‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 108 sur 140 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Avec quel intérêt il parle de notre grand comique dans son Epitre à Racine !

Avant qu'un peu de terre , obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, Mille de ses beaux traits , aujourd'hui si vantés , Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. L'ignorance et l'erreur, à ses naissantes pièces , En habits de marquis , en robes de comtesses , Venaient pour diffamer son chef-d'œuvre nouveau , Et secouaient la tête à l'endroit le plus beau. Le commandeur voulait la scène plus exacte; Le vicomte indigné sortait au second acte. L'un , défenseur zélé des bigots mis enjeu , Pour prix de ses bons mots le condamnait au feu ; L'autre , fougueux marquis , lui déclarant la guerre, Voulait venger la cour immolée au parterre. Mais sitôt que d'un trait de ses fatales mains La Parque l'eut rayé du reste des humains , On reconnut le prix de sa muse éclipsée. L'aimable comédie , avec lui terrassée , En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir. L'époque de cette épitre fait autant d'honneur à Boileau que l'épître même : elle fut adressée à Racine au moment où la cabale avait fait abandomier Phèdre, et accumulait contre la pièce et l'auteur les critiques et les libelles. Boileau seul tint ferme contre l'orage , et voulut rendre publique sa protestation contre l'injustice. Il était l'ami de Racine, dira-t-on. Son courage n'en est pas moins digne d'éloges. Il est si rai-e qu'en pareille occasion l'amitié fasse tout ce qu'elle doit faire , surtout l'amitié des gens de lettres ! et je parle de ceux qui méritent ce nom , de ceux qui ont le plus de droits à l'estime générale. C'est une vérité triste, mais trop prouvée : on peut appliquer aux lettres ce mot de l'Evangile : Les enfants de ténèbres sont plus éclairés sur leurs intérêts que les enfants de lumière. Voyez comme les mauvais auteurs font cause commune , comme ils se soutiennent les uns les autres , comme ils se prodiguent réciproquement les plus grandes louanges sur les plus misérables productions, quels efforts on fait pour relever des pièces proscrites également à la cour et à la ville ! Mais à quoi doit s'attendre ordinah'eraent celui qui doime un bon ouvrage , celui dont on peut craindre la supériorité ? Que ses ennemis en diront bien haut tout le mal qu'ils n'eu pensent pas , et que ses amis en diront tout bas beaucoup moins de bien qu'ils n'en pensent. Ils ne diront pas une sottise ridicule , mais ils ne diront pas non plus la vérité décisive. Ils suivront tout doucement le public, mais ils ne le devanceront pas; sans contrarier son mouvement , ils ne feront rien pour l'accélérer. Tel est le cœur humain : on n'aime point à voir ses confrères monter d'un degré. Et quand l'homme de talent y parvient , à qui le doit-il? Au public indifférent, qui, à la longue , est toujours juste. Souvent il le serait plus

tôt, s'il entendait «ne voix faite pour le décider; souvent il ne faut qu'un homme accrédité pour montrer la vérité à ceux qui sont prêts à la suivre : mais qui veut prendre sur lui d'être cet homme? Quand on abandonna Bnitus , que firent les heaux-esprits du temps , ceux mêmes que Voltaire appelait ses amis ? Ils lui conseillèrent de renoncer au théâtre. Quand on sifilait Adélaïde , qui prit sa défense ? qui voulut êlre le vengeur du talent, et le çuide du public impartial? Boileau fut cet bonnne pour Racine : aussi contribua-t-il beaucoup à la résurrection de Phèdre. Au milieu du déchaînement universel, il osa dire à l'illustre auteur :

Que peut contre tes vers une ignorance vaine?

Le Parnasse frannais ennobli par ta veine ,

contre tous ces complots saura te maintenir,

Et soulever pour toi l'équitable avenir.

Eh ! qui , voyant un jour la douleur vertueuse

De Phèdre malgré soi perfide . incestueuse ,

D'un si uoble travail justement étonné ,

Ne lîénira d'abord le siècle fortuné

Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles.

Vit naître sous ta main ces pompeuses me rveilles ?

Applaudissons à ce langage de l'amitié prononçant les arrêts de la justice.

Après avoir examiné ce que sont ses satires en littérature , faudra-t-il les justifier en morale? On sait combien, sous ce rapport, elles furent attaquées dans le dernier siècle : elles ne l'ont pas été moins dans celui-ci. On n'a plus cherché à intéresser dans cette cause l'état et la religion , parce qu'il ne s'agissait plus de perdre l'auteur ; mais on a mis en avant cet esprit de société dont on abuse aujourd'hui en tous sens. On a dit qu'il n'était pas permis , qu'il n'était pas honnête d'affliger l'amourpropre d'autrui. Ce principe est vrai en lui-même ; il est la base de toutes les convenances sociales. Mais comment n'a-t-on pas vu que l'exception ( et il y en a dans tout ) se présentait d'elle-même dans un cas où l'on commence par se placer hors de l'ordre commun , et par mettre volontairement son amour -propre eu compromis? Que fait tout homme qui rend le public juge de ses talents ? Ne demande-t-il pas des louanges ? et peut-il les demander sans se soumettre , par une conséquence nécessaire , à la condition d'encourir le blâme ? Je vous aurais loué , si vous m'eussiez satisfait : j'ai donc le droit de vous condamner, si je suis mécontent Il n'y a personne qui ne soit autorisé à raisonner ainsi avec un auteur. Tout homme est obligé de vivre en société : il doit donc s'attendre à y trouver tous les ménagements qu'il doit aux autres. Mais personne n'est obligé d'écrire ; donc tout le monde est en droit de lui dire : Vous n'écrivez pas bien. C'est une gageure que vous sou-

tenez : vous ne pouvez pas la gagner sans vous exposer à la perdre.

Qu'on n'objecte pas que le public seul a le droit de juger. C'est ici un abus de mots : la voix du public ne peut se composer que de celle de chaque individu , et chacun peut donner la sienne. Le public prononce en corps lorscpi'il est rassemblé ; mais il ne l'est pas toujours, à beaucoup près ; et pour lors chacun peut donner sa voix en particulier , comme il la donnerait avec tous les autres.

On insiste : Est -il permis d'imprimer contre quelqu'un ce que la politesse ne permettrait pas de dire en face? Le poète satirique répondra: C'est précisément parce que je parle au public que je ne suis plus en société. L'auteur a donné son ouvrage, et je donne mon avis , chacun de nous à ses ris(|ues et fortimes : tout est égal. Le public est juge ; et dans tout cela il n'y a rien contre la morale.

Au reste, j'aurais pu renvoyer sur cet objet à Boileau lui-même , dans la Préface de ses Satires : la question y est solidement discutée, et sa justification établie sur les meilleures raisons. S'il était besoin d'y joindre une autorité imposante, en est-il une que l'on pût préférer à celle du célèbre Arnauld ? Le patriarche du jansénisme ne manquait sûrement ni de sévérité ni de lumières. Voici comme il s'énonce dans sa lettre à Perrault, où il prend contre lui la défense des satires de Despréaux. .^

« Les guerres entre les auteurs passent pour innocentes quand elles ne s'attachent qu'à ce qui regarde la critique delà littérature, la grammaire, la poésie, l'éioquence , et que l'on n'y mêle point de calomnies et d'injures personnelles. Or, que fait autre chose M. Despréaux à l'égard de tous les poètes qu'il a nommés dans ses satires, Chapelain, Colin, Pradon, Coras et autres, sinon d'en dire son jugement, et d'avertir le public que ce ne sont pas des modèles à imiter? ce qui peut être de quelque utilité pour faire éviter leurs défauts, et peut contribuer même à la gloire de la nation , à qui les ouvrages d'esprit font honneur quand ils sont bien faits ; comme, au contraire, c'a été un déshonneur à la France d'avoir fait tant d'estime des pitoyables poésies de Ronsard. »

Et voilà, en effet , le bien que fît aux lettres cet homme dont on veut nier Vinfluence. Il parut au moment où il était le plus nécessaire, et pouvait devenir le plus utile. Les modèles ne faisaient que de naître : nous les voyons aujourd'hui dans l'élévation où le temps les a placés ; mais il faut les voir à cette première époque, exposés à la concurrence , devant un public qui flottait encore entre le bon et le mauvais goût. Il faut songer que les pièces de Montfleuri balançaient celles de Molière, que les tragédies de Thomas Corueiliç avaient des

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

ïfnècès âiVssî granSs et pins grands que celles de

Racine. II faut se rappeler ce qu'était Chapelain , regardé comme l'oracle de la littérature , nommé par le roi pour être distributeur de ses grâces , honneur dangereujc , qui depuis n'a été accoidé à personne , et que même aujourd'hui personne , à ce que j'imagine, n'oserait accepier. Gotin régnait à l'hôtel de Rambouillet , et avait du crédit à la cour , où il s'en sei-vait contre Molière. Quelle .sorte de bien pouvait faire alors un jeune poète , qui avait assez de talent pour écrire très bien en vers, assez de goût pour juger ceux des autres, assez de hardiesse et de véracité pour énoncer son opinion? A quoi pouvait servir la réputation qu'il obtint de bonne heure par ses premières satires ? A diriger le jugement de la multitude, qui croit volontiers l'auteur qu'elle lit avec plaisirj à lui montrer la distance de Molière à Monttleury, en célébrant l'un et renvoyant l'autre

Aux laquais assemblés jouer ses mascarades ;

à marquer l'intervalle entre Racine et Thomas Corneille , en exaltant l'un et se taisant sur l'autre ; à ramener les esprits à la justice , en se moquant de la Phèdre qu'on applaudissait , et consacrant celle que l'on censurait ; à opposer le ridicule au crédit et à la renommée de Chapelain. Nous croyons aujourd'hui qu'un poème tel que la Puc^He n'avait besoin de personne pour tomber. Point du tout : on en fit six éditions en dix-huit mois. Il ennuyait tout le monde , mais on n'osait pas le dire. La crainte retenait les gens de lettres , qui voyaient dans sa main toutes les récompenses ; le préjugé arrêtait les gens du monde, qui n'osaient attaquer une si grande réputation. Furetière seul eut cette confiance ; mais il n'avait pas celle du public. Quand l'auteur de la Pucelle en fit la lecture chez le grand Condé , devant tout ce qu'il y avait de plus distingué dans les deux sexes à la cour et à la ville , tout le monde se récriait , Que cela est beau! Madame de Longueville dit tout bas à l'oreille du prince , Oui , cela est beau , mais cela est bien ennuyeux ; et ce mot , qui courot, passa pour une singularité de madame de Longueville. Notez qu'elle n'osa pas dire que cela ne fût pas beau ; elle n'eut que le bon esprit de s'ennuyer, et la bonne foi d'en convenir. Tout le monde n'est pas de même : nos jugements déïiendent si fort de ceux d'autrui ! on se laisse si aisément entraîner au mouvement général ! Mais quand un poète tel que Despréaux fit voir les durs vers de Chapelain , sans force et sans grâce , enflés d'épithètes. montés sur de grands mots comme sur des échasses : quand il se moqua de sa muse allemande en français, tout le monde fut de son

avis. Cela n'était pas , comme le remarqueront peut-être des hommes profonds, fort unportant pour l'état. Oui : mais cela n'était pas indifférent au bon goût.

Il convenait à celui qui avait su faire justice de mauvais auteurs, et la rendre aux bons, de fixer les principes dont ses divers-jugements n'étaient que les conséquences : c'est ce qui lui restait à faire dans l'Art poétique. Cet excellent ouvrage , un des beaux monuments de notre langue, est la preuve de ce que j'ai eu occasion d'établir plus d'une fois, qu'en général la saine critique appartient au vrai talent , et que ceux qui peuvent donner des modèles sont aussi ceux qui donnent les meilleures leçons. C'était à Cicéron et à Quint ilien à parler de l'éloquence; ils étaient de grands orateurs : à Horace et à Despréaux de parler de la poésie; ils étaient de grands poètes. Que ceux qui veulent écrire en vers méditent l'Art poétique de l'Horace français , ils y trouveront marqué, d'une main également sûre, le principe de toutes les beautés qu'il faut chercher, celui de tous les défauts dont il faut se garantir. C'est une législation parfaite dont l'application se trouve juste dans tous les cas, un ( ode imptescriptible dont les décisions serviront à jamais à savoir ce qui doit être condamné , ce qui doit être applaudi. Nulle part l'auteur n'a mieux fait voir le jugement exquis dont la nature l'avait doué. Ceux qui ont étudié l'art d'écrire, qui en connaissent, par une expérience journalière , les secrets et les difficultés, peuvent atiester combien ils sont frappés ; du grand sens renfermé dans cette foule de vers aussi bien pensés cpi'heureusement exprimés , et devenus depuis long-temps les axiomes du bon goût. Il serait bien injuste qu'ils perdissent de leur mérite parce que le temps nous les a rendus familiers , ou parce que de grands modèles les avaient précédés. L'exemple ne rend pas le précepte inutile: ils se fortifient l'un par l'autre. L'exemple du bon est toujours combattu par celui du mauvais, surtout quand le bon ne' fait que de naître. Tous les esprits ne sont pas également propres à en faire la distinction : la multitude est facile à égarer; la perfection est sévère,. le faux esprit est séduisant , le mauvais goût est contagieux. Dans cette lutte continuelle de là vérité et de l'erreur , l'hommedont la main est assez sûre pour poser la limite immuable qui les sépare, l'homme qui nous montre le but , nous indique la* véritable route , nous détourne des chemins trompeurs , nous marque les écueils , ne rend-il pas un service important? n'est-il pas le bienfaiteur des arts ? Accordons que l'Art poétique n'ait pu rien apprendre à un Racine, quoique le plus grand

talent puisse toujours apprendre quelque chose d'un bon esprit , il aura toujours fait un bien très essentiel, celui d'enseigner à tout le monde pourquoi Racine est admirable. En disant ce qu'il fallait faire, il apprenait à juger celui qui avait bien fait, aie discerner de celui qui faisait mal. En resserrant dans des résultats lumineux toutes les règles principales de la tragédie, de la comédie, de l'épopée, et des autres genres de poésie; en renfermant tous les principes de l'art d'écrire dans des vers parfaits et faciles à retenir, il laissait dans tous les esprits la mesuie qui devait servir à régler leurs jugements; il rendait familières au plus grand nombre ces lois avouées par la raison de tous les siècles , et par le suffrage de tous les hommes éclairés ; il dirigeait l'estime et le blâme. Et s'il est vrai que l'empire des arts ne peut, comme tous les autres , subsister sans une police à peu près généralement reçue , sans des lois qui aient une sanction et un effet, quoique souvent violées, comme ailleurs; sans une espèce d'hiérarchie qui établisse des rangs, des honneurs, et des distinctions; l'écrivain qui a contribué plus que personne à fonder cet ordre nécessaire , qui fut, il y a cent ans , le premier législateur de la république des lettres , et qu'aujourd'hui elle reconnaît encore sous ce titre, ne mériie-t-il pas une éternelle reconnaissance ?

VArt "poétique eut à peine paru , qu'il fit la loi, non seulement en France , mais chez les étrangers, qui le traduisirent. Son influence n'y fut pas, à beaucoup près, si sensible que parmi nous; mais dans toute l'Europe lettrée , les esprits les pins judicieux en approuvèrent la doctrine. On peut bien croire qu'il excita la révolte sur le bas Parnasse : par tout pays les mauvais sujets n'aiment pas qu'on fasse la police. Mais ce futenvain qu'on l'attaqua; la raison en beaux vers a un grand empire. La bonne compagnie sut bientôt par cœur ceux de Boileau , et il fallut s'y soumettre. Les rapsodies qu'on appelait poèmes épiques , et qui avaient encore de nombreux défenseurs, n'en eurent plus dès ce moment , et l'on n'appela point de l'arrêt qui les condamnait au néant. Le règne des pointes, déjà fort ébranlé, tomba entièrement au théâtre , au barreau et dans la chaire , et l'on convint, avec Despréaux, de renvoyer à l'Italie

De tous ces faux brillants l'éclatante folie.

Le burlesque , qui avait eu tant de vogue , fut frappé d'un coup dont il ne se releva pas, malgré Desmarets et d'Assoucy, qui jetaient les hauts cris , et prétendaient que Boileau n'avait décrié le burlesque que parce qu'il n'était pas en état d'en faire. La proviuce n'admira plus le Typhon, ni

VOvide en belle humeur; et le bon d'Assoucy, témoin de cette déroute, d'Assoucy, qui s'intitulait empereur du burlesque , prit le parti d'imprimer naïvement : i$i leburlesquene divertitplus la cour, c'est que Scarrona cessé de vivre , et que j'ai cessé d'écrire. Boileau couvrit d'un ridicule ineffaçable ces productions si ennuyeusement emphatiques , ces grands romans si fort à la mode , dont les personnages hors de nature, les sentiments sans vérité, les intrigues sans passion, les aventures sans vraisemblance, les dangers sans intérêt, avaient passé sur la scène, et introduit jusque dans la société le langage guindé et le galimatias sentimental , qui se reproduit auj(jurd'hui sous une autre forme. La considération personnelle dont jouissait mademoiselle Scudery, que l'on traitait cV illustre , et ses protections puissantes , n'intimidèrent point l'inflexible Aristarque, et ne tinrent pas contre quatre vers de l'Art poétique :

Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie , L'air ni l'esprit français à l'antique Ualie, Et , sous des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton galant , et Brutus dameret.

Le fatras obscur et ampoulé de Brébeuf , qui avait rendu la Pharsale aux provinces si chère, et qui était d'autant plus capable de faire illusion, qu'il était mêlé de quelques étincelles brillantes, fut mis à sa place , et distingué de la vraie grandeur. Boileau , en appréciant celle de Corneille, en payant au père du théâtre le tribut d'une admiration éclairée, indiqua ses principales fautes, sans le nommer, en plus d'un endroit de l'Art poétique; la. froideur de ses dissertations politiques et de son dialogue trop raisonné; le faste déclamatoire trop fréquent, même dans ses meilleures pièces; l'obscurité de l'intrigue d'^éraciittS; l'embarras de quelques unes de ses expositions; le défaut de ressorts qui puissent attacher. Il accoutuma le public à lui comparer Racine , et les auteurs à se modeler sur ce dernier, qui savait mieux que tout autre émouvoir le spectateur. Son autorité était si bien affermie, on le regardait tellement comme l'apôtre du goût et le grand justicier du Parnasse , que , lorsque Charles Perrault leva contre les anciens, au milieu de l'Académie, l'étendard d'une guerre que La Motte renouvela depuis avec aussi peu de succès , Boileau , déjà vieux , ayant gardé le silence , le prince de Conti , connu par les agréments de son esprit et son amour pour les lettres , celui dont Rousseau a si dignement célébré la mémoire , dit tout haut qu'il irait à l'Académie , et qu'il écrirait sur le fauteuil de Despréaux : Tu dors , Brutus.

Enfin, pour borner cette énumération , et faire voir que l'influence du poète ne s'étendait pas

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

seulement sur les choses de goût et les matières de littérature, et qu'un bon esprit sert atout, deux vers de ses satires firent abolir l'infamie juridique du congrès qui souillait nos tribunaux ; et son arrêt contre une inconnue nommée la Jtaison, badinage qui courut tout Paris, après avoir été présenté au président de Lamoignon , nous sauva la honte d'un arrêt plus sérieux que l'on sollicitait contre la philosophie de Descartes en faveur de celle d'Aristote. C'était bien assez de celui qu'on avait déjà rendu sur le même objet en ^1624; et si du moins cette sottise ne fut pas réitérée , une plaisanterie de Despréaux en fut la cause. Heureusement , dans les ouvrages dont il me reste à parler, dans les Épîtres , et le Lutrin , les éloges unanimes qu'on accorde au poète ne peuvent plus être mêlés d'aucune plainte , d'aucune chicane contre le critique. S'il est inférieur à Horace dans les Satires ( excepté la neuvième ) , il est pour le moins son égal dans les Epîtres. Je ne crois pas même que les meilleures du favori de Mécène puissent soutenir le parallèle avec l'Epître à M. de Seignelay sur le Frai , et avec celle qui est adressée à M. de Lamoignon sur les Plaisirs de la campagne , mis en opposition avec la vie inquiète et agitée qu'on mène à la ville. Auguste, dans les épîtres d'Horace, n'a jamais été loué avec autant de finesse, ni chanté avec un ton si noble, si élevé et si poétique , que Louis XIV l'a été dans celles de Despréaux. Enfin celles d'Horace n'ont pas un seul morceau comparable au passage du RJiin : il y a plus de mérite encore dans la louange délicate que dans la satire ingénieuse, et notre poète possède éminemment l'une et l'autre.

Un bruit court que Louis va tout réduire en poudre , Et dans Valencienne est entré comme un foudre ; Que Cambrai , des Français l'épouvantable écueil , A vu tomber entin ses murs et son orgueil ; Que , devant Saint-Omer, Nassau , par sa défaite , De Philippe vainqueur rend la gloire complète. Dieu sait comme les vers chez vous s'en vont couler, Dit d'abord un ami qui veut me cajoler, Et, dans ce temps guerrier et fécond en Achilles , Croit que l'on fait les vers comme l'on prend les villes.

Ce dernier trait est charmant.

Pour moi , qui , sur ton nom déjà brûlant d'écrire , Sens au bout de ma plume expirer la satire , Je n'ose de mes vers vanter ici le prix. Toutefois , si quelqu'un de mes faibles écrits Des ans injurieux^peut éviter l'outrage , Peut-être poiu: ta gloire aura-t-il son usage ; Et comme tes exploits , étonnant les lecteurs , Seront à peine crus sur la foi des auteurs , Si quelque esprit malin les veut traiter de fables , On dira quelque jour, pour les rendre croyables ■ BoUeau , qui , dans ses vers pleins de sincérité , Jadis à tout son siècle a dit la vérité , Qui mit à tout blâmer son étude et sa gloire , k pourtaut de ce roi parlé comme l'histoire.

C'est là prendre ses avantages avec toute l'adresse possible. Ce morceau , récité devant Louis XIV, fit sur lui une impression sensible, et devait la faire : plus un grand cœur aime la louange , plus il goûte vivement celle (jui est apprêtée avec un art qui dispense de la repousser. Au reste, Boileau , en se vantant de parler comme l'histoire , ne disait rien qui ne fût vrai. Ce poète , qu'on accuse de manquer de philosophie , en eut assez pour louer un roi conquérant , bien moins sur ses victoires que sur les réformes salutaires et les établissements utiles que l'on devait à la sagesse de sou gouvernement. Peut-être y avait-il quelque courage à dire au vainqueur de l'Espagne, au conquérant de la Franche-Comté et de la Flandre :

Il est plus d'une gloire. En vain aux conquérants L'erreur, parmi les rois , donne les premiers rangs ; Entre les gi-ands héros ce sont les plus vulgaires. Chaque siècle est fécond en heureux témérau-es; Chaque climat produit des favoris de Mars; La Seine a des Bourbons , le Tibre a des Césars : On a vu mille fois des fanges méotides Sortir des conquérants , Goths , Vandales , Gépides : Mais un roi vraiment roi , qui , sage en ses projets , Sache en un calme heureux maintenir ses sujets. Qui du bonheur public ait cimenté sa gloire, Il faut pour le trouver courir toute l'histoire : La terre compte peu de ces rois bienfaisants ; Le ciel à les former se prépare long-temps.

Assez d'autres sans moi , d'un style moins timide ,

Suivront aux champs de Mars ton courage rapide ,

Iront de ta valeur effrayer l'univers ,

Et camper devant Dôle au milieu des hivers.

Pour moi , loin des combats , sur un ton moins terrible

Je dirai les exploits de ton règne paisible ,

Je peindrai les plaisirs en foule renaissants ,

Les oppresseurs du peuple à leur tour gémissants.

On verra par quels soins ta sage prévoyance ,

Au fort de la famine , entretint l'abondance.

On verra les abus par ta main réformés ;

La licence et l'orgueil en tous lieux réprimés ;

Du débris des traitants ton épargne grossie ;

Des subsides affreux la rigueur adoucie ;

Le soldat dans la paix sage et laborieux ;

Nos artisans grossiers rendus industrieux ,

Et nos voisins frustrés de ces tributs servîtes

Que payait à leur art le luxe de nos villes.

Tantôt je tracerai tes pompeux bâtiments.

Du loisir d'un héros nobles amusements.

J'entends déjà frémir les deux mers étonnées

De voir leurs flots unis au pied des Pyrénées , etc.

Il n'y a pas un de ces vers qui ne rappelle un fait constaté dans l'histoue. Tout ce que la prose éloquente de Voltaire a consacré dans le siècle de Louis XIV, les lois , les manufactures , les canaux, la police, les travaux publics, la dimmution des tailles, les édifices élevés pour les arts; tout est ici exprimé en beaux vers. On voit dans ces morceaux et dans beaucoup d'autres , non seulement l'homme d'esprit qui sait plaire, le poète qui sait écrire, mais l'homme judicieux qui choisit les

objets de ses louanges, et ne veut pas être démenti par la postérité.

Si la versification de ses épîtres est plus forte que celle de ses satires , elle est aussi plus douce et plus flexible. Le censeur s'y montre moins , et l'homme s'y montre davantage : c'est toujours le même fonds de raison ; mais elle éclaire souvent sans blesser. Ne reconnaît-on pas l'homme vrai , l'ennemi de toute espèce d'affectation , dans ces vers à M. de Seignelay ?

Sans cesse on prend le masque , et , quittai^! la nature ,

On crânt de se montrer sous sa propre figure.

Par là le plus sincère assez souvent déplaît.

Rarement un esprit ose être ce qu'il est.

A'ois-tu cet importun que tout le monde évite ,

Cet honune à toujours fuir, qui jamais ne vous quitte ?

Il n'est pas sans esprit; mais né triste et pesant,

Il veut être folati-e , évaporé , plaisant :

Il s'est fait de sa joie une loi nécessaire ,

Et ne déplaît enfin que pour vouloir trop plaire.

La simplicité plaît sans étude et sans art.

Tout charme en un enfant dont la langue sans fard,

A peine du filet encor débarrassée ,

Sait d'un air innocent liégaycr sa pensée.

Le faux est toujours fade , ennuyeux , languissant ;

Mais la nature est vraie , et d'abord on la sent :

C'est elle seule en tout qu'on admire et qu'on aime.

Ln esprit né cbagi-in plaît par son cbagiin même :

Chacun pris dans son air est agréable en soi ;

Ce n'est que l'air d'aub-ui qui peut déplaire en moi.

Qn aurait tort de prendre trop à la lettre ces véritéo morales , exprimées avec la précision poétique qui les rend plus piquantes. On sait bien qu'il y a des gens qui , pour être désagréables , n'ont besoin que d'être ce qu'ils sont; mais cela n'empêche pas que le principe général ne soit très juste, et que tout le morceau ne soit plein de ce bon sens que nous aimons dans les vers d'Horace. C'est lui qu'on croit lire aussi dans l'épîtresiu- les douceurs de la campagne.

C'est là , cher Laraoignou . que mon esprit tranquille

Met à profit les jours que la Parque rre file.

Ici , dans un vallon bornant tous mtà désirs ,

J'achète à peu de frais de solides plaisirs.

Tantôt , un livre en main , errant dans les prairies .

J'occupe ma raison d'utiles rêveries:

Tantôt , cherchant la fin d'im vers que je construi ,

Je trouve au coin d'un tois le mot (|ui m'avait fui.

Quelquefois à l'-appàt d un hameçon perfide,

J'amorce , en badinant . le poisson trop avide;

Ou , d'un plomb qui suit l'œil et part avec l'éclair.

Je vais faire la guerre aux habitants de l'air.

Une table au letour, propre, et non magnifique,

Nous présente un repas agréable et rustique.

Là . sans s'assujettir aux dogmes divBroussin .

Tout ce qu'on boitest bon. tout ce qu'on mange est sain.

La maison le fournit, la fermière l'ordonne .

Et mieux que Bergerat l'appétit l'assaisonne.

Quand Roileau introduit dans ses épitres un interlocirteur, il dialogue bien mieux que dans ses satires. Il s\ippriine toute formule de liaisons, ces

dis-tu , poursuis-iu, diras-iu^ qai reviennent si fréquemment dans sa sfctire contre les femmes et ailleurs, et jettent de la langueur dans le style. Voyez la conversation sur les auteurs, dans la satire du Hepas.

Mais vous , pour en parler, vous y connaissez-vous?

Mieux que vous mille fois, dit le noble en furie.

Vous ? Mon Dieu , mêlez-vous de boire , je vous prie ,

A l'auteur sur-le-champ aigrement reparti.

Ou voyait assez que c'était Vauieur qui avait répondu , et un vers entier pour le dire alonge inutilement un morceau qui doit être vif et rapide. Ses épîtres ne tombent point dans ce défaut. Quand le poète y dialogue , c'est avec la précision d'Horace : témoin l'entretien de Cynéas et de Pyrrhus , qui est un modèle en ce genre j témoin YÉpitre à M. de Lamoignon dans plus d'un endroit.

Hier, dit-on , de vous on parla (Siez le roi , Et d'attentat horrible on traita la satire. Et le roi , que dit-il? Le roi se prit à rire.

vient-il de la province une satire fade ,

D'un plaisant du pays insipide boutade.

Pour la faire courir on dit qu'elle est de moi ,

Et le sot campagnard le croit de bonne foi.

J'ai beau prendre à témoin et la cour et la ville :

Non ; à d'autres , dit-il ; on connaît votre style.

Combien de temps ces vers vous ont-ils bien coûté ?

Ils ne sont point de moi , monsieur, en vérité :

Peut-on m'attribuer ces sottises étranges!

Xh '. monsieur ! vos mépris vous servent de louanges.

Ce progrès est d'autant plus louable , que, dans les noral>reuses critiques où l'on épluchait vers par vers toutes les poésies de l'auteur, on ne lui avait point reproché ce défaut : et cela prouve que les réflexions d'un bon écrivain l'instruisent mieux que toutes les censures.

Lorsqu'on a prétendu que Boileau n'avait ni fécondité, ni feu , ni verve , on avait apparemment oublié le Lutrin. Il fallait bien quelque fécondité pour faire un poème de six chants sur un pupitre remis et enlevé; et si nous avons déjà vu que ses satires mêmes n'étaient point dépourvues de l'espèce de verve qu'elles comportaient , combien il a dii en montrer davantage dans une espèce d'ou- \Tage qui demandait de l'imagination pour construire une machine poétique , et du feu'poiiT l'animer! Qui jamais, parmi ceux que l'on peut citer comme des connaisseurs , a méconnu l'un et l'autre dans le Lutrin ? Tous les agents employés par le poète ont leur destination marquée , et la remplissent en concourant à l'effet général. La fable , pendant cinq chants , est parfaitement conduite. La vérité des caractères et la vivacité des peintures y répandent tout l'intérêt dont un semblable sujet était suscejilible. c'est-à-dire l'amusement qu'on peut prendre à voir de grands débats

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

pour la plus petite chose. Mais que de ressources

et d'art il fallait pour nous en occuper !

. . La Discorde encor toute noire de crimes. Sortant des Cordeliers pour aller aux Minimes i

s'indigne du repos qui règne à la Sainte- Chapelle, et jure d'y détruire la paix , comme elle a su la détruire ailleurs. Elle apparaît en songe, sous les traits d'un vieux chantre, au prélat, qu'elle excite et soulève contre le grand-chantre son rival. Elle lui suggère le projet d'ensevelir ce fier concurrent sous la masse d'un vieux lutrin, relégué depuis longtemps dans une sacristie. Tous les préparatifs pour cette entreprise se font avec la plus grande solennité, et c'est toujours à table que se prennent toutes les résolutions. Au moment oîi les amis du prélat, choisis par le sort, vont élever dans la nuit ce lutrin qui doit désespérer le chantre, la Discorde pousse un cri de joie :

L'air qui gémit du cri de l'horrible déesse Va jusque dans Cîteaux réveiller la Mollesse.

La Nuit , sa confidente naturelle , lui raconte les querelles qui vont s'allumer. La Mollesse en prend occasion de se plaindre de tous les maux qu'on lui a faits; elle regrette les beaux jours de son règne : et là se trouve si heureusement amené celui de Louis XIV, que les détracteurs mêmes de Boileau ont rendu hommage à la beauté de cet épisode , qui laisse les admirateurs sensibles hésiter esitre le mérite de l'invention et celui de l'exécution. Mais avec quelle facilité l'auteur rentre dans son sujet, et sait lier cet épisode à l'action !

Citeaux dormait encore, et la Sainte-Chapelle

Conservait du vieux temps l'oisiveté fidèle ;

Et voici qu'un lutrin prêt à tout renverser

D'un séjour si chéri vient encor me chasser.

O toi ! de mon repos compagne aimable et sombre ,

A de si noirs forfaits prêteras-tu ton ombre ?

Ah ! ]Nuit! si tant de fois dans les bras de l'Amour

Je t'admis au plaisir que je cachais au jour.

Du moins ne pennets pas....

Ainsi la Nuit se trouve mise en action. Elle va cacher dans le creux du lutrin le hibou qui fait une si grande peur aux trois champions réunis pour emporter la fatale machine ; et il faut que la Discorde, sous les traits de isidrac , les harangue pour leur rendre le courage , et les faire rougir de leur puérile frayeur. Ils se raniment , mettent la main à l'œuvre ,

Et le pupitre enfin tourne sur son pivot. Voilà de la fiction , du mouvement et de l'action, c'est-à-dire tout ce qui donne de la vie à un poème , soit badin , soit héroïque , et ce qui serait encore trop peu de chose sans le style : mais il est au-dessus de tout le reste.

Les critiques du temps se déchaînèrent contre cet incident du hibou; ils le trouvèrent trop petit,

et le commentateur Saint-Marc , qui veut toujours donner tort à Boileau , comme Brossette veut toujours lui donner raison, a fait une longue diatribe contre l'infervenlion de la Nuit et contre le hibou. Mais Saint-INIarc , et ceux dont il s'est fait l'apologiste , ont apparemment voulu oublier la nature du sujet; ils n'ont pas, voulu voir que le hibou figure très convcnal)lementavec le perruquier l'Amour et le sacristain Boirude, qui vont, armés d'une bouteille, à la conquête d'un lutrm. Les événements sont dignes des personnages, comme le combat des chantres et des chanoines , qui se jettent à la tête les livres de Barbin sur l'escalier de la Samte-Chapelle , est l'espèce de bataille qui convient à cette espèce d'épopée.

Mais comment l'auteur a-t-il pu enrichi une matière si stérile , et se soutenir si long-temps avec si peu de moyens ? Comment a-t-il pu faire tant de beaux vers sur une querelle du chapitre ? C'est là le miracle de son art. C'est à force de talent poétique ; c'est en prodiguant à pleines mains le sel de la bonne plaisanterie , en donnant à tous ses personnages une physionomie vraie et distincte , qu'il est parvenu à transporterie lecteur au milieu d'eux , et à l'attacher par des ressorts qui , dans une main moins habile, auraient manqué d'effet. Tous ses héros ont une figure dramatique, une tête et une attitude pittoresipies , et rien n'est plus r che que le coloris dont il les a revêtus. Veutpeindre le prélat qui repose :

La jeunease en sa Heur brille sur son visage ; Son menton sur sou sein descend à double étage , Et son corps ramassé dans sa courte grosseur Fait gémir les coussins sous sa molle épaisseur.

Ici , c'est le vieux Sidrac , conseiller du prélat, qui s'avance dans l'assemblée ;

Quand Sidrac , à qui l'âge alonge le chemin , Arrive dans la chambre un bâton à la main. Ce vieillard dans le chœur a déjà vu quatre âgts ; 11 sait de tous les temps les différents usages , Et son rare savoir, de simple marguiUier, L'éleva par degrés au rang de chevecier.

Là , c'est le docteur Alain :

Alain tousse et se lève , Alain , ce savant homme . Qui de Bauny vingt fois a lu toute la Somme, Qui possède Abéli , qui sait tout Raconis , Et même entend , dit-on , le latin d'Akempis.

Ce latin , qui est celui de Vl'nitatiQn , est le plus facile de tous à entendre. Le poète place toujours à propos le trait comique , qui réduit à la vérité le ton héroïque dont il s'amuse à agrandir les objets.

Au mérite des portraits joignez celui des tableaux :

Parmi les doux plaisirs d'une paix fraternelle , Paris voyait fleurir son antique Chapelle. Ses chanoine? vermeils et brillants de saute

S'engraissaient d'une longue et sainte oisiveté.

Sans sortir de leurs lits, plus doits que leurs hermines ,

Ces pieux fainéants faisaient chanter matines,

Veillaient à bien diner, et laissaient en leur lieu

A des chantres gagés le soin de louer Dieu.

Et ailleurs :

Dans le réduit ol)scur dune alcôve enfoncée , S'élève un lit de plume à grands frais amassée ; Quatre rideaux pompeux , par un douMe contour, En défendent l'entrée à la clarté du jour i Là , parmi les douceurs d'un tranquille silence. Règne sur le duvet une heureuse indolence. C'est là que le prélat, muni d'un déjeuner. Dormant d'un léger somme, attendait le dîner.

Celui qui avait dit dans l'Art poétique, 11 est un heureux choix de mots harmonieux ,

les a choisis tous ici , de manière qu'il n'y a pas une seule syllabe qui fasse assez de bruit pour réveiller le prélat qui dort. Et quelle verve dans la peinture du vieux Boirude !

Mais que ne dis-tu point , ô puissant porte-croix ! Boirude , sacristain , cher appui de ton maître , Lorsqu'aux yeux du prélat tu vis ton nom paraître? On dit que ton front jaime, et ton teint sans couleur, Perdit en ce moment son antique pâleur, Et que ton corps goutteux, plein d'une ardeur guerrière, Pour sauter au plancher fit deux pas en arrière.

Entrons dans la demeure de la Mollesse:

C'est là qu'en un dortoir elle fait son séjour.

Les plaisirs nonchalants folâtrent à l'entour :

L'un pétrit dans un coin l'embonpoint des chanoines ;

L'autre broie en riant le vermillon des moines.

La ■*'olupté la sert avec des yeux dévots ,

Et toujours le Sommeil lui verse des pavots.

Mais c'est surtout dans la description des objets les plus commiuts qu'il déploie toutes les richesses de l'expression , et qu'il fait servir la langue poétique à des peintures qui semblaient faites pour s'y refuser.

A ces mots il saisit un vieil Infortiat ,

Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat ,

Inutile ramas de gothique écriture ,

Dont quatre ais mal imis formaient la couvertiure ,

Entourée à demi d'un vieux parchemin noir,

Où pendait à trois clous un reste de fermoir.

Qui avait su , avant Boileau , faire descendre si heureusement la poésie à de semblables détîdls ? Est-il bien facile de dire en vers élégants qu'on allume une bougie avec un briquet et luie pierre à fusil ? Le talent du poète saura encore ennoblir cette peinture si familière.

Des vemes d'un caillou qu'il frappe au même instant Il fait jaillir un feu qui pétille en sortant *, Et bientôt au brasier d'une mèche entlammée Montre , à laide du soufre , une cire allumée.

Rien n'est oublié , et tout est fidèlement rendu , non pas en cherchant des termes nouveaux et inu-

• Ce» deui vers rappellent celui de Virgile (jEndrf. 1, 178):

Ac /jnmUm iiUci snntiUam ejtcudH Achatcs, »

sites, des figures bizarres, descombinaisons forcées: le poète n'a point recours au néologisme, il se sert des mots les plus ordinaires , la mèche, le soufre , le caillou , la cire, le brasier; mais il les combine sans effort, de manière à leur donner de l'élégance et du nombre. Et des jeunes gens qui n'ont guère fait qu'entasser des lieux communs ampoulés sur le soleil et la lune , prétendent créer la poésie descriptive, créer une langue inconnue à Boileau et à Racine ! Au lieu de songer à en faire une , qu'ils étudient encore celle de leurs maîtres; et, sans vouloir la changer, qu'ils apprennent à s'en servir comme eux.

Nous n'avons pas d'ouvrage où l'on trouve plus souvent que dans le Lutrin l'exemple de ces détails vulgaires relevés par ceux qui les avoisinent. Je n'en citerai plus qu'un seul entre mille autres : c'est l'habillement du chantre.

On apporte à l'instant ses somptueux habits , Où sur l'ouate molle éclate le tabis.

D'une longue soutane il endosse la moire , Prend ses gants violets , les marques de sa gloire , Et saisit en pleurant ce rochet qu'autrefois Le prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts.

Quel choix d'expressions et de circonstances! L'ouate , que nous prononçons communément ouette , ne semble pas faite poiu: figurer dans un vers ; mais le poète , en faisant tomber doucement le sien sur l'ouate molle, et le relevant pour y faire éclater le tabis , vient à bout d'en tirer de l'élégance et de l'harmonie. Il emploie le même art pour ennoblir la soutane du chantre par une épithète bien placée , par une figure fort simple, qui consiste à prendre la partie pour le tout , et II en résulte un vers élégant et pittoresque :

Dune longue soutane il endosse la moire. Prendre ses gants est bien une action triviale : mais

Ses gants violets , les marques de sa gloire , sont relevés par une heureuse apposition. Enfin, il met de l'intérêt jusque dans ce rochet, placé à une césure artificielle , ce rochet

Qu'un prélat trop jaloux lui rogna de trois doigts.

Ce Style montre la science de tout emljellir, et le néologisme ne montre que l'impuissance.

On a pu remarquer, dans tout ce que j'ai rapporté , combien l'auteur possède tous les secrets de l'harmonie imitative. On a cité mille fois le sonnneil de la Mollesse , et ces vers sur les rois fainéants :

Aucun soin n'approchait de leur paisible cour; On reposait la nuit , on dormait tout le jour. Seulement au printemps , quand Flore dans les plaines Faisait taire des vents les bruyantes haleines, Quatre bœufs atelés, d'un pas tranquille et lent, Promenaient dans Paris le monarque indolent.

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POESIE

Les vers marchent aussi lentement que les bœufs qui traînent le char. C'est ainsi que le poème est écrit d'un bout à l'autre : partout le même rapport des sons avec les objets.

Ils passent de la nef la vaste solitude , Et dans la sacristie entrant , non sans terreur. En percent jusqu'au fond la ténébreuse horreur, C'est là que du lutrin gît la machine énorme.

Cette épilhète , si bien placée à la fin du vers, présente le lutrin dans toute sa masse.

Et d'un bras qui peut tout ébranler, Lui-même se courbant , s'apprête à le rouler.

Vous voyez , vous entendez l'effort des bras qui le soulèvent : voyons-le dans la place qu'on lui destine.

Aussitôt dans le chœur la machine emportée

Est sur le banc du chantre à grand bruit remontée.

Ses ais, demi-pourris, que l'âge a relâchés,

Sont à coups de maillet unis et rapprochés :

Sous les coups redoublés tous les bancs retentissent ;

Les murs en sont émus , les voûtes en mugissent ,

Et l'orgue même en pousse un long gémissement.

Un poète moderne', qui prétend que notre poésie se meurt de timidité, quoique le plus souvent elle ne soit malade que d'extravagance, et qui a cru la faire revivre en lui rendant les vêtements bigarrés dont l'avait affublée Ronsard, a pourtant fait l'honneur à Boileau de s'approprier ce vers imitatif :

Et l'orgue même en pousse un long gémissement. Seulement il a mis une forêt à la place dé l'orgue : et au lieu de gémissement , qui lui a paru trop usé , il a jugé à propos de ressusciter le vieux mot bruissement , dont il ne reste plus que la racine bruire, et qui, lorsqu'on lui donne la valeur de deux pieds, a l'inconvénient de substituer deux syllabes à une diphthongue , ce qui forme un mot sourd et un rhytlime indéterminé. Il a mis :

Et la forêt en pousse un long bruissement. Ainsi, en rendant à Boileau l'expression, l'effet et l'artifice du vers, il ne reste à celui qui l'a pris que le bruissement, qui n'est pas une invention merveilleuse. Ne valait-il pas mieux prendre le gémissement avec tout le reste, que de rajeunir de cette manière la langue usée de Despréaux ?

Je me suis un peu étendu sur le Lutrin , parce que cet ouvrage est, avec l'Art poétique, ce qui fait le plus d'honneur à Boileau ; c'est un de ceux où la perfection de la poésie française a été portée le plus loin, enfin celui où l'auteur a été plus poète que dans tous les autres. Il n'en existait point de modèle. Qu'est-ce, en comparaison, que le Combat des Rats et des Grenouilles, si peu digne d'Homère, et le Seau enlevé de Tassoni,

* Roucher, l'auteur du poème des Mois , qui d'ailleurs avait du talent : il en sera parlé dans la suite de cet ouvrage.

production si médiocre et si froidement prolixe ? Le seul défaut de ce chef-d'œuvre, c'est que le dernier chant ne répond pas aux autres : il est tout entier sur le ton sérieux , et la fiction y change de nature. Le personnage allégorique de la Piété est trop grave pour figurer agréablement avec la Nuit, la Mollesse et la Chicane. La fin du poème ne semble faite que pour amener l'éloge du président de Lamoignon. Cette faute a été relevée il y a long-temps ; mais un sixième chant défectueux n'ôte rien du grand mérite des cinq autres , ni du plaisir continu qu'on éprouve en les lisant.

Un homme d'esprit', qui s'amuse quelquefois à insérer dans le Journal de Paris des lettres fort agréables, a proposé siu- Boileau des questions assez singulières. Ce ne sont pas celles d'un détracteur de ce grand homme , car, après en avoir parlé comme tous les gens sensés , ce qu'il ajoute semble n'exprimer que la surprise et le regret que Boileau n'ait pas tenté tous les genres de poésie. Voici comme il parle à ce sujet :

« Pourquoi ce génie souple et fécond , qui a donné de si excellents préceptes , n'a-t-il pas eu même temps fourni des exemples des différents genres qu'il a Iraités? Pourquoi n'avez-vous pas de lui une seule églogue, une élégie, une scène comique , tragique , ou lyrique ? Pourquoi promettre toute sa vie un poème épique à la France, et n'en pas essayer un seul chant ? »

tes pourquoi , dit le dieu, ne finiraient jamais. Heureusement toutes ces questions se réduisent à une seule : Pourquoi Boileau n'a-t-il pas tout fait ? C'est peut-être la première fois qu'on s'est avisé d'une question semblable. On n'a jamais demandé pourquoi Horace n'avait point fait de poème épique, ni Virgile des odes, ni Homère des tragédies. Tout le monde répondra : C'est que chacun a son talent. L'Art poétique commence par établir cette vérité éternelle :

La nature , fertile en esprits excellents , Sait entre les auteurs partager les talents.

Et il recommande à chacun de bien coimaître le

sien :

Mais souvent un esprit qui se flatte et qui s'aime , Méconnaît son génie et s'ignore soi-même.

Boileau n'est point tombé dans ce travers; il n'a fait que ce qu'il savait faire : il faut lui en savoir gré , et lui pardonner de ne s'être compromis qu'une fois en composant une mauvaise ode. S'il n'a essayé ni l'églogue ni l'élégie, c'est qu'il n'avait pas les inclinations pastorales ni l'imagination amoureuse. Si nous n'avons pas de lui une scène comique , tragique ou lyrique , c'est qu'on ne fait point une scène de ce genre : on fait une tragédie, une comédie, un opéra. Il en a laissé le soin à

' M. de Villette.

Racine , à Molière et à Quinault, qui s'en sont fort bien tirés. Pour lui, il a fait des Satires, des Épiires, un Art iméiique, et le Lutrin; et il ne s'en est pas mal acquitté. Est locus unicuique suus.

Je ne sais s'il a toute sa vie promis un poème épique; je n'en vois aucune trace dans ses œuvres ni dans sa vie. Mais je vois , par le magnifique morceau du passage du Rhin, qu'il était capable de soutenir le ton de l'cpopée. La variété de l'Art poétique et la richesse du Lutrin peuvent justifier l'auteur des questions, qui l'appelle un génie souple et fécond; mais Racine, bien plus soujyle et plus fécond encore, n'a point teïîté non plus de poème épique. Si je lui en demandais la raison, il me dirait qu'il a fait Phèdre et Iphigènie, et je trouverais la réponse fort bonne. Les pourquoi continuent.

« Pourquoi nous parler harmonieusement du triolet, de la ballade, du rondeau, déjà passés de mode, et nous donner une description technique des rigoure^ises lois du sonnet, cet heureux phénix dont la perfection même serait si fastidieuse ? »

Il n'a fait que nommer le triolet : il a parlé en quatre vers de la ballade et du rondeau. Il le devait dans un Art poétique, où il n'était pas permis d'omettre les divers genres qui avaient été les premiers essais de notre poésie naisssante, parce que la naïveté, qui tait leur mérite , se rapprochait du seul caractère qu'ail eu notre langue pendant plusieurii siècles. La vogue en était diminuée depuis que Ronsard eut mis l'héroïque en honneur ; mais, loin qu'ils fussent passés de mode du temps de Boileâu , Sarrazin , Voiture et La Fontaine les avaient fait revivre avec succès. Comment n'aurait-il point parlé du sonnet, quand ceux de Voiture et de Benserade avaient causé un schisme dans la France ? Et s'il m'est permis de me servir aussi du 2}oitrquoi, pourquoi donc la perfection d'un sonnet serait-elle si fastidieuse ? II n'y a point de raison pour qu'une pièce de quatorze vers ennuie parce qu'elle est parfaite ; nous en avons quelques uns de bons qui ne sont point ennuyeux. Enfin, si Boileau en a parlé harmonieusement, comme de la ballade et du rondeau vraiment il

n'a fait que son devoir : quand on fait des vers sur

quelque sujet que ce soit , il faut toujours les feire

harmonieux.

Nous ne sommes pas encore à la fin des pourquoi.

« Pourquoi ne trouve-t-on pas chez lui un seul verç

de dix syllabes?... Pourquoi n'a-l-il pas employé les

rimes redoublées, les vers mêlés, les vers de huit

syllabes ?»

C'est que chacun a son goût, et qu'il aimait mieux les grands vers; c'est qu'ils sont sans com-

paraison les plus difficiles de tous , comme les plus beaux ; c'est qu'il les faisait supérieurement. (f Pourquoi est-il éternellement occupé de la facture du monotone alexandrin? s

C'est que l'alexandrin est le vers de l'épopée , de la tragédie et de la comédie , de la satire et de l'épitre , et par conséquent le plus important de tous, celui qui offre le plus de difficultés à vaincre et de mérite à les surmonter. S'il est monotone par lui-même , l'art consiste à faire disparaître cette monotonie ; et cet art, Boileau l'enseigna pendant toute sa vie.

Autres reproches :

" On regrette que ce grand peintre , au milieu des chefs-d'œuvre et des merveilles de ce siècle , ne nous parle jamais des arts.... »

C'est qu'il ne se connaissait ni en peinture, ni en sculpture, ni en architecture, et qu'il n'aimait à parler que de ce qu'il savait. Cela est un peu passé de mode aujourd'hui , mais ne l'était pas encore de son temps.

« Comment n'a-t-il pas au moins pressenti quelle force, quelle énergie on pouvait donner à l'art des vers en les nourrissant des grandes idées d'une morale

universelle et de la saine philosophie? Comment

Boileau , disciple d'Horace et contemporain de Pope , n'est-il jamais occupé du progrès des lumières et de la marche de l'esprit humain ? »

Ce reproche , s'il était fondé , pourrait s'adresser à tous les grands poètes de son siècle. Voltaire , dans le nôtre , est le premier Français qui ait appliqué l'art des vers à la philosophie, et il a souvent abusé de l'un et de l'autre. Dans la marche de l'esprit Immain , l'imagination précède la réflexion , et les beaux-arts devancent toujours la philosophie. D'ailleurs, on ne fait pas tout à la fois ; et comme il a fallu créer l'algèbre avant de l'appliquer à la géométrie , de même avant de rendre les Muses françaises philosophes , il fallait d'abord leur créer une langue. C'est à quoi Despréaux et Racine se sont exercés; et s'ils avaient tout fait dans leur siècle , que serait-il donc reste au nôtre ?

A l'égard de Pope , il n'avait que vingt-un ans quand Boileau est' mort, et n'avait pas encore songé à son Essai sur l'homme. De plus, la littérature anglaise était presque inconnue en France, et Pope lui-même et Addisson sont les premiers poètes anglais qui aient mis la philosophie en vers, lorsque tous les genres de poésie étaient depuis long-temps cultivés chez eux avec succès, lant la marche de l'esprit humain est partout là même !

t On souffre de voir cet ami de la vérité si avare

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE

d'éloges pour les écrivains du premier ordre, et si prodigue de louanges pour la cour et les courtisans. »

A-t-il été si avare d'éloges pour Corneille , Racine, Molière, Pascal , Arnauld ? Ceux des courtisans qu'il a loués en étaient-ils indigues? C'étaient Montausier, La Rochefoucauld , le grand Condé, Pomponne, Dangeau, Vivonne, Colbert, Seignelay, Lauioignon. Qu'on nous dise quel est celui d'entre eux qu'il fût honteux de louer, et qu'où nous cite un homme de la cour dont l'éloge ait pu compromettre la muse dcBoileau.

<r Après toutes ces questions , il en resterait peut-être une plus importante encore. Il serait facile de montrer, le livre à la main , nombre d'expressions , nombre de façons de parler, qui sans doute étaient reçues au temps de ce célèbre satirique, et qui certainement sont aujourd'hui des fautes de français ; ce qui , dans le fait , accuse moins le goût très épuré du poète que l'instabilité de nos idiomes modernes. »

Ce n'est plus ici une question , c'est une assertion; et, pour y répondre, il faut distinguer. Elle n'est pas sans fondement s'il s'agit de la prose de Boileau ; s'il s'agit de ses vers , elle est très légèrement hasardée. Boileau et Racine sont les deux écrivains qui ont fait en vers pour notre langue ce que Pascal avait fait en prose : il l'ont fixée. Rien ne sei'ait si difficile et si rare que de trouver chez eux des expressions qui aient vieilli. Il y a pourtant des fautes de langage; mais c'étaient des fautes , de leur temps comme du nôtre. Au contraire , on trouve dans la prose de Boileau beaucoup de locutions, de tournures, qui sont aujourd'hui vicieuses et inusitées , et qui ne l'étaient pas de son temps; et cela prouve seulement que le style soutenu a bien moins d'instabilité que le langage usuel, toujours soumis, à un certain point , aux variations de la mode , à l'esprit de société, et à ce qu'on appelle le tondu jour.

L'homme du monde, qui, sous le nom de M. Nigood, a imprimé les questions précédentes, n'a point , comme on le voit , disputé à Boileau son mérite ; seulement il lui en désirerait un autre : et j'ai fait voir qu'on pouvait se contenter de celui qu'il a eu. Les reproclies sur ses jugements rentrent dans ceux que j'avais déjà discutés. Cependant l'auteur anonyme de la Lettre sur l'influence de Boileau a bien envie de compter M, Nigood paimi ses complices , et en même temps il a grand'peur, je ne sais pourquoi, de passer pour- son plagiaire. Dans un Avertissement des éditeurs ( car on sent bien qu'il faut des éditeurs pour une brochure de cette importance ) il apprend à l'univers que sa brochure a été achevée le -l*"" mai de cette année 1787.

(' Il s'est rencontré en deux ou trois endrcils, dirent

les éditeurs, avec M. ÎNigood, et c'est tant mieux pour l'un et pour l'autre. Il est bon que de temps en temps on secotie les fers des préjugés littéraires, et les Brutus sont rares dans tous les pays. »

On a vu qu'il n'avait point secoué de fers, ni combattu aucun préjugé , mais on ne voit pas trop ce que font ici les Brutus. Les Brutus, placés si à propos , me rappellent cet avis au public , où , en lui annonçant des tablettes de bouillon , on faisait l'éloge du grand Sully : et remarquez pourtant qu'on ne disait point que ces tablettes dussent se vendre à l'enseigne du grand Sully: ce qui était le seul cas oîi le grand Sully put se trouver là convenablement.

Les éditeurs commencent par donner une leçon à M. Daunou, de l'Oratoire, auteur du discours sur l'influence de Boileau, couronné par l'académie de Nîmes.

« On ne doit point appeler écrirains obscurs et littérateurs subalternes tous ceux qui ont cri tiqué Despréaux, ou qui ne l'ont point admiré exclusivement. »

J'en demande pardon aux éditeurs; mais quand on parle de Boileau, il faut, comme lui, appeler les choses par leur nom; et dans cette phrase il y a un mensonge et une absurdité. M. Daunou, dont l'ouvrage est très judicieux , n'a pu manquer de sens au point de traiter d'écrivains subalternes ceux qui ont critiqué Boileau: car il n'y a point d'auteur , si grand qu'il puisse être , • qu'on ne puisse critiquer ; et , de plus , il n'a jamais existe personne d'assez mepte pour admirer exclusivement Boileau, ce qui veut dire en français n'admirer rien que Boileau. Je soupçonne qu'ils ont voulu dire admirer sans restriction, ce qui est très différent , et ce qui pourtant n'est ni plus vrai ni plus raisonnable; car il n'y a point non plus d'auteur qu'on ait jamais admiré sans restriction , attendu ce vieil axiome, qu'il n'y a rien de parfait dans l'humanité. Voici les propres termes de M. Daunou :

't Des littérateurs subalternes ont dit de Boileau : Ses plaisanteries sont triviales , ses critiques injustes, ses vues étroites, son ame basse et jalouse , son tempérament est de glace. VArt poétique prouve que son auteur n'était pas poète , etc. »

Il appelle cela des invectives , et il a raison. Les éditeurs appellent cela critiquer ou ne pas admirer exclusivement ; ils ont tort: c'est proprement déraisonner et calomnier; et certes il n'y a que des littérateurs subalternes qui aient tenu un pareil langage. En changeant si étrangement le texte de M. Daunou, les éditeurs ont donc fait lui mensonge. Nous en verrons bien d'autres dans la Lettre; mais il ne faut pas encore quitter l'Avertissement , qui est très digne de la Lettre. La

dénomination d'écrivains obscurs , dans M. Daunon , est aussi employée très à propos.

« Ce n'est pas que Despréaux n'ait eu , comme tous les grands hommes , des envieux et des détracteurs ; mais que peuvent contre une estime générale, appuyée sur les plus solides motifs , les clameurs de quelques ècrivams obscurs? L\l-on aujourd'hui la Critique désintéressée de Cotin , la Défense des beaux esprits de Sainte-Garde ? »

Cette phrase prouve la mauvaise foi des éditeurs ; on voit sur qui tombe le titre d'écrivains obscurs. Mais que font-ils ? ils associent à Cotin et à Sainte- Garde tous ceux qui , en rendant justice aux grands talents de Boileau , ont critiqué quelques uns de ses ouvrages , et ne l'ont pas admiré sans restriction , et ils s'écrient avec emphase :

« Voltaire, Helvétius, Foatenelle, d'Alembert, Huet, Thomas, MM. Marmontel, Condorcet, Dusaulx, ne sont ni subalternes ni obscurs. »

Ils appliquent ainsi à ces hommes célèbres ce que l'on a dit de Cotin et de Sainte-Garde , ce que l'on a dit des envieux et des détracteurs de Boileau ; et parmi ces envieux et ces détracteurs ils comptent les plus grands noms de la littérature. Comme cette même manière de raisonner, cette même énumération revient dans la Lettre , 'y reviendrai aussi en finissant, et je promets que la réponse sera péremptoire.

De là, les éditeurs prennent occasion de régenter M. Daunou sur ses expressions de littérateurs subalternes et d'écrivains obscurs, qui semblent leur tenir fort au cœur, et apparemment ce n'est pas sans raison.

« Celte manière de s'exprimer peut avoir cours à l'Oratoire, ou dans les collèges de l'Oratoire; mais à Paris on parle plus poliment; et lorsqu'on se permet de juger arec TOodérafion un écrivain qui a jugé presque tous ses contemporains avec assez d'amertume, on ne croit pas s'exposer à de pareils reproches. »

Vous verrez bientôt, messieurs, avec quelle modération s'exprime l'auteur de la Lettre; mais puisque les éditeurs veulent enseigner la politesse, comment n'ont-ils pas senti combien il était indécent de traiter avec tant de mépris une communauté aussi recommandable que l'Oratoire dans les annales littéraires , un ordre qui a donné à la France Mallebranche, Massillon ,et d'autres écrivains illustres, qui connaissent un peu mieux que les éditeurs la politesse et les convenances du style ?

Ils ont cependant raison sur un fait , et c'est la seule vérité qu'il y ait dans celte brochure. Ils relèvent la méprise de M. Daunou, qui a confondu Claude Perrault, l'architecte, avec Charles Per-

TTERAÏURE.

rault, l'auteur du Parallèle des anciens et des modernes; et afin qu'il ne l'oublie pas, ils ajoutent :

« Il y a eu quatre Perrault , qui , tous quatre, étaient frères comme les quatre fils Aymon. »

Quelle platitude ! elle sera sifflée à Paris comme dans lescolléijes de l'Oratoire.

Ils lui pardonnent pourtant celte erreur , mais non pas d'avoir dit que l'intérêt de la littérature exigeait les railleries du satirique contre les Perrault; et c'est là- dessus qu'ils prononcent les axiomes suivants :

« Jamais il ne faut railler un homme de génie, et l'architecte Perrault en avait. Jamais il ne faut railler un philosophe lorsqu'il cherche la vérité, et Perrault le philosophe l'a cherchée dans son Parallèle. «

Malgré le respect que doit inspirer ce ton sentenlieux et magistral , j'oserai proposer aux éditeurs quelques petites distinctions. Jamais il ne faut railler un homme de génie : non , jamais , j'en conviens, s'il ne sort point des objets relatifs à son génie. Ainsi Boileau aurait eu grand tort de railler Perrault , s'il eût été question d'architecture ; mais si l'architecte veut se rendre juge en poésie, et juge ridiculement, je ne sais s'il ne serait pas permis à toute force de s'en moquer un peu , et je crois même que nombre d'honnêtes gens prendraient cette liberté. Or , Claude Perrault prenait bien celle de dire beaucoup de mal des écrits de Despréaux , et de trouver fort bons les jugements de son frère Charles , qui mettait Homère au-dessous de Scudéry. Pourquoi donc le poète, se trouvant sur son terrain , n'aurait-il pas eu le droit de prendre sa revanche ? Newton valait bien Claude Perrault : ne s'est-on pas moqué de son ^pocahjpse ? Cela n'a pas empêché que sa théorie du monde ne soit admirable , comme la façade du Louvre est un monument superbe.

« Jamais il ne faut railler un philosophe lorsqu'il cherche la vérité , et le philosophe Perrault l'a cherchée dans son Parallèle. »

Ah ! messieurs les éditeurs ! personne ne vous accordera jamais une proposition si mal sonnante. Vous sentez bien que , depuis le mélange fortuit des atomes d'Épicure jusqu'aux monades de Leibnitz et aux tourbillons de Descartes, tous les philosophes vous diront qu'ils ont cherché la vérité ; et le monde entier vous dira que l'on a osé mille fois se moquer des rêveries de la philosophie tant ancienne que moderne, sans croire commettre un sacrilège. Le monde entier vous dira qu'en cherchant la vérité il est très possible et très commun de dél)iter mille folies, et qu'en conscience il sérail trop dur (ju'il fût défendu de s'en amuser. Perrault, qu'il vous plaît d'appeler le philosophe , a

pu chercher la vérité dans son Parallèle ; mais à coup sûr il ne l'a pas trouvée ; et , si jamais ouvrage a pu prêter à rire, c'est celui où il a rassemblé tant de paradoxes insensés. J'avoue qu'on l'a bien surpassé depuis dans ce genre ; mais Boileau ne pouvait pas deviner l'avenir , et surtout la Lettre dont vous êtes les éditeurs , et dont il est temps de parler.

Elle est adressée à un homme de qualité qui a fait des vers élégants, qui aime ceux de Boileau , et qui, dans un discours aussi bien pensé que bien écrit, a détaillé les principales obligations que nous avions à l'auteur de l'Art poétique. L'hommage qu'il lui rend a beaucoup scandalisé l'anonyme , qui lui dit d'abord :

«Vous me permettrez de voir dans l'auteur du Ltiirin UDparodiste adroit des auteursde l'Iliade etde l'Enéide: dans celui de l'Art poétiqiie un imitateur ingénieux d'Horace, de Lafrenaye-Vauquelin et de Saint-Geniez; dans celui des Êpitres, et surtout des Satires, un glaneur furtif d'idées et de mots épars çà et là ; et dans tous ses écrits enfin , des gerbes composées d'épis étrangers, et ramassés dans des domaines qui ne lui appartenaient à aucun titre. »

L'anonyme à son tour nous permettra ( car je ne suis pas seul à lui demander cette permission ) de voir dans le Lutrin toute autre chose qu'une parodie, et dans l'épisode de la Mollesse quelque chose de plus que de l'adresse ; de voir dans l'Art poétique , où il n'y a que soixante vers imités d'Horace , autre chose qu'une imitation ingénieuse ; de compter pour rien Lafrenaye-Vauquelin , dont la Poétique , souverairement plate , n'est le plus souvent qu'une languissante paraphrase d'Horace , et n'a rien fourni à Boileau qui vaille la peine d'être cité ; de mettre à l'écart les satires latines de Saint-Geniez , qui n'ont rien de commun avec V Art poétù^xie , quoique Boileau en ait à peu près imité une douzaine de vers dans ses Satires et ses Épîtres. Il nous permettra de lui rappeler ce que tout le monde sait , qu'il n'y a aucun de nos grands poètes qui n'ait emprunté plus ou moins, et qu'ils ne sont pas pour cela regardés comme des glaneurs furtifs, d'abord parce qu'ils ne s'en sont point cachés , ensuite parce qu'on n'appelle point glaneurs ceux qui , possédant un champ fertile et des moissons abondantes, cueillent quelques fleurs dans le champ d'autrui. Enfin nous laisserons à Boileau le domaine de son Art poétique , de son Lutrin , de ses belles Epitres et de ses bonnes Satires, jusqu'à ce qu'on nous ait appris à qui ce domaine appartient plutôt qu'à lui.

Ce ne sont encore que de petites chicanes ; voici bien mieux :

n Vous croyez que rinfluence de Boileau a été Irfes heureuse, et je ne vois c^e ?e ma/ qu'il a fait. Vous croyez que les gens de lettres lui doivent de la reconnaissance , et j'admire la modération de ceux qui , partageant mon opinion , ne sont qa'ingrats envers lui , et portent son joug sans se plaindre. »

Si Boileau n'a fait que du mal , sans doute l'anonyme va nous le prouver. Mais en attendant il aurait pu profiter de deux de ses vers , qu'il a trop oubliés :

Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

L'anonyme répondra peut-être qu'il n'aime point du tout la raison ; qu'il s'en pique même , et qu'il va nous le faire voir de manière qu'il ne sera pas possible d'en douter. Riais cet éloigneraent ne peut pas aller jusqu'à prétendre qu'il faille se contredire en deux lignes. Or , c'est ce qu'il fait ici ; car ceux qui partagent son opinion pensent sûrement qu'on ne doit aucune reconnaissance à Boileau , qui n'a fait que du mal. Comment donc peuvent-ils être ingrats envers lui ? On n'est ingrat qu'envers celui à qui l'on croit devoir quelque chose : la phrase renferme donc un contre-sens évident. Je ne fais cette remarque qu'en passant, et c'est une bagatelle pour l'anonyme. Mais ce que j'ai déjà observé dans l'Avertissement, et ce que je citerai de la Lettre , nous prépare une réflexion consolante : on dirait qu'il y a une sorte de providence qui condamne les contempteurs des grands hommes ( je ne dis pas les critiques ) , non seulement à heurter le bon sens dans leurs opinons , mais à les décréditer eux-mêmes , s'il en était besoin, par une ignorance honteuse des premiers éléments de l'art d'écrire. Poursuivons.

« L'Art poétique, dites-vous, est le plus beau monument qui ait été élevé à la gloire des Muses : je le crois comme vous. »

C'est sans doute une concession oratoire, et l'auteur ne parle pas sérieusement. Comment ce qui n'est qu'une imitation ingénieuse de Lafrenaye- Vauquelin et de Saint-Geniez pourrait-il être un si beau wioimment? Comment ce quia fait tant de mal aux lettres serait-il à la gloire des Muses ? C'est encore une contradiction j et l'auteur y est sujet.

« De quoi servirait nn palais qui offrirait aux artistes les formes d'une arcliitecture si parfaite , qu'elle inspirerait le désespoir au lieu d'exciter l'émulation ? »

Voilà certainement le plus grand éloge possible de l'Art poétique. Ce n'est pas ma faute si l'on ne peut pas l'accorder avec le peu d'estime que l'auteur a témoigné plus haut pour le même ouvrage, et ce serait une grande tâche de le concilier avec

lui-même. Ce n'est pas ma fïmle s'il fait mi motif de répfobation de ce qui a toujours passé pour être le comble de la gloire. On croit avoir énoncé le suffrage le plus flatteur lorsqu'on dit d'un ouvrage : C'est le désespoir des artistes. Point du tout : écoutez l'anonyme :

« L'Art jioétique retarda les progrès qu'auraient pu faire les élèves ; il les arrêta à l'entrée de la carrière , et les empêcha d'atteindre au but que leur noble orgueil aurait dû se proposer. Les infortunés virent la palme de loin, et n'osèrent y prétendre, de penr de manquer d'baleine au milieu de leur course, et de trénuclier sur une arène que le doigt du législateur leur montrait partout semée d'écueils et d'abimes, et j)lus célèbre millefois parles dé faiies que par les victoires. Boiieau en effet explique les règles de l'épopée, de la tragédie, de la comédie , de l'ode, et de quelques autres genres de poésie, avec tant de précision, de justesse et d'exactitude, que tout lecteur attentif se croit incapable de les observer, et que la sévérité des préceptes fait perdre l'envie de donner jamais des exemples. 11 faut de l'audace pour entreprendre , du courage pour exécuter ; et Boiieau enchaîne l'audace , et glace le courage. Avait-on saisi , avant de le lire, la trompette héroïque ou la flûte champêtre, les crayons de T^alie ou les pinceaux de Melpomène; à peine l'a-t-onlu, que les pinceaux tombent de la main , chargés encore de la couleur sanglante , que les crayons s'échappent honteux d'avoir ébauché quelques traits , et que la flûte et la trompette se taisent, ou ne poussent plus dans les airs que des sous expirants ou douloureux. »

Il faut respirer un moment après cette complainte lamentable. Malgré ïa couleur sanglante , et les crayons honteux , et les sons douloureux , malgré tout ce fatras ampliigourique , certainement, messieurs, vous aurez été frappés de ce que dit l'auteur de la manière dont les préceptes sont tracés dans V^ért poétique, et vous vous serez dit à vous-mêmes : Est-ce donc un ennemi, un détracteur de Boiieau, qui reconnaît si positivement le mérite qu'il a et qu'il devait avoir ? Rien n'est plus vrai: mais suspendez votre jugement, et la suite vous convaincra que c'est bien contre son intention que l'auteur rend cet hommage à Boiieau. Vous entendrez ses conclusions. Pour le moment , ce qui est très clair, c'est qu'il tire de cette perfection même l'influence la plus funeste pour les lettres. Cette manière de raisonner est si insoutenable, qu'il en coûterait trop de la combattre directement : prenons une méthode tout aussi sûre et plus agréable. Quand on veut prouver la fausseté d'un raisonnement sophistique, il suflitd'en déduire les consé(iuences exactes. Le raisonneur se trouve, comme disent les logiciens, réduit à l'absurde ; et l'on finit par rire au lieu d'argumenter. Ainsi donc , suivant la logitiue de l'anonyme , il faudrait dire à Cicérou et ù Quiiitilien ,

les plus grands maîtres de l'élwiuence , qiiî en ont enseigné l'art avec tant de soin et d'étendue ; à ceux qui ont tracé les règles de la peinture d'après les chefs-d'œuvre de Raphaël , de Michel- Ange et du Titien : A quoi pensez-vous avec vos préceptes si difficiles à suivre , et vos modèles si désespérants ? Vous arrêtez les élèves à l'entrée de la carrière , vous enchaînez leiir audace , vous glacez leur courage. Si vous voulez qu'on ait le noble orgueil d'être orateur, ou peintre, ou sculpteur, sans en avoir le talent , laissez chacun écrire et peindre et sculpter à sa mode. Pourquoi faitesvous de si beaux tableaux, de si beaux discours, de si belles statues, en suivant tous les principes de l'art de la nature et du bon sens ? Vous voyez bien que cela est trop pénible , et que jamais personne n'en pourra faire autant , à moins qu'il n'ait du génie. Au reste , puisque vous en avez , faites comme vous voudrez ; mais du moins n'allez pas nous dire qu'il faut du bon sens dans le discours , du dessin, de l'ordonnance et de l'expression dans les tableaux , des proportions et de la grâce dans les statues ; car aussitôt vous allez voir tomber la plume , les crayons, les pinceaux , le ciseau, et , pendant toute la durée des siècles, leurs élèves vous {eronlenten(.\re\enrssonsexpirttntsetdouloureux.

Telle est la conséquence nécessaire des arguments de l'anonyme : elle est effrayante; mais l'expérience de tous les siècles nous rassure un peu. Nous savons que, depuis Cicéron et Quintilien, il y a eu de grands orateurs que leurs préceptes n'ont pas effrayés , que leurs exemples n'ont pas désespérés; que, depuis Raphaël et Michel- Ange, nous avons eu une foule d'excellents artistes , qui tous avaient appris leur art à la même école , et avaient eu sans cesse les yeux attachés sur ces premiers modèles. Enfin, c'est en voyant un tableau de Raphaël, en le considérant avec réflexion, que le Corrége s'écrie : Et moi aussi, je suis peintre ! Donc tout ce qu'on peut conclure des raisonnements de l'anonyme , c'est qu'en lisant l'Art poétique , il n'a pas pu dire : Et moi aussi, je suis poète!

Mais ce qui peut être une consolation pour luimême , c'est un autre fait non moins incontestable qui détruit ses inductions ; et j'avoue que je ne puis concevoir qu'il n'ait pas vu ce qui saute aux yeux. Quoi! l'Art poétiqxie a fermé la carrière! Eh ! depuis Boiieau le nombre des poètes (je veux dire de ceux qui font des vers, et c'est tout ce que demande l'anonyme) s'est accru au centuple. Il y en a une nation tout entière : d'innombrables journaux ne suffisent pas aux titres seuls de leufs ouvrages. Se plaindrait-il par hasard qu'il n'y en eût pas assez ? Je Iç crois ; il s'écrie douloureusement ;

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

<t Que de germes il a étouffés dans le champ de la poésie! Que d'aigles jeunes encore il a empêchés de grandir et de s'élever vers les cieuî ! Que de talents il a tués au moment peut-être où ils allaient se produire ! »

Eh ! mon dieu ! voilà une fatalité bien étrange. Il est bien malheureux qu'il ait tué tant de talents, qu'il ait laissé vivre tant de gens qui n'en ont pas, qu'il ait empêché tant d'aigles de grandir sur les sommets du Pinde , et qu'il n'ait pu empêcher tant d'oisons de croasser dans les marais.

L'anonyme excepte pourtant de cette foule de meurtres commis par l'homicide Despréaux quelques hommes hardis, qxielques he^ireux téméraires, qui ne se sont point laissé effrayer par de pareils obstacles, et qui, pliant les règles à leur génie, au lieu d'asservir le génie aux régies, ont vu leur audace justifiée par le succès. Il aurait bien du nous faire la grâce de les nommer : quant à moi, je ne les connais pas. Ce que je sais, c'est que les deux hommes qui ont le mieux écrit en vers dans le siècle qui a succédé à celui de Despréaux, sont sans contredit Voltaire et Rousseau. Celui-ci se faisait gloire de reconnaître Despréaux pour son maître; l'autre, pendant soixante ans, n'a cessé de le citer comme V oracle du goût; et aucun des deux n'a songé à. plier les règles à son génie, parce que ces règles, pour parler enfin sérieusement, et ramener les termes à leur acception véritable , ne sont autre chose que le bon sens , et ce serait une étrange entreprise que de plier le bon sens. La marche de nos nouveaux docteurs est toujours la même ; ils cherchent à s'envelopper dans des généralités vagues , à égarer le lecteur avec eux dans les détours de leurs longues déclamations ; ils accumulent de grands mots vides de sens; ils parlent de tyrannie, d'esclavage. On dirait qu'il s'agit de conventions arbitraires, de fantaisies bizarres ; et l'on est forcé de leur répéter ce qu'eux seuls ignorent ou veulent ignorer, c'est que tous les principes des arts , qui sont les mêmes dans Aristote , dans Horace et dans Boileau , ne sont que des aperçus de la raison confirmés par l'expérience. Qu'ils les attaquent, au lieu de s'en plaindre ; qu'ils en fassent voir la fausseté ou l'inutilité ; qu'ils nous citent un seul écrivain distingué qui ne les ait pas habituellement suivis; qu'ils osent nier que les ouvrages où ces principes ont été le mieux observés soient généralement reconnus pour les plus beaux : voilà ce qui s'appellerait aller au fait. Mais c'est précisément où ils n'en veulent pas venir. Ils en voient trop le danger, et c'est la preuve la plus complète qu'en cherchant à faire illusion aux autres , ils ne peuvent pas se la faire à eux-mêmes. Un seul, il y a quelques années, soit persuasion, soit affectation de singula-

rité , a essayé de combattre la théorie de l'art dramatique ; mais il s'est donné un si grand ridicule , que personne n'a été tenté de le suivre; et, bien avertis par cet exemple, tous les autres se sont promis de s'en tenir toujours à faire des phrases , sans s'exposer jamais à raisonner.

Il s'ensuit que le vrai moyen d'empêcher qu'ils ne fassent des dupes , c'est de réduire leurs figures et leurs métaphores aux termes propres ; et dans le moment on voit tomber l'échafaudage de leur puérile rhétorique. S'ils prétendent que des hommes de génie ont plié les règles , et que le succès a justifié leur audace, on leur dira : Cela ne peut être vrai que dans un sens que Boileau lui-même a prévu : c'est qu'ils auront négligé une des règles de l'art {jour en observer une autre plus importante. Ils se seront permis une faute pour en tirer une grande beauté qui la cou\Te et la fait oublier. Ce calcul est celui dû talent ; et l'auteur de l'^rf poétique le comiaissait bien , quand il a dit : Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux , Trop resserré par l'art , sort des règles prescrites , Et de l'art même apprend à franchir leurs limites.

Remarquez cette expression , de l'art même. En effet , la raison , qui a dicté tous les préceptes de l'art , sait bien qu'elle ne saurait prévoir tous les cas sans aucune exception ; et comme le premier de tous les principes est d'atteindre le but où ils tendent tous, qui est de plaire, c'est la raison, c'est l'art qui prescrit au talent de proportionner l'application des règles à ce premier dessein ; d'en mesurer l'importance , et de sacrifier ce qui en a le moiQS à ce qui en a le plus. C'est ainsi que ùlieureux téméraires savent plier quelquefois les règles, non pas parce qu'ils les méprisent, mais parce qu'ils les connaissent.

Aussi ne sont-ce pas ceux-là dont l'anonyme veut parler; car alors il aurait dit ce que nous savons tous , et ce qui d'ailleurs était contraire à sa thèse, bien loin de l'appuyer. Probablement les téméraires dont il parle n'ont pas été si heureux, puisqu'il n'ose pas les nommer : il les excepte seulement de ceux à qui ce terrible Boileau a arraché la plume des mains.

« Combien d'esprits timides , quoique profonds, n'ont point osé s'immortaliser en écrivant , parce qu'il leur a trop fait sentir les difflcultés de l'art d'écrire ! »

Observons que ce n'est point ici une simple possibilité; c'est un fait répété vingt fois, et affirmé comme la chose la plus positive. En vérité, il aurait bien dû nous faire part des révélations qu'il a eues à ce sujet. Pour s'exprimer ainsi sur ces esprits timides, quoique profonds , ou profonds, quoique timides, il faut bien qu'il les ait connus. Cependant ils n'ojit pas osé s'immortaliser en

écrivant. Comment donc, s'ils ont été si timides , peut-il savoir qu'ils ont été si profonds? Cela n'est pas aisé à deviner. Mais ce qui n'est pas plus facile, c'est de s'accoutumer à cette inconcevable manière d'écrire , à ce ton si décidément affirraatif dans les propositions les plus inintelligibles , à ces faits avancés avec tant de conliance , sans la plus légère preuve, sans la moindre apparence de sens. Que l'on essaie, par exemple, d'en trouver un au passage suivant :

« Les règles sont en général détestées de tout le monde, et presque tout le monde s'y soumet. Pourquoi cela ? 11 me sera facile d'en donner la raison. Le sentiment de la liberté est gravé dans toutes les âmes, et rien n'a jamais pu l'y détruire. L'homme , guidé en tout par sa volonté, fait toujours avec grâce ce qu'il n'est point forcé à faire. Lui impose-t-on une tache, ou lui donnet-on des chaînes , le travail qui lui plaisait lui devient insupportable; et plus le joug est pesant, plus il s'efforce de le secouer. 11 s'ensuit de là , me direz-vous, que les règles de l'Art poèliqiie ne doivent point arrêter l'essor du poète , quelque onéreuses qu'elles lui paraissent. Non : lorsque les règles sont accréditées à tel point qu'on ne peut les braver sans être ridknle, que la philosophie même craindrait d'en montrer les divers abus; lorsque le temps leur a donné une sanction et des droits imprescriptibles , le poète alors n'ose ni les contredire ni les éluder. »

Je reprends cette curieuse tirade, et, suivant toujours la même méthode, je réponds : Comme il s'agit des règles de la poésie, et qu'il est démontré qu'elles ne sont autre chose que le bon sens, jusqu'à ce qu'on nous ait prouvé le contraire , dire que tout le monde déteste les règles et que tout le monde s'ij soumet , c'est dire que tout le monde déteste le bon sens et que tout le monde s'y soumet : l'un et l'autre sont également faux. On ne déteste pas le bon sens , du moins l'anonyme nous permettra de croire que cette aversion n'est pas générale ; mais il n'est pas toujours si aisé de se conformer au bon sens. Tout le monde, ou du moins le plus grand nombre , recomiait que les règles sont bonnes , mais peu de gens sont capables de les suivre : voilà la vérité.

Le sentiment de lalïberté est grave dans toutes les âmes. Où en sommes-nous? Le sentimenfde la liberté , quand il s'agit d'un poème ou d'une tragédie ! L'yirt poétique , un attentat contre la liberté de l'homme ! Eh bien! messieurs, l'auriezvous imaginé qu'on en vînt jusque-là? Allons, puisqu'il est question de liberté , rassurons l'auteur, et protestons-lui que, malgré les Horace, les Despréaux , et tous les législateurs du monde , il sera toujours permis, très permis de faire de mauvais vers , des drames extravagants et de la prose insensée, sans qu'il y ait aucun inconvénient à

craindre , si ce n'est celui qu'il nous indique laimême , c'est-à-dire un peu de ridicule; et il sait que pour bien des gens ce n'est pas une affaire.

L'homme fait toujours avec grâce ce qu'il n'est 2)oin( forcé à faire. Ce petit axiome est un peu trop général, [et souffre exception. Tous ceux qui écrivent ne sont point forcés d'écrire , et pourtant tous ne le font pas avec grâce.

La philosophie même craint de montrer l'abus des règles. C'est que la philosophie , qui n'est que l'étude de la raison , ne voit point d'abus à être raisonnable.

L'auteur prétend que , si La Fontaine avait lu l'Art poétique, il n'aurait pas osé nous donner des contes délicietix qui en blessent les lois et les maximes, ni ces apologues dont les négligences adorables forment un contraste si scandaleux avec des beautés arrangées et des grâces tirées au cordeau.

Pas un mot qui ne porte à faux. Il n'y a point de grâces tirées au cordeau; et Boileau, qui nous parle des grâces d'Homère , ne nous en donne pas cette idée. Les beautés arrangées sont propres aux ouvrages sérieux : il en faut d'une autre espèce dans les contes , et qui n'étaient pas inconnues à celui qui a si bien développé celles de La Fontaine dans son excellente dissertation sur Joconde. Ces contes ne blessent point les maximes de l'Art poétique, où l'on ne parle pas du conte. Les Fables de La Fontaine ne sont point adorables par la négligence : elles sont sévèrement travaillées, quoique le travail n'y paraisse pas ; les fautes , même légères , y sont très rares. L'auteur a confondu l'air négligé qui sied au conte avec la facilité qui sied à la fable ; et ce ne sont point les négligences qui rendent les apologues de La Fontaine adorables : ils ont cent autres mérites qu'apparemment l'anonyme n'a pas sentis.

Il se fait une objection :

« Horace a donc eu tort de composer uu Art poétique? » Mais l'objection ne l'embaiTasse pas.

<r Horace a eu tort , sans doute ; et la preuve qu'il a eu tort, c'est que, depuis Horace, excepté Juvénal peutêtre , il n'y a eu à Rome que des poètes extrêmement médiocres. »

Belle conclusion , et digne de l'exorde ! On avait cru jusqu'ici que la décadence des lettres à Rome avait eu pour causes principales la dégradation des esprits sous les empereurs, l'avilissement qui suit l'esclavage , l'effroi qu'inspirait un gouvernement sous lequel les talents de Lucain lui ont coûté la vie. Point du tout : c'est l'Art poétique d'Horace ([ui a produit cette fatale révolulion. Si cette assertion est un peu extraordinaire,

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

il ne faut pas nous en étonner : on trouve , un moment après, ces paroles remar(|uables : Je suis en train de dire des choses e.vtraordinaires. Quand il a dit celles-là, il était en bon train.

Au reste, on peut lui rappeler que l'Art poétique d'Horace, tout destructeur qu'il ait pu être, avait paru avant que Virgile composât son Enéide. Cela est si vrai , qu'Horace , en parlant de Virgile, ne fait l'éloge que de ses Égïogues et de ses Géor- (jiques , et le représente comme le favori des Muses champêtres. Pour l'épopée , il ne cile que Varius , dont nous avons perdu les ouvrages. Ainsi l'Énéide a du moins échappé à la funeste iujhience de la Poétique d'Horace, et c'est bien quelque chose.

« Il a fallu une langue nouvelle , une régénération totale dans les expressions, et même dans les idées, pour effacer le souvenii de la désespérante sévérité du législateur ; et lorsque le Dante a donné ce beau monstre où l'enfer et le paradis doivent être un peu étonnés de se trouver ensemble , il n'y a pas apparence que VÉpilre aux Pisons ait influé en rien sur ses travaux. »

Oh! non, et l'on s'en aperçoit; car la divine comédie du Dante est précisément le monstre dont Horace se moque dans les premiers vers de son Éyiire aux Pisons: et là-dessus tout le monde est d'accord avec lui. Il est fort douteux que ce monstre soit beau parce qu'on y trouve deux ou trois morceaux qui ont de d'énergie ; mais ce qui n'est pas douteux , c'est l'ennui mortel qui rend impossible !a lecture suivie de cette rapsodie informe et absurde. On sait qu'elle n'a de prix, même en Italie , que parce que l'auteur a contribué un des premiers à former la langue et la versification italienne. Cet avantage prouve le talent naturel; mais, s'il y eût joint quelque connaissance de l'art, il eût pu faire un poème qu'on lirait avec plaisir. Il se serait gardé, non pas de mettre ensemble le paradis et l'enfer, comme le dit l'anonyme, qui ne sait pas mieux juger les défauts que les beautés (ce rapprochement n'a rien de répréhensible en lui-même, et se trouve dans l'Enéide et dans la Henriade), mais de composer un long amas de vers sans dessein , sans action , sans intérêt, sans goût, sans raison. En un mot, il eût pu faire comme le Tasse; le Tasse, dont l'anonyme se donne bien de garde de parler; le Tasse, qui avait lu la Poétique d'Horace, et qui, dans le beau siècle de la renaissance des lettres , a été un peu plus loin que le Dante , dans la barbarie du treizième ; le Tasse, qui , en imitant Homère et Virgile , en se soumeitant à toutes ces règles détestées de tout le monde, et qui ont tué tant de talents, a fait un poème de la plus magnifique ordonnance et du plus grand intérêt, un

Page 1