‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 18 sur 140 · HÉCUBE · texte numérisé non relu

HÉCUBE

Vous me verrez sans cesse à ses jias attachée.

ULYSSE

Non. Craignez de la voir de vos bras arrachée.

POLYXÈNE

( '/ Ulysse.) Madame, écoutez-moi.... Vous, dans votre rignenr , Ménagez une mère , épargnez sa doul cur.

(•/ Hécuhe.) Ma mère , c'est assez combattre la puissance : Ne souffrez pas du moins d'indigne violence. Voulez-vous qu'à l'instant, d'un bras injurieux . De farouches soldats, vous traînant à mes yeux. Insultent à ce point votre rang et votre âge? .Sauvez-nous toutes deux de ce comble d'outrage. Donuez-moi votre main; à mes derniers moments Accordez la douceur de vos embras':"ments. Jla mère ! de ce nom que ma tendresse implore Pour la dernière fois ma voix vous nomme encore. Mes yeux à la clarté vont cesser de s'ouvrir.... Adieu , vivez , ma nière , et moi je vais mourir.

UÉCUBE.

De mes nombreux enfants cher et malheureux reste . Tu meurs! et dans les fers je ti'aine un sort funeste! Quel en sera le terme? A quoi m'attendre encor?

POLYXÈNE

Que dirai-je à Priam . à votre fils Hector?

BÉCUBE.

Dis que , par tant de coups tour à tour éprouvée , Au comble des horreurs Hécube est arrivée.

POLYXÈNE

O sein qui m'as nourrie ! ô ma mère ! Ah ! grands dieux ! Tome I"'.

UECUBE.

O gage le plus cher des plus funestes nœnds !

POLYXÈNE

Recevez mes adieux, Cassandrc, Polydore, O ma soem- ! ô mon frère !

nÉCUBE.

Hélas! vil -il encore?

Je suis trop malheureuse , et je crains tout des dieux.

POLYXÈNE

Sans doute il est vivant ; il fermera vos yeux. Il vit, n'en doutez pas : cet espoir me ranime.

l^A Ulysse.) Allons couvrez du moins le front de la victime. Ulysse , cachez-moi ma mère et ses douleurs : Je pnis souffrir la mort, et ne puis voir ses pleurs. Venez, etc.

Le récit de la mort de cette princesse est digne de celte belle scène. Il n'est pas inutile de faire voir commeni les anciens traitaient cette partie du drame. C'est Talthybius qui raconte le sacrifice de Polyxène, aut[uel il présidait en qualité de héraut, et qui le raconte à Hécube. Dans nos mœurs, ce serait manquer aux convenances , et nous ne souffririons pas qu'ayant eu part à la mort de la fille il en fit le récit à la mère. Mais le récit même nous fera mieux connaître eiicore tou-te la férocité de ces mœurs des temps qu'on nomme liéroïques, férocité produite par la superstition et le fanatisme qui exaltaient l'énergie des âmes , et enfantaient des crimes.

Pour ce gi'and sacrifice on s'assemlile , on s'empresse.

Déjeunes Grecs, rangés autour de la princesse ,

Devaient sons ma conduite accompagner ses pas

La placer à l'autel et l'offrir an trépas.

Pyrrhus vient ; il saisit la victime docile ,

Et l'entraîne lui-même à la tombe d'Acliille.

Il prend un vase d'or , le remplit , et soudain

En l'honneur de son père il épanclie le vin.

A l'armée, en son nom, j'ordonne le silence

« Que ma voix dans ces lieux attire ta présence ,

« O mon père! dit-il reçois aux sombres bords

" Ces dons religieux qui consolent les morts.

« Vois ce sang C(jnsacré que nous allons répandre :

« Ce pur sang d'une vierge appartient à ta cendre.

« Sois-nous propice , Achille, ô mon père ! ô héros !

« Loin des bords d'Ilion fais voguer nos vaisseaux.

« Que sauvés des écueils d'une mer en furie,

« Un retour fortuné nous rende à la patrie ! «

Il dit , et tous les Grecs s'unissent à ses voeux ,

Et nos cris suppliants montent jusques aux cieux.

Dans la main de Pyrrhus déjà le glaive brille ;

Ses regards m'ordonnaient de saisir votre fille.

« Arrêtez , nous dit-elle , ô vainqueurs des Troyens.

« Prêts à mêler mon sang avec le sang des miens ,

« Epargnez-moi du moins un inutile outrage.

« Ma mort doit être libre , et j'aurai le courage

« De présenter au glaive et ma tête et mon sein.

« Sur la fille des rois ne portez point la main :

« Polyxène , acceptant un trépas qu'elle brave,

« Ne veut point aux enfers porter le nom d'esclave. »

Elle dit : mille voix parlent en sa faveur.

Agamemnon lui-même , admirant son grand cœur ,

Souscrit à sa demande . et veut qu'on se retire.

Polyxène l'entend : elle arrache et déchire

Les voiles , ornements de sa virginité ;

Et, de son sein ù';illjâ(re étalant la beauté,

Elle tombe à scnoiix : « Pyrrhus, frappe, dit-elle;

« Frappe, j'attends tes coups. » 11 se trouble, il cbancello.

La victime à ses pieds , l'aspect de tant d'appas ,

La pitié quelque temps semble arrêter son bras.

Mais Achille l'emporte en cette ame hautaine;

Il enfonce le fer au cœur de Polyxène,

Le retire fmnant : le sang jaillit au loin.

Elle tombe expirante , et , par un dernier soin ,

Elle rassemble encor la force qui lui reste ,

Pour n'offrir aux regards qu'une chute modeste '.

Elle meurt. Ce moment cliange tous les esprits.

Touchés de sa vertu , de son sort attendris .

Tous, et chefs et soldats , qu'un même zèle anime ,

A l'envi l'un de l'autre honorent la victime.

Déjà par mille mains son bûcher est dressé.

Tous hâtent cet ouvrage , et d'un bras empressé

Le couvrent de présents , l'entourent de guirlandes ,

Se disputent le droit d'y porter des offrandes ;

Et tandis qu'on lui rend ces funèbres hoimeurs.

J'entends gémir sa mère, et vois couler vos plem-s.

Racine a pris soin d'avertir qu'il ne fallait pas que la confonnité de titre fît imaginer que son AHdroma([ve fi';t la même que celle d'Euripide.

« Quoique ma tragédie, dit-il, porte le même titre que la sienuc, le sujet en est pourtant très différent. Andromaque , dans Euripide , craint pour la vie de Molossus , qui est im tils qu'elle a eu de Pyrrhus, et qu'Hermione veut faire mourir avec sa mère. INIais dans ma pièce il ne s'agit point de Molossus. Andromaque ne connaît point d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'Astyanax. J'ai cru en cela me conformer à l'idée que nous avons de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d'Andromaque ne la connaissent guère que pour Ja veuve d'Hector et pour la mère d'Astyanax. On ne croit point qu'elle doi\e aimer ni un autre mari ni un autre fils; et je doute que les larmes d'Andromaque eussent fait sur l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles y ont faite , si elles avaient coulé pour un auîre (ils que celui qu'elle avait d'Hector. »

Ces observations prouvent le jugement exquis de Racine, qui savait combien il importe au théâtre de se conformer aux idées le plus généralement reçues, et d'établir l'intérêt sur les dispositions des spectateurs.

Le rôle d'Andromaque est beau dans la pièce d'Euripide. La naïveté des sentiments et l'expression de la tendresse maternelle, le mélange de douleur et de dignité qui s'y fait remarquer, ont pu fom-nir à Racine les couleurs (jii'i! a employées en grand-maître. La pièce n'a point de prologue postiche, comme les autres. Yoilù ses mérites ; mais elle a, comme tant d'autres du même auteur,

' Ce détail , qui peut paraître petit dans un pareil moment, tient absolument aux niu'urs anciennes. On le retrouve i»liis dune fois chez les Grecs et chez les Latins ; et La Fontaine, dans la description de la mort de Thisbé, imitée d'Ovide, exprime ainsi la même idée :

Elle dit : rt , toiubant , laugc ^es vrleiueiit!: , Ucniior trait de ptideui- à :«.« dcniici.s uiunieiitk.

le défaut capital de ces épisodes déplacés qtii forment comme une seconde action , et détruisent l'intérêt quand il commençait à naître. La scène est à Phthie , dans les Etats de Pyrrhus , fils d' A chille. Il est absent, et sa femme Hermione, soutenue de son père Mélénas, a profité de cette ahseiice pour condamner à la mort Andromaque sa rivale , et le jeune Molossus que cette captive froyenne a eu de Pyrrhus. La mère et le fils se sont réfugiés aux autels de Thétis, situation que nous avons déjà vue dans V Hercule furieux. Hermione, qui n'a poiitt d'enfant de Pyrrhus, est animée de toutes les fureurs de la jalousie, et de tout l'orgueil (jue lui inspirent sa naissance et son rang. Elle ne peut souffrir (ju'une étrangère, une caplive, lui dispute , lui enlève même le cœur de son époux, et que Molossus, le fils d'Andromaque, puisse être un jour l'héritier du fils d'Achille. Sa querelle avec A ndromaque, qui se défend d'un ton aussi noble qu'intéressant, est assez théâtrale, quoiqu'elle offre plusieurs traits qui ne sont pas dans nos mœurs. iMais ce qui n'est d'aucun intérêt, c'est la longne querelle qui s'élève sur le même sujet entre le vieux Pelée , qui vient défendre sa petite-fille, et Ménélas, qui prend le parti de sa fille Hermione. Les bravades du vieillard devant un guerrier, ses insultes, ses menaces, ne conviennent ni à son âge ni aux circonstances. Son langage dcM'ait être celui de la modération, de la sagesse , de la sensibilité paternelle ; et ce long conflit d'injures réciproques qui ne produisent rien ne peut jamais être théâtral. Ce qui ne l'est pas plus, c'est de changer tout-à-coup la situation des personnages sans qu'on aperçoive aucune cause de ce changement, aussi subit qu'invraisemblable.

Après qti'on a été occupé pendant trois actes du péril d'Andromaque et de son fils, qui est-ce qui peut s'attendre qu'au quatrième il n'en soit plus question, et qu'on voie paraître cette même Hermione, tout à rbeure si fière et si menaçante, maintenant saisie de frayeur , désespérée , s'arrachant les cheveux, et déchirant ses vêtements ? Pourquoi ? [«arce qu'elle craint que Pyrrhus, à son retour, ne veuille la punir de tout le mal qu'elle a voulu faire. Mais il n'est point question du retour de son époux, et il n'y a nulle raison pour que cette crainte ne l'occupât pas auparavant. Ce n'est pas ainsi que le spectateur veut être mené, et ces secousses en sens contraire sont l'opposé de l'art dramatifpie , qui veut surtout que l'on aille toujours au but proposé. Tout à l'heure on craignait poia- Andromaque; à présent c'est Hermione qui \ eut se tuer, qui ne parle que de fer et de poison ; enfin, qui ne s'apaise (pi'à l'arrivée d'Oreste, qui n'est pas plus préparée que tout ce qui précède.

ANCIENS. — POESIi:.

Il;;

C'est encore ime faute très grave que d'amener au quatrième acte un personnage qui n'a pas même été nommé jusque-là, qui ne lient nullement à l'action, et qui vient en commencer une nouvelle. Oreste est amoureux d'Hermione ; mais cet amour, comme nous l'avons déjà vu dans quelques autres pièces grecques , n'est qu'un fait énoncé, et non pas ime passion développée. Oreste veut profiler de l'absence de Pyrrhus pour enlever Hermione. Cette princesse , enchantée de trouver un défenseur, se jette à ses pieds ; ce qui , dans les circonstances données, est contraire à toutes les bienséances. Le péril n'est pas assez pressant , à beaucoup près, pour qu'il lui soit permis d'oublier à ce point sa dignité, son devoir, et son sexe. Oreste se charge de la défendre ; elle promet de le suin-e partout. Il lui a déclaré sans détour qu'il va chercher PjTrhus à Delphes, et que son dessein est de l'assassiner ; et l'épouse de Pyi-rhus garde le silence , et sort avec celui qui va tuer son mari. Comment excuser cette violation de tous les devoirs, qui n'est fondée que sur un danger incertain, éloigné, presque imaginé ? Sur quel théâtre aujourd'hui tolérerait -on cette conduite d'Hermione ? Et quand on songe qu'elle n'est pas même punie à la fin de la pièce, conçoit-on que Brumoy compte parmi les avantages du théâtre grec celui d'être plus moral que le nôtre ?

Au cinquième acte, un envoyé de Delphes vient apprendre à Pelée qu'Oreste a tué Pyrrhus; et, après un long narré, l'on apporte le corps de ce prince. Remarquez que, de l'aveu même de Brumoy, la vraisemblance est violée au point qu'Oreste n'a pas même pu avoir le temps d'aller à Delphes. Il ne manque plus que de voir arriver Thétis pour consoler Pelée. Et toute cette multiplicité de machines merveilleuses et inutiles, toutes ces fautes contre l'unité d'action, de temps et de lieu, contre les règles de la décence, de la morale et du bon sens, sembleraient presque inconcevables chez un auteur qui a su, dans d'autres pièces, parvenir aux plus grands effets de la tragédie, si l'histoire de notre théâtre ne nous offrait pas des contradictions à peu près semblables, et si l'on ne se souvenait pas qu'il est beaucoup plus facile de connaître les règles que de les observer.

Le fond de la tragédie d'^lceste n'est pas aussi vicieux, et même il semble que, du côté moral, cette pièce est comme l'antidote de la précédente; car l'hérome est un modèle de la tendresse conjugale, comme Hermione en est un de perversité. On assure que P^acine trouvait ce sujet très heureux, et qu'il aurait même été tenté de le traiter, s'il avait cru voir la possibilité d'un dénouement qui put convenir à notre scène. On ne peut pas

calculer ce que pouvait faire un hoimne aussi profond dans son art (pie l'auteur û'Athalie ; mais ce qu'on peut assurer, c'est que jamais il n'aurait eu à vaincre de plus grandes difficultés. II y a sans doute de l'intérêt dans le sacrifice héroïque d'AIceste ; mais il n'offre qu'une seule et même situation. Il n'y a de ressource, du moins pour nous, que de laisser ignorer à Admèîe la généreuse résolution de sa femme : dès qu'il en est instruit, la pièce doit toucher à sa fin, parce ([u' un pareil combat ne peut pas durer long-temps. Il est possible pourtant que celui qui avait su tirer cinq actes des adieux de Titus et de Bérénice fût aussi heureux et aussi habile dans Akeste; mais comment finir cette pièce par des moyens naturels? Voilà ])robabl^ment ce qui l'a détourné de l'entreprendre, et ce qui a renvoyé ce sujet à l'opéra. Ce n'est pas que plusieurs écrivains ne l'aient essayé au théâtre français. Lagrange, entre autres, n'a pas été si embarrassé que Racine. Il a fait ramener Alceste des enfers par Hercule, qui est amoureux d'elle ; mais quand on lui passerait ce dénouement, son ouvrage n'en serait pas moins diitestable de tout point. Celui de Quinault est un des plus faibles de cet auteur : les événements et les épisodes y sont trop multipliés ; et l'on y voit avec peine ce mélange du sérieux et du familier, du comique et du tragique, qui dans ce temps était encore à la mode, et qu'il a banni de ses bons ouvrages ; mais le rôle d'Hercule et le dénouement ont delà noblesse et de l'effet.

Ce qui choque le plus dans V Alceste d'Euripide, c'est la dispute grossière et révoltante d'Admèle avec son père, le vieux Phérès. Le fils reproche au père de n'avoir pas le courage de mourir poiului ; et cette scène, indécemment prolongée , est un tissu des plus odieuses invectives. Brumoy a beau réclamer les mœurs anticpies, et nous dire que c'était une espèce de loi, un préjugé reçu, que le plus vieux mourût pour le plus jeune : cela n'est point du tout prouvé; et la voix de la nature, plus forte que tous les préjugés, nous crie qu'un fils est aussi injuste que cruel quand il outrage la vieillesse de son père , et lui fait un crime de ne pas se résoudre à un sacrifice qu'il ne doit pas. Il serait plus facile d'excuser Euripide sur le rôle d'Admète qui consent, quoique avec tout le regret possible, à laisser mourir Alceste, parce qu'il doit se soumettre aux oracles des dieux. Mais à nos yeux cette soumission ne serait qu'une lâcheté, et Admète ne nous paraîtrait digne de l'effort que fait Alceste en sa faveur ((u'en s'y refusant de toute sa force. Il faut encore avouer que, sur ce point, nos idées sont plus délicates et plus nobles que celles des Grecs.

JKi

Nous n'aimerioiis pas non plus à voir Hercule , à table, se livrer à toute la joie d'un festin, pendant que la mort d'Alceste a mis le palais en deuil; et tout le respect des anciens pour l'hospitalité ne saurait couvrir cette disparate choquante : mais il serait bien difficile de ne pas reconnaître le langage de la nature et de l'amour dans les adieux qu'Al- (^esle mourante adresse à son époux.

Cher Adracte , je touche à mon lieure suprême.

Voyez ce que j'ai fait pour un époux que j'aime :

Pour vous sauver le jour , je me livre à la mort ,

Et ma serJe tendresse a voulu cet effort.

Je pouvais , jeune encore et veuve couronnée ,

Aspirer aux liens d un nouvel Iiyménée ;

Mais je n'ai pas voulu survivre à vos destins ,

Pour nourrir dans le deuil des enfants orphelins.

Ma vie est par mon choix éteinte à son aurore.

Vos parents à leur fils se devaient plus encore :

Vous étiez leur seid bien. Par l'âge appesantis ,

Us n'avaient pas le droit d'espérer d'autres fils;

Et si votre bonheur eût fait leur seule envie ,

Vous pouviez conserver votre épouse et la vie.

Mais ils vous ont trahi. Les dieux l'ont ordonné :

A pleurer mon trépas vous étiez destiné;

Le ciel à mes enfants veut ravir une mère.

O vous ! pour qui je meurs , écoutez ma prière :

Je ne demande pas, pour prix de mes bienfaits.

Un sacrifice égal à celui que je fais.

Et quel bien après tout pourrait valoir la ^ie?

Mais si de mon époux ma mémoire est chérie,

S'il aime mes enfants , s'il se souvient de moi ,

Ah ! que jamais l'hymen , démentant votre foi ,

Ne fasse dans mon lit enti-er une autre épouse ,

Qui , régnant sur mon sang en marâtre jalouse ,

Accablerait bientôt sous im joug odieux

De nos premiers amours les gages précieux.

On ne connaît (jne trop les haines implacables.

D'un second hyménée effets inévitables.

Gardez dans ee palais d'introduire un tyran.

De mon fils , il est vrai , le péril est moins gi-and :

Son sexe est sa défense; il croîtra près d'un père.

Mais à ma fille , ici , qui tiendra lieu de mère ?

Fille trop chère, liélasl s'il fallait quelque jour

Qu'une femme étrangère osât, dans cette cour,

A la honte , au mépris dévouer ton enfance ,

Et d'un hymen heureux te ravir l'espérance?

Si tu dois de Lucine éprouver les travaux ,

Qui sera près de toi pour adoucir tes maux ,

Pour t'offrir les secours de l'amour maternelle ?

Je meurs. Ah! par pitié pour moi-même et pour elle,

Admète , jurez-moi de souscrire à mes vœux ;

Joignez cette promesse à nos derniers adicîux.

11 faut nous séparer : la mort , qui me menace ,

N'admet point de délai, n'accorde point de grâce.

Adieu , mes chers enfants: adieu mou cher époux !

Vous que j'ai tant aimé, vivez; souvenez-vous

Qn'Alcestc à cet amour appartint tout entière ,

Fut la plus tendre épouse et la plus tendre mère.

Les deux pièces les plus régulières d'Euripide sont ses deux Iphigénie, en Aulide et en Tuuride.

La première surtout peut être regardée comme son chef-d'd'uvre , et comme une des tragédies anciennes où l'cu't ait été porté à sa plus grande perfection. On ne trouve ici aucun des défauts trop fréquents dans cet auteur ; ils .sont au contraire

remplacés par toutes les beautés propres au sujet et à la tragédie : unité d'action et d'intérêt dont on ne s'écarte pas un moment , exposition admirable, caractères souteinis, vérité dans le dialogue, peu de défauts de convenance, pathétique dans les situations , éloquence vraiment dramatique ; enfin , une gradation d'intérêt qui va croissant de scène en scène jusqu'au dénouement. Voilà ce qui justifie l'admiration qu'on a eue dans tous les temps pour cet ouvrage , qui a servi de modèle à l'un des plus parfaits de la scène française , et que peut-être le seul Racine pouvait embellir encore et perfectioiiuer.

Si l'on excepte l'épisode d'Eriphyle , si adroitement fondu dans la pièce française, et qui était nécessaire pour se passer du dénouement que la fable a fourni à Euripide , Racine d'ailleurs l'a fidèlement suivi dans tout le reste ; et quel plus plus grand éloge en peut-on faire ? Cette exposition , qui peut servir de modèle ; ces combats de la nature et de l'ambition , qui forment le fond du caractère d'Agamemnon ; cette joie qui éclate à l'arrivée de la mère et de la lille , et qui est si déchirante pour le cœur d'un père ; cette scène naïve et touchante entre Agamennion et Iphigénie; cette nouvelle foudroyante apportée par Arcas, il l'attend à l'autel pour la sacrifier; cet hymen d'Achille faussement prétexté ; le désespoir de Clytemnestre qui tombe aux pieds du seul défenseur qui reste à sa fille ; la noble indignation du jeune héros dont le nom est si cruellement compromis; les transports de l'amour maternel qui éclatent dans Clytemnestre défendant sa fille contre un époux inhumain ; la résignation modeste de la victime , et les prières attendrissantes qu'elle adresse à son père ; toutes ces beautés , qui ont fait si souvent verser des larmes au théâtre français, apparliennenl à celui d'Athènes, appartiennent à Euripide : et quand il n'aurait pas d'autre titre , n'en serait-ce pas assez pour mériter notre reconnaissance et notre vénération ?

L'Achille d'Euripide est beaucoup plus modéré et plus maître de lui que celui de Racme , et par conséquent moins tragique. Il vient en effet avec ses Thessaliens , comme dans la pièce française , pour défendre Iphigénie; il combat la résolution qu'elle a prise de mourir : mais ce n'est pas avec cette impétuosité entraînante que lui donne Racine , avec cette violence prête à tout renverser , et qui sied si bien à ini amant , à un guerrier. Ici Achille finit par céder en (pieUpie sorte à Iphigénie ; il se contente de dire que l'aspect de la mort peut la faire changer de résolution, et qu'il sera près de l'autel avec ses soldats pour la défendre et la .sauver.

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