XVIII« SIÈCLE
«Au travers de la tlainnie , emporta les lambeaux ; «L'autre sous les remparts enfouit les statues , «Les vases mutilés, les colonnes rompues. «Ces restes précieux, au pillage arrachés. «Sous la terre long-temps demeurèrent cachés. «Micliel-Ange uccom-ut : il perra ce lieu sombre ; «De la savante llomc il interrogea Tombrc; «An naml)cau de l'antique à demi consumé «11 alluma ce feu dont il fut animé.
«De la perte des arts son pinceau nous console , «Et sur leur tombeau même il fonda leur école.»
Voilà des vers bien faits : il n'y en a qu'un qui fasse quelque peine , celui du luxe qiù creuse faut d'abimes. On ne saurait trop se garder, siu'loul dans un morceau d'effet , de ces phrases vagues qui ne sont qu'un remplissage : c'est énerver le style précisément lorsqu'il doit èlre ferme.
L'invocation au soleil , qui commence le second chant, est remplie de verve et d'élévation. Elle appartient à l'auteur , et c'est elle que j'avais indiquée ci-dessus.
Globe resplendissant , océan de lumière ,
De vie et de chaleur source immense et première ,
Qui lances tes rayons , par les plaines des airs ,
De la hauteur des cieux aux profondeurs des mers ,
Et seul fais circuler cette matière pure ,
Cette sève de feu qui nourrit la nature ;
Soleil , par tes rayons l'univers fécondé
Devant toi s'embellit , de splendeur inondé ;
Le mouvement renaît , les distances , l'espace :
Tu te lèves , tout luit ; tu nous fuis , tout s'efface.
Le poète sans toi fait entendre ses vers;
Sans toi la voix d'Orphée a modulé des airs :
Le peintre ne peut rien qu'aux rayons de ta sphère.
Père de la chaleur, auteur de la lumière ,
Sans les jets éclatants de tes feux répandus ,
L'artiste , le tableau , l'art lui-même n'est plus.
Le morceau suivant sur la chimie, amené naturellement à propos de la composition des couleurs , fait le plus grand honneur au poète , qui n'en doit rien encore à l'auteur latin ni à personne.
11 fallut séparer, il fallut réunir.
Le peinti-e à son secours te vit alors venir, Science souveraine , ô Circé bienfaisante, Qui sur l'être animé . le métal et la plante , Règnes depuis Hermès , trois sceptres dans la main ! Tu soumets la nature , et fouilles dans son sein , Interroges l'insecte , observes le fossile , Divises par atome et repéti-is l'argile , Recueilles tant d'esprits, de principes, de sels. Des corps que tu dissous moteurs universels ; Distilles sur la flamme , en philtres salutaires , Le suc de la ciguë et le sang des vipères ; Par un subtil agent réunis les métaux , Dénatures leur être au creux de tes fourneaux; Du mélange et du choc des sucs antipathiques Faiséclore soudain des tonnerres magiques; Imites le volcan qui mugit vers Enna , Quand Tyi^hon, s'agitant sous le poids de l'Etna, Par la cime du mont qui le retient à peine , Lance au ciel des rochers noircis par son haleine.
La difiicullé ajoute au mérite , et les vers sont
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d'autant plus beaux , que l<-s choses étaient moins fiiiles pour les vers; et c'est ici que l'exemple qu'avait donné Voltaire , d'unir la physique et la poésie , a été suivi comme il devait l'être , sans gâter ni l'une ni l'autre. Rien n'est plus heureux <jue la manière dont le poète a exprimé les trois règnes de la nature , comme on dit dans le la» gage de la science :
Qui sur l'être animé , le métal et la planle , Règnes depuis Hermès , trois sceptres dans la main !
Et les explosions de l'Etna , comparées aux détonnations du sa'.pêtre, relèvent très convenablement ce qu'il y a de didactique dans ce morceau. Si l'auteur eût écrit ainsi plus souvent, il serait fort au-dessus du médiocre. Mais un très petit nombre de morceaux ne font pas le caractère général du style ; et dans ce poème même , qui est ce que l'auteur a le mieux écrit , il pèche encore très souvent contre le goi'it , la correction , et l'harmonie.
Nous le retrouvons sur les traces de l'abbé de Marsy , dans la description des couleurs dont la nature a varié ses ouvrages , et dans l'endroit oii il parle du clavecin oculaire imaginé par le père Castel; invention qui ne valait guère la peine qu'on en parlât , puisqu'elle est aussi futile que pénible.
Dans le troisième chant , il est question d'animer les figures , de parvenir au rapport fidèle des sentiments avec les traits et les gestes. L'ouvrage latin , dont la distribution est la même , sans être marquée par aucune division de parties, traite aussi de celte théorie , et trace des règles générales , comme dans ces vers :
Lœtitia ostendat frontem t.ranquilla serenam,
Jncipitem variamque Metus,Furor Iraque torvam;
Pallescat lacîtd Livor fcrrugine; vultus
Efferat Jmbitio; demittat lumina Mœroi:
« Donne à la Joie tranquille un front serein, à la Crainte un visage égaré et incertain , à la Fureur, à la Colère , un air farouche. Mets la pîileur et la rouille livide sur le teint de l'Envie. Que l'Ambition élève ses regards; que la Tristesse baisse les yeux. »
Cet endroit est le seul oîi l'imitateur ait enchéri sur l'original, et l'ait, ce me semble, surpassé.
Peins sous un air pensif l'ardente Ambition ;
Doime à l'Effroi l'œil trouble , et que son teint pâlisse;
Mets comme tui double fond dans l'œil de l'Artifice ;
Que le front de l'Espoir paraisse s'édaircir;
Fais pétiller l'ardeur dans les yeux du Désir;
Compose le visage et l'air de l'hypocrite ;
Que l'œil de l'Envieux s'enfonce en son orbite;
Élève le sourcil de l'indomptable Orgueil;
Abaisse le regard de la Tristesse en deuil ;
Peins la Colère en feu , la Surprise immobile.
Et la douce Innocence avec un front tranquille.
Je laisse de côté les préceptes sur la différence
qni doi. se trouver dans l'expression d'un même sentimtnt, suivant la différence des personnages; le tauleau de la chute des Géants ; 1 énuinération des plus illustres peintres qui composent les diverses écoles , parmi lesquels Berghem , le fameux paysagiste , a fourni au poète français un des meilleurs morceaux de son ouvrage , et remarquable surtout par une couleur gracieuse qui est bien rarement celle de i emierre. Tous ces objets sont communs en général aux deux auteurs , et nous mèneraient trop loin. J'ai isarlé ailleurs de l'excellente allégorie de l'Ignorai'ce. Mais j'avoue que je ne sais sur quoi Lemierre pouvait fonder son aversion pour les tableaux des martyrs exposés dars les églises , et la violente sortie dont ils sont l'occasion. Tout se réduit à cette proposition, qu'il ne faut pas représenter l'humanité souffrante ; et je ne pense pas que ce soit là un principe dans les arts d'imitation : il y faut seulement , comme en tout , du choix et de la mesure ; et l'on sait que nous avons des tableaux de ce gerue qui sont au premier rang. Assurément le supplice de la croix est le premier des martyres ; et quoi de plus beau que la cescente de croix de Rubens !
On est encore plus fâché que l'auteur ait terminé son ouvrage par un morceau très maladroitement ambitieux, et qui n'était qu'une déclamation ;
Moi-même, je le sens . ma voix s'est renforcée,
Des esprits plus subtils montent à ma pensée.
Mon sauf s" est enflammé, plus rapide etj>lusjpur.
Ou plutôt j'ai quitté ce vêtement obscur;
Ce corps mortel et vil a revêtu des ailes :
Je plane , je m'élève au\ voûtes éternelles.
Déjà la terre au loin n'est plus qu'un point sous moi.
Génie , oui , d'un coup d'oeil lu m'égales à toi.
Un foyer de lumière éclaire T'itendue.
Artiste , suis mon vol au-dessus de la nue.
Un feu pur dans l'éther jaillissant par éclats ,
Trace en lettres de fianmie : Invente , tu vivras.
On ne voit pas pourquoi la voLx de l'auteur se renforce quand il n'a plus rien à dire ; ce que c'est que des esprits subtils (|ui montent à la pensée; comment un sang eu jlammé dewienl plus pur; comment, après avoir f/îiilfé ce vêtement obscur qui ne peut être que son corps, il a revêtu des ailes ; ce que veut dire le génie , qui Végale à lui d'un coup d'œil, ni pourquoi il veut que V artiste suive son vol pour apprendre à inveiter , quand lui-même n'a rien inventé , et n'a fait que traduire. Ce n'est pas là de la verve ; c'est du phébas^. Lemierre, qui a voulu imiter cet endroit où Horace se transforme en cygne. (Od. II, 20),
Et album mutor in alilem, etc., ne s'est pas aperçu que ce qui est très bien placé dans une ode ne l'est nullement à la fin d'un poème; et l'on n'entend rien à cette étrange sail-
lie , si ce n'est peut-être que Lemierre a voulu absolument se changer en cygne, parce que dans la Dunciade on l'avait changé en hibou.
Il y a une distance infinie entre ce poème , malgré ses défauts, et celui des Fastes, qui n'est autre chose qu'un amas de mauvais vers, divisé en seize cliants. C'était une véritable lubie demétromane, d'imaginer qu'il pouvait y avoir un poème dans cet énorme falras , sans plan , sans liaison , sans objet, sans imagination quelconque. Il n'y eut qu'uue voix dans le public sur cette illisible rapsodie, au point que l'auteur lui-même, renonçant aux honneurs du poème , demandait qu'on ne vît dans son ouvrage qu'un Recueil de poésies fugitives : c'était ses propres expressions. Mais quels sujets de poésie que le Landit , et la procession des huissiers, et les mascarades du faubourg Saint- Antoine, et cent autres objets pareils, mal cousus les uns au bout des autres! Chacim d'eux, il est vrai , pris à part , pourrait fournir quelques vers au talent qui les m; tirait à leur place , car le talent peut tirer parti de tout ; mais c'est ce talent même qui ne s'avisera jamais de prétendre faire un tout quelconque de ce qui n'offre en soi aucune connexion , et le plus souvent même peu d'agrément. Cette idée bizarre de Lemierre n'avait aucun rapport avec les Fastes d'Ovide; les cérémonies religieuses, rapprochées de leurs origines historiques ou fabideuses , forment chez celui-ci un ensemble , un tableau de la religion des Romains , toujours liée à leur histoire. Il n'y a pas trace de co iirojet dans l'auteur français : il prend seulenifu". , selon sa fantaisie, les divers usages attachés à Ici ou tel jour, de quelque nature qu'ils soient, comme on a faii un recueil* d'estampes en découpures de tous les cris de Paris , et il met dans ses Fastes les joutes sur l'eau et la lanterne magique. C'est de celle-ci qu'il dit :
Opéra sur roulette , et qu'on porte à dos d'homme , Ou l'on voit par un trou les héros qu'on renomme.
Il y a une foule de vers du même goût , et en total la versificat on ne vaut pas mieux que le sujet : c'est tout dire. On y a distingué uniquement quelques vers sur un clair de lime , qui sont assez beaux pour qu'on soit étonné et même fâché de les trouver là.
Dorât , qui se représentera devant vous dans la poésie légère , la seule oii il puisse avoir une petite place , avait encore bien moins de talent que Lemierre pour la poésie noble , et en général pour le style sérieux et soutenu , dans quchpie genre que ce soit. Lemierre au moins , comme on l'a vu , s'élève que quefois à la belle poésie , comme il a eu quehiuefois le ton tragique dans plusieurs scènes de ses tragédies. Mais Dorât, absolumemt
XVIIP SIECLE. - POESIE.
dépourvu d'idées et de liaison dans les idées; Dorât, qui avait essentiellement l'esprit frivole et le govit faux , et qu'une vie dis-ipée empêcha toujours de rien ajouter à ses premières études de collège , qui étaient très peu de chose; Dorât , qui ne savait et ne pensait rien, n'a jamais pu soutenir aucun des genres qui demandtnt de l'acquis , du jugement, et de 'a réflexion : et, hors l'épopée, il les essaya tous. Ses tragédies sont au-dessous de la cri ique , et assez oubliées pour qu'on soit dispensé d'en parler : c'est la démence complète en action et en dialogue, hors quand il suivit le mieux qu'il put Métastase dans son Réquhis ' , dont il ne fit pourtant qu'une pièce très froide et très mal construite, m.ais qui du moins, grâce au secours de l'original italien , ne tombe guère dans le ridicule ordinaire à l'auteur.
Ses comédies " , à très peu de chose près , ne sont ni mieux conçues ni mieux écrites. Ses fables sont peut-être ce qu'il a fait déplus mauvais, à raison de l'opposition formelle de ce genre à l'esprit de l'auteur, l'un demandant surtout du naturel et de la vérit»^ , et l'autre étant presque toujours hors de la nature et du vrai. Ses romans sont au-dessous de ceux de Mouhy. La déclamation théâtrale vaut mieux que tout cela. Ce poème, en quatre chants , quoique faible et défectueux , n'est pas sans mérite , et c'est au moins ce qu'il a fait de plus passable dans le genre sérienx. Il n'était pas encore aussi gâté qu'il le fut depuis par les plates adulations de journal et de coterie , espèces de séductions dont il n'était que trop susceptible; car il ne faut ! as douter que le caractère et les entours n'influent beaucoup en bien ou en mal sur le talent de l'écrivain : nous en avons une foule d'exemples. Dorât s'était borné d'abord à la déclamation tragique; et ce morceau, l'un des premiers qu'il publia dans sa jeunesse, avait donné des espérances : il y avait quelques endroits
• J'étais à la première représentation , qui eut peu de succès, et qui fut suivie de la Feinte fnr amour , qui en eut beaucoup. L'auteur crut pouvoir faire marcher lune des deux pièces à la faveur de l'autre ; mais bientôt on ne vint plus qu'à la petite , tant la première ennuyait, et l'on fut obligé de retirer Re'gulus , qui n'a jamais été repris. Je me souviendrai toujours de l'étonnement dont je fus frappé , quand j'entendis deux ou trois fois jusqu'à dix ou douze vers dans ce Béguins , (jui étaient bien pensés; qui se suivaient, et même n'étaient pas mal écrits ; ce que je ne croyais pas possible à l'auteur le plus déraisonn.-tl)le et le plus décousu en vers comme en prose. Je n'avais pas le Regolo de Métastase présent à la mémoire, et je me disais : Si ces vers-là sont de Dorât, je ne sais plus où j'en suis. Je n'eus rien de plus pressé que d'ouvrir Métastase, etj 'y retrouvai mot à mot ce qui m'avait étonné et avec raison, et cela me ti-anquillisa.
^ On parlera dans la suite de /« Feinte par amour, la seule qui soit restée, mais seulement an théâtre, comme bien d'autres petites pièces dont les auteurs sont à peine comius.
assez bien versifiés. Au bout de quelques rnnées ^ il donna successivement trois chants noiveaux, la Comédie, l'Opéra, et la Danse; et de» lors il aurait dû changer son titre , car , de to it cela , l'on ne déclame proprement que la tragédie : mais il ne fa it pas y regarder de si près avec Dorât. Il ne faut pas s'attendre non plus à trouver ici une disposition dos parties bien entendue , ni l'élévation et la force des tableaux , ni la belle invention des épisodes : tout cela était trop aude; sus de lui. Il ne s'y est pas même généralement garanti de ses défauts accoutumés , le vide , le vague et le faux. Mais, dans les deux derniers chants, qui se rapprochaient davantage de ses goûts et de ses idées, l'Opéra et la Danse , on rencontrera des détails ingénieux , des peintures gracieuses < tde fort jolis vers, entre autres, ceux oîi il décrit l'espèce de danse qu'on appelle l'allemande, que je cite ailleurs, et ceux-ci, qui ne sont pas moins bons :
Et Jupiter lui-même , armé de son tonnerre , Se verrait dans sa gloire insulté du parterre , S'il venait , s'amionrant par un timbre argentin , Prononcer en fausset les arrêts du destin.
Mais si l'on veut ici même , dans un sujet où il pouvait se croire dispensé de persifler, d» s ti'aces bien marquées de ce détestable goût do'^ il ne pouvait pas se défendre, il n'y a qu'à se i appeler des vers tels que ceux-ci :
Et le parrerre , enfin , renvoie a^ 'c justice
Ces petits vents honteux sonftk" dans la co' se.
Ces petits vents honteux , quai ■ il s'agi; s danseurs qui représentent mal les tnts, rp.i jxblent merveilleusement à ce vers de 'abbé de eaugénie , si comui :
Il semble que ce vent ait de la co. naissance. (3/f/Y. gai.)
Le chant de la Tragédie est ce'ui où le fautes sont le plus choquantes : il s'y îr.onire trop souvent étranger aux idées du sujet. Se douterait-on, par exemple, de ce qu'il a vu d^ns le rôle et la situation de Zaïre? Deux v iî vous en instruiront :
Me rendrez- vous sensible aux larmes de Zaïre , Qui, d'un culte nouveau craignanî: i'a.islérité. Pleure au sein de son Dieu l'amant gu'elie a quitté?
Concevez ce que fait ici l'austérité d'ïin ulte nouveaxL, et Zaïre qui a quitté son amant! Il faut avoir la tête bien r'^mplie de ce' te } 'n-ase banale, d'amant (piitté, aussi commune que la chose, pour l'appliquer à Zaïre et à Orosmane. Il suffirait d'un pareil trait pour juger l'esprit d'un auteur, et il en a dans tous ses écrits des milliers de cette espèce, qui sont pires que tous les solécisme^ et tous les barbarismes possibles ; car ils prouvent que l'écrivain n'a rien pensé, rien vu, rien senti, ce (ju|
mi
COUKS DE LITTÉKAIUKE.
est pis que d'ignorer la grammaire. On n'est pas plus barbare que Crébillon, et pourtant, quoique méchant rcrivam , suivant le principe et les termes de Boileau , il aura toujours sa place parmi les bommes de génie , parce (jue son génie lui a fourni du tragique, et du grand tragique, et que le tragique lui a inspiré de beaux vers. Mais quel génie inspirait Dorât quand il a voulu nous peindre Ninias sortant du tombeau de Ninus ? Tout ce (pii a été au spectacle se retrace ici le grand acteur dans cet instant terrible où , venant tie frapper sa wère sans la connaître , saisi d'un trouble involontaire, poursuivi par des cris plaintifs qu'il croit encore entendre, égaré, cbancelant, il tombe sur Tnie colonne du tombeau dont il sort, au bruit du lonnerre, et à la lueur des éclairs qui se réflécbissent sur son visage pâle et effrayé, et sur ses mains ensanglantées. Tel est le tableau dans l'optique Ibéàtrale. Voici ce qu'il est dans les vers de Dorât :
Tel quelquefois Le Kain , dans sa fougue sublime , Sait arracher la j^alme et rovir notre estime. Combien j'aime à le voir, échevclé , tremblant. Du tombeau de Ninus s'élancer tout sanglant. Pousser du désespoir les cris sourds et funèbres, S'agiter se heurter à ti-avers les ténèbres;...
L'auteur n'aimait pas Le Kain , ce qui était tout simple, car Le Kain n'aimait pas ses tragédies; et ^'est ce qui peut seul expliquer ces mots, tel queljuefois Le Kain , qui , pour restreindre l'éloge , of- .ensent l'oreille autant que la vérité. Je passe sur cette fougue f/id arrache la palme et ravit notre estime; c'est bien de cela qu'il s'agit ici! C'est là le vague et le vide dont je parlais tout à l'beure; et voici le faux et l'excès du faux. Comment INiin'as peut-il s'é/anrfr eu tremblant? Il est si loin (le s'élancer, qu'il ne saurait se soutenir. Comment peut-il poxisser les cris duiUsespoir quand il n'est nullement au désespoir, et qu'il se demande à luimême d'où lui vient l'espèce d'borreur qu'il éprouve? Où sont ces cris sourds et funèbres r|u'apparemment Dorât avait seul entendus, quand rs'inias peut à peine respirer, et qu'il se contente de dire d'une voix étouffée : Ciel! où suis-je? Et Ninias qui s'tnj'dc et se lieurte! y a-t-il là un seul mot qui ne soit an contre-sens? Je ne m'étonne pas si Dorât disait que Sèmiramis était une tragédie ennuyeuse: ne l'avait-il pas bien vue et bien écoutée , ainsi que Zaïre ! Et c'est ainsi qu'il voyait, qu'il écoutait, qu'il sentait, (ju'il peignait. Je ne crois pas ([u'il ait jamais existé un être plus froid, un esprit plus étourdi : aussi parlait il sans cesse de sensibilité.
SECTION V. — Les Saisons; l'Agilcultui-e.
Le premier de ces deux poèmes essuya beaucoup de criliqt!:"s dans sa naissance; il n'a nièiac
jamais eu un succès de vogue, et a encore beaucoup de détracteurs. Mais il a été et est encore généralement lu, ce (pii est la première réponse à toutes les censures. Il a été très souvent réimprimé, ce qui justifie les suffrages que lui ont accordés les connaisseurs. Il avait été annoncé et loué depuis long-temps dans les sociétés ; et il est d'autant plus rare qu'on se trouve au niveau d'une liante opinion, que la plupart des lecteurs sont disposés dès lors à vous mettre au-dessous. D'ailleurs, l'ouvrage s'élevait de lui-même au-dessus de la foule , et n'avait point le droit de jouir de cette paix profonde où reposent , en vertu d'une convention tacite et très scrupuleusement observée, tous les ouvrages médiocres dont les auteurs goûtent d'ordinaire un repos égal à celui où ils laissent leurs lecteurs.
On commença, vers le milieu de ce siècle, â aimer les vers, en général , beaucoup moins qu'on ne les aimait dans le précédent; ce qui doit arriver quand le goût des beaux-arts s'affaiblit par la satiété et l'inconstance , et que l'amour des sciences exactes et pbysiques offre l'attrait d'une nouveauté, et s'augmente avec leurs progrès. Il y eut ici quelque chose de plus : l'esprit philosophique, dont le caractère impérieux , jaloux et contempteur, s'annonçait dès sa naissance, déclara la guerre à la poésie , et profita des exemples qu'on avait déjà donnés , de combattre les talents par des systèmes, et d'anéantir les arts de l'imagination par une analyse sophistique. Déjà La I\Iotle avait voulu qu'on fit des tragédies en prose et des vers sans rimes. Fontenelle , Trublet , Marivaux , Duclos , et même un Montesquieu et un Buffon , prirent une autre tournure pour faire tomber la gloire poétique, qui les importunait; cai' la supériorité ne met pas toujours à l'abri de ces travers de l'amour-propre. IMontesquieu, par exemple, traita la poésie (dans ses Lettics persanes) comme une ennemie de la raison, et n'excepta de la réprobation qu'il prononçait contre tous les poètes que les seuls poètes dramatiques. Buffon ' et tous les au- ' Quoique toutes ces folies paradoxales fussent tombées depuis loug-trmps , ceux qui les avaient adoptées par un intérêt d'aniour-proiire n'y renoncèrent pas, et j'ai vu en 1780 le respectable vieillard Buffon soutenir très affirmativement que les plus beaux vers étaient remplis de fautes , et n'approchaient pas de la perfection de la bonne prose. 11 ne craignit pas de prendre pour exemple les vers d'Athalie , et lit une critique détaillée du conuneneeuient de la première scène. Tout ce qu'il dit était d'un homme si étranger aux premières notions de la poésie, aux procédés les plus connus de la versilication , qu'il n'eût pas été possible de lui répondre sans l'humilier; ce (pii eut été un très grand tort, <piand même il ne m'eût pas honoré de quelque amitié. Je gardai donc le silence, honteux de voir à quel point un homme tel que lui pouvait se compromettre devant beaucoup de témohiâ , en s'expotanl a parler de c« qu'il n'eattudail pus.
XVUI« SlËCLt. — POÉSIE.
fres n'allèrent pas jusque-là; mais Ws soutinrent que la meilleure poésie était toujours très inférieure à la bonne prose , parce que celle-ci disait toujours tout ce qu'elle voulait, et que l'autre ne le pouvait pas, étant toujours gênée par la mesure et la rime. Tons ces hommes , qui avaient plus ou moins de succès en prose, s'accordaient donc à faire très peu de cas de la poésie , et à la regarder comme un joli babil qui avait eu son temps, mais qui devait faire place au langage de la raison. lis soutenaient leurs prétentions au point de dire habituellement, quand ils daigiiaient faire grâce à un ouvrage en vers : Cela est beau comme de la prose. C'était la phrase de Duclos, et Duclos s'appela un moment le plus bel esprit de la France. L'autorité de ces noms, dont plusieurs étaient célèbres, leur ascendant sur les sociétés où ils parlaient haut , et surtout le goût du paradoxe , qui prenait déjà faveur, pouvaient rendre celui-là d'autant plus contagieux que le nombre et i'éclat des talents n'étaient pas alors , à beaucoup près , du côté des poètes. Rousseau , mort en -1 741 , avait long-temps survécu à son génie ; Crébillon écrivait trop mal pour être le champion des Muses ; Racine le fils gardait le silence depuis son poème de la Religion , et Le Franc depuis sa Dklon; et ces deux écrivains n'étaient pas , d'ailleurs , en première ligne. Gresset montrait un grand talent , mais ce n'était pas dans la grande poésie. Voltaire seul , pendant une assez longue période de temps, représenta la poésie française , et lui seul aussi la soutint. Il l'aimait trop et avec trop d'intérêt pour la sacrilier à la. philosophie; et c'était peut-être le seul sacrifice qu'il n'eût pas Lit. Il se moqua de ces vanités systénmtiques , qui ne purent tenir contre ses écrits ni contre le bruit continuel de sa gloire. Voltaire allait toujours grandissant , et tous ces prosateurs , qui avaient occupé le public un moment , s'éclipsaient plus ou moins devant lui. Pour Montesquieu et Buffon , leur renommée était entière, mais moins populaire que la sienne. Il ne cessa de jurer par Racine et Boileau ; il couvrit la poésie de tout l'éclat qui rejaillissait encore sur elle du beau siècle de Louis XIV. Il fit sentir la différence entre des sciences que tout le monde peut apprendre, et des talents qui sont des dons particuliers de la nature; et, reconnu pour excellent prosateur, il se prosterna to' jours devant la poésie. Ce fut sans doute pour opposer plaisanterie à plaisanterie qu'il avait coutume de dire. Je ne fais à présent que de lu vile prose; ce qui valait bien les vers beaux comme de la prose du belesprit Duclos. i\Iais il parlait très sérieusement quand il insistait sur l'inestimable avantage de l'harraunie , ({ui se gr-ive dans la mémoire, et qui,
s'emparant de l'oreille, s'ouvre le chemin du cœur.
Le sophisme de ces tiélracteurs consistait en ce qu'ils prenaient pour l'essence de la poésie ce qui n'en était qu'une des difiicullés qu'elle est indispensablement tenue de surmonter, sous peine de n'être plus de la poésie. Il est bien vrai que la mesure et la rime sont une gêne ; mais c'est précisément le triouiphe de l'art, q.i'elle disparaisse dans les vers bien faits ; et celui qui n'avouerait pas qu'on ne s'en aperçoit point chez les bons versificateurs, et particulièrement dans Racine et Despréaux, ne mériterait pas qu'on lui répondit; car apparemment il ne serait pas à portée d'entendre la preuve , et leurs ouvrages en sont une suffisante pour tous les bons juges.
La prodigieuse (piantité de vers dont nous sommes inondés depuis cinquante ans suffirait aussi , je l'avoue pour produire le dégoût, si les vrais amateurs de la belle poésie ne mettaient dans leurs lectures un choix très sévère. Mais ils n'ont besoin que de lire une page pour voir d'abord si l'homme qui veut être poète est né pour en parler la langue, s'il a conçu sa pensée en vers, s'il ne tourne pas autour des idées d'autrui ou autour des siennes, si sa phrase est pleine et précise, et si le jugement de son oreille lui apprend à flatter celle du lecteur. Voilà d'abord ce qui doit se trouver dans tout ouvrage en vers , intlépendamment du degré de génie où peut le placer ensuite l'invention et l'effet. Or, vingt ou trente vers suffisent ordinairement au connaisseur pour l'avertir s'il trouvera toutes ces conditions remplies : aussi lui arrive-t-il souvent de ne pas aller plus loin. Qu'arrive-t-il , au contraire, à cette foule de lecteurs frivoles qui parcourent par désœuvrement ou par air toutes les brochures nouvelles ? Ils lisent tous les jours des vers faibles et vagues , qui malheureusement ne sont pas ridicules, et à la longue ils s'ennuient par instinct. Les voilà rassasiés; et lorsque ensuite il leur tombe entre les mains un ouvrage écrit en beaux vers, mais dont le sujet, n'attachant point la curiosité , ne peut vaincre tout-à-faii l'impression que fait , après un certain temps, l'espèce d'uniformité du riiylhnie alexandrin , ils sont tout étonnés de ne pouvoir lire un volume de vers comme ils liraient une tragédie ou un roman. C'est là surtout le reproche qu'on a fait aux Saisons; mais il n'est pas juste, et | rouve seulement que ceux qui le font goûtent peu les vers, et sont peu eomuétenls pour en juger; car, toutes les fois qu'un poète peut vous promettre qu'en ouvrant son livre partout où vous voudrez, vous lirez de suite cent vers avec le plaisir de les trouver bien faits, vous devez être content de lui, et il peut l'être lui-iuèine.
Ne pourrait-on pas demander d'ailleurs s'il est bien ^Tai qu'il faille d'ordinaire lire de suite un lou"- ouvrage en vers , quand ce n'est pas un ouvrage de théâtre? Est-ce ainsi, par exemple, qu'on doit lire, je ne dis pas seulement la Henriade, qu'on a tant attaquée sous ce rapport , mais les poèmes anciens ou étrangers, écrits dans des langues plus favorables qie la nôtre à la versification? Le plaisir (jue vous procurent l'harmonie et le s ntiment de la difficulté continuellement vaincue n'est-il pas de ces sensations vives, délicates, et même voluptueuses, qui s'émoussent aisément, et vous fatiguent un peu si vous les prolongez trop? Les spectacles qui remuent fortement les passions vous arrachent à vous-mêmes, et ne vous permettent ni le dégoût ni l'ennui. Mais les arts qui ne produisent sur l'ame que des émotions douces par l'organe de l'oreille peuvent-ils vous fixer aussi long-temps? Je ne le crois pas : jugez-en par la musique. On pe;it en faire quelques heures de suite, quand on est souteim par le plaisir de travailler et d'apprendre ; mais quel homme de bonne foi pourra promettre d'entendre la plus belle musique deconcert, deux ou iroisheures de suite, avec une attention continue? On sait comment les Italiens, peuple si sensible, écoutent leurs opéras : redevables à leur climat, et à leur caractère, d'émotions plus vives que les nôtres, ils se passionnent pour une ariette avec tant de violence , qu'il leur faut de longs intervalles pour se reposer ; et l'on sait que leur spectacle , qui est trop long , ne les occupe jamais que par moments , et n'est d'ailleurs qu'im rendez-vous général. Le nôtre , qui ne dure guère que trois heures , et qui joint quelquefois à des scènes touchantes de très beaux morceaux de chant , qui rassemble ce que l'optique et la danse ont de plus séduisant , peut-il se vanter d'avoir des amateurs assez déterminés pour y donner toute leur att-^ntion? N'est-ce pas même à force de distractions qu'on y reste jusqu'au bout? E~t-il un instrument si beau qui ne lasse un peu au bout d'une demi-heure ? Il est vrai que la musique produit quelquefois de grands effets , mais c'est quand ils sont momentanés; et Timothée, qui, en passant d'un mode à l'autre, fit d'abord pleurer Alexandre, et ensuite le fit courir aux armes, sûrement ne joua pas long-temps.
Qu'un homme occupé d'idées tristes se promène dans une campagne , et qu'il entende toul-à-coup le son d'une tlùle venant d'un coteau voisin, sa rêverie sera d'al)0îd agréablement interrompue; il se saura gré de cette distraction , marchera vers l'endroit d'où viennent à son oreille les modulalions qui le llatieul; il s'assiéra dans le voisinage; et , pour peu que l'air qu'il entend ait de r?«'Vrt
avec ce qu'il éprouve , ou qu'il imagine en apercevoir, il laissera couler quelques larmes : ce moment sera le triomphe de l'harmonie , mais il sera court; et l'homme triste , quoique soulagé , se lèvera bientôt , et reprendra sa rêverie et sa douleur.
Peut-être , toutes les fois que nous ouvrons un livre de pur agrément , ne devons-nous guère en attendre plus que de la flûte du berger ; et il n'y a que les ouvrages faits pour instruire beaucoup ou émouvoir puissamment, tels, par exemple , que l'histoire , la philosophie ou la tragédie , dont la lecture puisse s'emparer entièrement de notre esprit et de notre ame. Que l'homme de goût , l'homme sensible à la poésie, prenne ce poème des Saif:ons qui a occasioné ces rédexions , à quelque endroit qu'il s'arrête, il rencontrera, ouïes détails charmants de la nature pittoresque , décrits avec une pompe qui ne dégénère jamais en luxe , ou les teintes d'une mélancolie aimable et réfléchissante, qui attache des idées, des souvenirs et des sentiments à tous les objets ; il entendra tourà-tour, ou la voix imposante du chantre inspiré qui célèbre les merveilles de la nature, ou la voix douce et instructive du solitaire attendri qui s'entretient de son bonlieur et désh'e celui des autres.
Quoi de plus noble que cette invocation qui suit l'exorde du premier chant ?
Arbitre des destias , maître des éléments ,
Toi dont la volonté créa lordi-e et le temps ,
Tu prodiguas tes dons sur ce globe d'argile ,
Et ta bonté pour nous décora notre asyle.
Mais l'homme a négligé les présents de tes mains ;
Je viens de leur richesse avertir les humains ,
Des plaisirs faits pour eux leur tracer la peinture , etc.
Vous apercevez d'abord une main sûre : rien de vague, rien d'embarrassé, rien de pénible; une propriété des termes, tous choisis, qui gagnent, par leur combinaison et leur enchaînement ; un intéi'iH de style qui réside toujours dans des tournures faciles et natui elles , et jamais dans cet entassement de figures triviales ou forcées, ressource des écrivains froids et stériles , qui , ne trouvant point dans leur ame les mouvements spontanés qui animent la composition, cherchent à s'échauffer par des efforts et des secousses.
Si l'on cherche un exemple d'harmonie imitative , on trouvera peu après des vers qui en prouvent luie connaissance réfléchie; et il y en a nombre de pareils.
Neptune a soulevé ses plaines turbulentes : La mer tombe et bondit sur ses rives tremlilantes; Elle remonte , gronde , et ses coups redoublés l'ont rctcnliv l'abîme et les monts ébr;uilés.
/.o mer iomhe et bondit... eUe remonte, cjronde,,.
XVIII* SIECLE. - POÉSIE
Ces deux hémistiches ne font-ils pas entendre le bruit du tlot qui heurte le rivage , ou qui est refoulé vers la haute mer? Et quel heureux choix de mots neufs , sans êîre recherchés !
Veut-ondes traits d'une imagination poétique, ils s'offrent en foule :
La tulipe orgueilleuse étalant ses couleurs; Le narcisse courhé sur sa tige flottante , Et qui semble chercher son image inconstante; L'hyacinthe azuré qui ne vit qu'un moment, Des regrets d'Apollon fragile monument, etc.
Voilà du vrai coloris , et non pas de ces images fastidieusement rebattues , de ces phrases précieuses et maniérées qu'on appelle de la fraîcheur, et qui ne sont qu'un vermillon de toilette grossièrement délayé.
Quant aux réflexions intéressantes et aux contrastes Ménagés avec art, il y en a partout, mais principalement dans le chant de l'Hiver, le plus varié des quatre, parce que le poète nous transporte de la campagne à la ville, et peint l'une et l'autre de couleurs également riches et vraies. Mais c'est surtout dans le chant de l'Eté , et singulièrement dans la description de la zone torride, que l'auteur a répandu toutes les richesses de la poésie descriptive, et s'élève jusqu'au sublime, comme dans les deux vers qui terminent ce dernier morceau , l'un des plus magnifiques de notre langue :
Tout est morne , brûlant , tranquille , et la lumière Est seule en mouvement clans la nature entière.
On a reproché à l'auteur d'avoir une versification moins variée (j'ie celle du traducteur des Géor- (jiques ; et il est vrai que celui-ci excelle en cette partie. Mais n'est-il pas juste de se souvenir qu'il était soutenu parle plus parfait de tous les modèles? M. l'abbé Delille, l'un de nos meilleurs versificateurs , paraît s'être particulièrement occupé de maîtriser notre vers alexandrin par le travail des constructions et des tournures , et de lui donner un mouvement aussi diversifié qu'il soit possible. C'est là comme le cachet de son ta'ent : et qui peut douter que ce travail heureux ne soit la suite naturelle d'une longue et pénible lutte contre la perfection de Virgile, le plus grand maître de riiarmonie poétique ? C'est un très grand avantage pour le talent, de n'avoir qu'un seul objet, la versification. J'avouerai donc qu'en cette partie , M. l'abbé Delille l'emporte à quelques égards sur l'auteur des Saisons; mais en laissant même à part le mérite de la création , que le traducteur de Virgile n'a pas porté assez loin , dans ses Jardins, pour qu'il soit permis de le juger sur une esquisse qui ne se soutient que par le brillant des détails ",
' Il faut attendre deux autres ouvrages qu'il nous promet,
il me semble que !M. de Saint-Lambert compense, même dans le style seul , cette -nfério! ilé d'art par d'autres avantages. Je n'ai assurément et ne puis avoir d'antre but que de rendre une égale justice à des mérites différents, puisque je fais de tout temps profession d'aimer et d'estimer le talent et la persoiuie des deux écrivains dont il s'agit ; et j'en donne une preuve en faisant ici exception , pour eux seuls, à la loi que je me suis imposée jusqu'ici de ne point parler des auteurs vivants. Ainsi, je ne croirai ni flatter l'un, ni blesser l'autre, en avouant que la manière de M. de Saint- Lambert me paraît plus grande et plus élevée, en un mot, plus analogue à ce qu'on appelle le style sithlime; j'entends surtout celui des images, qui tient une si grande place dans le genre descriptif. Je citef ai , par exemple, ces deux vers :
L'Orellane et l'Indus , le Gange et le Zaïre, Repoussent l'Océan , qui gronde et se retire.
Ces deux vers sont du vrai sublime , comme les deux que j'ai cités ci-dessus. J'ai entendu vingt fois des morceaux de différents ouvrages que le traducîeur des Géorgiques achève actuellement : ils sont brillants d'élégance , et piquants de variété; mais je n'y ai rien vu qui soit du même ordre de beauté que les vers qu'on vient de lire : et en général ce qui fait le caractère de sa composition n'est pas ce qui est à la fois simple et grand ; c'est la vivacité des mouvements du style, et l'effet du mécanisme des vers. Cuique suuni.
J'avouerai avec la même franchise, et pour rendre honnnage à la vérité, que la seule chose qui manque aux Saisons, c'est une sorte d'élan et de jet, et pour ainsi dire ce feu central (jui doit échauffer l'ensemble d'un poème desc! iptif, pour suppléer un peu à cet intérêt d'action qui soutient d'autres sujets; et j'observerai en même temps qu'ici le travail et le temps , qui ont bien servi le traducteur des Géorgiques , ont nui peut-être à l'auteur des Saisons. L'un , ayant dans ses mains un tout parfaitement conçu , s'est occupé quinze ans de suite au fini des détails; l'autre, distrait d'ailleurs par d'autres occupations, a [»assé trente ans à polir chaque morceau de son ouvrage; ce qui a dû refroidir un peu la conception de l'ensemble. Mais remarquons aussi que cette conception n'a jamais été aussi heureuse et aussi soutenue dans aucun des poèmes de ce genre que dans
un poème sur V Imagina tiov et un sur les Géorgiques françaises *, qu'il aura sans doute travaillés davantage en raison des sujets; et il convenait à celui qui a si bien traduit Virgile de se mesurer contre lui.
' Voyez ce» deux poèmes dans la belle édition de'; OEm'res de Delille, publiée en un seul volume , Paris, LefèM-e, 1853, gran^ in-8".
celui de Virgile, qui en est le chef-d'œuvre. Si l'on peut désirer à cet égard quelque chose daus les Saisous françaises, comhien il manque davantage à celles de Thompson , qui ne sait proprement que décrire, à V agriculture de Rossel, aux 3Iois de Roucher ! Et pourtant ce sont des hommes de talent, et leurs ouvrages ont du mérite. Cehii de M. de Saint-Lambert sera toujours , par la beauté du langage et la pureté du goût, un de ceux qui , depuis la J/euriade, ont fait le plus d'honneur à notre langue.
Le poème de V ^agriculture fut composé dans le temps de la guerre de 1741 , des victoires de Louis XV en Flandre, et de la paix qui les suivit : c'est ce que l'auteur nous apprend dans un discours préliminaire. Il observe qu'alors il n'avait encore paru parmi nous aucun ouvrage en vers sur l'agriculture. Mais, dans l'intervalle écoulé entre la composition du poème et sa publication, nous avons eu une foule d'écrits sur l'économie rurale; et enfin la poésie même s'est réconciliée avec la largue géorgique, qui semblait jusquelà lui avoir été étrangère. L'auleur fait à peine mention de celui à qui noiis avons eu cette obligation, M. l'abbé Delille, sous prétexte qu'il n'est que traducteur. Mais le mérite de la difficulté vaincue n'est peut-être pas moindre , en faisant passer du latin en français les détails des travaux rustiques, qu'en les faisant entrer dans un ouvrage original ; et si le traducteur est autorisé à oser davantage, pour se conformer à la fidélité d'une version et à l'esprit de son auteur, cette hardiesse même ne laisse pas d'être difficile et hasardeuse quand c'est Virgile (ju'on traduit. Dans les deux cas, il faut donqHer notre langue poétique et la forcer à recevoir une foule d'expressions dont elle avait été long-temps effarouchée.
Rosset ne fait pas {ilus d'attention aux Saisous, i[\n ne sont pas , dit-il , un ouvrage didactujxie. Non sans doute ; et Rosset est peut-cire le premier qui ait conçu le projet de renfermer en six livres , qu'il appelle clianis, tous les préceples de la culture des terres et toutes les opéraiions rurales, depuis les semail'es jusqu'à la basse-cour, sans relever son ouvrage par aucun trait d'imaginati' n , par aucun épisode. On ne conçoit pas les motifs d'un plan si peu avantageux , et l'auteur n'en donne aucune raison. C'est une lielle enlreprise que de nous donner des Cé.)rgiques françaises; mais <;elles de Virgile se disthiguent surtout par le choix des épisodes et parla sage distribution des ornements; et je ne doute pas (juc notre Delille ne l'imiîe aussi <.'n cette partie, r.ossela pris une route diiférente; et <puuid un ne met point d'imagination daus
un ouvrage qui en comporte , c'est qu'apparemment on n'en a pas.
Je croirais même, en me fondant sur la différence des langues, que des Géorgiques françaises exigeraient encore plus d'ornements que celles de Virgile. Il faudrait aux tai)ieaux purement rustiques , dont le fond est le moins noble et le moins attachant , joindre tour-à-tour des traits de sentiment, d'imagination ou de morale, nécessaires pour racheter la sécheresse du didactique dans noire idiome, qui n'a pas le nombre et la variété du la in. Les fables anciennes, toujours agréables quand elles sont choisies par le goût et rajeunies par le style, le contraste des mœurs et des idées de la ville et de la campagne, que l'on aimera toujours à voir revenir quand il sera tracé comme dans le morceau charmant de Virgile , O fortuna'os ! sont les i-cssources naturelles d'un pareil sujet. Rosset a borné son ambition à rendre en vers français tous les travaux champêtres; et, daus plus d'un endroit, il s'en est tiré avec succès, et a surmonté la difficiillé. On trouve chez lui des iiiorceaux très bien écrits, des vers très bien tournés. La diction est en général assez correcte , mais elle manque trop souvent d'élégance , de rhythme et de poésie : tout est précepte ou description , et souvent en prose rimée , en prose sèche ou dure. Cette monotonie serait peu supportable même dans un ouvrage fort court; combien l'est-elle moins dans un poème en six chants ! Je prendrai les morceaux qui m'ont paru les meilleurs , et quel(pies autres indiqueront les défauts qui dominent le plus dans le style. Voyons, par exemple, si le début est fait pour en donner une idée avantageuse :
Je cliaiite les h'avaux réglés par les saisons. L'art qui force la terre à donner les moissons . <Jui rend la vigne , l'arlire et les prés plus fertiles , i:t qui nous asservit tant d'animaux utiles. A clianter nos vrais Liens, la culture et ses lois, Louis et la patrie encouragent ma voix.
Ces vers sont corrects et précis ; mais ici la précision n'est que sécheresse , et la correction est prosaïque. Roileau a dit :
Que le début soit simple, et n'ait rien d'affecté.
Mais il ne faut pas pour cela qu'il soit dénué de nombre et d'élégance. Deux rimes en épithète dans les six premiers vers , et une épithète aussi froide que celle des animaux utiles, qui devaient fournir lui vers intéressant : tout cela ne ressemble point à la poésie. Il y en a dans le morceau suivant :
Sourdes divinités, insensibles idoles ,
Bles chants n'empruntent rien de vos secours frivoles.
Astres qui nous marquez les saisons et les ans,
Le Dieu qui vous comluii non» doimc leurs présents.
XVTIT* SIÈCLE. - POÊSÎK.
I^s (*i>ls , sans Cdrés , dan^i l?s sillon» Jauniiscut i Los raisins, sans Bacclius, inni If^ p.impr/! noii'oi''?i?n(. De Pau et d'Apollon \c% falinlenx troupeaux N'ont point des immortels entendu les pipeaux. L'olive ne doit point aux Icrous de Minerve Le soin qui la cultive , el l'art qui la conserve. Neptune est un vain nom , et le coursier ardent, Ne fut point enfanté d'un coup de son trident
Ces vers onl tout le mérite qui manquait aux précédents; ils sont vraiment poétiques. L'auleur ne pouvait pas annoncer pardestonrmn-es plus hein-t uses qu'il excluait les fables anciennes du plan de son ouvrage : mais il valait mieux s'en servir. An lieu d'un seul morceau que cette exclusion lui a fourni , l'usage de la mythologie lui en offrait vingt qui se présentaient d'eux-mêmes dans son sujet , et l'aul'aient enrichi. Croit-on que la querelle de Neptune et de Minerve, et l'origine fabuleuse du cheval et de l'olivier, n'eussent pas figuré très heureusement dans un poème sur l'agriculture ? Ces fables sont très connues; mais elles n'ont été traitées par aucun des maîtres de la poésie française , et c'était encore un avantage.
L'application de l'astronomie à l'agriculture était susceptible de détails riches et brillants. L'auteur ne paraît pas en avoir tiré parti.
La culture aux humains monti-a l'astionomie.
Des plaines de Babel les premiers habitants ,
Pasteurs de leurs troupeaux . laboureurs de leurs cliamps,
Pour rendre, à leurs ch'nirs, la terre plus féconde,
Tournèrent leurs regards vers les pôles du monde.
L'astre brillant du jour gouverna les saisons;
Tour-à-tour il régna dans ses douze maisons.
De son cours annuel ils tracèrent les lignes :
Le chef de leurs brebis fut chef des douze signes.
Le taureau sur ses pas, après bii les gémeaux,
Leur marquèrent l'époque où naissent les troupeaux.
Aux tropiques brûlants, la chèvre et l'ecrevisse ,
De l'hiver, de l'été, fixèrent le solstice.
La balance à la nuit rendit le jour égal ;
La vierge des moissons ramena le signal.
Le ciel devint un livre où la terre étonnée
Lut en lettres de feu l'histoire de l'année.
Ces deux derniers vers sont très beaux ; mais la sécheresse et la monotonie sont encore le défaut du plus grand nombre. Les ligues et l'ecrevisse , et les douze signes et Je solstice, sont des expressions de l'almanach. Chacune de ces idées devait être rendue par un trait mythologique , ou du moins relevée par la poésie ; car les notions purement astronomiques peuvent eticore s'exprimer par de belles figiu'es. Voyez comme Voltaire, dans Alzire, a tracé la marche apparente du soleil, de l'équateur au tropique :
De la zone enflammée et du milieu du monde L'astre du jour a vu ma course vagabonde Jusqu'aux lieux où , cessant d'éclairer nos climats , Il amène l'année et revient sur ses pas.
Ces deux vers de Rosset ,
rôtir jvntlrft , & kufs rfMiS , la torr»» plss^ féci^ndfl , T'Uriièrcut leurs regards vers les pôles dt! motide .
ne sont, ni corrects dans !es tenno.>? , ni *>:acts dans les idées. Vlus féconde ù leurs désirs est tiri .«iolécisme. D'ailleurs les premières observations astronomiques ne pouvaient pas avoir pom* but la fécondité de la terre; elles ne pouvaient que marquer im rapport entre les différentes épn(|iies de l'agiiculture et les différentes périodes de la révolution annuelle du soleil. Peut-être aussi, pour plus d'exactitude, fallait- il mettre vers le pùlc du monde , et non pas vers les pôles, puisqu'il est impossib e d'ob.server à la fois les detix pôles.
L'art d'exprimer quelquefois très élégamment les objets les plus grossiers du labourage est le pri'.icipal mérite de l'auteur; par exemple , dans ce- vers où il s'agit de l'espèce et de la quantité d'engrais propre à chaque terrain :
Que de votre terroir les besoins, la nature, r.ègicnl de ces présents le genre et la mesure. La tcn-e que pénètre un trop fort aliment. Par sa vigueur cruelle étouffe le froment, Et , d'un feuillage vain nourrice malheureuse , IS'enfjnte, au lieu de blé, qu'une paille trompeuse.
Il ne se lire pas si bieii des objets qui demandent plus de clialeur et d'imagination dans le style. Voyons-le dans la description d'une tempête.
Mais ([uaud du i-oi des rois le terrible courroux Lance sur vos moissons ses redouUthles coups. Tonte industrie csi y aima; à vos justes alarmes 11 n'est d'autres secours que vos cris et vos larmes. Une vapeur paraît , s'étend et s'épaissit ; Le jour pâlit , l'air sifHe , et le ciel s'obscurcit. Dans le sein d'un nuage assemblant les tempêtes , La main de l'Eternel les suspend sur nos têtes. Il vient , et devant lui s'élancent les éclairs. Sou trône redoutable est au milieu des airs. Il abaisse les cieux ; l'orage l'environne , Les vents sont à ses pieds , la flamme le couronne. La fondre élincelante éclate dans ses mains; Elle part , elle frappe, clic instruit les humains. De ses traits en'lammés voyez les tours brisées , Les rochers abattus , les f(;rèts embrasées. La terre est en silence , et la pâle frayeur Des peuples consternés glace et flétrit le cœur. De ses traits meurtriers la grélc impitoyable Bat les tristes épis, les brise , les accable. Tous les vents déchaînés arrachent des sillons Les blés enveloppés dans leurs noirs tourbillons. Les torrents en fureur des montagnes descendent; Les fleuves débordés par les plaines s'étendent; Les champs sont submergés , les épis ne sont plus. O travaux d'une année, un jour vous a perdus!
Celte description réunit toutes les sortes de fautes ; elle est mal conçue et mal écrite. D'abord ce n'est point ici qu'il convenait de mettre la tempête et la foudre dans les mains de l'Eternel , ni de prendre toutes les expressionsde l'Ecriture, que nos grands poètes ont su employer plus à pr.>pos. Il faut réserver les tableaux de la vengeance divine pour de plus grands sujets. De plus, il n'est permis en au-
Clin cas de faire tant de vers ,"avec tant d'hémistiches cumius et pilics partout. Le jotir j)âlit, l'air sifjle , la foudre eiincelante éclate, etc.; tout cela est de Voltaire. // abaisse les deux est de Rousseau. Ce qui n'est ni de l'un ni de l'autre , c'est cet hémistiche sur la foudre, elle instruit les Immains : il suffit d'un pareil trait pour refroidir tout. Voltaire a dit :
La foudre en est formée , et les mortels frémissent.
Vous voyez la différence d'un trait qui fait image, et d'uue réilexionqui glace. El combien d'autres fautes dans la versification! Le terrible courroux , les redoutables coups, le trône redoutable , la grêle impitoyable, etc. , ce sont des épithètes accumulées , ces hémistiches rebatius qui énervent le style. Que font ici les rochers abattus et les tours brisées? Il s'agit bien de tours et de rochers; i! s'agit des vignes et des moissons. Et la pdle frayeur qui flétrit le cœur des peuples consternés! Quel amas de mois qui ne disent que la même chose dans une longue suite de vers tous accouplés uniformément! Opposons à cette description celle que l'on trouve dans le second chant du poème des Saisons : ce rapprochement instruira mieux que toutes les critiques.
On voit à l'horizon , de deux points opposés , Des nuages monter dans les airs embrasés ; On les voit s'épaissir, s'élever et s'étendi-e ; D'un tonnerre éloigné le bruit s'est fait entendre. Les .lots en ont frémi , l'air en est ébranlé , Et le long du vallon le feuillage a tremblé; Les monts ont prolongé le lugubre murmure , Dont le son lent et sourd attriste la nature : 11 succède à ce bruit un calme plein d'horreur, Et la terre en silence attend dans la terreur.
Ce dernier vers rappelle le terra tremuit et quievit de l'Ecriture. Tous les indices d'un orage prochain sont ici tracés si vivement, qu'ils produisent dans l'imagination du l cteur la même attente et la même inquiétude que l'orage peut produire dans les campagnes qu'il menace. L'observation de la nature est parfaiie :
D'un tomierre éloigné le bruit s'est fait entendre,
Et le long du vallon le feuillage a tremblé.
C'est avec cet art et celte vérité que le poète donne aux approches d'une tempête l'effet d'une scène de terreur. Poursuivons.
Des monts et des rochers le vaste amphithéâtre Disparaît tout-à-coup sons un voile grisâtre. Le nnage élargi les couvre de ses flancs ; Il pèse sur les airs tranquilles et bndanfs. Mais des traits enflammés ont sillonné la nue , Et la foudre en grondant roule dans l'étendue. Elle redouble , vole , éclate dans les airs : Leur nuit est plus profonde, et de vastes éclairs En font sortir sans cesse un jour pâle et livide. Du couchant ténébreux s'élauce un vent rapide
Oui tourne sur la plaine , et . rasant les sillons , Enlève un sable noir qu'il roule en tourbillons. Ce nuage nouveau , ce torrent de poussière , Dérobe à la campagne un reste de lumière. La peur, l'airain somiant , dans les temples sacrés Font entrer à grands flots les peuples égarés. Grand Dieu ! vois à tes pieds leur foule consternée Te demander le prix des travaux de l'année. Ilélas! d'im ciel en feu les globules glacés Ecrasent en tombant les épis renversés.
Le tonnerre et les vents déchirent les nuages. Le fermier de ses champs contemple les ravages , Et presse dans ses bras ses enfants effrayés. La foudre éclate , tonil)e , et des monts foudroyés Descendent à grand bruit les graviers et les ondes, Qui courent en torrents sur les plaines fécondes. O récolte ! ô moisson! tout périt sans retour : L'ouvrage de l'année est détruit dans un jour.
Voilà le tableau d'un grand peintre; voilà le style d'un grand poète. Toutes les tournures, toutes les expressions sont à lui : c'est lui qui a vu et senti. A-t-on jamais mieux rendu l'e'fet du ionnerre , dont le son se pr. longe dans l'éloignenient, que dans ce vers admirable ?
Et la foudre en grondant roule dans l'étendue.
Il n'adresse à Dieu qu'un mot, et ce mot est une
priée touchante qui rappelle toute la grandeur du
péril :
Grand Dieul Vois à tes pieds leur foule consternée Te demander le prix des travaux de l'année.
Il ne s'arrête pas plus long-temps , et ccntinue la
description, mais il la relève eneore par un détail
d'action et de sentiment emprunté à Virgile, il est
vrai , mais bien placé et bien rendu :
Et presse dans ses bras ses enfants effrayés : Et pavickc viatres pressera ad pectora notas. Hélas : d'un ciel en feu les globules glacés , etc.
Cela vaut un peu mieux que la grêle impitoijable : quelle heureuse opposition des globules glacés et du ciel en ,ieii.' et cette opposition est fondée sur la saine physique.
... Et des monts foudroyés
Descendent à grand bruit les graviers et les ondes ,
Qui com-ent en torrents , etc.
La phrase court; la construction descend et se précipite : voilà les secrets du style poétique. Comparez à ces vers celui où l'on a voulu peindre la même chose ,
Des torrents en fureur des montagnes descendent, vous verrez que le rhythmeest vif dans le premier hémistiche , et lent dans le second ; ce qui forme un contre-sens pour l'oreille : et ce sont là de ces fautes (pi'un vrai poète ne commet point.
N'oublions pas la première de toutes les convenances , celle de la mesure , toujours réglée par le sujet. On a reproché à M. de Saiut-Lanibert que sa description était trop détaillée : c'est une grande iguoraiicc. Sans cloute elle le serait trop
XVIII' SIÈQLE. - POÉSIE.
dans un poème épique , parce qu'elle y ferait partie d'une action principiile dont elle détournerait trop long-temps. Aussi Virgile se garde-t-il bien de s'étendre de même sur la tempête qui disperse la flotte d'Enée ; il se borne habilement aux grands traits : et Lucain , au contraire , pour peindre la barque de César en danger, entasse cent vers d' lyperbolesqui vont justpi'à l'extravagance. C'estd'un côté une leçon de sagesse et de goiit, et de l'autre la faute d'un écolier dénué de jugement. IVIais dans les Saisons , dans un poème descriptif, la tempête devait avoir loufes ces circonstances intéressantes ef pitloresques. Il ne s'agissait que du choix et de l'effet; et ce n'est pas trop ici de quarante vers pour peindre un des fléaux de la campagne.
Cette mesure n'est pas toujours gardée dans l'ouvrage de Rosset. Le travail des vers à soie y est décrit avec art, malgré les difficultés qu'il offrait , et la description est louable à bien des égards ; mais elle est trop longue , parce qu'elle descend jusqu'à de petites circonstances presque imperceptibles, où la poésie n'aime pointa se perdre; et , en tout genre , c'est un défaut que de dire tout.
Pour terminer ces citations par quelques peintures particulières, je choisirai celles de l'étalon et du coq. La première est imitée de Virgile , et l'auleur n'avait rien de mieux à faire. Nous verrons ensuite s'il en approche d'aussi près que son célèbre traducteur.
L'étalon que j'estime est jeune et vigoureux;
Il est superbe et doux , docile et valeureux.
Son encolure est haute et sa tête hardie ;
Ses flancs sont larges, pleins; sa croupe est arrondie.
Il marche fièrement, il court d'un pas léger;
Il insulte à la peur, il brave le danger.
S'il entend la trompette et le cri de la guerre ,
Il s'agite , il bondit , son pied frappe la terre ;
Son lier hennissement appelle les drapeaux :
Dans ses yeux le feu brille , il sort de ses naseaux ;
Son oreille se dresse et ses crins se hérissent ;
Sa bouche est écuraante , et ses membres frémissent.
Sans parler de ce qui est ici d'emprunt, comme la trompette et le cri de la (fuerre , qui est un vers de Zaïre , et appelle les drapeaux , qui ne vaut pas appelle les dangers de la Henriade, la marche de tous ces vers est en eîle-niéme trop uniforme ; il y a trop peu de mouvement, et encore moins d'accélération de mouvement. C'est, au contraire , un des mérites de la traduction de M. l'abbé Demie :
Il a le ventre court , l'encolure hardie ,
Une tête effilée , une croupe arrondie.
On voit sur son poitrail ses muscles se gonfler,
Et ses nerfs trt'ssailiir, et ses veiiies s'enfler.
Que du clairon bruyant le son guerrier l'éveille ,
Je le vois s'sgitcr, trcmblei-, dresser l'oreille ;
Son épine se double et frémit sur son dos; D'une épaisse crinière il fait bondir les flots ; De ses naseaux brillants il respire la guerre; Ses yeux roulent du feu , son pied creuse la terre.
C!est aux lecteurs exercés à faire la comparaison, qui nous mènerait trop loin. J'aime mieux vous offrir la peinture du coq , qui m'a paru ne riea laisser à désirer.
En amour, en fierté, le coq n'a point d'égal. Une crête de pourpre orne son front royal ; Son œil noir lance au loin de vives étincelles ; Un plumage éclatant peint son corps et ses ailes. Dore son col superbe , et flotte en longs cheveux ; De sanglants éperons arment ses pieds nerveux ; Sa queue , en se jouant du dos jusqu'à la crête , S'avance et se recourbe en ombrageant sa tête.
C'est peindre en vers comme Buffon peint en prose.
On voit que l'auteur avait du talent pour la poésie , et ce ne sont pas les seuls endroits de son ouvrage qui le prouvent , quoique ce soient ceux où il y en a le plus. Il lui a manqué un plan plus poétique et une exécution plus soignée et plus forte. Il tombe même quelquefois au point qu'on ne reconnaît plus l'auleur des beaux vers que vous venez d'entendre.
. . . Les feux de la terre Font monter les vapeurs au séjour du tonnerre. Le froid presssant leurs corp^ par le chaud dilatés , Les condense , et de l'air ils sont prédintés. jdinsi sur le foyer se forme l'eaude-vie. Par un nouveau travail si l'art les fortifie, L'esprit-de-vin captif du phlegme est séparé, etc.
Et ailleurs :
Invisible et vivant , dans ses langes le germe. De sa captivitévoit arriver le terme-
De l'air, qui fut dans l'œuf toujours renouvelé.
Le mouvement vital est alors redoublé.
Par lui l'œuf pénétré diminue et transpire, etc.
On trouve quelquefois trente vers de suite dans ce goût , parce que l'auteur s'est piqué fort mal à propos de mettre en vers une physique ou une chimie qui s'y refuse absolument.
Et quœ Desperat tractata nitescere passe , relinquit. (HOR. de Art. poet.)
C'est le précepte dont il aurait dû faire le plus d'usage dans un sujet tel que le sien , et c'est celui qu'il a le plus oublié.
SECTION VI. — Les Mois.
C'est à regret que je suis obligé , pour compléter ce qui concerne les poèmes , de faire ici une mention critique d'un écrivain qui, compté parmi les victimes de la tyrannie révolutionnaire, semblerait ne devoir attendre de nous qu'un tribut de regret bien légitime , et que personne ne lui paie plus volontiers que moi. On voit qu'il s'agit ici de
COUnS DE MTTftRATURE.
!'}« fortuné Moudiep, niassafr«5 mv Iô.y boufrt'fsux rie h France en -1 794; et ô siicstire que Cël ouvrage lue vapproclie de nos malheureux jours , il comliience à nous offiir des traces douloureuses et. sanglantes, qu'assurément je ne croyais pas devoir jamais rencontrer lorsque je i'enlrepris dans des jours de bonheur et de sécurité. Le sujet même , autant que la situation de la France , devait en éloigner toute idée, puisque , dans tous les temps, les gens de lettres ont été, de tous les hommes, les plus généralement étrangers aux révolutions des états. Mais aussi la nôtre a en ce caractère particulier, qu'elle a été l'ouvrage de la philosophie et (les lumières , comme on le dit encore dans la langue qu'elle a introduite , et qui subsiste au moment où j'écris'. Il est donc tout simple que ses auteurs en aient couru les dangers, et qu'ils en portent encore le poids, qui même est retombé plus d'une fois sur ceux (|ui s'en étaient tenus loin. Lemierre, dont j'ai parlé ci-dessns, ne s'en mêla en aucune manière : il n'a pas péri par le glaive , comme Roncher et tant d'autres, mais les dernières années de sa vieillesse ont été affreuses. L'iiorreur et l'effroi dont il était pénétré lui avaient abso'ument ôté l'usage de toutes ses facultés; il était tombé dans une stnpeur silencieuse et morne, dont rien ne put jamais le tirer. Hors sa respectahle épouse , qui lui rendit constamment to'js les soins de la tendresse et de la religion, l'aspect de toute créature humaine l'épouvantait; et si l'on essayait de lui parler, il ne répondait pas , il frissonnait de tous ses membres. On compte par milliers ceux que la révolution, sans même les atteindre de ses mains meurtrières , a fait périr ainsi dans l'aliénation et le désespoir.
Roucher était bon père , bon mari , bon ami , et je voudrais pouvoir répandre sur son ouvi-age l'intérêt qui à cet égard est du à sa mémoire , ou pouvoir me dispenser d'en parler; mais l'un et l'autre est impossible. Ce serait une omission incxcusahle de passer sous silence un poème (jui fit tant de bruit pendant ((uelques années , et qui ne fut pas moins remarquable par la rapidité de sa chute à l'impression , (jue par l'éclat de ses succès dans les lectures de société. De plus , ces lectures pre^îligieuses furent précisémeiit l'époque où les hérésies littéraires (jne j'ai déjà combattues dans ce Cours obtinrent une sorte d'empire , à la vérité fort passager, mais presque universel, par un concours de circonstances «pii font bien voir à quoi tiemienl les opinions des bomm.es. Ces paradoxes misérables n'avaient d'abord été qu'une révolte
' A \a Cm (le 1797.
vMictiiiî ofsulrc le bon sens et ie bon goût , lvuhn!'«^ mm 1.1 mauvaise îlllëfaturf; , et souleHue âans luus les journaux dont elle disposait; mais Ils passèrent alors jusqu'aux académiciens et aux p/ii/oso;;/ies, divisés par les querelles de la musique. On n'était pas fticbé de mortifier l'auteur des Saiso»set le traducteur des Géorf/if/tres, qui n'avaient pas voulu sacrifier à l'idole du jour , à Gluck. On en voulait encore bien davantage à celui qui rappelle ici ces luttes frivoles et furieuses du charlatanisme de la vanité , et qui , rendant hommage au compositeur û' Orphée, d'Iph}(jé)rie , comme à celui de Roland et de Didon , ne pouvait concevoir qu'on prétendit ne reconnaître qu'un seul musicien, comme il n'avait jamais conçu que certaines gens ne voulussent reconnaître qu'un poète tragique. Celte manie exclusive a toujours été celle des Français, et le sera toujours. Mais heureusement, comme ces engouements sont une mode, ils passent comme toute autre mode ; ils passent avec les intérêts particuliers, et il ne reste jamais que ce qui est à l'épreuve du temps. Roucher, qui était inconnu avant de commencer à lire son poème dans les cercles, ent donc bientôt , comme tant d'autres , son moment de célébrité. Tl fut étayé par la secte des philosophes, et d'autant plus que son ouvrage était empreint de leur cachet, et rempli de tout le fatras et de toute la morgue de leurs fallacieuses déclamations. J'insisterai peu sur ce vice de l'ouvrage , que l'oubli où il est tombé a rendu beaucoup moins dangereux qu'il n'aurait pu l'être, sans le rendre moins blâmable. Les Mois ne sont depuis long-temps lus de personne, si ce n'est de la jeunesse métromane. Mais le détestable goût dans lequel ils sont écrits est encore un système accrédité parmi celte foule d'apprentis rimeurs , et a même repris plus d'influence '
' Au nioniPnt oi'i j'écris ceci , le hasard fjit tomber entre mes mains une feuille où l'on rend compte d'une traduction de ta Foret de JVindsor, dont l'auteur ( M. de Boisjolin ) avait débuté , il y a douze ou quinze ans , par quelques fragments d'un Poème sur les Fleurs , où l'on avait remarqué de l'élégance et du nombre. Si tout le reste de ce nouvel ouvrage ressemble aux vers que le Journal de Paris eu a cités , l'auteur est loin d'avoir fait des progrès.
L'îupatient cnnvsier palpite dans l'alleiite ; Sur le sol qui l'arrête, il but la plaine absente , Et ses pieds, sans partir, ont pei-tlii mille pas.
Palpite n'est pas le mot propre pour Je clieval comme pour l'homme. Le frémissement, le hennissement, leti'emblenient, sont les images convenables, parce qu'il s'agit ici ilc peintures physi(pies : celle dn cheval est une des plus usées , et tous les bons poètes (lui l'ont épuisée n'ont jamais offert que des rapports qui différerirlent l'homme et l'animal. Mais ce qui est tout autrement choquant, c'est cet hémistiche, il bat la pi iiine absente; c'est l'excès delà recherche et de la fausseté. C<imment l'auteur n'a-t-il pas vu que cet accouplement bizaiTP de mots discordants ne présente rien . «bsohi-
XVIII' SIÈCLE. — POÉSIE
dans cette corruption universelle que la révolution ne cesse de propager, et dans le silence volontaire ou force de tous les vrais gens de lettres. Ce sont là les motifs qui me font une loi de ni'étendre im peu sur ce poème , qui nous offrira d'ailleurs , en principe et en application , tous les défauts imaginables, tous les ridicules possibles dont se compose le style à la mode , et dont les Mois sont le modèle le plus complet , sans qu'on puisse dire cependant qu'ils soient assez méprisables pour être indignes de la critique , puisqu'ils ne sont pas sans beautés, et même d'assez grandes beautés, et que l'auteur avait réellement du talent. Ainsi toutes les considérations se réunissent pour autoriser cet examen , particulièrement approprié au but principal de cet ouvrage , c'est-à-dire , à l'instruction des jeunes écrivains et au maintien des bons principes.
Je ferai voir d'abord à quel point ce poème est vicieux dans le sujet, dans le plan, dans la marche, dans le choix et la distribution des matériaux, dans les épisodes, dans les idées, dans les transitions; je finirai par le style.
ment rien à l'esprit? La j^ laine absente! qnel intolérable jargon! Quand Virgile a voulu peindre la bouillante impatience du jeune coursier, est-ce ainsi qu'il s'y est pris? s'exprirae-t-il par énigmes ?
Stare loco nescit , ruical aurilius , et tremU ai lui.
cavatijue
Tellurem, et soliJo graviter ionat ungula cornu.
Voilà comme on peint en vers à l'esprit et à l'oreille. Je retrouve , il est vrai , littéralement dans l'original anglais tout ce que je censure ici : mais quand Pope lit la Foret de nindsor, il n'avait que dix-sept ans ; et, quoique ce fût déjà l'ouvrage d'un poète, on s'aperçoit en bien d'autres endroits qu'il n'avait pas, à beaucoup prés , le goût lorraé. Rien n'obligeait le poète français à emprunter, d'après lui, à un aussi mauvais modèle que Stace , des vers aussi mauvais que ceux-ci ( Theb. VI) :
Pcreunl vesligla mille
Aute fttgain , ahsen'.emque firit gravis tnigtila campiim. Sans partir, a yseiviu Hiiï^cywas.
Et qu'importe les^tas qa"ûa]]erdus?Pas plus que lu 2)1 aine absente. Qu'est-ce que tous ces rapports abstraits ont de commun avec une peinture poétique ? Montrez-moi l'animal où il est, et tel qu'il est.
Son pied creuse ]a terre ,
a dit l'élégant traducteur de Virgile; et, dans cet îiémistiche, je vois le cheval comme sur la toile. Mais ici le chasseur n'est pas mieux représenté que le cheval :
n rend l'air, // se penche , et voit , sans s'étonner^ Sous le coursier -votant , la terre au luin tourner.
Il sejKUclie, aprèsîlfend /Vue, est ridicule. Il est clair que l'attitude du chasseur et la coiu-se du cheval doivent être peintes simultanément. Sans s'étonner est encore pis. De quoi voulez-vous donc qu'il s'étonne ? De ce que la terre tourne ? Mais il est faux que la terre tourne sous les yeux du chasseur à cheval , à moins que la terre ne lui tourne à lui-même. Et le journaliste nous dit gravement que c'est ainsi que Racine et Boilcau font des vers!
JOME I".
Le sujet n'a point d'objet assez déterminé : tous les poèmes que nous avons vus jusqu'ici en ont un plus ou moins favoralîle , plus ou moins rempli ; mais que signifie et que peut annoncer le titre des Mois ? L'auteur s'est très inutilement efforcé de repousser l'observation que tout le monde fit d'abord , que les quatre saisons de l'année offraient à la pensée une division toute naturelle de quatre tableaux différents , mais que personne ne devinait la différence spécifique de jamier et de févii r. 1; jiîiUet etd'aofit,de novembre et de décembre. C'est le même défaut de sens qui a frappé tous les esprits dans les insignifiantes dénominations du nouveau calendrier, pluviôse, nivôse, ventôse: comme si la ^Mie, la neige elle vetit n'étaient pas indistinctement attribuables aux mois de décembre, de janvier et de février, sans qu'il y ait d'autre différence que le plus ou moins pour chacun de ces mois, dans telle ou telle année. Roucher nous dit que, pour les naturalistes et les cultivateurs , il y a des différences très réelles d'im mois à l'autre : je n'en doute pas; mais sont-elles assez sensibles pour la poésie? IN ullement, et ses Mois en sont la preuve. Plus d'une fois le nom du mois n'est (pi'un titre et un texte pour fournir un chant , dont il n'y a pas la dixième partie qui se rapporte au mois :1e reste n'est qu'un amas de digressions et de déclamations aussi incohérentes que déplacées. V Histoire universelle etVEncijclopédie sont à sa disposition : il lui suffit de s'accrocher à une date ou à un mot pour jeter au hasard des paquets de vers sur tout ce qui lui vient à la tête, sans qu'il paraisse se douter qu'il y a des lois de convenance prescrites par le bon sens, pour ne pas rapprocher des objets trop disparates, pour écarter ceux qui sont sans intérêt ou trop étrangers au sujet. Il n'a aucune idée de cet art si nécessaire de mener l'esprit, l'miagination et l'ame d'objet en objet, par des gradations et des liaisons ménagées et insensibles, de manière à ce que le lecteiu- suive le poète sans effort, se reconnaisse toujours , et ne soit jamais dérouté. Roucher, au contraire, prenant le désordre pour la rapidité, vous transporte en nu moment , sans la moindre raison, d'un bout du monde à l'autre; en sorte que vous ne pouvez le suivre sans que la tète vous tourne d'éblouissement et defatigue, quand même vous n'éprouveriez pas une autre espèce de lassitude par la monotonie de la versification.
Amsi , pour citer des exemples , dès le premier chant, celui du mois de mars, lorsque le poète vient de mettre sous nos yeux les espérances et les prémices du printemps, lorsqu'il en jouit avec sa Myrthé , lorsqu'il vient de s'écrier,
De quel nouveau plaisir mon cœur est enivré.
Quand je vois un troupeau , dans la plaine égaré \ Bondir, et près de lui les bergers , leurs compagnes , Par groupes varier la scène des campagnes , En réveiller l'écho muet depuis loug-temps , El saluer en chœur le retour du printemps! etc. , il s'avise tout d'un coup d'une longue et lugubre sortie contre l'usage de manger la chair des animaux, morceau copié de J.-J. Rousseau, qui l'avait copié dePlutarque:
Mais, dieux; quel noir penser attriste mon ivresse! Ces agneaux , sous çacs yeux folâtrant d'allégresse , An-achés à leur mère , aux fleurs de ce coteau , Iront dans les cités tomber sous le couteau. Ils seront l'appareil d'un festin sanguinaTe, Où l'homme , s'arrogeant un droit imaginaire. Tyran des animaux , étale sans remords Ses meurtres déguisés , et se nourrit de morts. Arrête . homme vorace , arrête : ta furie , Des tigres , des lions , passe la barbarie , etc. Suivent cinquante vers d' invectives et de moralités, et nous voilà transportés du printemps à la boucherie. Je suis bien sûr que l'auteur nous dirait , comme l'Intimé : C'est Je beau. Mais le bon sens répoudra : C'est le laid. Je laisse de côté la diction : attrister la joie, attrister l'allégresse, formerait une opposition heureuse et claire , qui a déjà été employée; mais attrister l'ivresse est vague et faux , car on dissipe l'ivresse , et on ne r attriste pas -.seront l'appareil n'est ni correct ni élégant , etc. Mais ce qui nous importe ici , c'est qu'indépendamment du hors-d'œuvre de cette diatriabe, qui vient si mal à propos attrister le printemps, elle n'est par elle-même , n'en déplaise au bon Plutarque et à Rousseau son copiste , qu'une déclamation fort déraisonnable, qui m'étonne beaucoup plus dans l'un que dans l'autre , mais qui ne vaut rien nulle part.
Je n'invoquerai point l'autorité de l'Ecriture; nous ne sommes plus au temps où c'en était une que personne n'eût voulu récuser. Je laisse même à part l'empire de l'homme sur les animaux, empire fondé , non seulement sur les paroles expresses du Créateur qui a tout fait ici-bas pour l'usage de l'homme, mais encore sur les lois de la nature, qui l'ont rendu le maître du monde par l'ascendant de ses facultés intellectuelles. Je me borne à faire voir en passant combien il y a sur ce point , conmie en tout autre, d'inconséquence et d'irréflexion dans cette i)?u?osop/iie qui prétend réformer ce (pi'a établi la Providence avec une souveraine sagesse. Il y avait déjà long-temps
' Égaré est un terme impropre. Les ti'oupeaux sont dispersés dans les campagnes, et n'y sont pas égarés : il s'en faut de to\it quand ils sont . comme ici . avec leurs bergers et leurs chiens. Ces vers d'ailleurs, ainsi que mille autres , s'ils pe «ont pas mauvais , sont au moins tout ce qu'il y a de plus commun et de plus rebattu. Mais je n'examine pas encore les vers.
qu'on avait réfuté victorieusepient cette erreur de Plutarque , la seule , je crois , de cette espèce qui se rencontre chez un écrivain d'ailleurs si éloigné de semblables écarts. Il est de toute évidence que , si les bestiaux ne servaient pas à |a nourriture de l'homme , la multiplication de tant d'espèces animales serait en peu de temps si prodigieuse, qu'elles couvriraient et envahiraient la terre , et affameraient et désoleraient l'espèce humaine. De plus , elles ne servent pas seulement à nourrir l'homme , mais encore à le vêtir contre le froid. Ainsi la nécessité prochaine de la défense naturelle serait déjà une apologie suffisante. Et qui peut d'ailleurs igiiorer qu'une des lois reconnues essentielles au maintien de l'ordre physique du globe , c'est que toutes les espèces animales , dont la multitude, proportionnée à celle de nos besoins, et même de nos plaisirs, est le bienfait d'une Providence libérale , soient incessamment dévorées les unes par les autres , ou livrées à la faim de l'homme , puisque la terre est absolument insuffisante pour les nourrir sans cette destruction réciproque et continuelle ? Et où est le mal de celte destruction d'une foule de créatures passagères , formées uniquement pour la seule créature immortelle, sur un globe qui disparaîtra luimême , dès qu'elle aura rempli sa destination , et qu'elle entrera dans le monde éternel ? A quoi revient cette compassion de la mort des brutes , qui n'ont pas même l'idée de la mort? Les maltraiter gratuitement est une cruauté, puisqu'elles sont sensibles ; une ingratitude , quand elles sont utiles: les tuer, quand elles sont malfaisantes , est un devoir; s'en nourrir et s'en vêtir est un droit naturel , puisqu'autreraent nous mourrions de faim et de froid. L'exemple des Brames ne signifie rien: l'auteur des Mois nous dit naïvement ( et il est plaisant de remarquer que ce style niais est chez lui presque aussi commun que le style boursouflé) :
Du moins n'insultons pas aux Brames innocents.
Et qui les a jamais insultés? Mais aussi que prouve une petite caste frugivore, sinon une exception , comme il y en a presque en tout , et plus naturelle dans l'Inde que partout ailleurs , à raison de la quantité de fruits à la fois rafraîcliissants, succidents et nourrissants , qui sont au nombre des richesses et des déhces de ce beau climat ?
La conformation des dents de l'homme prouverait seule que la nature l'a destiné à être Carnivore , si l'on fait attention aux rapports constamment établis dans tous les êtres entre leurs lins et leurs moyens; et rien n'est plus faux que cette idée vulgaire, adoptée par Roucher, comme
XVIII* SIÈCLE. — POÉSIE
tant d'autres, que l'habitude de manger de la chair corrompt le sang de l'homme, le rend cruel et méchant, précipite sa mort, etc. En voilà, des préjugés. C'est l'intempérance, ce sont les chagrins , les excès qui sont la vraie cause des maladies ; et les passions , la vraie cause des crimes : et les passions sont dans le cœur, et non pas dans le sang , quoi qu'en ait dit la physique moderne ; et ce qui le prouve sans réplique , c'est que les passions se trouvent au même degré de force dans tous les tempéraments possibles.
Enfin, quand on se permet d'insulter si violemment l'espèce humaine parce qu'elle mange de la chair, il faudrait , ce me semble , être conséquent et prêcher d'exemple. Si , lorsque Roucher était assis aux meilleures tables de Paris , quelqu'un se fût avisé de lui dire ,
Arrête , homme vorace , arrête : ta furie , Des tigres , des lions , passe la barbarie ,
qu'aurait-il répondu ? Quelle excuse aurail-il pu lui rester, quand on lui aurait montré la table couverte des meilleurs légumes, et le buffet orné des plus beaux fruits ? Je crois bien qu'il evlt été réduit à dire que cela était bon pour faire une tirade de vers , car il n'aurait pas même eu la ressource de quelques prédicateurs: Faites ce que je vous dis , et non pas ce que je fais. Les prédicateurs ne parlent pas en leur nom, mais au nom du Dieu de l'Evangile : ils remplissent un devoir indispensable ; et que le ministre en soit plus ou moins digne , le ministère est toujours sacré. Mais qui oblige un rimeur de prêcher, à propos du mois de mars , l'abstinence de la viande , quand lui-même ne s'en abstient pas?
Au reste , il ne faut pas croire que ni Rousseau ni Roucher ignorassent les réponses péreraptoires qu'on avait faites au paradoxe de Plutarque , devenu depuis une espèce de lieu commun pour les rhéteurs en prose et en vers. Une preuve qu'ils les connaissaient parfaitement , c'est qu'ils se gardent bien d'en dire un mot : mais ni l'un ni i'autre ne voulait perdre ses phrases. Règle générale : nos philosophes trouvent fort bon , trouvent beau et grand de sacrifier toute une génération aux générations futures ; c'est même là le fin du métier ; car si l'on peut être aisément confondu sur le présent, on ne peut jamais l'être sur l'avenir. Mais ne leur demandez pas de sacrifier leurs phrases à l'intérêt même du genre humain ; c'est ce que jamais vous n'obtiendrez d'eux.
Après cette excursion de Roucher en faveurdes bœufs et des moutons , il introduit un cultivateur adressant sa prière à Dieu pour obtenir une heureuse récolte} et , «orame il médite nue escursion
nouvelle , il est bon de voir de quelle façon il s'y prend pour l'amener :
Il 2)rie encore, il prie ; et d'un nuage immense Son œil épouvanté voit les flancs épaissis S'élargir, s'alonger sur les monts obscurcis. Descendre en tourbillon dans la jjlaine ', et s'étendre. Et rouler : un bruit sourd au loin s'est fait entendre. Le nuage eu tonnant s'ou\Te...
Vous croyez sans doute que c'est un orage, et je l'ai cru comme vous , tant l'auteur sait caractériser ses peintures : point du tout , c'est une armée, et à sa suite cent vers de lieux communs, des plus communs , contre les assassins payés; car on sait qu'il y a long-temps que nos philosophes n'appellent pas autrement ceux qui exposent leur vie à très bon marché pour mettre leur patrie et leurs concitoyens à couvert des armes étrangères. Grâces au ciel , je n'ai jamais souscrit à ces invectives, où l'absurdité se joint à l'ingratitude; car, s'il est très coupable d'être un agresseur injuste, il est très glorieux de le repousser ; et il est à peu près impossible que l'un ne suppose pas l'autre. Mais ce que je considère ici , c'est la marche de l'auteur. Il avait vu dans les Saisons un contraste rapidement présenté des charmes du printemps qui renaît, et deshorreui's de la guerre qui s'ouvre à la même époque. Ce sont là de ces oppositions naturelles qui ont toujours leur effet quand elles ont leur mesure , quand vous ne quittez pas votre objet principal pour vous jeter tout entier sur un autre , au point que l'épisode moral fasse oublier le sujet; quand au contraire vous ne prenez de chacun des deiix que ce qui peut les faire ressortir l'un et l'autre par la disparité des effets. C'est ce qu'avait fait M. de Saint-Lambert, en homme qui connaît l'art; mais cet art est précisément ce dont l'auteur des Mois ne s'est jamais douté.
Voici le morceau des Saisons , qui n'est pas long :
Et les'maitres du monde ont choisi ces moments Pour ordonner le raeurti'e et les embrasements ! Sur le riant émail des plaines parfumées Les tyrans des humains étendent leurs armées. Tandis que le printemps , précédé des zéphyrs , Des monts chargés de fleurs appellent les plaisirs. Les esclaves des rois , ministres de leur rage , ComTcnt les champs heureux de sang et de carnage. Surc#bords consacrés aux transports les plus dovx Ils lancent le tonnerre, et tombent sous ses coups. Là le jeune guerrier s'éclipse à son aurore ; Il rougit de son sang la fleur cpii vient d'éclore , Et tourne ses regards vers l'aimable séjour Où le rappelle en vain l'objet de son amour.
' Cette affectation de placer une césure au quatrième pied, sur des mots aussi insignifiants que </a»!s la plaine, est le dernier degi'é de l'ignorance et du mauvais goût; r]0us reviendrons sur cette barbare factm-e de vers,
Les regi-ets dont sa mort sera bientôt suivie Ajoutent dans son cœur au regret de la vie.
L'oreille entend déjà une autre langue que celle des Mois : il n'y a ici qu'un vers vague et faible, celui des bords consacrés atix transports. Mais observez surtout comme le reste rentre de tous côtés dans les idées analogues au printemps. C'est la jleur qui vient d'cvJore; c'est le jeune guerrier; c'est Vaimahle séjour oii le rappelle l'objet de son amour. Toutes ces teintes douces tempèrent le fond de tristesse qui naît un moment du contraste de la guerre avec le printemps , et conservent ainsi le ton de couleur générale propre au sujet. Si vous eussiez dit tout cela à Iloucher , je doute qu'il vous eût même compris. Ce n'est pas ainsi qu'il procède, lui; il laisse le printemps et le mois de mars pour la seconde fois , connue s'il n'y en eut jamais eu , et monte en chaire, comme il y monte à tout moment. Il commence par la description d'une bataille, telle que pourrait la comporter l'épopée , pourvu qu'elle fût écrite par Claudien ou Stace ; ensuite un sermon oii il prend tour-à-lour à partie les rois et les soldats , où il rmalyse le contrat primitif des peuples avec les souverains. Première apostroplie, celle du combat :
Hommes nés pour les rois , insUamcnts de colère , Hâtez-vous , par le sang gagnez votre salaire.
Seconde apostrophe , celle du Te Deuni :
Taise/.-vous , assiissins, etc.
Troisième apostrophe. Celle-ci est pour les rois :
Oui , contre vous , ô rois , etc.
Répondez : q\iand ce peuple , eti-.
Ici la discussion du contrat social : et notez que dans tout cela il n'y a pas une idée , pas une expression qui ne soit mauvaise , si elle n'est pas rei)attue. Et l'on a pu être dupe de cette plate rhétorique en vers bouflis ! ... Je ne dis rien du dernier épisode , celui de la fêle de l'agriculture à la Chine, le seul de tous qui convînt au sujet, mais dont l'auteur étouffe tout l'intérct à force d'emphase. Tel est le premier chant.
Les épisodes du second ne tiennent pas moins de place, et ne valent pas mieux. C'est d'abord la pairie de l'auteur, c'est-ù-dire , Montpellier , dont il relève tous les avantages naturels et politiques , ses vins, ses olives, ses jolies femmes^son école de médecine, et ses Etats ; et , à propos de sa patrie, il parle encore plus de son père, et encore plus de lui-même :
.Je lui rendrai son fils si long-temps attendu ,
Ce fils que pour la (jloirv il crut trup tôt jjcrcht.
Hélas ! n'. t-ce pas ce fds lui-même qui crut trop tôt avoir irouvé la (jloire dans les cercles de Paris, ()ui l'ubandonnèrcnt tons h lenùemain delà
publication de son ouvrage , et allèrent même , comme il arrive d'ordinaire, jusqu'à n'y voir plus rien que de dètestahle ? Mais , dans tous les cas, il ne faut pas être si pressé de parler de sa gloire. Horace et Ovide ne se promettent du moins l'immortalité qu'à la fin de leurs ouvrages , et Homère et Virgile n'en parlent pas.
iMais si cette digression sur Montpellier, qui devait fournir dix ou douze vers , a le défaut d'être six fois trop lotigue , et d'occuper beaucoup trop de l'auteur et de son père, l'épisode de la navigation est bien autrement vicieux. C'en était un véritable , et qui convenait au sujet , s'il eût été bien entendu ; mais la conception en est totalement absurde. L'auteur, qui est partout dénué de toute espèce d'invention, n'a fait que prendre très ridiculement l'inverse de cet épisode fameux de la Lusiade, cette apparition du géant Adamastor aux navigateurs portugais qui voguent vers rOccan indien. Tout le monde est d'accord sur cette idée vraiment épiqae et sublime : il y a autant de grandeur que de vérité à supposer que le Génie, gardien de ces mers jusiju'alors inaccessibles, s'élève des (lois près du cap des Tempêtes, qui est comme la barrière naturelle de la mer des Indes , et qu'indigné de l'audace de ces Européens qui osent la franchir, il leur annonce uans son courroux tous les fléaux qui vont fondre sur eux. Roucher a un dessein tout différent , l'origine de la navigation ; et , au lieu de faire usage des traditions reçues et avouées de ces premières tentatives hasardées dans le creux d'un arbre flottant près du rivage ; au lieu de passer de là , par quelque fiction ingénieuse , à la découverte de la boussole, il introduit un Génie souverain des mers, qui , sans (ju'on puisse deviner pourquoi , invite l'homme à les défier , à traverser l'Océan : et dans quel moment? lorsfiue l'homme découvre pour la première fois , du haut des rochers , cet élément terrible , qui ne peut encore lui inspirer que l'étonnement et l'effroi. Ce n'est pas tout : comment le Génie s'y prend-il pour dissiper cet effroi si difficile à vaincre ? On ne le devinerait jamais. C'est en mettant sous les yeux des humains, par un prodige de son pouvoir, tous les dangers les plus effroyables qui les attendent sur l'Océan. Voici les vers ; il faut les lire :
. . . Fais du monde entier une seule patiùe. Les plus affreux périls vont assaillir tes jours. Je ne te cèle pas qu'ils renaîtront toujours. Veux-tu que devant toi je les appelle enseml)Ie ? UcgarJe : sous tes yeux mon pouvoir les rassemble.
Suivent cinquante vers où sont décrits les orages, les naufrages, les courants, les typhons, les rochers lie [;l"ce, on un mot, tout ce qu'on peut
XVIII' SIÈCLE. - POÉSIE
décrire pour ôter au plus hardi l'envie de regarder seulement la mer. Et ce dont on ne revient pas, c'est que l'auteiu- amène celte description immédiatement , comme on l'a vu , après une invitation fort courte à s'embarquer sur l'Océan , et qu'il ne songe pas môme à faire précéder cette épouvantable description par quelque chose de rassurant qui puisse au moins en balancer l'effet; en sorte que le Génie , après leur avoir dit , Venez, se hâte d'ajouler tout ce qu'il serait possible de rassembler, s'il leur avait dit , ne venez pas. C'est l'excès de la déraison. Mais la raison n'est pas non plus ce dont l'auteur se soucie. II voyait là des typhons, des trombes d'eau, des tourbillons, et des rocs de glace : il ne lui en faut pas davantage; il va faire des vers, n'importe comment ni pourquoi. Le défaut de sens est un des caractères habituels de son ouvrage.
Il s'est bien douté pourtant , quand son tableau a été fait, qu'il n'y avait pas là de quoi encourager la navigation : et si du moins il eût opposé à cette peinture , quoique placée à contre-sens , celle de toutes les ressources que l'homme pourrait devoir à son industrie et au progrès des arts, de tous les moyens de salut qu'il pourrait trouver, soit dans la construction des grands navires , soit dans l'art de les diriger, il aurait jusqu'à un certain point couvert et réparé cette première faute , et de plus il avait là sous les mains un sujet neuf pour la poésie : rien de tout cela. Ce qui manque le plus à ces hommes de gcnie' , ce n'est pas même le talent de bien écrire , quoiqu'ils en soient si loin ; c'est surtout celui de concevoir, celui de penser. Boucher en particulier n'a pas une idée , je dis une , qui soit à lui. Tout est lieu commun dans les Mois, tout sans exception. Il se sert toujours de ce qu'il a lu, et le gâte presque toujours. Les seuls morceaax que je citerai comme louables n'ont d'autre mérite que celui d'une versification meilleure qu'elle ne l'est d'ordinaire chez lui : pour le fond des choses, il est pris partout.
Mais ici le Génie , qui aurait été obligé de dire en vers ce que les vers n'avaient pas encore dit ; ce Génie , qui n'est autre que celui de l'auteur , et par conséquent aussi pauvre de pensées que riche en babil ; ce Génie , quand il voit Vhomme par la terreur lié dans tous ses sens ( ce qui est assurément très naturel , quoique très mal exprimé ) , n'a plus rien à lui offrir que cinq à six phrases vulgaires :
« Espère la victoire , et tu seras vainqueur, « Dit-il : si tu reçus le génie en partage ,
' On sait que ce mot de yenie est le refrain de tous ces riraeurs qui n'ont pas le sens commun: on eu voit la preuve dans les notes de Koudier.
« Par de hardis tï'avaux accrois cet héritage.
« Ne sais-tu point que l'homme est né iK)ur tout oser?
« La nier a des périls , ose les mépriser;
« Viens 5î()- M7j//v//c 6o(s leur disputer ta vie »
En effet , il y a de quoi se presser , et cela est fort encourageant ! Sxir un frêle hois , qui est partout, et qui peut être bien partout ailleurs, est ici encore, il faut dire le mot, une bêtise. Un vaisseau de haut-bord n'est rien moins (ju'uu frêle hois; et c'est ce vaisseau-là qu'il fallait peindre, flens leur disputer ta vie ; autre bêtise. Ce n'est sûrement pas ainsi qu'on parlerait à des soldats en les envoyant à un grand danger : on ne manque pas , en ce cas , d'en écarter l'idée , et de montrer celle de la supériorité. Cela n'est pas bien fin , et pourtant l'auteur n'en sait pas jusque-là, car il n'a que du (jiniie. Enfin il les appelle en quatre vers à Vaurore , à l'occident , au midi , et au pôle fjlacé : et il disparaît. Si jamais les hommes n'avaient été conduits à l'art de naviguer que par les moyens de Pvoucher et de son Génie , je ne crois pas qu'on eût encore vu un bateau sur une rivière.
La navigation pouvait le conduire au commerce, qui offrait encore un magnifique tableau , où l'intérêt des vérités utiles pouvait se joindre à celui des couleurs brillantes. Mais il se présentait ici à Roucher un texte de déclamation aussi usé en vers qu'en prose , et c'est celui-là seul dont il s'empare. Certes , la traite des Nègres et leur esclavage sont abominables devant Dieu et devant les hommes ; mais , ou il fallait n'y pas revenir après tant d'auteurs, ou il fallait faire mieux. Trente vers de la plus déplorable faiblesse ne servent ici à rien , si ce n'est à mener l'auteur à une transition très mauvaise pour arriver aux ouragans et aux tremblements de terre qui désolent si souvent les colonies du Nouveau-Monde. Roucher les appelle pour venger les nègres ; ce qui est très déplacé , d'abord parce que les tléaux physiques n'épargnent pas plus les noirs que les blancs, ensuite parce que ces fléaux sont de tout temps ceux de ces climats, avant qu'il y eût des nègres esclaves. Il y a quelques beaux vers dans sa description ; mais il a voulu y joindre une petite scène dramatique , qu'il n'était nullement difficile de rendre intéressante , si l'auteur avait une étincelle de vraie sensibilité. Voici cette scène :
Sous les lois de l'hymer l'avare Sélincour
A la riche Myrinde engageait son amour.
La lampe d'or brûlait dans la demeure sainte.
Et l'encens le plus doux en parfumait l'enceinte.
On voyait dans les mains du m'uiistre sacré
Pour les jeunes époux le voile préparé.
Le silence régnait : dans les flancs de la terre
Par trois fois roule et gronde un sourd et long tonnerre^
Tous les fronts ont pâli, le pontife tremblant
Embrasse en vain l'autel sur ses pieds chancelant.
L'orage enfin éclate, et la voûte écroulée Ensevelit l'autel , le prêtre et l'assemblée.
Il y a un effet d'harmonie imitative dans ce vere. Par trois fois roule et gronde un sourd et long tonnerre. Mais si, au lieu de son avare Sélincour , qui engage son amour à la riche Mijrinde, il eût mis deux jeunes amants long-temps traversés ; s'il se fût occupé d'eux plus que de la lampe et de l'encens , qui ne sont là que parce qu'on les a vus partout; s'il eût gradué la terreiu- pendant quatre vers ; s'il eût peint le ministre sacré , non pas emhrassant l'auiel , mais occupé des deux époux plus que de lui , et levant vers le ciel ses mains suppliantes et la victime sainte; si l'on eût vu en même temps les deux époux dans les bras l'un de l'autre , et l'assemblée prenant la fuite ; alors ou aurait eu un tableau digne d'un vrai poète ; et vingt vers, tels que le vrai poète sait en faire quand il sait autre chose que d'écrire bien ou mal , auraient suffi pour colorier ce tableau , et pour faire couler quelques larmes. Mais cinquante journalistes seront de force à remarquer l'effet du vers imitatif , quoique très commun et à la portée de tout le monde ; et pas un ne se doutera seulement qu'au lieu de ce croquis informe et glacé , il y avait là le sujet d'un tableau, non pas, il est vrai, pour leur homme de génie , mais pour l'homme d'un grand talent, ce qui est tout autre chose que leur génie.
Le mois de Mai est ici, sans comparaison, le meilleur de tous ; c'est le seul qu'on puisse lire de suite sans ennui, et souvent même avec plaisir, au moins dans la première moitié : aussi n'y avait-il pas de sujet où l'auteur pût s'aider davantage de tout ce qui avait été écrit avant lui. Mais , soit que le goût des anciens et des modernes , qui dans ces pemtures a été le même, ait influé sur celui de Roucher , soit qu'en effet il aimât véritablement la campagne (et les autres bons morceaux de son poème font présumer volontiers que ce sentiment était le seul qui fût vrai en lui ) ; ce qui est certain , c'est qu'ici son style est détendu, qu'il a pris de la flexibilité et de la douceur , de la grâce même et du sentiment, celui du moins des beautés de la nature. Le rhythme de ses vers est rentré dans ses formes naturelles. Le petit épisode d'Iphis est bien imaginé et pas mal écrit; les amours du cheval et du taureau sont tracés avec énergie. Mais bientôt il retombe dans ses travers accoutumés , et peint les amours des huîtres , dont il fait des éj)oiix et des épouses, des amantes et des amants, l^e passage de l'adolescence à la jeunesse , et le premier éveil des sens pour la volupté, offre des détails mêlés de bon et de mauvais , mais pèche surtout par l'idée principale , par ce vers que
j'ai entendu louer comme ingériiéUx, et qui n'est que forcé et indécent :
Le jeune homme à l'enfance enlevé jmr un songe.
Ce n'est sûrement pas là ce que la nature et la poésie offraient de plus heureux sur un sujet susceptible d'un tout autre intérêt ; et l'on voit qu'en cela , comme en tout le reste , quand l'auteur veut imaginer, il ne va pas loin. Gresset dans VÉpître à sa sœur , et M. de Saint-Lambert , dans les Saisons , avaient représenté vivement les effets de la convalescence, qui, en ranimant l'homme, renouvelle pour lui tout ce qu'elle lui rend. Roucher, dans un morceau semblable , lutte contre eux , et reste fort au-dessous. Il rappelle et décrit très froidement une maladie de sa première jeunesse, dont il fut guéri en une nuit par un profond sommeil :
Je m'endors , et ma sœur et mon père éperdus Se disaient : // s'endort pour ne s'éveiller plus.
C'est ainsi qu'en cherchant le naturel , il ne trouve que la platitude, et cela lui arrive assez souvent. Mais il revient ensuite à son emphase :
Des portes du tombeau Je remonte à la vie.
Et cette froide emphase est plus froide encore que la platitude. Qui jamais s'est figuré la convalescence remontant ? Comme tout ce qui est faux est toujours sans effet ! L'auteur n'a pas senti que , pour rendre intéressante la force qui renaît, il faut y laisser voir encore la faiblesse. Si l'on savait ce qu'il faut de justesse dans l'esprit pour diriger l'imagination quand elle peint , et combien cet accord , qui seul fait le grand écrivain , est une chose rare , et ce qu'il faut que la nature et l'art y mettent ensemble , on n'accuserait pas les artistes qui connaissent l'un et l'autre , d'être trop sévères , quand ils rejettent à une distance immense des écoliers dont quelques ignorants ont voulu faire des maîtres, et à qui la saine critique, dès qu'elle se fait entendre , ne laisse que quelques morceaux si faciles à faire sur des sujets usés , après cent cinquante ans de modèles.
Il n'y en a pas même de cette espèce dans le mois de Juin : les bons vers y sont clair-semés , et le style y est d'une inégalité continue. Les deux principaux épisodes sont d'un genre bien différent : le premier est une description de la Fête de la Bosière ; le second , celle de deux voyageurs , père et fils, étouffés l'un près de l'autre par un énorme serpent sin* les côtes d'Afrique. C'est précisément le tableau du poème de Malfilâtre , dont j'ai parlé ci-dessus ; car Roucher amie beaucoup à refaire ce (pii a été très bien fait : nous en verrons des exemples assez frappants. Il ne se tire pas mal de son épisode du serpent ; mais il est loin d'égaler Mal-