CHAPITRE IL
SECTION PREMIERE. — HistoirC.
L'histoire fut généralement une des parties faibles du dernier siècle, et l'a même été du nôtre : dans l'un , par le défaut de philosophie ; et dans l'autre , par l'abus.
Ce n'était pas assez que Bodin eût examiné les différentes espèces de gouvernement dans son Traité de la Réimbliciue , qui a été le germe de l'Esprit des Lois; que Barbeyrac traduisît et commentât Grotius et Pufendorf , les plus fameux publicistes étrangers : ces ouvrages, quoiqu'ils ne fussent ni sans mérite ni sans utilité, offraient plus d'érudition et de scolastique que de résultats lumineux et d'idées usuelles ; on y chercherait en vain le talent nécessaire en ce genre, celui de mettre à la portée de tout lecteur un peu instruit ce qui intéresse tous les citoyens , et d'enseigner aux peuples et à ceux qui les gouvernent leurs véritables intérêts.
L'enthousiasme , d'ailleurs très naturel , qu'avait inspiré Louis XIV, et qui enfanta tant de mer-
veilles , eut aussi son excès , et par une conséquence ordinaire , ses inconvénients. En exaltant les âmes, il troubla un peu le jugement : nous en avons la preuve dans les plus grands esprits de ce temps. On s'accoutuma trop à légitimer tout ce qui était brillant , et à soumettre la raison à l'opinion du maître, parce que le maître était grand : mais le maître était faillible; et jamais ne se vérifia mieux ce vers d'un ancien :
Régis ad exemplum totus com})onilur orbis. L'exemple du monarque est la loi de la terre.
De là tant d'histoires plus louangeuses que véridiques , et plus d'une fois les préjugés mis à la place de la raison. De là aussi , comme par contrecoup , le défaut contraire dans les écrits du parti opposé , ceux des [irotestants , qui ne sont guère que des satires. En total , on oubliait trop qu'il ne fallait pas écrire l'histoire pour un roi, mais pour une nation; que le despotisme, qui peut paraître de la grandeur dans un règne éclatant , n'est plus que de la tyrannie dans un règne vulgaire; et que, sans même attendre cette époque, ce qui semblait de la dignité dans les succès n'était plus (|ue l'orgueil au milieu des maux publics. Il importait donc d'opposer de bonne heure à l'arbitraire justifié par la fortune les principes d'un bon gouvernement et d'une saine législation , qui seuls sont de tous les temps , et qui font la sécurité des rois comme celle des peuples. Loin de faire de ces éléments du bonheur général les éléments de l'histoire, les écrivains ne s'occupaient que de combats et de triomphes, traçaient des portraits de fantaisie, coloriés par l'adulation ou par la haine ; et parmi toutes ces peintures multipliées sans mesure et sans choix, parmi ces portraits de tant de princes remplacés les uns par les autres, disparaissait la figure principale qui aurait dû dominer sur toutes les autres , celle de la nation.
Des préjugés particuliers étaient encore un obstacle de plus à la perfection du genre historique. Parmi ceux qui s'y dévouaient, on comptait des hommes qui, engagés dans une profession toujours respectable, mais en même temps attachés à l'esprit de corps , qui n'est pas toujours irrépréhensible, étaient trop gênés dans leurs fonctions d'historiens par les convenances de leur état , ou trop assujettis à ses intérêts temporels et à ses prétentions particulière':. Ce sont autant d'écueils difficiles à éviter pour un ecclésiastique ou un religieux qui écrit l'histoire. On s'en est aperçu dans le siècle dernier, et même dans le nôtre. Ceux qui ont échoué à cet écueil peuvent avoir une excuse ; mais ceux qui s'en sont préservés n'en ont que plus de mérite.
Les recherches d'érudition ne sont que les ma-
lériaux de l' histoire : la vîe monastique est aussi favorable aux unes qu'elle semble par elle-même éloi^-née de l'autre. L'érudition ne s'exerce que sur les livres, et demande surtout du temps et de la patience : aussi les JMabillon , les Blontfaucon , les Pétau, les Lecoinle, et d'autres savants laborieux , furent véritablement utiles en débrouillant la chronologie, en éclaircissant les difficultés des anciens manuscrits et les ténèbres des anciens monuments; et ils ont eu jusqu'aujourd'hui des successeurs dans ce genre de travail très estimable, et qui demande une sagacité particulière. C'est surtout en posant ces premiers fondements des connaissances historiques que le dernier siècle a rendu des services au nôtre, qui a commencé d'en profiter. Nous devons aussi beaucoup, pour ce qui regarde en particulier l'histoire de France, à Cordemoy, à Le Valois , à Godefroy, à Le Laboureur, etc. ; et ce n'est qu'en les suivant que le P. Daniel rectifia les nombreuses erreurs où était tombé, dans les premières races, Mézeray, qui n'avait point puisé dans les meilleures sources. Mais c'est à peu près le seul mérite de cette grande histoire de Daniel, qui fut d'abord en vogue, et qui est depuis long-temps dans le rang des compilations qu'il ne faut consulter qu'avec défiance , et qu'on ne peut guère lire sans ennui. Daniel , à compter de la troisième race , et surtout du siècle de Louis XI, manque de véracité, dissimule ou dénature ce qu'il y a de plus essentiel ; et du moment où les jésuites paraissent sur la scène du monde , il écrit moins les annales de chaque règne que le panégyrique ou l'apologie de son ordre , surtout dans ce qui concerne les temps de la Ligue et de notre Henri IV. Sa diction, d'ailleurs, manque trop souvent d'élégance et de noblesse.
Le P. d'Orléans , que Voltaire , dans le temps de ses complaisances pour les jésuites, appelait xui écrivain éloquent, a effectivement un peu plus de force dans le style que Daniel; mais cette force est très momentanée : on ne l'aperçoit que dans quelques morceaux travaillés avec plus de soin que le reste, et sa manière habituelle est inégale et incorrecte. Son talent était au-dessous de son sujet, et son caiactère ne l'élevait pas au-dessus des circonstances. Ce n'était pas au moment où Louis XI V était le protecteur de Jacques II , qu'un jésuite pouvait saisir l'esprit des révolutions du gouvernement anglais. Il eut alors la dangereuse confiance de les pousser jusqu'au détronement de ce même Jacques II, et ne nous a laissé qu'un plaidoyer contre les protestants, et une apothéose de Louis XIV.
Mézeray du moins n'était pas flatteur : il avait
même un fonds d'humeur satirique qui se fait sentir dans ses écrits. Il aimait la vérité, mais il ne la cherchait pas avec assez de soin; et, soit négligence, soit misanthropie, il adopte très légèrement les inculpations hasardées et les soupçons vagues. A ce défaut près, il juge sainement les hommes et les choses , mais il ne sait ni approfondir les idées ni peindre les objets. Sa narration ne manque pas de naturel , elle plaît même par un ton de franchise ; mais elle est dénuée d'agrément et d'intérêt. Incapable de rien soigner, et le style encore moins que tout le reste , Mézeray a écrit son histoire comme une conversation négligée.
Quoiqu'il ait terminé son ouvrage au règne de Henri IV, il éprouva le danger d'écrire l'histoire, même des temps éloignés, dans un pays où n'est pas encore établie cette liberté de penser, qui, restreinte dans des bornes raisonnables , c'est-àdire dans le respect des lois sociales , est une des conditions indispensal)les pour remplir les devoirs d'un liistorien. Mézeray, ennemi mortel des exactions, s'était élevé avec force contre les abus de la taille arbitraire, et surtout de la gabelle, de cet impôt contre nature, que la sagesse de notre souverain ' a, dans ses édits, qualifié de désastreux , et dont sa bonté paternelle permet d'espérer l'abolition. Voici ce qui est rapporté à ce sujet dans la Vie de Mézeray :
« M. Colbert donna ordre à M. Perrault , de l'Académie française , d'aller trouver IMézeray de sa part , et de lui dire que le roi ne lui avait pas donné une pension de 4000 liv. pour écrire avec si peu de retenue ; que ce prince respectait trop la vérité pour exiger de ses historiographes qu'ils la déguisassent par des motifs de crainte ou d'espérance, mais qu'ii ne prétendait pas aussi qu'ils se donnassent la licsnce de réfléchir sans nécessité sur la conduite de ses ancêtres, et sur une politique étaolie depuis long-temps , et confirmée par les suffrages de toute la nation. »
La suppression des appointements d'historiographe fut bientôt la suite de cette semonce, dont les termes sont remarquables. On y regarde comme une licence de réfléchir sur la conduite des rois ancêtres du l'oi régnant. Il est vrai qu'on ajoute ces mots, sans nécessité. Mais que signifient-ils? Il n'y a jamais nécessité de réfléchir, si ce n'est celle de s'acquitter de ses obligations d'historien , dont la première est de dire aux souverains qui sont dans la tombe les vérités que l'on a coutume de cacher à ceux qui sont sur le trône. L'histoire est évidemment déchue du plus beau de ses privilèges, celui d'être l'instruction des rois, si l'on dé-
« Tout ce morceau sur l'histoire a été écrit au coininencpincnt (le 1789, et n'est pas moins applicable à d'autres circonstances.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - HISTOIRE
fend qu'ils soient justiciables de son tribunal • et réduire les historiens à l'emploi de narrateurs, c'est ôter l'usage de la raison à ceux qui sont d'autant plus autorisés à s'en servir, qu'ils ne l'exercent qu'à juger les morts pour l'utilité des vivants.
Il n'est pas moins singulier d'appeler une politique confirmée par les suffra(jes de la nation Aes accroissements progressifs et arbitraires de la taille et de la gabelle , impôts originairement passagers, qui ne sont devenus perpétuels qu'avec le temps, et qui excitèrent tant de fois les plaintes de la nation assemblée. Rien n'est moins politique que la surcharge illégale des impositions : car elle produit une détresse habituelle qui finit par rendre la perception très coûteuse , par les contraintes illusoires, par l'insolvabilité 3 et parla rendre, en dernier résultat impossible. Le possesseur qui veut faire prospérer sa terre se gardera bien d'appauvrir et de vexer ses fermiers et ses vassaux.
Il est vrai que Mézeray, dépouillé de sa pension , écrivit ces mots sur un sac :
« Voici le dernier argent que j'ai reçu du roi : aussi, depuis ce temps , n'ai-je jamais dit du bien de lui. »
L'humeur de l'historiographe est aussi mal entendue que celle du ministre. L'un aurait dû sentir qu'en laissant à l'écrivain payé le droit de censure, il purifiait les louanges; l'autre que, cessant d'être payé, il gagnait en autointé ce qu'il perdait en revenu.
IMais , d'après ce qui lui arriva , est-il étonnant que la plupart des historiens ne fussent que des gazetiers ou des rhéteurs ? Parmi ces derniers , il faut ranger Maimbourg l'ex-jésuite, historien des croisades ; Varillas , qui est plutôt un romancier qu'un historien; presque tous les biographes et les compilateurs de l'histoire ancienne, qui ont écrit dans le goût du P. Catrou.
Vertot connut mieux le style de l'histoire; il sait écrire et narrer avec élégance et intérêt. Ses ouvrages sont encore lus, et ses Révolutions rotnaines sont fort estimées. Cependant je leur préférerais ses Révolutions de Portugal, quoiqu'il n'ait pas toujours écrit sur des mémoires fidèles; et surtout celles de Suède , s'il eût apporté autant de soin à la connaissance des mœurs et du gouvernement qu'à embellir le récit des faits par les grâces de l'élocution.... Quant à ce qu'il a écrit sur les Romains, la supériorité des auteurs anciens, qu'il traduit le plus souvent, fait trop sentir à ceux qui les connaissent ce qui reste à désirer chez lui. Il n'a su s'approprier, ni l'esprit judicieux dePolybe, qui instruit toujours, ni le pinceau de Salluste, qui nous fait connaître lescaracières. Quelquefois même Vertot , entre deux originaux qu'il
peut suivre, ne choisit pas le meilleur, et traduit Denysd'Halicarnasse , lorsqu'il pourrait prendre les plus beaux morceaux de Tite-Live.
Son Histoire de Malte tient un peu du roman, soit par les longues et poétiques descriptions de combats et d'assauts, soit par les embellissements de pure imagination qu'il se permettait d'y ajouter, avec si peu de scrupule , qu'ayant reçu de nouveaux mémoires très authentiques sur le siège de Malte, il n'en fit aucun usage , et se contenta de dire : C'est trop tard, mon siège est fait.
On a fait le même reproche à l'abbé de Saint Real , sur la Conjuration de V^enise, mais avec moins de preuves , et peut-être parce que les détails d'une conspiration aussi singulière que celle qu'il écrivait ont naturellement une teinte un peu romanesque. Quoi qu'il en soit, c'est le seul écrivain du dernier siècle qui ait su donner à l'iiistoire cette espèce de forme dramatique qu'elle comporte , lorsqu'on sait y mettre la mesure convenable , et qui nous attache dans les historiens grecs et romains. Je n'irai pas jusqu'à l'égaler à Salluste, dont il n'a pas la concision nerveuse; mais il est sûr qu'il se rapproche beaucoup de ce modèle qu'il s'était proposé, et qu'il sait, comme lui , donner une physionomie à ses personnages, et jeter dans une narration vive et rapide des réflexions qui occupent le lecteur sans le distraire du récit.
Ce qu'il a écrit sur les Gracches n'est pas , ce me semble, d'un aussi bon esprit , et eut beaucoup moins de succès. Le titre seul annonce la partialité: ilqualifie de conjuration l'entreprise généreuse de ces deux illustres citoyens, que les auteurs latins les plus partisans de l'aT-islocratie romaine appellent, à la vérité, des séditieux, mais non pas des conspirateurs , et se gardent bien de confondre avec des brigands tels que les Catalina, les Cinna et les Carbon. Il se peut que les réformes qu'ils projetaient ne fussent pas sans quelque danger, et demandassent plus de précautions; que la résistance furieuse qu'ils éprouvèrent les ait portés eux-mêmes plus loin qu'ils ne voulaient aller; je ne doute pas non plus qu'ils n'eussent dessein de s'agrandir, mais par des voies nobles et républicaines.
Surtout je ne puis imaginer qu'ils aspirassent en aucune manière à la royauté, comme Saint- Piéal paraît le supposer sans aucune preuve. Et s'ils ont été aussi cruellement égorgés que lâchement trahis, ce n'est pas une raison pour calomnier leur mémoire.
Je n'ai pas plus de foi à ses Considérations sur Antoine et sur Lépide, dont il veut faire de grands
hommes, contre le témoignage de tous les historiens , qui nous montrent l'un comme un brave lieutenant de César, qui n'avait que les qualités et les vices d'un soldat , mais d'ailleurs rien de grand dans le caractère , et qui fut redevable de sa fortune à l'attachement que les légions conservaient pour la mémoire du dictateur, et à l'espérance qu'elles conçurent de s'enrichir sous un général qui leur abandonnerait tout; l'autre, comme un homme très médiocre de tout point , qui n'avait pour lui que l'illustration d'un des plus grands noms qu'il y eût à Rome, et que les circonstances portèrent un moment à un degré d'élévation dont il tomba sur-le-champ dès qu'il fallut la soutenir par lui-même.
Saint-Réal , amateur des pai^adoxes historiques, s'efforce de rabaisser Auguste au-dessous de sa valeur, comme il voulait relever Antoine et Lépide. Il s'étend sur les cruautés si connues du triumvirat , que personne ne conteste ni n'excuse. IMais trente années d'un règne doux et modéré prouvent de deux choses l'une, ou qu'Auguste n'avait été cruel que par un calcul d'ambition et de poUlique, ou que, s'il l'était par caractère , il eut ensuite assez de force d'esprit pour vaincre le naturel. Il n'est pas vrai non plus qu'il manquât absolument de valeur; il fit voir en plus d'une occasion le courage guerrier, et ce qui est plus rare, le courage qui dicte une grande résolution dans un grand danger. Enfin, le résultat de l'abbé de Saint-Réal, iZ fut fort ambitieux, dissimulé, et fort heureux, en ferait un homme très ordinaire; et ce n'est pas avec ces seuls moyens que l'on peut faire une si grande révolution , et accoutumer en si peu de temps au gouvernement absolu le peuple le plus amoureux de sa liberté. Je crois qu'Auguste n'eut rien dans un degré supérieur que les lumières de l'esprit, la politique, et la connaissance des hommes; mais c'est un peu plus que de la dissimulation, et il ne fallait pas moins pour assujettir l'empire romain , et savoir le gouverner. Il s'offrirait beaucoup de remarques à faire sur ses différents Traités historiques, où il cherche plutôt des idées singulières que des idées justes. Mais surtout je trouve peu digne de l'auteur d'un aussi bon ouvrage que la Conjiuot ion de Venise, d'avoir contribué plus qu'aucun autre à accréditer un genre de composition aussi frivole (jue celui de ces Nouvelles historiques, qui furent si long-temps à la mode dans son siècle, et qui heureusement sont tombées dans le nôtre. C'est une corruption de l'histoire, inconnue aux anciens, et qui caractérise la légèreté des modernes, que de défigurer par un vernis romanesque des faits importants et des noms célèbres , et de mêler la fiction
à la réalité. D. Carlos et Épicharis sont dans ce goût. C'est un étrange projet que de nous donner les billets galants de Néron , et de s'égayer en inventions de la même espèce sur une aventure aussi tragique que celle du fils de Philippe II : un Tacite en aurait tiré un autre parti.
Saint-Réal, quoique né à Chambéry, écrivait en français avec assez d'élégance , mais non pas avec une pureté soutenue ni avec un goût sûr. C'était, ainsi que Saint-Evremond , un bel-esprit qui se pliait aisément à différents genres , mais bien plus solide et plus instruit que Saint-Evremond , quoique , en exceptant sa Conjuration de Venise, on ne trouve rien chez lui au-dessus du médiocre.
C'était bien autre chose qu'un bel-esprit que ce Bossuet , si supérieur dans ses oraisons funèbres : il ne l'est pas moins dans son Discours sur V Histoire tiniverselle, d'autant plus admirable, que l'éloquence de l'orateur ne prend jamais la place de celle de l'historien; mais il possède l'une comme l'autre. Nous n'avons en français rien de mieux écrit que cet ouvrage , qui n'avait point de modèle.
7^ Voltaire a dit très ridiculement que Bossuet n'a été que l'historien du peuple juif . Non : il a été celui de la Providence , et personne n'en était plus digne que lui. Personne , sans exception , n'a mieux saisi l'enchaînement des causes secondes , quoiqu'il les rapporte toujours à la cause première. Chez lui, tout est conséquent, et ses résultats moraux tirent leur évidence des faits. Sa pensée marche avec les temps et les événements, depuis la naissance du monde jusqu'à nous, et jette à tout moment des traits de lumière qui éclairent tout, et font tout voir, les siècles, les hommes, et les choses.
Il est honorable pour le christianisme que ce soit un prêtre qui ait fait l'Histoire de l'Eglise, et qu'il l'ait faite en vrai philosophe et en vrai chrétien. Ces deux titres , loin de s'exclure , se rapprochent et se fortifient l'un par l'autre, dès qu'ils sont dans leur vrai sens ; et l'abbé Fleury en est la preuve. On n'a pas une piété plus vraie ni plus éclairée : plus il aime la religion , plus il sépare, dans son histoire , ce qui est de Dieu et ce qui est du monde ; et on lui rend ce témoignage , que chez lui !e prêtre n'a jamais nui à l'historien. Ses Discours, entremêlés d'abord dans son ouvrage , et réunis ensuite en un seul volume, ont été loués n.ême par les ennemis de la religion. Ces louanges n'étaient que justes: ils les croyaient adroites, elles ne l'étaient pas. Fleury , en devançant leur censure sur tout ce que la corruption humaine a pu mêler à la sainteté d'iuie inslilulion divine,
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leur ôtait le mérite, quel ([u'il soit, d'un genre de critique très facile, et gardait pour lui le mérite beaucoup plus rare de ne jamais confondre la chose avec l'abus. En se faisant juge impartial, il les avait convaincus d'avance de déclamation et de calomnie. II dissimule d'autant moins les fautes , qu'il gémit plus sincèrement sur le scandale; et, dans tout ce que l'ignorance des peuples ou l'ambition des grands a pu produire de mal , au nom d'une religion qui ne fait et ne veut que le bien , le clergé et la cour de Rome n'ont point eu de censeur plus sévère , et ceux qui en ont été les calomniateurs forcenés se condamnaient eux-mêmes en louant l'abbé Fleury.
Au reste, son yolumineux ouvrage, continué depuis sa mort, et dans le même esprit, quoique avec moins de talent , est plutôt une compilation qu'une histoire. Elle pourrait être élaguée considérablement sans y rien perdre , et serait beaucoup plus lue. Ou pourrait réduire les faits à l'es sentiel, en prendre la substance, et laisser à Baroiiius , aux érudits , aux biographes , aux controversistes, les détails du martyrologe, les procès- verbaux des miracles , les disputes des hérésiarques , et les cahiers des conciles. En général, on ne distingue pas assez l'histoire de ce qui doit servir à la faire j et là-dessus les modernes ont été longtemps moins judicieux que les anciens , et beaucoup moins sobres de paroles. Il est trop aisé et trop inutile de recueillir tout ce qu'on a lu. Le discernement consiste à laisser aux savants , ou à ceux qui veulent l'être, ce qui est de leur ressort, et à se resserrer dans ce qui convient au plus grand nonïbre des lecteurs, selon la nature des objets, et le degré d'intérêt et d'attention qu'ils peuvent y donner : c'est là l'esprit de l'histoire. Il est comme étouffé sous des monceaux de volumes; au lieu que, dans un espace borné, l'on recueille ce qu'il y a de substantiel et de fructueux.
Le style de Fleury , clair, simple et naturel, a un caractère de candeur qui va, s'il est permis de le dire, jusqu'à une sorte de bonhomie affectueuse , qui ne rabaisse point l'écrivain, et qui fait aimer et estimer l'homme.
On exige d'un historien qu'il entremêle avec habileté et avec goût le récit des faits, l'examen des mœurs et la peinture des hommes; qu'il nous indique leurs rapports, leurs liaisons, leur dépendance; qu'il raisonne sans pesanteur, qu'il raconte sans prolixité , qu'il décrive sans emphase. Nous voulons qu'il satisfasse la raison par des pensées, l'imagination par des tableaux , l'oreille par la diction. Tous ces devoirs sont, je l'avoue, difficiles à remplir. J'ai rappelé le peu que nous eûmes, dans le dernier siècle , d'historiens esti-
mables à plusieurs égards ; et vous voyez qu'en mettant de côté Bossuet, comme un honune à part, il s'en faut qu'aucun d'entre eux ait réuni toutes ces qualités. Il ne paraît pas que l'on se fût fait une idée exacte et complète de ce genre de composition, l'un des plus importants que le talent puisse embrasser : on ne s'était pas représenté assez fidèlement quel doit être l'homme qui peint les siècles , qui assemble en esprit les générations passées et futures , pour dire aux unes ce (pfelles ont été, et aux autres ce qu'elles doivent être.
Souvent on a demandé pourc[uoi la lecture des histoires anciennes est généralement beaucoup plus agréable et plus attachante que celle des histoires modernes. Cette différence ne vient pas seulement , comme on l'a cru , de la supériorité des sujets et de la nature des faits historiques; elle vient encore , il faut l'avouer, de l'excellence des écrivains qui ont travaillé sur l'histoire grecque et romaine. La nôtre (pour ne parler que de celle-là) est sèche et embrouillée sans doute dans les premiers temps ; elle est barbare pour le fond des choses, et pauvre de matériaux. Mais en avançant dans la seconde, et surtout dans la troisième race, le sujet devient fécond et intéressant , et les secours ne manquent pas plus que le sujet. Croit-on que l'époque singulière des croisades, ce mélange de l'Europe et de l'Asie, ce genre d'héroïsme pieux et guenier, qui n'a point d'exemple dans l'antiquité ; que le siècle de Charles-Quint et de François I*^'', le mouvement de l'esprit humain et les secousses du monde politique au temps de ce qu'on appelle la Réforme ; que la Ligue , si fertile en grands crimes et en grands hommes, ne fussent pas des tableaux aussi intéressants qu'ils sont neufs, s'ils étaient coloriés parla main d'un Tite- Live, ou d'un Salluste, ou d'un Tacite? Le mal- \ heur de nos historiens , pour la plupart , a été de n'être ni peintres, ni philosophes, ni hommes d'état ; et ceux de l'antiquité avaient au moins un de ces caractères : plusieurs les ont réunis.
Il y eut du moins dans le genre historique une partie qui fut très perfectionnée dans le dernier siècle : c'est celle qu'on nomme la critique (car ce mot s'applique au jugement qui s'exerce sur l'histoire, comme à celui qui a pour objet les ouvrages de goût et d'imagination). Les bons critiques eu hiitoire sont ceux qui savent discerner les pièces authentiques des pièces supposées , celles qui méritent créance et celles qui n'en méritent point ; peser et concilier les témoignages , choisir les autorités , vérifier les dates , éclaircir ou épurer les textes et les manuscrits. On conçoit qu'il est plus aisé et plus commun d'avoir de bons critiques que de bons historiens; ce qui dépend du travail et du
discernement étant moins rare que ce qui demande du talent. On distingua dans cette classe un P. Pagi, un ïillemont, un Casaubon: ils rectifièrent les innombrables méprises de Baronius, à qui pourtant l'on avait l'obligation d'avoir, dans le seizième siècle, débrouillé le premier le chaos de l'histoire ecclésiastique. Le P. d'Avrigny marcha sur leurs traces avec plus de succès encore : c'est à lui qu'on doit une suite chronologique des Annales de l'Eglise , depuis le commencement du dix-septième siècle jusqu'aux premières années du nôtre, qui ne laisse rien à désirer pour l'exactitude et la fidélité. Les Mémoires pour l'Histoire universelle du même siècle n'ont pas moins de ce mérite , et il y joint celui d'une diction nette et précise, sans aucune teinte de ce jésuitisme dont les Annales ecclésiastiques ne sont pas tout-à-fait exemptes. On peut citer dans le même genre V Histoire des Juifs , V Histoire de l'Église , V Histoire des Provinces-Unies, toutes trois de Basnage de Beauval , le plus célèbre de celte famille réfugiée des Basnage, qui tous ont rendu des services aux lettres; l'Histoire du Manichéisme, par Beausobre; l'Histoire des Conciles deBcile, de Pise et de Constance, par Lenfant. Tous ces écrivains protestants luttèrent contre les savants catholiques, dans ce genre de recherches, qui demande autant d'impartialité que d'érudition, et ne monirèrent pas toujours autant de l'une que de l'autre. 3Iais la sécheresse de leur style fait qu'ils sont plus estimés des gens de lettres qui cherchent l'instruction , que des gens du monde qui veulent y joindre l'amusement. C'est ce qui ôta beaucoup de sonprixà l'Histoire d'Angleterre, de Rapin de Thonas, quoique regardée comme la meilleure, m'me par les Anglais, du moins jusqu'à ce que le célèbre Hume * eût écrit. Mais, sans parler de ces locutions étrangères ou vieillies qui ternissent un peu ce qu'on appelle le style réfugié , aucun de ces auteurs n'a connu l'éloquence de l'histoire : leur principal mérite est de s'être préservés beaucoup plus que les autres de cet esprit de parti qui infecta les productions de tant d'écrivains de leur secte, autant pour le moins que celles de leurs adversaires. Il est fâcheux que Le Yassor, fait pour valoir mieux que cette foule de libellistes aujourd'hui confondus dans le même oubli , les ait imités dans leurs emportements, et qu'il ait cm faire assez de ne pas les imiter dans leurs mensonges. Son Histoire de Louis XIII renferme, dans sa volumineuse prolixité , une multitude de faits curieux; mais il oublie entièrement qu'une histoire n'est pas un fac-
' Voyez cet historien ai»précié par M. A'illciualii , dans le Tableau de la lillératurc au XTIII' siècle , 11I<= leron,
tum. Il déclame avec une animosité indécente contre Louis XIV; et s'il ne trompe guère sur les faits, il est très souvent mjuste pour les personnes. Il n'a pas su distinguer la sévérité judicieuse d'un historien de l'amertume virulente d'un satirique. La justice de l'histoire doit s'exercer comme celle des lois : l'une doit juger, comme l'autre doit punir, sans colère et sans passion ; et c'est infirmer son propre jugement que de n'y pas porter celte raison tranquille et désintéressée, qui esl la première disposition pour bien juger.
On ne peut mettre que dans la classe des savants en recherches historiques le comte de Boulainvilliers et l'abbé Dubos. Leur érudition n'a pas été dirigée par un jugement sain : il y a , dans ce qu'ils ont écrit sur l'Histoire de France, des vues et des lumières dont on peut profiter : mais ils sont le plus souvent égarés par l'esprit de système , aussi dangereux en liistoire qu'en philosophie , et qui, dans l'une comme dans l'autre, commence par dénaturer les faits pour amener des résultats eironés. Heureusement les erreurs de ces deux écrivains ont été solidement réfutées par IMontesquieu et le président Hénault , qui ont fait voir que Boulainvilliers et Dubos n'étaient, dans le genre de l'histoire, ni bons critiques ni bons publicistes.
SECTION II. — Les ^léraoircs.
Les nombreux mémoires qui nous restent du dernier siècle offrent un plus grand fonds d'instruction, et surtout plus d'agrément que les historiens. Ils représentent plus en détail et plus naïvement les faits et les personnages ; ils fouillent plus avant dans le secret des causes et des res sorts ; et c'est avec leur secours que nous avons eu , dans le siècle présent , de meilleurs morceaux d'histoire. Il est peu de lectures plus agréables , si l'on ne veut qu'être amusé ; mais généralement il en est peu dont il faille se défier davantage, si l'on ne veut pas être trompé. Ce sont , il est vrai , des témoins qui vous appremient les circonstances les plus secrètes; mais, si l'on veut s'assurer de la vérité, autant du moins qu'il est possible, il faut les confronter l'un à l'autre , et comparer les dépositions. S'il est difficile qu'un écrivain hors d'intérêt se garantisse de toutes les préventions naturelles à l'esprit humain , il l'est bien plus que celui (jui a été un des acteurs dans les événements qu'il raconte se dépouille de toute partialité, se désintéresse ab.>:olunient dans sa propre cause; qu'il ne soit jamais flatteur ou apologiste pour luimême , ni ami ou ennemi pour les autres. Il y a même un ilanger de plus pour lui et pour ses lec leurs ; il peut les tromper comme il se trompe ,
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - HISTOIRE
c'est-à-dire de très bonne foi. Les mêmes passions, les mêmes intérêts qui ont dirigé sa conduite, peuvent encore conduire sa plume. Il y a plus : nous sommes assez disposés à écouter favorablement et à croire avec facilité celui qui nous raconte sa propre histoire. C'est une espèce de confidence qui sollicite notre amitié : il nous gagne dès la première page; et si nous n'y prenons garde, il nous met bientôt de moitié dans ses sentiments comme dans ses secrets.
Le premier motif de confiance qui doit balancer ces considérations, c'est le caractère connu de l'auteur ; ensuite l'attention à s'oublier soi-même, pour ne montrer les choses que comme elles sont. C'est ce double motif de crédiliilité qui rend si précieux les Mémoires de Jeannin , de Yilleroy , de Torcy ; ceux de Turenne , malheureusement trop courts ; les lettres du cardinal d'Ossat. C'est là que là véracité présumée dans la personne a été constatée par tous les témoignages. Les Mémoires de Sully, rédigés par ses secrétaires , et rems par l'abbé de l'Écluse , ont l'avantage de faire connaître, et par conséquent de faire aimer notre Henri IV , plus qu'aucune des histoires que l'on ait faites de ce grand homme ; ils sont fidèles dans tous les faits essentiels : mais la tournure d'esprit de l'auteur , où il entre volontiers un peu de complaisance en sa faveur , et un peu de dureté pour les autres, avertit de ne pas voir toujours les hommes et les objets dans le même jour qu'il nous les présente. Il faut lire avec plus de précaution encore les IMémoires de la Fronde , dont plusieurs ont été composés par des gens d'esprit et de mérite , tels que La llochefoucauld , Gourville, Bussy, La Fare, etc.; mais qui ne sont pas, à beaucoup près, purgés du levain de la faction. Celui que j'ai nommé le premier , comme le plus ingénieux et le meilleur écrivain , La Rochefoucauld , n'est pas plus exempt de préjugés en politique qu'en morale. L'avocat - général Talon, bien moins agréable à lire, mérite beaucoup plus de confiance. Il faut dévorer l'ennui de ses îMémoires diffus , qui sont un amas de matériaux entassés sans choix et sans art, mais que l'esprit de vérité et de justice a rassemblés. C'était un excellent citoyen, un grand magistrat, un orateur même pour ce temps , où l'éloquence n'était pas encore épurée. On le voit assez par celle qui règne dans ses harangues ; et , pour comprendre le grand effet qu'elles produisaient , attesté d'une voix unanime , il faut songer qu'il avait deux grands avantages : l'action , qui est nulle sur le papier , mais puissante sur un auditoire ; et la vertu , qui animait ses paroles ainsi que son ame , et qui respire encore dans ses écrits, les plus utiles et les plus
instructifs pour qui voudrait écrire l'histoire de ces temps malheureux. Il n'avait aucun talent pour ce genre ; mais on lui pardonne tout en fa- A eur des sentiments qu'il montre , di sa candeur, de son amour pour le bien public, qui le mettent au-dessus de l'esprit de corps , celui de tous dont il est le plus difficile de se défaire. Il déplore avec sincérité les égarements et les scandales de sa compagnie : et nul ouvrage ne fait mieux voir combien un corps de magistrature est par lui-même étranger à la science de l'administration ; combien des hommes pour qui les formes sont toujours l'essentiel sont loin de l'esprit des affaires publiques, pour qui ces mêmes formes ne sont jamais (ju'un accessoire de convention; enfin à quel point peut se dénaturer un corps de judicature, du moment où il veut joindre au pouvoir des lois celui de la force qui les détruit , ou celui de l'intrigue qui les déshonore.
Les 3Iémoircs de mademoiselle de Montpensier et de madame de IMotteville , écrits avec une extrême négligence, ne laissent pas de nous apprendre beaucoup de particularités et d'anecdotes qui ne sont pas toutes indifférentes. Il y a beaucoup plus à profiter dans les derniers, pourvu qu'on ne s'en rapporte pas absolument à l'extrême attachement de cette dame pour Anne d'Autriche, attachement très louable dans l'amitié , mais qui peut être suspect dans l'histoire. Quant à ceux de Mademoiselle, ce qu'on y voit surtout, c'est l'esprit le plus ordinaire à ceux qui ne sont de la coiu' que pour en être; c'est-à-dire le sérieux des petites choses , et l'importance des bagatelles.
Mais pour la connaissance des hommes et des affaires, pour le talent d'écrire, rien ne peut se comparer, même de fort loin, aux Mémoires du fameux cardinal de Retz : c'est le monument le plus précieux en ce genre qui nous reste du siècle passé. Le nom de cet homme \Taiment shigulier réveille tant d'idées à la fois , qu'il est impossible de ne pas chercher à les démêler; et la supériorité de l'homme, et de l'ouvrage est une raison pour arrêter un moment la rapidité de ce résumé, et pour considérer avec réflexion un personnage qui, parmi tant d'autres plus ou moins célèbres , n'a de ressemblance avec aucun d'eux.
Peut-être ne lui a-t-il manqué, pour être un grand homme, que d'être à sa place. IMais, malheureusement pour lui, il était, par son caractère , également déplacé et dans une monarchie et dans l'Eglise ; et la première instruction qui résulte de ses aventures et de ses écrits , c'est que des qualités éminentes , en contradiction avec des circonstances insurmontables de leur nature , ne peuvent produire qu'une lutte brillante et momeu-
tanée, une célébrité passagère, et une chute complète. La première loi d'une grande ambition, fondée sur de grands talents , est donc d'en choisir et d'en décider l'objet suivant les possibilités morales et politiques. C'est un grand acte de la raison, le plus important de tous , mais en même temps le plus difficile, parce qu'il dépend beaucoup du caractère, qui décide souvent contre la raison ; et c'est ce qui arriva au cardinal de Retz, Né avec du génie pour les affaires, audacieux et adroit, ferme et souple, éloquent en public, insinuant dans le particulier, actif et patient, habile à se procurer de l'argent et à le répandre; sachant descendre de son rang jusqu'à la dernière popularité, et le soutenir jusqu'à la hauteur la plus fière, il réunissait ce qui peut mener à tout dans un état républicain , où chacun a sa valeur personnelle , et peut se placer en raison de ses facultés. Il sentait ses forces , il y mesura ses projets; mais il ne mesura pas les projets aux moyens. Dans une monarchie que Richelieu venait de rendre absolue dans les principes et dans le fait, il n'y avait pour l'abbé de Retz, désigné archevêque de Paris , de chemin à l'élévation que celui du ministère, ni de chemin au ministère que rattachement à la cour. Toutes les conjonctures offraient des. facilités : une minorité , un roi enfant , une régente incapable de gouverner par elle-mêm3 , et qui avouait le besoin d'être gouvernée ; qui même, si l'on s'en rapporte à lui , ne donna la première place à IMazarin que faute de pouvoir se lier à un autre. Quoique ce dernier fait soit douteux , quoiqu'on ne sache pas bien précisément jusqu'où allait l'influence de Mazarin au commencement de la régence , parce qu'il pouvait être assez fin pour la dissimuler , et que la reine pouvait être intéressée à en déguiser les causes, il est au moins certain que le coadjuteur pouvait alors balancer cette influence, et devait s'y appliquer avant tout, s'il voulait fonder sa fortune sur une base solide. Il était beaucoup plus jeune que Mazarin : c'était un désavantage réel pour l'opinion ; ce pouvait n'en être pas un dans le cabinet de la régente. Elle le voyait favorablement : il lui était redevable de la coadjutorerie, qui lui assurait l'archevêché ; la route était ouverte , il fallait la suivre : c'était de ce côté que devaient se tourner toutes les séductions et tous les efforts. Il était aimé de M. le Prince, qui ne pouvait souffrir le ministre. On voyait avec peine un étranger, un cardinal, dans un poste que Richelieu avait fait haïr et redouter. Celte considéralion , l'appui du grand Condé , les avantages na- (urelsdu coadjuteur, qui avait f>our lui l'élocution cl les municics , ([uï souvent rendaient Mazarin
ridicule ; l'intrigue , où il était aussi savant que personne : tous ces moyens réunis pouvaient lui obtenir l'entrée au conseil ; et , ce premier pas fait, il pouvait , comme Richeheu , devenir le maître dès qu'il aurait eu l'oreille de la maîtresse. Mais il eût fallu pour cela montrer un dévouement entier aux intérêts de la régente, à ceux de son autorité et de celle qu'elle devait conserver au roi. Ce fut là le grand art de Mazarin , qui lui servit plus que tout le reste ; et ce sera toujours la marche la plus sûre auprès des souverains , surtout auprès de ceux dont le pouvoir , affermi par sa nature, n'est combattu que par les circonstances. Tel était le plan d'ambition que pouvait suivre le coadjuteur : il n'était pas infaillible , l'ambition n'a rien qui le soit*; mais il était probable, et surtout c'était le seul possible dans l'exécution. Le pis-aller eût été de rester archevêque de Paris; et s'il avait un désir fort vif du chapeau , qui dans ces temps était im bien plus grand objet qu'aujourd'hui, luimême convient dans ses Mémoires qu'un archevêque de Paris devait naturellement l'espérer.
IMaintenant, que l'on examine la conduite qu'il tint , et l'on verra que cet homme , qui dans ses écrits a tant raisonné sur les principes de l'ambition , manqua entièrement au premier ae tous , qui est d'avoir un objet; et que la sienne, qui dans Rome ou dans Athènes eût pu l'élever au plus haut degré , ne pouvait absolument que le perdre en France , comme en effet elle le perdit. Il suffit de lire dans ses Mémoires les motifs qui le déterminèrent à la guerre civile, et dont il rend compte a\ ec une bomie foi qui semble ne pas lui coûter dès qu'il s'agit de choses qui ont au moins un côté brillant, et qui prouvent tout ce qu'il pouvait. C'était la veille de la journée des barricades : il apprend qu'au Palais-Royal on est persuadé qu'il a soufflé le feu de la sédition , loin de chercher à l'éteindre , et que par conséquent la cour le mettait au nombre de ses ennemis. Là - dessus voici comme il s'exprime :
c. Comme la manière dont j'étais poussé, et celle dont le public était menacé, eurent dissipé mon scrupule, et que je crus pouvoir entreprendre avec honneur et sans être blâmé, je m'abandonnai à toutes mes pensées; je rappelai tout ce que mon imagination m'avait jamais fourni de plus éclatant et de plus proportionné aux vastes desseins ; je permis à mes sens de se laisser cliatouiller par le titre de clief de parti, que j'avais toujours honoré dans les Vies de Ptutarqxie. Mais ce qui acheva détouffer tous mes scrupules fut cet avantage que je m'imaginai à me distinguer de ceux de ma profession par un état de vie (jui les confond toutes. Le dérèglement des mœurs, très peu convenable à la mienne, me
faisait peur Je me soutenais par la Sorhonue, par
des sermons , par !a faveur des peuples ; mais enfin cet
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appui n'a qu'un temps , et ce temps même n'est pas fort long , par mille accidents qui peuvent arriver dans le désordre. Les affaires brouillent les espèces, elles honorent même ce qu'elles ne justifient pas ; et les vices d'un archevêque peuvent être , dans une infinité de rencontres, les vertus d'un chef de parti. Tavais eu mille fois cette tue ; mais elle avait toujours cédé à ce que je croyais devoir à la reine. Le souper du Palais-Royal et la l'ésolution de me perdre avec le public l'ayant purifiée,ie la pris avec joie, et j'abandonnai mon destin à tous les mouvements de la gloire. Minuit sonnant , je fis rentrer dans ma chambre Laigues et Montrésor , et je leur dis.... Je serai demain , avant qu'il soit midi , maître de Paris. »
Ces aveux sont un morceau bien curieux : ils contiennent en peu de lignes le caractère , le génie et l'histoire du cardinal de Retz. D'abord estce de bonne foi qu'il pouvait se plaindre de l'opinion de la cour ? et à la place de Mazarin , aurait-il jugé autrement le coadjiiteur? Avait-il joué jusque-là un rôle qui diit inspirer beaucoup de confiance ? Redevable à la reine d'une dignité plus considérable alors qu'elle ne l'a été depuis , il avait commencé par se déclarer contre le ministère dans une assemblée du clergé, et n'avait tiré d'autre fruit de ses menées que des querelles avec Mazarin , et le plaisir de braver impunément un ministre qui savait dissimuler les injures, mais qui ne les oubliait pas. L'adroit Italien en savait assez pour voir que le coadjuteur en voulait secrètement à sa place , mais que , désespérant de gagner la cour, il cherchait à s'en faire craindre. On ne pouvait ignorer ses liaisons avec les plus déterminés frondeurs , ses intrigues dans le parlement , les soins qu'il avait pris de se faire un parti dans le peuple, les sommes considérables qu'il avait répandues. Dans les premières émeutes , que le parlement avait encouragées , on avait entendu plus d'une fois crier : f^ive le coadjidexir ! Et quand il avait para pour les apaiser, il avait tenu cette conduite équivoque et ces discours d'un homme qui ne veut modérer la sédition que de manière à faire voir qu'il est en état de la gouverner. Il avait pris ce moment pour aller au Paîais-Royal , comme pour jouir de l'embarras de la reine et du cardinal , et voir à quel point il pouvait se rendre nécessaire. Ce moment était celui qui pouvait le décider : s'il eût obtenu la confiance de la reine, il se fût très certainement rangé de son parti , et aurait tout fait pour la servir et pour chasser Mazarin. Mais cette princesse , qui avait toute la Tierté du sang d'Autriche , ne put souffrir qu'un sujet qui lui devait tout prétendît se rendre important par le mal qu'il avait fait ou qu'il pouvait faire. Il fut reçu avec mépris; et, plus allier encore que sa souveraine , il se livra