‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 132 sur 140 · Tome T · texte numérisé non relu

Tome T

suite la peinture. Voilà le défaut de goût qui se fait sentir même dans les endroits les mieux saisis , parce que l'auteur en était presque entièrement dépourATi; mais enfin, c'est dans ces morceaux qu'est la place et le genre de son talent, qui consiste uniquement à décrire.

Le mauvais goût , le faux esprit , se représentent déjà de tous côtés ; et comme j'ai anticipé su r ce qui concerne le mérite du style, pour tempérer la (• i;iiin!ii(é du blâme, je marque aussi, en passant, quelques vers qu'on ne peut rencontrer sans en être choqué :

Au douzième des mois ainsi se lamentait

Le peuple qu'en son sein Rome antique portait.

C'est réunir la platitude et le verbiage.

Ce long froid qui du moins tous les ans vient suspendre

Les douleurs des mortels menacés du tombeau.

Ce froid qui de leurs jours ranimait le flambeau ,

Ne prêtant plus de force à leur santé mourante ,

Ils tombent engloutis dans la nuit dévorante.

Bans la nuit qui confond les pâtres et les rois.

C'est là, de toute façon, une composition d'écolier. Quand il s'agit de physique et de médecine, comme il est impossible à la poésie de nuancer alors les idées complexes qui n'appartiennent qu'à !a science , il faut bien se garder de sortir des idées générales, sans quoi vous n'offrez à l'esprit que des nuages et des contradictions : c'est une règle prescrite par le jugement. Dans un sujet tel que celui-ci, par exemple, la chaleur devait être ce qu'elle est généralement pour l'homme , un principe de vie, comme le froid un principe de mort; et quand on entend le poète nous dire ici du froid ce qu'il a dit du soleil en cent manières ,

Ce froid qui de leurs jours ranimait le flambeau , etc.,

on ne sait plus oii l'on est ni à ([uoi s'en tenir. Il est bien vrai qu'un des effets du grand froid est de rendre du ton à la fibre, et qu'en ce sens il peut être bon aux corps qui ne sont qu'affaiblis, lorsque d'ailleurs on est suffisamment prémuni contre l'excès du resserrement des pores , et assez vêtii pour entretenir une transpiralion assez égale; mais il est très faux que le froid suspende les douleurs internes, vagues ou locales, généralement causées par les glaires, dans l'âge avancé où l'auteur suppose ici les hommes menacés du tomheau. Leur soulagement habituel vient au contraire de la transphation habitiielle plus facilitée, et leur mal s'accroît quand la gelée resserre les pores , ou que l'hunîidité les pénètre. Mais toute cette théorie médicale n'est pas faite pour la poésie; et , faute d'avoir connu ce principe , l'autem' a fait d'une vérité partielle qu'il entendait mal m\ énoncé très faux, et qui contredit de plus tout l'esprit de son ouvrage. On retrouve le siesi ton

entier daiis ce lieu commun si gauchement encadré ici, '« ""i* 9"* confond les pâtres et les rois. Il n'a pas pu résister au plaisii- de mettre encore ensemble les pâtres et les rois, peutêtre pour la centième fois depuis qu'on les a réunis en vers et en prose ; et ils ne peuvent guère être réunis ailleurs.

Ce respect pourles morts, fruit d'une erreur grossière. Touchait peu , je le sais , une froide poussière , Qui tôt ou tard s'envole, éparse au gré des vents , Et qui n"a plus enfin de nom chez les vivants. Qui n''aphis même de nom est de Bossuet: on doit le remarquer, parce que ces mots sont sublimes là où ils sont, et font partie d'un morceau sublime ' , que tout le monde connaît , qui a été cité partout, et où il s'agit de faire sentir à l'homme son néant. L'auteur a donc tort de prendre ces paroles ; au lieu qu'il était fort excusable tout à l'heure d'avoir au moins placé fort à propos le pont qui l'outrage, de Louis Racine. L'à-propos est une sorte de mérite , mais rien n'est plus hors de propos, dans un poète qui doit intéresser l'imagination aux fêtes funéraires qu'il va peindre, que de commencer par en détruire autant qu'il est en lui tout l'intérêt , en nous montrant les honneurs rendus aux morts comme une illusion méprisable et une erreur (jrossière. Rien ne fait mieux voir que, si la bonne philosophie sert à t ont , et même à la poésie , quand il y a lieu , La mauvaise jyliUosophie gâte tout, et même le talent poétique. Ce n'est pas la peine assurément de prouver ici ce qui est prouvé de reste , que les devoirs envers les morts ne sont rien moins qu'«ac erreur, et sont fondés en raison et en morale , comme en religion. JMais il est toujours utile de remarquer combien l'opinion contraire, (jiii confond l'honnue avec la brute , est non seulement une erreur grossière, mais une imposture fiuieste et sacrilège; que l'on s'efforçait de l'accréditer partout, même dans les ouM-ages dont elle contrariait la nature et l'objet; et que les scandales philosophiques ont préparé et amené les scandales révolutiomiaù-es.

Il s'en présente sur-le-champ un nouvel exemple, encore plus condamnable, mais très conséquent à ce qu'on vient de voir, car une erreur en entraîne une autre. Il est tout simple qu'un écrivain qui ne voit dans les morts qmde la poussière ne veuille pas des peines d'une autre vie; mais avec quelle autorité, mais avec quel ton magistral il nous défend d'y croire!

Mais ce qu'oncèle à l'homme, et ce qu'il doit connaiire, C'est qu'il faut se résoudre à voir finir sim être ,

« Dans ]' Oraison funèbre de IlenricUc-Anne d'Angleterre , duchesse d'Orléans.

Sans chercher dans la nuit d'im douteux avenir Un glaive impitoyable , affamé de punir. Sans refuser son cœur à la douce allégresse , Sans craindre des plaisii's la consolante ivresse , etc.

C'est donc là ce que l'homme doit connaître! En effet, c'est une découverte si utile et si salutaire! Je me serais contenté , si l'auteur m'avait lu ce chant, de le renvoyer à son héros, à celui qui est à ses yeux le docteur des docteurs , à Rousseau ; et c'est Rousseau qui ne pardonne pas à nosp/jilosophes d'avoir sapé l'un des grands appuis de l'ordie moral et social en niant les peines d'un autre monde. Roucher, qui se vante des encouragements qu'il avait reçus de Rousseau, à coup sûr ne lui montra pas ce passage. IMais comme on ne peut jamais attaquer la vérité qu'en la défigurant , l'auteur ne manque pas de nous montrer dans la justice divine ti h glaive impitoyable , affamé de punir: ce qui n'est qu'un mensonge calomnieux; car jamais personne parmi ceux qui reconnaissejit un Dieu rémunérateur et vengeur, jamais personne, je l'affirme, n'a été assez insensé pour le peindre si contraire àsa nature. Tous ont dit qu'il ne se détermuiait à punir que là où il nepouvaitplus y avoir lieu à la miséricorde sans violer la justice; et l'on peut, je crois, s'en rapporter à Dieu pour accorder l'une et l'autre. Il serait assez singulier que l'homme connût la clémence , et que Dieu ne la comiùt pas. Voilà ce qui rend nos sophistes à jamais inexcusables : ils sont encore beaucoup moins trompés que trompeurs ; ils mentent sans pudeur , non seulement aux autres , mais à eux-mêmes; ils mentent; et si visiblement, que chacune de leurs imputations est un aveu implicite de leur mauvaise foi, qui équivaut à celui-ci :

« Je suis un imposteur, et je veux l'être; car, ne pouvant pas attaquer avec avantage ce qu'on a dit, il faut bien que j'altaque ce qu'on n'a pas dit. »

Mais la vérité a tant de force , et la fausseté est si maladroite , que souvent ils se trahissent involontairement, même dans les expressions ; et vous en voyez ici une preuve dans ces mots bien étonnants, 101 douteux avenir. Eh! s'il est douteux, pourquoi donc affirmes-tu avec tant d'audace ce que nous cache , de ton aveu, la màt de cet avenir? S'il est douteux, tu dois rester au moins dans le doute , et toute affirmation dans ta bouche est une absiu'dité. Supposons toutes choses égales entre nous, comme la logique t'oblige de les supposer : alors tu ne dois pas plus affirmer sur l'avenir ce qui ne sera pas , que nous ne pouvons affirmer ce qui i,era ; alors le doute au moins peut encore être utile; c'est une espèce de frein, et ton assertion gratuite le fait tomber. La nôtre au contraire ( dont ce n'est pas ici le liea de rappeler

XVIII'^ SIÈCLE. - POÉSIE

les preuves qui sont partout ) , la nôtre en laisse nn, reconnu partout nécessaire à l'homme; et je te laisse entre les mains de ton maître Rousseau , qui te dit en propres termes :

« Philosophe, point de phrases , et dis-moi nettement ce que tu mets à la place de ce que tu nies.»

Autre mensonge dans ces vers , et le même que j'ai déjà relevé ailleurs; car nos philosophes, ne pouvant pas prouver le mensonge, ne peuvent que le répéter.

Sans refuser ton cœur à la douce allégresse.

Et qui a jamais prescrit de s'y refuser?

Sans craindre des plaisirs la consolante ivresse.

Toutes les écoles de l'antiquité, sans excepter même celle d'Épicure, répondront ici à notre philosophe moderne :

« Tu ne sais ce que tu dis : c'est précisément l'ivresse du plaisir qu'il faut craindre , et craindre beaucoup , car elle renverse la raison, qui doit toujours guider l'être raisonnable. IVous sommes tous d'accord là-dessus, et même Éjncure, l'apotre du plaisir, qui défend surtout que ce plaisir aille jamais jusqu'à l'ivresse, sans quoi il devient excès , folie, et crime. »

Corapai'ez la morale des païens à celle d'un sage de nos jours.

Il est en train de délirer de toute manière , car voici p^énus qui se promène sur les eaux au mois de février ; et pour cette fois sans doute frémis et les Grâces auront un autre habillement que des guirlandes de fleurs : la saison ne permet pas une parure si légère. La couque azurée ne sera pas non plus poussée par les zéphyrs , car les zéphyrs sont encore loin, et ce sont les autans qui régnent, au dire même de l'auteur. Mais tout cela l'inquiète fort peu; il veut à toute force que Vénus vienne par eau en février pour nous donner le bal. De tous les moyens d'amener les bals d'hiver ( et il y en avait cent ) , il est malheureux de choisir le plus mauvais possible. Dans la description du bal, quelques jolis vers, et beaucoup d'inepties; car il ne s'agissait pas ici de détails physiques, il fallait de l'esprit. Il n'y en a guère à faire soupirer l'amour au bal de l'Opéra : autant qu'il m'en souvient, ce n'est pas là qu'il soupire. Il n'y en a pas davantage à y faire paraître tt/ie Sylvie, qui vient en troisième rang, après Myrthéet Zilla, pour désoler l'auteur:

Là j'ai vu ma Sylvie , à moi seule étrangère , Autour d'elle assembler la foule passagère.

C'est bien, comme on voit, une Sylvie à lui , et les quatre vers suivants, très amèrement plaintifs , ne permettent pas d'en douter. Si le poème avait été plus long , Roucher allait , comme Dorât, jusqu'aux ciwi maîtresses.

Il revient du bal à une noce de village , et s'en tire beaucoup mieux; ce dont je lui sais beaucoup de gré : c'est une nouvelle preuve qu'il avait dans l'ame le sentiment de la nature et de la morale. L'affectation d'une prétendue philosophie qu'il n'entendait même pas a fait tous ses torts et tout son malheur.

Il finit par faire encore une fois le tour du monde; et, parce que Virgile offre en contraste et en époque. César foudroyant les rives de l'Euphrate, et le chantre des Géorgiques solitaire dans Naples, Roucher se croit obligé d'énumérer tous les événements qui occupaient la scène du inonde pendant qu'il chantait les Mois, depuis les triomphes de Catherine jusqu'à M. 01a>idès , emprisonné par l'Inquisition; et de plus , les vers ne sont guère mieux faits que l'énumération n'est bien imaginée.

Dans cette marche de l'auteur, que j'ai suivie pas à pas , on a déjà pu voir les vices les plus essentiels de son sujet et de sa composition. Il en résulte que la partie de l'invention est chez lui ou nulle ou très malheureuse , non seulement dans l'ensemble, mais dans chaque partie. Il n'a su ni concevoir un tout, ni distribuer les matériaux, ni choisir les ornements , ni lier les objets , ni les assortir. Il a donc manqué absolument , et de l'imagination qui invente , et de l'esprit et du jugement qui la dirigent. Il n'avait pas la première idée de l'essence d'un poème; et le choix de son sujet, comme je l'ai dit en commençant , eu est déjà une preuve. Mais encore fallait-il au moins s'attacher à l'unité d'un dessein quelconque, celui, par exemple, d'enseigner les travaux rustiques propres à chaque mois dans les différents climats, dont la variété eût été la source commune des épisodes. Il fallait de même qu'il y eût unité dans l'esprit moral et religieux du poème , qu'il fût chrétien ou païen; car le lecteur vent toujours savoir ce qu'est le poète , comme le spectateur veut savoir ce qu'est le personnage, afin de le suivre en connaissance de cause. Le poème des Mois , au contraire , est un mélange confus de polythéisme , de mythologie , de philosophie irréligieuse , d'érudition allégorique , d'hypothèses fabuleuses , de traditions incertaines. Quel moyen de s'attacher un moment à un fond si vague et si mobile ? Rien n'est plus mal imaginé que de construire la machine d'un poème sur les recherches plus ou moins conjecturales de Court de Gébelin, combattues par d'autres hypothèses , et de mettre à contribution Pluche , Bailly, Boulanger, et autres , pour nous apprendre que l'Hercule thébain n'est autre que le soleil , et que les douze travaux de l'un ne sont que le passage de l'autre dans les

douze signes. Et que nous importe? Qu'importe de rechercher avecl'auteur de l'Antiquité dévoi- Ue , l'origine d'anciennes coutumes ou d'anciennes fêtes de certains peuples , ou maintenues ou aholies, pour prouver qu'elles se rapportent à la marche du soleil , à la crainte de le voir mourir, ou à la joie de le voir renaître? Tout est moralement froid en poésie , et n'est bon que pour les savants et les érudits qui s'amusent de leurs hypothèses. Rien n'est plus froid ([ue de se passionner, comme Roucher, pour un Soleil-Hercule, pour un Soleil conquérant, qui prend son armure, qui racomhatire; et combattre quoi? Toutes ces allégories ne sont que ridicules. Montrez - moi le soleil comme un astre bienfaisant, ouvrage d'un Dieu bienfaiteur; montrez-moi la sagesse et la bonté de Dieu dans l'harmonie réelle et dans le désordre apparent du monde physique; et tout le monde vous entendra , et aimera à vous entendre , parce qu'il y a là de l'utile; au lieu que dans vos fictions creuses il n'y a qu'une commémoralion de vieilles sottises, qui, bien loin de valoir la vérité , ne valent pas même, à beaucoup près, les fictions des Grecs; et si ces dernières sont usées, ce n'est pas une raison pour leur substituer les rêveries orientales et septentrionales récemment déterrées par nos savants, et qui ne méritaient guère de l'être.

Et quoi de plus inepte encore (]ue de nous les tracer dans un poème philosophique, avec un ton sérieux et solennel ; de nous décrire la fête du gui de chêne et les lamentations sur la mort du soleil, du même ton dont on prêche ici aux rois et aux peuples une morale bonne ou mauvaise? Quel chaos ! Puis je jamais savoir où j'en suis avec un auteur qui revêt tour-à-tour toutes sortes de personnages sans jamais changer de physionomie ! Ici je le vois prosterné devant un chêne avec les druides; là , se couvrant de deuil avec les peuples qui pleurent le soleil; ailleurs vénérant les mages et Zoroastre , et lout-à-coup chrétien dans une église de village , comme si (ont cela n'était qu'une seule et même chose. Quand il me répondrait que c'est en effet la même chose pour sa philosophie , ce ne serait pas une excuse ; il aurait toujours tort en poésie. Soyez , dans un poème , musulman , juif, chrétien, ou idolâtre, ce (jue vous voudrez; mais soyez quckpie chose, si vous voulez me dire (|uel(|ue chose. Voyez si l'auteur des Saisons , qui a conuncncé par invoipier l'être suprême , cesse un iiiouient d'être théiste dans tout le cours de son ouvrage. Mais voyons l'exorde et l'invocation du poènte des Mois , pour en venir à ce qui regarde le style :

Ainliilieux rivfil •Irs maîtres lie la lyrf.

Qu'un autre des guerriers échauffe le délire '; Qu'un autre, mariant de coupables couleurs, Soit le peintre du vice et le pare de ticurs : Moi , voué jeune encore à de plus nobles veilles , Moi qui de la nature observai les merveilles , .l'aime mieux du soleil clianter les douze enfants, Oui d'un pas inégal le suivent triomphants , Et de signes divers la tète coiu'onnée , Monarques lour-à-tour, se partagent l'année.

Il n'y a là qu'un bon vers ,

fit de signes divers la tête couronnée : tout le reste est mal pensé et mal écrit. Mariant est très désagréable à l'oreille , et en général il est très rare que ce mot marier , devenu parasite en vers , y soit bien placé. II n'est pas difficile de se vouer à des veilles jjIus nobles que la i^einture du vire. Les douze mois triomphants et monarques tour-à-tour ont de l'emphase et point de sens; c'est trop de triomphes et trop de monarques. S'ils suivent tous le soleil , c'est au moins lui seul qui doit être monarque et triomphateur, et c'est lui que le poète va invoquer ; il faut être d'accord avec soi-même.

Sur la roche sauvage où le chêne a vieilli .

.Virai m'asseoir, et là, dans l'ombre recueilli,

A l'aspect de ces monts suspendus en arcades ,

Kt du fleuve touiIiant par l)ruyantes cascades ,

Et de la sombre horreur qui noircit les forêts,

Et de l'or des épis flottant sur les guérets ,

A la douce clarté de ces globes sans nombre ,

Qui , flambeaux de la nuit , rayonnent dans son ombre ,

A la voix (lu tonnerre , au fracas des autans ,

Au bruit lointain des flots, se croisants, se heurtants ,

Jie l'inspiration le délire extatique

Versera dans mon sein la flamme poétique;

Et , parcourant les mers , et la terre et les cieux ,

Mes chants reproduiront tout l'ouvrage des dieux.

Il n'y a là encore qu'un bon vers :

Qui, flambeaux de la nuit, rayonnent dans son ombre; dans le reste , ce qui n'est pas à tout le monde est mauvais. Ces deux participes à la fin d'un vers, se croisants, se heurtants, sont d'un mécanisme grossier, qui est fort loin du mécanisme poétique , sans parler même du solécisme de ce pluriel, quand le participe est indéclinable. Ce sera une licence , si l'on veut ; mais ce n'est pas la peine de prendre une licence pour gâter un vers. Quant à la marche et au ton d'une pareille période dans le début d'un poème, l'auteur ne pouvait pas mieux annoncer ce qu'il serait le plus souvent dans la suite , le Claudien français : c'est absolument l'endure et la monotonie du Claudien latin. Il faut être plein du même esinit pour annoncer d'abord des chants qui parcourront la mer, la terre et les deux, et reproduiront tout l'ouvrage des dieux : c'est im trop grand voyage pour nous

■ Unitation du poème latin de Malchus :

Bella canant alii , vilriciaque arma , j^riimi/iif, Heltanliîin curas , ttc.

XVni« SIÈCLE. - POÉSIE.

encourager à le faire avec lui. Les Métamorphoses d'Ovide en étaient un à peu près de celte nature ; mais il se garde bien de nous le dire , et ses quatre premiers vers , ou il prie les dieux de le favoriser et de le conduire , puis(iu'ils ont fait ce qu'il va chanter, sont de la plus grande simplicité, quoiqu'ils rendent un compte parfait de tout son dessein. Le dclire extatique de l'iuspiratiou , indépendamment de la bouffissure des termes , est d'un homme qui ne connaît pas même les premières différences de chaque genre. Le mot de délire {fur or , fmere) se trouve quelquefois dans les odes anciennes , et fort à propos, parce que l'ode est une espèce de saillie , un accès d'imagination; mais jamais dans un poème de longue haleine, ni ancien ni moderne, on n'a été assez fou pour appeler h Délire. Voltaire appelle la Vérité ; le Tasse , une Muse céleste, tout autre que les Muses de la Fable. Les anciens, bien loin de \ou\oir délirer, s'adressaient de temps en temps aux Muses de l'épopée , dans les grandes occasions; ces déesses étant plus instruites que les hommes , et faites pour consacrer la mémoire des grands événements :

Et memînistis enini, Bivœ, et memorarc 'potestis; Àt nos vîx ternds famœ fcrlahitur aura.

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