CHAPITRE PREMIER. — De VEpopèe, et de
la Hmriade.
SECTION PREMIERE, — CoDQmenceraents de Voltaire.
Idées générales de la Henriade.
Louis XIV n'étaitplus, et la plupart des hommes fameux qui semblaient nés pour sa grandeur et pour son règne l'avaient précédé dans la tombe. Le commencement d'un nouveau siècle avait été une époque affligeante et instructive de revers,
de calaraitcs , d'humiliations , qui , en punissant les fautes du souverain, firent voir en même temps ce qu'il y avait d'élévation et de force dans son arae , et montrèrent au moins supérieur à l'adversité celui qui n'avait pu l'être à la fortune. Mais les dernières années de sa vieillesse furent encore attristées et obscurcies par des discordes intérieures et des querelles scolastiques que les passions alimentaient; et ces mêmes passions qui s'agitaient autour de lui , égarant encore ses intentions et son zèle , comme au temps de la révocation de l'édit de Nantes , il eut le malheur de nourrir, par des rigueurs indiscrètes , un feu qu'il ne tenait qu'à lui d'éteindre , s'il eût donné moins d'importance aux intérêts particuliers de ceux qui ne cherchaient que le leur propre , sous le prétexte de la cause de Dieu.
La régence ouvrit un nouveau spectacle , et entraîna les esprits dans un autre excès. Fatigués de contro^'erses , les Français se précipitèrent dans la licence , dont une cour scandaleuse donnait le signal et l'exemple. Le jeu séduisant du système alluma une cupidité effrénée , et la mode et l'intérêt firent naître autant de calculateurs avides qu'on avait vu de disputeurs opiniâtres. Paris, d'un séminaire de controversistes , devint une place d'agioteurs. Des fortunes rapides et monstrueuses se dissipèrent dans les fantaisies et les profusions d'un luxe nouveau ; et la légèreté d'humeur et de caractère que montrait ce régent qui bouleversait gaiement le royaume, la dépravation audacieuse de son ministre et de tout ce qui l'approchait , accoutumèrent les esprits à une sorte d'indifférence immorale qui s'étendait sur tous les objets , en même temps que la soif de l'or altérait tous les principes.
Au milieu de cette espèce de vertige et d'ivresse , il restait peu de traces de cette ancienne dignité , de cet enthousiasme d'honneur qui avait exalté la nation dans les beaux jours du règne précédent. Le dernier de ses héros , Villars , en gardait seul le caractère. Sa vieillesse , sa renommée, le souvenir de Denain , où il avait vengé et sauvé la France; l'amour des peuples et de l'armée , et la jalousie des courtisans ; cette franchise militaire qu'il avait rapportée des camps jusqu'à la cour ; le refus constant d'entrer dans les nouvelles spéculations de finances ; les places éminentes qu'on venait d'accorder à son nom et à ses services , mais de manière à ne lui laisser que la considération sans le pouvoir ; le crédit même qu'il n'avait pas, et qui ne sied point à un homme d'homicur sous un mauvais gouvernement ; tout, jusqu'à l'habillement de ce vieux guerrier , où les modes nouvelles n'avaient rien changé , appelait sur lui les regards,
et lui attirait la vénération; et Villars semblait représenter à lui seul le siècle qu'on avait vu passer.
Dans les arts de l'esprit, quelques pertes nombreuses (pi'on eût faites , l'âge présent avait hérité de quelques hommes que l'autre lui avait transmis, et que la mort avait épargnés. Massillon soutenait encore l'éloquence , et Rousseau la poésie ; mais au théâtre , personne depuis long-temps ne parlait la langue de Racine. Crébillon avait ramené dans Atrée les déclamations de Sénèque , et défiguré dans Electre la belle simplicité de Sophocle, quoique en même temps il eût tenu d'une main ferme et vigoureuse le poignard de Melpomène dans son Rhadamiste, et ramené sur la scène la terreur tragique. Fontenelle , qui , par ses dangereux exemples, comme La Motte, par ses paradoxes éblouissants, avait commencé à corrompre le bon goût, rachetait cependant cette faute , en répandant sur les sciences une lumière agréable et nouvelle. Ghaulieu conservait au moins dans la négligence de ses poésies le naturel aimable et l'urbanité délicate qui régnaient dans le bon temps , et que les connaisseurs goûtent encore aujourd'hui. Les Sully, lesLaFeuillade,les Bouillon, le Grand -Prieur de Vendôme, La Fare, l'abbé Cour tin , tout ce qui composait la société du Temple, maintenait au milieu des plaisirs et de la gaieté, les principes de la saine littérature , déjà menacés ailleurs par des succès contagieux.
Dans cette société d'éUte se trouve porté, presqu'au sortir de l'enfance , un jeune élève de Forée, qu'une réputation aussi prématurée que son esprit était précoce , faisait déjà rechercher de la bonne compagnie. Déjà le jeune Arouet, si fameux depuis sous le nom de Voltaire , annonçait à la France cet homme plus extraordinaire peutêtre par la réunion d'une foule de talents qu'aucun de nos plus grands écrivains par la perfection d'un seul. Tout le monde était frappé de la vivacité d'esprit qui brillait dans ses premiers essais ; majs on n'était pas moins alarmé de la hardiesse satirique et irréligieuse qui marquait toutes ces productions , et qui fut le premier présage d'une destinée qu'il a malheureusement trop bien remplie. La société où il vivait , imbue de l'esprit de la régence , excusait dans l'auteur la légèreté de la jeunesse ; et les gens sages ti-ouvaient cette témérité d'un dangereux exemple. C'est ce qui lui attira des disgrâces qui devancèrent ses succès ; et il n'était connu que par des vers de société , quand il fut emprisonné, à dix-neuf ans, pour des vers qu'il n'avait pas faits ". Treize niois d'une détention qui fut ensuite reconnue injuste par le mjinis-
' C'était les J'ai vu , très mauvaise pièce d'un noiunlé L«
XVIIP SIECLE. - POESIE.
tère lui-même , et dont une gratification de cent louis était un faible dédommagement, devaient cire une leçon pour le gouvernement et pour l'auteur : pour l'un, de l'abus de ces ordres arbitraires qui enlèvent à l'innocence ses moyens de justification ; pour l'autre, du danger et de l'imprudence d'affecter, pour ce qui mérite le respect, un mépris qui peut vous faire croire capable même de ce que vous n'aurez pas fait. Ni l'un ni l'autre n'en profita. Voltaire , quelques années après , fut enfermé de nouveau à la Bastille pour la faute d'autrui, mais d'une autre espèce'. Pendant sa première captivité , il avait fait sur cette captivité même une pièce intitulée /a Bastille, où il y avait autant de gaieté que d'impiété ; ce qui fait voir assez que ces deux caractères de son esprit ne pouvaient le quitter nulle part. C'est aussi sous les verrous de la Bastille qu'il fit dans le même temps le second cbant de sa Henriade, dont il avait déjà le plan dans sa tète , et le seul chant oii il n'ait jamais rien changé ; ce qui prouve la facilité du jet qu'on aperçoit en effet dans ce morceau , mais ce qui explique aussi pourquoi , malgré l'effet sensible du tableau , les connaisseurs y désireraient un peu plus de force.
Ce fut en \ 1\ 8 que parut son coup d'essai dramatique , OEdipe; et à cette même époque il récitait partout son poème de la Ligue (1 ) , déjà fort avancé , et dès lors fort supérieur à tout ce que l'on connaissait dans ce genre, en sorte qu'à l'âge de vingt-quatre ans il se trouva , suivant l'expres-
Brun: on les crut de ^'oltaire, parce qu'ils étaient satiriques, et finissaient par ce vers :
J'ai vu ces maux , et je n'ai pas vingt ans.
La platitude du style am-ait dû suffire pour prévenir la méprise ; mais couime toute satire contre l'autorité paraît assez bonne k la malignité , l'autorité elle-même ne s'y rend pas d'ordinaire plus difficile. L'auteur de ce Cours fut accusé , il y a vingt-cinq ans, d'une très misérable pièce contre un édit de finances qu'il n'avait pas même vu , non plus que la pièce. Il remontrait au ministre qtii lui en parlait , qu'un homme de lettres qui ne passait pas pour un mauvais écrivain ne pouvait rien faire de si plat. Oh! l'on déguise son style, dit le ministre. En e/'/'ef, répondit l'homme fie lettres, il y a tant à gagner à écrire comme un sot , pour avoir leplaisir de se faire enfermer !
Quand A'oltaire , sorti de la Bastille , fut présenté au régent , ce prince l'assura de sa protection. Voltaire, en le remerciant de ses bontés , lui dit : Je supplie ati moins votre altesse de ne plus se charger de mon logement ni de ma nourriture.
' Il menaçait tout haut de son ressentiment un grand seigneur, qui, se croyant insulté parce que Voltaire ne s'était pas laissé insulter, lui avait fait donner des coups de baguette par quatre soldats, daus la courde l'hôtel de Sully. Le grand seignçur et les soldats auraient dû être juridiquement punis. Toute vengeance particulière est une usurpation du pouvoir légal , et ne doit être permise à qui que ce soit, dans cpielque gouvernement que ce soit.
' C'est sous ce premier titre que parut la Henriade
sion j udicieuse des Mémoires de Villars . le premier des poètes de son temps , car alors qui que ce soit n'était capable d'écrire de même ou la tragédie ou l'épopée.
L'enthousiasme est naturellement exclusif, et celui que Louis XIV inspira aux Français pendant quarante années les avait tellement accoutumés à n'admirer que lui, qu'ils avaient presque oublié Henri IV. Ils s'en souvinrent quand ils furent malheureux : c'est le moment où l'on se souvient des bons princes. Un respectable vieillard, 31. de Caumartin , qui , dans sa jeunesse , sur la fin du règne de Louis XIII , avait entendu les vieillards d'alors célébrer la mémoire du hon roi, conservait le souvenir d'une foule d'anecdotes intéressantes, dont le récit l'avait frappé autrefois, et qu'il aimail à raconter. Voltaire, qui se trouvait chez lui au château Saint- Ange , peu de temps avant la mort de Louis-le-Grand, l'écoutait avec cette curiosité avide qui cherche à s'instruire, et cette sensibilité vive qui ne demande qu'à se passionner. Ces entretiens firent sur lui la plus forte impression , et lui suggérèrent la première idée de son poème. Ainsi le château Saint- Ange fut le berceau de la Henriade.
La poésie s'était emparée de Voltaire au sortir de l'enfance j déjà même un seul genre ne suffisait pas pour l'occuper , et il travaillait à son Œdipe lorsqu'il s'enflamma pour Henri IV , et voulut en faire le héros d'un poème épique avant que de savoir ce que c'était qu'un poème épique : c'est luimême qui nous l'a dit en propres termes. C'en est assez pour nous faire comprendre pourquoi le sien est si faible de plan et de conception. Il l'a remanié depuis , assez pour y ajouter beaucoup d'embellissements ^ mais il n'était guère possible de revenir sur l'invention de la fable, ni de réparer la première faute qu'il avait faite en commençant par les vers ce qu'il faut toujours commencer par la méditation. Les vers sont le premier besoin et le premier écueil d'un jeune poète, toujours trop pressé de produire pour sentir la nécessité de réflécliir. De là ces premières ébauclies des maîtres , qui sont proprement des études de peintre, comme la Médée de Corneille, la ThéhaïdeetV Alexandre de Racine, Voltaire fut plus heureux dans OEdipe, parce qu'il fut soutenu par le grand Sophocle: aussi paya-t-il ensuite son tribut à l'inexpérience dans Artétnire , dans Mariamne, dans Enjphile. Ainsi , loin de lui reprocher si durement , comme ont fait tant de censeurs , l'imperfection avouée du plan de sa Henriade, il serait plus juste de lui savoir gré d y avoir répandu assez de beautés de style et de détail pour faire de ce qui n'est au fond qu'ime esquisse, par la médiocre conception
du sujet"', un ouATage à peu près classique par l'élégance de la versification, et jusqu'ici le seul litre de l'épopée française.
C'est de tout ce qu'a fait l'auteur, ce qui a été le plus critiqué , et ce qui pouvait l'être le plus aisément : les défauts réels en sont très sensibles. Il ne faut donc pas s'étonner que la malveillance ait été cette fois assez clairvoyante; mais il ne faut pas croire non plus qu'en apercevant les défauts, elle ne les ait pas exagérés , qu'elle n'en ait pas supposé même, et beaucoup plus qu'il n'y en avait, et qu'elle n'ait pas souvent fermé les yeux sur les beautés. L'aniraosité des ennemis de l'auteur a toujours été trop violente , trop personnelle , pour n'être pas aveugle; elle a nié follement le mérite qui a fait et fera vivre ce poème , malgré tout ce qui lui manque; et c'est ce que nous avons à prouver dans l'examen de la Henriade et des critiques qu'on en a faites.
On a dit que l'ordonnance en était défectueuse, et il est vrai qu'elle pècbe d'abord contre l'unité d'objet , recommandée dans l'épopée, et qu'elle ne remplit pas, dans le premier chant , la proposition établie par le poète :
Je chante ce héros qui régna sur la France ,
Et par droit de conquête , et par droit de naissance.
Le sujet est donc Henri IV qui va conquérir le royaume qui loi appartient , et que lui disputent ses sujets révoltés. Cependant il n'en est pas question dans les quatre premiers chants : c'est Henri de Valois qui règne , et Bourbon ne combat que pour le faire rentrer dans sa capitale. Il ne joue qu'un rôle secondaire dans un poème dont il est le héros: il est aux ordres d'un maître, et d'un maître bien peu digne de son rang. C'est une faute grave ; c'est traiter l'épopée en historien. L'action devait commencer après la mort de Valois : tout ce qui la précède et cette mort même ne devaient être qu'en récit, et faire partie de celui que fait Henri IV à Elisabeth. Valois est de plus un personnage trop avili pour paraître ailleurs que dans une avant-scène, et pour occuper la première place dans l'action et dans l'intérêt pendant une moitié du poème.
L'auteur a cependant pallié ce défaut jusqu'à un certain point , et les critiques à cet égard lui ont reproché ce qu'ils auraient dû louer. Tous se sont élevés contre ce voyage de Henri IV à Londres, contre son ambassade auprès d'Elisabeth; ils ont dit que tout autre pouvait en être chargé de même que lui; que c'était lui faire jouer le rôle d'un agent secret; qu'il ne devait point exposer l'armée et Valois en les quittant , etc. Toutes ces remarques portent à faux. Les assiégés peuvent ignorer un voyage de peu de jours; et Henri peut aller à Lon-
dres , comme Enée va chez Évandre. Cette négociation est trop importante pour le compromettre, et l'entrevue de deux personnages tels que Henri IV et Elisabeth comlendrait à la dignité de l'épopée, même quand Bourbon serait déjà roi. La négociation a un grand objet; et nul n'y peut réussir mieux que lui. Enfin c'est à lui qu'il appartenait de raconter les malheurs de la France, comme Enée raconte ceux de Troie, et de dire comme lui: Et quorum pars mafjna fui. Et il ne peut les raconter à personne plus dignement qu'à la reine d'Angleterre. Mais ce qu'il y a de plus décisif en faveur du poète, c'est qu'il rend, autant qu'il est possible, ce qu'il avait ôté à son héros, la première place dans notre attention et dans l'ouvrage , en fixant nos yeux sur les événements que raconte Henri, et qui ne sont autre chose que ses dangers et ses victoires.
On a dit que le dénouement n'était pas bien ménagé ; que saint Louis qui se présente au Très- Haut pour lui demander que la grâce éclaire Bourbon , pourrait aussi bien faire cette prière dans tout autre moment. Cette critique n'est nullement fondée. C'est quand le roi vient de nourrir luimême ses sujets qu'il combat, et sa capitale qu'il assiège; c'est alors que saint Louis supplie l'Eternel de lever le seul obstacle qui éloigne du trône un prince fait pour en être l'honneur; et il est très juste que le héros reçoive la récompense de ses vertus dans l'instant où il vient de les signaler par un trait si touchant, et qui lui doit gagner tous les cœurs. Mais on a eu raison d'avancer que la révolution qui s'opère dans Paris après l'abjuration du roi n'est pas assez expliquée , et qu'il ne suffisait pas de dire d'un des principaux personnages du poème, du chef de la Ligue :
A reconnaître un roi Mayenne fut réduit.
En général , il est vrai que les faits importants ne sont pas assez développés , que souvent ils ne sont qu'indiqués avec une précision qui \ise à la rapidité , et qui n'est que de la sécheresse. Tout doit courir à l'événement dans l'épopée ; mais tout doit y tenir assez de place pour attacher l'imagination. Ce genre de poésie vit de détails : le poète y doit toujours être peintre , et non pas seulement narrateur. Nous ne devons pas seulement y apprendre les faits; nous devons les voir. Il faut, de plus, qu'ils soient liés les uns aux autres par une dépendance sensible , et comme par une chaîne (jui embrasse tout l'ouvrage. Cet enchaînement n'est pas observe dans la Henriade : l'amour du héros pour Gabrielle, par exemple , commence et finit dans le neuvième chant; c'est une violation de principe. Cet amoar n'a aucun rapport, aucune liaison avec tout le reste; on pourrait le retrancher
XVIII^ SIÈCLE. - POESIE
sans loucher à la fable du poème : aussi n'y a-t-il été ajouté qu'après coup. Ce n'est pas ainsi que Virgile s'est servi de Didon , qui tient à l'objet principal de l'Enéide , qui fonde long-temps d'avance l'irréconciliable haine de Carthage et de Kome, suivant les desseins de Junon et les décrets de Jupiter j qui forme pendant les quatre premiers chants le plus puissant obstacle aux destins d'Enée, et qu'il retrouve même dans les enfers au sixième chant. Le Tasse , avec plus d'art encore , quoique avec une exécution moins parfaite , a lié son Armide à toute l'action de sa Jérusalem délivrée , et c'est un des plus l)eaux ornements de ce poème, dont l'ordonnance est irréprochable. Toutes ces conceptions sont grandes : celle de la Henriade est petite.
La partie dramatique , celle qui consiste à mettre les personnages en action et en scène , n'a pas essuyé moins de reproches, et ils ne sont pas moins mérités. Valois ne paraît que pour être assassiné. Mayenne , le rival de Bourbon , Mayenne annoncé comme un grand homme , est nul : on ne le voit point agir , on ne l'entend point parler , pas même dans les états assemblés pour le faire roi. D'Aumale son frère, qui devait rappeler le Turnus de l'Enéide, ne paraît point assez souvent dans les combats, ne fait aucun de ces exploits qui doivent caractériser un guerrier du premier rang. Il est trop perdu dans la foule , hors dans le combat singulier où il perd la vie, et Turenne, son vainqueur, ne se montre non plus que dans ce seul combat. C'est un art des anciens , et que , parmi les modernes , le Tasse seul a su imiter , de placer dans le large cadre de l'épopée une foule de figures héroïques, qui toutes se font reconnaître à une physionomie distincte ; de les faire mouvoir à nos yeux dans des scènes animées et dans des périls imminents; d'inspirer pour ces divers persomiages, ou de l'admiration ou de l'intérêt , mais de façon que leur éclat serve à faire ressortir davantage la tête principale, celle du héros de l'épopée, et à le faire paraître d'autant plus grand, qu'il s'élève audessus de tout ce qui est grand autour de lui. Ainsi dans Homère, Agamemnon , les deux Ajax, Diomède, Ulysse, Idoménée, Patrocle, Sarpédon, Hector, Enée, sont des hommes supérieurs, et Achille l'emporte sur tous. Ainsi, dans les six derniers livres de Virgile , calqués sur l'Iliade , Turnus , Mézence , Pallas , Camille , se signalent par des exploits éclatants , et tous le cèdent à Enée. Ainsi, dans le Tasse, Godefroy, Tancrède, Argant, Clorinde , Soliman , sont distingués par différents caractères de valeur et de gloire, et Renaud les efface tous. On voit tous les acteurs de ces trois poèmes exécuter de grandes choses; on les con-
naît, on vit avec eux; et l'épopée est lu ce qu'elle doit être, le champ de l'imagination.
Cette richesse d'invention qui produit l'intérêt manque certainement à lu Heuriade : les personnages agissent peu , et parlent encore moins. On a été surpris , avec raison , que l'auteur , né avec un génie si dramatique , en ait mis si peu dans son poème ; qu'il n'ait pas , à l'exemple des anciens , fait dialoguer ses acteurs , et amené de ces scènes vives et passionnées qui font connaître les personnages par eux-mêmes , et ne laissent au poète que l'unique soin de faire les portraits ; qu'il ait porté si loin cet oubli du dialogue , que , même dans les amours de Henri et de Gabrielle , on n'entende ni l'un ni l'autre proférer une parole. Mais alors Voltaire était un peu contempteur des anciens, et il ne s'en est corrigé qu'en mûrissant son jugement; il ne voyait dans Homère que ce qu'il y a de trop en combats et en discours ; et , frappé seulement de la profusion d'une richesse réelle et nécessaire, il tomba dans un excès tout autrement dangereux, la disette et la stérilité. En abrégeant trop ses combats , il s'est privé des détails épisodiques qui en varient la description dans le Tasse , comme dans les anciens. Aussi les dix chants de la Uenriade ne sont-ils guère plus longs que les quatre premiers de l'Iliade ou de l'Enéide ; et ce n'est pas là remplir la carrière de l'épopée. Resserré dans dos bornes si étroites , il n'a qu'ébauché ce qu'il devait finir.
On se plaint encore que son héros ne soit pas présenté sous tous les aspects qui nous le font aimer dans l'histoire , que sa vie , qu'il exposa si souvent, ne soit qu'une fois en danger; qu'on ne le voie point dans la cabane du laboureur amener de ces scènes d'une simplicité naïve et champêtre qui coupent la continuité du ton héroïque, et font, dans le Tasse, le charme de l'excellent épisode d'Herminie.
Enfin, la machine du merveilleux, qui doit mouvoir tous les ressorts de l'épopée , est très faiblement construite dans la Heuriade. Sans doute un sujet moderne n'admettait pas les fables de l'antiquité; mais notre religion est très susceptible d'une espèce de merveilleux que Voltaire lui-même a jugé praticable, puisqu'il a essayé de le mettre en œuvre, et il n'a su qu'une fois en tirer parti. Le fanatisme sortant des enfers sous la figure de Guise massacré à Blois , et venant dans la cellule du moine Clément lui demander vengeance, et lui remettre un glaive pour frapper Henri HI , n'est-il pas une belle fiction ? C'est la meilleure de l'ouvrage : et pourquoi n'y en auraitil pas d'autres de cette espèce ? Il se sert de la Discorde , et même trop : c'est un personnage froide-
ment allégorique, qui revient à tout moment. Mais quand on personnilie ces êtres moraux, il faut les lier aux passions humaines , et les tirer de la classe de l'allégorie purement philosophique. Il est de la poésie épique de substituer des images sensibles aux idées spéculatives ; et , sous ce rapport, le ciel, la terre et les enfers sont du domaine de cette poésie , même dans notre religion. L'intervention des substances célestes, celle des héros et des saints qui ne sont plus , les bons et les mauvais anges, ces puissances intellectuelles, ennemies ou protectrices des habitants du monde physique , et de cette puissance première dont elles ne sont que les instruments, l'Etre éternel qui voit et conduit tout , voilà ce qui doit composer la machine épique. Mais il faut que tout soit pour ainsi dire revêtu des formes palpables : c'est le privilège de la poésie de nous rappeler à ces premiers âges , où la Divinité communiquait sans cesse avec les mortels, et se rendait visible à leurs yeux. C'est ainsi que l'épopée agit sur nous par ce pouvoir si grand sur tous les hommes, celui du merveilleux qui règne sur leur imagination.
Quelques personnes ont pensé que ces fictions ne pouvaient pas s'accorder avec la gravité d'un sujet historique et récent. Je crois cette opinion outrée; j'accorderai seulement que la distance des temps et des lieux, la différence de religion, permettraient au poète plus ou moins en ce genre. La conquête du Nouveau-Monde, inconnu pendant une longue suite de siècles, ouATirait, par exemple, un champ plus étendu et plus libre aux fictions de toute espèce : l'ignorance absolue de ce qui était étendrait la sphère du possible. J'avouerai aussi que la magie et les enchantements , qui nous plaisent dans le Tasse quand il n'en abuse pas, ne nous plairaient pas plus dans la Henrlacïe que Jupiter, ÎMercure et Alecton; et j'ajouterai , en passant , que Voltaire a péché contre l'analogie du merveilleux, en introduisant en action l'Amour de la Fable, avec ses ailes et son carquois , près de saint Louis et de la grâce divine. Mais je persiste à croire que le merveilleux dont j'ai parlé , et que Voltaire n'a fait qu'ébaucher, pouvait figurer heureusement dans la Henriade, et n'aurait ni blessé la raison , ni dérogé au sujet. Tout dépend du choix et de la manière. Les Harpies souillant les tables d'Enée , les vaisseaux troyens changés en nymphes , et les compagnons d'Ulysse en pourceaux , ne choquent pas moins le goût dans les anciens que les guerriers chrétiens transformés en perroquets par la baguette d'Armide, dans un poème moderne. Pourquoi? C'est que ces inventions , gratuitement merveilleuses , «ans objet et sans moralité, sont aussi lans inté-
rêt. Mais la ra'son même approuve le merveilleux où elle se reconnaît. Dire qu'il n'en faut pohit du tout , est d'une philosophie très facile, et qui n'est point la règle de la poésie; mais trouver celui qu'il faut, est d'un talent difficile et rare.
Si la Henriade manque de tant de parties essentielles, quel est donc le mérite qui en balance les défauts ? Celui qui donne la vie aux ouvrages en vers, la poésie de style. C'est pourtant celui que les ennemis de l'auteur ne lui ont pas plus accordé qu'aucun autre. Ils ont même été en ce genre au dernier excès de l'injustice; et, soit aveuglement , soit mauvaise foi , soit l'un et l'autre ensemble, comme il arrive quand la passion s'érige en juge , ils ont porté l'infidélité jusqu'à l'impudence, les invectives jusqu'à la fureur, le dénigrement jusqu'à l'extravagance. Je parle ici des plus emportés et des plus n:aladroits , et ce n'étaient pourtant pas des hommes sans connaissances et sans esprit. Batteux , Desfontaines , La Beaumelle , quoique fort médiocres, et comme écrivains et comme critiques , n'étaient pourtant pas de ces auteurs que leur nom seul nous dispense de réfuter. J'ai regret d'être obligé d'y joindre ici un homme qui a l)eaucoup plus de goût et de Httérature que tous les trois , et qui a piouvé, dans ces dernières années ', qu'il était capable de juger et d'écrire en liomme de lettres et de talent. Mais une animosité particuHère contre l'auteur de la Henriade égura longtemps son jugement et sa plume ; et comme il s'est depuis montré digne de dire la vérité, il me pardonnera sans doute de la défendre contre ses anciennes erreurs , dans un ouvrage où mon premier devoir, mon premier intérêt , doit être l'instruction générale. Je désire de le combattre sans le blesser ; mais mon objet en ce moment étant de tirer des critiques mêmes de l'a Henriade la preuve de ses différents mérites, je ne puis passer sous silence un critique aussi coimu et aujourd'hui aussi estimé que M. Clément, qui autrefois avait pris à tâche d'enchérir sur tous les détracteurs de Voltaire , et à qui sa jeunesse peut d'ailleurs servir d'excuse, puisqu'il a entièrement changé de ton et de style dans sa maturité.
SECTION II. — Des l)eautés poétiques de la Henriade , prouvées contre ses détracteurs.
La haine, qui, comme toutes les passions, rassemble les extrêmes et les contraires, qui est souvent si maligne et souvent si étourdie , tourna la tête à La Beaumelle , au point que , dans son commentaire sur la Henriade, il imagina de rassem hier toutes les critiques qu'on en avait faites , sans s'apercevoir qu'en se contredisant , elles se détrui-
' Tout cet article de la Henriade est de 1796.
XVHP SIÈCLE
salent l'une par l'autre, et s'avisa de refaire des morceaux considérables de ce poème, sans avoir la première idée des principes de la versification. Il iàvait beaucoup à se plaindre des excès très condamnables oîi Voltaire s'était porté contre lui : mais quand son ennemi l'aurait payé pour consentir à se vouer lui-même au ridicule , jamais La feeaunielle n'aurait pu mieux faire. Ses vers sont à mourir de rire, et prouvent, encore plus que son commentaire , qu'un homme d'esprit peut n'avoir pas la plus légère connaissance de la poésie. Celui-là ne pouvait pas s'excuser sur sa jeunesse; il avait plus de cinquante ans quand il donna dans ce travers étrange , et n'avait jamais fait de vers quand il voulut apprendre à Voltaire comment on en faisait de bons. Je me garderai bien d'en rien citer; ce serait abuser du temps et de votre attention, messieurs; et je n'ai même parlé de sa critique de la Henriade que parce qu'il y a réuni toutes celles qui avaient paru avant la sienne.
Il cite l'abbé Desfontaines, qui nous dit : (( Le principal défaut de la Henriade c'est d'être prosaïque et négligée dans le style. Il y a plus de prose que de vers , et plus de fautes que de pages. Ce poème est sans feu , sans goiit , sans génie. »
Il cite Fréron qui nous dit :
<( Ce poème est l'ouvrage d'un hiorame de beaucoup d'esprit, incapable d'aller au génie, qui quelquefois tâche de couvrir ce défaut à force de goût, et souvent ne le consulte pas assez. »
Il cite l'abbé Trublet , qui nous dit :
<c Je ne sais pas comment la Henriade, avec une poé- Y\e et iine versification si parfaite , a pu réussir à m'ennuyer. »
Et la même contradiction s'offre à tout moment dans les censures de détail.
La critique qui fit le plus de bruit dans son temps, est celle qui parut en i7W, sous le titre de Parallèle du Lutrin et de la Henriade. Ce titre était tout ce qu'il y avait de piquant dans cette brochure, et suffit alors pour la taire lire. Elle est aussi mal pensée que mal écrite, et l'oubli en avait bientôt fait justice : La Beaumelle ne réussit pas à l'en tirer. On y trouve que le grand est plus aisé à peindre que le plaisant à saisir; qu'un hon mot assaisonné dans un degré exquis est j)his rare qu'un sentiment noble , qu'une belle image. C'est comme si l'on disait qu'il est plus difficile d'être Lucien qu'Homère, et que leP^oyage de Chapelle est d'un talent plus rare que l'Enéide. On me dispensera de réfuter ces inepties. Il est triste qu'elles soient d'un professeur qui, dans d'autres écrits , n'a point paru étranger aux tons
' Elle était de l'aljbéBatteux.
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prhicipes. On est affligé de voir un littérateur instruit, qui s'est assis depuis à l'Académie Française , nous débiter gravement qu'il faut être héros pour peindre les héros; que c'est une espèce de génération et de paternité qui produit son semblable. Cependant Homère n'était pas un Achille, ni Bossuet un Condé. Il est rare de déraisonner en plus mauvais style. Ailleurs, la discorde va dire des sottises aux papes. L'auteur a cru que sottises était synonyme d'injures : cela est vrai dans la bouche du peuple et sous la phuiie des mauvais critiques , mais non pas chez ceux qui savent le français. On lit encore dans cette diatrybe que le peuple ouvre de grands yeux vis-à-vis du mérite vanté qui n'est que de l'ombre: qu'un Amour des environs de Paris axirait aussi bien fait cet office qu'un vieux Cupidon de Cythère; que la simplicité, la candeur, la bonne intention de Jacques Clément, le rendent un personnage intéressant; qu'on lui pardonnerait presque, en lisant ce poème, de l'avoir débarrassé d'un acteur qui le surchargeait; que le pi«H de la Henriade est ridicule; que Henri IV y est presque un sot , etc. Ces jugements , ces plaisanteries et ce style sont de la même force.
Au reste, l'auteur prouve assez bien que l'exécution du Lutrin , proportion gardée de la différence des sujets, est plus fidèlement rapprochée des règles de l'épopée que la Henriade; mais il fallait ajouter que les beautés de celle-ci sont d'un ordre bien supérieur, et que , si Voltaire n'a pas été aussi parfait dans un grand sujet que Boileau dans un petit, il n'a pas laissé de montrer dans son ouvrage un génie que n'avait sûrement pas l'auteur du Lutrin. On peut penser, sans être injuste envers Despréaux , qu'il n'aurait fait ni le second , ni le septième , ni le neuvième chant de la Henriade. On n'aperçoit chez lui rien qui ressemble à ce mélange heureux de pathétique, de philosophie, et d'imagination, que les juges impartiaux admireront toujours dans les beaux morceaux de la Henriade. La mort de Coligny, le songe où Henri IV est transporté dans les cieux et dans les enfers, l'allégorie du temple de l'Amour, le combat de Turenne et de d'Aumale , la bataille d'Ivry, l'attaque des faubourgs de Paris , le portrait du vieillard de Jersey, le tableau des amours de Henri et de Gabrielle, et beaucoup d'autres détails, sont d'une couleur épique, et d'un ton de poésie qui , ce me semble, était nouveau dans notre langue.
Qu'importe que La Beaumelle s'écrie : Qui , dans cinquante ans, lira ce recueil de r)ers? Cette exclamation n'est que risible; elle ne veut rien dire, si ce n'est que, ne pouvant nier à la Hen-
riade cinquante ans de succès , ou en demande cinquante autres pour avoir raison contre elle. Il y a trop peu de risque à parier pour son opinion à une telle distance. C'est ainsi que de nos jours un autre fou pariait contre Racine , et ne lui donnait plus que ceui cinquante ans à vivre. Il y a aussi trop peu de modestie à reculer si loin l'effet de ses critiques.
Après tout , chacun fait ce qu'il veut de l'avenir; mais il ne faut pas mentir sur le présent. I.a Beaumelle affirme que les amis et Us admirateurs de f^oltaire abandonnent eux-mêmes sa Henriade. La vérité est que les amis du talent et ses admirateurs éclairés ne dissimulent point les défauts de ce poème , et qu'ils y reconnaissent en même temps, non pas seulement de l'esprit, comme on l'a dit ridiculement, mais du génie, et une sorte de génie qu'aucun poète français n'avait eu avant Voltaire. Ils pensent que , quoique son style n'ait pas la richesse poétiipie de Virgile, quoique sa tête ait été beaucoup moins épique que tragique, la versification de la Henriade en fait un des beaux monuments de la poésie française.
Ce n'est pas qu'il n'y ait, même dans cette partie, à reprendre ou à désirer j qu'il ne s'y rencontre des vers faibles , des négligences , des répétitions, des réminiscences; que l'auteur n'abuse quelquefois de l'antithèse; qu'en quelques endroits il ne mette de l'esprit au lieu d'imagination. Mais ces défauts sont clair-semés,et lorsque les beautés prédominent, il faut dire avec Horace : Ubi plura niient , etc.
J'excuse les fautes quand les beautés remportent.
Pour exagérer les unes et anéantir les autres , on a tenté tous les moyens. Un des plus usés, et qui pourtant fait toujours des dupes, c'est de rapprocher un certain nombre devers qui, chacun à leur place , n'ont rien de répréhensible , et qui , réunis les uns près des autres, ressemblent à la faiblesse et au prosaïsme. Avec cet artifice , on ferait de Racine un mauvais vei'sificateur. C'en est un autre du même genre, d'accumuler des vers qui, alignés ainsi dans la critique, offrent des tournures uniformes, mais qui, à la distance où ils sont dans l'ouvrage, n'ont point cet inconvénient. On a été jusqu'à supputer combien de fois le même mot revient dans toute l'étendue du poème. Ces pitoyables ressources sont les puérilités de la haine. Fréron, à qui elles étaient si familières, n'avait pas même l'honneur de l'invention. On avait calculé , du temps de Boileau , combien de fois le mot affreux se trouvait répété dans ses écrits. Je ne me souviens pas du total , mais j'ai vu le bordereau. Si l'on eût prouvé que le mot était
mal employé, ou répété à peu de distance, on aurait au moins dit quelque chose; mais quand Fréron s'est donné la peine de noter le mot tranquille dans la Henriade, vingt fois sur quatre mille vers, il y a de quoi s'amuser de cette censure arithmétique. Et quel en est le résultat ? c'est que ce mot , examiné à sa place, est presque partout d'un très bel effet. Il ne s'agit pas ici .
De CCS mots parasites Qui , malgré nous , dans le style glissés , Rentrent toujours, quoique toujours chassés, comme l'a très heureusement dit Rousseau, et comme nous le verrons à l'article du très mauvais versificateur Crébillon ; c'est alors un défaut très réel. IMais quant à cette méthode si commune et si insidieuse, que l'on n'emploie guère que contre les bons écrivains qu'on n'oserait citer de suite, et qui consiste à donner pour preuve d'un style faible et prosaïque quelques vers pris fort loin les uns des autres, et rassemblés pour faire illusion aux yeux et au jugement du commun des lecteurs, il est bon d'observer ce que savent tous les bons juges : que, dans l'épître, dans le drame, dans l'épopée même , dans toute poésie qui dialogue, qui raconte, qui raisonne, il doit y avoir nécessairement des vers qui ne se distinguent de la prose soutenue que par la mesure , soit qu'ils servent de passage d'un objet à un autre , soit qu'ils expriment des choses qui ne demandent pas à être plus relevées. II ne suffit donc pas, dans la critique, de citer un vers isolé , et de répéter la phrase banale :
S'expriraerait-on autrement en prose?
Il faut prendre le vers où il est, et montrer qu'il a dû être fait autrement.
A peine nous sortions des portes de Trézène.
Un de nos critiques va se récrier : Dirait-on autrement en prose? Non, sans doute; mais si l'on eût voulu s'exprimer mieux , on aurait eu tort.
Il suivait tout peasif le chemin de Mycène. La prose dirait-elle autrement? Non, encore un coup ; mais il ne fallait pas dire mieux , sous peine de dire mal. Pourquoi? C'est que Théramène ne doit songer à peindre que ce qui l'a frappé , et ne doit parler à notre imagination, dans son récit, qu'autant que les objets auront ému la sienne. Aussi, quand il s'agira de nous représenter le monstre qu'il croit voir encore, il ira jusqu'à prêter au ciel, à la terre, aux rivages, aux flots, l'effroi qu'il a ressenti.
Voltaire commence im portrait fort poéti(|ue du calvinisme par un vers qui ne l'est point du tout :
J'ai vu naître autrefois le calvinisme en France. Calvinisme est du style de l'histoire; il pourrait tout au plus passer dans ime épître sérieuse : il
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est au-dessous de l'épopée, qui demandait là une périphrase.
On découvrait déjà les bords de l'Angleterre. Cela est aussi trop historique : il convenait à l'épopée de peindre l'effet que produit sur mer, dans l'éloignement , la première vue des ohjets les plus élevés qui annoncent la terre. Virgile n'y manque pas.
Soudain Potier se lève , et demande audience. Le premier hémistiche a de l'effet , le second tombe. Il ne s'agit pas, dans l'assemhlée des États, de demander audience; il convenait de peindre sur-le-champ, en coupant le vers, l'attente et le respect qu'inspire Potier, qui va parler.
Il y a dans la Henriade quelques autres vers qui sont réellement défectueux de la même manière, mais en petit nombre ; et la plupart de ceUx que les critiques ont mis bout à bout n'ont rien qui prête à la censure : souvent même ce qu'on attaque mérite des louanges.
Mornay, qui précédait le retour de son maître , Voyait déjà les tours du superbe Paris. D'un bruit mêlé d'horreur il est soudain surpris. Il court , il aperçoit dans un désordre extrême Les soldats de Valois et ceux de Bourbon même : « Juste ciel ! est-ce ainsi que vous nous attendiez ? « Henri vient vous défendi-e , il vient , et vous fuyez ! « Vous fuyez , compagnons ! »
En lisant ces vers, ce qui me frappe d'abord, c'est la vivacité de cette brusque apostrophe , sans aucune formule de transition quelconque :
Juste ciel! est-ainsi que vous nous attendiez ? Ce vers me paraît ce qu'il y a de meilleur à dire. Et ce peu de mots:
Il vient , et vous fuyez !
Et cette énergique répétition :
Vous fuyez , compagnons !
Tout me semble plein de vérité et de force. Jugez de ma surprise quand je trouve ce même vers ,
Juste ciel ! est-ce ainsi que vous nous attendiez ? dans un amas de vers prétendus prosaïques, et qui la plupart le sont comme celui-là. Comment oset-on appeler cela de la critique ?
Mais on a généralement blâmé , et avec raison , les vers sur les états de Blois :
Peut-être on vous a dit quels furent ces états.
On proposa des lois qu'on n'exécuta pas.
De mille députés l'éloquence stérile
y fit de nos abus un détail inutile ;
Car de tant de conseils l'effet le plus commun
Est de voir tous nos maux sans en soulager un.
Ces vérités communes , exprimées d'une manière plus commune encore, n'auraient pas assez de i'orce , même pour une histoire, et ne seraient pas assez piquantes pour une satire. Mais on n'en trouverait pas un second exemple dans toute la