‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 122 sur 140 · XVIII-^ SIÈCLE. — POESIE · texte numérisé non relu

XVIII-^ SIÈCLE. — POESIE

Étonnez-vous maintenant que l'ignorance, la bêtise et le ridicule aient été au même excès que le brigandage , la férocité et la barbarie ! Etonnezvous que des dominateurs tels que les nôtres aient passé de si loin tous ceux qui avaient foulé les peuples ! Étonnez-vous qu'ils eussent juré une guerre si nouvelle et si implacable , je ne dis pas seulement aux arts et aux lettres, mais à toute espèce de connaissance et d'instruction; en un mot, au plus simple bon sens! C'est que le bon sens et la morale sont la même chose , et que la domination des monstres étant un renversement inouï de toute morale , leur montrer le flambeau de la raison, c'était leur porter une torche au visage. C'est lace qui rentre principalement dans mon sujet ; mais je ne ferai qu'effleurer les traits principaux, enjoignant toujours, comme j'ai fait jusqu'ici, les causes et les résultats :, de manière à en montrer la connexion.

On sait assez que le despotisme est par lui-même ennemi de la liberté de penser, puisqu'il l'est des droits naturels de l'homme , dont elle est le premier garant. Mais il faut observer que la tyrannie, qui, profitant de l'ignorance de la muKitude , s'établit sous le nom de liberté , doit porter infiniment plus loin cette haine de la raison et de la vérité , et justifier cet ancien axiome : Corrupiio optimi pessima : Ce qu'il y a de pire au monde , c'est la corruption de ce qu'il y a de meilleur. D'abord cette dernière tyrannie est la plus coupable et la plus odieuse j ensuite elle est la plus exposée aux dangers : la plus coupable et la plus odieuse , parce qu'elle abuse [de ce qu'il y a de plus sacré , et qu'elle se sert de l'horreur même de l'esclavage pour faire des esclaves ; la plus exposée aux dangers, puisque le despotisme, dans les contrées où il a vieilli, est comme enraciné dans l'habitude et les préjugés, et ne périt guère que par ses excès ; au lieu que la tyrannie démagogique ne peut garder son sceptre qu'autant qu'elle garde son masque , et ce masque est aussi fragile que grossier; il peut en imposer quelque temps au vulgaire , jamais aux gens instruits. Cette espèce de puissance est donc en elle-même la plus précaire de toutes , comme celle de la loi est la plus solide : celle-ci repose sur la base inaltérable de la vérité , l'autre sur le sable mouvant de l'erreur. Mais de ce qu'elle est la plus précaire , il suit qu'elle est la plus insensée ; et de ce qu'elle est la plus insensée , elle est nécessairement la plus atroce. Tel est l'ordre des choses et des idées dont la vérité vous frappera quand je l'appliquerai à ce que nous avons vu , après avoir jeté un coup d'œil rapide sur les limites où s'arrête ordinairement l'indépendance des esprits dans les gouvernements absolus.

Ils ne craignent point le progrès des sciences exactes et physiques, qui ne tiennent par aucun point de contact aux théories politiques. Ils ne craignent point les arts d'imitation, la peinture, la sculpture j et un tableau de Brutus ne leur fait pas plus de peur que celui d'Octave. Ils ne craignent les arts de l'imagination, l'éloquence et la poésie, qu'autant qu'elles peuvent donner de la force aux vérités premières, et en exalter le sentiment dans le cœur des hommes. Aucun tyran n'a été d'ailleurs assez stupide pour ignorer l'irrésistible empire qu'exercent ces arts , et surtout l'art dramatique, sur toutes les nations civilisées. Tous ont senti que ce besoin social , dès qu'il était connu , était si fort et si universel , qu'il serait absurde de prétendre le détruire. Ils n'ont donc pensé qu'à le diriger et le restreindre jusqu'au point où il ne pouvait pas leur être redoutable. Les princes qui ont été absolus, mais éclairés, comme Auguste et Louis XIV, en éprouvèrent l'attrait par eux-mêmes , et eurent assez d'haliileté pour le tourner à leur profit. Sous Tibère , un Romain fut accuse capitalement pour avoir écrit que Brutus et Cassius étaient les derniers des Romains. Domitien bannit de Rome les mathématiciens , parce qu'ils étaient en même temps astrologues et devins, et qu'on les consultait sur l'avenir ; et l'avenir épouvante toujours les tyrans. Mais, en général, la liberté d'écrire fut d'autant moins enchaînée dans l'empire romain , qu'elle était moins portée vers un ordre d'idées qui pût inquiéter les Césars. En Orient, la philosophie politique fut toujours étrangère , et celle des sages de l'Inde , de l'Egypte de la Chine, fut religieuse et emblématique, ou purement morale. Les poètes particulièrement ont toujours été honorés et encouragés en Asie , en conséquence d'une opinion reçue chez ces peuples , qui fait regarder les poètes comme ayant quelque chose de divin , et «omme des espèces de prophètes : aussi voyons-nous qu'en cette qualité les tyrans mêmes craignaient de les blesser. Le mot fameux d'Omar, qui condamna au feu les livres amassés par les Ptolémées, ne fut pas un ordre donné par la crainte, mais par l'ignorance; et ce qui le prouve , c'est que les califes aralies , ses successeurs , protégèrent les lettres , et quelques uns même leur rendirent des services signalés , dont les fruits sont venus jusqu'à nous. L'invincible ignorance des Turcs tient , non seulement au mépris religieux qu'ils ont pour les sciences des infidèles, mais encore à leur invincible paresse d'esprit qui s'étend sur tout, puisque n'ayant jamais «u que combatlre, ils n'ont jamais appris l'art de la guerre. Ciiez les nations de l'Europe les plus superstitieuses, ce qui n'attaque pas directement

la croyance ou le gouvernemeut , est aujourd'hui permis, et nous avons vu des livres d'une philosophie assez hardie imprimés en Italie et en Espagne.

Dans ce résumé succinct, dont chacun peut étendre et vérilier les détails en proportion de ses connaissances , vous voyez en général , tantôt la surveillance et la gène, tantôt l'oubli et l'insouciance , nulle part la proscription totale et l'entier anéantissement; et c'est ce qu'on voulait effectuer parmi nous : il est également aisé d'en démêler les causes , et difficile d'en exprimer les effets.

Quand une puissance est fondée sur un renversement inouï de toute raison et de toute morale ; quand ceux cpii gouvernent sont parvenus à être , dans toute l'étendue d'un étal, les seuls (pii parlent; quand ce qu'ils disent est de nature à ne pouvoir être dit sans la certitude que nul n'osera répondre sous peine de la vie , représentez-vous , s'il est possible, ce qui doit se passer dans l'ame d'oppresseurs d'une espèce si nouvelle, suivez-en tous les mouvements habituels et progressifs ; et si l'exécration n'était pas au point d'exclure toute pitié, vous plaindriez peut-être ces monstres qui, vus de sang-froid , paraissent réellement plus malheureux ipie leurs victimes. Figurez-vous de quoi sont capables des hommes obliges de calculer sans cesse leur existence probable , non pas par des années, des mois, des jours, mais par des heures et des moments, parce que leur existence est une monstruosité. Obligés de se dire sans cesse ( et soyez sûr qu'ils se le disaient ) : Si un seul homme peut se faire entendre, et si on lui laisse le temps de mettre ensemble deux idées raisonnables, s'il a le courage et le moyen de dire ce qui est dans l'ame de tous , et de donner le signal que tout le monde attend, nous sommes perdus. Vous concevez que , dans cet état de transe et d'anxiété, chaque minute est un danger, et que chaque minute exige un criuîe , quoique les crimes encore ne fassent que multiplier les dangers. Rien n'est aussi féroce que lacraiute, parce que rien n'est aussi aveugle : quand le dominateur s'est mis dans une situation à trembler toujours, il est dans la nécessité de faire toujours trembler; et alors l'extravagance de l'arbitraire va au-delà de toutes les bornes , et parmi nous elle est allée au-delà de l'imagination. Ce n'était pas des lois prohibitives contre la parole et les écrits : quelles lois eussent pu à cet égard répondre au vœu et à la frayeur des m 011 sires ? On avait commencé par briser quel(|ues presses , et mettre en fuite et en prison quelques écrivains patriotes; mais ce n'était là qu'un préhidc. Hientôt arriva ce grand attentat suivi de tant d'autres; cet atten'at le plus grand

qu'on se soit jamais permis contre la société humaine; ce phénomène d'horreur, nouveau sous le soleil , le décret de la Terreur. Les dévastateurs du globe, les Attila, les Genseric, les chefs de ces hordes errantes, qui, pour envahir des terres, en exterminaient les habitants , avaient mai'ché avec la terreur et la désolation qui la suit : pour la première fois, la Terreur fut légalement proclamée. Une assemblée de législateurs, d'abord déchirée et mutilée, et enfin stupéfiée parles monstres, la décréta contre vingt-cinq millions d'hommes , parce qu'elle était dans son sein : leçon mémorable qui , sans doute, ne sera pas perdue ' ! Dans toutes les parties de la France , ce signal épouvantable fut répété depuis mille fois par jour; et ce seul mot passé en loi ne laissait plus aucune baiTière au crime, ni aucun refuge à l'innocence. En ce tempslà ( car on voudrait en parler comme s'il était déjà bien loin; et, pour en soutenir l'image, la pensée a besoin de reculer et de se retrancher dans l'avenir ) , en ce temps-là tout devint crime , excepté le crime même. Tout ce qui fait le bonheur et la sécurité de l'homme civilisé, la probité, la bonne réputation, la sagesse, l'industrie, les services rendus, furent des titres de proscription. Je ne parle pas des richesses : l'aisance même était un délit capital. Tout ce qui ne se fit pas bourreau, d'action ou de parole , fut victime ou désigné pour l'être. On comprend qu'il n'était plus besoin de prohiber les ouvrages : celui qui eiit été assez fou pour vouloir publier un écrit raisonné n'eût pas trouvé des mains pour l'imprimer, ni même d'oreilles pour l'entendre; et chacun semblait craindre que sa pensée même fût entendue, combien plus qu'elle restât sur le papier ! Et les entrailles de la terre ont alors recelé les trésors de la raison , plus criminels encore et plus poursuivis que ceux du Potose. De tous temps les tyrans avaient salarié l'espionnage , mais en secret : il est si vil ! Les nôtres l'ont proclamé en loi; et l'un de ceux dont l'échafaud a fait justice disait tout haut au milieu de la Convention : Épions toiii, les rjesies^ les discours, le silence. Et croyez- vous qu'ils n'épiassent que la haine? Non; ils affectaient de la braver : ce qui les tourmentait le plus , c'était le mépris, dont ils se gardaient bien de parler jamais. Ils avaient beau se rentier de jactance à leur tribune, et se prodiguer à eux-mêmes, et les uns aux autres, des louanges aussi dégoûtantes ({ue les acclamations mercenaires dont elles étaient soute-

' Elle l'a été : mais comment s'imaginer qu'elle le serait? 11 on résulte une aulre leçon plus sûre, c'est de ne plus rien calculer parles probabilités luimaiucs dans une révolution (pii est faite pour les démen(ir toutes . jusqu'à ce qu'il plaise à la r'oviili'ucc de rctaiilii' l'ordre.

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nues; plus forle que toutes ces acclamations, une voix secrète les poursuivait en leur répétant tout bas : Tu es méprisé peut-être encore plus que tu n'es détesté. Et l'orgueil furieux répondait : Eh bien! que tout ce qui me méprise meure. Et c'était l'arrêt de mort de tout ce qui était capable de penser. En vain la Terreur faisait circuler sur tous les points de la France une sorte de formulaire de l'atrocité, de l'abjection, et de la démence; en vain ceux qui le fabriquaient à Paris pour tous les départements le faisaient revenir à grands frais par toutes les routes jusqu'à la barre de l'assemblée; en vain tous les papiers publics, repelant fidèlement les mêmes phrases , semblaient conçus par une seule tête , et rédigés par une même plume : ce n'était pas assez pour rassurer les monstres sur le silence de la très grande majorité de la nation, silence qui les humiliait peut-être encore plus qu'il ne les alarmait; et ils se dirent alors, dans les derniers accès de la rase et du désespoir : Il faut absolument que tout devienne vil ou paraisse vil comme nous; il faut que tout devienne atroce ou paraisse atroce comme nous. Et s'il était possible qu'on en doutât, lisez les inconcevables détails envoyés tout à l'heure par un représentant du peuple, qui même est obligé de les adoucir, ainsi que moi. Vous verrez que ce sentiment horrible et désespéré entrait même dans l'ame des oppresseurs subalternes; que l'on traînait les femmes à l'cchafaud, pour leur faire tremper leurs mains dans le sang, et leur en défigurer le visage; que des prostituées étaient chargées d'épurer les mères de famille et les filles vertueuses (je rapporte textuellement les termes), et que ces infortunées, pour éviter le cachot, étaient forcées de se plier aux fantaisies de leurs épuratrices ; que le bourreau, descendant de Véchafaud, venait, les mains teintes de sang . présider l'assemblée populaire ; et rien n'était plus juste: car, pendant quinze mois, les bourreaux , les geôliers et les guichetiers ont été incontestablement les premiers fonctionnaires publics. Ces détails, et tant d'autres semblables, prouvent-ils assez clairement ce projet qui semble incompréhensible, mais qui était réel , d'avilir tout ce qu'on ne pouvait détruire , et de détruire tout ce qu'on ne pouvait pas a\ilir? C'est là le véritable phénomène que la dernière postérité contemplera d'un œil de stupéfaction. Tous les genres de cruautés que nous avons vus se retrouvent dispersés , isolés, il est vrai, de lom en loin, dans les annales des nations : l'ambition, le fanatisme, la tyrannie, ont toujours eu les mains sanglantes. Mais quel tyran avait jamais imaginé de décimer une nation , et une nation de vingt-cinq millions d'hommes, et, je m'explique, de la décimer tou-

jours en sens inverse , c'est-à-dire d'en faire périr à peu près les neuf dixièmes? Les despotes avaient corrompu la morale politique : il était résen'é à nos nionstres d'anéantir toutes les idées morales quelconques , et de briser et de diffamer tous les liens de la nature et de la société , de déshonorer toutes les vertus et tous les devoirs , de consacrer tous les vices, de sanctifier tous les forfaits ; et ils semblèrent un moment en être venus à bout , car il parut une véritable émulation dans la perversité : ceux qui ne purent pas atteindre jusqu'à un certain degré, s'efforcèrent de le faire croire, et le crime eut ses hypocrites comme la vertu.

Est-il étonnant qu'ils eussent conçu tant d'horreur et tant d'effroi des talents de l'imagination , de ces arts consolateurs, occupés à réveiller sans cesse dans le cœur de l'homme des sentiments qui l'attachent à ses semblables? C'est de ce premier intérêt que naît tout le charme de nos spectacles dramatiques. Et de (fiel œil les monstres ont-ils dû les regarder? C'était leur fléau et leur désolation, ils n'en parlaient jamais qu'en écumant de fureur. Vainement tous les théâtres retentissaient des accents de la liberté et du nom de république ; le temps était passé où les monstres feignaient encore de respecter ce langage , et alors ils professèrent ouvertement que tout ce qui parlait d'ordre , de loi, de justice, d'humanité, de vertu, dénature, était contre-révolutionnaire; et c'est le titre que donnait tout haut un des plus stupides d'entre eux à la tragédie de Brutus.

Un autre, moins inepte, mais plus vil, disait hautement : Les spectacles défont le soir tout ce que nous faisons le matin. Traduisez dans leur sens naturel ces paroles très remarquables , et vous verrez qu'il avait raison :

« Nous voulons dominer au nom de la liberté, et ty ranniser au nom de la république ■ et les spectacles enseignent que la liberté n'admet d'autre domination que celle de la loi , et que la loi d'une république , c'est la justice. Nous établissons que , pour être libre et républicain , il faut abjurer toutes les vertus sociales et tous les dcToirs de la nature : et les spectacles enseignent que toute liberté légale est fondée sur le senlicient et Tobservaiion de tous les devoirs , qui sanl 4a base de tous les droits. Nous prétendons que la grossièreté brutale est essentielle au républicain : et les spectacles enseignent que la simplicité modeste d'un vrai citoyen est aussi éloignée de la grossièreîé brutale que l'atticisme et l'urbauité des anciens étaient loin de l'orgueil d'un satrape. Nous voulons que la férocité s'appelle énergie, et que la sensibilité ■ soit un crime et une bassesse : et

' Après le massacre Af^s vinçit-deux . quelques membres de la Conveulion demaudèreiit QimHc/ finiraient les boucheries. Ceux-là apparemment en avaient assez pour le moment. La Montagne et les Jacobins firent eiil'-udie des

les spectacles enseignent qu'un citoyen est un homme , et qu" on n'est pa» homme sans être sensible ; que la fermeté d'ame est aussi opposée à la férocité que la bra- Ti.ureàla lâcheté; et que Brutus , qui frappa César, était un homme de mœurs douces et d'un caractère sensible. En un mot , nous voulons dégrader l'homme en fout , et le rendre stupide et féroce, pour être digne de nous obéir : et les spectacles ne s'occupent qu'à éclairer son esprit et à élever son arae pour le rendre digne d'être libre. »

Vous voyez par cette traduction , qui est d'une effrayante fidélité , combien les monstres devaient détester les spectacles , et pourquoi ils résolurent enfui de s'en rendre maîtres. Vingt fois on déploya contre ces asiles paisibles des plaisirs de l'ame tout l'appareil de la guerre et tout l'attirail des sièges. Tandis que nos braves combattants emportaient sur le Rliiu et sur la Meuse des remparts réputés inexpugnables, vingt fois les monstres firent marcher dans Paris des milliers de baïonnettes et des trains d'artillerie contre la comédie et la tragédie : et en cela encore ils étaient conséquents; ils assiégeaient les citadelles de l'opinion publique, leur plus terrible ennemie, celle qui les a renversés dans la poussière. Mais pour le moment ils triomphèrent; la Terreur opéra encore un de ses nombreux prodiges. Nous étions indignés contre des censeurs qui disaient à un écrivain : Je te défends d'imprimer ta pensée. Et des censeurs d'une espèce nouvelle dirent aux hommes rassemblés :

« Nous vous défendons d'exprimer ce que vous sentez; nous vous défendons d'applaudir à la raison et à l'humanité ; nous vous ordonnons d'applaudir à l'atrocité et à l'extravagance. Obéissez : les baïonnettes sont là. »

C'est ainsi que parlaient de grands patriotes à qui l'on ne pouvait rien contester, car ils étaient enbonnet rouge , et l'on sait que le bonnet rouge est un talisman qui , du plus sot ennemi delà liberté, fait un patriote infaillible. Jamais les despotes anciens ou modernes, quoi qu'ils aient osé, n'avaient insulté à ce point à la dignité du peuple assemblé. jMais les tyrans à bonnet rouge osent bien plus que les tyrans à couronne, et peuvent bien davantage. Tous les chefs-d'œuvre des maîtres de l'art furent relégués dans l'oubli; les artistes, les gens de lettres, plonges dans les cachots pour y attendre la mort. On commanda aux auteurs valets, qui répétaient le refrain de république en servant la tyrannie, des farces monstrueuses, opprobre de la scène et de l'esprit humain : on paya pour les faire applaudir, on nota pour la proscription ceux qui

rugissements: Ils sont sensibles, cesmessicurs ! s'écriaientils avec l'accent d'une ironie et d'une rage infernales ; ils sont sensibles ! Et les membres en faulc se hâtèrent de faire amende lioiioraMc, et de iirotcstcr à jamais contre toute sensibililc: et , en i-ffct , ils n'y sont pas retombés.

n'applaudissaient pas. Des spectacles entiers, patrimoine de quatre cents familles, furent engloutis dans les prisons. Les directions les plus actives et les plus dispendieuses furent dilapidées avec celte impudence qui , n'ayant rien à craindre , ne rougit plus de rien; car la rapine est toujours entrée dans tous les systèmes d'oppression; elle sert à en salarier les agents. Postérité, tu peux m'en croire, je l'ai vu'.

J'arrive enfin, à travers un amas d'horreurs et d'infamies que je laisse à l'histoire , j'arrive au

' A une représentation de la tragédie de C. Gracchus, on applaudit avec transport cet hémistiche , que les circonstances ont rendu mémorable :

Des lois et non du sang.

Ces applaudissements universels étaient un cri que cette multitude esclave , un peu moins timide parce qu'elle était rassemblée , osait faire entendre contre ses bomreaux. Mille fois, sous l'ancien gouvernement , les applaudissements au spectacle avaient été des allusions piquantes , et jamais le gouvernement n'avait paru s'en apercevoir, ou bien il s'était contenté de faire dire aux comédiens , par le lieutenant de police, qu'ils ne jouassent pas. jusqu'à nouvel ordre, la pièce qui avait occasioné ces allusions. Ici, un membre de la Convention, qui était au balcon , se leva insolemment, et osa reprocher à toute l'assemblée d'applaudir à des maxi- 7nes contrc-rcvohttionnaircs ; 'û se répandit en invectives grossières , suivant le style du jour , et contre les spectateurs , et contre l'auteur , qui était pourtant un de ses collègues. L'indignation publique, apparemment plus forte que la crainte, éclata en murmures, en huées, qui couvrirent la voix de l'orateur révohitionnaire. Alors il jeta sur le théâtre sa médaille de représentant du peuple, comme si elle lui eût donné le droit d'outrager ce même peuple qu'il devait respecter. Il sortit du balcon avec des accents de fureur et de menaces ; et comme la salle était , suivant l'usage , entourée de baïonnettes , l'épouvante se répandit de tous côtés, et le plus grand nombre prit la fuite.

Rien n'était plus commun alors que de voir le premier venu, pourvu qu'il eiJt un costume jacoJin, se lever au milieu d'un spectacle , injuiier et menacer l'assemblée quand elle n'était pas de son avis. Observez que , depuis qu'il y avait des spectacles , il n'y avait pas d'exemple qu'aucune puissance quelconque eût jamais prétendu faire la loi à l'opinion publique , en interdire l'expression , et lui en commander une autre. Les tyrans de tous les temps avaient craint de lutter en face contre la voix des hommes assemblés. Callgula seul se permit une fois des imprécations contre le peuple romain , qui n'était pas de son avis sur un combat de gladiateurs, et Caligida était fou. Il faut donc remonter jusqu'à un monstre en démence pour trouver quelque chose d'approchant de ce qu'a osé faire un mandataire du })euplc devant ce même peuple qu'on appelait Hbi-e. Encore le monstre de Rome n'alla pas jusqu'à faire un crime d'un principe de justice et d'himianité, comme le monstre de Paris . qui voulait que l'on dit : Du sang et non des lois. On ne sera pas surpris que ce député , mauvais avocat de Rouen , ait été un des proconsuls qui ont dévasté la France, en courant dans une voiture à six chevaux, et avec une garde nombreuse, au milieu des ruines et des massacres : c'était ['ordre du jour. Mais proscrire toute une assemblée pour avoir pensé ((u'il fallait des lois et non du sang, est un phénomène d'impudence et d'atrocité dont l'auteur doit être coinm. Il se nonnne Aliu tte -, il a clé depuis décrété d'arrcslation, et non arrêté. L't fruilur, dis iratis.

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dernier terme de cet inimaçinablebouleversement de tout ordre humain. Dans ces orages politiques que l'iiistoire nomme révolutions , on voit que la fureur des partis et la rage des vengeances ont toujours épargné et même respecté le sexe et l'enfance : l'un et l'autre ont péri quelquefois dans les massacres tumultuaires de la guerre et du fanatisme j mais jamais, dans aucune révolution connue , les femmes et les enfants ne furent enveloppés dans une proscription politique et permanente, ni livrés dans toute l'étendue d'un état au glaive et aux fers. L'innocence du premier âge exclut toute idée de délit; son charme commande la pitié. Les femmes , comme mères , comme épouses , comme filles, sont supposées naturellement, et même légalement, dans une dépendance morale qui est un des fondements de la société : elles peuvent être mises en jugement pour des délits individuels, sans doute , jamais pour des affections générales. Ce code est celui de la nature ; et s'il a été quelquefois violé , ce fut un de ces crimes commis par la vengeance personnelle, qui ne connaît point de lois , et jamais par des vengeances appelées nationales. Ah ! c'est ici de toutes nos plaies la plus honteuse à la fois et la plus douloureuse ! Vous tous qui avez un cœur , vous qui avez pleuré sur tant de crimes , pleurez sur celui qui les renferme tous , sur l'entière dégradation de la nature humaine en France, et au dix -huitième siècle! pleurez Mais je m'arrête : une impression subite et involontaire vient éloigner les spectres hideux qui affligent mon imagination ; et , par un charme inespéré , j'aperçois une idée consolante qui éclaircit et dissipe le deuil des pensées noires oîi j'étais plongé. Hâtons-nous d'être justes avant la postérité. Où donc s'était réfugiée parmi nous cette nature humaine, partout méconnue et foulée aux pieds? Qui donc a soutenu l'honneur de notre espèce ! Osons le dire sans envie et avec reconnaissance , les femmes • car sans doute vous n'appellerez pas de ce nom ces êtres informes et dénaturés qui n'ont aucun nom, aucun sexe, et dont nos tyrans composaient leur avant-garde, pour répéter le cri de sang , ou donner l'exemple d'en répandre. Ce sont des méprises que la nature offre dans le moral comme dans le physique , et du nombre de ces exceptions qui , loin de détruire la généralité de ses lois, en prouvent la réalité. Mais d'oii sont venus , parmi tant de maux et de désastres qui ont couvert la France d'un crêpe sanglant, d'où sont venus les adoucissements de la souffrance , les soins empressés et infatigables , la pitié également compatissante et intrépide, les effort*! persévérants , les miracles de la tendresse filiale, maternelle, conjugale, le dévouement gé-

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néreux qui sollicite des fers pour alléger ceux de l'innocence, l'abandon de la vie pour sauver celle d'autrui, le courage qui surmonte les dégoûts si rebutants pour la délicatesse des sens, et les outrages plus rebutants encore pour celle de l'ame , le courage qui triomphe même des bienséances du sexe , sacrifiées pour la première fois à des devoirs encore plus pressants ? Enfin , quoique la force de mourir fût devenue la plus facile et la plus commune, où s'est montrée surtout celte sérénité douce et touchante que les monstres ne pouvaient qu'insulter, et qui frappait les bourreaux mêmes, forcés de cacher leur admiration et leur attendrissement? Tous ces caractères si intéressants et si nobles, signalés dans des circonstances si éloignées des idées ordinaires et des habitudes de la vie, où se sont-ils rencontrés tous à la fois? Je vous le laisse à raconter , vous que tant de vertus ont sauvés quelquefois, et ont toujours consolés. Que chacun se livre au plaisir de rappeler ce qu'il a éprouvé , ce qu'il a senti , ce qu'on a fait pour lui , et ce qu'il a vu faire ; et tous ces traits réunis formeront un tableau , seul capable de tempérer l'impression funeste et désolante de celui qu'il m'a fallu tracer auparavant.

Ainsi les révolutions rassemblent les extrêmes ; et si j'ai fait voir que la nôtre est allée, sous ce rapport , plus loin que toutes celles qui l'ont précédée ; si je me suis fait l'effort de me traîner malgré moi sur tant d'horreurs et d'infamies, quel a été mon dessein ? Vous l'apercevez aisément, vous tous, cœurs droits, esprits éclairés, vrais et inébranlables amis de la chose publique ; vous concevez combien il importait d'élever un mur de séparation entre les oppresseurs et les opprimés , entre un peuple entier et ses tyrans ; de pouvoir dire à nos ennemis : Non , tous ces crimes ne sont point les nôtres ; non, trois cent mille brigands qui ont régné par une suite de circonstances alors incalculal)les , et aujourd'hui bien connues, ne sont pas la nation française : car ces brigands seront tous , les uns après les autres , réduits au néant ou à l'impuissance ; et la nation restera.

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