GO
COURS DE LITTÉKATIRE.
Le bonheur que je perds doit redoubler ma rage : Mais n'importe , aimez-moi , s'il se peut, davantage , Quand j'en devrais mourir cent fois plus malheureux.
Certainement il y a là du sentiment , et même de la passion. Ce ne sont point des fadeurs d'opéra; et si l'on songe que l'auteur, travaillant dans un \ genre de drame où il ne pouvait rien approfondir, a trouvé le moyen de produire ces effets dans des | scènes qui ne sont pour ainsi dire qu'indiquées , \ l'on conviendra que ces scènes prouvent beaucoup I de ressources dans l'esprit , et que Quinault avait \ un talent particulier, non pas seulement, comme ! le dit Boileau, pour faire des vers bons à être ' mis en chant , mais pour faire des drames charmants, d'un genre qu'il a créé et que lui seul a bien connu.
On peut juger des études qu'il y faisait , par le progrès qui marque ses différents ouvrages depuis Carfmus jusqu'à cette immortelle Armide, le chefd'œuvre du théâtre lyrique.
Je compte à peu près pour rien les Fêtes de l'Amour et de Bacchus, pastorale qui fut son coup d'essai. C'est un mélange de fadeur et de bouffonnerie, qui n'annonçait pas ce que l'auteur devait im jour devenir. Voltaire veut qu'on y distingue une imitation de l'ode d'Horace ( III, 9), qu'on a cent fois traduite :
Donec gratus eram, etc.
Mais cette imitation est une des plus faibles qu'on ait faites d'un des plus charmants morceaux de l'antiquité , et la pièce n'est remarquable que parce qu'elle fut l'époque de l'union de Quinault et de LuUi , qui dura pendant toute la vie du poète.
Cadmus est la première pièce qu'on ait appelée tragédie lyrique , et je ne sais pourquoi. C'est une mauvaise comédie mythologique , dont le sujet est la mort d'un serpent, et qui est remplie, en grande partie , des frayeurs ridicules que ce serpent cause aux compagnons de Cadmus. C'était la suite de cette co.itume bizarre, dont j'ai parlé ailleurs, de mettre partout des personnages bouffons. Il y a encore dans Akeste et dans Thésée, qui suivirent Cadmus , des scènes d'un froid comi que, des galanteries de soubrettes; mais c'est du moins pour la dernière fois , et elles né paraissent plus dans les opéras de Quinault, qui finit par purger son théâtre de toute bigarrure, connue Molière en avait purgé le sien.
Alceste est fort supérieure à Cadmus ; il y a un nœud attachant , du spectacle , une marche théâtrale , un dénouement fort noble et digne du rôle d'Hercule , qui , étant amoureux d'Alceste , la délivre des enfers , et la rend à son époux. Mais , indépendamment de ce comique déplacé qui gâte
tout, les scènes ne sont guère que de froides esquisses : il y a des fêtes mal amenées , et le dialogue est peu de chose. Voltaire cite ces vers que dit Hercule à Pluton , qui sont en effet ce qu'il y a de mieux :
si c'est te faire outrage D'entrer par force dans ta cour , Pardonne à mon courage , El fais gi-acc à l'amour.
Ces deux derniers sont nobles; les deux premiers sont trop prosa'iques, et manquent d'harmonie. Le choix qu'en fait Voltaire, qui pourtant ne pouvait pas mieux choisir, prouve que la versification iVAlceste est bien faible, et que la muse de Quinault n'était pas encore très avancée. Un morceau beaucoup meilleur, mais , dans un autre genre, c'est celui que chantent les suivants de Pluton. Cependant Voltaire ne va-t-il pas un peu trop loin quand il dit qu'il ne commit rien de plus sublime? Ils sont en général d'une précision remarquable, quoiqu'il y ait des répétitions et des négligences.
Tout mortel doit ici paraître :
On ne peut naiti-e Que pour mourir.
De cent maux le trépas délivre :
Qui cherche à vivre Cherche à souffrir.
Venez tous sur nos sombres bords :
Le repos qu'on désire Ne tient son empire Que dans le séjour des morts.
Chacun vient ici-bas prendre place :
Sans cesse on y passe ; Jamais on n'en sort.
C'est pour tous une loi nécessaire :
L'effort qu'on feut faire N'est qu'un vain effort.
Est-on sage De fuir ce passage ?
C'est un orage Qui mène au port.
Le Style de Quinault s'affermit dans Thésée; il est plus soigné et plus soutenu ; l'intrigue est bien menée , et le caractère de Médée est bien tracé. On voit dans cette pièce une situation empruntée de Racine : c'est celle où Médée fait craindre sji vengeance à sa rivale , à la maltresse de Thésée , au point de la forcer à feindre qu'elle ne l'aime plus, comme Junie dans la scène avec Britannicus quand Néron les écoule. On s'attend bien que 1 imitateur doit être inférieur au modèle ; mais le fond de cette scène est toujours théâtral , à l'opéra comme dans la tragédie.
Madame de Mainlenon préférait Mys à tous les autres poèmes de l'auteur : c'est celui où l'amour est le plus intéressant, et le dénouement le plus tragique. C'est un moment terrible que celui où Cybèle, après avoir égaré la raison U'Atys, qui
SIÈCLE DE LOllS XIV. - POÉSIE.
dans sa fureur a tué Sangaride , lui dit avec une
Joie cruelle ces deux beaux vers :
Achève ma vengeance , Atys : connais ton crime , Et reprends ta raison pour sentir ton malheur.
Je ne sais cependant si cette barbarie de Cybèle ne va pas à un degré d'atrocilé trop fort pour un opéra , et peut-être aussi pour une divinité qu'on appelait la bonne Déesse. Il serait mieux placé dans une divinité des Enfers ou dans un personnage réputé méchant, tel que Junon. Cybèle s'en repent, et change Atys en pin. fiais ces métamorphoses , fort à la mode du temps de Quinault , qui a mis sur le théâtre une partie de celles d'Ovide, ne nous plaisent plus aujourd'hui. Ce merveilleux de machines est tombé , parce qu'il n'est que pour les yeux, et qu'il leur fait toujours trop peu d'illusion. Le merveilleux qu'il faut préférer est celui qui parle à l'imagination : elle est en nous ce qu'il y a de plus facile à tromper. Aux dernières reprises, le dénouement d'Atijs a fait de la peine au spectateur, et l'on a pris le parti de le faire ressusciter par l'Amour, l'agent le plus universel du théâtre de l'opéra.
C'est dans ^tijs et Isis que le talent de Quinault parut avoir acquis toute sa maturité. Les morceaux que j'en ai cités suffiraient pour le prouver; et je pourrais en citer plusieurs autres. Mais le sujet d'/sis est moins intéressant : les deux derniers actes languissent par l'uniformité d'une situation trop prolongée; celle d'Io, que la jalousie de Junon livre au pouvoir d'une Euménide, et qui est transportée tour-à-tour dans les sables brûlants de la zone torride et dans les déserts glacés de la Scythie. Celte manière de tourmenter par le froid et le chaud est un peu bizarre , et semble n'avoir été imaginée que pour des effets de décoration. Elle est conforme à la fable; mais toute la mythologie n'est pas également théâtrale, et il «j faut faire un choix. Les détails descriptifs ne sont j pas de nature à relever la faiblesse de ces deux . i actes; ils sont au contraire très négligés. Le qua- 1 trième acte s'ouvre par ces vers , que chantent les j habitants des climats glacés : !
L'hiver qui nous tourmente i S'obstiiie à nous geler.
JJous ne saurions parler !
Qu'avec une voix tremblante. i
La neige et les glaçons i
Nous donnent de mortels frissons , etc. !
Proserpine est un des opéras de Quinault les I mieux coupés, et où l'on trouve le plus de cette variété sans disparate , qui est de l'essence de ce spectacle. C'est aussi celui oîi l'auteur s'est le plus élevé dans sa versification; témoin ce beau morceau qui sert d'ouverture, et que Voltaire a si justement admiré :