‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 131 sur 140 · J6 COURS DE LI · texte numérisé non relu

J6 COURS DE LI

îosse qui est la Nature, et dont la description est à peu près copiée d'un fragment du cardinal de Bernis, imprimé dans ses OEuvres il y a quarante ans; et ce Colosse de la iVature, qui apparaît à Roucher, ne fait autre chose que lui redire en vers faibles ce que vous avez vu ci-dessus en beaux vers dans le poème de la RelUjion , de Racine le fils. Si l'auteur n'est pas fort pour inventer, il n'embellit pas ce qu'il prend aux autres.

Janvier nous offre l'apothéose de Voltaire et de Rousseau, et même une longue apologie de ce dernier, sans que l'on sache d'où cela vient et où cela peut aller. Mais qu'importe? pourvu qu'il puisse dire à ceux qui ne font pas autant de cas des erreurs de ces deux grands écrivains que de leurs talents, Taiscz,-xous, et qu'il puisse crier aux saqes :

. . . Jurez ici , qu'armés contre Z ejTfiît;', Vous mourrez , s'il le faut , martyrs de sa fureur.

Hélas! plusieurs sont morts en effet sous nos yeux, non pas martyrs de la vérité, conjme Roucher veut dire , et comme il convient à de vrais sages , mais martyrs de leurs étranges sottises et de la fureur de leurs étranges disciples. Cela était juste, mais n'en est pas moins déplorable. Roucher, qui rêvait comme eux, s'écrie :

Rousseau du despotisme a sauvé les liumains. Cela n'est pas encore bien clair : mais ce qui est trop clair, c'est qu'il Jie les a pas sauvés de la tyrannie; ce qui pourtant ne décide et ne décidera jamais contre la philosophie, si elle a encore quelque temps à aller. Car, tant (|u'elle ira , ii'aura-t-elle pas toujours les siècles devant elle? C'est là qu'elle est retrancliée; et allez l'attaquer dans les siècles!

Quoi qu'il en soit , nous voici à la moitié de janvier, et il n'y a encore de janvier que les compliments de bonne année en bien mauvais vers. Suit une nouvelle apologie de la Nature et de la vicissitude des saisons, puis l'hiver de 1 709 , morceau généralement bon. Ensuite l'auteur ouvre le palais (le la Gelée, pour nous expliquer la formation de la glace. Nouvel épisode d'un vaisseau anglais dont tout l'équipage mourut de froid dans la mer Glaciale; et enilu un excellent épisode sur les aurores boréales , excellent d'invention , connue de style : aussi est-il tout entier traduit mot à mot d'un poème latin du jésuite italien Nocetti; ce que j'approuve fort, bien loin de le blâmer.

Un accès d'égoïsme ressaisit l'auteur au commencement de son dernier mois, lorsqu'il voit approcher le terme de sa course. Virgile , à la lin de ses Gcoryiques, se contente de voir le port, et en est satisfait ; ce n'est pas assez pour Roucher ;

Là je crois voir la Gloire assise sur la rive.

TTÉRATURE,

Oui , c'est elle : ô triomphe! elle attend que j'arrive. Taisez-vous , aquilons ; heureux zéphyrs , soufflez , Et conduisez au port mes pavillons enflés.

Enjl^s soit : mais l'enflure n'est pas ici sans la platitude, témoin cet hémistiche, elle attend que j'arrive. Quand on est supposé dans un enthousiasme poétique qui vous montre la gloire, il faudrait au moins s'exprimer plus noblement. Mais ce n'est jamais que dans la description que Roucher a l'expression du poète, témoin ces vers qui se trouvent tout de suite après, quand le vent du sud amène le dégel :

Il détend par degrés les chaînes de la glace.

La neige , sur les rocs élevée en monceaux ,

Distille goutte à goutte , et fuit à longs ruisseaux.

Ils courent à travers les terres éboulées ,

Et creusant des ravins , inondant des vallées ,

Retracent à nos yeux un globe submergé,

Qui des profondes mers sort enfin dégagé ,

Et dont les monts naissants , élancés dans les nues,

Sèchent l'humidité de leurs tètes ehe>mes ;

Cependant qu'à leurs pieds les flots encore errants

S'étendent en marais ou roulent en torrents.

Partout le trait est juste, et partout la couleur est riche. Le vent du midi qui détend les chaînes de la (jlace; la neige qui d'abord distille goutte à fjoutie, et bientôt fuit à lonrjs ruisseaux; celte ex[)iession si heureuse, et qui paraît si simple tant elle est vraie , les monts naissants , parce qu'en effet ils paraissent naître à nos yeux quand ils reprennent leur couleur naturelle ; cette autre image qui anime les monts quand ils sèchent l'humidité de leurs télés : voilà de la poésie, voilà de la véritable élégance. Toutes les expressions sont à l'auleur, qui les a combinées , et pas une n'est recherchée ni fausse. Mais peut-être fallait-il ne pas [)lacer en février ce qui généralement conviendrait beaucoup mieux au mois de mars , même pour la seule espèce d'ordre que peut présenter son poème, puisqu'il y aurait eu quelque avantage à le commencer du moins par tous les phénomènes qui annoncent les premiers efforts de la nature renaissante. Il pouvait alors transporter, avec plus d'effet, dans des climats plus septentrionaux que les nôtres la scène la plus frappante du dégel , la débâcle. L'auteur, qui était dans un bon moment, a fait là un morceau de verve, malgré quelques fautes , un peu lourdes même : mais les beautés les couvrent; et si, dans un long ouvrage, quehjues tirades descriptives suffisaient pour appeler la Gloire, on lui pardonnerait de l'avoir fait asseoir sur la rive pendant qu'il peignait la débâcle.

Mais déjà ce tribut qu'ont payé les montagnes , Après avoir franchi les immenses campagnes, Se répand sur la rive où les fleuves plaintifs Mugissent sourdement sous la glace caiitifs ; Et crevassant leurs bords pour s'ouvrir une route ,

XVIIP SIÈCLE. - POÉSIE.

Par cent détours spcrots se glisse sous leur voûte. Le fleuve, accru soudain par ce nouveau secours, Frémit , impatient de reprendre son cours ; Dans son lit en gi-ondant il s'agite , il se dresse ; Il bat de tous ses flots la voûte qui l'oppresse. Elle résiste encor : siu' son dos triomphant Le fleuve la soulève, elle éclate et se fend. Un effroyable bruit court le long du rivage : L'air en gémit ; et l'homme , averti du ravage , Sort des hameaux voisins , et , muet de terreur, Vient repaîlre ses yeux d'une scène d'horreur. 11 voit en mille éclats les barques fracassées. Leurs richesses au loin sons ordre dispersées : Les bords en sont couverts. Le vainqueur cependant , Pom-suit enflé d'orgueil son cours indépendant ; Et , pareil au héros qui , promenant sa gloire , Traînait les rois vaincus à son char de victoire , Lent et majestueux , il s'avance escorté Des glaçons qui naguère enchaînaient sa fierté ; Quand un pont tout-à-coup le traverse et l'arrête. Par l'obstacle irrité , l'humide roi s'apprête A livrer un assaut qui venge son affront ; Il rassemble ses flots , les entasse , et , plus prompt Que le feu de l'éclair allumé par l'orage , Pousse lem- vaste amas vers le pont qui l'outrage , S'arme d'épais glaçons, tranchants, amoncelés. Et, frappant sans relâche à grands coups redoublés , Dans ses larges appuis ébranle l'édifice Qu'a voûté sur ses flots un magique artifice.

Le pont qui Voutrafjc est sublime, et appartient, je Pavoue , à Racine le fils , qni a si bien rendu le poniem indîgnatus ùe Virgile, par ce vers admirable :

L'Araxe mugissant sous \m pont qui l'outrage.

Mais les autres beautés sont à Roucher, et il y en a beaucoup. Le fleuve pittoresqueraent personnifié donne du mouvement à toute la description , et agrandit les objets sans les exagérer, lorsque , Lent et majestueux , il s'avance escorté Des glaçons qui naguère enchaînaient sa fierté.

A ceUte marche imposante succède fort bien la violence de l'assaut livré au pont :

Il rassemble ses flots , les entasse , etc. Et l'on n'aime pas moins ce vers expressif qui a précédé :

Il bat de tous ses flots la voûte qui l'oppresse.

Tout cela demande grâce pour les fautes. Il est trop sûr que , dans une débâcle , il n'y a d' ordre d'aucune espèce; et au lieu des richesses dispersées sans ordre , ce qui est de plus un pléonasme , il fallait dire tristement dispersées. Le fleuve qui se dresse fait encore bien plus de peine: on ne peut attribuer qu'à la rime une image si fausse. Un peintre représentera tant qu'on voudra un dieu fleuve qui hitle, qui combat; mais si on lui proposait de faire dresser le fleuve , il croirait qu'on se moque de lui. Le dos triomphant ne vaut pas mieux : cette expression froidement abstraite , quand le fleuve se débat encore , et qu'il faut des images sensibles , refroidit lout de

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