‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 19 sur 140 · IÎ · texte numérisé non relu

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Ce n'esl \mii\ un reprocUe que je fois à lùiripide : chez lui , Acliille n'en doit pas faire davantage; il n'est pas amoureux; ce n'est pas son épouse qu'il défend. Elle se dévoue en victime , el il doit, suivant les mœurs du pays, respecter , à un certain point , son dévouement religieux. Mais , sans blâmer Euripide , j'aime à voir dans Racine le bouillant yVchille aller presque jusqu'à la violence pour sauver Iphigénie malgré elle.

On a reproché à Racine l'égarement de Clylemnestre , comme un petit incident dont il a eu besoin pour fonder sa pièce. Cette légère imperfection , si c'en est une , n'est point dans la pièce grecque ; mais elle est remplacée par un défaut (jui , pour nous du moins , serait moins excusal)Ie : (■'est Ménélas qui , soupçonnant la feiblesse de son frère , arrache de force à l'ofiicier d'Agamemnon la lettre qu'il porte. Ce moyen nous semblerait peu conforme à la dignité du personnage ; et, de plus , il ne parait pas convenable de faire paraître là Ménélas , la première cause de tous les malheurs qui sont le sujet de la pièce. On serait blessé aujourd'hui de le voir re])rocher durement à Agamemnon la répugnance trop jusîe que celui-ci montre à sacrifier sa fille à la vengeance de son frère. Ménélas est trop intéressé dans cette cause pour avoir le droit de la plaider. C'est peut-être la seule faute grave d'Eurijside dans son Iphifjèhie; et Racine l'a corrigée. Il a écarté Ménélas, et a mis à sa place Ulysse , qui , n'ayant d'autre intérêt fpie celui de tous les Grecs , est bien plus autorisé à com- Iwttre la résistance d' Agamemnon ; et ce changement judicieux est encore une preuve de l'excellent esprit de Racine.

Il a mis aussi plus de force dans le rôle de Clytemnestre , et poussé plus loin les combats ([u'elle rend en faveur de sa fille. Dans Euripide , elle finit , conmie Achille , par céder en gémissant à la résolution de sa fille; elle entend les adieux que la jeune princesse fait à ses compagnes, et la laisse sortir pour aller à l'autel. Il se peut que les mœurs grecques ne lui permissent pas d'en faire davantage ; mais , pour nous , il vaut mieux sans doute qu'elle ne cède qu'à la force , el qu'elle ne reste sur la scène que parce que des soldats l'y retiennent.

Le sujel d'IphUjénie en Taitrirfe, quoique vraiment tragique, n'est pourtant pas d'un intérêt si |)énétrant; et, quoitpie la pièce soit bien faite, elle produit moins d'effet que l'autre Iphicjéiiie. Il ne faut pas en juger tout-à-fait par la pièce deGuimond de La Touche. Quoiqu'il ait imité la sage simplicité de la pièce grecque , cependant il a tiré ses plus grands effets de l'amitié d'Oreste et

de Pylade , et de ce beau combat qui fait de son Iroisième acte, l'un des plus théàtrals que l'on connaisse. Ce combat est à peine indiqué dans Euripide. Pylade cède assez facilement à Oreste , parce qu'il se flatte de pouvoir le sauver , et avec beaucoup plus d'apparence de succès que dans la pièce française. Ce n'est point le naufrage qui les a jetés en Tauride; ils y sont abordes heureusement, et paraissent au commencement de la pièce, observant le temple dont ils veulent enlever la statue.

Pour l'exécution de leur projet , ils ont un vaisseau à la côte. D'ailleurs , le péril est moins grand que dans notre IphUjénie. ïhoas ne presse point le sacrifice; il ne parait qu'au cinquième acte pour être trompé par la prêtresse , dont il n'a aucune défiance , et qui , de concert avec les Grecs , enlève la statue et la porte sur leur vaisseau. Thoas veut les poursuivre; mais Minerve paraît et le lui défend. A l'égard de la reconnaissance , elle se fait très simplement : Ipbigénie , en présence de son frère, charge Pylade d'une lettre pour Oreste. Oreste, d\t Pylade, recevez la lettre de votre sœur. Nous voulons des reconnaissances graduées avec plus d'art '.

Le Cijciope d'Euripide , qui n'est point une tragédie , n'est bon qu'à nous donner une idée d'un genre de spectacle en usage chez les anciens , et qu'on nommait le Drame satyrique; non qu'il ressemblât eu rien à ce que nous appelons la satire , mais parce que les satjTCS ou chèM-e-pieds en étaient les personnages principaux et nécessaires. Cette espèce de drame se rapprochait de l'origine de la vieille tragédie, lorsqu'elle n'était qu'une fête populaire consacrée à Baccluîs , et représentée sur les tréteaux de Thespis. On voit par /e Cyclope, la seule pièce qui nous reste de ce genre , que c'était un mélange de sérieux et de bouffon , un amalgame bizarre et grotesque fait pour amuser la j)opulace. Ces farces étaient fort de son goût ; car elles faisaient toujours partie des solennités où l'on donnait des représentations théâtrales; et l'on sait que les plus grands écrivains , à commencer par Euripide et Sophocle , ne dédaignaient pas de descendre à ce genre monstrueux. Cela fait voir que tlans Athènes, comme dans toutes les grandes villes , il fallait des spectacles pour les dernières classes du peuple , comme pour la classe plus instruite. Le sujet du CijcJopeesi l'aventure d'Ulysse dans la caverne de Polyphème , telle qu'elle est racontée dans l'Odyssée. On peut lire la [>ièce dans

' On trouvera dans les parties suivantes de ce Cours, où t'on traite de la tragédie moderne, de plus grands dévclopjir'mcnts sur ces mêmes pièces grecques, comparées aux imitations qu'on en a faites.

COURS DE LlTTEKATUllE.

Brunioy, quia eii lapalience de la traduire tout entière ' .

J'ai parcouru tout ce qui nous reste des deux grands maîtres de la scène grecque. Le dernier qui vient de nous occuper, Euripide, a beaucoup de pièces , comme on l'a au , qui sont bien audessous de la renommée de l'auteur. IMais le nMe d'Andromaque dans la pièce de ce nom , celui d'Alceste, celui de Médée, plusieurs scènes des Troyennes , les trois premiers actes d'Hècube, ses deux IphUjénie, et surtout celle que Racine a transportée sur notre théâtre, sont les monuments d'im beau génie , et justifient les éloges qu'il a leçus des anciens et des modernes. Aristote l'appelle le [)lus tragique des poètes; et comme nous avons perdu la plus grande partie de ses ouvrages , nous ne savons pas à (juel point il pouvait mériter ce titre. On ne peut nier du moins que, dans ce (|ui nous a été conservé , on ne trouve les scènes les plus touchantes du théâtre grec. Il a excellé dans le i»athétique attendrissant : c'est par ce seul endroit qu'il j)eut balancer tous les avantages <îue Sophocle a sur lui ; c'est par là qu'il a partagé les suffrages , quoique pourtant le plus grand nombre semble avoir donné la palme à ce dernier, liorace, qui n'est pas louangeur, l'appelle hfjraml .Sophocle; Virgile en parle avec admiration. Il est certain qu'il n'a aucun des défauts d'Euripide : on ne voit chez lui ni duplicité d'action , ni prologues froids et inutiles , ni merveilleux mal employé, ni épisodes déplacés , ni invraisemblances, ni ces fautes multipliées contre la vérité , les convenances et le bon sens ; ni ces froides sentences , ni ces ridicules déclamations contre les femmes , ni ces longues et grossières dis])utes qui remplissent la plupart des pièces d'Euripide. Ses expositions sont belles , ses plans sages ; son dialogue est noble , animé , soutenu : il a peu de langueur dans sa marche , et peu d'inutilité dans ses scènes. Son style est poétique, comme le drame doit l'être; il n'est jamais trop figuré , comme celui d'Eschyle , ni familier, comme celui d'Euripide; il est plein de mouvement et de pathétique, et le langage de la natureetl'éloquencedu malheur sont souvent chez lui au plus haut point de perfection.

Nous avons \ u que les grands exemples de la fatalité , les vengeances céle^stcs , les oracles , l'abaissement de la puissance , l'excès des misères humaines , sont en général les pivots sur lesfpiels roule la tragédie antique. La nôtre s'est d'abord établie sur ces mêmes fondements; mais nous avons doimé en mê;ne tenq»s à l'art dramali(|uc

■ Brumoy n'en n donné (junn extrait. La tiMtliiction c.ulière csl de rrcvosl. {Tht'rilir r/rrr. tcinie \ . insc" SJî. cdiliiih (le (7S7.

un ressort puissant et nouveau dans la peinture des passions. C'est un pas d'autant plus important, que notre religion ne nous fournit pas les mêmes ressources théâtrales que celle des anciens , et que l'intérêt produit par le spectacle des passions malheureuses est plus fort , plus varié , plus univei-sel, (jue celui qui naît de la vue d'infortunes inévitables et extraordinaires, qui ne peuvent tomber que sur un petit nombre de personnes. Peu d'hommes craindront le sort d'OEdipeou d'Electre; mais tous peuvent être malheureux par leurs penchants, tourmentés par leur sensibilité. Nous avons donc étendu et enrichi l'art que les anciens nous ont transmis. Notre système dramatique est beaucoup plus vaste que le leur , et a produit une foule de beautés vraiment neuves , dont ils n'avaient pas l'idée. Cependant , quoique nous sachions construire mi drame beaucoup mieux qu'ils ne faisaient ; quoique nous ayons à peu près créé cette science qui consiste à nouer une intrigue attadiante , et à suspendre le spectateur entre l'espérance et la crainte ; quoique nous ayons mis bien plus de variété dans les objets de nos pièces , et bien plus d'habileté dans la manière de les conduire; enfin, quoique nous sachion'! beaucoup , gardons-nous de croire qu'ils ne puissent plus nous rien enseigner. Ils ont saisi la nature dans ses premiers traits : étudions chez eux celte vérité précieuse , le fondement de tous les arts d'imitation , et que nos progrès mêmes tendent à nous faire lîcrdre de vue. La simplicité des anciens peut instruire noire luxe; car ce mot convient assez à nos tragédies , que nous avons quelquefois un peu trop ornées. Notre orgueilleuse tlélicatesse , à force de vouloir tout ennoblir , peut nous faire méconnaître le charme de la nature primitive , qui ne perdra jamais ses droits sur les hommes. C'est en ce gem-e que les Grecs peuvent encore nous être utiles. Il ne faut pas sans doute les imiter en tout; mais, dès qu'il s'agit de l'expression des sentiments naturels , rien n'est plus pur que le modèle qu'ils nous offrent dans leurs bons ouvrages. C'est là (|ue jamais l'accent de l'ame , si cher à l'homme sensible , n'est corrompu ni par l'affectation ni par le faux esprit. C'est , eu un mot , la science dont ils sont les véritables maîtres.

APPKNDICE Srn LA TRAGEDIE LATIIME.

Les Latins ont tout emprunté des Grecs, comme nous avons tout emprunté des uns et des autres. La tragédie ftit connue à Rome dans le tempsdc la seconde guerre punique. La langue n'était pas encore fornu'e; mais la conijuête de coite partie méridionale de l'Italie ([u'on api)elail la Grande- Grèce, et suilout 'Je la Sicile et de Svracuse, ou

ANCIENS. — POÉSIE

les Denys el les Iliérons avaient fait llcnrir les lettres grecques , commença à familiariser les Romains avec les beaux-arts, et à faire naître le goût de la poésie et de l'éloquence. On sait quels progrès ils y firent dans la suite , et avec quel succès ils luttèrent en plus d'un geni^e contre leurs maîtres. Accius et Pacuvius, contemporains des Scipions, passent pour avoir élé , cliez les Romains, les premiers qui aient écrit des tragédies , que les édiles firent représenter, he temps ne nous a laissé que les titres de leurs ouvrages et quelques fragments informes : c'en est assez pour voir qu'ils ne firent (jue transporter sur le théâtre de Rome tous les sujets traités sur celui d'iVthènes. Mais, moins heureuse que l'épopée , la tragédie n'eut point de Virgile. Ellefutpourtantcultivéedansle beau siècle par des génies supérieurs : nous savons qu'Ovide fit une 3Iédée , et César un OEdipe. Cicéron s'était amusé à mettre en vers latins plusieurs pièces d'Euripide et de Sophocle, dont quelques lambeaux sont cités dans ses ouvrages. Mais les seules pièces qui soient parvenues jusqu'à nous sont sous le nom de Sénccpie. Elles sont au nombre de dix : Hercide furieux, Thyeste, les Phéniciennes ou la Thébaïde , ^4(jamemnon, Hippohjte , OEdipe, les Troijennes, Hercule au mont OEia, Mèdée, et Octavie. Excepté cette dernière , on voit , par les titres mêmes, que toutes sont des imitations des Grecs. Les criti({ues les plus versés dans l'étude de l'antiquité croient qu' OEdipe , Hippoly te, Médée, et les Troyennes, sont de Sénèque le philosophe, <Iu'on a voulu mal à propos distinguer du tragique; et beaucoup de témoignages anciens, qui attribuent au même auteur le talent de la poésie , ainsi que celui de la prose , confirment cette opinion. On croit que les six autres sont de divers auteurs qui, dans la suite firent passer ler.rs tragédies sous un nom accrédité, comme plusieurs auteurs comiques publièrent des pièces sous le nom de Plante. Ces sortes de fraudes étaient assez faciles dans un temps oii il n'y avait point d'iiii[)rimerie. Il est sûr (jue les quatre tragédies que l'on prétend être de Sénèque sont meilleures que les six autres; cl la dernière, Octavie, qui n'a pu être composée qu'après le règne de Néron , puisque la mort de son épouse et son mariage avec Poppée en font le sujet, est évidemment de quelque mauvais poète qui a voulu faire la satire d'un tyran, et la pubfier sous le nom d'un des personnages célèbres qui avaient été ses victimes. Mais dans toutes ces pièces, et même dans celles qui passent pour les meilleures , on trouve en général peu de connaissance du théàlre el du style (jui convient à la tragédie. Ce sont les {dus beaux sujets d'Euril'ide et de Sophocle . traduit'^; en quelques endroits,

mais le plus souvent transformés en longues déclamations d'i style le plus boursouflé. La sécheresse, l'enllure , la monotonie , l'amas des descriptions gigantesque, le cliquetis des antithèses recherchées , dans les phrases une concision entortillée , et une insupportable diffusion dans les pensées , sont les caractères dominants de ces imitations maladroites et malheureuses qui ont laissé leurs auteurs si loin de leurs modèles.

Il ne faut pourtant pas croire que les pièces de Sénèque soient absolument sans mérite. Il y a des beautés, et les bons esprits qui savent tirer parti de tout ont bien su les apercevoir. On y remarque des pensées ingénieuses et fortes, des traits brillants, et même des morceaux éloquents et des idées théâtrales. Racine a bien su profiter de l'Hippolyte , qui est en effet ce qu'il y a de mieux dans Sénèque j il en a pris ses principaux moyens , et s'est rapproché de lui, dans son plan, beaucoup plus que d'Euripide. C'est d'après lui qu'il a fait la scène où Phèdre déclare elle-même sa passion à Hippolyte, au lieu que, dans Euripide, c'est la nourrice qui se charge de parler pour la reine. Le poète latin eut donc le double mérite d'éviter un défaut de bienséance , et de risquer une scène très délicate à manier ; et le poète français l'a imité dans l'un et dans l'autre. Il lui doil aussi l'idée de taire servir l'éi)ée d'IIippolyte de témoignage contre lui, et d'amener, à la fin de la pièce, Phèdre qui confesse son crune et l'innocence du prince, et se fait justice , en se donnant la mort ; ce qui vaut un peu mieux que la lettre calomnieuse de Phèdre , morte dans la pièce grecque , avant que Thésée arrive. Enfin , et c'est ici la plus grande gloire de Sénèque, il a fourni à Racine cette fameuse déclaration , un des plus beaux morceaux de la Phèdre française. Voici la traduction littérale, qui fera voir en même temps ce que Racine doit à Sénèque , et ce qu'il a su y ajouter. Phèdre se plaint du feu secret qui la dévore. Hippolyte lui dit :

« Je le vois bien .- votre amaur pour Thésée vous tourmente et vous égare. »

phÈdrl.

« Oui , Hippolyte, il est vrai, j'aime Thésée, tel qu'il était dans les jours (!e son printemps, quand mi léger duvet couvrait à [scine ses joues, lorsqu'il vint attaquer le monstre de Créîe dans les détours du labyrinthe, et qu'un fil lui servit de guide. Quel était alors son éclat ! Je vois encore ses cheveux renoués, son teint brillant des couleurs de la jeunesse, ce niélange de force et de beauté. Il avait le visage de cette Diane que vous adorez , ou du Soleil mon aïeul , ou plutôt il avait votre air. C'est à vous, oui, à vous qu'il ressemblait quand il charma la fille de son ennemi. C'est aiusi qu'il portait sa tcte; mais sa grâce négligée brille encore plus dans son fiis. Votre pcre respire en vo".s tout entier, et vous

tenez de \otie mère l'Amazone je ne sais quoi d'un peu farouche , qui mêle des grâces sauvages à la beauté d'un visage grec. Ah! si vous fussiez venu dans la Crète, c'est à vous que ma sœur aurait donné le fil secourable, etc. »

Ici finit ce que Racine a imité. Quatre vers après, Plièdre parle sans ambiguilé, et se jette aux genoux d'Ilippoljle. Les vers de Racine sont trop connus pour les citer ici ; mais on peut se rappeler qu'il a joint beaucoup d'idées à celles de Sénèque, et surtout qu'il a fini le morceau en portant l'égarement de Plièdre au dernier degi-éj en sorte que sa passio!-, même en se manifestant davantage, a toujours un air de délire; ce qui est beaucoup plus lieureux que de finir , comme elle fait dans Sénècpie , par un aveu formel de sa faiblesse, et par un mouvement ({uien est lapins humiliante expression.

Ce n'est pas la seule obligation que Racine ail à Sénèque. D'autres passages font voir qu'il l'avait beaucoup lu. Ces vers cVlphigéiile^

La Tliessalie entiùre , ou vahicue ou cahiiée , Leslxis mcme coikiuIsc en attendant l'armée . De toute autre valeur éternels monuments , Ne sont d'Achille oisif que les amusements.

sont une imitation d'un endroit des Troijemics; et il a pris dans la même pièce un fort beau morceau du rôle de Pyrrbus dans son Amlromaquc. On sait (|ue le mot fameux de la Médée de Corneille est aussi tiré delà i'J/</ (/ce latine. Crébillon a pris dans Thyeste plusieurs des traits les plusénergifjuesde son Atrée. Enfm, l'on trouve dans les Troyennes une scène entière fort belle entre Agamemnonel Pyrrhus. Ce jeune prince demande le sang de Polyxène , et le général s'efforce de lui faire voir toute riiorreur tie ce sacrifice. Le discours d'Agamemnon est du ton de la vrai tragédie : mais il perdrait trop à n'être traduit qu'en prose.

On a cité plusieurs fois des sentences du même auteur , remar(iuables par un grand sens et par une toin-nure énergique et serrée, et quelques traits hardis de cette philosophie épicurienne qui était assez de mode à Piome, et dont Lucrèce mit en vers les principes, sans que personne songeât à lui en faire un crime. C'est dans une pièce de Sénè- (jue que le chcrur , qui est le personnage moral des tragédies , cliantail ce vers,

Hicn n'est après la mort : la morl niriiic n'est rien.

cl ces deux autres, traduits par Cyrano dans son Acjrippiiie ,

Une heure après mu niorl , mon anic évanonir Sera ce qu'elle était une lieure avant ma \ie.

On n'est pas étonné de ces exemples quand on se rappelle quelle liberté de penser régnait à Rome ■ wr ces matières, et <\uv tout ro (|ue les lois exi-

geaient, c'est que le culte public lut respecté. Vingt endroits d'Euripide, où ses personnages parlent très librement des dieux, et rejettent toutes les fables (ju'on en racontait, prouvent à la fois , qu'il porta sur la scène la philosophie de Socrale , et quelquefois même mal à propos ; et que les Grecs ne regardaient pas comme des objets de vénération toutes les traditions mythologiques qu'ils admettaient sur leur théâtre. Brumoyremarque, avec raison, qu'il faut faire soigneusement cette distinction Lorsqu'on étudie leurs auteurs.

Les heureux larcins qu'on a faits à Sénèque font voir aussi que, comme poêle, il n'est pas indigne d'attention ni de louange; mais le peu de réputation qu'il a laissé en ce genre, et le peu de lecteurs ({u'il a, sont la preuve de celte vérité , toujours utile à remettre sous les yeux de ceux qui écrivent , que ce n'est pas le mérite de quelques traits semés de loin en loin qui peut faire vivre les ouvrages, et qu'il faut élever des monuments du râbles pour attirer les regards de la postérité.

CHAPITRE VI. — De la Comédie ancieime. SECTION PREMIERE. — De la Comédit grccquc.

Il faut, avant tout, distinguer trois époques dans la comédie grecque. La première, qui se rapprachait beaucoup de l'origine du spectacle dramati- (jue , en avait conservé et même outré la licence. Ce qu'on appelle la vieille comédie n'était autre chose que la satire en dialogue : elle nommait les personnes, et les immolait sans nulle pudeur à la risée publique. Ce genre de drame ne pouvait être toléré que dans une démocratie effrénée , comme celle d'Athènes. Il n'y a qu'une muUilude sans principes, sans règle et sans éducation, qui soit portée à protéger et encoiuager publiquement la médisance et la calomnie, parce (ju'elle ne les craint pas, et que rien ne trouble le plaisir malin qu'elle goûte à les voir se déchaîner contre tout ce qui est l'objet de sa haine ou de sa jalousie. C'est une espèce de vengeance qu'elle exerce sur tout ce qui est au-dessus d'elle; car l'égalité civile , qui ne fait que constater l'égalité des droits naturels, ne saurait détruire les inégalités morales, stxîiales et physicjues, établies par la nature même; et rien au monde ne peut faire que , dans l'ordre social , m\ fripon soit l'égal d'un honnête honnne, ni un sot l'égal d"un honnne d'esprit.

On ouvrit enliu les yeux sur ce scandale, (jui fut réprimé par les lois : il fui défendu de nommer personne sur le théâtre. Mais les auteurs, ne voulant pas renoncera l'avantage facile e! certain de flatter la nialignilc publique, prirent le parti de

AJNCIENS. — POÉSIE.

jouer des avealui es vérital>les suus des noms suj)posés. La satire ne |>erdit rien sous un si faible déguisement : ce fut le second âge du théâtre comique, et ce genre s'appela la moyenne comédie. De nouveaux odits la proscrivirent , et l'on fit défense aux poètes comiques de mettre sur la scène , ni personnages réels , ni actions vraies et connues. Alors il fallut inventer; et c'est à cette troisième époque qu'il faut placer la naissance de la véritable comédie : ce qui l'avait précédée n'en méritait pas le nom. C'est dans celle-ci que se distingua Ménandre , (jui en fut , chez les Grecs, le créateur et le modèle , comme Epicharme le fut chez les Siciliens. La postérité a consacré la mémoire de Ménandre , mais le temps a dévoré ses écrits. Il ne nous est connu que par les imitations de ïérence, qui lui emprunta plusieurs de ses pièces , dont il enrichit le théâtre de Rome.

Les onze pièces qui nous restent des cin([uantequatre qu'on dit qu'Aristophane avait faites appartiennent entièrement à la première époque , à celle de la vieille comédie, Eupolis. Cratinuset lui sont les trois auteurs les plus célèbres qui aient travaillé dans ce genre. Leurs écrits furent connus des Romains, comme le prouve le témoignage d'Horace. Ils ne sont pas venus jusqu'à nous, non plus que ceux des auteurs qui s'exercèrent dans les deux autres genres : on sait seulement qu'ils furent en très grand nombre. Le seul Aristophane est échappé, du moins en partie, à ce naufrage général. On ne sait rien de sa personne , si ce n'est qu'il n'était pas né à Athènes; ce qui relève chez lui le mérite de cet atticisme que les anciens lui accordent généralement, c'est-à-dire, de cette pureté de diction , de cette élégance (pu était particulière aux Athéniens , et qui faisait que Platon même , le disciple de Socrate, trouvait tant de plaisir à la lecture d'Aristophane. Sans doute il en faut croire les (irecs sur ce point , et surtout Platon , si bon juge en cette matière , et si peu suspect de partialité en faveur de l'ennemi de son maître. Mais en mettant à part ce mérite, à peu près perdu pour nous, parce que les grâces du langage familier sont les moins sensibles de toutes dans une langue morte, il est diflicile d'ailleurs, en lisant cet auteur, de n'èti-e pas de l'avis de Plutarque, qui s'exprime ainsi dans un parallèle de jMénandre et d'Aristophane :

« Ménandre , sait adapter son style et proportionner son ton à tous les rôles , sans négliger le comique , mais sans l'outrer. Il ne perd jamais de vue la nature, et la souplesse et la flexibilité de son expression ne sauraient être surpassées. On peut dire qu'elle est toujours égale à elle-même, et toujours différente suivant le besoin; semblable à une eau limpide qui, couldnt entre des rives inégales et tortueuses, en prend toutes les formes sans

rien perdre de sa pureté. I! écrit en homme desprit , en homme de bonne société ; il est fait pour être lu, représenté, appris par cœur, pour plaire en tous lieux et en tout temps ; et l'on n'est pas surpris , en lisant ses pièces, qu'il ait passé pour l'homme de son siècle qni s'exprimait avecle plus d'agrément, soit dans la conversation , soit par écrit. »

Un pareil éloge doit augmenter nos regrets sur la perte totale des pièces de cet auteur; et ce qui confirme le jugement de Plutarque, c'est que tous ses caractères sont précisément ceux de Térence, qui avait pris Ménandre pour son modèle. Plutarque parle liien différemment d'Aristophane.

« Il outre la nature , et parle à la populace plus qu'aux honnêtes gens : son style est mêlé de disparates continuelles, élevé jusqu'à l'enflure, familier jusqu'à la bassesse, bouffon jusqu'à la puérilité. Chez lui l'on ne peut distinguer le fils du père , le citadin du paysau , le guerrier du bourgeois, le dieu du valet. Son impudence ne peut être supportéL^ que par le bas peuple; son sel est amer, acre, cuisant; sa plaisanterie roule presque toujours sur des jeux de mois, sur des équivoques grossières, sur des allusions entortillées et licencieuses. Chez lui la finesse devient malignité, la naïveté devient bêtise; ses railleries sont plus dignes d'être sifflées qu'elles ne sont capables de faire rire; sa gaieté n'est qu'effronterie; enfin , il n'écrit pas pour plaire aux gens sensés et honnêtes , mais pour flatter l'envie , la méchanceté, et la débauche. »

Quoi qu'en dise Brumoy , qui trouve ce jugement trop sévère, on ne peut nier que la lecture d'Aristophane ne justifie Plutanpie dans tous les points. Le seul reproche qu'on puisse lui faire , c'est de n'avoir pas marqué l'espèce de mérite qui se fait sentir à travers tant de défauts, et qui peut faire concevoir pourquoi cet auteur plaisait tant aux Athéniens. J'avoue qu'il est extrêmement difficile d'en donner une idée; car, pour saisir l'esprit d'Aristophane, il faudrait avoir dans sa mémoire tous les faits, tous les détails de l'histoire de son temps, et connaître les princi{)aux i)ersonnages d'Athènes, comme nous connaissons ceux de nos jours. Cette connaissance ne pouvant jamais être ([u'imparfaite, à cause de l'éloignement des temps, il y a nécessairement une foule de traits dont l'àpropos doit nous échapper. Cependant ceux qui ont assez étudié la langue des Grecs et leur histoire pour lire Aristophane, en savent du moins assez pour en comprendre une bonne partie , et pour voir en quoi consistait son talent. Mais cette difticulté même en fait voir le faible , et nous apprend ce q-ii lui a mampié. Car pourquoi est-il si malaisé de l'entendre, tandis (pie nous lisons avec délices les pièces de Térence, quoifiue nous n'ayons pas une connaissance plus particulière de Rome que d'Athènes;' C'est qu'Aristophane n'a peint tpie des individus, et que Térence a peint l'homme;

c'est que les pièces de l'un ne sont que des satires personnelles ou politiques, des parodies, des allégories , toutes choses dont l'à-propos et l'intérêt tiennent au moment; celles de l'autre sont des comédies faites pour peindre des caractè es, des vices, des ridicules, des passions, (jui varient à un certain point dans les formes extérieures , mais dont le fond est le même dans tous les temps ; c'est quVn un mot Aristophane n'était qu'un satirique, et que Térence, ainsi que Ménandre, était vérilablement un comique. Il y a entre eux la même différence qu'entre un mime et un comédien, entre celui qui ne sait que contrefaire, et celui qui a le talent d'imiter. Et quelle distance il y a entre ces deux arts ! Celui qui contrefait prend un masque j il ne peut vous amuser qu'autant que vous connaissez le modèle ; encore ne vous amuse-t-il pas long-temps. Celui qui sait imiter vous présente un tableau qui peut plaire toujours, parce que le modèle est la nature, et que tout le monde en est juge. Allons plus loin, et comparons celui qui contrefait à celui qui (race un portrait; c'est accorder beaucoup , car il y a encore bien loin de l'un à l'autre. Regarderai-je long-temps le portrait d'un homme que je n'ai jamais connu, «l'un homme mort il y a cent ans, surtout si ce porlrait n'est qu'une caricature, une fantaisie, un grotesque? Non, assurément. Mais une peinture où je verrai des caractères, des situations, de l'ame, aura toujours de quoi m'attacher, quand même je n'aurais jamais connu un seul des personnages. Voilà le principe des beaux-arts. Je me suppose dans l'ancienne Pxome , assistant à une pièce de Térence. Dès l'ouverture, je vois arriver un jeune honnne agité, .hors de lui, se promenant à grands pas :

« Quel parti prendre ? Irai-je ou n'irai-je pas? Quoi! je n'aurai jamais I3 cœur de prendre une bonne fois ma résolution , de ne plus souffrir les affronts , les caprices, les rebuts 1 Elle ni"a chassé, elle me rappelle , et j'irais ! ÎVon, non, quand elle .viendrait elle-même m'en prier. »

Je ne sais encore qui est-ce qui parle; mais je dis en moi-même : Voilà un jeune homme bien amoureux. Je suis déjà inléressé et altenlif, et j'entends, a\ ec aulant de facilité (jue de |)laisir, le reste de la pièce, ([ui est dans le même goût.

Je me transporte maintenant dans Athènes, et je me suppose, non p;(s un l<'ran(,ais d'aujourd'hui, mais un liabitant de quelque colonie grecque de l'Asie-Mineure, du temps de Périclès. Je suis venu, pour la première fois, comme bien d'autres curieux, aux Panathénées, aux fêles de IMinerve (jui socclèbrcui Sous Icsciî'.q ans. Je xiis qu'on y donne des ■^iieclacics qui jidircnt toute la (\ri'('t\ des tra-

gédies de Sophocle et d'Euripide, des comédies d'Aristophane et d'Eupolis. Je me promets un grand plaisir; car les Athéniens passent pour de lins connaisseurs, et leurs poètes ont une réputation prodigieuse. J'arrive justement pour voir VIphifjénie d'Euripide. Je pleure, je suis enchanté, et je dis : Que les Athéniens sont heureux d'avoir ce grand homme ! On annonce ensuite une pièce d'Aristophane, qu'on appelle les Chevaliers, et je m'attends à bien rire. Je vois paraître deux esclaves, et j'entends dire : Ah! voilà Démosthènes , voilà Nicias. — Que dites-vous donc? Ce sont deux esclaves , ils en ont l'habit; et Démosthènes et Nicias sont deux de vos généraux , de braves gens dont j'ai beaucoup entendu parler. — Oui : mais voyez ces masques ; c'est la ligure de Nicias et de Démosthènes. — Mais pourquoi ces figures de généraux d'armée avec ces habits d'esclaves ? — C'est une allégorie. Vous allez voir. — Ah ! fort bien : mais j'étais venu pourvoir une comédie, et je ne croyais pas avoir à deviner des énigmes. La pièce commence. Ecoutons. (Je traduis exactement , et non pas avec la réser^ e trompeuse de Brumoy, qui couvre une partie des turpitudes de son auteur.)

« DÉMOSTHÈNES (cc u'cst pas roraleup). Hélas ! hélas 1 malheureux que nous sonnnes 1 Que le ciel confonde ce misérable paphlagonicn que notre maître a aciielé depuis peu , et si mal à propos pour nous 1 » ( A ce mot de papJdaQoiiien , de grands éclats de rire.)

« Depuis que ce fléau est dans la maison , nous sommes battus tous les jours. ÎSicias. Ah! qu'il périsse, le coquin de i)aphlu(jonicn, a\ec ses mensonges! DjÎm. Pauvre camarade ! conunent te Irouves-tu? ÎSic. Forl mal, ainsi que toi. Dém. Viens çà , chantons ensemble la complainte d'Olympus. »

( Tous deux se mettent à clianter sur un air connu, du musicien Olympus.)

« Hélas ! hélas!... ]\Iais pourquoi nous lamenter inutilement? Ne vaudr;iil-il pas mieux trouver quelque moyen de salut ? Nie. Eh 1 quel moyen ? (Ks. DÉm. Dis td-mème, afin que je sorte d'embarras. Nu;. Non, par Apollon ; mais parle le premier , je te suivrai. Dem. Ne pouriais-tu pas trouver quelque manière de me dire ce que je veux dire? Nie. Je n'en ai pas le courage. Voyons poui'tant si je ne pourrai pas te le dire adroilement et à la manière d'Euripide. Dem. Eh! laisse la Euripide et les marchandes d'herbes. »

( Ici des risées qui ne linissenl pas. Pendant qu'où rit, je demande si cet Eurii)ide dont on se moque est l'auteur de la tragédie cpii m'a fait verser tant de larmes, et (ju'on a tant applaudie.

« Eli ! oui. Ces! lui-.iicKic, Il est fils d'une marchando d'iierltes. »

Je reste u!i pcii donné. !\lais la pièce continue. Il faut écouler.)

« Dem. Trouve plutôt un {)elit aii-, là, une chanson (le départ, afin de quitter notre maître. Nie. Dis donc tout de suite, sans tant de façons : Fuyons. Dem. Eh bien ! oui , je dis : Fuyons. Nie. Ajoute maintenant une syllabe, et dis : Enfuyons-nous. Dem. Enfuyons-nous. Nie. Fort bien. »

(Ici j'entends des paroles de la plus grossière obscénité, de plats quolibets, dignes de la plus vile canaille , et que jamais je n'aurais cru qu'on prononçât devant une assemblée d'honnêtes gens, encore moins devant des femmes. Je me demande où est le bon goût des Athéniens , où est cet atticisme si vanté. Mais poursuivons.)

«Nie. Ce qu'il y a de mieux à faire actuellement , c'est de nous retirer auprès de la statue de quelque dieu. DÉm. Quelle statue? Tu crois donc qu'il y a des dieux? Nie. Sans doute, je le crois. Dem. Et par quelle raison ? Nie. Parce qu'ils me tourmentent beaucoup plus ([u'il ne faut. Dem. Je suis de ton avis. » (Ici j'admire de quel ton les Athéniens souffrent (pi'on parle des dieux sur le théâtre.)

<< Nie. Parlons d'autre chose. Dem. Oui, veux-tu que nous disions aux spectateurs ce qui en est? Nie. (7est fort bien fait. Mais prions-les de nous faire connaître si ce que nous disons leur fait plaisir. » (On bat des mains , et je suis surpris que les spectateurs fassent un rôle dans la pièce.)

« Dem. Je vais leur dire le fait. Nous avons pour maître un vieillard fâcheux, colère , mangeur de fèves ; sujet à l'humeur ; c'est le peuple Pnycéen , qui aime tant le barreau , et qui est un peu sourd. Aux dernières kalendes * , il a acheté un esclave , un corroyeur paphlaiionien, un fourbe, un calomniateur fieffé. Ce corroyeur, connaissant l'humeur du bonhomme, s'est emj)aré de son esprit en le flattant , en le caressant , en le choyant, en le trompant. Peuple, lui dit-il , allez au bain quand vous aurez jugé ; prenez ce gâteau , mangez, déjeunez , recevez vos trois oboles : voulez-vous que je vous .«^^erve quelque chose à manger? Ensuite il prend ce que chacun de nous a apprêté, et le doime à notre maître. Dernièrement , n'avais-je pas pétri ce gâteau de Pyle , et n'a-t-il pas si bien fait , qu'il me l'a escamoté, el l'a servi au vieillard ? »

Ici les rires et les applaudissements redoublent. C'est bien pis quand lepaphla/jonien, le corroyeur, vient à paraîire. CIcon, Cléon , tout le monde répète, Cléon. — Qui ? Cléon ? ce général qui vous a rendu un si grand service en prenant l'île de Sphac- (érie , el délivrant votre garnison assiégée dans Pyle? — Oui, c'est lui. — En vérité, vous traitez fort l)ien aos poètes et vos généraux. J'écoute pourtant jusqu'à la fin, et toujours sans rien comprendre. Tout est aussi obscur , aussi indéchiffra-

Faire parler Vristophanc de kaleiules , lui faire prendre ses dates dans le calendrier romain, c'est, dit M. Le Clerc, une faute vraiment inconcevable. Comment notre proverlie lies hctlendfs grecques n'esl-il pas venu à la mémoire du professeur, qui nnns avait prmii.'î une traduction llt'.éle?

ble pour moi que ce commencement. C'est une suite de farces grotesques, où tout le monde parait entendre finesse, et qui sont pour moi un mystère impénétrable. L'esclave j)a/)/i/«{/o)i Jeu s'enivre, et s'endort sur un cuir : pendant son sommeil, on lui dérobe subtilement ses oracles ; car c'est un charlatan qui en a toujours ses poches pleines. Ces oracles disent qu'un charcutier remplacera le corroyeur. Il ne manque pas de s'en présenter un, avec une boutique portative, où il étale des viandes cuites. Démosthènes et JNicias lui persuadent qu'il est appelé par le ciel à gouverner le peuple Pnycéen. Il a d'abord quelque peine à le croire; mais enfin il se rend, et commence une lutte de charlatan avec le paphJagouien , disputant à qui saura mieux amadouer le vieillard. Cette lutte de bouffonnerie dure pendant trois actes *, jusqu'à ce que le charcutier l'emporte sur le corroyeur. et le fasse chasser. Alors je prie mon voisin de vouloir bien avoir pilié d'un pauvre étranger, et de m'expliquer charitablement ce que signifie ce singulier spectacle, où je n'ai pas trouvé le mol pour rire. — Rien n'est plus simple, dit-il, el je vais vous mettre au fait. L'auteur de la pièce est ennemi mortel de Cléon, qui lui a contesté les droits de bourgeoisie^ et qui n'avait pas grand tort; car on ne sait au juste de quel pays est Aristophane. Il a eu beaucoup de peine à s'en tirer, et s'est bien promis de prendre sa revanche, en se servant de ses armes ordinaires, c'est-à-dire en mettant Cléon sur la scène, conmie il y a déjà mis Socrate. Il y a cette différence, que Socrate est un honnête homme, un bon homme, quoique un peu visiomiaire, et que Cléon est un intrigant qui a trouvé moyen, on ne sait trop comment, de se rendre agréable au peuple. Son expédition de Pyle lui a donné sur;out un très grand crédit. Mais il y a plus de bonheur que de mérite. Avant qu'il arrivât pour prendre le commandement, Démosthènes avait déjà fort avancé les affaires, et Cléon n'a eu qu'à recueill r le fruit des travaux et de l'habileté d'aulrui. Voilà ce que signifie ce gâteau de Pyle qu'il a escamoté, et qu'un autre avait péiri. C'est là le fin de l'emblème. On l'appelle paphlagonien, non pas qi'il soit de Paphlagonie : c'est un jeu de mol^ qui veut dire (}u'il a une voix forte, et qu'il crie toujours ; cela vient, comme vous savez, de TiV.fXxÇstv ^bouillir avec bruit. On l'appelle aussi corroyeur, parce qu'originairement c'était son métier. — Ah ! c'est donc pour cela que, dans la pièce, il est si souvent question de cuir, et qu'on riait tant dès qu'on parlait de cuir ? — justement, c'est une des meilleures plaisanteries de la pièce. — En effet, il faut que

* CcUe division par actes était inconnue des Grecs , comme nous l'avons dry.i ftlt rriiianiner.

Iâ4 COURS DE Ll

l'auteur l'ail crue bien bonne; car il y revient souvent. — Vous voyez maintenant toute sa marche. Le paphlagonien, qui a supplanté auprès de son maîlre les deux esclaves ses camarades, c'est Cléon, qui a su écarter Nicias et Démosthènes, les desservir auprès du peuple athénien , et se faire donner les récompenses qui leur élaient dues. — Quoi ! ce vieillard imbécile, dont on se moque pendant loule la pièce, ce peuple Pnycéen ? — C'est le peuple d'Athènes, c'est nous : ttvùi est le nom du lieu où se tiennent nos assemblées. Oh ! c'est un brave citoyen que cet Aristophane. Savez-vous que c'est lui qui a joué sous le masque de Cléon ? — Comment? Est-ce l'usage cliez vous que les auteurs jouent dans leurs pièces? — Non, il n'y eu avait jjoint d'exemples*; mais, comme aucun comédien n'a osé se charger du rôle de Cléon, ni s'al tirer un ennemi si puissant, il a pris le parti de jouer lui-même. Ne conviendrez-vous [)as que c'est là ce (jui s'appelle aimer sa patrie ? — C'est au moins haïr beaucoup Cléon. Mais que lui a fait Euripide? — C'est un disciple d'Anaxagore, un ami de Socrate; et Arislophane les hait également tous les trois, parce qu'ils méprisent ses comédies, qu'ils n'y viennent jamais, et disent tout haut (jue ce sont des farces scandaleuses. Ces i)hilosophes n'aiment pas la gaielé.— ?»lais vous l'aimez beaucoup, \ous autres, puisque vous trouvez fort bon qu'on se moque de vous. — Oui , pounai qu'on nous fasse rire. Il y a quelque temps qu'Aristophane nous amusa bien aux dépens de Périclès. — Quoi I ce grand Périclès, dont le nom est si révéré dans toute la Grèce et jusque dans l'Asie, à qui votre répubUque doit aujourd'hui sa splendeur et sa puissance ? — Nous lui avons de grandes obligations, il est vrai ; mais c'est pour cela même que nous savons meilleur gré à l'auteur de ne pas l'épargner plus (ju'un autre. C'est là le symbole de l'égalilé républicaine. Tous ces grands personnages seraient trop liers si notre Aristophane ne nous en faisait pas raison. Un des grands privilèges de la liberté, c'est de se moquer de ceux qui nous font du bien ; mais pourtant nous ne les en estimons pas moins. Croyez-vous que les plaisanteries d'Aristophane nous enipèchenlde sentir le mérite de Périclès, d'Euripide, de Socrate? Après tout, qui aurait droil de se plaindre, puisque nous ne nous faisons pas grâce à nous-mème ? Vous avez vu quel portrait il fait du vieillard, mangenr de fèves. — ^ ous nie le rappeltz. Qu'est-ce (|ue veulent dire ces fèves? — QiKti! vous ne savez pas (|u'aux assemblées où nous donnons nos suffrages,

* In AllnniiMi, dit M. r.iliii. |i()in,:ii - il doiir ignorer «luEsdiylr Pt Sophoric avaient p,iin sur le théàde. ri représenté cux-mOnics leurs diivnsTs?

TTERAHIUE.

nous portons toujours des fèves pour cet usage, et que nous nous anuisons ordinairement à les tenir entre nos dents? — Non vraiment , je n'en savais rien. — Mais vous n'avez donc rien compris à la pièce ? — Pas grand'chose, et sur tout ce que vous me dites, je vous avoue que je n'y ai pas trop de regret. — Vous avez perdu beaucoup. Elle est pleine de traits piquants : chaque mot fait allusion à chaque endroit de la vie de Cléon. Par exemple, c'est lui qui a fait, donner au peuple trois oboles pour son droit de présence aux assemlilées, au lieu de deux qu'il avait auparavant. C'est pour cela que l'esclave dit recevez vos trois oboles. Sentez-vous toute la finesse? — Oui, je conçois que cela peut vous amuser. Vous savez votre Cléon par cœur ; vous le voyez tous les jours ; vous vivez avec lui. Mais que m'importe, à moi, tout le mal tpi'on dit de Cléon ? Et pourquoi voulez-vous ([ue je me mette l'esprit à la torture pour comprendre les sarcasmes énigmatiques de votre Aristophane? — fliais aussi ce n'est pas pour vous qu'il a écrit. A qui voulez-vous donc (ju'un poète dramatique cherche à plaire, si ce n'est à ses juges naturels, à ses concitoyens ? — Mais, quand il ferait en sorte de plaire à d'autres, il n'y aurait pas de mal, el peut-être n'en vaudrait-il que mieux. Il vous sert selon votre goût, c'est fort bien fait ; mais ce goût peut changer, et vos enfants pourront fort bien s'amuser un peu moins que vous du gâteau de Pyle et du cuir de Cléon. Je crois que cet Euripide, ce fils d'une marchande d'herbes, comme l'appelle ingénieusement Aristophane, a travaillé dans un genre un peu plus durable. Je ne serais pas surpris que, dans les siècles à venir, et chez d'autres nations, il ne fût encore un grand poète, et que votre Arislophane, s'il parvient à la postérité, n'y eût d'autre rang (jue celui d'un satirique (pu a réussi dans le plus aisé de tous les genres d'esprit, celui de la méchanceté, et qui a insulté grossièrement, dans Euripide, un homme qui a eu le talent rare de travailler pour tous les siècles. La petite conversation que je viens d'avoir au théâtre d'Athènes nous a déjà donné queUiues notions sur Aristophane. Un coup d'œil très ra{)ide siu- chacune de ses pièces, et quehpies traits détachés, quehpies esfpiisses de scènes, doivent suffire ici pour achever l'idée (pi'on peut s'en former ; car il ne faut pas s'imaginer qu'il soit question de I>lau, d'action, d'intrigue, d'intérêt, d'ordonnance dramalicjue, d'auciuie des bienséances théâtrales, de situations ou de caractères comiques: rien de toiU cela. Supposons cpi'à l'époque de la Fronde un poète (U\ temps, lui plaisant à la moJe , un Hlot, par exemple, ou un Marigny, se fùtanuisé à mettre sur le théâtre le coadjuleur, le duc de

ANCIENS. — POESIE

Beaufort, le grand Condé, le frère du roi, les dames de Chevreuse et de Montbazon, el à représenter en ridicule tout ce qui se passait alors à l'archevèclié, au Luxembourg, au Palais-Royal, au parlement, et dans les halles ; supposons que ces satires, mises en scènes , tant<)t réelles, tantôt allégoriques, fussent un composé de l'esprit de Rabelais, des lazzi d'Arlequin , des farces de Scaramouche , des harangues des charlatans du Pont-Neuf, et des parades du boulevard, et qu'au milieu de toutes ces farces grossièrement bouffonnes on distinguât un fonds d'imagination , quoique très déréglée , un esprit fertile en inventions satiriques , et ime sorte de verve sans aucun goût, ce serait notre Aristophane. On sent que de pareilles pièces ne seraient aujourd'hui d'aucun intérêt pour nous , si ce n'esi par l'espèce de curiosité que nous i)Ourrions avoir de rechercher les détails historiques des querelles de ce temps-là, comme nous lisons la Satire 3Icnippée pour étudier l'esprit de la ligue , et la Confession de Saney pour connaître la cour de Henri III. Il en est de même des pièces d'Aristophane; c'est l'histoire qu'on y peut étudier plutôt que le théâtre. Un poète comique était alors un homme de parti, qui avait son avis sur les affaires publiques , et qui le disait sur le théâtre , comme les orateurs dans l'assemblée , si ce n'est que la forme était toute différente, st que les Athéniens, de tous les peuples le plus léger, le plus frivole , le plus vain , le plus médisant , écoutaient avec beaucoup plus d'attention les bouffonneries de leurs poètes que les harangues de leurs orateurs. Il faut bien savoir à quel abus, à quel excès était poussée la liberté démocratique, pour concevoir tout ce que dans ce genre a pu oser Aristophane. La guerre du Péloponnèse durait depuis six ans : c'était Périclès qui avait été d'avis de l'entreprendre, pour ne pas laisser perdre aux Athéniens l'espèce de suprématie qu'ils avaient dans la Grèce depuis les batailles de Marathon et de Salamine , et que Lacédémone s'efforçait dç reprendre sur eux. L'Attique étant un pays ouvert du côté de la Laconie, il était facile aux Lacédémoniens de porter les ravages jusqu'aux portes d'Athènes, dont la puissance consistait surtout dans ses forces de mer. Il arrivait qu'Athènes, avec ses vaisseaux, infestait les possessions des Lacédémoniens , ^et que ceux-ci , avec leurs armées de terre, désolaient l'Attique. Cette alternative, ou plutôt cette réciprocité de bons et de mauvsis succès, et du mal qu'on faisait ou qu'on souffrait de part et d'autre , durait depuis six ans. On négociait pour la paix : le peuple la désirait; mais les grands, les généraux d'armée, entre autres, Cléon et Lamachus, ne la voulaient pas. Aristophane

veut persuader que la paix est nécessaire. Il fait une pièce qui s'appelle les Ac.harniens , du nom d'un bourg de l'Attique, nommée Acharne, où se passe la scène. C'est une suite de mascarades burlesques , (jui tendent toutes à jeter de l'otlieux el du ridicule sur Cléon et sur Lamachus : mais, en passant, il n'oublie pas Euripide ; il y a un acte entier contre lui. A l'égard d'Aristophane , il se représente lui-même sous le nom de Dicœopolis, c'est-à-dire bon citoyen ; et il fait son traité parlicuiier avec les Lacédémoniem, ce qui lui vaut une foule d'avantages dont la guerre prive tous ses compatriotes : c'est là le fond de la pièce. Ce qu'il y a de plus curieux, c'est de voir comme il traite les Atliéniens et de quel ton il leur parle de luimême par la bouche du chœur.

« Depuis que notre poète s'est occupé à faire des comédies, il ne lui est pas encore arrive de paraître devant vous pour vous dire qu'il a du mérite. Mais comme ses ennemis l'accusent auprès de ces étourdis d'Athéniens, de jouer eu plein théâtre la république, et d'injurier le peuple , il faut bien qu'il se justifie auprès de celte multitude inconstante. Or, le poète dit que vous devez faii-e grand cas de lui , parce que c'est lui qui empêche que les députés des villes alliées ne vous en fassent accroire, que vos flatteurs ne vous trompent, et que vous ne négligiez le soin des affaires publiques. Auparavant, dès que ces députés voulaient vous en imposer , il suffisait qu'ils vous fissent des compliments , qu'ils disent d'un ton doucereux : O Athéniens, qui vovs couronnez- dii violettes! ô ville d'Athènes, bien grasse et bien huilée! Alors vous vous releviez sur vos sièges pour entendre toutes ces belles choses, et ils obtenaient de vous ce qu'ils voulaient, pour avoir fait do vous le même éloge que des anchois. Le poète vous a donc fait un grand bien ; il vous a appris que le gouvernement des villes vos alliées appartenait au peuple. Aussi vous verrez leurs envoyés , quand ils vous apporteront les tributs , demander où est Aristophane , et s'empresser à voir cet excellent poète, qui ose dire aux Athéniens ce qui est juste et vrai. Le bruit de sa hardiesse s'est étendu si loin , que le grand roi a demandé aux ambassadeurs de Lacédémone s'ils étaient aussi puissaus sur mer que les Atliéniens, et s'ils avalent un Aristophane qui leur dît leurs vérités , ajoutant que les Athéniens seraient vainqueurs s'ils suivaient les conseils du poète. C'est pour cela que Lacédémone , en vous proposant la paix , vous demande l'île d'Égine, non qu'elle s'en soucie beaucoup , mais parce que Aristophane a des terres dans cette île , et qu'ils voudraient se l'attacher. Mais ne le laissez pas aller , car il vous instruira dans ses comédies, et vous apprendra à être heureux , non pas en vous flattant , en gagnant des partisans intéressés , en vous séduisant par de perfides caresses , mais en vous enseignant c« qu'il y a de mieux à faire. Ainsi , que Cléon machine ce qu'il voudra contre moi , l'honnêteté et la justice seront de mon côté et combattront avec moi , et jamais la république ne me trouvera tel que Cléon , c'est-à-dire un lâche et un efféminé. »

COURS DE LITTEKATURE.

Cette apologie, ce panégyrique, ne sont pas «lans un prologue, comme on pourrait le croire ; c'est au milieu rie la pièce, à la fin du second acte. On peut juger par là du peu d'égards qu'on avait alors à l'illusion dramatique, qui ne peut s'accorder avec cette coutume bizarre d'adresser à tout moment la parole aux spectateurs. On voit aussi, par ce morceau , que l'auteur se louait lui-même avec aussi peu de retenue (lu'il censurait les autres ; et ce n'est pas d'aujourd'hui que les faiseurs de libelles répètent sans cesse les mots d'honnêteté et de vertu en outrageant sans cesse l'une et l'autre. Ce n'est pas qu'Aristophane eut tort en tout : il a cela de commun avec tons les satiriques de profession , que , chez lui , queUpies hommes sans nK-rite se trouvent attaqués en même temps que les honnêtes gens. Cléon est peint dans l'histoire à peu près comme il l'est ici , au courage près et à l'éloquence , dont il ne manquait pas ; mais Lamachns, qu'on ne traite pas mieux, était un habile capitaine qui servit très bien la patrie, et fut tué en combattant pour elle. Il s'était raccommodé avec le poète, qui le loua dans la suite autant qu'il l'avait dénigré; sorte de contradiction qui n'embarrasse pas les gens de ce métier. Pour ce qui est d'Euripide, non seulement il le fait revenir à tout moment dans ses pièces, mais il en fit deux exprès contre lui : Les Fêtes de Cérès, et les . Vire)wviUes. Il fallait qu'il fut terriblement acharné contre ce tragique; et les haines littéraires étaient apparemment comme celles d'aujourd'hui , qui vont jusqu'à, la rage et jusqu'au d(''lire. J'en ai dit la raison , telle que les historiens la rapportent : c'est qu'Euripide l'avait méprisé ; et le mépris , surtout quand il est fondé , fait à l'amour-propre une blessure qui ne se ferme jamais. Mais de quelles armes Aristophane se sert-il contre Euripide ? Des plus froides railleries, des plus brutales injures, des plus maladroites criticpies. Il parodie les plus belles scènes, entre autres celle de l'égarement de Phèdre. N'est-ce pas bien prendre son champ? Il lui reproche sa naissance : bassesse inexcusable. Il l'accuse d'impiété : calomnie odieuse. Il le peint comme un homme adroit et rusé , tout rempli d'artifices , tout occupé de menées sourdes , se faisant un parti dans la plus vile populace : et c'était un homme sinq)le et retiré , vivant dans son cabinet ou avec (pielques philosophes ses amis. Il faut pourtant donner un échantillon des plaisanteries d'Aristophane contre le rival de Sophocle. Ce même Diaropolis dont je viens de parler veut haranguer le peuple , sous l'habit d'un mendiant poiu" inspirer plus de pitié. Il frappe à la porte d'Euripide, et tout le sel de la scène f|ue vous allez entendre consiste à railler le

poète sur ce qu'il introduit dans ses tragédies des personnages revêtus de haillons , comme OEdipe à Colone "^^ qui n'en est pas moins tragique ; Téléplie, Thyeste, que nous avons perdus, et d'autres.

« DicoEOPOLis. Euripide y est-il? Cephisophon , valet d'Euripide. 1\ y est, et il n'y est pas. Entendezvous? Dic. Comment? Ceph. C'est que son esprit court les champs , il cherclie des vers ; et lui est niclié au haut de la maison , où il fait une tragédie. Dic. Je ne m'en irai pourtant pas. Il faut que je lui parle. Je m'en vais l'appeler. Euripide , Euripide, écoulez-moi , si jamais vous avez écouté quelqu'un; c'est Dicœopolis. Euripide. Je n'ai pas le temps. Dic. Montrez-vous au moins un moment. Eurip. ÎS'on , je n'ai pas le temps de descendre. Dic. Et pourquoi vous perchez-vous si haut l)0ur faire vos tragédies ? jSe pourriez-vous pas les faii-e aussi bien en bas? Je ne m'étonne pas si vous faites des héros boiteux, a

(Allusion à une pièce d'Euripide où le héros était blessé à la cuisse. Euripide descend sans qu'on sache trop pourquoi.)

« Dic. Je vous conjure à genoux, mon cher Euripide, de me donner quelques lambeaux de quelques vieilles tragédies. Il faut que je fasse un long discours devant le chœur, et je mourrai de chagrin si je m'en tire mal, Eurip. Quels lambeaux? ceux d'TEnëus, de Philoctète, de Bellérophon? Dic. ISon, de quelqu'un jilus misérable encore. Eurip. Ah 1 j'entends , de Télèphe. Dic. Oui, de Télèphe, du roi de Mysie. Eurip. à son valet. Donne-lui donc les haillons de Télèphe ; ils sont avec ceux de Thyeste et d'Ino. Dic. Ah ! juste ciel', ils sont tout percés. Mais puisque vous avez tant de bonté , donnez-moi aussi le chapeau du roi de Mysie. car il faut que je paraisse en mendiant devant le chœur, qui est composé d'imbéciles que j'amuserai ave<! de petits vers, et non pas devant les spectateurs, qui doivent savoir ce qui en est. Eurip. Tenez , car vous me paraissez un homme subtil. Dic. Je souhaite toute sorte de bonheur à Télèphe et à vous. Depuis que j'ai cet hal.it, je me sens déjà tout plein de petits vers. » (Autre allusion au style d'Euripide.)

<i J'ai besoin ici du bâton que portent les mendiants. Eurip. Prenez-le donc et allez-vous-en. Dic. Eh! bons dieux', que dites-vous? J'ai encore besoin de bien des choses. 11 faut absolument que je les obtienne de vous, et vous ne me refuserez pas. Donnez-moi une corbeille noircie à la fumée d'une lampe. Eurip. Qu'en voulezvous faire? Dic. Rien, mais je voudrais l'avoir. Eurip. Allez-vous-en , vous m'importunez. Dic. Que les dieux aient autant de soin de vous qu'ils en ont eu autrefois de votre mère. Eurip. Allez-vous-en. Dic. Donnez-moi du moins une p tite tasse cassée par les bords. Eurip. La voilà, mais partez. C'est être trop importun. Dic. Ah ! mon cher Euripide! vous ne savez pas quel tort vous me filles. De grâce , donnez-moi encore un pot de terre bouché avec une éponge. Eurip. Cet hommé-là me fera perdre toute une tragédie. Tenez , et laissezmoi en repos. Dic. Je m'en vais, mais pourlant j'ai en-

* C'est par inadvertance que La Harpe attnbiin ce pcrsonnaRC k Furipido; on sait qii'il appartient à Sopliocle.

ANCIENS. — POÉSIE

coi'e l)esoin d'une chose essentielle; et si elle me manque , je suis un homme mort. Mettez-moi quelques légumes dans cette corbeille. Eurip. En voilà ; mais vous m'assassinez. ]\îa tragédie est perdue. Dic. Je ne vous demande plus rieu. Je me relire. Je sens que je deviens incommode, et que je me brouille avec tous les rois vos héros. Ahl malheureux 1 qu'allais-je faire? J'oubliais vraiment le principal. ÎMon cher petit Euripide, que je meure si je vous demande plus rien , hors cette seule chose : donnez-moi une poignée des herbes que vendait votre mère. Eurip. Ah 1 vous m'insuKez. Cépiiisophon, ferme la porte. »

Voilà le ton de l'anciemie parodie : elle vaut bien la nôtre.

Le sujet des Fêtes de Cérès est une conspiration de femmes assemblées pour ces fêtes , et qui projettent de se venger de tout le mal qu'Euripide avait dit des femmes dans ses pièces. La délibération se fait dans toutes les formes. Timoclée fait les fonctions de président , Sysilla de secrétaire , Sostrata donne les conclusions : c'est une parodie de l'Aréopage. On demande qui veut parler. Une harangueuse se lève, et rappelle tous les outrages que son sexe a reçus du poète. Une autre femme prend la parole ; elle dit qu'elle vend des couronnes pour les dieux, et qu'Euripide, par ses impiétés, a décrédité son commerce, en persuadant aux hommes qu'il n'y avait jioint de dieux. Si l'on serappelle qu'Eschyle avait été sur le point d'essuyer une condamnation capitale pour avoir été accusé d'irréligion, qu'Anaxagore courut le même danger, et que Socrate y succomba , on conviendra que l'accusation était aussi atroce que calomnieuse, et qu'Aristophane faisait un vil métier.

Une autre preuve d'impudence , c'est qu'il introduit un homme habillé en femme, qui prend la défense d'Euripide, et soutient qu'il n'a pas dit la centième partie du mal qu'il pouvait dire, que les femmes sont trop heureuses qu'il n'ait pas révélé tous leurs secrets.

« TNous sommes seules ; personne ne nous entend. Pourquoi faire tant de bruit de quelques traits qu'il a lancés contre nous , tandis qu'il s'est tu sur une infinité de maux que nous faisons? »

Suit un poi'trait épouvantable qu'il est impossible de traduire. On en peut juger par ce seul endroit : « A-t-il révélé notre adresse à supposer des enfants? On lui reproche d'avoir peint des Phèdres , et pas une Pénélope. C'est qu'il n'y a pas une seule Pénélope parmi nous , et que nous sommes toutes des Phèdres.»

Conçoit-on que de pareilles horreurs aient été prononcées sur le théâtre d'Athènes? Au reste il faut croire au moins que les Grecs ne les approuvèrent pas ; car on sait que celte pièce n'eut aucun succès. De pareils traits et une foule d'autres, particulièrement celui de la supposition des en-

fants, qui revient plus d'une fois dans les ouvrages du même auteur, et les obscénités dont ils sont remplis , doivent nous faire penser que la licence du théâtre était égale à la corruption des mœurs.

Si l'on veut savoir comment finit cette farce , l'homme vêtu en femme est reconnu, et l'on veut le déférer aux magistrats ; mais Euripide, qui est son ami, et qui a su tout ce qui s'était passé dans l'assemblée, déclare que, si elles ne rendent pas le prisonnier, il révélera tout à leurs maris. De plus, il promet de ne plus dire de mal d'elles; et tout est d'accord.

La pièce intitulée les Grenouilles n'est guère moins contre Eschyle que contre Euripide. L'un depuis long-temps n'était plus; l'autre venait de mourir. On peut s'étonner qu'on ait laissé représenter une satire contre deux écrivains illustres qu'Athènes admirait, et qu'elle venait de perdre; mais apparemment les Athéniens n'étaient pas plus délicats sur ce point qu'Aristophane. Bacchus descend aux enfers pour y chercher un bon poète tragique, parce qu'il n'est pas content de ceux qui disputent le prix à ses fêtes. Il passe le Styx, et Caron le régale d'un chœur de grenouilles, facétie grotesque , digne de l'auteur , et qui a donné le nom à la pièce. Ce qui en fait le sujet, c'est la dispute entre Eschyle et Euripide sur la prééminence que tous deux réclament en conséquence d'une loi qui por:e que celui (jui aura le mieux réussi dans la poésie siégera près de Pluton , et sera nourri dans le prytanée des enfers, comme l'étaient dans celui d'Athènes ceux qui avaient rendu quelque grand service à la république. Le valet de Pluton raconte à celui de Bacchus qu'Eschyle était depuis long-temps en possession du premier rang, mais qu'Euripide, depuis son arrivée, a donné des leçons aux coupeurs de bourses , aux brigands, aux scélérats, dont le nombre est infini ; qu'il s'est fait ainsi un grand parti , et qu'il est venu à bout de supplanter Eschyle. Ce sont là les (j ai et s d'Aristophane, qui nous a[)prend par là que les Athéniens, en révérant la mémoire d'Eschyle, donnaient cependant, et avec justice, la préférence à Euripide. C'est ainsi que plus d'une fois, sans le vouloir, la satire a rendu honmiage au mérite.

« Mais , dit le valet de Bacchus , n'a-t-on pas aussi chassé l'usurpatem' à coups de pierres ? L'autre répond que non , mais que la décision de la querelle doit être remise à la pluralité des suffrages. Euripide est bien adroit, dit le valet de Bacchus. Mais quoi donc! Eschyle n'a-t-il pns son parti?... INon , car il n'y a presque plus d'honnêtes gens chez les mojts, non plus quà Athènes. "

On s'attend bien que la dispute entre les deux

poètes, qui dure pendaut deux actes , est une critique réciproque de l'un et de l'autre, mêlée de vrai et de faux , et beaucouj) plus bouffonne (pie raisonnée. Euripide reproche à Eschyle son enflure , ses fictions gijjanlesques , ses portraits hors de nature, ses expressions monstrueuses : celui-ci n'épargne pas plus Euripide sur la faiblesse de son style, sur la subtilité de ses controverses; mais il est si maladroit dans ses censures , qu'il tourne en défaut, non seulement ce qui n'est pas répréhensible , mais ce qui est même un mérite réel , comme d'avoir peint des rois et des héros dans l'infortune et dans l'indigence ; d'avoir mis sur le théâtre les faiblesses de l'humanité. Il n'en faut pas davantage pour démontrer com])ien Aristophane était un mauvais juge. Enfin, la discussion finit par un trait de parodie : on convient de peser les vers dans une balance. Eschyle défie Euripide de se mettre dans un des bassins, lui, tous ses écrits , sa femme , ses enfants , et son grand acteur Céphisophon, le même apparemment qu' \ristophane lui donne |)our valet; et il ne veut que deux de ses grands mots pour contrebalancer le tout. Pluton s'en rapporte au jugement de Bacchus , qui se déclare pour Eschyle , en avouant pourtant que son concurrent n'est pas sans mérite. Il est probable ciu'Arislophane n'aurait pas fait cet aveu du vivant d'Euripide.

Il est impossible de donner aucime idée des Oiseaux, allégorie entièrement politique, et qui roule tout entière sur une ville qui faisait l'objet d'une grande contestation entre Athènes et Lacédémone, et qui est représentée par une ville que les oiseaux veulent bâtir en l'air.

Lysistrata est du même genre. Il s'agit encore d'engager les Athéniens à terminer celte longue guerre du Péloponnèse, (pii épuisait les deux partis. Lysistrata, fenune d'un des princifjaux magistrats d'Athènes, imagine un moyen de les contraindre à faire la paix : c'est d'engager toutes les femmes a se séparer de leurs maris jusqu'à ce que le traité soit conclu. Elle s'empare de la citadelle, de concert avec toutes les Athéniennes ; et , maîtresses du trésor pubUc , elles empêchent qu'on n'en tire rien pour les frais de la guerre. Elles soutiennent un siège régulier. Les ambassadeurs arrivent, et Lysistraîa conclut le traité.

C'est encore une conspiration de femmes qui fait le sujet des Harangueuses. Ce sont les femmes d'Athènes qui se sont mis dans la tète d'ôler aux hommes le gouvernement de l'état, et de s'en emparer. Cettepièceest celle où il y a le plus d'esprit, et où la satire est de meilleur goût. Elle est remplie de traits piquants contre le gouvernement d'Athènes; mais c'est aussi celle on l'autenr a le

plus maltraité les femmes : Euripide n'est rien en comparaison.

Phitus est une froide allégorie, dont on a pourtant emprunté les idées dans quelques pièces du théâtre italien.

Dans la pièce qui a pour titre la Pai.x\ l'auteur revient encore à son système favori , et d'autant plus que Cléon était mort. Elle est aussi tout allégorique. La guerre et la paix y sont personnifiées. Un vigneron , nommé Trygre , paraît monté sur un escarbot, et dit qu'il va sommer Jupiter d'être plus favorable aux Grecs. Qu'on imagine ce que (^'est qu'une pièce qui commence par un pareil spectacle. Il y a un endroit où la Paix demande ce que fait Sophocle depuis qu'elle a quitté l'Atttque. On lui répond :

<f II est devenu aassi avare et aussi intéressé que le poète Sinionide. »

C'est bien là le génie d'Aristophane; mais ce n'est pas , ce me semble, de la fine plaisanterie. Sophocle était alors d'une extrême vieillesse , et Aristophane l'avait loué dans d'autres pièces; mais il n'était pas juste qu'il l'exceptât de tous les grands hommes qu'il a déchirés.

Restent deux pièces siu' lesquelles il convient de s'arrêter un moment, parce que l'imea eu l'hon- •neur d'être imitée par Racine, et l'autre le malheur de contribuer à la mort de Socrate. Les Guêpes, ont fourni à l'auteur de Krittnniicus la première idée de ses Plaideurs , comme le sujet de rEiiffliif /jrorfiflMPJoué aux marionnettes de la Foire fit éclore celui de Voltaire; et d'où il résulte seulement que le germe le plus infomie peut être fécondé par le génie.

Philocléon est atteint précisément de l:i même maladie que Dandin : la fureur de juger l'a rendu fou , et son fils Bdélycléon le fait garder à vue. Il descend par une corde, comme Dandin sort par le soupirail.

« Si je me casse le cou , dit-il , enterrez-raoi au baireau. »

Son fils, pour flatter un peu sa manie, lui propose d'exercer les fonctions de juge dans sa maison. Il se présente fort à propos un procès digne du juge ; c'est un chien qui a volé un fromage. La cause se plaide dans les formes. Il y a le chien accusijteur et le ciùen accusé , et l'un et l'autre jappent et parlent à la fois : c'est là le comique d'Aristophane, On amène les petits du chien pour] émouvoir la pitié du juge, (jui se trompe dans le choix de ses deux fèves, et qui donne celle d'absolution au lieu de celle de condamnapon. C'est là que Racine a imité : joignez-y quelques détails , quelques jeux de théâtre , et observez surtout que hs Plaifletirs sont une comédie du second ordre , qui des-

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cend même jusqu'à la farce dans la scène des petits chiens , et dont le principal mérite est dans le style, dans cette foule de vers charmants et. de mots devenus proverbes. Il est pourtant vrai de dire que, malgré la distance prodigieuse de cette pièce à celle qui en a donné l'idée, il y a, dans l'une comme dans l'autre , une critique très vive et très ingénieuse des vices et des ridicules du barreau. Mais qu'on se représente, dans la pièce grecque, les juges d'Athènes déguisés en guêpes , avec leurs manteaux et leurs bâtons , et poursuivant Bdélycléon sur le théâtre à coups d'aiguillon : cette horrible mascarade, celle des grenouilles formant un chœur, celle de l'escarbot volant , et cent autres , sont des monstres sur la scène, et ne seraient pas tolérées sur nos derniers tréteaux. D'ailleurs, le poète grec , dans les deux derniers actes, abandonne entièrement son sujet. Philocléon, persuadé par son fils, qui lui a démontré que la vie de juge était misérable , et qu'il n'y avait pas à gagner, à beaucoup près, autant qu'à ne rien faire et à flatter le peuple, veut se conformer à ce conseil ; il commence par s'enivrer ; et occupe tout le cinquième acte des plus dégovitantes extravagances où puisse tomber un vieillard ivre. Toutefois , je le répète, il y a dans cette pièce un germe de talent comique qui montre ce que l'auteur aurait pu être s'il fût né dans un autre temps et avec un autre carac(ère;car le caractère influe beaucoup sur le talent, et ce n'est pas la méchanceté, la jalousie et la haine qui apprennent à faire des comédies.

Celle des IVriées , si malheureusement célèbre , ne mérite en effet de l'être que par le mal qu'elle fit. Quoiqu'il y eût vingt-cinq ans d'intervalle entre la représentation et le procès de Socrate, on ne peu! douter qu'elle n'ait préparé l'injuste arrêt qui fit périr le plus honnête homme de la Grèce, puisque les accusations d' Anytus furent précisément les mêmes «pie celles que le poète intente ici au philosophe.

Strepsiade , bourgeois d'Athènes , ruiné par un fils libertin qui dépense tout , qui est accablé de dettes , et pressé par ses créanciers , rêve aux moyens de s'en débarrasser. Il n'en trouve pas de meilleur que d'aller consulter sou voisin Socrate le philosophe, un de ces gens qui disent que Je ciel est UH four, et que les hommes sont des charbons, et qui prouvent que le jour est la nuit, et la nuit le jour. Ne voilà-t-il pas la philosophie de Socrate bien finement caractérisée; ce n'est pas celle qu'on trouve dans Platon. Le valet de Socrate fait beaucoup de difficulté de recevoir Strepsiade , qui demande à être initié dans les mystères de la philosophie.

<f Ce sont de grands mystères , dit le valet. Socrate demandait tout à l'heure à son disciple Cliéréphon quelle était la longueur du saut dune puce. »

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