‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 109 sur 140 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

poème rempli de charmes , que toute l'Europe lit avec délices , et que les gens de lettres savent par cœur, comme l'Iliade et l'Enéide. Qu'en ditesvous, monsieur l'anonyme? La Jérusalem ne vaut-elle pas bien votre beau monstie du Dante? Pourquoi ne nous en pas dire un mot ? Il peut bien y avoir une petite adresse dans ce silence, mais il n'y a pas de courage.

Tous nos législateurs du jour ont un malheur : c'est qu'ils sont toujours écrasés par les faits autant que par les raisonnements. Mais ils ont une ressource bien consolante : nous ne disons que des vérités communes , et ils ont la gloire de dire des choses extraordinaires. Si l'auteur se tait sur le Tasse, en récompense il fait grand bruit de Milton. Il reproche à Boileau, comme une preuve de ses idées bornées , de n'avoir pas soupçonné quel parti l'on pouvait tirer de l'enfer et de Satan. Il loue avec raison, dans le poète anglais, le caractère du prince des démons et la description de l'Eden : ce sont en effet les beautés qui ont immortalisé Milton. Mais si de beaux morceaux ne font pas un poème ; si celui du Paradis perdu , sans tous ses autres défauts , pèche encore par un vice clans le sujet; si, passé les premiers chants , il est si difficile de le lire; enfin, si tous les reproches que lui ont faits de bons critiques peuvent se démontrer, comme je me propose de le faire, en son lieu, l'avis de Boileau demeurera justifié, et le poème anglais prouvera seulement qu'un homme de génie peut tirer de grandes beautés d'un sujet mal choisi, mais non pas en faire un bon ouvrage.

L'anonyme s'écrie à propos de Milton :

a Pourquoi vouloir enfermer le génie dans le champ des fables anciennes, et lui défendre de s'en écarter? Croit-on que, la philosophie ayant fait main basse dejmis long-temps sur tout cet oripeau mythologique , un poète serait ' bien venu à nous mettre en vingt-quatre chants la métamorphose d'Io en vache , ou des filles de ^Minée en chauves-souris? Croit-on que les chauvessouris et ime vache fussent des héroïnes bien intéressantes, et que toutes ces vieilles et absurdes chimères pussent nous tenir Ueu de merveilles plus récentes et plus vraisemblables? »

C'est un petit artifice très vulgaire , lorsqu'on ne peut avoir raison contre ce qui existe, de se battre à outrance contre ce qui n'existe pas. Jlais quand les géants aux cent bras se trouvent transformés en moulins à vent , on rit aux dépens de don Quichotte. Contre qui s'escrime ici l'auteur? Qui jamais a prétendu renfermer l'épopée dans les fables anciemies ? Qui jamais a imaginé de faire un poème de vingt-quatre chants sur lo changée

' C'est un solécisme : U faut absolument fût bien venu.

en vache , ou sur les filles de IMinée changées en chauves-somis ? Quel imbécile a cru que la vache et les chauves-souris fussent des héroïnes intéressantes? Despréaux, il est vrai, trouve que les noms de la Fable sont heureux pour les vers; mais pour ce qui regarde le choix du sujet, voici comme il s'exprime :

Faites clioix d'un héros propre à m' intéresser ,

En valeur éclatant, en vertus magnitique ;

Qu'en lui. jusqu'aux défauts, tout se montre héroïque;

Oue ses faits surprenants soient dignes d'être ouïs;

Ou'il soit tel qiie César, Alexandre , ou Louis ;

Non tel que Polynice et son perfide frère :

On s'ennuie aux exploits d'un conquérant vulgaire.

Polynice est pourtant un sujet de la Fable ; c'est celui qu'avait choisi Stace : Boileau le proscrit, et n'indique que des héros de l'histoire. Il y a plus : il est si vrai que l'auteur de la Lettre s'élève ici contre un travers cliîiiiérique , que, parmi les poèmes épiques modernes, étrangers ou nationaux, il n'y en a pas un seul tiré de la Fable ; ni le Tasse , ni Camoëns , ni le Trissin , ni d'Ercilla, * n'ont travaillé sur la mythologie. Le Saint-Louis, La Pucelle , le Cloris , VAlaric, le Jonas , le Moïac. le CharlrnuKjne , le Chddebrund, ne sont pas des sujets fabuleux. A qui donc en veut-il ? que veut-il dire lorsqu'il nous fait cette demande d'un air triomphant :

« Milton n'a-t-il pas été henreusement inspiré , lorsqu'il j'est élancé hors du cercle de puérilités si vantées, et que, semblable à La Fontaine, il a franchi des barrières qu'il ne connaissait jias? »

Je ne vois pas hors de quelles puérilités Miltc:i a pu s'élancer, si ce n'est hors de celles de l'Iliade et de l'Enéide, qui ne laissent pas de nous intéresser encore ; mais surtout je ne vois pas quel rapport on peut découvrir entre îMilton et La Fontaine, ni comment l'un a été semblable à l'autre , ni quelles barrières a frm^chies La Foniaine, qui a fait des fables après Esope et Phèdre , et des contes après Boccace et l'Arioste. Ce sont là des découvertes particulières à l'auteur, €t qu'il devrait bien expliquer aux esprits étroits et timides qui ■e les comprennent pas. Ces merveilles, pour me servir de ses termes , sont très récentes; mais elles ne sont pas trop vraisemblables.

Je ne sais pas non plus quand la philosophie a fait main basse sur l'oripeau myt/tolorjiquf. Je sais que nombre d'écrivailleurs compromettent tous les jours ce mot de philosophie qu'ils n'entendent guère, et lui font faire des exécutions qu'elle n'avoue pas; qu'elle n'a pu faire main

' Nous devons à M. Gilibert de Mcrihiac la première traduction frantaise du poème de l'.'fraKcana de don Alonzo de Isrcilla, Parfs, \»iA, ia-8".

basse sur des poèmes fabuleux , puisque nous n*en avons point ; qu'elle n'a point fait main basse sur nos tragédies tirées de la Fable , qui sont encore l'ornement et la gloire de notre théâtre; que les Métamorphoses d'Ovide sont un ou\Tage charmant , lu avec grand plaisir, même par les philosophes ; que Voltaire , qui ne manquait pas de philosophie, regardait ce poème comme un des plus beaux monuments de l'antiquité , et qu'il estimait ces puérilités au point qu'il en a fait l'éloge dans une très jolie pièce de vers consacrée particulièrement à ce sujet. Il est vrai que le fréquent usage qu'on a fait des idées et des images de la Fable prescrit au talent de ne plus s'en servir que très sobrement, et de chercher d'autres ressources , parce qu'il est dangereux de revenir sur ce qui est épuisé. Serait-ce là par hasard ce que l'auteur a voulu dire ? IMais cette obsenation est aussi trop usée, et les philosophes n'y sont pour rien. Elle traîne depuis trente ans dans tous les livres , dans tous les journaux; et il est triste de n'avoir raison qu'en répétant ce qui est si rebattu , et le répétant hors de propos.

Il retombe dans le même défaut, lorsqu'à propos du Lutrin il emploie des pages à nous dire comme une nouveauté ce que tous les critiques ont repris dans le sixième chant , en admirant le reste du poème. Cependant il semble qu'il ne puisse pas renouveler une observation juste, sans que le plaisir d'avoir une fois raison après tout le monde le porte à passer toute mesure , au point qu'il finit par avoir tort. Il veut qu'on applique au Lutrin ce vers fait sur VAstrate ,

Et chaque acte en sa pièce est ime pièce entière.

Mais comme ce vers serait très injuste si VAstrate avait quatre actes supérieurement faits, l'auteur sera tout seul à l'appliquer à un poème dont cinq chants sont irréprochables , sur un seul défectueux.

Il revient bientôt à son ton naturel , et voici une découverte vraiment rare :

« Il existait dans notre lanpue, avant le Lutrin, un poème du luéme genre, et sans comparaison supérieur.»

"Sons ne vous en doutiez pas, messieurs; ni moi non plus , et je ne l'aurais sûrement pas deviné. Mais la brochure que j'ai sous les yeux me met à la source des lumières , et il faut vous en faire part, d'autant plus tôt, que votre curiosité doit être proportionnée à l'impatience de connaître ce phénomène. C'est le jM)ème intitulé Dulot vaincu, o:i la défaite des bouts-rimés. A ous n'êtes guère plus avancés, et vous dites : Qu'est-ce que Dulot vaincu? Mais l'auteur vous dira que ce n'est pas sa (aute si Dulot vous çst inconnu : vous verrez

SIÈCLE DK LOUIS XIV. - POÉSU-.

7il

i^ue ce sera encore la faute de Boileau. Quoi (ju'il en soit, l'anonyme en donne un extrait très détaillé. Mais, comme je ne suis pas aussi sûr de votre patience qu'il l'est de celle de ses lecteui's , je ne risquerai pas d'aller avec lui à la suite de Dulot. Je me contenterai de vous assurer, de sa part, qu'on «r peut rien comparer à Dulot, daus notre lancine, pour le genre héroî-coniique, si ce n'est le Vert-p^ert peut-être; qu'ii n'y a rien dans voire /angftte de plus ùriçiinal et de plus comique que le premier chant ; qu'il n'y a pas dans le troisième un détail qui ne soit cliarmant; que c'est le plus poétique et le plus ingénieux de tous, et qu'il faudrait le citer en entier liour en faire connaître toutes les grâces naïves et pittoresques. Vous en croirez , messieurs , ce que vous voudrez , et ceux qui ne le croiront pas pourront y aller voir. Tout ce que je puis faire pour ea donner une idée, c'est de vous citer une douzaine de vers, parmi ceux que l'anonyme rapporte lui-même comme les meilleurs:

Une itère amazone apparaît la première :

Les cieux la firent naître aussi laide que fière.

On l'appelle Chicane : autour d' elle 2)r esses.

Sous son commandement marchent mille procès.

Pot vient le pot en tête....

Soutane avance après : elle est noire , elle est belle ;

C'est du fameux Dulot la compagne fidèle....

Six corps restent encor : l'un , le peuple des cruches ,

Portant sur leurs, cimiers des panaches d'autruches.

Cette gente est fantasque , et leur chef Coqucmarl ,

Abandonné des siens , fait souvent bande à part.

Deux barbes vont après ; qui , grandes et liideuscs ,

Mènent deux bataillons de barbes belliqueuses.

Cen est assez, je crois, pour savoir à quoi s'en tenir sur ce poème qu'on nous dit être dans le genre du Ltitrin . L'épisode de la Mollesse est dans un goût un peu différent; mais cela n'empêche pas que le plan deDulotne soit mien.}? conçu, et que l'ordounance ne soit^^ïus sage que celle du Lutrin, On avoue pourlanl que Dulot est très inférieur pour le style; mais c'est, dit-on , que rien n'égale dans notre langue cehti du Lutrin. On ne s'attendait pas à trouver ici un pareil éloge : mais, encore une fols , il n'est pas plus aisé de se rendre raison des louanges de l'anonyme que de ses critiques. Peutêtre pensera-t-on que la Henriade a des beautés d'un ordre supérieur à celles du Lutrin même ; mais quand l'auteur de cette diatribe s'avise de louer Despréaux, il faudrait être de mauvaise humeur pour le chicaner sur le plus ou le moiijp.>-

Quant à lui , il chicane sur tout : il fait un crime à l'auteur de l'Art poétique de n'avoir pas parlé de l'épîlre et du poème didactique; comme s'il pouvait y avoir des préceptes sur l'épître qui ne rentrassent pas dans les leçons générales qu'il donne sur le style , et comme si l'^rt poétique lui-même n'était pas un modèle suffisant du genre didactique.

Il plaisante un pevi cruellement sur un aeci'icnt malheureujeux arrivé, dit-on, à Boiieau dans son enfance ; et il assure que par cet accident Boileau perdit sa voix et son génie.

« Boileau mignnrde son distique sur le madrigal, et pomponné h peinture de l'idylle.... Que fallait-il pour le contenter? D'harmonieuses hilleccsées. 11 ne songe pas qu'il faut que des rers disent quelqtie chose. » Il faut que ce soit sans y sor.ger que Boileau ait fait ce vers dont il répète la substance en vingt endroits:

Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose. Il voudrait qu'au lieu de l'^rt poétique, Boileau efit composé l'Art des rois..; qu'il eût tant soit peu serré Racine de l'encens qu'il lui prodigue, pour l'offrir axix Antonins, aux Titus, aux Henri IV. On reconnaît bien ici le caractère des esprits faux, qui gâtent tout ce qu'on leur apprend, et abusent de tout ce qu'ils entendent. Depuis que l'art d'écrire est formé, des sages ont exhorté les poètes à mettre en vers une morale utile aux hommes : on en conclut ici qu'il n'y a jamais eu ilen de bon, rien d'estimable, que la morale en verstout le reste n'est que UUevesées. Si l'on eut conseillé à Boileau de faire VArt des rois, sans doute cette entreprise lui aurait paru fort grande; mais peut-être eût-il trouvé ce titre un peu fastueux. Peut-être eût-il observé que l'Art des rois se trouve dans l'histoire bien étudiée, pl^s que dans un poème didactique , quel qu'il soit ; que si les rois peuvent s'instruire dans les bons ouvrages d'économie politique ou dans une tragédie telle que Britannicus, ils pourraient bien trouver un peu d'orgueil dans le poète qui composerait F Art des rois. Enfin Boileau aurait pu dire à l'anonyme :

<( Je me borne à f;iire l'Art des poètes , parce que jel'ai étudié toute ma vie. Vous, monsieur, qui savez sans doute comnienî il faut régner , faites l'Art des rois. » Et il aurait pu ajouter :

« Il faut que vous ne m'ayez pas bien lu , puisque vous réclamez mon encens en faveur des bons princes. Voici comment je parle de ce Titus que vous citez , cl. dans une épitreà Louis XIV :

Tel fut cet empereur, sous qui Rome adorée Vit renaître les jours de Saturne et de Rhée; Oui rendit de son joug l'univers amoureux , Qu'on n'alla jamais voir sans revenir heureux ; Qui soupirait le soir, si sa main fortunée N'avait par ses bienFuits signalé la journée. « Vous voyez , monsieur, que, si je ne are pique pas de savoir l'Art des rois , je sais leur proposer d'assez bons modèles. »

On a toujours mis au nombre des meilleurs morceaux du Lutrin le comhat des chantres et des chanoines avec les livres de Barbin. On a cru voir beaucoup de gaieté et de finesse dans les allusion^

saliiiques aux différenls livres ([ui servent d'armes aux combatianls. Le panégyriste de Dulot vaincu n'est pas à beaucoup près aussi content de cette plaisanterie du Lutrin . J'avoue que la critique qu'il en fait est peut-èlre beaucoup plus plaisînte, mais c'est d'une autre manière. Il prouve très sérieusement et en rigueur que le caractère moral des ouvrages ne fait rien à leur volume pliysique, et que par conséquent la plaisanterie du Zuf/j)j est forcée et hors de nattire.

<t Je suppose qu'on reliât pesamment les opéras de QuiuauU , qu'on mit sur la couverture un large fermoir où de gros clous seraient attachés, Boileau les prendrait-il pour des pommes cuites , si par hasard on les lui jetait à la tète? »

Voilà de la fine plaisanterie. Eb bien ! si ces jwr.imes cuites ne font pas la même fortune que Vlnfortiat de Boileau, ce sera encore ce malheureux yfrt poétique qui en sera cause.

a Quel rapport peut avoir une chose purement spii 1tuelle avec ce qui c'est que matériel ? »

Il conclut, et veut que l'on convienne avec tous Us bons esprits que ces vers ne sauraient jamais trouver grâce aux tjeux de la raison.

Il faut pourtant que la raison de l'anonyme souffre que notre raison fasse grâce à ces vers , et même les trouve très gais et très agréables. Il faut qu'il apprenne que ces vers , quoi qu'il en dise, ne sont pas une pointe; que le procédé de l'allégorie consiste à passer du pbysique au moral, et qu'il est reçu chez tous les bons écrivains , quand le sens en est clair et frappant. Veut-il des exemples, qu'il se rappelle l'épigramme de Rousseau contre Bellegarde :

Sous ce tombeau gît un pauvre écuyer , Oui tout en eau sortant d'un jeu de paume ; Eu attendant qu'on le vint essuyer, De Bellegarde ouvrit un premier tome.

Là dans un rieti tout son sang fut glacé. Dieu fasse paix au pauvre trépassé ?

Assurément il n'y a rien de commun entre un livre ennuyeux et une lluxion de poitrine. Cependant l'épigrammme est bonne, parce que tout le monde entend la plaisanterie et s'y prête volontiers. Voltaire s'est servi de la même ligure, et s'en est servi dans la prose, qui est moins hardie que la poésie. Je pourrais y joindre vingt autres exemples; mais ceux là suffisent. C'est cependant de cette prétendue faute que l'auteur prend droit de faire celte exclamation:

a Boileau, qui s'est tant moqué de Ronsard, devait-il l'imiter même une seule fois!* »

Qu'on imagine , si l'on peut , quel rapport il y a entre ce passage, fût- il défectueux, et Ronsard. C'est peut-être la preniière fois qti'on a mis ces

deux noms enseml)le. Je crois que l'auteur s'est bien félicité d'avoir amené ce rapprochement étrange : il devrait pourtant savoir que rien n'est si aisé que d'amener des injures par de faux raisonnements.

Le Lxitrin essuie un reproche bien plus grave : c'est ce poème qui est cause que nous n'avons pas de poèmes épiques, et voilà Vin^uence des mauvais exemples de Boileau , qui n'a fait que du mal. Un long paragraphe est employé à nous prouver que l'auteur du Lutrin n'a eu d'autre art que de lour.ier les belles choses en ridic^ile, de parodier l'Iliade et l'Enéide , et de les présenter sous un jour qui fasse rejaillir sur elles une sorte de mépris ; que cet art devait jilaire surtout à Boileau ; que ce timide et froid éciivain a rabaissé Homère et Kirgile jusqu'à lui ; que son succès l'a justifié; que ce succès a été si grand, qu'il a fondé une école , etc. Une école d'où sortiraient des ouvrages dans le gont du Lutrin pourrait être assez bonne. 31alheureusement je n'en connais pas de celte espèce , et le maître est resté tout seul avec son chef-d'œuvre. Je conçois qu'il sera toujours difficile d'imiter cet ouvrage vraiment original , et marqué au coin de ce talent particulier que Boileau possédait éminemment, celui de faire de beaux vers sur de petits objets. Mais qu'il s'y soit attaché pour rabaisser les grandes choses , je le croirai quand l'anonyme m'aura convaincu qu'Homère , qui, dans le Combat des rats et des grenouilles , a parodié son Iliade , a voulu rabaisser l'épopée. Qu'il en ait rejailli du mépris pour l'héroïque, je le croirai quand on m'aura fait voir que celte parodie faite par Homère a empêché Virgile de faire l'Enéide, et que le Lxitrin a empêché Voltaire de faire la Henriade.

Si Boileau pouvait lire cette Lettre, ce passage n'est pas celui qui l'étonnerait le moins. Cet admirateur passionné d'Homère et de Virgile ne se serait pas attendu qu'on l'accusât d'avoir fait rejaillir le mépris sur l'Iliade et l'Énèide: et qu'on parlât de cet art de rabaisser les grandes choses comme d'un art qui devait surtout lui plaire. Mais combien sa surprise serait plus grande encore quand il verrait que l'auteur de cette terrible Lettre a dévoilé enfin un secret dont qui que ce soit ne s'était douté , ni du vivant de Boileau , ni depuis plus de quatre-vingts ans qu'il est mort ! Oui , *messieurs , il est temps de vous communiquer enfin cette grande et mémorable découverte qui couronne toutes les merveilles dont nous sommes stupéfaits. Nous croyons bonnement que Boileau a fait ses ouvrages. Pauvres gens que nous sommes !

« J\acine(i fait en se jouant, on dit moins a exlrèms'

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

ment perfectionné \esecvili de 'ËoWeau. L'épisode de la Mollesse et l'Epître sur le passage du Rhin sont absolument daiis la manière racinienne.... Racine, Molière, La Fontaine, Ctiapelle, Furetière, ont mis les ouvrages de Boileau , sans qu'il xVn aperçût lui-même, dan^ l'étal où on les a tant admires. »

Ceci n'est point simplement une conjecture ; c'est une conviction : et l'anonyme , pour nous convaincre que Boileau faisait ses vers en compagnie, et qu'il ne peut avoir à lui en propre que la moitié de ses beautés, nous assure qu'il n'y a qu'à lire sa prose , qwi est plus que médiocre. Il avoue pourtant que cette idée peut paraître bizarre. C'est à vous, messieurs , de juger quelle qualification elle peut mériter.

Je pense qu'à présent vous ne pouvez plus être étonnés de rien, et vous trouverez tout simple que l'auteur, après ce qu'il vient de nous découvrir, ait tenté de prouver que Boileau était moins i)oéte que Chapelain. Pour cette fois cependant, il ne veut pas prendre absolument cette tâche sur lui ; il met en scène un raisonneur de même force, qui argumente ainsi :

« L'ode est , de tous les genres de poésie , celui qui demande le plus de talent dans un poète , celui qui suppose le plus d'inspiration , et par conséquent de génie. Boileau n'a jamais fait que de mauvaises odes; et celle que Chapelain a adressée au cardinal de Richelieu, est très noble. Donc Chapelain était plus poète que Boileau. »

On dira que cet argument est si ridicule , qu'il ne mérite pas de réponse. J'en conviens : mais il est appuyé sur une proposition qui a été fort souvent répétée pendant un certain temps, et que la littérature subalterne fait encore sonner assez haut pour en imposer aux esprits vulgaires. Je m'y arrête pour faire voir que , même en réfutant ce qui paraît n'en pas valoir la peine , on peut détruire des préjugés qui ne laissent pas d'avoir quelque crédit , et fournissent quelquefois des armes à l'envie. C'est elle, messieurs , qui, dans le temps des démêlés de Rousseau le lyrique avec Voltaire, dicta dans vingt brochui-es , dans des feuilles aujourd'hui oubliées, ce principe si faux , que l'ode est le genre de poésie qui demande le plus de talent ; et depuis on a répété cette sottise dans des dictionnaires et des poétiques. Il fallait qu'on fût bien pressé de mettre les Psaumes et VOde à la Fortune au-dessus de Zaïre et de la Henriade , pour oublier qu'un bon poème épique, une belle tragédie, exigent un talent infiniment plus varié, plus étendu , plus fécond , une verve bien plus soutenue, une imagination bien plus inventive, une ame bien plus sensible , une tête bien plus forte que toutes les odes anciennes et modernes. Aussi jamais les Grecs et les Romains n'ont-ils

balancé sur la préférence ; et Horace lui-même , l'imitateur de Pindare, reconnaît si bien la supériorité d'Homère , qu'il recommande seulement de ne pas compter pour rien les autres poètes.

n Si Homère a le premier rang, dit-il, la muse de Pindare et d'AIcée n'est pas dans l'oubli. »

S'il veut parler des beaux jours de la Grèce , il les appelle le siècle du (jrand Sophocle'. Il élève Pindare au-dessus de lous les poètes lyriques, mais il ne le compare jamais au père de l'épopée , ni aux fameux tragiques grecs. Parmi nous , personne , dans le dernier siècle , ne s'était avisé de placer Malherbe au-dessus du grand Corneille. C'est de nos jours que la malignité plus raffinée a créé de nouvelles doctrines pour confondre tous les rangs.

Mais que dites-vous, messieurs, de cette phrase ? Boileau n'a fait que de mauvaises odes. Ne dirait-on pas qu'il en a fait un bien grand nombre ? le langage de la haine a toujours quelque chose qui ressemble au mensonge. Boileau n'a jamais fait qu'une ode, à moins qu'on ne donne le nom d'ode à trois stances contre les Anglais, qu'il fit en sortant du collège. Mais personne n'ignore que des stances ne sont pas une ode , et ces vers contre les Anglais sont intitulés iSfaHCPS. Enfin, cette ode de Chapelain est-elle en effet très belle , comme on nous le dit? Boileau, plus réservé, dit seulement qu'elle est assez belle ; et bien loin qu'on puisse lui imputer de n'en pas dire assez , il suffit de la lire pour se convaincre que la disproportion entre le style de cette ode, qui, en général , est assez pur et assez nombreux , et l'horrible barbarie des vers de la Pucelle , a rendu Boileau beaucoup trop indulgent. Cette ode a quelques belles strophes; mais le plus grand nombre pèche encore par le prosaïsme , par les chevilles , par une langueur monotone. La marche en est exacte, mais froide; les idées se suivent, mais ne procèdent point par des mouvements lyriques. En un mot , c'est , à peu de choses près , une pièce fort médiocre , que celte ode dont on veut se faire un titre pour guinder Chapelain au-dessus de Despréaux.

Au reste , l'anonyme , qui nous avait annoncé une démonstration , n'ajoute rien à ce bel argument, qu'il abandonne tout de suite en avouant que c'est un sophisme. Comme il nous a accoutumés à ses contradictions , il n'y a rien à dire. Nous sommes encore trop heureux qu'il veuille bien ne pas nous prouver que Chapelain est plus poète que Boileau.

En revanche, il nous démontre , et toujours par

■ Qunles leiii/wiilntsma^ni vi-^uére Scohoclis.

l'organe du même interlocnleiir , que c'est à Chapelain que novs devons Racine, parce que Chapelain, qui disposait des grâces, lui procura une pension de six cents livres pour son Ode sur le mariage du roi, et engagea le jeune poète à corriger «ne s'rophe où il avait mis des Tritons dans la Seine. Il faut louer Cliapelain d'avoir fait une très lîsrne action, d'avoir encouragé un talent naissant , et d'avoir ôté de la Seine les Triions qui s'y trouvaient par une inadvertance que l'anonyme appelle une incroyable hcvue. Mais Molière encouragea aussi la jeunesse de Racine , lui donna cent louis de sa première tragédie , et lui fournit même le plan d'une autre ; et personne n'a jamais prétendu que l'on dût Racine à IMolière. On ne doit un homme tel que Racine qu'à la nature , à qui l'on n'a pas souvent de pareilles obligations ; et si l'auteur de la Lettre perd Ijeauconp de paroles et de papier à nous convaincre que Boileau n'a point appris à Racine à faire Iphigénie et Phèdre , c'est qu'apparemment il aime à prendre une peine inutile et à répondre à ce (^u'on n'a pas dit. On a dit, et avec raison , qu'un critique et un ami tel que Boileau avait contribué à former le goût et le style de Racine, et il serait également superflu de le prouver ou de le nier.

. Notre anonyme , toujours prodigue fl'exclamations , et toujours à propos , s'écrie sur ce procédé de Chapelain : Quelle (jrandeur dame! quelle noblesse! Peut-être cet enthousiasme paraîtra-t-il un peu exagéré quand il s'agit d'une pension de six cents livres , procurée par un bomme alors le doyen et l'arbitre de la littérature à un jeune débutant (jui avait célébré son roi avec succès ; mais l'exagération est excusable quand on loue les bomies actions. Ce qui ne l'est pas, c'est de les tourner en reproches injustes contre un autre , c'est d'en conclure que l'on doit à Chapelain mille fois plus de respect qu'à Despréaux. Ce n'est pas tout : il compare à cette conduite de Chapelahi avec Racine celle de Boileau avec Chapelain; il voudrait que Boileau eût appris aussi à l'auteur de la Puceile à faire mieux des vers , au lieu d'alkr partout décrier cet ouvrage dès que les onze premiers chants eurent paru. FA peut-être, dit-il, Chapelain serait-'il devenu aussi (jrand qucFiacine et Boileau. C'est dommage <[ue cette belle spcculation ne puisse guère s'accorder avec les faits et les dates. J'ai déjà remarqué, me>^sieurs, que l'auteur ne s'en tire pas mieux que des raisonnements. Quand la Puceile parut (en ^656), Chapelain avait soixante-cinq ans, et Boileau en avait vingt. Tl (init alors dans l'étude d'un pionireur. Et voyez, je vous |nie, jus(proii peut nous égarer l'envie de montrer (/e/« (jrandeur d'ame. On vou-

drait (ju'un clerc de procureur se fût fait à vingt ans le guide et l'aristarque d'un poète plus que sexa;énaire ; qu'un jeune inconnu eût été offrir ses leçons à l'auteur le plus célèbre de son temps. Je ne parle pas de l'inipossibilité de donner du goût, de l'oreille , du talent enfin , à un bomme de cet âge : le dieu des vers lui-même eût échoué près de Chapelain. Mais quelle opinion, messieurs, iietit-on prendre de ceux qui débitent de semblables rêveries avec tant de sérieux et de pathétique ; qui dénaturent ainsi tous les faits et toutes les idées, pour injurier à plaisir; qui veulent que Boileau , dont les satires ne parurent que dix ans après la Puceile, ait couru partout pour \a. décrier, lorsqu'il était, comme il le dit lui-même, dans la poudre du greffe ? Est-ce ignorance de ce (|u'il y a de plus aisé à savoir? est-ce un dessein formé d'écrire contre la vérité , est-ce défaut absolu de sens , impossibilité de lier ensemble deux idées ? est-ce tout cela réuni ? que l'on choisisse : les faits parlent. Ils sont sans réplique.

Enfin comment concevoir cette aveugle animositéqui poursuit un homme tel que Despréaux près d'un siècle après sa mort , et l'attaque à la fois dans ses écrits , dans son caractère , dans sa personne ; qui fait d'une dissertation littéraire nu fjictum diffamatoire, un libelle furieux , contre un écrivain respecté qui ne peut plus se défendre? Oui , messieurs , les sarcasmes et les outrages ne tombent pas ici seulement sur l'écrivain , mais sur l'homme. Que l'auteur en effet appelle les saphirs du Tasse ce qui paraît à Boileau du clinquant; qu'à propos d'une satire où le poète n'a voulu parler que de la rime , il lui reproche de n'avoir pas connu le talent de Molière , et qu'il oublie le touchant hommage que Boileau a rendu à sa mémoire dans l'Épitre à Racine, et les jolies stances qu'il lui adressa contre les critiques de l'École des Femmes ; que , troublé par une espèce de délire qui le met sans cesse en opposition avec lui-même, il l'appelle tantôt un esprit timide , étroit, borné, tantôt un grand poète : qu'il nous dise ici que sa tête ne renfermait que des hémistiches ; là , (ju'il avait im jugement et un sens exquis ,• qu'il prenne tout le monde à témoin de la fro'ide monotonie de l'écrivain qui dans l'Art poétique a su si bien se ployer à tous les tons ; que , selon lui , Chapelle qui de sa vie ne fit un vers hexamètre, Furetière ([ui n'en a pas fait un bon , aient fait pour Boileau une foule de beaux vers , lorsqu'ils n'en faisaient pas pour eux; que Dulot vaincu lui paraisse audessus du Lutrin ; qu'il pousse même l'indécence jusqu'à dir<' tjne la p! isanh-ri*- c niiiie de Despréaux sur VAgésilas était le coup de pied de l'dne : on répond suffisamment à toutes ces folies

SIECLE DE LOUIS XIV. - POESIE

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par le rire de la pitié et du mépris. Mais a-t-on le droit cr imprimer d'un écrivain qui fut toujours si jaloux de la réputation d'honnéto homme , et à qui jamais on ne l'a contestée , (|u'il llaiia les (jrands et les heureux du siècle , et se moqua de la vertu dans l'indigence et du talent sans appui? Boileau secourut la vertu et le talent dans Vindifjence : il fut le bienfaiteur de Patru. On sait qu'il prêtait de l'argent même à Linière , qui s'en servait pour aller au cabaret faire un couplet contre lui : on sait qu'il déclara qu'il renoncerait à sa pension , si l'on retranchait celle de Corneille , et qu'il réussit à la lui faire conserver. On ose l'accuser d'avoir bafoué Corneille ! Il dit dans son Discours au Roi :

Oui , je sais qu'entre ceux qui t'adressent leurs veilles , Parmi les Pelletiers on compte des Corneilles.

Il dit dans ses Epîtres :

En vain contre le Cid un ministre se ligue ; Tout Paris pour Cliiméne a les yeux de Rodrigue- L'Académie en corps a beau le censurer ; Le pul)lic révolté s'obstine à l'admirer.

Il dit dans l'Art poétique :

Que Corneille , pour lui ranimant son audace , Soit encor le Corneille et du Ciel et d'Horace.

Il dit à Racine :

De Corneille vieilli tu consoles Paris.

Il dit à ses vers :

Déjà comme les vers de Cinna , A' Andromnquc , Vous croyez à grands pas, chez la postérité , Courir, marqués au coin de l'innnortalité.

Ces hommages si éclatants et si multipliés ne sont-ils pas l'expression d'un sentiment vrai , et peuvent-ils être balancés par un liélasl sur VAçjésilas?

Non , non : les grands hommes du siècle de Louis XIV se respectaient mutuellement , malgré la concurrence, et môme malgré l'inimilié. Ils étaient justes les uns envers les autres; et ceux du nôtre, quoi qu'en veuille dire l'anonyme, l'ont été envers Despréaux. Ce n'est pas aux gens instruits que l'anonyme s'adressait lorsqu'il a dit en finissant:

« Comment se fait-il que la plupart de nos écrivains philosophes se soient déclarés contre lai? a

Et il nomme Voltaire, Vauvenargues , Helvétius , et Fontenelle. Il est contre toute raison de compter ce dernier, ennemi déclaré de Boileau, et de regarder ses épigrammes comme un jugement. C'est comme si l'on doimait pour une autorité sa mauvaise épigramme contre VAthalie de Racine. 11 les haïssait tous les deux; c'est tout ce qu'on peut en conclure : ce n'est pas ici le lieu d'examiner à ([uei point cette haine pouvait être fondée. L'auteur de la Lettre ajoute :

« Pourquoi Boileau n'a-i-il jamais pu capiiver l'adtni-

ralion de MM. Marmontel , deCondorcet, Dusaulx, l'abbé Delille , Mercier ? »

Je ne m'arrête pas à cette association de noms peu faits pour aller les uns avec les autres : c'est un petit charlatanisme aujourd'hui fort usité par les faiseurs de feuilles et de pamphlets, qui, affectant de mêler les noms les moins faits pour se trouver ensemble, s'efforcent en vam de confondre les rangs sur la liste de la renommée , à qui l'on n'en impose pas. Mais ce que je ne dois pas omettre, c'est que ce passage , messieurs , est ce qui m'a déterminé à entreprendre la réfutation dont je vous ai faits les juges. Dansée grand nombre d'auteurs nommés , bien des gens ne se rappellent pas, ou n'iront pas chercher exprès les endroits relatifs à la question , et surtout n'imagineront pas aisément qu'on se hasarde ainsi à citer des autorités qui , du moment où elles seront vérifiées , accableront celui qui a voulu s'en appuyer. Cette énumération insidieuse et mensongère est donc très propre à faire illusion. L'auteur y a bien compté, puisqu'il a conservé ce trait pour le dernier, comme celui qui pouvait produire le plus d'impression. Et 011 en serions-nous, si l'on pouvait se persuader que tant d'esprits éminents aient pu faire cause commune avec l'inconnu qui vient d'outrager si indignement un des plus vénérables fondateurs de notre littérature ? Il importe de mettre la vérité en évidence : les témoignages qu'on inxoque ici contre Despréaux vont achever son éloge et constater l'opinion. II est de fait que le peu de reproches que lui font ceux qui lui rendent d'ailleurs la plus éclatante justice porte entièrement sur quelques points avoués par tous les gens sensés, sur deux ou trois jugements trop peu mesurés, sin* l'infériorité de ses satires par rapport à ses autres ouvrages , et n'a rien de commim avec cet amas de folles invectives dont je ne vous ai même rapporté qu'une partie.

Commençons par celui qu'il faut toujours placer avant tous , par Voltaire. Ouvrons le Temple du Goût.

Là régnait Despréaux , leur maître en l'art d'écrire : I,ui qu'arma la raison des traits de la satire, Qui , donnant le précepte et l'exemple à la fois , Établit d'Apollon les rigoureuses lois.

Lisons le Discours sur l'Envie.

On peut à Desijréaux pardonner la Satire ; Il joignit l'art de plaire au malheur de médire : Le niijel que cette abeille avait tiré des fleurs Pouvait de sa piqûre adoucir les douleurs. Mais pour un lourd frelon , méchamment imbécile , Qui vit du mal qu'il fait, et nuit sans être utile, On écrase à plaisir cet insecte orgueilleux , Qui fatigue l'oreille et qui clioque les yeux.

Ce contraste entre le bon poète qui écrit des sa-^

tires en vers élégants, et les mauvais satiriques en mauvaise prose, se présente si naturellement à l'esprit, et l'apiilication en est si fréquente, que nous la retrouverons dans plusieurs des écrivains que je citerai.

Dans le poème de la Guerre de Genève, l'auteur s'adresse à Boileau :

Grand Nicolas, de Juvénal éniulp.

Peintre des mœnrs , surtout du ridicule, Ton style pur a de quoi me tenter :

Il est trop beau ; je ne puis l'imiter.

Passons des vers à la prose : on y exprime son avis avec plus de déveloi)pement; on y considère les objets sous toutes les faces. Ecoutons l'article ^H 2}0éiique dans les Questions sur l'Encyclopédie. L'auteiu- connnence par y réfuter un philosophe de ses amis' , qui avait appelé Boileau un versificateur.

« Il faut rendre justice à Boileau. S'il n'avait été qu'un versificateur , il serait à peine connu. Il ne serait pas de ce petit nombre de grands hommes qui feront passer le siècle de Louis XIV à la dernière postérité. Ses dernières Salires ^, ses belles Epitres, et surtout son Art poètiqtœ , sont des chefs-d'œuvre de raison autant que de poésie. Sapere est et principiinn et fons. L'art du versificateur est à la vérité d'une difficulté prodigieuse, surtout en notre langue , où les vers alexandrins marchent deux à deux, où il est rare d'éviter la monotonie, où il faut absolument rimer, où les rimes agréables et nobles sont en trop petit nombre, ou un mot hors do sa place, une syllabe dure gâte une pensée heureuse ; c'est danser sur la corde avec des entraves : mais le plus grand succès dans cette partie de l'art n'est rien , s'il est seul. L'Art poétique de Boileau est admirable, parce qu'il dit toujours agréablement des choses vraies et utiles , parce qu'il donne toujours le précepte et l'exemple, parce qu'il est varié, parce que l'auteur, en ne manquant jamais à la pureté de la langue, « Sait d'une voix légère, « Passer du grave au doux , du plaisant au sévère.

« Ce qui prouve son mérite chez tous les gens de goût , c'est qu'on sait ses vers par c(eur ; et ce qui doit plaire aux philosophes , c'est qu'il a presque toujours raison.... On oserait présumer ici que l'Art poétique de Boileau est supérieur à celui d'Horace. La méthode est certainement une beauté dans un poème didactique : Horace n'en a point. Nous ne lui en ferons pas un reproche , puisque son poème est une épiîre familière aux Pisons, et non pas un ouvrage régulier comme les Gèorgiques. Mais c'est un mérite de plus dans Boileau , mérite dont les philosophes doivent lui tenir compte. L'Art poétique latin ne parait pas, à beaucoup près, si travaillé que le français. Horace y parle presque toujours sur le ton libre et familier de ses autres épitres : c'est une extrême justesse d'esprit , c'est un goût fin; ce sont des vers heureux et pleins de sel , mais souvent sans liaison , quelquefois destitués d'harmonie; ce n'est pas l'élégance et

' Diderot.

' Il veut parler de la neuvième et de la liuitième.

la correction de Virgile. L'ouvrage est très bon; celui de Boileau paraît encore meilleur ; et si vous en exceptez les tragédies de Racine, qui ont le mérite supérieur de traiter toutes les passions et de surmonter toutes les difficultés du théâtre, l'Art poétique de Boileau est sans contredit le poème qui fait le plus d'honneur à la langue française. »

Je ne joindrai pas à un morcrau si décisif et si frappant une foule de passages où Voltaire énonce le même avis en d'autres termes ; je n'insisterai pas sur le Commentaire de Corneille, où non seulement les préceptes de Boileau , mais ses jugements, qui nous ont été transmis par tradition, sont cités sans cesse comme on cite les lois dans les tribunaux. Mais je crois devoir remarquer, dans l'article qu'on vient d'entendre, la différence du ton de Voltaire et de celui de l'anonyme : elle est en raison inverse de celle des lumières. Voltaire veut-il donner la préférence à l'^rt poétique de Boileau, comment s'exprime-t-il ? On oserait présumer Comparez cette réserve avec la confiance insultante, la morgue magistrale, la hauteur dédaigneuse d'un inconnu qui juge Boileau. Observez que dans celte longue diatribe, où l'on contredit le juement de deux siècles, on ne trouve pas une fois la formule du doute ; qu'en renversant tous les principes reçus , toutes les notions du bon sens, on ose attester tous les bons esprits. Ce seul trait, entre mille autres, suffirait pour prouver que l'auteur ne doute de rien.

Sur quoi donc peut-il s'appuyer quand il dit que Voltaire s'est déclaré contre Boileau? Sans doute sur deux vers échappés à sa vieillesse , deux vers qui ne sont qu'une saillie d'humeur, et qui ne peuveni jamais, aux yeux de la raison et de la bonne foi, démentir tant d'hommages réitérés et soixante ans d'admiration. On les lui a reprochés justement ces vers : ils commencent VÉpitre à Boileau.

Boileau , correct auteur de quelques bons écrits,

Zoïle de Quinault, et flatteur de Louis; Mais oracle du goût dans cet art difficile

Où s'égayait Horace , où travaillait Virgile, etc. Le premier est un éloge mince ; le second est injurieux. Mais, je vous le demande, messieurs, est-ce dans ces deux vers qu'il faut chercher la véritable opinion de Voltaire , ou dans les morceaux si détaillés que vous avez entendus, et dans tout le reste de ses ouvrages ? Celui qui vient de parlt-r avec tant cVadmirat'ion de C^rt poétique, croyait-il en efiet que son auteur ne fût que corrcct, et que son mérite se l)ornât à (luelques bons écrits? Du moins ces deux vers, qui ne sont que le caprice poétique d'une imagination mobile, ontils pu laisser à l'anonyme une sorte de prétexte, mais je cherclie en vain celui que peuvent lui fournir Vauvenargues et Iklvétius, (ju'il range parmi

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les détracteurs de Boileau. Yoici tout ce qu'on trouve dans l'excellent li\Te du penseur Yauvenargues, un des esprits les plus judicieux de ce siècle.

a Boileau prouve, autant par son ouvrage que par ses préceptes , que toutes les beautés des lions ouvrages naissent de la vive expression et de la peinture du vrai. Mais cette expression si touchante appartient moins à la réflexion, sujette à l'erreur, qu'à un sentiment très intime et très fidèle de la nature. La raison n'était pas distincte, dans Boileau, du sentiment : c'était son instinct. Aussi a-t-elle animé ses écrits de cet intérêt qu'il est si rare de rencontrer dans les ouvrages didactiques.... Boileau ne s'est pas contenté de mettre de la vérité et de la poésie dans ses ouvrages ; il a enseigné son art aux autres ; il a éclairé tout son siècle ; il en a banni le faux goût autant qu'il est permis de le bannir de chez tous les hommes. Il fallait qu'il fût né avec un génie bien singulier pour échapper, comme il a fait , aux mauvais exemples de ses contemporains, et pour leur imposer ses propres lois. Ceux qui bornent le mérite de sa poésie à l'art et à l'exactitude de la versification ne font pas peut-être attention que ses vers sont pleins de pensées, de vivacité , de saillies , et même d'invention de style. Admirable dans la justesse , dans la solidité et la netteté de ses idées, il a su conssrver ces caractères dans ses expressions , sans perdre de son feu et de sa force ; ce qui prouve incontestablement un grand talent... Si l'on est donc fondé à reprocher quelque défaut à Boileau , ce n'est pas , à ce qu'il me semble, le défaut de génie; c'est au contraire d'avoir eu plus de génie que d'étendue ou de profondeur d'esprit , plus de feu et de vérité que d'élévation et de délicatesse , plus de solidité et de sel dans la critique que de finesse ou de gaieté, et plus d'agrément que de grâce. On l'attaque encore sur quelques uns de ses jugements qui semblent injustes; et je ne prétends pas qu'il fût infaillible. »

Voilà l'ai'ticle entier qui regarde Boileau , messieurs : vous semble-l-il d'un homme qui se déclare contre lui? Pensez-vous que Boileau en eût été mécontent? Cette distinction si délicate et si juste des différentes qualités qui dominent plus ou moins dans ses ouvrages est en effet d'un philosophe et d'un homme de goût. Y a-t-il un seul mot qui soit d'un détracteur? J'ai quelque obligation à l'anonyme, je l'avoue, de m'avoir fourni l'occasion de mettre sous vos yeux cet intéressant morceau , où j'ai eu le plaisir de retrouver en sul)stance tout ce que j'ai tâché de développer dans l'analyse des écrits de Despréaux. Si je ne me suis pas exprimé aussi bien que Vauvenargues , je suis du moins plus assuré de mon opinion , quand elle est si conforme à la sienne.

Voyons Heîvétius. Il parle, dans une note, de ce même accident qui est le sujet des railleries agréables de l'anonyme. Il en parle en physicien observateur, et croit y voir la cause dfci défaut de sensibilité du poète , et de son peu d'amour pour les

femmes. Mais ce qui prouve qu'il n'en tire pas d'autres conséquences contre son talent, c'est ce qu'il en dit dans son chapitre sur le Génie.

'( La Fontaine et Boileau ont porté peu d'invention dans le fond des sujets qu'ils ont traités; cependant l'un et l'autre sont , avec raison , mis au rang des génies : le premier, par la naïveté, le sentiment et l'agrément qu'il a jetés dans sa narration ; le second , par la correction, la force et la poésie destjle qu'il a mise dans ses ouvrages. Quelques reproches qu'on fasse à Boileau, on est forcé de convenir qu'en perfectionnant infiniment l'art de la versification , il a réellement mérité le titre d'inventeur. »

Vous attendez peut-être quelque restriction qui puisse servir d'excuse à l'anonyme. Non, messieurs. J'ai cité tout : il n'y a pas un mot de plus. Je laisse à vos réflexions le soin d'apprécier les moyens honnêtes et nobles qui sont d'usage aujourd'hui pour tromper le public et décrier ce qu'on admire. Pour moi, je ne m'y arrêterai pas : je me réserve dans la suite de traiter particulièrement des abus honteux qui déshonorent les lettres dans ce siècle, et que le siècle précédent n'a point connus; et dans ce nombre je serai obligé de compter l'habitude de se permettre le mensonge sans scrupule et sans pudeur.

On a (ddius VAvertissemeiïi) nommé d'Alembert parmi les détracteurs de Boileau. Ecoutons d'Alembert. Je vous préviens , messieurs , que vous allez retrouver à peu près les mêmes idées que dans Voltaire, Vauvenargues, Heîvétius, c'est-à-dire celles qui sont diamétralement opposées à tout ce que l'anonyme a voulu établir; mais cette uniformité d'avis est précisément ce qu'il importe de constater. Après avoir dit , comme nous le disons tous, que les satires de Boileau sont la moindre partie de sa gloire, il continue ainsi :

« Il sentit qu'il faut être , en vers comme en prose ,

l'écrivain de tous les temps et de tous les fieux Il

produisit ces ouvrages qui assurent à jamais sa renommée. Il fit ses belles Epîtres , où il a su entremêler à des louanges finement exprimées des préceptes de littérature et de morale rendus avec la vérité la plus frappante et la précision la plus heureuse ; son Lutrin , où avec si peu de matière il a répandu tant de variété , de mouvement et de grâce ; enfin , son Art poétique , qui est dans notre langue le code du bon goût, comme celui d'Horace l'est en latin; supérieur même à celui d'Horace, non seulement par l'ordre si nécessaire et si parfait que le poète français a mis dans son ouvrage, et que le poète latin semble avoir trop négligé dans le sien, mais surtout parce que Despréaux a su faire passer dans ses vers les beautés propres à chaque genre dont il donne les règles... ÎVous n'examinerons point si l'auteur de ces chefs-d'œuvre mérite le titre d'homme de génie qu'il se donnait sans façon à lui-même, que dans ces derniers temps quelques écrivains lui ont peut-être injustement refusé , car n'est-ce pas avoir droit à ce titre que d'avoir

su exprimer en vers liarnionieux, pleins de force et d'élégance, les arrêts de la raison et du bon goût , et surtout d'avoir connu et développé le premier , enjoignant rexeaiple au précepte, Tart si difiiciie et jusqu'alors si peu connu de la versification française? Despréaux a eu le mérite rare, et qui ne pouvait appartenir qu'à un honnne supérieur, de former le premier en France, par ses leçons et par ses vers, une école de poésie. Ajoutons que , de tous les poètes qui l'ont précédé ou suivi, aucun n'était plus fait que lui pour être le chef d'une pareille école. En effet , la correction sévère et prononcée qui caracîérisoses ouvrages, les rend singulièrement propres à servir d'étude aux jeunes élèves en poésie. C'est sur les vers de Despréaux qu'ils doivent modeler leurs premiers essais... Despréaux, fondateur et chef de l'école poétique française , eut dans Racine un disciple qui lui aurait suffi pour lai assurer l'immortalité , quand il ne l'aurait pas d'ailleurs si bien méritée par ses propres écrits. »

C'est à l'anonyme maintenant à concilier, comme il le pourra, cette doctrine avec la sienne. Le philosophe, à propos des mauvais satiriques, en vers ou en prose , qui se sont faits si maladroitement les singes de Boileau , fait une réflexion qui sûrement ne paraîtra pas ici hors de propos.

« 11 y a (dit-il) entre eux et lui cette différence très fâcheuse pour eux, qu'il a commencé par des satires, et fini par des ouvrages immortels , et qu'au contraire ils ont commencé par de mauvais ouvrages, et fini par des satires plus déplorables encore. Conduits à la méchanceté parlimpuissance, c'est le désespoir de n'avoir pu se donner d'existence par eux-mêmes qui les a ulcérés et déchaînés contre l'existence des autres. »

L'auteur de la Lettre a pris pour épigraphe un passage tiré d'un fort beau discours de M. Dusaulx sur les poètes satiricjues. Il ne manque pas de le ranger aussi parmi ceux dont Boileau , dit-il , n'a jamais pu captiver radmiraiion. Cependant les réflexions du traducteur de Jnvénal ne portent que sur les satires de Boileau , dans lesquelles il désirerait, avec raison, un fond plus mural. D'ailleurs, il reconnaît en lui l'homme fait ^ouv apprécier les ouvrages, et (juider les auteurs; ce qui est directement le contraire des opinions de l'auteur de la Lettre : et bien loin de refuser à Boileau son admiration , voici comme il finit :

« Respectons la mémoire de ce fameux critique ; s'il est contraint de céder à ses devanciers la palme de la satire , ils ne sauiaient lui rien opposer de plus parfait que l'Art poélicpie et le Lutrin. »

L'anonyme appelle aussi M. de Condorcetà son secours, et cite son éloge de Claude Perrault. Ouvrez cet éloge, et vous y verrez qu'en blâmant la satire, en blâmant le poète de n'avoir pas rendu justice à l'architecte, il n'attatjue en rien le mérite littcraiic de Despreaux, ni les services qu'il a rendus aux lettres, et qu'il explique comment Claude Perrault n'ttait pas plus juste envers Boi-

leau que Boileau envers lui , par la différence des objets qui les occupaient. Son résultat est dans cette phrase :

« Boileau , qui est un grand poète pour les gens de goût et les amateurs de la poésie , n'est presque qu'un versificateur pour ceux qui ne sont que philosophes. »

IN 'est-ce pas dire clairement que ceux qui ne sont que philosophes ne sont pas juges compétents du mérite d'un poète ?

J'ai exposé, en commençant cette analyse, l'avis de M. Marmontel : quant à M. l'abbé Delille , pour nous prouver que Boileau n'a jamais pu captiver sou admiration, l'on nous renvoie à une satire sur le luxe, où il dit que Colin a été quelquefois immolé à la rime. On sent combien cette preuve est concluante. Mais l'auteur de la Lettre fidèle à ses petites ruses de guerre , se garde bien de citer les deux vers tels qu'ils sont : Mais laisse là Cotin , misérable victime , Immolée au bon goiàt , quelquefois à la rime.

On a conservé l'hémistiche quelquefois à la rime, mais on a soigneusement supprimé immolée OH bon rjoxit, et il devient évident, du moins pour l'auteur de la Lettre, que celui qui s'est permis cette légère plaisanterie ne peut pas admirer Boileau. Nous savons que l'anonyme ne raisonne jamais autrement ; mais ceux qui comiaissent le traducteur des Gèorgiques savent qu'il n'y a point d'auteur dans notre langue qu'il ait plus étudié que Boileau , ni dont il estime davantage la versification.

Il ne reste donc plus que M. Mercier : pour ce coup l'anonyme a raison. Il est avéré que M. Mercier n'admire point du tout Boileau; et si l'on nous demande pourquoi, nous dirons de notre côté : Pounpioi ce même M. Mercier méprise-t-il souverainement Racine, qu'il appelle un froid petit bel-esprit f Pourquoi a-t-il si peu d'estime pour Molière, qui n'a déchiffré que quelques pa(jes du (jrand livre de l'homme, et qui ne s'est jamais élevé jusqu'au drame? Pourquoi nousinvite-t-il à brûler notre théâtre ? etc. , etc. Nos pourquoi ne finiraient jamais. Ainsi nous répondrons à l'anonyme que, si Boileau, Racine et Molière n'ont jamais pu captiver l'admiration de M. Wercier, c'est un malheur dont on peut croire qu'ils auraient la force de se consoler.

.î'ai fini la tâche que j'avais entreprise, et j'ose croire qu'elle n'a pu paraître inutile ni dé|ilacée. S'il n'entre pas dans le plan (pie je me suis proposé , de parler des productions du talent des auteurs vivants, c'en est une partie nécessaire de discuter leurs opinions. Je l'ai déjà fait plus d'une fois , et je compte le faire encore; car on n'établit les vérités qu'en détruisant les erreurs , et ees

SIÈCLE DE LOULS XIV. — POESIE

vérités sortent plus claires et pins brillantes du choc de la discussion. Il est à propos d'ailleurs de réprimer de temps en temps les scandales littéraires. Un homme qui juge Dospréaux avec le Ion d'un maître, et le déchire avec la l'iu'eur d'un ennemi ; qui traite comme de petits esprits, comme des gens à préjugés imbéciles , ceux qui lionorent l'auleur de V /irt poétique, un tel homme insulte toute une nation éclairée : et j'ai vengé la cause de tous les Français raisonnables , en vengeant celle de Despréaux. J'ai confondu la mauvaise foi , en faisant voir que celui qui osait attribuer ses propres opinions à nos plus illustres littérateiirs, avait calonniié leur justice, eu même temps qu'il calomniait le talent de Boileau. Cette brochure forcenée n'est que l'explosion de la haine secrète d'une troupe de révoltés , qui ne détestent dans Boileau que l'autorité de la raison. Jamais il n'eut plus d'ennemis qu'aujourd'hui , parce qu'il n'en peut avoir d'auires que ceux du bon goût , et que leur audace s'est accrue avec leur nombre : l'expérience atteste le mal qu'ils peuvent faire. Les Romains autrefois, dans les temps de calamités publiques , faisaient descendre du Capitole et tiraient du fond de leurs temples les statues des dieux tutélaires , que l'on portait en pompe par la ville , à la vue des citoyens qu'elles rassuraient. S'il est permis, suivant l'expression d'un ancien , de comparer de moindres choses à de plus grandes , les lettres ont aussi leurs jours de calamité j et quand l'image révérée de Despréaux vient de paraître dans ce Lycée , où nous appelons avec lui tous les dieux des arts pour les opposer à la barbarie , n'est-ce pas le moment de repousser les outrages et les blasphèmes que des barbares osent opposer au culte que nous lui rendons ?

CHAPITRE XI. — De la Fable et du Conte. SECTION PREMIERE. — De La Fontaine.

Dans tous les genres de poésie et d'éloquence , la supériorité, plus ou moins disputée , a partagé l'admiration. S'agit-il de l'épopée , Homère, Virgile , le Tasse , se présentent à la pensée , et nul n'ayant réuni au même degré tontes les parties de l'art, chacun d'eux balance le mérite des autres , au moins sous plusieurs rapports. Il en est de même de la tragédie, de l'ode, de la satire. Athènes , Rome , Paris , nous offrent des talents rivaux. Les anciens et les modernes se disputent la palme de l'éloquence , et nous opposons aux Cicéron et aux Déraoslhènes nos Bossuet et nos Massillon. La comédie même, où Molière a une prééminence (jui n'est pas contestée , permet encore que le nom de Regnard soit attendu après le

sien. Il n'existe qu'un genre de poésie , dans lequel un seul homme a si particulièrement excellé, que ce genre lai est resté en propre , et ne rappelle plus d'autre nom (jue le sien, tant il a éclipsé tous les autres.

« iNonimer la Fable , c'est nommer La Fontaine. Le genre et rauAeur ne font plus qu'un. Esope , Phèdre , Pilpay *, Avienus, avaient fait des fables. Il vient et les prend toutes , et ces fables ne sont plus celles d'Esope, de Phèdre, de Pilpay, d' Avienus : ce sou; les fables de La Fontaine.

« Cet avantage est unique : il en a un autre presque aussi rare. Il a tellement inipriuié son caractère à ses écrits , et ce caractère est si aimable, qu'il s'est fait des amis de tous ses lecteurs. On adore en lui cttte bonhomie , devenue dans la postérité un de ses attributs distinctifs, mot vulgaire , mais ennobli en faveur de deus hommes rares , Henri IV et La Fontaine. Le b(m- Jiomjne, voilà le nom qui lui est resté , comme on dit en parlant de Henri , le bon roi. Ces sortes de dénominations, consacrées par le temps, sont les titres les plus sûrs et les plus authentiques. Ils expriment l'opinion générale, comme les proverbes attestent l'expérience des siècles.

« On a dit que La Fontaine n'avait rien inventé. 11 a inventé sa manière d'écrire , et cette invention n'est pas devenne commune ; elle lui est demeurée tout entière : il en a tiouvé le secret , et Ta gardé. Il n'a été , dans son style, ni imilaieur, ni imité : c'est là son mérite. Comment s'en rendre compte? Il échappe à l'analyse, qui peut faire valoir tant d'autres talents, et qui ne peut pas approcher du sien. Définit-on bien ce qui nous plail? Peut-on discuter ce qui nous charme? Quand nous croirons avoir tout dit , le lecteur ouvrira La Fontaine, et se dira qu'il en a senti cent fois davantage; et peut-être, si ce génie heureux et facile pouvait lire tout ce que nous écrivons à sa louange , peutêtre nous dirait-il avec sou ingénuité accoutumée : Vous vous donnez i)ien de la peine pour expliquer comment j'ai su plaire : il m'en coûtait bien peu pour y parvenir.

« Son épitaphe , faite par lui-même , suffirait pour nous en convaincre. C'est à coup sûr celle d'un homme heureux. jMais qui croirait que ce fût celle d'mi poète ? Ce pourrait être celle de Desyvetaux. Il partage sa vie eu deux parts , dormir et ne rieti faire. Ainsi ses ouvrages n'avaient été pour lui que des rêves agréables. O l'homme heureux que celui qui , en faisant de si belles choses, croyait passer sa vie à ne rien faire !

« Ce serait donc une entreprise mal entendue que

celle d'analyser ses écrits; mais heureusement c'est

toujours un plaisir de s'entretenir de lui. ISe cherchons

point autre chose , en nous occupant de cet écrivain en-

i chanteur, plus fait pour être goûté avec délices que

! pour être admiré avec transport; à qui nul n'a resseni-

I blé dans sa manière de raconter, de donner de l'attrait

1 à la morale, et de faire aimer le bon sens; sublime

! dans sa naïveté, ef. charmant dans sa négligence; homme

modeste, qui a \écu sans éclat en produisant des tiicfs-

I d'ccuvre , comme il vivait avec retenue en se hvrant,

i ' Le vrai nom (ie ce Iiramiae est Bidpai.

dans ses contes , à toute la liberté de Tenjouement : homme d'une simplicité extraordinaire , qui saus doute ne pouviiit pas ignorer son talent , mais ne l'appréciait pas : qui n'a jamais rien prétendu , rien envié , rien affecté ; qui devait être plus relu que célébré, et obtint plus de renommée que de récompenses ; et qui peutêtre, s'il était aujourd'hui témoin des honneurs qu'on lui rend tous les jours, serait étonné de sa gloire, et aurait besoin qu'on lui révélât le secret de son mérite.

« Sa naissance fut placée près de celle de Molière , comme si la nature avait pris plaisir à produire en même temps les deux esprits les plus originaux du siècle le plus fécond en grands liommes. 11 avait atteint l'âge de vingt-deux ans , et son talent pour la poésie, celui de tous qui est le plus prompt à se manifester, parce qu'il appartient plus à la nature, et dépend moins de la réflexion, n'était pas encore soupçonné. C'est une tradition reçue, qu'une ode de Malherbe, qu'on lut devant hii, fiî jaillir les premières étincelles de ce feu qui dormait. Le jeune homme parut frappé d'un sentiment nouveau ; il semblait qu'il eût attendu ce moment pour dire , Je suis poète. Il le fut dès lors en effet. C'était le temps où tout naissait en France. Nourri de la lecture des auteurs anciens, il trouvait peu de modèles dans ceux de son pays. Mais en avait-il besoin? Doué de facultés si heureuses, mais peu porté à les interroger par une suite de cette indolence qu'il portait dans tout, il fallait seulement une occasion qui l'instruisît de ce qu'il pouvait. Quelques stances de Malherbe , en flattant son oreille, lui apprirent combien il était sensible au plaisir de l'harmonie. L'harmonie est la langue du poète : il sentit que c'était la sienne. La gaieté qu'il giùta dans Rabelais éveilla dans lui cet enjouement si vrai qui règne dans tout ce qu'il a écrit. Il aimait à trouver dans Alarot et dans Saint-Gelais des traces de cette nnïveté dont lui-même devait bientôt devenir le modèle. Les images pastorales et champêtres, prodiguées dans d'Urfé , devaient plaire à cette ame douce , dont tous les goûts étaient si près de la nature. L'imagination del'Arioste et du conteur Boccace avait des rapports avec celle d'un homme singulièrement né pour raconter. Telles étaient alors les richesses de la littérature moderne, et tels étaient aussi les auteurs les plus familiers à La Fontaine. Ils furent ses favoris , mais non pas ses maîtres ; et quelle différence d'eux tous à lui ! Je dirais aussi quelle distance , si je n'avais nonnnél'Arioste, qu'une autre sorte de gloire, la richesse de l'invention . et le suJiiime de la poésie , place dans son genre au premier rang. INIais pour ce qui concerne l'art de narrer, le seul rapport .sous lequel on puisse les rapprocher, leur manière est très différente, surtout dans un point capital : l'Arioste a toujours l'air de se mo(iuer le premier de ce qu'il dit; La Fontaine semble toujours être dans la bonne foi. Aussi, dans tout ce qu'il emprunte, rien ne parait être d'emprunt; et la premièi-e (pialité qui nous frappe dans un honune qui n'inventa rien, c'est l'originahlé.

a Tous les esprils agissent nécessairement les uns sur les autres, se prennent et se rendent plus ou moins , se fortifient ou s'altèrent j)ar le chocmuluel, s'éclairent ou s'obscurcissent par la communication des vérités ou

des erreurs, 'se perfectionnent ou se corrompent par l'attrait du bon goût ou par la contagion du mauvais; et de là ces rapports inévitables entre les productions du talent, quand le temps les a multipliées. 11 serait même possible qu'il se format un esprit qui serait tourà-tour la perfeclion ou l'abus des autres esprits, qui, empruntant quelque chose de chacun , en total pourrait les balancer tous; et cette espèce de génie, aussi brillante que dangereuse , ne pourrait être réservée qu'au siècle qui suivrait celui de la renaissance des arts, et dans lequel la dernière ambition et le dernier écueil du talent seraient de tenter tous les genres, parce que tous seraient connus et avancés. 11 est une autre espèce de gloire, rare dans tous les temps, même dans celui où , les arts commençant à refleurir , chaque homme se fait .son partage et se saisit de sa place ; un attribut inestimable, fîiit pour plaire à tous les hommes, par l'impression qu'ils désirent le plus, celle de la nouveauté : c'est ce tour d'esprit particulier qui exclut toute ressemblance avec les autres, qui imprime sa marque à tout ce qu'il produit, qui semble tirer tout de lui-même en donnant une forme nouvelle à tout ce qu'il prend à autrui ; toujours piquant, même dans ses irrégularités, parce que rien ne serait irrégulier comme lui ; qui peut tout hasarder , parce que tout lui sied ; qu'on ne peut imiter, parce qu'on n'imite point la grâce j qu'on ne peut traduire eu aucune langue , parce qu'il .s'en est fait une qui lui est propre. Cette qualité , quand elle se rencontre dans les ouvrages, tient nécessairement au caractère de l'auteur. Un homme très recueilli en luimême , se répandant peu au dehors , rempli et pi-éoccupé de ses idées , presque toujours étranger à celles qui circulent autour de lui, doit demeurer tel que la nature l'a fait. S'il en a reçu un goût dominant, ce goût ne sera jamais ni affaibli ni partagé; tout ce qui sortira de ses mains aura un trait distinct et ineffaçable : mais ceux qui le chercheront hors de son talent ne le retrouveront plus. Molière , si gai , si plaisant dans ses écrits , était triste dans la société. La Fontaine, ce conteur si aimable la plume à la main, n'était plus rien dans la conversation. De là ce mot plein de sens de madame de La Sablière : En vérité, mon cher La Fontaine, vons seriez bien bétc. si i'oi(S>n'aviezpas tant d'esprit. Mot qui serait tout aussi vrai en le retournant d'une manière plus sérieuse : « Vous n'auriez pas tant d'esprit , si vous « n'étiez pas si bête. '> Ainsi tout est compensé, et toute perfection tient à des sacrifices. Pour être un peintre si vrai et si moral, il faflait que Molière fût porté à observer, et l'observation rend sérieux et triste. Pour s'intéresser si bonnement à Jeannot Lapin et à Robin Mouton , il fallait avoir ce caractère d'un enfant qui , préoccupé de ses jeux , ne regarde pas autour de lui ; et La Foulaineétait distrait. C'était en s'amusant de son talent , en conversant avec ses bons amis, les animaux, qu'il parvenait à charmer ses lecteurs , auxquels peutêtre il ne songeait guère. C'est par cette disposition qu'il devint un conteur si parfait. 11 prétend quel<[ue part que Dicn mit au monde Adam le nomenclatcur , lui dhant : Te voilà, nomme. On pourrait diie que Dieu mit au monde La Fontaine le conteur, lui disant : Te voilà, conte. Cet art de narrer, i! l'appliqua tour-à-tour

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

à deux genres difTérenls , à l'apologue moral , qui a riiistruction pour but , et au conte plaisant , qui n'a pour objet que d'amuser. Il réussit au plus haut degré dans tous les deux. C'est sur le premier qu'il convient de s'étendre davantage : c'est le plus important, le plus parfait, et la principale gloire de La Fontaine.

« A la moralité simple et nue des récits d'Esope, Pbèdre joignit l'agrément de la poésie. On connaît fsa pureté, sa précision , son élégance. Le livre de l'Indien Pilpay n'est qu'un tissu assez embrouillé de paraboles mêlées les unes dans les autres , et surchargées d'une morale prolixe , qui manque souvent de justesse et de clarté. Les peuples qui ont une littérature perfectionnée sont les seuls chez qui l'on sache faire un livre. Si jamais on est obligé d'avoir rigoureusement raison , c'est surtout lorsqu'on se propose d'instruire. Vous voulez que je cherche une leçon sous l'enveloppe allégorique dont vous la couvrez : j'y consens. Mais si l'application n'est pas très juste , si vous n'allez pas directement à votre but, je me ris de la peine gratuite que vous avez prise, et je laisse là votre énigme qui n'a point de mot. Quand La Fontaine puise dans Pilpay , dans Avienus et dans d'autres fabulistes moins connus , les récits qu'il emprunte, rectifiés pour le fond et la morale , et embellis de son style , forment souvent des résultats nouveaux , qui suppléent chez lui le mérite de l'invention. On y remarque presque partout une raison supérieure. Cet esprit si simple et si naïf dans la narration est très juste et souvent même très fin dans la pensée , car la simplicité du ton n'exclut point la finesse du sens ; elle n'exclut que l'affectation de la finesse. Veut-on un exemple d'un éloge singulièrement délicat, et de l'allégorie la plus ingénieuse, lisez cette fable adressée à l'auteur du livre des Maximes , au célèbre La Rochefoucauld. Je la cite de préférence , comme étant la seule qui appartienne notoirement à La Fontaine. Quoi de plus spirituellement imaginé pour louer un hvre d'une philosophie piquante , qui plait même à ceux qu'il a censurés, que de le comparer au cristal d'une eau transparente, où l'homme vain , qui craint tous les miroirs , qu'il n'a jamais trouvés assez flatteurs , aperçoit malgré lui ses traits tels qu'ils sont ; dont il veut en vain s'éloigner, et vers laquelle il revient toujours? Peut-on louer avec plus d'esprit? Mais à quoi pensé-je? Me pardonnera-Ion de louer l'esprit dans La Fontaine? Quel homme fut jamais plus au-dessus de ce que l'on appelle esprit ? Oh ! qu'il possédait un don plus éminent et plus précieux ! cet art d'intéresser pour tout ce qu'il raconte en paraissant s'y intéresser si véritablement, ce charme singulierqui nait de l'illusion complète où il parait être, et que vous partagez. Il a fondé parmi les animaux des monarchies et des républiques. 11 en a composé un monde nouveau , beaucoup plus moral que celui de Platon. Il y habite sans cesse; et qui n'aimerait à y habiter avec lui ? Il en a réglé les rangs , pour lesquels il a un respect profond dont il ne s'écarte jamais. Il a transporté chez eux tous les titres et tout l'appareil de nos dignités. Il donne au roi lion un Louvre , une cour des pairs, un sceau royal , des officiers , des courasans, des médecins; et quand il nous représente le loup qui daube au coucher du roi son camarade absent, le re-

nard , il est clair qu'il a assisté au coucher, et qu'il en revient pour nous conter ce qui s'est passé : c'est un art inconnu à tous les fabulistes. Ce sérieux si plaisant ne l'abandonne jamais : jamais il ne manque à ce qu'il doit aux puissances qu'il a établies; c'est toujours nosseigneurs les ours, nosseigneurs les chevaux , sultan Léopard, dom coursier , et les i)arents du loup , gros messieurs qui Vont fait apprendre à lire. Ne voit-on pas qu'il vit avec eux, qu'il se fait leur concitoyen , leur ami, leur confident? Oui, sans doute, leur ami : il les aime , il entre dans tous leurs intérêts , il met la plus grande importance à leurs débats. Écoutez la belette et le lapin plaidant pour un teri-ier : est-il possible de mieux discuter une cause? Tout y est mis en usage, coutume, autorité, droit naturel, généalogie; on y invoque les dieux hospitaliers. C'est ainsi qu'il excite en nous ce rire de l'ame que ferait naître la vue d'un enfant heureux de peu de chose, ou gravement occupé de bagatelles. Ce sentiment doux , l'un de ceux qui nous fout le plus chérir l'enfance, nous fait aussi aimer La Fontaine. Ecoutez cette bonne vache se plaignant de l'ingratitude du maître qu'elle a nourri de son lait : Enfin me voilà vieille : il me laisse en un coin , Sans herbe. S'il voulait encor me laisser paître! Mais je suis attachée ; et si j'eusse eu pour maître L'n serpent , eût-il pu jamais pousser plus loin L'ingratitude?

Est-ce qu'on ne plaint pas cette pauvre bête ? N'est-ce pas là ce qu'elle dirait , si elle pouvait dire quelque chose?

« La plupart de ses fables sont des scènes parfaites pour les caractères et le dialogue. Tartufe parlerait-il mieux que le chat pris dansles filets, qui conjure le rat de le délivrer, l'assurant qu'il l'aime comme ses yeux, et qu'il était sorti pour aller faire sa prière aux dieux, comme tout dévot chat en use les matins? Dans cette fable admirable des Animaux malades de la peste, quoi de plus parfait que lacoufessiondel'àne? Comme toutes les circonstances sont faites pour atténuer sa faute , qu'il semble vouloir aggraver si bonnement ?

En un pré de moines passant , La faim , roccasion , l'herbe tendre , et , je pense ,

Quelque diable aussi me poussant , Je tondis de ce pré la largeur de ma langue. Et ce cri qui s'élève :

Manger l'herbe d'autnii 1 L'herbe d'awtrni/ comment tenir à ces traits-là? On en citerait mille de cette force. Mais il faut s'en rapporter au goût et à la mémoire de ceux qui aiment La Fontaine : et qui ne l'aime pas ? u Éloge de La Fontaine.

Je ne puis cependant résister au plaisir de revoir en détail quelques unes de ses fables, et sans doute on me le pardonnera. J'ai remarqué souvent que , dès qu'on parle de lui, chacun est tenté d'en réciter quelque chose, quoique bien siir que tout le monde le sait par cœur. Et après tout, le plaisir vaut mieux que la nouveauté , ou plutôt c'en est toujours une ; au lieu que la nouveauté n'est pas toujours un plaisir. Je ne puis être embarrassé que du choix : sur près de trois cents fables qu'il a

COORS DE LITTÉRATURE.

failes, il n'y en a pas dix de mcdiocres , et plus de deux cent cinquante sont des cliefs-d'œuvre. Voyons le Rat retiré du momie.

Les Levantins, en lenr légende, Disent qu'un certain rat, las des soins d'ici-bas,

Dans un fromage de Hollande

Se retira , loin du tracas.

La solitude était profonde :

S'étendant partout à la ronde , Noti'e ermite nouveau subsistait là-dedans.

Il fit tant des pieds et des dents , Qu'eu peu de jours il eut au fond de l'ermitage Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ? Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens

A ceux qui font vœu d'être siens.

Un jour, an dévot personnage

Les députés du peuple rat S'en vinrent demander quelque aumône légère.

Ils allaient en terre étrangère Chercher quelque secours contre le peuple chat.

Ralopolis était bloquée :

On les avait confi-aints de partir sans argent.

Attendu l'état indigent

De la république attacjuée.

Ils démandaient fort peu , certains que le secours

Serait prêt dans (juatre ou cinq jours.

Mes amis , dit le solitaire , Les choses d ici-bas ne me regardent plus.

En quoi peut un pauvre reclus

Vous assister? Que i)cut-il faire.

Que de prier le ciel qu'il vous aide en ceci ? J'espère qu'il aura de vous quelque souci.

Ayant parlé de cette sorte ,

Le nouveau saint ferma sa porte.

Qui désigné-je, à votre avis.

Par ce rat si peu secourable ?

Un moine? non , mais un dervis ; Je suppose qu'un moine est toujours charitable.

Je ne connais point l'original de cette fable. Si La Fontaine l'a imaginée, comme on peut le croire, elle fait voir que ses idées s'étendaient sur des objets qui ont beaucoup occupé les philosopbes et les politiques de ce siècle , et que le bon sens du fabuliste indiquait des vérités utiles , qui de nos jours ont été plus hardiment exposées. Mais cette hardiesse avait-elle le mérite de sa discrétion? Nous en apprenait-il moins en ne volilantpas tout dire? La lin de cet apologue n'estelle pas d'une tournure fine et délicate, qui prouve ce que j'ai avancé tout-à-l' heure, qu'il avait dans l'esprit une finesse d'autant plus réelle, qu'il la cache sous cette bonhomie qui était en lui habituelle ? Et dans les ouvrages , connue dans la société, ceux-là ne sont pas les moins fins qui ne veulent pas le paraître. Observons encore que, pour siibstiluer avec plus de vraisemblance un (l^rvis il nu moine, il feint d'avoir pris la fable dans la Légende des Levantins , quoi(jue assurément il n'en soit rien. Le honhom.me, comme on voit , ne laissait pas d'avoir (pielqucfois un peu d'astuce; mais elle était bien iimoceule. Et quelle

perfection dans ce court récit! îl y prend tourà-tour le ton d'un historien et celui d'un poète comique. Molière aurait-il mieux fait parler im dervis dans sa cellule ( puisque dervis y a) que ne parle notre ermite dans son fromage? Et ce sérieux dont j'ai fait mention , cette importance qu'il donne à ses acteurs ! Le hlocus de JiatopoUs, la répxihlique attaqtiée, son état indigent, le secours qui sera prêt dans quatre ou cinq jours, n'est-ce pas là le style de l'histoire? Aussi ne s'agit-il de rien moins que dujievpJe rat, du peuple chat. Ces dénominations, auxquelles il nous a accoutumées, nous semblent peu de chose : il n'y en a pourtant aucun exemple dans les fabulistes qui l'ont précédé. De plus , elles sont nécessaires pour amentr les détails qui suivent, et cette unité fonde l'illusion. Mais aussi cette illusion ne se trouve que chez lui; c'est ce qui fait que sa manière de narrer ne resseml)le à aucune autre. Comme il parle gravement de ce rat, las des soins d'ici-bas! Ne dirait-on pas d'un solitaire philosophe? Cette réflexion , qui semble venir là d'elle-même et sans la moindre malice ,

Dien prodigue ses biens A ceux qui font vœu d'être siens,

avait été si confirmée par l'expérience , que nous la répétions tous les jours. Voilà bien des remarques, on en ferait de pareilles presque à chaque vers.

Nous avons un peu trop la prétention , dans ce siècle, d'avoir fait, en économie politique, des découvertes qui ne sont pas toujours aussi modernes (pu; nous l'imaginons. On a crié beaucoup , par exemple , contre l'inconvénient de la trop grande multiplicité de fêtes, et si fort, qu'à la fin nous en avons vu supprimer un certain nombre. On pouvait là-dessus citer La Fontaine, qui était bien aussi philosophe qu'un autre, quoiqu'il ne s'en piquât pas, car il ne se piquait de rien. Eciîutons son savetier.

Un savetier chantait du matin jusqu'au soir. C'était merveille de le voir,

Merveille de l'ouïr : il faisait des passages , j Plus content qu'aucun des sept sages.

; Son voisin , au contraire , étant tout cousu d'or,

j Chantait peu , dormait moins encor ?

I C'était un homme de finance.

Si sur le point du jour parfois il sommeillait ,

Le savetier alors en chantant l'éveillait ; I Kt le financier se plaignait

j Que les soins de la Providence

N'eussent pas au marché fait vendre le dorml^^^ Comme le manger et le boire.

1 Kn son hôtel il fait venir

I Le chanteur, et lui dit : Or rà , sire Grégoire ,

Que gagnez-vous par an ! Par an ! ma foi , monsieur, Dit avec un ton de rieur

Le gaillard savetier , ce n'est point ma inauièrtj

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE

De compter de la sorte , et je n'entasse guère Un jour sur l'autre ; il suffit qu'à la fin

J'attrape le bout de l'année :

Chaque jour amène son pain.

Eh bien .' que gagnez-vous , dites-moi , par journée? Tantôt plus , tantôt moins : le mal est que toujours (Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes), Le mal est que dans l'an s'entremêlent des jours

Qu'il faut chômer : on nous ruine en fêtes. L'une fait tort à l'autre ; et monsieur le curé De quelque nouveau saint charge toujours son prône. Le financier , riant de sa naïveté , Lui dit : Je veux vous mettre aujourd'hui sur le trône : Prenez ces cent écus ; garde-les avec soin

Pour vous en servir au Ijesoin.

Le savetier crut voir tout l'argent que la terre

Avait , depuis plus de cent ans ,

Produit pour l'usage des gens.

Il retourne chez lui ; dans sa cave il enserre

L'argent et sa joie à la fois.

Plus de chant : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis :

Il eût pour hôtes les soucis ,

Les soupçons , les alarmes vaines.

Tout le jour il avait l'œil au guet ; et la nuit ,

Si quelque chat faisait du bruit, Le chat prenait l'argent. A la fin le pauvre homme S'en courut chez celui qu'il ne réveillait plus ; Rendez-moi , lui dit-il , mes chansons et mon somme ,

Et reprenez vos cent écus.

On voit que le savetier de notre fabuliste pensait comme les réformateurs de notre siècle. Il fit plus : il se conduisit en sage , puisqu'il rapporta les cent écus. Mais La Fontaine le fait toujours parler en savetier, et lui laisse , avec le bon sens qu'il lui donne, le langage de son état et la grosse gaieté de son caractère : c'est en quoi consiste dans la fable le grand mérite de la partie dramatique. Il ne possède pas moins éminemment celui de la partie des criptive : avec quel art il suspend au cinquième pied, par une césure imilative, ce vers qui peint les alarmes du pauvre bomme, que l'idée de son trésor tient toujours en l'air !

Tout le jour il avait l'œil au guet...

Quelle précision dans cet autre vers !

L'argent et sa joie à la fois.

S'il étend cette idée , quel intérêt dans les détails!

Plus de chaut : il perdit la voix Du moment qu'il gagna ce qui cause nos peines.

Le sommeil quitta son logis :

Il eut pour hôte les soucis , etc.

Tout à l'heure on riait du savetier : on le plaint maintenant. Cette réflexion si rapide, ce qui cause nos peines, nous fait revenir sur nous-mêmes. Et ce trait si heureux, celui qu'il lu réveillait plus! C'est dans un seul hémistiche toute la substance de l'apologue. Celte facilité étonnante à nous faire passer d'un senUment à un autre sans disparate et sans secousse est une espèce de magie qui est surtout nécessaire en racontant. L'idée de vendre le dormir, qu'on pourrait prendre pour une saillie ,

n'eu est peut-être pas une. Il est assez naturel à quiconque a beaucoup d'argent d'y voir l'équivalent de tout ce qu'on peut désirer; et l'on sait qu'un riche gourmand , mécontent de son estomac, se plaignait qu'on ne pût pas payer un digéreur, attendu qu'il trouvait que la gourmandise, fort bonne en elle-même , n'avait d'inconvénient que l'indigestion.

Patru voulait détourner La Fontaine de faire des fables : il ne croyait pas qu'on pût égaler en français la brièveté de Phèdre. Je conviendrai que nqlre langue est plus lente dans sa marche que celle des Latins : aussi La Fontaine ne s'est-il pas proposé d'être aussi court dans ses récits que le fabuUste de Rome ; il eût couni le risque de tomber dans la sécheresse. Mais, avec bien plus de grâce que lui , il n'a pas moins de précision , si l'on entend par un style précis celui dont on ne peut rien retrancher d'inutile, celui dont on ne peut rien ôter sans que l'ouvrage perde une beauté et que le lecteur regrette un plaisir. Tel est le style de La Fontaine dans l'apologue : on n'y sent jamais de langueur; on n'y trouve jamais rien de vide. Ce qn'il dit ne peut pas être dit en moins de mots , ou vous ne le diriez pas si bien. Qu'on relise , par exemple , la fable du Vieillard et des trois Jeunes liommes, ce modèle de la plus aimable morale, et du talent de narrer avec un intérêt qui parle au cœur : qu'on examine s'il y a un seul mot de trop.

Ln octogénaire plantait.

Passe encorde bâtir; mais planter à cet âge! Disaient trois jouvenceaux, enfants du voisinage ;

Assurément il radotait.

Car , au nom des dieux , je vous prie , Quel fruit de ce labeur pouvez-vousTecueillir? Autant qu'un patriarche il vous faudrait vieillir.

A quoi bon charger votre vie Des soins d'im avenir qui n'est pas fait pour vous ? Ne songez désormais qu'à vos erreurs passées; Quittez le long espoir et les vastes pensées :

Tout cela ne convient qu'à nous.

Il ne convient pas à vous-mêmes.

Repartit le vieillard. Tout établissement Vient tard et dure peu. La main des Parques blêmes De vos jours et des miens se joue également. Nos termes sont pareils par leur coiu-te durée. Qui de nous des clartés de la voûte azurée Doit jouir le dernier? Est-il un seul moment Qui vous puisse assurer d'un second seulement? Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :

Eh bien! défendez-vous au sage De se donner des soirs pour le plaisir d'autnii ? Cela même est un fruit que je goûte aujourd'hui : J'en puis jouir demain , et quekpies jours encore ;

Je puis enfin compter l'aurore

Plus d'une fois sur vos tombeaux.

Le vieillard eut raison : l'un des trois jouvenceaux Se noya dès le port , allant en .Amérique ; L'autre , afin de monter aux gi-andes dignités , Dans les emplois de Mars servant la république,

Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;

Le troisième tomba d'un arbre

Que lui-même il voulut enter :

Et pleures du vieillard , il grava sur leur tomlje

Ce que je viens de raconter.

On peut bien appliquer au poète ce qu'il dit quelque part de l'apologue :

C'est proprement un charme.

Oui : mais ce n'en est un que chez lui ; chez les autres , ce n'est qu'une leçon agréable. A quel autre a-t-il été donné de faire des vers tels que ceux-ci :

Mes an-ière-neveux me devront cet ombrags : »

Eh bien ! etc.

Cet inexprimable enchantement ne permet pas même à l'imagination de voir rien au-delà : c'est encore autre chose que la perfection , car Phèdre y parvint dans plusieurs de ses fables ; il est fini , il est irréprochable : on n'eût pas soupçonné le mieux, si La Fontaine n'eût pas écrit. Mais La Fontaine !... oh ! que la nature l'avait bien traité! aussi n'en a-t-elle pas fait un second.

Comment se fait-il que cet homme , qui paraissait si indifférent dans la société , fût si sensible dans ses écrits ? A quel point il la possède , cette sensibilité, l'ame de tous les talents ! [non celle qui est vive, impétueuse, énergique, passionnée, et qui est faite pour la tragédie , pour l'épopée , pour tous les grands ouvrages de l'imagination ; mais cette sensibilité douce , naïve , atth-ante , qui convenait si bien au genre d'écrire qu'il avait choisi , qui se fait apercevoh- à tout moment dans sa composition, toujours sans dessein, jamais sans effet, et qui donne à tout ce qu'il a écrit un attrait irrésistible. Quelle foule de sentiments aimables répandus partout ! Partout l'épanchement d'une arae pure , et l'effusion d'un bon cœur. Avec quelle vérité pénétrante il parle des douceurs de la solitude et de celles de l'amitié ! Qui ne voudrait être l'ami d'un homme qui a fait la fable des Deux Amisl Se lassera-t-on jamais de relire celle des Deux Pigeons, ce morceau dont l'impression est si délicieuse , à qui peut-cire on donnerait la palme sur tous les autres, si parmi tant de chefsd'œuvre on avait la confiance de juger, ou la force de choisir ? Qu'elle est belle , cette fable ! qu'elle est touchante ! que ces deux pigeons sont un couple charmant ! quelle tendresse éloquente dans leurs adieux ! comme on s'intéresse aux aventures du pigeon voyageur! quel plaisir dans leur réunion ! que de poésie dans leur histoire! Et lorsque ensuitele fabuliste finit par un retour sur lui-même, qu'il regrette et redemande les plaisirs qu'il a trouvés dans l'amour , quelle tendre mélancolie ! quel besoin d'aimer ! on croit entendre les soupirs deTibulle.... Relisons-la, cette fable divine :il ne

faut pas louer La Fontaine; il faut le lire, le relire, et le relire encore. Il en est de lui comme de la personne que l'on aiine : en son absence , il semble qu'on aura mille choses à lui dire , et quand on la voit, tout est absorbé dans un seul sentiment, dans le plaisir de la voir. On se répand en louanges sur La Fontaine , et dès qu'on le lit, ce qu'on voudrait dire est oublié : on le lit, et on jouit.

Deux plçeons s'aimaient d'amour tendre :

L'un d'eux, s'ennuyant au logis,

Fut assez fou pour entreprendre

Un voyage au lointain pays.

L'autre lui dit : Qu'allez-vous faire?

Voulez- vous quitter voire frère?

L'absence est le plus grand des maux : Non pas pour vous , cruel ! Au moins que les travaux

Les dangers , les soins du voyage ,

Changent un peu votre courage.

Encor si la saison s'avaneait davantage ! Attendez les zéphyrs : qui vous presse? Un corl)eau 'l'out à l'heure annonçait malheur à quelque oiseau. Je ne songerai plus que rencontre funeste , Que faucons, que réseaux. Hélas! dirai-je, il pleut;

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut ,

Bon souper , bou gite , et le reste ?

Ce discouBS ébranla le cœur

Be notre imprudent voyageur:

Mais le désir de voir et l'humeur inquiète L'emportèrent enfin. 11 dit : >'e pleurez jjoint ; Trois jours au plus rendront mon ame satisfaite : Je reviendrai dans peu conter de point en point

Mes aventures à mon frère.

Je le désennnirai : quiconque ne voit guère , N'a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint

Vous sera d'un plaisir extrême.

Je dirai . J'étais là, telle chose m'advint.

Vous y croirez être vous-même.

A ces mots , en pleurant , ils se disent adieu. Le voyageur s'éloigne : et voilà qu'un nuage L'oblige de chercher retraite en quelque lieu. Un seul arbre s'offrit , tel encore que l'orage Maltraita le pigeon en dépit du feuillage. L'air devenu serein , il part tout morfondu , Sèche du mieu-x ([u'il peut son corps chargé de pluie; Dans im champ à l'écart voit du blé répandu , Voit un pigeon auprès. Cela lui donne envie; Il y vole : il est pris : ce blé couvrait d'un lacs

Les menteurs et traîtres appâts.

Le lacs était usé , si bien que de son aile , De ses pieds , de son bec , l'oiseau le rompt enfin. Quelque plume y périt ; et le pis du destin Fut qu'un certain vautour, à la serre cruelle , \'it notre malheureux , qui , ti-aînant la ficelle , Et les morceaux du lacs qui lavaient attrapé ,

Semblait un forçat échappé.

Le vautour s'en allait le lier , quand des nues Fond à son tour un aigle aux ailes étendues. Le pigeon profita du conflit des voleurs , S'envola, s'abattit auprès d'une masure , Crut pour ce coup que ses malheurs Finiraient par cette aventure.

Mais un fripon d'enfant (cet âge est sans pitié ) Prit sa fronde , et du coup tua plus d'à-moitié La volatile malheureuse.

Qui, maudissant sa cui-iosité.

Traînant l'aile et tirant le pied ,

Demi morte cl demi boiUHisc,

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

Droit an logis s'en retourna :

(Hie bien , qne mal elle arriva ,

Sans antre aventure fâcheuse.

Voilà nos gens rejoints , et je laisse à juger De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines. Amants, heureux amants , voulez- vous voyager?

Que ce soit aux rives prochaines.

Soyez-vous l'un a l'autre un monde toujours Iiean ,

Toujours divers, toujours nouveau ; Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste. J'ai quelquefois aimé : je n'aurais pas alors,

Contre le Louvre et ses trésors.

Contre le firmament et sa voûte céleste ,

Change les bois , changé les lieux ,

Honorés par les pas , éclairés par les yeux

De l'aimable et jeune bergère

Pour qui , sous le fils de Cythère , Je servis , engagé par mes premiers serments. Hélas! quand reviendront de semblables moments! Faut-il que tant d'objets si doux et si ciiarmants Me laissent vivre au gré de mon ame inquiète ! Ah ! si mon cœur osait encor se renfiammer ! Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?

Ai-je passé le temps d'aimer?

La Fontaine avait appris des anciens , et surtout de Virgile, cet art de se mettre quelquefois en scène dans son propre ouvrage , art très heureux lorsqu'on sait également et le placer à propos et l'employer avec sobriété. Mais l'exemple en est dangereux pour ceux à qui il ne saurait êtreutile: c'est celui dont les maladroits imitateurs ont de nos jours le plus abusé. De quoi qu'ils parlent au public, c'est toujours d'eux qu'ils parlent le plus; et souvent rien n'est plus étrange et plus insipide que les conlidences qu'ils nous font. Au coniraire, jamais on n'aime plus La Fontaine que quand il nous entretient de lui-même. Pourcpioi ? C'est que toujours on voit son ame se répandre, ou son caractère se montrer. Voyez ce morceau sur les charmes de la retraite, que depuis on a si souvent imité, et que La Fontaine lui-même a imité en partie de Virgile.

Solitude où je trouve une douceur secrète ,

Lieux que j'aimai toujours , ne pourrai-je jamais ,

Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais?

Oh ! qui m'arrêtera dans vos sombres asyles !

Quand pourront les neuf sœurs, loiudescoursctdcsvilles,

M'occuper tout entier , et m'apprendre des cieux

Les mouvements divers inconnus à nos yeux ,

Les noms et les vertus de ces clartés errantes

Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes?

Que si je ne suis né pour de si grands projets ,

Du moins que les ruisseaux m'offrent de doux objffs;

Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie.

La Parque à filets d'or n'ourdira point ma vie ;

Je ne dormirai point sous de riches lambris ;

Mais voit-on que le somme en perde de son prix?

En est-il moins pi'ofond et moins plein de délices ?

Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.

Quand le mument viendra d'aller trouver les morts ,

J'aurai vécu sans soins , et mourrai sans remords.

C'est là le ton d'im homme qui révèle ses goûts, et (jui épanche son cœur. Dans d'autres occasions

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