CHAPITRE W.—De la Comédie dans le siècle de Lo^ds XIV
INTRODUCTION. — De la Comédie avant Molière.
L'Italie et l'Espagne, qui donnèrent long-temps des lois à notre théâtre , durent avoir sur la comédie la même iniluence que sur la tragédie. Nous empruntâmes aux Italiens leurs pastorales galantes et leurs bergers beaux-esprits. La Sijlvie de Mairet, écrite dans ce genre, et qui n'est qu'un froid tissu de madrigaux subtils , de conversations en pointes , et de dissertations en jeux de mots, excita dans Paris une sorte d'i\Tesse qui prouvait le mauvais goût dominant , et servait à l'entretenir. Il ne fallut rien moins [que le Cid pour faire tomber ce ridicule ouvrage; et quoique Chimène , en quelques endroits , eût ellemême payé le tribut à cette mode contagieuse de faire de l'amour un effort d'esprit, cependant la vérité des sentiments répandus dans ce rôle et dans celui de Rodrigue avertit le cœur des plaisirs qu'il lui fallait, et de cette espèce de mensonge qu'un art mal entendu voulait substituer à la nature. Les pointes commencèrent à tomber, mais lentement : comme elles se soutenaient dans les sociétés qui donnaient le ton , le théâtre n'eu était pas encore purgé , à beaucoup près , et ce furent les Précieuses ridicules et les Femmes savantes qui portèrent le dernier coup. Les théâtres étrangers avaient communiqué au nôtre l)ien d'autres vices non moins révoltants. Les farceurs itahens , qui avaient un théâtre à Paris , oii jouait Molière dans le temps même qu'il commençait à élever le sien, nous avaient accoutumés à leurs rôles de charge, à leurs caricatures grotesques; et si les arlequins et les scaramouches leur restaient en propre , nous les avions remplacés par des personnages également factices, par des bouffons grossiers qui parlaient à peu près le langage de don Japhet. Le burlesque plus ou moins marqué était la seule manière de faire rire. Les capitans, sorte de poltrons qui contrefaisaient les héros , comme nos Gilles de la foire contrefont les sauteurs , recevaient des coups de i)âton sur la scène en parlant des empereurs qu'ils avaient détrônés , et des couronnes qu'ils distribuaient. Des personnages de ce genre lîrent réussir long-temps les Visionnaires de Desmarets, détestable pièce que la sottise et l'envia osèrent encore opposer aux premiers ouvrages de Molière. Corneille , entraîné par l'exemple, ne manqua pas de mettre dans
COURS DL LITTÉKATURE.
son Illusion comique un Capitan Matamore, qui débute par ces vers qu'il adresse à son valet :
Il est vrai que je rève , et ne saurais résoudre Lequel des deux je dois le premier mettre en poudre , Du grand-soplii de Perse , ou bien du grand-mogol.
Le seul bruit de mon nom renverse les murailles,
Défait les escadrons , et gagne les batailles * ,
Mon courage invaincu , contre les empereurs ,
N'arme que la moitié de ses moindres fureurs;
D'un seul commandement que je fais aux trois Parffues ,
Je dépeuple l'état des plus heureux monarques.
La foudre est mon canon . les destins mes soldats;
Je couclie d'un revers mille ennemis à bas ;
D'un souffle je réduis leurs projets en fumée.
Et tu m'oses parler cependant d'une armée :
Tu n'auras plus l'honneur de voir un second Mars :
Je vais t'assassiner d'un seul de mes regards ,
Veillaque! Toutefois je songe à ma maîtresse.
Ce penser m'adoucit : va , ma colère cesse ;
Kt ce petit archer, qui dompte tous les dieux ,
Tient de chasser la mort qui logeait dans mes yeux.
Ces puériles extrava.i^ances, et les turlupinades de toute espèce étaient alors ce qu'on appelait de la comédie. Les Jodelets, les paysans bouffons, les valets faisant grotesqueinent le rôle de leurs maîtres, les bergers à qui l'amour avait tourné la tète , comme à don Quichotte, parlaient un jargon bizarre , mêlé des quolibets de la halle , et d'un néologisme emphatique. On retrouve jusque dans la Princesse d'Élide, divertissement que Molière fit pour la cour , un de ces paysans facétieux , nommé 3Ioron , que l'auteur met dans la liste des personnages, sous le nom du jAaisant de la princesse : il y en a tm autre du même genre dans un opéra de Quiuault. C'était un reste du goût dépravé qui avait régné depuis la renaissance des lettres , et de celte motle ancienne d'avoir dans les cours ce qu'on nommait Je fou du prince. En un mot , on reproduisait , sous toutes les formes , les personnages hors de nature , comme les seuls qui pussent faire rire ; parce qu'on n'avait pas encore imaginé que la comédie dût faire rire les spectateiu's de leur propre ressemblance. Ces rôles postiches étaient tlistribués dans les canevas espagnols ou italiens, et dans des intrigues qui roulaient toutes sur le même fond , composées d'une foule d'incidents merveilleux, de travestissements, de suppositions de nom , de sexe et de naissance , de méprises de toute espèce. La coutume qu'avaient alors les femmes de porter des masques ou des coiffes abattues favorisait toutes ces machines , qui produisent quelquefois de la surprise ou font rire un moment, mais tjui ne peuvent jamais attacher, parce que tout s'y passe aux dépens du bon sens,
* Boileau a dit depuis, dans sa bcUs épître sur le passage du Rhin , en parlant du grand Condé :
i'.ondé, dont le muI mm fait lomber les murailles, Vf.icc Ic5f.c:.,li..„- e' viicnc le- !..t:.;|le-.
et que , dans toutes ces inventions si péniblement combinées , il n'y a rien, ni pour l'esprit, ni pour la raison. Une grossièreté plate et licencieuse , ou des fadeurs soporifiques, formaient un dialogue qui répondait à tout le reste. Un Bertrand de Ci- (jarral disait à sa prétendue :
Oh rà : voyons uu peu quelle est votre figure , Et si vous n'êtes point de laide regardure. Elle a l'œil , à mon gré , mignardement hagard.
Et en lui présentant sa main, qu'elle repoussait avec dégoût , il disait :
. . . Ce n'est rien, ce n'est qu'un peu de gale. Je tâche à lui jouer pourtant d'un mauvais tour; Je me frotte d'onguent cinq à six fois le jour : 11 ne m'en coûte rien, moi-même j'en sais faire; Mais elle est à l'épreuve, et comme héréditaire. Si nous avons lignée , elle en pourra tenir ; Jlon père eu mon jeune âge eut soin de m'en fournir : Ma mère , mon aïeul , mes oncles et mes tantes , Ont été de tout temps et galants et galantes. C'est un droit de famille où chacun a sa part , Quand un de nous en manque , il passe pour bâtard.
Tel est le ton de plaisanterie qu'on applaudissait alors, et il ne faut pas nous en scandaliser : il n'y a guère plus de vingt ans qu'on a remis un Baron d'Albicrac , du même auteur , et qui , d'un bout à l'autre, est dans le même goût.
Ah . petite dodue !
Pour un peu d'embonpoint vous faites l'entendue. Ah , parbleu ! s'il ne tient qu'à vous montrer du gras , Je m'en vais vous montrer...
Et ces platitudes dégoûtantes faisaient beaucoup rire, et attiraient la foule, comme fait encore aujourd'hui Don Japhet. Rotrou, Thomas Corneille, Boisrobert, d'Ouville, et tant d'autres, avaient mis à contribution toutes les jottr/iées espagnoles et toutes les parades italiennes; et l'on n'avait encore qu'une seule pièce d'un ton raisonnable, et qui, malgré ses défauts, sut plaire aux honnêtes gens, le Menteur, de P. Corneille.
SECTION PREMIERE. — De Molièfe.
L'éloge d'un écrivain est dans ses ouvrages ; on pourrait dire que l'éloge de Molière est dans ceux des écrivains qui l'ont précédé et qui l'ont suivi , tant les uns et les autres sont loin de lui. Des hommes de beaucoup d'esprit et de talent ont travaillé après lui , sans pouvoir ni lui ressembler ni l'atteindre. Quelques uns ont eu de la gaieté, d'autres ont su faire des vers; plusieurs même ont peint des mœurs. Mais la peinture de l'esprit humain a été l'art de I\Iolière; c'est la carrière qu'il a ouverte et qu'il a fermée : il n'y a rien en ce gem-e , ni avant lui ni après.
Molière est certainement le premier des philosophes moralistes. Je ne sais pas pourquoi Horace, qui avait tant de jugement, veut aussi donner ce litre à Homère, Avec tout le respect (pie j'ai pour
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
Horace , en quoi donc Homère est-il si philosophe ? Je le crois grand poète, parce que j'apprends qu'on récitait ses vers après sa mort , et qu'on l'avait laissé mourir de faim pendant sa vie ; mais je crois qu'en fait de vérités, il y a peu à gagner avec lui. Horace conclut de son poème de V Iliade que les peuples paient toujours les sottises des rois : c'est la conclusion de toutes les histoires.
Mais Molière est , de tous ceux qui ont jamais écrit, celui qui a le mieux observé l'homme , sans annoncer qu'il l'observait; et même il a plus l'air de le savoir par cœur que de l'avoir étudié. Quand on lit ses pièces avec réflexion, ce n'est pas de l'auteur qu'on est étonné, c'est de soi-même.
Molière n'est jamais fin : il est profond ; c'està-dire que , lorsqu'il a donné son coup de pinceau, il est impossible d'aller au-delà. Ses comédies, bien lues, pourraient suppléer à l'expérience, non pas parce qu'il a peint des ridicules qui passent, mais parce qu'il a peint l'homme, qui ne change point. C'est une suite de traits dont aucun n'est perdu : celui-ci est pour moi , celui-là est pour mon voisin. Et ce qui prouve le plaisir que procure une imitation parfaite, c'est que mon voisin et moi nous rions de très bon cœur de nous voir ou sots , ou faibles , ou impertinents , et que nous serions furieux si l'on nous disait d'une autre façon la moitié de ce que nous dit Molière.
Eh ! qui t'avait appris cet art , homme divin ? T'es-tu servi de Térence et d'Aristophane, comme Racine se servait d'Euripide ; Corneille , de Guillin de Castro, de Calderon et de Lucain; Boileau, de Juvénal , de Perse et d'Horace ? Les anciens et les modernes t'ont-ils fourni beaucoup ? 11 est vrai que les canevas italiens et les romans espagnols t'ont guidé dans l'intrigue de les premières pièces; que, dans ton excellente farce de Scapin, tu as pris à Cyrano le seul trait comique qui se trouve chez lui ; que , dans le Tartufe , tu as mis à profit un passage de Scarron ; que l'idée principale du sujet de l'École des Femmes est tirée aussi d'une Nouvelle du même auteur; que, dans le Misanthrope, tu as traduit une douzaine de vers de Lucrèce : mais toutes tes grandes productions t'appartiennent; et, surtout, l'esprit général qui les distingue n'est qu'à toi. N'est-ce pas toi qui as inventé ce sublime Misanthrope, le Tartufe, les Femmes savantes, et même l'Avare, malgré quelques traits de Plante, que lu as tant surpassé ? Quel chef-d'œuvre que cette dernière pièce ! Chacpie scène est une situation , et l'on a entendu dire à un 3l\ are de bonne foi qu'il y avait beaucoup à profiter dans cet ouvrage , et qu'on en pouvait tirer d'excellents principes d'économie.
El les Femmes savantes ! Quelle prodigieuse
création! quelle richesse d'idées sur un fonds qui paraissait si stérile! Quelle variété de caractères ! Qu'est-ce qu'on mettra au-<lessus du bonhomme Clu-ysale qui ne permet à Plutaniue d'être chez lui que pour garder ses rabats? Et cette charmante Martine qui ne dit pas un mot dans son patois qui ne soit plein de sens? Quant à la lecture de Trissotin , elle est bien éloignée de pouvoir perdre aujourd'hui de son mérite : les lecteurs de société retracent souvent la scène de Molière , avec cette différence que les auteurs ne s'y disent pas d'injures, et ne se donnent pas des rendez-vous chez Barbin : ils sont aujourd'hui plus fins et plus polis , et en savent beaucoup davantage.
Oublierons-nous dans les Femmes savantes un de ces traits qui confondent? c'est le mot de Vadius, qui, après avoir parlé comme un sage sur la manie de lire ses vers , met gravement la main à la poche, en lire le cahier qui probablement ne le quille jamais: P^oici de petits vers. C'est un de ces endroits où l'acclamation est universelle : j'ai vu des spectateurs saisis d'une surprise réelle; ils avaient pris Vadius pour le sage de la pièce.
Ces sortes de méprises sont ordinairement des triomphes pour l'auteur comique : ce fut pourtant une méprise semblable qui contribua beaucoup à faire tomber le Misanthrope. Il est dangereux en tout genre d'être trop au-dessus de ses juges; et nous avons vu que Racine s'en aperçut dans Britannicus. On n'en savait pas encore assez pour trouver le sonnet d'Oronle mauvais : ce sonnet d'ailleurs est fait avec tant d'art, il ressemble si fort à ce qu'on appelle de l'esprit , il réussirait tant aujourd'hui dans des soupers qu'on appelle charmants , que je trouve le parterre excusable de s'y être trompé. Mais s'il avait été assez raisonnable pour en savoir gré à l'auteur, je l'admirerais presque autant que Molière.
Cette injustice nous valut le Médecin vialgré lui. Molière, lu riais bien, je crois, au fond de ton ame, d'être obligé de faire une bonne farce pour faire passer un chef-d'œuvre. Te serais- tu attendu à trouver de nos jours un censeur rigoureux qui reproche amèrement à ton Misanthrope de faire rire ? Il ne voit pas que le prodige de ton art est d'avoir montré le Misanthrope, de manière qu'il n'y a personne, excepté le méchant, qui ne voulût être Alceste avec ses ridicules. Tu honorais la vertu en lui donnant une leçon , et Montausier a répondu il y a long-temps à l'orateur genevois.
Est-il vrai qu'il a fallu que tw fisses l'apologie du Tartufe ? Quoi ! dans le moment où lu t'élevais au-dessus de ton art et de toi-même , au lieu de trouver des récompenses , tu as rencontré la persé- (■ulion ! A-l-on bien compris même de nos jours
ce qu'il t'a fallu de courage et de génie pour concevoir le plan de cet ouvrage , et l'exécuter dans un temps où le faux zèle était si puissant , et savait si bien prendre les couleurs de la religion qui le désavoue? C'est dans ce temps que tu as entrepris de porter un coup mortel à l'hypocrisie , qui en effet ne s'en est pas relevée : c'est un vice dont l'extérieur au moins a depuis passé de modcj mais il a été remplacé pai- l'hypocrisie de morale, de sensibilité, de philosophie , qui elle-même a fait place à l'impudence révoluuonnaire.
Qui est-ce qui égale Racine dans l'art de peindre l'amour ? C'est .Alolière (dans la proportion que comporte la différence absolue des deux genres). Voyez les scènes des amants dans le Dépit amoureux, premier élan de son génie j dans le Misanthrope, entendez Alceste s'écrier, Ah! traîtresse, quand il ne croit pas un mot de toutes les protestations d'amour que lui fait Célimène, et que pourtant il est enchanté qu'elle les lui fasse j dans le Tartufe , relisez toute celle admirable scène où deux amants vienent de se raccommoder, et où l'un des d'eux, après la paix faite et scellée, dit pour première paiole :
Ali rà ; Q'ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
Revoyez cent traits de cette force , et si vous avez aimé , vous tomberez aux genoux de JMolière, et vous répéterez ce mot de Sadi : Foilà celui qui sait comme on aime.
Qui est-ce qui égale Racine dans le dialogue ? qui est-ce qui a un aussi grand nombre de ces vers pleuis, de ces vers nés, qui n'ont pas pu être autrement qu'ils ne sont , qu'on relient dès qu'on les entend , et que le lecteur croit avoir faits ? C'est encore 3Iolière. Quelle foule de vers chai-mants ! quelle facilité! quelle énergie! surtout quel naturel ! Ne cessons de le dire : le naturel est le charme le plus sûr et le pkis durable; c'est lui qui fait vivre les ouvrages, parce que c'est lui qui les fait aimer; c'est le naturel qui rend les écrits des anciens si précieux, parce que, maniant un idiome plus heureux que le nôtre, ils sentaient moins le besoin de l'esprit; c'est le naturel (jui distingue le plus les grands écrivains, parce qu'un des caractères du génie est de produire sans effort; c'est le naturel qui a mis La Fontaine, qui n'inventa rien , à côté des génies inventeurs; enfin c'est le naturel qui fait que les Lettres d'une mère à sa fille sont quelque chose, et que celles de Balzac, de Voiture, et la déclamation et l'affecliou en tout genre, sont, comme dit Sosie, rien ou peu de chose.
Les crispius de Regnard , les paysans de Dancourt, font rire au théâtre; Dufresny étincelle d'esprit dans sa tournure originale, le Joueur et le Légataire sont il'excelleules comédies, le Glo-
rieux, la 3Iétromanie, et le 3Iéchant, ont des beautés d'un autre ordre. Mais rien de tout cela n'est Molière : il a un trait de physionomie qu'on n'attrape point; on le retrouve jusque dans ses mohidres farces, qui ont toujours un fonds de vérité et de morale. Il plaît autant à la lecture qu'à la représentation, ce qui n'est arrivé qu'à Racine et à lui ; et même , de toutes les comédies , celles de Molière sont à peu près les seules que l'on aime à relire. Plus on connaît Molière, plus on l'aime; plus on étudie îMolière, plus on l'admire. Après l'avoir blâmé sur quelques articles , on finit par être de son avis : c'est qu'alors on en sait davantage. Les jemies gens pensent conununément qu'il charge trop : j'ai entendu blâmer le pauvre homme! répété si souvent. J'ai vu depuis précisément la même scène, et plus forte encore; et j'ai compris que , lorsqu'on peignait des originaux pris dans la nature, et non pas, comme autrefois, des êtres imaginaires , l'on ne pouvait guère charger ni les ridicides ni les passions.
SECTION II . — Précis sur différentes Pièces de Molière.
Après l'avoir caractérisé en général , jetons un coup d'oeil rapide sur chacune de ses pièces, ou du moins sur le plus grand nombre; car toutes ne sont pas dignes de lui. Mélicerte, la Princesse d'Élide, les amants magnifiques, ne sont pas des comédies; ce sont des ouvrages de commande , des fêles pour la cour, où l'on ne retrouve rien de Molière. Un écrivain supérieur est quelquefois obligé de descendre à ces sortes d'ouvrages, qui ont pour objet de faire valoir d'autres talents que les siens, en amenant des danses, des chants, et des spectacles. On ferait peut-être mieux de ne pas lui demander ce que tout le monde peut faire , et ce qui ne peut compromettre que lui; mais en ce genre, comme dans tout autre, il n'est pas rare d'employer les grands hommes aux petites choses , et les petits hommes aux grandes : l'on envoyait Villars faire la paix a\ ec Cavalier , et ïallard combattre Eugène et Marlborough. Ainsi , le génie est forcé de sacrifier sa gloue pour obtenir la protection; et si ^Molière n'eût pas arrangé des ballets pour la cour, peut-être que le Tartufe n'aurait pas trouvé un protecteur dans Louis XIV.
Au reste , quoique le talent n'aime pas à être commandé , il se tire quelquefois heureusement de cette espèce de contrauite; et si l'auteur de Zaïre ne se retrouve pas dans le Temple de la Gloire et dans la Princesse de A'ararre, qui ont passé avec les fêtes où ils ont été représentés , Racine lit Bérénice pour madame Ilenriette, Aihalie pour Saint-Cyr; et Molière, à qui l'on ne donna que (|uinze jours pour composer et faire apprendre les
SIECLE DE LOU
Fâcheux , qui furent joués à Vaux devant le roi , n'en fit pas à la vérité un ouvrage régulier, puisqu'il n'y a ni plan ni intrigue , mais du moins la meilleure de ces pièces qu'on appelle comédies à tiroir. Chaque scène est un chef-d'œuvre .c'est une suite d'originaux supérieurement peints. La partie de chasse et la partie de piquet sont des prodiges de l'art de raconter en vers. L'homme qui veut mettre toute la France en ports de mer est la meilleure critique de la folie des faiseurs de projets. La dispute des deux femmes sur cette question si souvent agitée, s'il faut qu'un vcritahie amant soit jaloux ou ne soit pas jaloux , est le sujet d'une scène charmante , pleine d'esprit et de raison , et qui montre ce que pouvaient devenir, sous la plume d'un grand écrivain , ces questions de l'ancienne cour d'amour, qui étaient si ridicules quand Richelieu les faisait traiter devant lui dans la forme des thèses de théologie.
Molière ne fut pas si heureux dans Je Prince jaloux ou D. Garde de Navarre, espèce de tragi-comédie , mauvais genre qui était fort à la mode, et qu'il eut la faiblesse d'essayer, parce que ses ennemis lui avaient reproché de ne pas savoir travailler dans U (jenre sérieux. On appelait ainsi un mélange de conversations et d'aventures de l'Oman que la galanterie espagnole avait mis en vogue , comme on donnait le nom de comédies à des farces extravagantes.
Molière, qui avait un talent trop vrai pour réussir dans un genre faux , apprit depuis à ses détracteurs, quand il fit le Misanthrope, le Tartufe et les Femmes savantes , que les comédies de caractère et de mœurs étaient le vrai (jenre sérieux : mais il ne leur apprit pas à réussir comme lui.
Il faut bien lui pardonner si dans ses deux premières pièces, l'Étourdi et le Dépit amoureux, il suivit la route vulgaire avant d'en frayer une nouvelle. Les ressorts forcés et la multiplicité d'incidents dénués de toute vraisemblance excluent ces deux pièces du rang des bonnes comédies. Il y a même une inconséquence marquée dans le plan de l'Étourdi; c'est que, son valet ne lui faisant point part des fourberies qu'il médite, il est tout simple que le maître les traverse sans être taxé d'étourderie. On voit trop que l'auteur voulait à toute force amener des contre-temps : aussi a-t-il joint ce titre à celui de VÉto^irdi ; ce qui ne répare point le vice du sujet. Mais si les plans de Molière étaient encore aussi défectueux que ceux de ses contemporains, il avait déjà sur eux un grand avantage : c'était un dialogue plus naturel et plus raisonnable, et un style de meilleur goût. Ce mérite et la gaieté du rôle de Mascarilie ont soutenu cette pièce au théâtre, malgré tous ses défauts. Il n'y en