XVIII" SIÈCLE
fflâtre. Qdani à sai Fête de ht Rosière , il n'y a ni pliis de vérité ni plus d'intérêt que je n'en ai vu dans la chose même, tiue j'avoue n'avoir jamais approuvée. L'intention des fondateurs était sans doute très bonne et très pure ; mais il n'est pas inutile d'observer aujourd'hui qu'ils s'étaient trompés, et qu'il y a contradiction entre le dessein et l'effet. Une idée si fausse appartenait à un siècle on tout a été mis en vaine montre et en représentation illusoire , quand on détruisait tout en réalité ', où l'esprit a été si faiïx , qu'il gâtait même le bien quand il voulait le faire ; en un mot , où l'on a imaginé de faire de la vertu comme on fait de l'esprit , c'est-à-dire tout le contraire de la véritable vertu et du véritable esprit. Il est ridicule et absurde de couroiiner la vertu , qui n'a ici bas de couronne qu'elle-même. Les païens l'avaient senti. C'est Claudien qui a dit : Ipsa quidem virtuspreiium siU. On couronne les talents , les exploits , lés services : c'est l'opinion qui les juge , et c'est la reconnaissance qui les paie; et encore l'une et l'autre se trompent et doivent se tromper plus d'une fois. Mais il n'y a point de prix pour la vertu : elle est dans le cœur , et Dieu seul la voit telle qu'elle est. L'homme n'a ni le droit ni les moyens de décerner un semblable prix ; il est trop faible et trop borné. Qui lui répondra , au moment où il se flatte de couronner la plus vertueuse , qu'il n'y a pas dans l'assemblée d'autres filles qui le sont davantage ? Qui lui répondra que celles-là n'arriveront pas à leur terme sans couronne et sans tache , tandis que la Rosière y portera une cou i'onne et des fautes? Et voilà dès lors la vertu compromise comme la couronne, et le ridicule de l'une ne manquera pas de rejaillir sur l'autre. Mais surtout quel contre-sens de donner un prix public , un prix d'appareil à la vertu des femmes, à la pudeur ! C'est réunir ce qu'il y a de plus Opposé. Quoi de plus opposé à la sagesse , à la modestie , à la pudeur d'une vierge , que de la produire en public , d'amener comme sur un théâtre ce qui est essentiellement ami de la retraite , du silence et de l'obscurité ? Vous prétendez honorer la vertu du sexe, et vous la violez. Il n'y a point de mère éclairée qui souffrît qu'on rendît à sa fille cet honneur, qui n'est qu'un outrage; et si sa fille est ce qu'elle doit être , elle ne doit pas comprendre pourquoi on veut la couronner. En général, toute espèce de prix est vanité ou intérêt, et l'un et l'autre sont trop au-dessous de la vertu. O siècle
du mensonge ! Mais cette digression , quoique
peut-être un peu plus utile que celle des Mois, m'a déjà mené loin du poème , et j'y reviens.
L'auteur pour éviter la chaleur de juillet, se sauve dans les Alpes, et peint les glaciers d'après
POÉSIE
Haller et beaucoup d'antres. Mais ce morceau est un des mieux faits de tout l'ouvrage. Celui des castors , qui le précède , est extrêmement inégal , et l'épisode de Hachette défendant les murs de Beauvais est aussi mal amené que mal exécuté. C'est une occasion d'obsener ici quelle est d'ordinaire la marche bizarre et forcée des idées de l'auteur. De la récolte du miel dans nos climats il passe à la pêche de la baleine dans le Groenland. Une des dépouilles de ce poisson était le fanon dont on faisait cette espèce de lattes appelées 6aleines, qui ont si long-temps raidi la taille des femmes , et gêné la croissance et la liberté des enfants. On eut à Rousseau l'obligation d'avoir aboli cet usage ridicule et nuisible : de là un hommage à Rousseau. Mais Rousseau a refusé aux femmes la supériorité des talents : de là hommage aux femmes , que l'auteur console et venge de cette injustice. Il leur read tout ce qu'on a voulu leur disputer, et même le courage guerrier; et , pour preuve de ce courage , l'auteur , après une invocation en forme à la muse de l'épopée, embouclie la trompette , et nous raconte longuement les exploits de Hachette au siège de Beauvais. Il est vrai qu'il a soin de nous prévenir qu'il vient d'épouser une femme de la famille de cette héroïne; mais je ne crois pas que ce mariage même puisse justifier cette longue suite d'écarts qui nous ont fait arriver , par sauts et par bonds , depuis la baleine jusqu'à cette Hachette, et du Groenland jusqu'à Beauvais. On permet dans le désordre lyrique , qui est très court , de saisir un objet éloigné , sans beaucoup de préparation , mais jamais plusieurs de suite , et toujours du moins avec un rapport quelconque au sujet : Pindare lui-même , comme nous l'avons vu , n'y a jamais manqué. A plus forte raison l'ordre naturel des idées doit-il être toujours obsené et toujours sensible dans un long poème, soit didactique, soit descriptif. Ici pas un des objets que l'auteur assemble de force n'a de connexion avec ce qui précède ou ce qui suit , et rien ne se rapporte à un dessein quelconque. C'est à la fois et le vice général de l'ouvrage, et un défaut particulier à l'auteur; et un seul des deux suffirait pour faire tomber le livTC des mains, quand il serait mieux écrit. Jamais personne n'a plus méconnu que Roucher ce principe universellement reçu de tout temps , que le lecteur veut toujours savoir où on le mène , et aller à un but; c'est ce qu'Horace appelle lucidus ordo ; c'est ce qu'il recommande , quand il dit : Tcintùm séries juncturaque poUet. Comment, au contraire , Bouclier passe-t-il des abeilles aux ba leines? Il faut le voir , afin de comprendre, s'il est pdssible, ce qu'il à pris pour des transitions. Il
s'élève, avec raison, contre l'usage où l'on est , (lit-il , dans quelques cantons , de mettre le feu aux ruches pour recueillii- le miel. Il nous montre les abeilles étouffées par la fumée :
....... Et Iç peuple et la reine
Déjkmourant d'ivresse , et couchés sur Tarène.
Et tout de suite :
C'en est trop : et s'il faut fjue les cruels humains Signalent j)(7r le sang le pouvoir de leurs mains, Aujonrd'hiii, vers les bords où l'Europe commence, Le commerce leur ouvre une carrière immense. Qu'ils volent , à travers une mer de glaçons , Combattre et déchirer les monstrueux poissons Que l'Océan du Nord voit bondir sur son onde.
Il est rare d'accumuler plus d'inepties et de contre-sens de toute espèce en si peu d'espace. Cette exclamation niaise, c'en est trop; ce pouvoir des humains , signalé par le sang , à propos des abeilles que la fumée fait mourir d'ivresse; l'incompréhensible absurdité de cet énoncé textuel , « s'il faut du sang aux humains, aujourd'hui le commerce leur ouvre ime carrière inimeose , »
d'où il suit que c'est le commerce qui ouvre une carrière de sang ; cette autre aljsurdilé de faire uo/er des navires pêcheurs à travers îuip merde glaçons : enfin cette manière de raisonner aussi inconcevable que tout le reste , <( au lieu de tuer des abeilles , allez-vous-en harponner des baleines. y>
j\'est-ce pas là en sept ou huit vers le chef d'œuvre de la déraison ? N'est-ce pas là ce qu'Horace appelle œgri somnia, les rêves d'un malale ? Et cette déraison re\ient à tout moment : il n'y a que la crainte de l'ennui qui empêche la critique de trop multiplier ces exemples. N'en est-ce pas assez au moins pour faire sentir à la jeunesse métromane qu'il ne suffit pas , pour écrire , ne fiU-ce qu'une pièce de deux cents vers , d'avoir des hémistiches dans la tête et dans l'oreHIe, et qu'il faut encore , sinon beaucoup d'esprit , au moins le sens commun ? Mais c'est bien inutilement que Boileau leur a dit d'enchaîner la riir.e avec la raison; il est ciair qu'ils se sont persuadés que la rime dispense de la 7aison : au moins il est impossible d'expliquer autrement leur manière de composer. Je puis affirmer , poin- mon compte , (lue , de tous ceux que j'ai vus réciter ou écouter des vers , je n'en ai pas vu un seul faire la moindre al tent ion aux choses; leur attention tout entière se portait sur le A^ers : non pas qu'ils en sussent beaucoup j»lus sur le vers (jue sur les cluises ; mais le vers était tout ce qui les occupait. Combien sont venus me porter leurs plaintes dans le temps des concours académiques, et tous convamcus qu'on n'avait pas lu leurs pièces ! Je les invitais à
lire leiu' ouvrage, et je tâchais d'abord de leiu* faire voir le défaut de sens , ou la fausseté , ou l'inconvenance , ou l'incohérence des idées. Ils ne se défendaient pas trop là-dessus, moins peut-être par la difficulté de répondre, que par le peu d'importance qu'ils attachaient à tout cela. Je leur montrais alors les fautes de style et de versification , et là-dessus ils se débattaient un peu davantage; mais, en dernier résultat , ils se rejetaient sur trois ou quatre vers bien tournés , et ne paraissaient pas douter que ce n'en fût assez pour mériter un prix.
Mettez en prose les Gêorgiqves de Yirgile , vous n'y trouverez rien que de raisonnable : partout la filiation des idées naissant les unes des autres, partout l'enchaînement naturel des objets, dont l'un vous conduit à l'autre sans saccade et sans effort. ÎMais essayez de mettre en prose, je ne dis pas les douze Mois de Roucher ( il faut ménager le temps et la patience ) , mais un de ses Mois , et il n'en restera qu'un ténébreux chaos , d'où sortiront quelques traits de lumière.
La peinture des belles nuits iVaofU en offre de brillants; mais on repousse avec dégoiit une fiction très déplacée , l'ombre de la France qui vient retracer les horreurs de la Saint-Earthélemy. C'est attrister et flétrir bien mal à propos l'ame du lecteur , que le poète , un moment auparavant , a transportée dans les cieux avec Newton. Il invective dans ses notes contre ceux qui avaient condamné cet épisode , même au milieu du prestige des lectures , qui couvrait tant d'autres défauts , et qui n'avait pu déguiser celui- là , tant il était choquant. IMais Roucher , pour réfuter le reproche , se garde bien de l'exposer tel qu'on le lui avait fait. Persomiene prétendait qu'il fallût s'imposer le silence sur cette épouvantable époque de nos annales; il est toujours bon de renouveler l'horreur d'un grand crime quand l'occasion s'en présente , mais on lui niait que ce fût là l'occasion, et on avait raison : Non erat hic locus. Assurément il est trop visible qu'il n'a voulu , suivant sa coutume , que remanier un tableau déjà fait , celui du second chaut de la Henriadc ; ce qui suffirait pour prouver qu'il n'en sentait pas le mérite : et (le fait il croyait, de la meilleure foi du monde , faire des vers beaucoup mieux que Voltaire. Il ne serait pas juste de le juger sur cette ridicnile tentative : il pourrait être au-dessous de Voltaire , et pourtant être encore quelque chose; mais ici Roucher est au-dessous de Roucher , autant qu'il est habituellement au-dessous de Voliaire. Son morceau de la Saint- Barthélémy est d'un bout à l'autre , du dernier des écoliers. Ce n'était pas la peine de noircir si mal à propos l'imagination du
lecteur , et de faire une grande note déclamatoire pour justifier de mauvais vers.
Un épisode un peu mieux choisi , c'était celui de Lozonet de Rose, s'il eût été mieux conçu et mieux terminé. Rose va se baigner dans la Dordogne au point (ki jour; Lozon , dont il eût fallu détailler en quelques vers l'inclination pour Rose, la suit de loin , et va se baigner aussi à quelque distance. Un orage survient, et Lozon sauve la jeune Rose près de se noyer, non sans courir luimême un grand danger. Elle obtient de lui qu'il n'abuse pas de sa situation , et qu'il respecte son honneur; et là-dessus tous deux se séparent sans qu'il en résulte rien de plus. Qui ne voit qu'il eût fallu ici un dénoûment, et que cet épisode fut un petit drame? Mais l'auteur ne sait ni rien arranger ni rien finir.
Il y a de beaux détails dans les moissons d'août, dans le morceau où l'auteur représente la circulation bienfaisante de la sève , qui , vers la fin de ce mois, prépare la maturité des fruits de l'automne : il y en a dans la description de la famine qui désola Rome au temps de l'invasion des Hérules ; mais là , comme ailleurs , manque l'heureuse distribution des matériaux ; tout est plus ou moins maladroitement recousu , et rien ne forme un tissu régulier.
Mais l'épisode qui revient le plus fréquemment dans le poème , c'est l'auteur lui-même : il est luimême le sujet dont il aime le plus à praler et à parler long-temps. J'avoue que , si l'égoïsme intérieur ou l'excès vicieux de l'amour de soi est p. us ou moins de tous les temps, l'égoïsme naïf ou même impudent est un des caractères distinctifs de ce siècle. Je sais encore qu'il y a une sorte d'orgueil poétique que l'on pardonne assez volontiers , soit aux grands poètes, qui ne le montrent pas souvent, et qui le justifient, soit aux rimailleurs, parce que ce n'est qu'un ridicule ajouté à celui de leurs vers , et oublié avec eux. Mais pourtant il y a des bornes à tout ; et quelque complaisance qu'on ait pour son amour-propre , il est certaines bienséances généralement observées, qui doivent avertir que les autres hommes ont aussi leur amour-propre , et que les occuper à tout moment de soi , dans ses vers , sans en avoir ni raison, ni besoin, ni prétexte, c'est les choquer très gratuitement , et choquer en même temps la décence et le bon sens. Virgile , dans ses Gconjiques , n'a parlé de lui que deux fois , et très humblement , et en quatre mots : une fois pour dire que , s'il ne lui est pas donné de pénétrer les secrets de la nature, du moins il veut toujours aimer les iiois et les eaux, sans prétendre à aucune gloire, jlumina amem sylvasque inglorixis : une autre fois, à la fin de son
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poème , pour en marquer l'époque par les exploits d'Auguste en Orient , et pour opposer à tant de gloire son loisir obscur dans sa douce retraite de Naples. Il n'y a pas là de vanité ; c'est même user avec art du droit accordé aux poètes de se mettre un moment dans un petit coin de leurs tableaux , mais avec une extrême réserve , toujours avec intérêt , et jamais avec prétention. Il n'est pas ici question , sans doute , des genres de poésie où l'auteur est censé converser avec un ami ou avec le lecteur , comme l'épitre sérieuse ou badine, la satire, la fable : il s'agit des grands ouvrages où il doit s'oublier d'autant plus qu'il est censé inspiré par une muse. Pour ce qui est de Roucher , il faut apparemment qu'il ait mis l'égoïsme au nombre de ses muses inspiralrices , et ce n'est sûrement pas la moins occupée. Il n'y a pas un de ses chants où elle ne tienne une place plus ou moins étendue. Nous avons vu sa maladie et sa convalescence à Montpellier , son mariage à Beauvais , la tirade où il promet à son père d'aller le revoir et de le rassurer sur la gloire de son fils. J'aurais pu vous faire voir une autre tirade fort longue où il promet à Virgile d'aller à Naples baiser sa cendre; une autre tirade encore ( car il ne parle jamais de lui que par tirades ) , où il voue à Pétrarque un pèlerinage à Vaucluse pour visiter son ombre. Que serait-ce si je rappelais tous les endroits où il ramène sa Myrthé ? Passe pour Myrthé , dira-t-ou , l'amour excuse tout. Je le veux bien ; mais il y a encore ici un terrible inconvénient : c'est que , lorsqu'on s'y attend le moins, voilà Myrthé qui est tout- à-coup répudiée pour faire place à Zilla; et en proclamant l'avènement de l'une , il proclame l'infidélité de l'autre; ce qui refroidit beaucoup pour Myrthé , et même un peu pour Zilla. Properce, dans ses Élégies, qui sont des pièces détachées , pouvait passer sans risque d'une maîtresse à une autre; mais «^ans un poème il n'en faut qu'une, ne fût-ce que par respect pour l'unité d'objet. Il est trop clair que l'amour de Myrthé n'a pu aller au-delà de la moitié du poème , et cela se conçoit. Il faut beaucoup d'amour pour aller mèrae jusque-là, et bien des lecteurs n'iront pas si loin. Cela n'empêche pas l'auteur de faire une exacte répartition d'hommages entre ses deux belles : six mois pour Myrthé , six mois pour Zilla. Il n'y a rien à dire.
C'est dans le mois de septembre que la muse de l'égoïsme a pris l'essor le plus large. Dans sa première excursion , l'auteur nous raconte ses étranges aventures lorsqu'il voulut voir de près le rut des cerfs. Son indiscrétion déplaît à un de ces animaux , dont il se trouve si près ,
Qu'un souffle imprudent de sa bouche échappé Décèle sa présence au cerf qu'il a frappe.
Le cerf n'avait pas , comme on voit , beaucoup de clieiuin à faire pour l'atteindre : du premier bond il devait être sur lui. Cependant voici la suite du récit :
Soudain il vole à moi : je me livre à la fuite ; Et, bientôt sur mes pas ramenant sa poursuite, Au cirque de nouveau }a rentre le premier, Et triomphant m'elcue au faite d'un cormier.
Le cirqve est ici l'enceinte où sont l'assemblés les cerfs et les biches , et le théâtre de leurs amours. Ainsi Roucher est sorti de cette enceinte enfuyant devant le cerf, l'y a 7-atnené de nouveau , et a encore eu le temps de monter iriomphant sur un cormier ; ce qui prouve qu'il court plus vite qu'un cerf, et qu'il grimpe comme un singe. Cette espèce de fiction me semble plus gasconne que poétique. Et, pour qu'il n'y manque rien , il ajoute :
Lorsque enfin assuré que d'un essor rapide. Je trompais en fuyant son atulace intrépide, Dans l'arène déserte il revient orgueilleux.
Il n'y a pas un mot qui n'ait son prix. Quelle audace intrépide que de poursuivre un homme qui fuit et qui est sans armes ! A l'égard de l'essor rapide, oh ! il l'est en effet , puisqu'il l'est plus que celui du cerf, le plus léger de tous les animaux. Mais pourquoi lé cerf rerient-il ortjueilleux? Il n'y a pas de quoi, puisqu'il est assuré que notre poète court mieux que lui. C'est bien là le cas de dire, comme don Quichotte à Sancho, après le conte des trois cents chèvres : Ea vérité , Sancho , voilà bien le conte le plus extraordinaire que j'aie ouï de ma vie. La description du rut , qui vient après , est empruntée du poème latin de Savary : f^enationis cervina; lecjes. Mais l'épisode du cormier est de l'invention de Roucher , et c'est un bel épisode et une belle invention !
Il n'est pas tout-à-fait aussi neuf dans une autre excursioh sur les louanges de l'agriculture, qui n'a rien de commun , il est vrai , avec ce morceau si plein de charmes, 0 fortunatos! qu'on ne se lasse pas de relire dans les Géorcfiques ; mais on y prouve en forme qu'il vaut mieux aux humains fournir leur aliment que de ramper à la cour dans de lâches intriques , et d'aller éqonjer Vhabitant d'un tranquille rivaqe; et cela est très vrai. Ces grandes vérités l'échauffent au point qu'il ne doute pas qu'un jour ses vers, portés par l'harmonie jusqu'au trône des rois, ne les déterminent à couronner tous lex(rs noms du nom de laboureur, quand ils seront échappés à l'erreur; et il faut avouer que cela est très philosophique.
Mais enfin , après avoir ét(' aux prises avec lés cerfs, et avoir enseigné aux rois à èlre laboureurs, il revient à ses vers , et c'est l'automne «pii l'y ra-
mène. Voici le panégyrique qu'il en fait (je veux dire celui de ses vers ) : il n'y manque rien , si ce n'est peut-être ce qui manque souvent aux panégyriques , la vérité :
J'oubliais, endormi sur mes premiers essais, D'en mériter l'honneur par de nouveaux succès : Je n'étais plus moi-même. O soudaine merveille! Dans le calme des bois mon ardeur se réveille. Je renais, je revole à la cour des neufs Sœurs; Et l'art des vers encore a pour moi des douceurs. Oui, mon luth, tour-à-tour léger, sublime et teiidre. Aux antres du Parnasse ira se faire entendre. Riche saison des fruits , c'est à toi que mes chants Devront cette énergie et ces accords touchants. Qui, maîtrisant le cœur par l'oreille enchantée. Font aimer dans mes vers la nature imitée.
Je ne me rappelle pas que l'amoiir-propre le plus déterminé ait jamais fait au public des confidences si ingénues. Ces illusions sont heureusement fort innocentes, comme toutes celles des poètes; mais elles sont fortes. Cet homme est-il assez content de lui-même? Il maîtrise le cœxir; i\ enchante l'oreille; il est tour-à-tour léger, sublime et tendre; ses accords sont touchants; on aime la nature dans ses vers, etc. Tout poète est content de lui et de sa nliise , on le sait , et d'ordinaire en raison inverse de ce qu'il vaiit; mais d'ordinaire aussi c'est une jouissance assez secrète, dont il ne fait part qu'à quelques amis complaisants, et qu'il ne communiqtie pas au public , de peuîr des jaloux , comme les amants , qui ont toujours peur que tout le monde n'aime leur maîtresse, même quand personne n'y pense. Roucher était plus confiant : il dut tomber de haut, huit jours après la publication de son poème léger , sublime et tendre. Léger ! il n'existe pas de versification plus lourde que la sienne. Tendre! il n'y a pas dans son ouvrage un vers de sentiment. Sublime! il a quelques tableaux qui ont de la richesse et de l'expression ; mais quand il tend au sublime, il est boursoufflé. Ses accords touchants maîtrisent le cœur! Il n'a jamais su parler au cœur, et nul écrivain n'est plus étranger au pathétique. Quand nous en serons à l'examen des vers , nous verrons conmie il enchante l'oreille.
Au reste , il prophétise sur les progrès de l'esprit humain aussi magnifiquement que surles Sticcès de sa muse. Il ne doute pas ({u'il ne vienne un ' jour où l'homme saura toul;et l'on reconnaît là le ! charlatanisme, aujourd'hui un peu décrédité , de 1 cette philosophie qui, ne pouvant pas trop se vanter du présent , promet toujours des merveilles poiu- l'avenir, d'après le calcul du Charlatan de La Fontaine, qui se fait payer d'avance par lé roi, jiour faire d'un âne un orateitr dans l'espace de dix années : avant ce terme , dit-il ,
Le loi , l'àiie ou moi nous mourrons.
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Roucher nous annonce de même que nous connaîtrons un jour l'origine des vents, la nature de la lumière, tous les corps célestes; que nous saisirons Vame tout entière d'un seul regard^ quoique personne n'ait encore soupçonné seulement ce qu'elle est ; qu'entin il viendra un temps où l'instinct forcera sa prison, et s'élèvera au jour de la raison. YoilÙL bien, en d'autres termes, l'dne orateur; mais, en attendant que la pinlosophic élève la bête au rang des hommes, ou ne saurait nier du moins qu'elle n'ait, et en principe et en résultat, rabaissé l'homme jusqu'à la brute et jusqu'à la bête féroce: c'est un triomphe fort différent de celui qu'elle aimonçait; mais on ne peut lui contester celui-là.
Tout ce qui afflige Roucher, c'est que , quand toutes ces grandes choses arriveront, il ne les verra pas: il ne sera plus.... Infortuné! dont je ne rappelle ici les erreurs que parce ([u'elles tenaient à un funeste système dont tu as été dupe comme tant d'autres, sans aucune méchanceté, j'aime à croire du moins que tu es mort détrompé : tu en as vu assez pour l'être.
Si vous voulez juger de la distance du bon esprit au mauvais , du sentiment juste de toutes les convenances les plus délicates à l'oubli des bienséances les plus communes , voyez de quelle manière Despréaux parle de lui dans son épître sur le vrai :
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces , Sont recherchés du peuple , et rerus chez les princes? Ce n'est pas que leurs sons agréables , nombreux , Soient toujours à l'oi-eille également hem-eux , Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure , Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure ; Mais c'est qu'en eux toujours , du mensonge vainqueur, Le vrai partout se montre , et va saisir le cœur ; Que le bien et le mal y sont prisés au juste ; Que jamais un faquin n'y tint mi rang auguste ; Et que mon cœur, toujours conduisant mon esprit, Ne dit rien au lecteur qu'à soi-même il n'ait dit.
Il ne détaille pas tous les mérites de sa poésie, quoiqu'ils soient réels et nombreux; il ne parle que des défauts , quoiqu'ils soient rares et légers. Roucher, au contraire, étale tous les mérites qui ne sont pas dans ses vers , et n'y soupçonne pas un seul de lein-s défauts énormes et innombrables. Il parle de l'honneur de ses essais qu'il n'a encore que récités, des nouveaux succès qu'il attend, quoique, n'ayant encore rien publié, il n'ait point encore eu de succès. Despréaux, entouré de vingt éditions, ne parle que d'une espèce de succès qui est un fait public et incontestable : et, bien loin de l'attribuer à la beauté de ses vers , il ne veut en être redevable qu'à une qualité dont il lui est permis de s'applaudir , parce qu'elle n'est qu'un devoir essentiel au poète saliriciue, l'amour dit vrai;
et cela même fait rentrer dansson sujet ce qu'il dit de lui-même. Voilà comme on sait composer. Et quelle heureuse élégance dans ces vers mêmes où il ne parle que des défauts de ses vers ! Mais ce Boileau vivait dans le siècle des préjugés, où un poète môme ne devait parler de lui qu'avec modestie, avec art, avec intérêt : le siècle de la philosophie a changé tout cela. Quel solpréjugé que la modestie! prônez de toutes vos forces, et à pleine voix, et votre génie , et vos succès, et vos palmes, et vos lauriers , et vos triomphes^ , il y aura toujours assez de sots pour vous croire. Et qu'est-ce donc que la philosophie, si ce n'est un calcul sur la sottise humaine? On l'avait jusqu'ici laissé aux fripons : c'était une duperie; et /« philosophie est venue pour nous en corriger.
Un des plus mauvais Mois de Roucher est sans contredit celui d'octobre , et la vendange ne lui a pas porté bonheur, quoiqu'il s'efforce d'y mettre d'abord un enthousiasme factice, qui n'est qu'une froide exaltation de tête , et ensuite une gaieté bachique qui descend jusqu'au ton du cabaret. Toujours porté à agrandir tout, ce qui est un moyen de tout gâter, au lieu de concentrer la joie de ses vendanges dans une scène champêtre et privée, il nous invite à courir l'Europe pour vendanger avec lui ; ce qui suppose un secret particulier pour être à la fois sur le Danube et sur le Tage. Si l'on doutait de ce nouvel accès de folie , qu'il prend pour de la verve , voici les vers :
Vous . dignes d'assister à nos sacrés mystères, Sortez à flots nombreux de vos toits solitaires. Courons , et , de l'Ister au Tage répandus , Assiégeons les raisins aux coteaux suspendus.
Il ne se borne point à ce petit voyage ; il appelle l'Espagnol, l'Allemand, l'Italien, le Hongrois, et finit par les Suisses.
Et par des flots de vin tous les Suisses trempés , Dansent sur le sommet de leurs monts escarpés.
Tous les Suisses est bien la plus plaisante cheville qu'il soit possible de rencontrer. Il y a de quoi se récrier sur tous lesSuisses,commesmle(iuoiquon die de Trissotin. Ce n'est pas les Suisses qu'il se contente d'appeler, comme les Espagnols et autres peuples, c'est toits les Suisses, apparemment parce qu'il n'y en a pas un seul qui n'aime à boire. Les Allemands pourraient s'en formaliser, mais on ne peut pas songer à to'it. C'est dommage que, dans le temps où la lecture des Mois était le vin nouveau qui tournait toutes les têtes, quelqu'un ne lui ait pas dit: Encore une fois ce charmant tous les Suisses! Mais on lui a fait répéter des vers qui ne valaient guère mieux.
' Phrases habituelles qui remplissent presque toutes les préfaces de nos jours.