?

On cherche ce qu'il dit après qu'il a parlé.

Ce pourrait être encore la devise de plus d'un belesprit de nos jours.

Molière n'a pas même négligé de distinguer les trois rôles de Savantes par différentes nuances; Philaminte , par l'humeur allière qui établit le pouvoir absolu qu'elle a sur son mari ; xVrmande, par des idées sm- l'amour follement exaltées, et par une fierté à la fois dédaigneuse et jalouse , qu'on est bien aise de voir humiliée par les railleries fines d'Henriette, et par la franchise de Clitandre ; Bélise , par la persuasion habituelle où elle est que tous les hommes sont amoureux d'elle, persuasion poussée , il est vrai , jusqu'à un excès qui passe les bornes du ridicide comique , et qui ressemble à la démence complète. Ce rôle m'a toujours paru le seul , dans les bomies pièces de Molière , qui soit réellement ce qu'on appelle chargé. Il est si'ir qu'une femme à qui l'on dit le plus sérieusement du monde. Je veux être liendu si je vous aime, et qui prend cela pour une déclaration détournée, a , comme le disait tout à l'heure le bonliomrae Chrysale, le timbre un peu fèlè.

On sait que la querelle de Trissotin et de Vadius est tracée d'après une aventure toute semblable, qui se passa chez ^lademoiselle au palais du Luxembourg. On a blâmé Molière , avec raison , de s'être servi des propres vers de l'abbé Cotln. C'est sûrement la moindre de toutes les personnalités : mais il ne faut s'en permettre aucune sur le théâtre; les conséquences en sont trop dangereuses. Il eût été si facile de construire un madrigal ou un sonnet , comme il avait fait celui d'Oronle ! Peul-èire craignait-il (jue le parterre n'allât s'y tromper encore une fois , et voulut-il , pour être sûr de son fait , donner du Cotin tout pur. Quoi qu'il en soit , ce Colin était un homme très savant, qui d'abord n'eut d'autre tort que de vouloir être orateur et poète à force de lectures, et de croire qu'il suffisait d'enlendre les anciens pour les imiter : c'est ce qui nous valut de lui de fort mauvais ouvrages.

Il eut ensuite un tort encore plus grand , qui lui valut de fort bons ridicules; ce fut d'imprimer une satire contre Despréaux , et d'intriguer à la cour contre 3Iolière; tous deux en firent une justice cruelle. Il ne faut pourtant pas croire, comme on l'a rapporté dans vingt endroits , qu'il en mourut de chagrin : si le chagrin le tua, ce fut un peu tard; il mourut à quatre-vingt-cinq ans.

SECTION V. — - Le Tartufe.

J'ai réservé le Tartufe pour la fin de ce chapitre. C'est le pas le plus hardi et le plus étonnant qu'ait jamais fait l'art de la comédie : cette pièce en est le nec plus uUrii ; en aucun temps, dans aucun pays , il n'a été aussi loin. Il ne fallait rien moins que le Tartufe pour l'emporter sur le 3lisanthrope; et pour les faire tous les deux, il fallait être iMolière. Je laisse de côté les obstacles qu'il eut à surmonter pour la représentation, et dont peut-être il n'eût jamais triomphé, s'il n'avait eu affaire à un prince tel que Louis XIV, et de plus, s'il n'avait eu le bonheur d'en être particulièrement aimé; je ne m'arrête ((u'aux difficultés du sujet. Que l'on pr«p()<;? '• nn poète comique, à un auteur de beaucoup (ïe Salent, un plan tel que celui-ci : Un homme dans la plus profonde misère vient à bout, par un extérieur de pitié, de séduire un homme honnête , bon et crédule , au point que celui-ci loge et nourrit chez lui le prétendu dévot , lui offre sa fille en mariage , et lui fait , par un acte légal , donation entière de sa fortune. Quelle en est la récompense ? Le dévot commence par vouloir corrompre la femme de son bienfaiteur, et n'en pouvant venir à bout, il se sert de l'acte de donation pour le chasser juridiquement de chez lui, et abuse d'un dépôt qui lui a été confié , pour faire arrêter et conduire en prison celui qui l'a comblé de bienfaits. — J'entends le poète se récrier : Quelle horreur ! on ne supportera jamais sur le théâtre le spectacle de tant d'atrocités, et un pareil monstre n'est pas justiciable de la comédie. Voilà sans doute ce iju'on eût dit du temps de Molière , et ce que diraient encore ceux qui ne font que des comédies; car d'aiUeurs ce sujet , tel que je viens de l'exposer, pourrait frapper les faiseurs de drames , et en le chargeant de couleurs bien noires , ils ne désespéreraient pas d'en venir à bout. Molière seul , qui n'alla pas jusqu'au drame, comme l'a dit très sérieusement le très sérieux M. Mercier, s'avance et dit : C'est Kioi qui ai imaginé ce sujet qui vous fait trembler; et (juarnlvous en verrez l'exécution, il vous fera rire, et ce sera une comédie. On ne le croirait pas, s'il ne l'eût pas fait ; car, à coup sûr , sans lui il serait encore à faire.

SIECLE DE LOUIS XIV

POESIE

Molière , qui croyait que la comédie pouvait attaquer les vices les plus odieux , pourvu qu'ils eussent un côté comique, n'eut besoin que d'une seule idée pour venir à bout du Tartufe. II est vrai qu'elle est étendue et profonde , et son ouvrage seul pouvait nous la révéler. L'bypocrisie , telle que je la veux peindre, est vile et abominable; mais elle porte un masque, et tout masque est susceptible de faire rire. Le ridicule du masque couvrira sans cesse l'odieux du personnage : je placerai l'un dans l'ombre, et l'autre en saillie; et l'un passera à la faveur de l'autre. Ce n'est pas tout : je renforcerai mes pinceaux pour couvrir de comique les scènes où je montrerai mon Tartufe; je rendrai la crédulité de la dupe encore plus risible que l'hypocrisie de l'imposteur; Orgon, U'ompé seul quand tout s'unit pour le détromper, en sera si impatientant, qu'on désirera de le voir amené à la conviction par tous les moyens possibles; et ensuite je mettrai l'innocence et la bonne foi dans un si grand danger, qu'on me pardonnera de les en tirer par un ressort aussi extraordinaire que tout le reste de mon ouvrage.

C'est l'histoire du Tartufe , et j'aurai plus d'une fois occasion de démontrer que la conception de plusieurs chefs-d'œuvre tient essentiellement à une seule idée, mais qui suppose, comme de raison, la force nécessaire pour l'exécuter. Jamais Molière n'en a déployé autant ([ue dans le Tartufe; jamais son comique ne fut plus profond dans les vues, plus vif dans les effets ; jamais il ne conçut avec plus de verve, et n'écrivit avec plus de soin. Il eut même ici un mérite particulier, celui d'une intrigue plus intéressante qu'aucune autre qu'il eût faite. C'est un spectacle touchant que toute cette famille désolée autour d'un honnête homme , près d'être si cruellement puni de son excessive bonté pour un scélérat qui le trompait; et cet intérêt n'est point i*omanes(iuement échafaudé , ni porté au-delà des bornes raisonnables de la comédie.

L'exposition vaut seule une pièce entière : c'est une espèce d'action. L'ouverture de la scène vous transporte sur-le-champ dans l'intérieur d'un ménage, où la mauvaise humeur et le babil grondeur d'une vieille femme, la contrariété des avis , et la marche du dialogue , font ressortir naturellement tous les personnages que le spectateur doit connaître sans que le poète ait l'air de les lui montrer. Le sot entêtement d'Orgon pourTartufe, les simagrées de dévotion et de zèle du faux dévot, le caractère tranquille et réservé d'Elmire, la fougue impétueuse de son fils Damis , la same philosophie de son frère Cléante , la gaieté caustique de Dorine, et la liberté familière que lui donne une longue habitude de dire son avis sur tout, la dou-

ceur timide de IMarianne; tout ce que la suite de la pièce doit développer, tout, jusqu'à l'amour de Tartufe pourElmire, est annonce dans une scène qui est à la fois une exposition , un tableau , une situation. A peine Orgon a-t-il parlé, qu'il se peint tout entier par un de ces traits qui ne sont qu'à Molière. On peut s'attendre à tout d'un homme qui, arrivant dans sa maison, répond à tout ce qu'on lui dit, par cette seule question, £< Tartufe? et s'apitoie sur lui de plus en plus , quand on lui dit que Tartufe a fort bien mangé et fort bien dormi. Cela n'est point exagéré : c'est ainsi qu'est fait ce que les Anglais appellent Vinfatuation , mot assez peu usité parmi nous, mais nécessaire pour exprimer un travers très commun. La distinction entre la vraie pitié et la fausse dévotion , si solidement établie par Cléante , est en même temps la morale de la pièce et l'apologie de l'auteur. Elle est si convaincante , que le bon Orgon n'y trouve d'autre réponse que celle qui a été et qui sera à jamais sur cette matière le refrain des imbéciles ou des fripons :

Mon frère , ce discours sent le libertinage. On sait la réplique de Cléante :

Voilà de vos pareils le discours ordinaire. Et tous deux disent ce qu'ils doivent dire.

Le jargon mystique que Tartufe mêle si plaisamment à sa déclaration, tempère par le ridicule ce que son hypocrisie et son ingratitude ont de vil et de repoussant. Il était de la plus grande importance que cette scène fût conduite de manière à préparer et à motiver celle du quatrième acte , où le grand nœud de la pièce est tranché , et Tartufe démasqué. Mais combien de ressorts devaient y concourir! D'abord, il fallait que cette déclaration, qui, dans la bouche d'un homme tel que Tartufe, et dans les circonstances du moment, doit paraître si révoltante, fût pourtant reçue de façon qu'Elmire , dans l'acte suivant, ne parût pas revenir de trop loin , quand elle est obligée , pour faire tomber le fourbe dans le piège, de risquer une démarche qui ressemble à des avances. Il fallait de plus qu'Elmire ne s'empressât pas d'accuser Tartufe , et laissât ce premier mouvement à la jeunesse bouillante de son fils. Comme l'imposteur vient à bout , à force d'adresse , d'infirmer le témoignage de Damis , et de le tourner à son avantage au point d'augmenter encore la prévention et l'aveuglement d'Orgon , si Elmire eût figuré dans cette première tentative , son mari n'eût pas même voulu l'entendre dans une seconde. Mais le poète a eu soin d'accommoder à ses fins le caractère et la conduite d'Elmire : non seulement il lui attribue une sagesse indulgente et modérée, fort éloignée de la pruderie qui s'effarouche d'une décla-

ration, et qui fait un éclat de ses refus; mais il parle plus d'une fois , dans les premiers actes , des visites et des galanteries que lui attirent ses charmes , en sorte qu'on peut lui supposer un peu de cette coquetterie assez innocente qui ne hait pas les hommages, et qui s'en amuse plus qu'elle ne s'en offense. Il ne fallait rien de moins pour ne pas rompre en visière à un personnage aussi abject et aussi dégoûtant que Tartufe parlant d'amour en style béatifique à la femme de son bienfaiteur.

Mais si la scène où Orgon est caché sous la table était difficile à amener, était-il plus aisé de l'exécuter? Ce n'était pas trop de tout l'art de Molière pour faire passer une situation si délicate et si périlleuse au théâtre. Si ce n'eût pas été la leçon la plus forte et la plus nécessaire par les circonstances, c'eût été le plus grand scandale; si le spectateur n'était pas bien convaincu de l'honnêteté d'EImire, bien indigné de la fausseté atroce de Tartufe, bien impatienté de l'imbécile crédulité d'Orgon, la situation la plus énergique où le génie de la comédie ait placé trois personnages à la fois, était trop près de l'extrême indécence pour être supportée sur la scène. Heureusement elle est si connue qu'il suffit de la rappeler; car elle est si hardie, qu'il ne serait pas possible d'analyser ici , sans blesser les bienséances , ce qui , sur le théâtre, ne s'en éloigne pas un moment, pas même lorsque Tartufe rentre dans la chambre d'EImire après avoir été visiter la galerie qui en est voisine. Qu'on se représente ce seul instant et tout ce qu'il fait envisager, et qu'on juge ce que l'auteur hasardait. On objecterait en vain que la présence d'Orgon, quoique caché , justifie tout : non, ce n'était pas assez; les murmures éclateraient , et l'on trouverait le tableau beaucoup trop licencieux , si le spectateur ne voulait pas avant tout la punition d'un monstre qu'il est impossible de confondre autrement , et si l'on n'avait pas atfaire à un homme tel qu'Orgon, qui a besoin de pouvoir dire au cinquième acte :

i)'' Je l'ai vu , dis-je , vu , de mes propres yeux vu , Ce qui s'appelle vu.

En un mot, si la scène n'avait pas été fort sérieuse sous ce rapport , elle pouvait devenir, sous tous les autres, beaucoup trop gaie.

Mais quel surcroît de comique ! et comme l'auteur enchérit sur ce qu'il semble avoir épuisé , (piand madame Femelle joue avec Orgon le même rôle que cet Orgon a joué avec tous les autres personnages de la pièce; lorsqu'elle refuse obstinément de se rendre à toutes les preuves (ju'il allègue contre Tartufe :

Juste retour, monsieur , des choses d'iei-bas!

Vous ne vouliez pas croire , et l'on ne vous croit pas.

Cette progression d'effets comiques , si imprévue et pourtant si naturelle , est le plus grand effort de l'art.

Il y en a beaucoup aussi sans doute dans la manière dont Tartufe s'y prend pour en imposer à sa dupe , quand Damis l'accuse en présence d'EImire , qui n'en disconvient pas , d'avoir voulu déshonorer Orgon. Mais ici Molière, qui savait se servir de tout, a employé très heureusement un moyen que Scarron lui avait indiqué. Jamais il ne fut mieux dans le cas de dire , Je prends mon bien oit je le trouve; car une idée perdue dans une assez mauvaise Nouvelle que personne ne lit lui a fourni une scène admirable. Voici ce qu'il a trouvé dans Scarron : Un gentilliomme rencontre dans les rues de Séville un insigne fripon nommé Montafer, qu'il avait connu à Madrid , où il avait été témoin de tous ses crimes. Il voit tout le peuple attroupé autour de ce scélérat, qui avait su, à force de grimaces, se donner dans Séville la réputation d'un saint. Il ne peut contenir son indignation , et le charge de coups en lui reprochant son impudente hypocrisie. Le peuple irrité se jette sur l'imprudent gentilhomme, et le maltraite au point de le mettre en danger de la vie , si Montafer, saisissant en habile coquin l'occasion de jouer une nouvelle scène , plus capable que tout le reste de le faire canoniser par la multitude, ne se jetait audevant des plus emportés, et ne prenait la défense de son accusateur. Il faut entendre ici Scarron : on jugera mieux l'usage que Molière a fait de ce morceau :

« Il le releva de terre où on Tavait jelé , l'embrassa et le baisa , fout plein qu'il était de sang et de boue, et fit une réprimande au peuple. Je saisie mécliant, disait-il, je suis Icpéchem"; je suis celui qui n'a jamais rien fait d'agréable aux yeux de Dieu. Pensez-vous, parce que vous me voyez vêtu en homme de bien , que je n'aie pas été foute ma vie un larron , le scandale des autres , et la perdition de moi-même ? Vous vous trom pez, mes frères : faites-moi le but de vos injures et de vos pierres, et tirez sur moi vos épées. Après avoir dit ces paroles avec une fausse douceur, il s'alla jeter, avec un zèle encore plus faux , aux pieds de son ennemi: et les lui baisant, il lui demanda pardon. »

Voilà précisément les actions et le langage de Tartufe lorsqu'il défend Darais contre la colère de son père , et qu'il se met à genoux en s'accusant lui-même et se dévouant à tous les châtiments possibles. On ne peut nier que Molière ne doive à Scarron cette idée si ingénieuse , de faire de l'aveu d'une conscience coupable un acte d'humilité chrétienne. Mais d'abord la situation est bien plus forte dans Tartufe, parce que l'accusation est bien

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE

im

plus importante et plus directe : et quelle comparaison de la prose qu'on vient de lire à des vers tels que ceux-ci !

Oui , mon frère , je suis un méchant , un coupable , Un malheureux pécheur tout plein d'iniquité , Le plus grand scélérat qui jamais ait été. Cliaque instant de ma vie est chargé de souillures ; Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures , Et je vois que le ciel , pour ma punition , Me veut mortifier en cette occasion.

De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, .le n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. Croyez ce qu'on vous dit ; armez votre couroux , Et comme un criminel chassez-moi de chez > ous : Je ne saurais avoir tant de honte en partage , Que je n'en aie encor mérité davantage.

Ah! laissez-le parler : vous l'accusez à tort,

Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.

Potn-quoi sur un tel fait m'êlre si favorable ?

Savcz-vous , après tout , de quoi je suis capable ?

Vous fiez-vous , mon frère , à mon extérieur ?

Et pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur?

JV'on , non , vous vous laissez h'omper à l'apparence ,

Etje ne suis rien moins, hélas! que ce qu'on pense.

ïont le monde me prend pour mi homme de bien ;

Mais la vérité pm-e est que je ne vaux rien. Ce caractère de Tartufe est d'ime profondeur effrayante. Il ne se dément pas un moment; il n'est jamais déconcerté; il prend ici Orgon par son faible , et se tire du plus grand embarras par le seul moyen qui puisse lui réussir. Un bonnête bomrae faussement accusé ne tiendrait jamais ce langage. Mais aussi Orgon n'est pas un homme qui connaisse le langage de la vertu et de la probité : celui de la raison, dans la bouche de Cléanle , lui a paru du libertinage; et celui de l'impostme , dans la bouche de Tartufe , lui parait le sublime de la dévotion.

Remarquons encore que Tartufe , tout amoureux qu'il est d'Èlmire , est en garde contre elle autant qu'il peut l'être. Il commence par la soupçonner d'un intérêt très vraisemblable, celui qu'elle peut avoir à le détourner du mariage qu'on lui propose avec la fille d'Orgon, Les premiers mots qu'il lui dit sont d'un homme toujours de sang -froid, et qu'il n'est pas aisé de tromper.

Ce langage à comprendre est assez difficile , Madame , et vous parliez tantôt d'un autre style.

Enfin, malgré toutes les douceurs que lui prodigue Elmire , il ne prend aucune confiance en ses discours , et il veut d'abord , pour être en pleine sûreté , la mettre dans sa dépendance. Il de^ie tout, excepté ce qu'il ne peut absolument deviner; et quand il se trouve surpris par Orgon, il pourrait dire ce vers d'une ancienne comédie :

J'avais réponse à tout , hormis à Qui va là?

La dernière observation que je ferai sur ce rôle , c'est que l'auteur ne lui a donné ni confident ni monologue; il ne montre ses vices qu'en action.

C'est qu'en effet l'hypocrite ne s'ouvre jamais à personne; il ment toujours à tout le monde , excepté à sa conscience et à Dieu, supposé qu'un hypocrite achevé ait une conscience et qu'il croie un Dieu; ce qui n'est nullement ^Taisemblal)le. S'il peut y avoir de véritables athées , ce sont surtout les hypocrites.

Le seul reproche qu'on ait fait à cette inimitable production , c'est un dénouement amené par un ressort étranger à la pièce ; mais je ne sais si cette prétendue faute en est réellement une. Tartufe est si coupable, qu'il ne suffisait pas, ce me semble, qu'il fut démas([ué : il fallait qu'il fût puni; et il ne pouvait pas l'être par les lois , encore moins par la société. Un hypocrite brave tout en se réfugiant chez ses pareils , et en attestant Dieu et la religion. Et n'était-ce pas donner un exemple instructif, et faire au moins du pouvoir absolu un usage honorable , que de l'employer à la punition d'un si abominable homme, et de montrer que le méchant peut quelquefois se perdre par sa propre méchanceté , et tomber dans le piège qu'il tendait aux autres? Je conviens que ce dénouement n'est pas confomie aux règles ordinaires ; mais dans un ouvrage où le talent de Molière lui avait appris à agrandir la sphère de la comédie, Vart pouvait lui apprendre aussi à franchir ïps limites de l'art; et si dans ce dénouement il a le plaisir de satisfaire sa reconnaissance pour Louis XIV, il y trouve un moyen de satisfaire en même temps l'indignation du spectateur.

Molière est surtout l'auteur des hommes mûrs et des vieillards : leur expérience se rencontre avec ses observations, et leur mémoire avec son génie. Il observait beaucoup : il y était porté par son caractère, et c'est sans doute le premier secret de son art; mais il faudrait avoir ses yeux pour observer comme lui. Il était habituellement mélancolique, cet homme qui a écrit si gaiement. Ceux dont il saisissait les travers et les faiblesses étaient souvent bien plus heureux que lui : j'en excepterais les jaloux, s'il ne lavait pas été lui-même.

MoUère jaloux ! lui qui s'est tant moqué de la jalousie ! Et ! oui , comme les médecins qui recommandent la sobriété , et qui ont des indigestions ; comme les hommes sensibles qui prêchent l'mdifférence. Chapelle prêchait aussi Molière , et lui reprochait sa jalo'isie: f^ous n'avez donc pas aimé, lui dit l'homme infortuné qui aimait. Il aima sa femme toute sa vie , et toute sa \ie elle fit son malheur. Il est vrai que, lorsqu'il fut mort, elle parvint à lui obtenir la sépulture; elle demandait même pour lui des autels. Cela fait souvenir des Romains , qui mettaient leurs empereurs au rang des dieux quand ils les avaient égorgés.

Il fit plus de trente pièces de théâtre en moins de quinze ans , et pas une ne ressemble à l'autre. Il était cependant à la fois auteur , acteur , et directeur de comédie. On lui a reproché de trop négliger la langue, et on a eu raL«;on. Il aurait sùment épuré sa diction . s"il avait eu plus de loisii-, et si sa laborieuse carrière u"eiit pas été bornée à cùiquante-cinq ans.

Il était d'un caractère doux, et de mœurs pures : on raconte de lui des traits de bonté. Il était adoré de ses camarades, quoiqu'il leur fit du bien; et il mourut prestjue sur le théâtre . pour n'avoir pas voulu leur faire perdre le profit d'une représentation. Il écoutait volontiers les ans, quoique probablement il ne fit pas grand cas de ceux de sa servante. Il encourageait les talents naissants. Le grand Racine , alors à son aurore lui lut une tragédie : Molière ne la trouva pas boime , et elle ne l'était pas : mais il exhoita l'auteur à en faii-e une autre , et lui fit un présent. C'était mieux voir que Corneille , qui exborta Racine à faire des comédies et à quitter la tragédie.

MoUère n'était point envieux : quelques giands hommes l'ont été. Ce fut son suffrage qui contribua, autant que celui de Louis XiV. à ramener le public aux Plaideurs . qui étaient tombés. Il était alors brouillé avec Racine : ce niuiuent dut être bien doux à Mohère.

On s'occupait, quelque temps avant sa murt . à lui faire quitter l'état de comédien . pour le faii-e entrer à l'Académie Française. Cette compagnie , qui n"a jamais éloigné volontairemejit aucun lalent supérieur, a du moms adopté Muhère, dès qu'elle l'a pu. par l'hommage le plus éclatant. EUe lui a décerné un éloge pubUc, et a placé sou buste chez elle, avec cette inscription également lionorable pour nous et pour lui :

Rieii lie manque à sa gloire ; il manquait à la nôtre.

CHAPITRE VII. — Drs Comique.'i d'un ordre inférieur , dans le siècle de Louis Xir.

SECTION PREMIÈRE. — QuinauU, Brueys et Palaprat . Baron, Campislron, Boursault.

Le premier qui. profitant des leçons de 3Iolière. quitta le romanesque et le bouffuu pour une intrigue raisonnable et la conversation des honnêtes gens, fut le jeune Quinaiilt, qui donna sa Mère coquette, en i66j, sous le titre des aimants brouilles. Elle s'est toujours soutenue au théâtre , et fait voir que Quinault avait plus d'un talent: elle est bien conduite ; le^ caractères et la versification sont d'une louche naturelle, mais un peu

faible. On y voit un marquis ridicule , avantageux et poltron , sur lequel Regnard parait avoir modelé celui du Joueur , particulièrement dans la scène où le marquis refuse de se battre. Il y a des détails agréables et ingénieux . et de bomies plaisanteries : telle est celle d'un valet fripon à qui Ton donne un diamant pour déposer que le mari de la mère coquette est mort aux Indes , quoiqu'il n'en soit rien. Il doute un peu du diamant : il demande s'il est bon; on le lui garantit.

Eiilin /Jit-il, s'il n'est pas bon . le défunt n'est pas mort.

Les deux jeunes amanls, Isabelle et Acante , sont un peu brouillés par de faux rapports de valets que la mère coquette a gagnés. Cependant Isabelle voudrait s'éclaircir davantage : elle écrit pour Acante ce billet qui est très joli :

Je voudrais vous parler , et nous voir senis tous deux. Je ne conçois pas bien pourquoi je le désire :

Je ne sais ce que je vous veux ;

Mais n'auriez-vous rien à me dire?

Brueys et Palaprat . nés tous deux dans le midi de la France , et qui avaient la vivacité d'esprit et la gaieté qui cai-actérisent les habitants de ces belles pro^^nces, réunis tous deux par la conformité d'humeur et de goût, et qui mirent en commun leur travail et leur talent , sans que cette association délicate ait jamais produit entre eux de jalousie , nous ont laissé deux pièces d'un comique naturel et gai. Je ne parle pas du Muet, dont le fond est imité de l'Eunuque de Térence : il y a des situations que le jeu du théâtre fait valoir, mais la conduite est défectueuse. La pièce , qui a cinq actes . pourrait finir au troisième. Il y a un rôle de père dune crédulité outrée, et la scène du ^alet déguisé en médecin est une charge trop forte. Je veux pai-ler d'abord de-V Avocat patelin , remarquable par son ancienneté origmaire , puisqu'il est du temps de Charles VII , et qui n'a rien perdu de sa naïveté quand on l'a rajeuni dans la langue du siècle de Louis XIV. C'est un monmnent curieux de la gaieté de notre ancien théâtre, et en même temps de sa lil)erté; car il parait certain que ce fut un personnage réel que ce Patelin joué sur les tréteaux du quinzième siècle. Brueys et Palaprat l'ont fort emljelli; mais les scènes principales et plusieurs des meilleures plaisanteries se trouvent dans le vieux français de la farce de Pierre Patelin . imprimée en ^6J6 , sur un manuscrit de l'an ] 4<30 sous ce titre -.Des tromperies funestes et suhtilitès de maitre Pierre Patelin, avocat. Pasquier en parle dans ses Recherches avec des éloges exa-rérés. qui font voir que l'on ne connaissait encore rien de mieux. .^lais le témoignage des auteurs qui ont travaillé sur les anti- (juilés françaises, et les traduciions que l'on fît de

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

Wo

Celle pièce en plusieurs langues , prouvenl qu'elle eut de lout temps un très grand succès, parce qu'en effet le naturel a le même droit sur les hommes dans tous les temps , et qu'il y en a beaucoup dans cet ouvrage. Sans doute le procès de M. Guillaume contre un berger qui lui a volé des moutons , et les ruses de Patelin pour lui escroquer six aunes de drap , sont un fond bien mince et qui est proprement d'un comiciue populaire : le juge Bartholin, qui prend une tèlede veaupour une tête d'homme , est de la même force qu'Arlequin qui mange des chandelles et des boites. Mais Patelin et sa femme, M. Guillaume et Agnelet, sont des personnages pris dans la nature, et le dialogue est de la plus grande vérité. Il est plein de traits naïfs et plaisants, qu'on a retenus et qui sont passés en proverbes. On rira toujours de la scène où le marchand drapier confond sans cesse son drap et ses moutons; et celle où Patelin, à force de patelinage (car son nom est devenu celui d'un caractère), vient à bout d'attraper une pièce de drap, sans la payer, à un vieux marchand avare et retors, est menée avec toute l'adresse possible. Il y a bien loin du moment où le rusé fripon aborde M. Guillaume , dont il n'est pas même connu , à celui où il emporte le drap ; et pourtant il fait si l)ien , que la vraisemblance est conservée , et qu'on voit que le marchand doit être dupe.

Le Grondeur doit être mis fort au-dessus de l'Avocat patelin: il est vrai que le troisième acte, qui est tout entier du genre de la farce , ne vaut pas , à beaucoup près , celle de Patelin ; mais les deux premiers sont bien faits , et il y a ici un caractère parfaitement dessiné , soutenu d'un bout à l'autre et toujours en situation , celui de M. Grichard. La pièce fut mal reçue dans sa nouveauté ; mais le temps en a décidé le succès , et on la regarde aujourd'hui comme une de nos petites pièces qui a le plus de mérite et d'agrément.

Il y a si long-temps que le Jaloux désabusé de Campistron n'a été joué , qu'on ignore communément que cette comédie , fort supérieure à toutes les tragédies du même auteur , est en effet son meilleur ouvrage. L'intrigue en est bien conçue. Le principal caractère, celui d'un mari jaloux qui ne veut pas le paraître , est comique , et a fourni à La Chaussée le Durval du Préjugé à la mode , et des scènes entières évidemment calquées sur celles de Campistron. Le rôle de Célie , femme du jaloux, est original et intéressant. Elle n'a consenti qu'à regret à feindre une coquetterie qui n'est ni dans ses principes ni dans son caractère , et unûpiement pour déterminer son époux à marier sa sœur Julie à un honnête honmre qui l'aime et qui en est aimé. Dorante (c'est le nom du mari ) Tome 1".

s'oppose à cette union par des vues d'intérêt , et Célie, sous le prétexte de recevoir chez elle les jeinies gens qui courtisent cette jeune personne , est l'objet de mille cajoleries concertées qui désespèrent Dorante, dont elle connaît le faible, et lui arrachent enfin son consentement au mariage. Le dénouement est amené d'une manière très satisfaisante , et par un aveu de Célie , qui met dans tout son jour la sensibilité de son cœur, sa tendresse pour son mari dont elle n'a pu soutenir l'affliction , et la pureté des motifs qui la faisaient agir. La pièce est écrite de manière à faire voir que Campistron, qui n'a jamais pu s'élever jusqu'au style tragique , pouvait plus aisément s'approcher de la facilité élégante qui convient à la comédie noble. J'ai vu représenter cette pièce avec succès , il y a vingt-cinq ans , et je ne sais pourquoi elle a disparu du théâtre , comme d'autres que l'on néglige de reprendre pour en jouer qui ne les valent pas.

Baron , ou plutôt , à ce que l'on croit , le père La Rue sous son nom , transporta sur la scène française la meilleure pièce de Térence, l'Andrienne. Il a fidèlement suivi l'original latin dans l'intrigue, qui a de l'intérêt, mais nullement dans la diction, dont il est bien éloigné d'avoir la pureté, la grâce, et la finesse. Le dénouement est comme celui de presque toutes les comédies de Térence, une reconnaissance de roman, mais cependant mieux amenée que celle de l'Eunuque du même auteur, que Brueys a conservée dans le Muet. On dispute aussi à Baron l'Homme à bonnes fortunes, mais avec moins de vraisemblance. Cette pièce , fort médiocre , ne demandait aucune connaissance des anciens, et Baron pouvait être l'original de Moncade, fat assez commun, que, quelques femmes ont gâté, et qu'un valet copie à sa manière. La prose en est très négligée. C'est une de ces pièces dont le jeu des acteurs fait le principal mérite , que l'on va voir quelquefois, et qu'on ne lit point. On a voulu remettre, il y a quelque temps, la Coquette, du même auteur, très mauvais ouvrage qui n'a eu aucun succès.

On doit savoir d'autant plus de gré à Boursault de ce qu'il a eu de talent, qu'il le devait tout entier à la nature. Il n'avait fait dans sa jeunesse aucune espèce d'études , et né en Bourgogne il ne parlait encore à treize ans que le patois de sa province. Arrivé dans la capitale , il sentit ce qui lui manquait, et s'appliqua sérieusement à s'instruire au moins dans la langue française. Il y réussit assez pour devenir un homme de bonne compagnie , et ses agréments le firent rechercher à la cour. On lui offrit une place qui peuvait séduire

CM

COURS DK LHTÉRATLKE.

l'ambition, celle de sons-prccepteuv du Dauphin. Il fut as^ez sage et assez modeste pour la refuser, parce qu'il ne savait pas le laîin, et par-là il se sauva d'un écueil où tant d'autres écliouent , celui de paraître au-dessous de sa place. Thomas Corneille, qui était de ses amis, voulut l'engager à briguer une place à l'académie française, l'assurant , non sans vraisemblance , que ses succès au théâtre , et l'estime générale dont il jouissait , lui ouvriraient toutes le^portes. Boursault eut encore la modestie de s'y refuser. Son ami eut beau lui dire qu'il n'était pas nécessaire desavoir le latin, et qu'il suffisait d'avoir fait preuve qu'il savait écrire en français; Boursault répondit qu'il était trop ignorant po m- entrer dans une compagnie où il y avait tant d'hommes des ))lus instruits de la nation. Un écrivain qui se faisait une justice si exacte sur le mérite qui lui manquait , et qu'on peut acquérir, est bien digne qu'on la lui rende pour le mérite qu'il eut , et qu'on n'acquiert pas. Il avait beaucoup d'esprit, du talent naturel; et ce qui doit encore recommander davantage sa mémoire aux gens de lettres, peu d'hommes leur ont fait plus d'honneur par la noblesse des sentiments et des procédés. On sait que Boileau l'avait attaqué dans ses premières satires , dont il a depuis retranché son nom. Il lui savait mauvais gré de s'être brouillé avec Molière, et c'est en effet le seul tort que Boursault ait eu. Boileau était excusable de prendre la querelle de son ami; mais Boursault vengea la sienne propre bien noblement. Boileau , qui n'avait pas encore fait la fortune que ses talents lui valurent depuis, s'étanl trouvé aux eaux de Bourbon , malade et sans argent , Boursault , qui se rencontra par hasard dans le même endroit, le sut, et courut lui offrir sa bourse de si bonne grâce, qu'il le força de l'accepter. Ce fut l'épocpie d'une réconciliation sincère, et d'une amitié qui dura autant que leur vie. Il ne faut pas i»arier de ses tragédies , qui sont entièrement oubliées , et qui doivent l'être , quoi- (jue son Germanicus ait .eu d'abord un si grand succès, que Corneille l'égalait aux tragédies de Bacine. Ce jugement , encore plus étrange que le succès, puisqu'un homme de l'art doit s'y connaître mieux que les autres, ne servit qu'à offenser Racine, et ne sauva pas Germanicus de l'oubli. Mais Boursault fut plus heureux dans la comédie. Ce n'est pas que ses pièces soient régulières, il s'en faut de beaucoup; ce ne sont pas même de véritables drames, puisqu'il n'y a ni p'aii ni action : ce sont des scènes détacliées qui en font tout le mérite , et ce mérite a sufli pour les faire vivre. Dans ce genre de pièces qu'on appelle improprement i'pif,o(iUines, et qui si-taien'

mieux nommées pièces à cpisodcs , le Mercure ya/aut était un des sujets les mieux choisis: aucun autre ne pouvait lui fournir un plus grand nombre d'originaux faits pour un cadre comique. Tous cependant ne sont pas également heureux : on en a successivement retranché plusieurs , entre autres, la scène du voleur de la gabelle, qui avait quelque chose de trop patibulaire. Elle n'est pas mal faite; mais il ne faut pas mettre sm- le théâtre un homme qui peut en sortant être mené au gibet. On a supprimé aussi quelques scènes un peu froides; par exemple, celle qui roule sur une housse de lit dont une femme a fait une robe , et plusieurs autres scènes qui ne valent pas mieux; mais il ne fallait pas en retranclier une fort jolie, celle où M. Michaut vient demander qu'o» l'anoblisse dans le Mercure. Ces suppressions ont réduit la pièce à quatre actes , de cinq qu'elle avait. Elle fit en naissant une fortime prodigieuse. On assure dans les Recherches sur les théâtres de France, de Beauchamps, qu'elle fut jouée quatrevingts fois. Si le fait est vrai , ce nombre extraordinaire de représentations ne lui a pas porté malheur, comme à Timocrate , qui n'a jamais reparu ; au contraire, il est peu de pièces qu'on joue aussi souvent que \e Mercure (jalant. Il e-i vrai que le talent rare de l'acteur qui la jouait à lui seul presque tout entière, a pu contribuer à cette grande vogue ; mais on ne peut disconvenir qu'il n'y ait beaucoup de scènes d'une exécntion parfaite , pi, isamnieut inventées, et remplies de vers heureux. Ce qui le prouve c'est qu'ils sont dans la iiiémoire de tons ceux qui fréquentent le spectacle.

Boniface Chrétien, Larissole, les deux Procureuiset l'abbé Beaugénie, sont excellents dans leur genre. L'invention des biîh ts d'enterrement, qui sont la ressource d'un malheureux libraire qu'mi livre in-folio a mis à l'hôyit<il ; l'idée singulière de mettre dans la bouche d'un soldat ivre la critique des irrégularités de notre langue , et de faire de cette critique de grammaire un dialogue très comique; l'imporlance que l'abbé Beaugénie met à son énigme, la satisfaction qu'il en a et l'analyse savante qu'il en iait; la querelle de raaitre Sangsue et de maître Brigandeau , la supériorité (jue l'un alfecte sur l'autre; tout cela est très divertissant : et surtout la scène des p ocureurs est si exactement conforme au slyle du palais , et d'une tournure de vers si aisée , si naturelle et si adapléeau vrai ton de laco:nédie, que j'oserai dire (sous ce rapport seul) qu'elle rappelle la versification de Molière. Elle est si connue, que je n'en citerai qu'un seul exemple, uniquement pour sour mettre mon opinion au jugement des connaisseurs.

SIËGLE DE LOlilS KIV. - POÉSIE.

nil

Ab tnoistle juin dernier, un iiiénioire ilc frais Pensa dans nn cacliol le faire nieltre au (Vais, Tu l'avais fait niouter à sept cent trente livres , Et ton papier volant, tel que tu le délivres , Étant vu de Messieurs , trois des plus apparents Firent monter le tout à ti'ente-quatre francs; Encore dirent-ils que, dans cette occurrence. Ils te passaient cent sous contre leur conscience.

Cela est très gai ; mais ce qui l'est un peu moins , c'est que des faits très attestés aient prouvé que ce n'est pas une plaisanterie.

Le sort (ÏÉsoj)e à la ville fut aussi très brillant ; il eut quarante-trois représentations : mais il ne s'est I>as soutenu depuis, tant ce premier éclat d'une nouveauté est souvent un présage trompeur. Le style est bien inférieur à celui du Mercure galant, et la médiocrité des fables que débite Esope est d'autant plus sensible , que la plupart avaient déjà été traitées par La Fontaine. On serait tenté d'en faire un reproche grave à l'auteur, si luimême ne s'en était accusé avec cette franchise modeste et courageuse dont j'ai déjà cité plus d'un témoignage. Voici comme il s'exprime dans sa préface.

« Ce qui m'a paru le plus dangereux dans cette entreprise , c'a été d'oser mettre des fables en vers après l'illustre M. de La Fontaine , qui m'a devancé dans cette route, et que je ne prétends suivre que de très loin. Il ne faut que comparer les siennes avec celles que j'ai faites , pour voir que c'est lui qui est le maître. Les soins inutiles que j'ai pris de l'imiter m'ont appris qu'il est inimitable; et c'est beaucoup pour moi que la gloire d'avoir été souffert où i! a été admiré. »

Boursault , qui s'était bien trouvé des pièces à tiroir, et qui apparemment se sentait plus fait pour les détails que pour l'invention et l'ensemble , voulut mettre encore une fois Esope sur la scène , et ne mit pas dans cette nouvelle pièce plus d'intrigue et de plan que dans l'autre. C'est un défaut fFantant plus blâmable , que rien ne l'empêchait de placer son Ésope dans un cadre dramatique , et de lui conserver son costume de philosophe et de fabuliste. Ésope à la cour ne fut représenté qu'après la mort de l'auteur : il fut d'abord médiocrement goûté ; mais à toutes les reprises il eut beaucoup de succès , et il est resté au théâtre. Cepeudaiit la critique , même en mettant de côté le vice du genre, peut y trouver des défauts très marqués : le plus grand est d'avoir fait Esope amoureux et aimé, deux choses incompatibles, l'une avec sa sagesse, l'antre avec sa figure. IMais à cet amour près, son caractère est aussi noble que son esprit est sensé; et la pièce offi-e tour à tour des scènes touchantes et des scènes comiques , toutes également morales et instructives. On sait que ïe re- . peiitir de Rodope , qui a méconnu sa mère un moment, a toujours fait verser des larmes .- l'au-

teur a touché un des endroits du cœur humain les plus seiisi])les. Il a retrouvé son comique du Mercure (jalant dans le personnage du financier, M. Griffet, et dans la manière dont il explique ce que c'est que le tour du bâton. Enfin, le dénouement est heureux : il l'a tiré d'une fable de La Fontaine, intitulée Le Bercjer et le Roi, et l'usage qu'il en a fait est intéressant et théâtral. Je citerai encore une scène d'un ton très noble et d'une intention très morale, celle où un officier veut engager Esope à le servir de son crédit pour supplanter un conclurent. C'est là que se trouve ce mot si ingénieux qu'il adresse à cet officier, qui, très piqué de ce qu'Esope, en parlant de lui, s'est servi du nom de soldat , lui dit avec hauteur ,

Je ne suis point soldat , et nul ne m'a vu l'être ; Je suis bon colonel , et qui sers bien l'état. Monsieur le colonel , qui n'êtes point soldat ,

répond Esope. li y a peu de reparties aussi heureuses. Si l'on n'était convaincu pai- des exemples très récents que des gens qui impriment journellement ne savent pas même de quels auteurs a parlé Boileau dans l'^rt poétique, on ne concevrait pas que dans une feuille périodique on ait attribué tout à l'iieure à un avocat de nos jours, comme une chose toute nouvelle, un trait si frappant d'une pièce aussi connue que V Ésope à la cour, de Boursault.

Je ne dois pas omettre ici une anecdote digne d'attention. Quand cet ouvrage fut représenté en 1 70 1 , on fit supprimer au théâtre quelques endroits du rôle de Crésus et de celui d'Esope, comme troj^/tarrfis. Il faut croire qu'ils le parurent moins à l'impression : les voici. Crésus dit, à propos des hommages et des louanges ((u'on lut prodigue :

Je m'aperçois on du moins je soupronno Qu'on encense la place autant £[ne la personne , Que c'est an (liadémo un tribut que l'on rend , Et que le roi qui règne est toujom-s le plus grand.

A la place des deux derniers vers , dont le second est fort boiï, et dit ce qu'il doit dire, on en mit deux dont le second est fort mauvais :

Qu'on me rend des honneurs qui ne sont pas pour moi. Et que le trôve enfin l'emporte stir le roi.

Le ti'ône qui l'emporte sur le roi est un plat galimatias. Mais comme on avait beaucoup loué Louis XIV, on ne voulait pas qu'il entendît que le roi qui règne est toujours le plus grand. On ne voulut pas non plus qu'Esope récitât devant lui les. vers suivants , adressés à Crésus :

Par des soins prévenants , votre ame bienfaisante En répand sur un seul de quoi suffire à trente : Et ce qu'un seul obtient, répandu sur chacun , Vous feriez trente heureux , et vous n'en faites qu'un. Si Louis XrV avait été instruit dé celle sup-

iUS

COURS bE LITTERAIURE.

pression , par qui se serait*il cm offensé , ou par le poète , qui répétait après tant d'autres ces vieilles et utiles vérités, ou par ceux qui en faisaient évidemment à leur souverain une application si maligne?

SECTION II. — Reguard.

Ce ne fut (ju'en -1 696 , vingt-trois ans après la mort de Molière, que la bonne comédie parut enfin renaître avec tout son éclat , dans une pièce de caractère et en cinq actes. Le Joueur annonça , non pas lout-à-fait un rival, mais du moins un digne successeur de Molière : Regnard eut cette gloire , et la soutint. Il avait alors près de quarante ans, et la vie qu'il avait menée jusque-là, son goût pour le plaisir, le jeu et les voyages, semblaient promettre si peu ce qu'il est devenu , que quelques détails sur sa personne et ses aventures , d'ailleurs curieux par eux-mêmes , ne feront que répandre plus d'intérêt sur la notice de ses ouvrages drainati(jues.

Regnard , célèbre par ses comédies , aurait pu l'être par ses seuls voyages : c'était chez lui un goût dominant , qui ne fut pas toujours heureux , mais qui était si vif, qu'étant parti pour voir la Flandre et la Hollande , il alla , en se laissant toujours entraîner à sa passion , d'abord jusqu'à Hambourg, de Hambourg en Danemarck, en Suède, et de Suède jusqu'en Laponie. Un simple motif de complaisance pour le roi de Suède , qui le pressa de visiter la Laponie , ou plutôt sa curiosité naturelle, le conduisit jusque près du pôle, précisément au même endroit où des savants ont élé de nos jours vérifier des calculs mathématiques, et déterminer la figure de la terre. Il fut accompagné dans ce voyage par deux gentilshommes français qui avaient voyagé en Asie , nommés, l'nn Fercourt , et l'autre Corberon. Arrivés à Tornéo , qui est la dernière ville du globe du côté du nord , ils s'embarquèrent sur le lac du même nom y qu'ils remontèrent l'espace de huit lieues , arrivèrent jusqu'au pied d'une montagne qu'ils nommèrent Métavara, et gravirent avec peine jusqu'au sommet, d'où ils découvrirent la mer Glaciale. Là ils gravèrent sur un rocher une inscription en vers latins , qui ne seraient pas indigues du siècle d'Auguste :

Gallia nos genuit, vidilnos Jfrica, Gangem Hausimus, Europamqtie oculis lustravimus omnem. Cas-il/iis et variis aclî terrdque marique, Sistivius hic tandem , nobis ubi défait orbis.

On peut les traduire ainsi :

Nés Français, éprouvés par cent périls divers; Le Ganse nous a vus monter jusqu'à ses sources ,

L'Afrique affronter ses dés<;rt8 , L'EOrope parcourir ses cliiiia<s «ri sfs iupiTS :

Voici le terme de nos courses , Et nous nous arrêtons où finit l'univers.

C'étaient les compagnons de Regnard qui avaient été sur les bords du Gange; pour lui, il ne connaissait l'Afrique et la Grèce que par le malheur d'y avoir été esclave. L'amour fut la cause de cette disgrâce. A son second voyage d'Italie, Regnard rencontra à Bologne une dame provençale , qu'il appelle Elvire , et dont il nomme le mari Deprade. Il conçut pour elle une passion très vive; et comme elle était sur le point de revenir en France , il s'embarqua avec elle et sou mari , à Givita- Yecchia , sur une frégate anglaise qui faisait route pour Toulon. La frégate fut prise par deux corsaires algériens, et tout l'équipage mis aux fers et conduit à Alger pour y être vendu, Regnard fut évalué , on ne conçoit pas trop pouiquoi, beaucoup plus cher que sa maîtresse; ce qui pourrait faire naître des idées peu avantageuses sur la beauté qu'il avait choisie, quoiqu'il la représente partout comme une créature charmante. Leur patron s'appelait Achmet Talem. Il s'aperçut que son captif s'entendait en bonne chère : il le fit cuisinier. Ainsi, bien en prit à Regnard d'avoir été en France un gourmand de profession, A l'égard d'Elvire, on ne nous dit pas ce que Talem en fit , et c'est apparemment par discrétion. Au bout de quelque temps, Achmet eut affaire à Constanlinople : il y mena ses deux esclaves , dont il rendit la captivité très rigoureuse , jusqu'à ce que la famille de Regnard lui fit toucher une somme de douze mille livres , qui servit à payer sa rançon , celle de son valet de chambre et de la Provençale. Ils revinrent à Marseille , et de Marseille à Paris. Pour comble de bonheur , ils apprirent la mort de Deprade , qui était demeuré à Alger, chez un patron. Rien ne s'opposait plus à leur union, et ils croyaient, après tant de traverses , toucher au moment le plus heureux de leur vie , lorsque Deprade, que l'on croyait mort, reparut tout-à-coup avec deux religieux mathurins qui l'avaient racheté. Cette dernière révolution renversa toutes les espérances de Regnard , qui , pour se distraire de ses chagrins , se remit à voyager. Ce fut alors qu'il tourna vers le nord après avoir vu le midi , et que de la Hollande il passa jusqu'à Tornéo.

Il s'amusa depuis à eml)ellir toute cette aventure d'un vernis romanesque, et il en composa une nouvelle intitulée la Provençale. Toutes les règles du roman y sont scrupuleusement observées. Comme il est le héros de son ouvrage , il commence par faire son portrait sous le nom de Zelviis ; et, soit à titre de romancier, soit à titre de poète, soit par la réunion de ces deux qualités, il

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POESIE

se dispense absolument de la modestie. Voici comme il se peint :

« Zelmis est un cavalier qai plaît d'abord; c'est assez de le voir une fois pour le remarquer : et sa bonne mine est si acanlagevse , qu'il ne faut pas chercher avec soin des endroits dans sa personne pour le trouver airnable; il faut seulement se défendre de le trop aimer. »

Passe pour l'éloge , puisqu'il faut qu'un héros de roman soit accompli; mais sa bonne mine, qui est si avantageuse , et les endroits de sa personne ne sont pas une prose digne des vers du Légataire et du Joueur. Tout le reste est écrit de ce style. D'ailleurs, tout y est monté au tonde l'héroïsme. Elvire a bien plutôt la dignité romaine que la vivacité provençale : elle en impose d'un coup d'oeil à Mustapha , le chef des pirates , qui a pour elle tout le respect que des corsaires africains ont toujours pour de jeunes captives. Le roi d'Alger (quoiqu'il n'y ait point de roi à Alger) se trouve au port, à la descente des captifs, et ne manque pas de devenir tout d'un coup éperdument amoureux d'Elvire. Il la mène dans son harem , où ses rivales la voient entrer et frémissent de jalousie. Toujours fidèle à son amant, elle se Refuse à toutes les instances du roi , cpii , de son côté, ne brûle pour elle que de l'amour le plus pur et le plus respectueux , tel qu'il est ordhiairement dans le climat d'Afrique. Elle parvient même à vou- son amant, qui exerce dans Alger la profession de peintre , avec la permission de son patron. Ils concertent tous deux les moyens de s'enfuir, et ils en viennent à bout; mais par malheur ils sont rencontrés sur mer par un brigantin d'Alger qui les ramène. Baba Hassan (c'est le nom du roi d'Alger) ne se fâche point du tout de la fuite de la belle captive ; il finit même par lui rendre la liberté , conmie il convient à un amant généreux. Elle retrouve le beau Zelmis , dont la vie et la fidélité ont aussi couru les plus grands dangers. Deux ou trois favorites de son maître sont devenues folles de l'esclave : il fait la plus belle défense; mais pourtant, surpris avec une d'elles dans un rendez-vous très innocent , il se voit sur le point d'être empalé , suivant la loi mahométane , lorsque le consul de France interpose son crédit , et le délivre du pal et de l'esclavage.

Tel est le roman qu'a brodé Regnard sur sa captivité d'Alger, et qui n'est pas plus mauvais que beaucoup d'autres. S'il avait écrit ainsi tous ses voyages , ils ne seraient pas fort curieux. Ceux de Flandre, de Hollande, d'Allemagne , (Je Pologne, de Suède, sont d'un autre ton, mais pourtant ne contieiment guère que des notions générales qui se rencontrent partout ailleurs. Celui de Laponie mérite une attention particulière : c'est le

I seul où il paraisse avoir porté plutôt l'œil observateur d'un pliilosophe que la curiosité distraite d'un voyageur. Peut-être la nature même du pays qui était fort peu connu , et les mœui\s extraordinaires de ses habitants , suffisaient pour attirer son attention. Peut-être aussi le désir de plaire au roi de Suède qui ne l'avait engagé à faire ce voyage que pour recueillir les obsenations qu'il y pourrait faire , le rendit plus attentif tpril ne l'aurait été naturellement; et cet esprit courtisan que l'on prend toujours auprès des rois , asservit pour un moment l'humeur indépendante et libre d'un homme absolument livré à ses goûts , et qui semblait ne changer de lieu que pour se défaire du temps. Quoi qu'il en soit, il a décrit avec exactitude tout ce que le pays et les habitants peuvent avoir de remanjuable , soit qu'il ait tout vu par lui-même, soit qu'il ait consulté, dans la rédaction de son voyage , l'histoire de la Laponie , écrite en latin par Joannes Tornœus , l'ouvrage le meilleur qu'on ait composé sur cette matière , et dont Regnard ci(e souvent des passages et atteste l'autorité. Un des articles les plus curieux est celui de la sorcellerie , dont les Lapons font grand usage. Notre auteur va voir un Lapon qui passait pour le plus grand sorcier de son pays , et qui prétendait avoir un démon à ses ordres , qu'il pouvait envoyer à l'autre bout de l'Europe, et faire revenir en un moment. On le conjure de dépêcher bien vite son démon en France , pour en rapporter des nouvelles. Le sorcier a recours à son tambour et à son marteau , qui sont des instruments magiques. Il fait des conjurations et des grimaces , se frappe le visage, se met tout en sang; mais le diable n'en est pas plus docile , et l'on n'en a pas de nouvelles. Enfin le sorcier , poussé à bout , avoue que son pouvoir commence à tomber depuis qu'il est vieux et qu'il perd ses dents; qu'autrefois il lui aurait été facile de faire ce qu'on lui demandait, quoiqu'il n'eût jamais envoyé son démon plus loin que Stockh(^m, Il ajoute que, si l'on veut lui donner de l'eafu-de-vie , il ne laissera pas de dire des choses surprenantes. On l'enivre d'eau-de-vie pendant deux ou trois jours , et nos voyageurs , pendant ce temps , lui enlèvent son tambour et son marteau , qu'il pleure amèrement à son réveil , comme le bon Michas pleure ses petits dieux (I.). Le tambour et le marteau n'étaient pourtaiit pas des pièces assez curieuses pour être apportées en France , et ce n'était pas la peine d'aftliger ce bon Lapon et de le priver de son démon familier.

Les poésies diverses de Regnard ne sont pas indignes d'attention. Ce sont des épîtres et des satires

' Tuieiunt divs mcos , tl dkilù : Quid plmas '

COURS J3E LITTERATURE

remplies d'imitations des anciens, et surtout d'Horace et de Juvénal. La versification en est souvent négligée, prosaïque, incorrecte ; il y a même des fautes de mesure et de fausses rimes, qui font voir que l'auteur, devenu poète par instinct, n'avait guère étudié la théorie de l'art des vers : maisparmi tous ces défauts, il y a des vers heureux , et des morceaux faciles et agréables. En voici un tiré d'une épitre dont le commencement est emprunté de celle où Horace invite Torqualus à souper, Regnaid y fait la description de la maison qu'il occupait dans la rue de Richelieu , qui était alors une extrémité de Paris.

Je te gardu avec soin , mieux que mon patrimoine ,

D'un vin exquis , sorti des pressoirs de ce moine ,

Fameux dans Anvilé, plus que ne fut jamais

Le défenseur du Clos vanté par Rabelais.

Trois convives connus, sans amour, sans affaires,

Discrets, qni n'iront point révéler nos mystères,

Seront par moi cfioisis pour orner ce festin.

Là , par cent mots piquants , enfants nés dans le vin ,

Nous donnerons l'essor à cette noble audace

Qui fait sortir la joie et qu'avouerait Horace.

Peut-être ignores-tu dans quel coin recufé

J'habite dans Paris, citoyen exilé ,

Kt me cache aux regards du profane vulgaire.

Si tu le veux savoir, je vais te satisfaire.

Au bout de cette rue où ce grand cardinal ,

Ce prêtre conquérant , ce prélat amiral ,

Laissa pour monument une triste fontaine ,

Qui fait dire au passant que cet homme, en sa haine,

Qui du trône ébranlé soutint tout le fardeau,

.Sut répandre le sang plus largement (|ue l'eau ,

S'élève une maison modeste et retirée ,

Dont le chagrin surtout ne connaît point l'entrée.

L'œil voit d'abord ce mont dont les antres profonds

Fournissent à Paris l'honneur de ses plafonds,

Où de trente moidins les ailes étendues

M'apprennent chaciiie jom- quel vent chasse les nues.

Le jardin est étroit ; mais les yeux satisfaits

s'y promènent au loin sur de vastes marais.

C'est là qu'en mille endroits laissant errer ma vue,

Je vois eroilre à plaisir l'oseille et la laitue;

C'est là ([ue, dans son temps, des moissons d'artichauts

Du jardinier actif secondent les travaux ,

Et que de champignons une couche voisine

Ne fait, quand il me plaît, qu'un saut dans ma cuisine.

Il y a des négligences dans ces vers; mais c'est bien le ton et la manière qui convient à l'épitre et à la salire. llegnard a traduit assez bien, à quelques fautes près , cet endroit d'Horace : Pauper Opimius , etc.

Oronte , pâle , étique , et presque diaphane ,

Par les jeûnes cruels auxquels il se condamne ,

Tombe malade enfin : déjà de toutes parts

Le joyeux héritier promène ses regards ,

D'un ample coffre-fort contemple la figure ,

Kn perce de ses yeux les ats et la serrure.

lin nouvel Esculape , en cette extrémité ,

Au malade aux abois assure la santé ,

S'il veut prendre un sirop que dans sa main il porte.

Que coùte-t-il? lui dit l'agonisant. — Qu'importe?

— Qu'importe, dites-vous'? Je veux savoir combien.—

Peu d'argent, lui dit-il.— Mais encor?— Presque rien : Qumze sous. — Juste ciel ! quel l)rigandage extrême ! Ou nie tue , on me vole. Et n'est-ce pas le même , De mourir par la fièvre ou par la pauvreté? etc.

Le scepticisme dont Regnard faisait profession est porté jusqu'à l'excès dans une épître où il s'efforce de prouver qu'il n'y a réellement ni vice ni vertu, puisque telle action est criminelle dans un pays, et louable dans un autre. Il y a longtemps qu'on a pulvérisé ce sophisme frivole; mais il n'est pas inutile d'observer que ces systèmes d'erreur, sur lesquels on a fait de nos jours des volumes dont les auteurs se croyaient une profondeur de génie bien supérieure au plus grand talent dramatique , se retrouvent dans les amusements de la jeunesse d'un poète comique, et ne Avaient pas une scène de ses moindres pièces. Observons encore combien tout change avec le temps , les circonstances et les personnes , puisque cette mauvaise philosophie de Regnard n'a pas produit le plus petit scandale, et qu'on a imprimé, avec approbation et privilège du roi , cette même pièce où l'on avance que tout est incertain, et que, sur toutes les matières de métaphysique et de morale ,

Une femme en sait plus que toute la Sorbonne. Ce vers scandaleux est une injure à la Sorbonne et au bon sens , sans être im compliment pour les femmes.

Une des premières pièces de la jeunesse de Regnard est une épttre à Quinault , où Boileau est cité avec éloge. C'est bien là la franchise étourdie d'un jeune homme : reste à savoir si Quinault en fut content; mais Boileau ne dut pas en être très flatté , non plus que Racine , dont l'éloge succède immédiatement à celui de Campistron; et c'est ainsi que les talents sont encore loués tous les jours. Une autre épître est adressée à ce même Despréaux , à la tête de la comédie des Ménechmes. Regnard, avant cette dédicace, s'était brouillé avec le satirique, et avait répondu assez mal à sa satire contre les femmes par une satire contre les maris. Il avait même fait une autre pièce, qui a pour titre le Tombeau de Boileaii, et dans laquelle il y a des traits dignes de Boileau lui-même. Il suppose que ce grand satirique vient de motuir du chagrin (pie lui a causé le mauvais succès de ses derniers ouvrages. Il décrit son convoi :

Mes yeux ont vu passer dans la place prochaine

Des menins dfrla mort une bande inhumaine.

De pédants mal peignés un bataillon crotté

Descendait à jias lents de riiiiiversité.

Leurs longs manteaux de deuil traînaient jusques à terre.

A leurs crêpes llottaiits les vents faisaient la guerre ,

Et chacun à la main avait pris pour llaiulieau

Un laurier jadis vert, pour orner un tombeau.

SIÈCLE DE LOûi^ XI\. - POÉSIE.

J'ai vu parmi les rangs , malgré la foule extrême, De maint auteur dolent la face sèche et blême , Deux Grecs et deux Latins escortaient le cercueil , Et, le mouchoir en main , Barhin menait le deuil.

Cederniervers est plaisant. Regnard rapporte les deniièi'es paroles de Bijileau , adressées à ses vers :

« O vous , mes tristes vers , noble olyet de l'envie ,

« Vous dont j'attends l'honneur d'une seconde vie,

a Puissiez-vous échapper au naufrage des ans ,

« Et braver à jamais l'ignorance et le temps!

« Je ne vous verrai plus; déjà la mort hideuse

« Autour de mon chevet étend une aile affreuse !

« Mais je meurs sans regret dans un temps dépravé ,

« Où le mauvais goût régne et va le front le^ é ;

« Où le public higi-at , infidèle , iwvfide. ,

« Trouve ma veine usée , et mon style insipide.

« Moi, qui me crus jadis à Régnier préféré;

« Que diront nos neveux? Regnard m'est comparé!

« Lui qui , pendant dix ans. du couchant à l'aurore,

« Erra chez le Lapon . ou rama sous le Maure !

« Lui qui ne sut jamais ni le grec ni l'hébreu,

i Qui joua jour et uuit, fit grahd' chère et bon feu! etc.»

Du couchant à l'aurore n'est pas très bien placé avec le Lapon et le Maure , qui sont au nord et au midi. Regnard reproche à Boileau d'être jaloux de lui : il ne travaillait pourtant pas dans le même genre. Au surplus, on a oublié ces querelles de l'amour-propre, et l'on ne se souvient plus que des productions de leur génie.

Celles de Regnard lui ont donné une place éminente après Molière , et il a su être un grand comique sans lui ressenibler. Ce n'est ni la raison supérieure , ni l'excellente morale , ni l'esprit d'observation , ni l'éloquence de style qu'on admire dans le Misanthrope , dans le Tartufe , dans les Femmes savantes. Ses situations sont moins fortes , mais elles sont comiques ; et ce qui le caractérise surtout, c'est une gaieté soutenue qui lui est particulière, lui foncis inépuisable de saillies , de traits plaisants : il ne fait pas souvent penser, mais il fait toujours rire. La seule pièce où l'on remarque ce comique de caractère, ces résultats d'observation qui lui manquent ordinairement, c'est le Joueur, et c'est aussi son plus bel ouvrage, et l'un des meilleurs que l'on ait mis au théâtre depuis Molière. Il est bien intrigué et bien dénoué. Se servir d'une prêteuse sur gages pour amener le dénouement d'une pièce qui s'appelle le Joueur, et faire mettre en gage par Valère le portrait de sa maîtresse à l'instant où il vient de le recevoir, est d'un auteur qui a parfaitement saisi son sujet : aussi Regnard était-il joueur. Il a peint d'après nature ; et toutes les scènes où le joueur paraît sont excellentes. Les variations de sou amour, selon qu'il est plus ou moins heureux au jeu; l'éloge passionné qu'il fait du jeu quan<l il a gagné ; ses fureurs mêlées de souvenirs amoureux ^land il a perdu ; ses alternatives de joie et

de désespoir; le respect qu'il a pour Tragent gagné au jeu , au point de ne pas vouloir s'en servir même pour retirer le portrait d'Angéliijue; cet ^ axiome de joueur qu'on a tant répété, et qui souvent même est celui de gens qui ne jouent pas,

Rien ne porte malheur comme payer ses dettes ;

tout cela est de la plus grande vérité. Le mémoire que présente Hector à M. Géronte, des dettes actives et passives de son fils , est de la tournure la plus gaie. Les autres per.sonnages , il est vrai, ne sont pas tous si bien traités. La comtesse est même à peu près inutile , et le faux marquis est un rôle outré, et quelquefois un peu froid : mais il est adroit de l'avoir fait démarquiser par cette même madame La Ressource qui rompt le mariage du Joueur avec Angélique. II n'est pas non plus très vraisemblable que le maître de trictrac, qui vient pour Valère , prenne Géronte poin- lui, et débute par lui proposer des leçons d'escroquerie : ces sortes de gens connaissent mieux leur monde. Mais la scène est amusante; et tous ces défauts sont peu de chose en comparaison des beautés dont la pièce est remplie. Il y a même de ces mots heureux pris bien avant dans l'esjjrit humain.

Ce Sénèque , monsieur , est un excellent homme.

Était-il de Paris?

Non , il était de Rome , répond le Joueur desespéré , qui ne songe à rien moins qu'à ce qu'il dit; et tout de suite il s'écrie avec rage :

Dix fois à carte triple être pris le premier!

Ce dialogue est la nature même : le poète , qui était joueur, n'a eu de ces mots-là que dans la peinture d'un caractère qui est le sien; et Molière , qui en est rempli , les a répandus tiaus tous ses sujets ; en sorte qu'il a toujours trouvé par la force de son génie ce que R.egnard n'a trouvé qu'une fois et dans lui-même.

Après le Joueur, il faut placer le Lèqataire. Il y a même des gens d'esprit et de goi'it qui préfèrent celte dernière pièce à toutes celles de Regnard : c'est peut-être le chef-d'onivre de la gaieté comique, j'entends de celle qui se borne à faire rire. Elle est remplie de situations qui par la forme approchent du grotesque , telles que le déguisement de Crispin en veuve et en campagnard, mais qui dans le fond ne sont ni basses ni triviales, et ne sortent point de la vraiseuîblance. Le testament de Crispin s'en éloigne d'autant moins, que cette scène rappelait une aventure semblable qui venait de se passer en réalité. Mais il y a loiii d'un testament supposé, qui n'est pas, après tout, une chose très rare , à la manière dont le Crispin .de Regnarti fait le sien , en songeant d'abord à ses affaires, et ensitite à celles de son maitre. Jamais

rien n'a fait plus rire au théâtre que ce testament. On a dit avec raison que cette pièce n'était pas d'un bon exemple j et ce n'est pas la seule où !a friponnerie soit impunie. Mais du moins le pccsonnage nommé légataire universel est celui qui naturellement doit l'être . et la pièce est une leçon bien frappante des dangers qui peuvent assiéger la vieillesse infirme d'un fp/j Cataire. Il est bien étrange qu'on ait imaginé depuis de refaire celte pièce sous le nom du Vieux Garron , et qu'un autre auteur, tout aussi confiant, ait cru faire un CcUhatnire , en mettant sur la scène un homme de trente ans qui ne veut pas se marier.

Les 3Iéiiechmes sont, après le Léçjatabe , \e fonds le plus comique que l'auteur ait manié. Le sujet est de Piaule : nous avons vu , à l'article de ce poète latin , combien il est resté au-dessous de son imitateur; celui-ci multiplie bien davantage les méprises , et met à de bien plus grandes épreuves la patience du JMénechme campagnard. La ressemblance ne produit guère dans Plante que des friponneries assez froides ; dans Regnard elle produit une foule de situations plus réjouissantes les unes que les autres. J'avoue que cette ressemblance n'est guère vraisemblable, et qu'en la supposant aussi grande qu'elle peut l'être , le contrastedu militaire et du provincial dans le langage et les manières est si marqué , qu'on ne peut pas croire que l'œil d'une amante puisse s'y tromper. Mais ce contraste divertit, et l'on se prête à l'illusion pour l'intérêt de son plaisir. Un trait d'habileté dans l'auteur, c'est d'avoir domié au Ménechme officier, non seulement une jeune maîtresse qu'il aime, mais une liaison d'uitérêt avec une vieille folle dont il est aimé. La douleur de la jeune personne ne pouvait pas être risible , et on l'aurait vue avec peine humiliée et chagrinée par les duretés et les brusqueries du campagnard: aussi Regnard ne la laisse-t-il dans l'erreur que pendant une seule scène , et se hàte-t-il de l'en tirer. Mais pour la ridicule 2\raminte, il la met en œuvre pendant toute la pièce , avec d'autant plus de succès , que personne ne la plaint , et qu'étant fort loin de la douceur et de la modestie d'Isabelle, elle pousse jusqu'au dernier excès les extravagances de son désespoir amoureux, et met, à force de persécutions, le pauvre provincial absolument hors de toute mesure. Les scènes épisodi(|ues du gascon et du tailleur sont dignes du reste pour l'effet conii(pic , et ces sortes île méprises , nées de la ressemblance, sont un fonds si inépuisable, que nous avons au théâtre italien trois pièces sur le même sujet, qui toutes (rois sont vues avec plaisir.

Il s'en faut de beaucoup que DCuiociHc et le

Dhtrait soient de la même force que les ouvrages dont je viens de parler, qui sont les chefs-d'œuvre de Regnard. Je crois qu'il se trompa quand il crut que Démocrite amoureux pouvait être un personnage comique : il y en a peu au théâtre d'aussi froids d'un bout à l'autre. Peut-être la crainte de dégrader un philosophe célèbre a-t-elie empêché l'autear de le rendre propre à la comédie ; peut-être à toute force était-il possible d'en venir à bout: mais ce qui est certain , c'est que Regnard y a entièrement échoué. Démocrite est épris de sa pupille , comme Arnolphe l'est de la sienne; mais qu'il s'en faut que sa passion ait des symptômes aussi violents et aussi expressifs que celle d'Arnolphe ! Il ne sort jamais de sa gravité ; il ne parle de sa faiblesse tiue pour se la reprocher : c'est pour ainsi dire un secret entre le public et lui , et un secret dit à l'oreille. Ces sortes de confidences peuvent être philosophiques, mais elles sont glaciales. Le public veut au théâtre qu'on lui parle tout haut , et qu'on ne soit rien à demi. C'est là où Molière excelle à savoir jusqu'où un travers dérange l'esprit, jusqu'où une passion renverse une tête ; il va toujours aussi loin que la nature. D'ailleurs l'amour d'Arnolphe produit des incidents très théàtrals; celui de Démocrite n'en produit aucun. Le froid amour d' A gelas pour la pupille de Démocrite , et l'amour encore plus froid de la princesse Ismène pour Agénor , et une reconnaissance triviale , achèvent de gâter la pièce. Cependant elle est restée au théâtre. Comment ? comme plusieurs autres pièces, pour une seule scène, celle de Cléanthis et de Strabon. La situation et le dialogue sont , dans leur genre, d'un comique parfait. Mais s'il y a des ouvrages qu'une seule scène a fait vivre au théâtre , ils y traînent d'ordinaire une existence bien languissante; et il y en a peu d'aussi abandonnés que Démocrite.

Le Distrait vaut mieux, puisque du moins il a^use : mais la distraction n'est point un caractère, une habitude morale , c'est un défaut de l'esprit , un vice d'organisation , qui n'est susceptible d'aucun développement , et qui ne peut avoir aucun but d'instruction. Une distraction ressemble à une autre ; et dès que le Distrait est annoncé pour tel , on s'attend, lorsqu'il paraît, à quelque sottise nouvelle. Regnard a emprunté une grande partie de celles du Mènahiiie de La Bruyère , et sa pièce n'est qu'une suite d'incidents qui ne peuvent jamais prodTiire un embarras réel , parce que le Disirait rétablit tout dès (pi'il revient de son erreur, et (lu'on ne peut, quoi qu'il fasse, se fâcher sérieusement contre lui. Tel est au théâtre l'inconvénient d'un travers d'esprit, qui est ncccssaireincnt momentané. D'aijleursjl y a des bornesà

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POESIE

tout, et peut-être Regnard les a-t-il passées de } bien plus loin que La Bruyère. Ménalque oublie , | le soir de ses noces, qu'il est marié; mais on ne nous dit pas du moins qu'il ait épousé une femme qu'il aimait éperdument; et le Distrait, qui est très amoureux de la sienne , oublie qu'elle est sa femme , à l'instant même où il vient de l'obtenir. La distraction est un peu forte , et la folie complète n'irait pas plus loin. L'intrigue est peu de cbose : le dénouement ne consiste que dans une fausse lettre, moyen usé depuis les Femmes savantes: et ce n'est pas la seule imitation de Molière, ni dans cette pièce, ni dans les autres de Regnard ; il y en a des traces assez frappantes, mais enfin le Distrait se soutient par l'agrément des détails , par le contraste de l'humeur folle du chevalier et de l'humeur revêche de madame Grognac, à qui l'on fait danser la courante. Au reste, le Distrait tomba dans sa nouveauté, et c'est la seule pièce de Regnard qui ait éprouvé ce sort. Il fut repris au bout de trente ans , après la mort de l'auteur, et il réussit.

Les Folies amoureuses sont dans le genre de ces canevas italiens où il y a toujours un docteur dupé par des moyens grotesques ; un mariage et des danses. Regnard avait essayé son talent pendant dix ans sur le théâtre italien; il fit environ une douzaine de pièces, moitié italiennes, moitié françaises , tantôt seul , tantôt en société avec Dufresny. Le voyage qu'il avait fait en Italie , dans sa première jeunesse, et la facilité qu'il avait à parler la langue du pays, lui avaient fait goûter la pantomime des bouffons ultramontains, et les saillies de leur dialogue. Il est probable que ses premiers essais en ce genre influèrent dans la suite sur sa manière d'écrire. On peut remarquer que les Français , nation en général plus pensante que les Italiens et les Grecs , sont les seuls qui aient établi la bonne comédie sur une base de philosophie morale. La gesticulation et les lazzis font chez les Italiens plus de la moitié du comique, comme ils font la plus grande partie de leur conversation et quelquefois de leur esprit.

Il ne faut pas parler du Bal et de la Sérénade , premières productions de Regnard, qui ne sont que des espèces de croquis dramatiques formés de scènes prises partout, et roulant toutes sur des Mponneries de valets , qui dès ce temps étaient usées. Mais le Retour imprévu (dont le sujet est tiré de Plante ) , quoique fondé aussi sur les mensonges d'un valet , est ce que nous avons de mieux en ce genre. Les incidents que produit le retour du père, et le personnage du marquis ivre, et la scène entre M. Géronte et madame Argante , où chacun d'eux croit que l'autre a perdu l'esprit ,

sont d'un comique naturel , sans être bas , et achèvent de confirmer ce que Despréaux répondit à un critique très injuste, qui lui disait que Regnard était un auteur médiocre :

« Il n'est pas , dit le judicieux satirique , médiocrement gai. »

SECTION m. — Dufresny , Dancourt, Hauteroche.

Dufresny, qui fut lié long-temps avec Regnard , se brouilla avec lui à l'occasion du Joueur, dont il prétendit, avec assez de vraisemblance , que le sujet lui avait été dérobé ; mais quand il donna son Chevalier joueur, il prouva que les sujets sont en effet à ceux qui savent le mieux les traiter. La comédie de Regnard eut la plus complète réussite , et l'ouvrage de Dufresny échoua entièrement. En général, il fut aussi malheureux au théâtre que Regnard y fut bien traité. La plupart de ses pièces moururent en naissant, et celles mêmes qui lui ont fait une juste réputation n'eurent qu'un succès médiocre. Le Chevalier joueur, la Noce interrompuey la Joueuse, la Malade sans maladie, le Faux honnête homme, le Jaloux honteux, tombèrent dans leur nouveauté , et ne se sont pas relevées, quoique dans toutes ces pièces il y ait des choses très ingénieuses. C'est là surtout ce qui le distingue : il pétille d'esprit , et cet esprit est absolument original. Mais comme cet esprit est toujours le sien , il arrive que tous ses personnages, même ses paysans , n'en ont point d'autre ; et le vrai talent dramatique consiste au contraire à se cacher pour ne laisser voir que les personnages. Cela n'empêche pas que Dufresny ne mérite une place distinguée. L'esprit de contradiction, le Double veuvage, le Mariage fait et rompu, les trois plus jolies pièces qu'il nous ait laissées, sont d'une composition agréable et piquante, et d'un dialogue vif et saillant. Ses intrigues sont toujours un peu forcées, excepté celle de l'Esprit de contradiction : aussi n'a-t-il qu'un acte. Ses rôles dont la conception est le plus comique sont la femme contrariante dans la pièce que je viens de citer, la veuve du Double veuvage, la coquette de village dans la pièce de ce nom , le président et la présidente du Mariage fuit et romj)u, le gascon Glacignac dans la même pièce , le meilleur de tous les gascons que l'on ait mis sur la scène , et le Falaise de la Réconciliation normande. Il a peint , dans cette pièce , des originaux particuliers au pays de la chicane et de la plaidoirie , la science approfondie des procès , et les haines domestiques et invétérées qu'ils produisent. Le tableau est énergiqne, mais d'une couleur monotone et un peu rembrunie : il y a des situations neuves et très artistement combinées; mais l'intrigue est pénible, et les derniers actes languissent par la répétition

des mêmes moyens employés dans les premiers. La prose de Diifresny est en général meilleure que ses vers, quoiqu'il en ait de très heureux , et même des morceaux entiers pleins de verve et d'originalité : tel est entre autres celui où il fait l'éloge de la haine dans la Réconciliation normande. Mais sa versification est souvent dure à force de viser à la précision : son dialogue , à force de vouloir être serré , est souvent haché en monosyllabes et devient un cliquetis fatigant. Son expression n'est pas toujours juste; mais elle est quelquefois singulièrement heureuse, par exemple dans ces vers, où il parle d'un plaideur de profession :

Il achetait sous main de petits procillons Qu'il savait élever, nourrir de procédures; II les empâtait bien , et de ces nourritures Il en faisait de bons et gros procès du Mans.

Certainement l'idée d'engraisser des procès comme des chapons est une bonne fortune dans le style comique.

Le Dédit est la seule pièce où Dufresny ait été imitateur. La principale .scène, où les deux sœurs se demandent pardon toutes deux et se mettent à genoux l'une devant l'autre , est une copie de la scène des deux vieillards dans le Dépit amoureux de 3Iolière; et le fond de l'intrigue est un déguisement de valet, comme il y en a dans vingt autres pièces.

Dancourt marche bien loin après Dufresny, et pourtant doit avoir son rang parmi les comiques du troisième ordre ; ce qui est encore quelque chose. Son théâtre est composé de douze voluiTies, dont les trois quarts sont comme s'ils n'étaient pas; car s'il est facile d'accumuler les bagatelles, il n'est pas ai.sé de leur donner un prix. Cet auteur courait après l'historiette ou l'objet du moment , pour en faire im vaudeville qu'on oubliait au.ssi vite que le fait qui l'avait fait naître. De ce genre .sont , la Foire de Bezons, la Foire de Saint-Germain , la Déroute du Pharaon , la Désolation des Joueuses, l'Opérateur Burrij, le Fert-Galant, le Retour des officiers, les Eaux de Bourbon , les Fêtes du Cours, les agioteurs, etc. Ses pièces même les plus agréables , celles où il a peint des bourgeois et des paysans, ont toutes un air de ressemblance. Mais il n'en est pas moins vrai que le Galant Jardinier, le Mari retrouve, les Trois Cousines et les Bourçieoisesde qualité, seront toujours au nombre de nos petites pièces qu'on revoit avec plaisir. Il y a dans son dialogue de l'esprit (pii n'exclut pas le naturel : il rend ses paysans agréables sans leur ôter la physionomie qui leur convient, et il saisit assez bien quelques uns des ridicules de la bourgeoisie.

De Dancourt ù llauteroche, il faut encore des-

cendre beaucoup : qu'on juge quel chemin nous avons fait depuis Molière , sans sortir d'un même siècle ! C'est ici du moins qu'il faut s'arrêter. On joue quelques pièces de Hauteroche : son Esprit follet est un mauvais drame italien , écrit en style de Scarron , et fait pour la multitude, qui aime les histoires d'esprits et d'apparitions. Le Deuil est encore un conte de revenant; et Crispin .Médecin et le Cocher supposé, ne doivent leur existence qu'à l'indulgence excessive que l'on a ordinairement pour ces petites pièces qui complètent la durée du spectacle.

CHAPITRE YUl.—De l'Opéra dans h siècle de Louis Xiy, etparticulièrement de Quinault.

L'opéra est venu d'Italie en France, comme tous les beaux-arts de l'ancieime Crèce, qui, longtemps dégradés dans le Bas-Empire, ressuscitèrent successivement à Florence , à Ferrare , à Rome, et enfin parmi nous. Ce fut M.'izarin qui fit représenter à Paris les premiers opéras, et c'étaient des opéras italiens. Voltaire dit à ce sujet que c'est à deux cardinaux que nous devons la tragédie et l'opéra. Il nous fait rede\"ables de la tragédie à la protection que Richelieu accorda ao grand Corneille ; mais n'est-ce pas faire à ce ministre un peu trop d'honneur? et lui devons- nous la tragécFie parce (pi'il donnait une petite pension à Corneille, qu'il le faisait travailler aux pièces des cinq auteurs, et qu'il fit censurer le Cid par l'Académie? On faisait des tragédies en France depuis plus d'un siècle , mauvaises à la vérité ; mais enfin la théorie de l'art était connue; et si l'auteur des Horaces et de Cinna sut porter cet art à un très haut degré , s'il nous apprit le premier ce que c'était que la tragédie , c'est à lui que nous le devons, ce me semble , et non pas à Richelieu , comme ce n'est pas à Richelieu qu'il dut son génie , mais uniquement à la nature.

A l'égard de l'opéra , il est sûr que Mazarin nous donna la première idée de ce spectacle, jusqu'alors absolument inconnu en France; et quoicjue ses efforts pour l'y faire adopter n'eu.ssent aucunement réussi , quoique les trois opéras qu'il fit reprcseiTter an Louvre , à différentes époipies , pat des musiciens et des décorateurs de son pays , n'eussent produit d'autre effet que d'ennuyer à grands frais la cour et la ville , et de valoir au cardinal quelques épigrammes de plus , c'était pourtant nous faire connaître une nouveatité; et ses tentatives, toutes malheureuses qu'elles furent, renouvelées après lui sans avoir beaucoup de succès, étaient en effet les premiers fondements de l'édifice élevé depuis par Lulli et Quinaidt.

SIÈCLE DE LOUIS XIV

POESIE

Nous avons vu à l'article de la Toison d'Or, de Corneille, que le marquis de Sourdeac fit représenter cette pièce, d'un genre extraordinaire, dans son château de Neubourg en Normandie. Ce n'était pas encore un opéra ; mais, du moins, il y avait déjà dans ce drame un peu de musique et des machines. C'est ce marquis de Sourdeac qui se mit en tête de naturaliser l'opéra en France. Il s'était associé avec un abbé Perrin , ([ui faisait de mauvais vers, et un violon nommé Camhert, qui faisait de mauvaise musique : pour lui , il s'était chargé de la partie des décorations. Le privilège d'une Académie roxjah de musique fut expédié à l'abbé Perrin , et l'on représenta sur le théâtre de la rue Guénégaud Pomone, et les Peines et les Plaisirs de l'Amour, avec assez de succès pour donner l'idée d'un spectacle qui pouvait être agréable. Mais comme toute entreprise de cette espèce est, dans ses commencements, plus coûteuse que lucrative , les entrepreneurs s'y ruinèrent , et finirent par céder leur privilège à Lulli , surintendant de la musique du roi , qui joua d'abord dans un jeu de paume,, et peu après sur le théâtre du Palais-Boyal, devenu vacant après la mort de Molière. Lulli eut le bonheur de s'associer avec Quinault^ et cette association fit bientôt la fortune du musicien , et la gloire du poète après sa mort.

Remarquons , en passant , qu'un des grands obstacles qui s'opposèrent d'abord à ce nouvel établissement ne fut pas seulement l'ennui qu'on avait éprouvé à l'opéra italien , mais la persuasion générale que notre langue n'était pas faite pour la musique. On voit que ce n'était pas une chose nouvelle , que le paradoxe qui fit tant de bruit il y a trente ans, quand Rousseau nous dit : Les Français n'atiront jamais de musique; et s'ils en ont «ne, ce sera tant pis pour eux. Son grand argument était que la prosodie de notre langue est moins musicale que celle des Italiens : c'est comme si l'on disait que les Français n'auront jamais de poésie , parce que leur langue est moins harmonieuse et moins maniable que celle des Grecs et des Latins. Mais ce qu'on ne peut dissimuler, c'est que ce fut un étranger qui nous fit croire pendant long-temps que nous avions de la musique à l'opéra français ; et qu'à ce même opéra , ce sont encore des étrangers qui nous ont enfin apporté la bonne musique.

Avant de parler de Quinault et de ceux qui l'ont suivi, je crois devoir commencer par quelques notions générales sur ce genre de drame, dont il a été parmi nous le véritable créateur.

Quoique l'on ait comparé notre opéra à la tragédie grecque , et qu'il y ait effectivement entre eux ce rapport générique, que l'un et l'autre est

un drame chanté , cependant il y a d'ailleurs bien des différences essentielles. La première et la plus considérable , c'est que la musique , sur le théâtre des Grecs , n'était évidemment qu'accessoire , et que , sur celui de l'opéra français , elle est nécessairement le principal , surtout en y joignant la danse, qu'elle mène à sa suite, comme étant de son domaine. L'ancienne mélopée , qui ne gênait en rien le dialogue tragique, et qui se prêtait aux développements les plus étendus, au raisonnement, à la discussion , à la longueur des récits , aux détails de la narration , régnait d'un bout à l'autre de la pièce , et n'était interrompue que dans les entr'actes , lorsque le chant du chœur, différent de celui de la scène, était accompagné d'une marche cadencée et religieuse, faite pour imiter celle qu'on avait coutume d'exécuter autour des autels , et qu'on appelait, suivant les diverses positions des figurants , la strophe , l'antistrophe , l'épode , etc. Ces mouvements réguliers étaient constamment les mêmes; et , lorsque le chœur se mêlait au dialogue , il n'employait que la déclamation notée pour la scène. Il y a loin de cette uniformité de procédés à la variété qui caractérise notre opéra, aux chœurs de toute espèce , mis en action de toutes les manières, et changés souvent d'acte en acte, tandis que celui des anciens n'était qu'un personnage toujours le même, toujours passif et moral; à la musique plus ou moins brillante de nos duos, inconnus dans les pièces grecques; à nos fêtes , aux ballets formant une espèce de scènes à part, liées seulement au sujet par un rapport quelconque; enfin à ce merveilleux de nos métamorphoses, dont il n'y a nulle trace dans les tragiques grecs. Je ne parle pas des airs d'expression , qui sont aujourd'hui l'une des plus grandes beautés de notre opéra : c'est une richesse nouvelle que Lulli ne connaissait pas , puisqu'il ne demandait point de ces airs à Quinault ; mais tous ces accessoires que je viens de détailler étaient absolument étrangers à la tragédie grecque, et sont la substance de notre opéra. La raison de cette diversité se retrouve dans le fait que j'ai d'abord établi, que la musique n'était qu'un ornement du seul spectacle dramatique qu'ait eu la Grèce , et qu'elle est devenue le fond du nouveau spectacle, ajouté, sous le nom d'opéra , à celui que nous offrait le théâtre français.

De cette différence de principe a dû naître celle des effets. Les Grecs, se bornant à noter la parole, ont eu la véritable tragédie chantée , et , en la déclamant en mesure , lui ont laissé d'ailleurs tout ce qui lui appartient, n'ont restreint ni l'étendue de ses attributs, ni la liberté du poète. Au contraire, l'opéra, qTioique u'jus l'appelions tragédie

lyrique , est tellement un genre particulier, très distinct de la tragédie chantée , que , lorsqu'on a imaginé de transporter sur le théâtre de l'opéra les ouvrages de nos tragiques français , il a fallu commencer pai- les dénaturer au point de les rendre méconnaissables; en consenant le sujet, il a fallu une autre marche, un autre dialogue, une autre forme de versification. Nous n'avons certainement point de compositeur (pii voulût se charger de mettre en nmsique Iphigéme et Phèdre, telles que Racine les a faites; et les musiciens d'Athènes prirent la Phcdreel Viphigénie des mains d'Euripide , telles qu'il lui avait plu de les faire. Lorsque , arrivé à l'époque du dix-huitième siècle, je rencontrerai sur mon passage la révolution produite sur le théâtre de l'opéra par celle que la musique a tout récemment éprouvée, il sera temps alors d'examiner s'il y a quelque fondement à cette prétention nouvelle de faire de l'opéra une vraie tragédie. Je m'efforce, autant que je le puis, de n'anticiper sur aucun des objets que j'ai à traiter. Je ne me détourne point de ma route pour courir après l'erreur : c'est bien assez de la combattre quand on la trouve sur son chemin.

L'opéra, tel qu'il a été depuis Quinault jusqu'à nos jours, est donc une espèce particulière de drame , formé de la réunion de la poésie tt de la musique; mais de façon que la première étant très subordonnée à la seconde, elle renonce à plusieurs de ses avantages pour lui laisser tous les siens. C'est un résultat de tous les arts qui savent imiter, par des sons , par des couleurs , par des pas cadencés, par des machines; c'est l'asseniblage des impressions les plus agréables qui puissent flatter les sens. Je suis loin de vouloir médire d'un aussi bel art que la musique : médire de son plaisir est plus qu'une injustice, c'est une ingratitude. INIais enfin il convient de mettre chaque chose à sa place ; et si quelqu'un s'avisait de contester la prééminence incontestable de la poésie , il suflirail de lui rappeler que la musique , quand elle a voulu devenir la souveraine d'un grand spectacle, non seulement a été forcée de traîner à sa suite cet attirail de prestiges dont la poésie n'a nul besoin , mais encore a été contrainte d'avoir recours à celle-ci , sans laquelle elle ne pouvait rien ; et que , pour prendre la première place, elle a demandé (ju'on la lui cédât. Elle a dit à la poésie : Puisque nous allons nous montrer ensemble, faites-vous petite pour que je paraisse grande; soyez faible pour que je sois puissante; dépouillez une partie de vos ornements pour faire briller tous les miens ; en un mot , je ne puis être reine qu'autant que vous voudrez bien être ma très humble sujette. C'est eu vertu de cet accord <|ue la poésie, qui

commandait sur le théâtre de Melpomène, vint obéir sur celui de Polymnie. Heureusement pour elle , ce fut Quinault qui le premier traita en son nom , et se chargea de la représenter. Il était précisément ce qu'il fallait pour ce personnage secondaire ; il n'avait ni la force , ni la majesté , ni l'éclat qui auraient pu faire ombrage à la musique. Celle-ci , en sa qualité d'étrangère , obtint d'abord tous les hommages, bien moins par sa beauté, qui était alors fort médiocre, que par une pompe d'autant plus éblouissante qu'elle était nouvelle; mais avec le temps il en est résulté ce qui arrive quelquefois à une grande dame magnifiquement parée, suivie d'un cortège imposant, et qui se trouve éclipsée par une jolie suivante qui a de la fraîcheur, de la grâce, un air de douceur et de négligence, et des ajustements d'une élégante simplicité. Ce sont les atours de la muse de Quinault, et il a fait oublier Lulli. L'un n'est plus chanté, et l'autre est toujours lu. Il est demeuré le premier dans son genre, quoiqu'il ait eu pour successeurs des écrivains de mérite : c'est là surtout ce qui a fait reconnaître le sien. L'autorité d'un suffrage illustre, celui de Voltaire, a contribué encore à entraîner la voix publique , et à infirmer celle de Boileau. Mais si l'on a rep'oché au satirique d'avoir méconnu les beautés de Quinault, on accuse le panégyriste d'avoir été un peu trop loin , et de ne s'être pas assez souvenu des défauts. Au moins ce dernier excès est-il plus excusable que l'autre ; car il semble que ce soit un titre pour obtenir l'indulgence, que d'avoir essuyé l'injustice. Aujourd'hui que la balance a été long-temps en mouvement, il doit être plus facile de la fixer dans son équilibre.

ÂTant tout , ne faisons point les torts de Boileau plus grands qu'ils ne sont, et rétablissons des faits trop souvent oubliés. Quand il parla de Quinault dans ses premières satires , le jeune poète n'avait fait que de mauvaises tragédies qui avaient beaucoup de succès , et le censeur du Parnasse faisait son office en les réduisant à leur valeur. Il est vrai que long-temps après dans la satire contre les femmes, il s'élève contre

Ces lieux communs de morale lubrique , Que Lulli réchauffa des sons de sa musique ;

et quoique Lulli eût déjà travaillé sur d'autres paroles que sur celles de Quinault, les deux vers du critique , appliqués à l'auteur d'^rmide , ont été trouvés injustes, et avec raison , s'ils portent généralement sur le style d'Armide et d' Atys , et des autres bons opéras de Quinault , qui sûrement sont autre chose que des lieux communs ; sans parler de la morale lubrique, expression déplacée et indécente. Il n'est pas vrai non plus (|ue Lulli ait

SIÈCLE DE LOOIS XÏV. - POÉSIE.

mi

réchauffé ces ouvrages , puisqu'ils ont survécu à la musique ; et l'on a dit la vérité dans ces vers , cil l'on a pris la liberté de retourner la pensée de Boileau contre lui :

Aux dépens du poète , on n'entend plus vanter Ces accords languissants , cette faible harmonie Que réchauffa Quinault du feu de son génie.

Mais pourtant ces accords et cette harmonie avaient alors un si grand succès, qu'on pouvait pardonner à Despréaux de croire avec toute la France qu'ils donnaient un prix aux vers de Quinault : et si l'on suppose que ceux du critique ne tombent que sur les paroles des divertissements , on ne peut dire qu'il ait tort. Il n'y a qu'à les prendre à l'ouverture du livre, et voir si le chant, quel qu'il fût , n'était pas nécessaire pour faire passer des vers tels que ceux-ci :

Que nos prairies Seront fleuries .' Les cœurs glacés Pour jamais en sont chassés.

Ces lieux tranquilles Sont les asyles Des doux plaisirs , Et des heureux loisirs.

La terre est belle ; La fleur nouvelle Rit aux zéphyrs.

C'est dans nos bois Qu'amour a fait ses lois.

Leur vert feuillage Doit toujours durer.

Un cœur sauvage N'y doit point entrer.

La seule affaire

D'une bergère

Est de songer

A son berger.

Il y en a un millier de cette espèce : on ne pouvait pas exiger que l'auteur de V Art poétique les trouvât bons.

Il dit dans une de ses lettres :

a J'étais fort jeune quand j'écrivis contre M. Quinault , et il n'avait fait aucun des ouvrages qui lui ont fait une juste réputation. »

Quelques lignes d'éloges jetées dans une lettre ne compensaient pas suffisamment des traits de satire , qui se retiennent d'autant plus aisément , qu'ils sont attachés à des vers d'une tournure piquante. Mais je suis persuadé que Boileau était de bonne foi , et que la nature lui avait refusé ce qui était nécessaire pour sentir les charmes d'^tijs, iV^rmide et de Roland , et pour en excuser les défauts. Des ouvrages où l'on parlait sans cesse d'amour, et assez souvent en style lâche et faible, ne pouvaient pas plaire à un homme qui ne connaissait point oe sentiment, et qui ne pardonnait

à Racine de l'avoir peint qu'en faveur de la beauté parfaite de sa versiii cation.

Nos jugements dépendent plus ou moins de nos goûts et de notre caractère , et nous verrons dans la suite Voltaire trompé plus d'une fois dans ses décisions par sa préférence trop exclusive pour la poésie dramatique , comme Boileau par l'austérité de son esprit et de ses principes. Que l'on examine le jugement qu'il porte de Quinault dans ses réflexions critiques : le poète lyrique était mort réconcilié avec lui , et l'on ne peut guère le soupçonner ici d'aucune passion. Voici conmie il en parle :

a Quinault avait beaucoup d'esprit et un talent tout particulier pour faire des vers bons à être mis en chant; mais ces vers n'étaient pas d'une grande force ni d'une grande élévation.»

Jusqu'ici il n'y a rien à dire : c'est la vérité. Il continue :

tt C'était leur faiblesse même qui les rendait d'autant, plus propres pour le musicien , auquel ils doivent leur principale gloire. »

La première moitié de cette phrase est encore généralement vraie : le temps a démontré combien la seconde est fausse. Mais, en avouant cette faiblesse , qui devient sensible surtout par la comparaison du style de Quinault avec celui de nos grands poètes , et dont pourtant il faut excepter quelques morceaux d'élite où il s'est rapproché d'eux , voyons combien de différents mérites rachètent ce qui lui manque , et lui composent un caractère de versilication dont la beauté réelle, quoique secondaire, a échappé aux yeux trop sévères de Boileau , qui ne goûtait que la perfection de Racine.

Quinault n'a sans doute ni cette audace heureuse de figures , ni cette éloquence de passion, ni cette harmonie savante et variée , ni cette connaissance profonde de tous les effets du rhythme et de tous les secrets de la langue poétique : ce sont là les beautés du premier ordre; et non seulement elles ne lui étaient pas nécessaires , mais s'il les avait eues , il n'eût point fait d'opéras, car il n'aurait rien laissé à faire au musicien. Mais il a souvent une élégance facile et un tour nombreux ; son expression est aussi pure et aussi juste que sa pensée est claire et ingénieuse; ses constructions forment un cadre parfait, où ses idées se placent comme d'elles-mêmes dans un ordre lumineux et dans un juste espace : ses vers coulants , ses phrases arrondies n'ont pas l'espèce de force que donnent les inversions et les images ; ils ont tout l'agrément qui naît d'une tournure aisée et d'un mélange continuel d'esprit et de sentiment, sans qu'il y ait jamais dans l'un ou dans l'autre ni re-

im

COURS DE IJTTEUATlîRE.

cherche ni tra\ail. Il n'est pas du nombre des écrivains qui ont ajouté à la riciiesse et à l'énergie de notre langue : il est un de ceux qui ont le mieux fait voir combien on pouvait la rendre souple et flexible. Enfin , s'il paraît rarement animé par l'inspiration du génie des vers, il parait très familiarisé avec les Grâces ; et comme Virgile nous fait reconnaître Vénus à l'odeur d'ambroisie qui s'exhale de la chevelure et des vêtements de la déesse, de même, quand nous venons de lire Quinault, il nous semble que l'Amour et les Grâces viennent passer près de nous.

N'est-ce pas là ce qu'on éprouve lorsqu'on entend ces vers d'Hiérax dans Isis?

Depuis qu'une nymphe inconstante A trahi mon amoiu-, et m'a manqué de foi, Ces lieux jadis si beaux n'ont phis rien qui m'enchante. Ce que j'aime a changé : tout est changé pour moi.

L'inconstante n'a plus l'empressement extrême De cet amour naissant qui répondait au mien : Son changement paraît en dépit d'elle-même ;

Je ne le connais que trop bien.

Sa bouche quelquefois dit encor qu'elle m'aime; Mais son cœur ni ses yeux ne m'en disent plus rien.

Ce hit dans ces vallons où , par mille détours , L'Inachus prend plaisir à prolonger son cours ;

Ce fut sur son charmant rivage Que sa lille volage

Me promit de m'aimer toujours.

Le zéphyr fut témoin , l'onde fut attentive , Quand la nymphe jura de ne changer jamais ; Mais le zéphyr léger et l'onde fugitive Ont enfin emporté les serments qu'elle a faits.

En vérité, si Despréaux était insensible à la doucein- charmante de semblables morceaux , il faut lui pardonner d'avoir été injuste; il était assez puni.

Ecoutons les plaintes que ce même Hiérax fait à sa maîtresse.

Vous juriez autiefois que cette onde rebelle Se ferait vers sa source une route nouvelle Plutôt qu'on ne verrait votre cœur dégagé. Voyez couler ces flots dans cette vaste plaine , C'est le même penchant qui toujours les entraine ; Leur cours ne change point , et vous avez changé.

Elle lui représente que ses rivaux ne sont pas mieux traités. Que lui répond-il?

Le mal de mes rivaux n'égale point ma peine. La douce illusion d'une espérance vaine Ne les fait point tomber du faîte du bonheur : Aucun deux comme moi n'a perdu voire cœur.

Comme eux à votre humeur sévère

.le ne suis point accoutumé.

Quel tourment de cesser de plaire Lorsqu'on a fait l'essai du plaisir d'être aimé!

Ces quatre derniers vers ne sont, si l'on veut, (lue la paraphrase de ce vers heureux et touclianl ,

Aucun d'eux comme moi n'a perdu votre cœur.

mais ils le développent, ce me semble, sans l'affaiblir : ce n'est pas le poète qui revient sur son idée , c'est le cœur qui revient sur le même sentiment; et quand l'amour se plaint, ce n'est pas la précision qu'il cherche.

Personne n'a su mieux que Quinault donner à la galanterie cette grâce qui la rend intéressante. Jupiter, dans ce même opéra d'Isis , descend sur la terre pour voir lo. Il se fait annoncer par Mercure , qui parle ainsi :

Le dieu puissant qui lance le tonnerre , Et qui des cieux tient le sceptre en ses mains, A résolu de venir sur la terre Chasser les maux qui troublent les humains. Que la terre avec soin à cet honneur réponde. Échos , retentissez dans ces lieux pleins d'appas ; Annoncez qu'aujourd'hui, pour le bonheur du monde , Jupiter descend ici-bas.

Le dieu s'adresse ensuite à la jeime lo :

C'est ainsi que Mercure,

Pour abuser des dieux jaloux , Doit parler hautement à toute la nature ; Mais il doit s'exprimer autrement avec vous.

C'est pour vous voir, c'est pour vous plaire , Que Jupiter descend du céleste séjour ; Et les biens qu'ici-bas sa présence va faire

Ne seront dus qu'à son amour.

Y a-t-il un contraste plus agréable et un compliment plus flatteur? Quinault excelle aussi dans ce dialogue vif et contrasté , (pii est si favorable à la musique , et qu'elle oblige le poète de substituer aux grands mouvements du dialogue tragique. Prenons poiu' exemple cette scène de Jupiter et d'Io.

Que sert-il qu'ici-bas votre amour me choisisse? L'honneur m'en vient trop tard : j'ai formé d'autres nœuds. 11 fallait que ce bien , poiu- coml)ler tous mes vœux ,

Ne me coûtât point d'injustice

Et ne fit point de malheureux.

JUPITER

C'est ime assez grande gloire Pour voti'e premier vainqueur D'être encor dans votre mémoire , Et de me disputer si long-temps votre cœur.

La gloire doit forcer mon cœur à se défendre. Si vous sortez du ciel pour chercher les douceurs

D'un amour tendre , Vous pourrez aisément attaquer d'autres cœurs Qui feront gloire de se rendre.

JUPITER

H n'est rien dans les cieux , il n'est rien ici-bas

De jjlus charmant que vos appas.

Rien ne peut me toucher d'une flamme si forte.

Belle nymphe , vous l'emportez

Sur toutes les autres beautés.

Autant que Jupiter l'emporte

Sur les autres divinités.

Voyez-vous tant d'amour avec indifférence ? Quel trouble xous saisit? oii tournez-vous vos pas?

Mon cœur en votre présence ,

SIÈGLK DE LOUIS XIV. -- POÉSIK.

Vaïi trop peu de résislaiice.

Contenlez-vous , liélas ' D'étonner ma constance , Et n'en triomphez pas.

JUPITER

Et pourquoi craignez-vous Jupiter qui vous aime? Je crains tout : je me crains moi-même.

JUPITER

Quoi ! voulez-vous me fuir ?

C'est mon dernier espoir.

JUPITBR.

Ecoutez mon amour.

Ecoutez mon devoir.

JUPfTER.

Vous avez un cœur libre , et qui peut se défendre.

Non, vous ne laissez pas mon cœur en mon pouvoir.

JUPITER

Quoi ! vous ne voulez pas m'entendre !

Je n'ai que ti'op de peine à ne le pas vouloir. Laissez-moi.

JUPITER

Quoi! sitôt.

Je devais moins attendre.

Que ne fuyais-je , hélas! avant que de vous voir!

JUPITER

L'amour pour moi vous sollicite , Et je vois que vous me quittez.

Le devoir veut que je vous cjuitte , Et je sens que vous m'arrêtez.

Boileau, qui a vanté dans Horace le baiser de Ly-

cymnie ,

Qui mollement résiste , et , par un doux caprice , Quelquefois le refuse afin qu'on le ravisse.

ne pouvait-il pas recotînaître ici précisément le même tableau mis en action : et parce que Quinault était moderne , ce tableau était-il moins séduisant chez lui que dans un ancien ?

Mais un dialogue vraiment admirable , un modèle en ce genre , c'est la scène d'Atys et de Sangaride, quoiqu'on en ait répété si souvent le premier vers en plaisanterie.

ATYS

Sangaride , ce jour est un grand jour pour vous.

SANGARIDE

Nous ordonnons tous deux la fête de Cybèle : L'hoimeur est égal entre nous.

ATÏS.

Ce jour même un grand roi doit être votre époux. Je ne vous vis jamais si contente et si belle : Que le sort du roi sera doux '.

SANGARIDE

L'indifférent Atys n'en sera point jaloux !

ATYS

Vivez tous deux contents, c'est ma plus chère envie. J'ai pressé votre hymen , j'ai servi vos amours. Mais enfin ce grand jour , le plus beau de vos jours , Sera le dernier de ma vie.

SANGARIDE

odieux!

Ce n'est qu'à vous que je veux révéler Le secret désespoir où mon malheur me livre. Je n'ai que trop su feindre ; il est temps de parler :

Qui n'a plus qu'un moment à vivre

N'a plus rien à dissiumler.

SANGARIDE

Je frémis . ma crainte est extrême.

Atys , par quel malheur faut-il vous voir lîérir ?

ATVS.

Vous me condamnerez vous-même , Et vous me laisserez mourir.

SANGARIDE

J'armerai, s'il le faut, tout le pouvoir suprême.

ATYS

Non , rien ne peut me secourir.

Je meurs d'amour pour vous : je n'en saurais guérir.

SANGARIDE

Qui ! vous !

ATYS

Il est trop vrai.

SANGARIDE

Vous m'aimez !

ATYS

Je vous aime.

Vous me condamnerez vous-même ,

Et vous me laisserez mourir.

. J'ai mérité qu'on me punisse :

J'offense un rival généreux , Qui par mille bienfaits a prévenu mes vœu x. Mais je l'offense enfin ; vous lui rendez justice.

Ah! que c'est un cruel supplice D'avouer qu'un rival est digne d'être heureux ! Prononcez mon arrêt; parlez sans vous conti-aindre.

SANGARIDE

Hélas!

ATÏS.

Vous soupirez ! je vois couler vos pleurs ! D'un malhem-eux amour plaignez-vous les douleurs ?

SANGARIDE

Atys , que vous seriez à plaindre Si vous saviez tous vos malheurs !

ATÏS.

Si je vous perds et si je meurs , Que puis-je encor avoir à craindre?

Il semble , en effet, qu'il n'y ait point de réponse à ce que dit Atys : il y en a une pourtant , et bien frappante :

C'est peu de perdre en moi ce qui vous a charmé : Vous me perdez , Atys , et vous êtes aimé.

Je ne connais point de déclaration ( celle de Phèdre exceptée ) qui soit amenée avec plus d'art et d'intérêt. D'un aveu qui est le bonheur le plus grand de l'amour faire le comble de ses maux, est une idée très dramatique ; et pour en venir là il fallait toute la gradation qui précède.' Mais que dirons-nous du poète, qui, dans la réponse d'Atys, enchérit encore sur ce qu'on vient de voir?

ATÏS.

Aimé ! qu'entends-jé , ô ciel ! quel aveu favoraiblé !

SANGARIDE

Vous en serez plus misérable.

ATÏS.

Mon malheur en est plus affreux ;

Page 1