‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 20 sur 140 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

Strepsiade, émerveillé, appelle Socrate de toute sa force , et l'on aperçoit le philosophe guindé en l'air dans une corbeille. Strepsiade le conjure par les dieux.

«Doucement, par quels dieux jurez-vous? On n'admet point dans mon école les dieux du pays. »

Strepsiade demande quels sont donc les dieux de Socrate. Il répond que ce sont les nuées : de là vient le titre de la pièce. Il les invoque , et les miées remplissent le théâtre en habit de costume. Socrate apprend à son nouveau disciple qne les nuées sont des déesses qui nourrissent les sophistes, les devins, les médecins, et les poètes. Il se moque de Jupiter, qu'il traite de chimère.

« II n'y a point de Jupiter , dit-il ; et ce qui le prouve, c'est que ce n'est point Jupiter qui fait pleuvoir, et que ce sont les nuées seules qui donnent de la pluie. » Enfin , il exige que Strepsiade commence par renoncer aux dieux du pays, et n'adore que les nuées. Le boiu-geois consent à tout , pourvu qu'on lui apprenne un moyen de ne pas payer ses dettes , à corrompre le bon droit , et à emprunter sans rien rendre. Socrate lui enseigne force subtilités : le bon homme s'en va fort content , et engage son fils Phidippide à prendre les mêmes leçons , et à se former sous un maître aussi habile que Socrate, qui , en dernier lieu , pendant qu'on le regardait tracer des figures sur la poussière avec un compas, escamota fort adroitement le manteau d'un des spectateurs. Voilà Socrate pour le moins aussi habile que nos sorciers de la Foire ; car un manteau est plus difficile à escamoter qu'un jeu de cartes. Strepsiade présente son fils au philosophe , et le supplie de lui faire connaître les deux grands points de sa doctrine, le juste et l'injuste.

« N'oubliez pas surtout de l'armer de pied en cap contre /ejiisfe. Je vais, reprend Socrate , le donner à instruire à tous les deux. »

En effet, fe juste et l'injuste paraissent personnifiés. La dispute s'établit entre eux, et l'injuste la termine ainsi :

« Yeux-tu que je te fasse voir clairement qui de nous deux doit céder à l'autre ? Dis-moi un peu : Quelles gens sont-ce que nos orateurs ? — Des scélérats. — D'accord. Et nos faiseurs de tragédies? — Des scélérats.

— Fort bien. Et nos magistrats? — Des scélérats. — On ne peut pas mieux. Compte à présent les spectateurs. Quel est le plus grand nombre ? Sont-ce les gens de bien ? Examine. — Les scélérats l'emportent, je l'avoue.

— Elibienl qu'as-tu à dire à présent? — Que j'ai perdu. Messieurs , prenez mon manteau ; je vais passer de votre côté : vous êtes les plus forts. »

Phidippide profite si bien des leçons de la philosophie et de la connaissance du juste et de l'injuste, qu'il bat ses créanciers qui viennent lui

deinander de largenl, et finit par battre son père, et lui prouver philosof)hiquenient qu'il a droit de le battre. J)es philosophes de nos jours ont prouî5é bien pis; mais jamais on n'a ouï dire que ce fût là la philosophie de Socrate.

On ne saurait lire avec quelque attention les ouM-ages d'Aristophane sans se demander à soimême , premièrement , quels motifs ont pu autoriser, pendant un certain temps, un genre de spectacle qu'on ne retrouve chez aucune antre nation , et qui même finit par être entièrement abolidans Athènes; ensuite, comment ce peuple, si sévère sur l'article de la religion , pouvait permettre que ses dieux fussent tournés en ridicule sur le théâtre; enfin, comment un peuple si poli pouvait s'accommoder des saletés grossières que l'on proférait devant lui. Je vais tâcher de rendre compte de toutes ces questions, non par une dissertation en forme, mais en m' arrêtant simplement à ce qui peut fournir une solution probable , claire et précise.

On peut d'abord poser en principe que le spectacle dramatique doit , par sa nature même , dépendre beaucoup du gouvernement, du caractère, et des mœurs des différents peuples. Il doit donc varier , à un certain point , suivant les divers pays où il s'établit , et suivant les diverses époques chez une même nation : c'est ce qui arriva chez les Athéniens. Échappés à la tjTannie après l'expulsion des Pisistratides, ils passèrent à l'extrême liberté et à tous les abus de la démocratie. Ces abus furent balancés par l'esprit patriotique qui anima toute la Grèce au moment des invasions de Darius et de Xerxès. Mais comme le danger menaçant avait fait naître les grandes vertus et produit les grands efforts , la victoùe et la prospérité amenèrent à leur suite l'orgueil et la corruption. Le peuple d'Athènes fut enivré tout à la fois de son pouvoir et de sa fortune. Chez lui il était maître du gouvernement, et au dehors il donnait la loi aux peuplesde la Grèce. Les grands hommes dont cette puissance était l'ouvrage éprouvèrent toute cette ingratitude que l'on couvrait du prétexte de la liberté , mais (pii n'avait d'autre cause que la jalousie naturelle aux républicains qui commencent à craindre leurs défenseurs quand ils ne craignent plus d'ennemis. Enfin, Athènes était la républiciue la plus puissante, la plus riche, la plus vaine, et la plus corrompue de toute la Grèce , an temps de Périclès, qui fut celui d'Aristophane. Périclès lui-même , qui d'ailleurs mérita si bien de sa patrie , et dont le plus grand (aient fut de bien connaître à quel peuple il avait affaire, sentit la nécessité de le flatter pour conserver le |X)uvoir de lui faire du bien , et s'attira le reproche d'avoir augmenté en-

core l'esprit démocratique , qu'il eût été à souhaiter que l'on pût restreindre. Il n'osa pas s'opposer à la licence d'Aristophane, parce qu'il sentit qu'elle plaisait à la multitude, qui semblait regarder cette espèce de censure publique comme un des privilèges de la liberté. Ce mot seul est si imposant et si spécieux, qu'aujourd'hui même bien des gens , tout en condamnant Aristophane, pensent qu'un poète comique de cette trempe pouvait être fort utile dans une république. Oui, sans doute, s'il était possible de s'assurer qu'un homme chargé de fau'e sur le théâtre les fonctions de censeur fût l'organe incorruptible de la justice et de la vérité. Mais avec un peu de réflexion , comment ne voit-on pas que celui même qui serait digne qu'on lui confiât un si dangereux ministère commencerait par le refuser , fondé sur ce principe incontestable, que toute accusation qu'il est permis d'intL'nter sans avoir besoin de preuve, et sans craindre une réponse, est par cela même une lâcheté et une calomnie? .Te consens que, dans une république , il soit permis à tout citoyen d'en accuser un , autre; oui, mais légalement, mais dans les tribunaux, mais de manière que l'accusé puisse se défendre. Et quelle réponse à la diffamation , aux injures , aux railleries, aux insinuations malignes et perlides qu'on peut accumuler dans une satire dramatique ? Quand on parle tout seul aux hommes rassemblés, et qu'on ne veut que les amuser aux dépens d'un particulier qu'on leur immole, a-t-on l)esoin de dire la vérité pour le rendre odieux ou ridicule ? Et n'est-ce pas là au contraire que le mensonge trouve tout naturellement sa place? Ce principe, évident par luimême, n'est-il pas confirmé par les faits? La plupart de ceux qu'Aristophane déchirait avec tant de fureur n'étaient-ils pas en tout genre les hommes les plus estimables de leur temps? Ecoutons, sur ce point, Cicéron, qui ne peut être suspect, et qui était aussi bon républicain qu'un autre. Comment parle-t-il de l'ancienne comédie des Grecs , de celle dont il est ici question ?

«Qui a-t-elle épargné? qui n'a-t-elle pas outragé' Encore si ces traits ne fussent tombés que sur de mauvais citoyens, sur un Cléon, un Ilypcrbolus , un Cléophon, l'on pourrait le souffrir; mais qu'un homme tel que Périclès, après tant d'années de services rendus à son pays , dans la guerre et dans la pais, soit insulté sur le théâtre, et noirci dans des vers satiriques, cela e^t aussi indécent que si, parmi nous. îV'evius ou Cccilius avait osé injurier Catou le Censeur ou Scipiou l'Africain. »

Ce n'est pas que je prétende ôler au théâtre son influence sur l'esprit public, influence étouffée sous le despotisu)e. et par conséquent précieuse aux

ANCIENS

états libres. Je veux au contraire la rendre plus puissante et plus utile , en substituant à la diffamation personnelle , (jui peut menacer également le vice et la vertu , et qui est d'ailleurs à la portée du plus médiocre écrivain , une espèce de censure dramatique , qui suppose à la fois et plus de talent et plus de moral, et qui est en même temps susceptible d'un plus grand effet. Je dis aux poètes : Peignez en caractères généraux les amis et les ennemis de la chose publique : si vos caractères sont bien conçus et bien prononcés , les individus y rentreront d'eux-mêmes ; ils viendront se placer comme des têtes dans un cadre, et les spectateurs y mettront les noms ; car il y a une conscience publique qui ne ment pas plus que celle des individus; et quand les hommes sont rassemblés, cette conscience parle si haut , qu'il n'y a point de pouvoir au monde qui puisse lui imposer silence , pas même (et l'histoire nous l'atteste), pas même les soldats de Néron.

Il faut, au reste , que cette vérité ait été bien généralement sentie, puisque, vers le temps d'Alexandre, et lorsque Athènes, avec moins de puissance, conservait encore sa liberté , tous les vices de l'ancien théâtre furent entièrement proscrits par l'animadversion des lois, qui ne permirent plus dans la comédie que des noms et des sujets de fiction. Ce fut celle-là que les Romains imitèrent ; car il est à remarquer que le gouvernement de Rome, qui laissa passer les satires de Lucilius, où les citoyens les plus puissants étaient attaqués, regarda cette liberté comme infiniment plus dangereuse sur le théâtre : il n'y permit jamais aucune satire personnelle, et n'admit dans les jeux publics d'autre comédie que celle de pure invention, comme elle était alors chez les Grecs. Il ne paraît pas que la sévérité romaine se fût accommodée des insolentes facéties d'Aristophane, ni que les censeurs eussent souffert qu'un bateleur usurpât la plus redoutable de leurs fonctions , celle de noter les citoyens répréhensibles.

Un autre genre de licence qui fut commun au théâtre des deux nations, ce fut d'y faire de leurs dieux l'objet des plus sanglantes railleries et des plus violents sarcasmes. Nous verrons tout à l'heure dans rjirip/iytrion de Plante, comment Mercure parle de Jupiter et de lui-même. Nous avons vu , dans Euripide , les dieux assez souvent exposés au ridicule; c'est bien pis encore dans Aristophane : et, quoi qu'on dise pour explicjuer cet excès de tolérance dans une ville comme Athènes, où les tribunaux montraient une sévérité si terrD)le dans les affaires de religion, il n'en est pas moins vrai qu'une des plus grandes difficultés qui se présentent dans la recherche des mœurs

POESIE

anciennes, c'est celle de concilier, d'un côté tant d'indifférence, et de l'autre tant de rigueur sur le même objet ; Alcibiade, rappelé de l'armée de Sicile où il commandait , pour se purger d'ime accusation d'impiété envers les dieux, et ces mêmes dieux vilipendés sur la scène devant tout un peuple qui ne faisait qu'en rire. Ce n'est pas assez d'établir une distinction entre les dieux de la religion et ceux de la fable, entre les dieux des prêtres et ceux des poètes. On ne peut nier que cette distinction ne soit fondée à un certain point; mais qui nous apprendra en quoi elle consistait ? qui marquera l'intervalle entre ce qu'il fallait respecter et ce qu'on pouvait mépriser? C'est cette mesure qui nous manque absolument, et sans laquelle cependant nous ne pouvons nous rendre compte de rien. L'on conçoit bien que toutes les traditions des poètes pouvaient n'être pas des articles de foi; mais pourtant les dieux de la mythologie sont, à beaucoup d'égards , les mêmes dans l'histoire. Bacchus avait dans les temples et dans les cérémonies publiques les mêmes attributs que lui donne Aristophane dans sa comédie des Grenouilles. Ni Euripide, ni lui, ni Plante, ne disent nulle part ni ne font entendre qu'il faille distinguer les dieux dont ils se moquent de ceux que l'on doit révérer; et ces auteurs, qui étaient dans l'usage de faire tant de confidences aux spectateurs, ne leur ont jamais fait celle-là.

Ce n'est pas non plus une solution plausible de rapprocher, comme on a fait, ces impiétés et les farces religieuses de notre premier théâtre , et ces mystères où , comme dit Boileau, l'on jouait les Saints, la Viercje et Dieu par piété.

Cela prouvait seulement la grossière ignorance d'écrivains qui n'avaient nulle envie de se moquer de nos mystères, mais qui en parlaient du même ton que les prédicateurs de ce temps. En effet , le même goût régnait dans la chaire et sur les tréteaux. On n'en savait pas davantage alors, et la passion était prêchée dans l'église, et jouée à la Foire , dans un jargon également ridicule. Mais quand les dieux de l'antiquité furent bafoués sur la scène, c'était dans le siècle des beaux-arts et dans un temps de lumières : ce n'était pas simplicité, c'était moquerie ; et l'une ne ressemble pas à l'autre. La meilleure raison qu'on en donne, c'est que les représentations dramatiques avaient pris naissance dans les fêtes consacrées à Bacchus, et qu'un des caractères , un des privilèges de ces fêtes, c'était de permettre tout ce qui pouvait faire rire. Des pays-ans barbouillés de lie pouvaient , du haut de leurs chariots roulants , dire des injures à tout le monde , sans qu'il fût permis de s'en plaindre, à peu près comme dans nos mascarades

COUUS DE LITTERATURE.

(lu carnaval on permet à la populace de se moquer (les passants. Les Romains eurent des Saturnales où régnait la même licence. On croit que les spectacles chez les Grecs, conservant l'esprit de leur institution, furent long-temps affranchis de toute règle, et que l'on convint que tout serait bon, pourvu qu'on se divertit. Les Romains, en imitant les pièces des Grecs, profitèrent de la même liberté, et l'on souffrit, dans les divertissements publics, ce qui était défendu dans tout autre temps. Voilà ce qu'on a trouvé de plus plausible ; et il faut bien se contenter de celte explication , j)uis(|u'il n'y en a point de meilleure.

Quoique l'obscénité des termes , si fréquente dans Aristophane, et l'indécence des mœurs que nous verrons dans Plante, ne soient guère moins révoltantes pour nous, il est pourtant plus aisé de s'en rendre raison. La langue d'Athènes et de Rome était moins modeste (pie la nôtre. Le latm dans les mots brave l'iiormctcté ,

a dit Boileau; et l'on peut en dire autant du grec. Il est reconnu que , sur cet article , toutes les langues ne sont pas également scrupuleuses, l^a nôtre même a éprouvé sur ce point des variations, puisqu'il y a dans IMolière tel mot qui revient fort souvent, qui , de son temps, n'était pas malhonnête, et qu'aujourd'hui l'on ne se permettrait pas en bomic compagnie ni sur le théâtre. La coutume et le préjugé doivent donc avoir établi en ce genre des différences sensibles. Comme il n'y eut jamais chez les Grecs , et pendant long-temps à Rome, que les courtisanes (jui vécussent librement et indistinctement avec les hommes, l'habitude générale, parmi les jeunes gens, de vivre avec cette espèce de femmes , tandis que toutes les mères de famille se tenaient dans l'intérieur de leur domestique , ne dut pas apporter beaucoup de réserve dans le langage ordinaire et journalier. Tout ce qui a rapport aux convenances sociales n'a pu se perfectionner que chez une nation où le commerce continuel des deux sexes a dû former peu à peu l'esprit général, et épurer le ton de la société. La société ainsi composée est en effet l'empire naturel des femmes : elles en sont devenues les législatrices nécessaires. Les honnnes peuvent commander partout ailleurs : là seulement l'autorité appartient tout entière au sexe à qui il a été donné par la nature d'adoucir et de polir le nôtre. Dès (jue tous les deux se rassemblent , dès qu'on fait de cette réunion un moyen habituel de bonheur, il faut bien , pour leur intérêt réciproipie , (jue le plus doux et le plus aimable donne la loi , et (pie celui des deux (pii apporte dans ce connnerce le plus d'agréments et de douceur y ait aussi le plus d'influence. Alors a dû s'établir le principe de ne

jamais prononcer devant les femmes un mot qui pût les faire rougir : de là ce respect qu'aura toujours pour elles tout homme un peu délicat ; sorte d'hommage (pii peut les flatter encore plus que le désir de leur plaire, parce que l'un lient à l'attrait général du sexe, et que l'autre est un témoignage d'estime : de là ces égards que l'on doit à la modestie qui leur est naturelle, et qui doit nous être à nous-mêmes d'autant plus précieuse , que c'est encore en elles une grâce de plus et un charme nouveau qui se mêle à l'expression tle leur sensibilité.

Tel était l'excellent ton de la cour de Louis XIV, celui <pii se fait sentir dans tous les monuments qui nous en restent, celui qui servit de modèle aux autres nations de l'Europe , et qui a fixé le caractère de l'urbanité française. C'est encore à ces traits que l'on reconnaît aujourd'hui la bonne compagnie , celle qui mérite véritablement ce nom. Sans doute la nation ne renoncei-a jamais à un des avantages les plus aimables qui l'aient distinguée ius(pi'ici. On ne détruira pas le respect des convenances sociales , sous prétexte d'égalité , et l'on ne nous ôtera jjas la politesse des nations civilisées ni la décence des mœurs et du langage, sous prétexte de nous rendre la gaieté. Ce serait au contraire une preuve que nous l'aurions perdue, cette gaieté dont on nous parle , si l'on n'en pouvait plus avoir qu'aux dépens de la pudeur publique. Ce genre de gaieté est heureusement celui de tous dont on se dégoûte le plus vite. Ceux qui seraient tentés d'y avoir recours y renonceront bientôt, ne fût-ce que par amour-propre. On y réussit à peu de frais; et c'est de toutes les sortes d'esprit celle dont les sots tirent le plus de parti. Ainsi, (pioique d'honnêtes gens, entraînés par la curiosité ou par la mode , puissent s'amuser un moment de ces spectacles subalternes, comme on s'arrête quelquefois dans la rue devant le théâtre de Polichinelle, ils ne croiront jamais que la gaieté française aille prendre des leçons à ces farces grossières, qui auraient été sifQées dans les cours de Versailles par les valets de pied de Louis XIV.

SECTION II. — De la Comédie latine.

Il n'y a point , à proprement parler, de comédie latine , puisque les Latins ne firent que traduire ou imiter les pièces grecques ; que jamais ils ne mirent sur le théâtre un seul personnage romain ; et que , dans toutes leurs i)ièces , c'est toujours une ville grecque qui est le lieu de la scène. Qu'est-ce (pie des comédies latines où rien n'est latin (pie le langage? Ce n'est pas là sans doute un spectacle national. Le nôtre lui-même n'a mérité ce titre que depuis Molière : avant lui.

ANCIENS. — POÉSIE

(ouïes nos pièces élaient espagnoles, parce que Lopez de Yega, Caldéron, Roxas, et d'autres, furent les premiers modèles de nos auteurs. C'est un tribut que paient en tout genre les nations qui viennent les dernières dans la carrière des arts : mais <iuand on arrive après les autres, il reste une ressource j c'est d'aller plus loin qu'eux; et les Français ont eu cette gloire , (jui a manqué aux Romains.

Ennius , Nevius , Cecilius, Aquilius , et beaucoup d'autres, tous imitateurs des Grecs , ne sont point venus jusqu'à nous. Il nous reste vingt et une pièces de Plante , qui écrivait dans le temps de la seconde guerre punique. Epicharme, Diphilus, Démophile, et Pliilémon, furent ceux dont il emprunta le plus. Si l'on en juge par ses imitalions , on n'aura pas une grande idée de ses modèles. Le comique de Plante est très défectueux : il est si borné dans ses moyens , si uniforme dans son ton, qu'on peut l'appeler un comique de convention, tel ({u'aété long-temps celui des Italiens, c'est-à-dire , un canevas dramatique retourné en plusieurs façons , mais dont les personnages sont toujours les mêmes. C'est toujours une jeune courtisane, un vieillard ou une vieille fenmie qui la vend, un jeune homme qui l'achète, et qui se sert d'un valet fourbe pour tirer de l'argent de son père ; joignez-y un parasite , espèce de complaisant du plus bas étage, et dont le métier, à Athènes comme à Rome, était d'être prêt à tout faire pour le patron qui lui donnait à manger; de plus , un soldat fanfaron , dont la jactance extravagante et burlesque a servi de modèle aux capitans , aux matamoi'es de notre vieille comédie, qui ne reparaissent plus aujourd'hui, même sur nos tréteaux : voilà les caractères qui se représentent sans cesse dans les pièces de Plante. Cette uniformité de personnages et d'intiigues n'est que fastidieuse; celle du style et du dialogue est dégoûtante. Tous ces gens-là n'ont qu'un langage dans toutes les situations ; c'est celui de la bouffonnerie, souvent la plus plate et la plus grossière. Vieillards, jeunes gens, femmes, esclaves, soldats, parasites, tous sont des bouffons qui ne s'expriment guère que par des quolibets et des turlupinades. Il parait que Plante et ceux qu'il a suivis se sont entièrement mépris sur l'espèce de gaieté ([ui doit régner dans la comédie, et sur la plaisanterie qui convient au théâtre. Elle doit être naturelle et conforme à la situation et au caractère. Les personnages d'une comédie ne sont point des baladins qui ne songent qu'à faire rire, n'importe comment ; il faut que le poète les fasse agir et parler de manière à faire rire sans qu'ils aient l'air de le vouloir et d'y penser, sans quoi il n'y a

plus d'illusion. L'humeur du Misanthrope et le jargon mystique et hjpocrite de Tartufe nous font rire; mais il s'en faut de beaucoup que ni l'un ni l'autre ait l'air d'en avoir le dessein : c'est parce qu'ils sont vrais , c'est parce (ju'ils sont euxmêmes, qu'ils sont plaisants et risibles. Aussi rien n'est meilleur que le Misanthrope, quand il dit à tout un cercle que ses boutades divertissent beaucoup :

Par la sambleu ! messieurs , je ne croyais pas être

Si plaisant que je suis.

Et vraiment non, il ne le croit pas : il ne doit pas le croire; et c'est pour cela même (ju'il l'est infiniment. Mais qu'un amant qui vient de perdre sa maîtresse, ou qui est brouillé avec elle, qu'un esclave menacé d'un châtiment rigoureux, qu'un père irrité contre ses enfents ou contre ses valets, ne s'occupent qu'àbouffonner, c'est là proprement la farce, et nullement la comédie.

Plante ne connaît pas davantage toutes l-es autres convenances théâtrales. Ses acteurs adressent , à tout moment , de longs narrés , de longs monologiies, d'insipides lieux communs, au spectateur, et causent sans cesse avec lui. Ses scènes sont remplies de longs apar/e hors de toute vraisemblance. Ses personnages entrent et sortent sans raison , ou laissent le théâtre vide. Des gens ((ui se disent très pressés parlent un quart d'heure lorsque rien ne les empêche d'aller où ils ont affaire. Enfin , l'auteur ne paraît point avoir pour but d'imiter la nature , si ce n'est celle qu'il ne faut pas imiter; car il met sur la scène, avec la plus révoltante vérité, les mœurs des femmes perdues et toute l'infamie des lieux de prostitution ; et quoiqu'il y ait eu , même de nos jours , des auteurs assez insensés pour croire qu'une pareille peinture pouvait être bonne à quelque chose et avoir quelque mérite , on peut assurer qu'il est du devoir de l'écrivain et de l'artiste de ne jamais présenter des objets d'une telle nature (ju'un honnête homme ne puisse y arrêter ses regards.

Plante eut beaucoup de réputation de son temps, et en conserva même dans le siècle d'Auguste. Varron , Quintilien , Cicéron , en font l'éloge , et cependant Térence avait écrit. On loue particulièrement Plante d'avoir bien connu le génie de sa langue, mérite très grand pour les Latins, surtout dans un auteur qui écrivait avant que cette langue fût arrivée à sa perfection; mérite qui peut s'accorder avec un très mauvais goût de plaisanterie et un très mauvais dialogue. C'est ce que nous sommes autorisés à penser d'après Horace, juge si fin et si délicat, et qui dit en propres termes •

(( ]Nos aïeux ont admiré les vers et les bons mots é^

Plaute avec uue complaisance qu'on peut appeler sottise. M

Mais , parmi tant de défauts , quel fut donc son mérite ? Le voici : un fonds de comique dans quelques situations , de la gaieté dans quelques scènes, enfin un caractère , le seul à la vérité qui mérite ce nom , mais que ÎMolière a immortalisé en le surpassant , celui de V Avare. Il a fourni à ce même Molière V Amphitnjou , l'original de Scapin, et quelques détails; à Regnard, les lilénechmes et le Retour imprévu. Voilà sa gloire : elle est réelle; car, quoique , dans les pièces même où ils l'ont imité , nos deux comiques l'aient laissé bien loin derrière eux , c'est quelque chose d'avoir eu des idées assez heureuses pour que de si grands maîtres les aient employées.

Observons pourtant qu'aucun de ces ouvrages n'est du genre de ceux qui tiennent parmi nous le premier rang, n'est ce qu'on appelle du haut comique; que les Fourberies de Seapin et le Retour imprévu ne sont que de petites pièces, des intrigues de valets; et que si V Amphiinjon et les Ménechmes sont des pièces très plaisantes, il faut commencer par admettre dans l'une le merveilleux de la fable , et dans l'autre un jeu de la nature, qui est une sorte de merveilleux , tant il est loin de la vraisemblance. L'avare est, à la vérité, un caractère de comédie; mais, outre que Molière l'a placé dans des situations beaucoup plus variées , il a su l'attacher à une excellente intrigue; et celle de Plaute est très mauvaise , ou plutôt il n'y a point du tout d'intrigue. Je ne dirai rien de ses autres pièces : l'analyse en serait aussi ennuyeuse qu'inutile. Je ne m'arrêterai que sur celles dont la comparaison avec les modernes peut être un objet de curiosité et d'instruction. Molière a suivi à peu près la marche de V Amphitryon latin, en y ajoutant le rôle de Cléanthis ; ce qui produit des scènes si plaisantes entre elle et Sosie. Il donne encore à celui-ci une scène de plus avec Mercure, celle où le dieu l'empêclie d'entrer à l'instant où l'on va se mettre à table. On se doute bien d'ailleurs qu'il a fait tous les changements, toutes les corrections que le goût peut indiquer, et que son dialogue est beaucoup plus châtié, plus précis , plus piquant que celui de Plaute; mais il ne faut pas dissimuler que les traits les plus heureux appartiennent à l'original. Ce que Molière a très bien fait, c'est de ne pas imiter un prologue de cent cincpiante vers (lue débite I\Iercure avant la pièce. Il y a substitué un dialogue très ingénieux entre l\Iercure et la Nuit. Mais il est bon de faire connaître (piehpics endroits du prologue de Plaute.

<i Je m'appolle ^Icrcurc. Je viens de la |)arl de Jupiter vous prier bien doucement et bien iuunblement &,•

nous être favorable, car mon père, afin que vous le sachiez, est aussi poltron qu'aucun de vous autres. Étant né de race humaine, il ne faut pas s'étonner s'il est timide. Moi-même, quoique fils de Jupiter, je n'en suis pas plus hardi , ef je crois que mon père m'a communiqué sa poltronnerie... Ce Jupiter jouera dans la pièce ; j'aurai l'honneur de jouer avec lui. Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a vu Jupiter faire le bateleur... Tous savez d'ailleurs qu'il ne se contraint pas dans ses goûts ; il est de complexion fort amoureuse. Il est maintenant avec Alcmène, sous la figm'e d'Amphitryon... »

Et le reste, qui explique tout le sujet de la pièce. C'est ainsi qu'on s'égayait aux dépens de Jupiter, très bon et très (panel , sur le théâtre de Rome. Sosie ouvre la pièce au milieu de la nuit, mais il n'a point de lanterne , dont Molière fait un usage si heureux. Il meurt de peur d'être rencontré et battu ; ce qui amène d'abord un défaut de \Taisemblance; car plus il est peureux, plus il doit être pressé d'arriver, et ce n'est pas là le moment d'avoir avec lui-même une conversation de deux cents vers, et de préparer le long récit qu'il doit faire à sa maîtresse. Le plus pressé pour lui , c'est d'entrer à la maison. Molière a senti cette objection, et l'a prévenue. Après une vingtaine de vers sur sa frayeur et sur la condition des esclaves , Sosie dit :

Mais enfin dans l'obscurité Je vois notre maison , et ma frayeur s'évade.

Le voilà rassuré ; il est devant sa porte : c'est alors qu'il s'occupe de son message :

Il me faudrait pour l'amljassade

Quelque discours prémédité.

La vraisemblance est observée. Suit ce dialogue si comique de Sosie avec sa lanterne , qui n'est pas même indiqué dans le latin. Plaute , qui ailleurs a tant d'envie de faire rire, même quand il ne le faut pas , est tombé ici dans un défaut tout opposé. Il a mis dans la bouche de Sosie un récit très suivi , très détaillé et très sérieux de la victoire des Thébains, tel qu'il pourrait être dans une histoire ou dans un poème. Molière a conserv é le ton de la comédie et la mesure de la scène. Il a senti qu'on s'embarrasserait fort peu du combat , et que le comique ne tenait qu'à la manière dont Sosie s'en tirerait. Il lui fait tracer comme il peut la disposition des troupes ; il l'arrête prudemment au corps d'armée, et amène Mercure quand Sosie ne sait plus où il en est. Cela vaut un peu mieux que la description de Plaute , qui n'aurait pas manqué d'eimuyer. Autre défaut non moins choquant dans l'auteur latin : Mercure est sur la scène dès le commencement de la pièce; il entend toute la narralion , tous les raisonnements de Sosie ; et depuis le moment où cehii-ci l'aperçoit , il y a encore quatre pages d'un double a parte : c'est-à-dire que !\Iercure s'épuise en fanfaronnades e( en menaces

ANCIENS

pour epoiivanler le pauvre Sosie , et que celui-ci , ([uoique demi-mort de frayeur, répond par des (|uolibets; qui font un contre-sens dans la situation. Molière en savait trop pour commettre toutes ces fautes. Il ne fait entrer Mercure qu'à propos , se gardebiende prolonger les à parte , ni de faire goguenarder Sosie dès qu'il a aperçu Mercure. C'est la différence d'une peinture naïve à une caricature grotesque. Sosie fait rire par l'excès de sa frayeur, et non pas par des rébus et des calembourgs. On s'étonnera peut-être que ce genre de plaisanterie se trouve dans Plante. Mais il faut rendre justice à qui elle est due : les calembourgs sont de toute antiquité. Dans toutes les langues on a joué sur les mots : Gicéron lui-même en a donné l'exemple plus d'une fois ; et Boileau, en proscrivant les pointes, ne défend pas à la gaieté d'en faire quelquefois usage. Mais il observe, avec tous les gens de goût, que , rien n'étant plus aisé ni plus frivole que cette espèce de débauclie d'esprit , il ne faut se la permettre que très rarement et avec beaucoup de réserve. Voici un des calembourgs de Plante. Mercure dit que la veille il a assommé ([uatre hommes. Je crains bien , dit Sosie , de changer aujourd'hui de nom, et de ni appeler Quintus. C'est ([ue Quintus, qui était un nom romain , voulait dire aussi cinquième; et Sosie craint de faire le cinquième. 11 continue à boufibnner sur le inême ton. Mercure : Je ferai manger mes poings au premier que je rencontrerai. Sosie. J'ai so^tpé : garde ce ragoût pour ceux qui ont faim. Merc. Une voix a volé vers ^noi. Sos. Je suis bien malheureux de n'avoir pas coupé les ailes à ma voix , puisqu'elle est volatile. Mekc. Il faut que jele charge de coups. Sos, Je suis las , je ne j>uis porter aucune charge. Merc. Je ne sais qui parle là. Sos. Je suis sauvé : Une me voit pas. Je m'appelle Sosie, et non pas Je ne sais qui. Merc. Une voix m'a frappé à droite. Sos. Si ma voix l'a frappé, je crains bien qii'il ne me frappe moi-même. Tous ces jeux de mots sont du ton d'Arlequin , et non pas de celui de Molière. Mais, je le répète, toutes les plaisanteries de la scène qui suit, et qui roule sur les deux moi, sont excellentes , et Molière n'a pu rien faire de mieux que de se les approprier. Il a emprunté aussi la querelle et le raccommodement avec Alcniène , et la scène où ÎMercure, du haut d'une fenêtre, traite si mal Amphitryon et achève de le pousser à bout ; et même le dénouement, (ju'il a accommodé à notre liiéàtre.

La pièce dont il a tiré le rôle de l'Avare a pour titre V ^4ululaire, d'un mot latin qui signifie pot de terre j jiarce que l'Avare de Plante, Eu- • lion, a trouvé dans sa maison un trésor dans un

POÉSIE

pot de terre (jue son grand-père avait enfoui. Dans la pièce française, ce trésor n'a pas été trouvé , il a été amassé; ce qui vaut beaucoup mieux. De plus, Harpagon est riche et connu pour tel; ce (jui rend son avarice plus odieuse et moins excusable. Euclion est pauvre , et est à peu près dans le cas du savetier de La Fontaine , à qui ses cent écus tournent la tête. Euclion, depuis qu'il a trouvé un trésor, n'est occupé qu'à le garder. Il est dans des trances continuelles, et se refuse tout , de peur (|u'on ne se doute de sa bonne fortune. Ce tableau est vrai, et tous les traits en sont frappants. Euclion ouvre la scène, comme dans Molière, en querellant sa servante, parce qu'il imagine qu'elle se doute du trésor, et qu'elle cherche à le voler. Il répète sans cesse qu'il est pauvre, ce qui est fort bien; mais Harpagon dit la même chose, ce qui est encore mieux, parce qu'on sait le contraire. Euclion met sa servante dehors pendant qu'il \a. dans l'intérieur de sa maison faire la visite de son trésor : il est obligé de sortir, quoi([ue à regret, et il en a une bonne raison, c'est qu'il va à une assemblée du peuple où l'on distribue de l'argent. Il ne faut rien moins pour faire sortir un avare. Obligé de laisser sa servante pour garder la maison, il lui défend d'ouvrir à personne , pas même à la Fortune , si elle se présentait. J'en serais bien étonnée, dit la servante; elle ne nous a jamais rendu visite. Euclion. Fais bonne garde. La Servante. Et que voulez-vous que je garde? Il n'y a chez vous que des toiles d'araignées. Euclion. Je veux qu'il y en ait. Je te défends de les balayer. Je reviens dans le moment : ferme ta porte aux verrous, et n'ouvre à qui que ce soit. Éteins le feu, depeur qu'on ne t'en demande. Tu es morte , si je ne trouve pas le feu éteint. Si l'on vient te demander du feu, dis que nous n'en avons pas. Si l'on v'ient te demander nn couteau , un mort'ier, un couperet, quelqu'un des ustensiles que les vois'ins ont coutume d'emprunter, dis que les voleurs ont tout emporté.

Tous ces traits ont de la vérité : mais en voici qui sont outrés et hors de nature. On dit d'Euclion qu'il se plaint qu'on le pille , quand la fumée de ses tisons sort de chez lui ; qu'en dormant il se met un soufflet dans la bouche , pour ue pas perdre sa respiration; qu'il ramasse les rognures de ses ongles, etc. C'est passer le but. De même lorsque , après avoir examiné les deux mains d'un esclave , il dit : Ployons la troisième , il blesse la vraisemblance. Euclion, qui n'est pas fou, sait bien qu'on n'a que deux mains. Molière a pourtant proiité de ce trait ; mais comment ? Harpagon , après avoir vu une main , dit , L'autre; e( après avoir vu la seconde, il dit encore , L'autre.

Il n'y a rien de trop, parce (pie la passion peut lui faire oublier qu'il en a vu deux; mais elle ne peut pas lui persuader qu'on eu a trois. Le mol de Plaute est d'un farceur, celui de JMolière est d'un comique.

Un voisin riche vient demander la fille d'Euclion en mariage. Il croit d'abord qu'on a flairé le trésor; mais on offre de la prendre sans dot, et cela le rassure. On sait quel parti !\Iolière a tiré de ce mot sans dot, qui lui a fourni une des meilleures scènes de sa pièce. Le gendre d'Euclion envoie des cuisiniers chez lui, en son absence, pour préparer le repas des noces , et fait porter toutes les provisions et tous les instruments de cuisine. Euclion, de retour, jette des cris horribles , bat les cuisiniers , les met dehors , et garde tout ce qu'on a apporté. Fort bien; mais j'aime encore mieux l'idée du poète français , qui , faisant son avare amoureux , a mis aux prises les deux passions qui vont le plus mal ensemble. La perfection du comique , c'est de mettre le caractère en contraste avec la situation. Rien n'est si tlivertissant que les angoisses d'un avare qui se croit obligé de donner à dinej- à sa prétendue , et qui voudrait bien ne pas dépenser beaucoup d'argent. Ce sont là de ces moments où le poète peut prendre la nature sur le fait , et quel auteur y a réussi comme Molière ?

Enfin , le trésor d'Euclion est découvert et volé par un esclave , et il se trouve en même temps que sa fille a été violée par celui qui veut ré[»ouser. Euclion ignore ce dernier incident, et n'est (»c(;upé que de son trésor , lorsque l'amant de sa fille vient lui demander pardon de son attentat ; en sorte que tout ce que l'un dit de la fille violée est appliqué par l'autre au trésor emporté , méprise plaisante et théâtrale , dont Molière a bien connu la valeur; mais, substituant un moyen plus honnête, il a supposé que le jeune homme qui aime la fille d'Harpagon est dans la maison , déguisé en valet. Cela produit la même scène, les mêmes aveux , le même dialogue à double entente , et enfin cette exclamation (jui a fait proverbe : Les beaux yeux de ma cassette! mot qui n'est point une charge , parce tpi'il est impossible (pi'Harpagon ne le dise pas. Il voit un coupable cpii avoue : on lui parle de trésor ; il nesongequ'au sien, à sa cassette; enfin on lui parle de beaux yeux. Les beaux ijeux de ma cassette ! ce mot doit lui échapper. H est excessivement gai ; mais ce n'est pas la faute du poète; il n'a voulu dire que le mot de la nature.

Lyconide, celui qui aime la fille d'Euclion, lui fait rendre son cher pot de terre avec tout l'or qui est dedans. Le bon homme , transporté de joie, baise son trésor, le caresse. Rien de mieux

Mais ce (lu'on est loin d'attendre et de prévoir, c'est que dans l'instant même il s'écrie :

« A qui rendrai-jc grâces? Aux dieux qui ont pitié des honnêtes gens, ou à mes amis qui en agissent si bien avec moi ? A tous les deux. »

El aussitôt il met le trésor entre les mains de son gendre , et consent que tous les deux s'établissent dans sa maison. Un esclave s'adresse aux spectateurs, et dit :

« ^lessieurs , l'avare Euclion a ctiangé lout-à-coup de caractère : il est devenu libéral. Si vous voulez aussi user de libéralité envers nous, applaudissez. »

Non, vraiment, je n'applaudirai point ce dénouement : il contredit trop la nature et l'un des préceptes de l'art qu'elle a le mieux fondé , celui de conserver jusqu'au l)out l'unité de caractère. Un avare ne se transforme pas ainsi toul-à-coup, surtout dans un moment où son trésor qu'il vient de retrouver doit lui être plus cher que jamais. J'applaudirai le talent qui se montre dans le reste du rôle; mais ce dénouement et les autres défauts de la pièce me font voir que Plaute n'était pas très avancé dans l'art drama(i(pie.

On coimaîtle fond des Ménechmes : tout l'effet lient à ces méprises , qui sont une des sources de comique les plus fiiciles el les plus sûres. La ressemblance des deux frères est le ressort principal que Reguarddoit à Piaule ; il lui a pris aussi quel ques situations; mais les siennes sont en général plus fortes , plus piquantes, et plus variées. Dans Plaute , l'un des deux Ménechmes , qui a été enlevé à ses {(arents dans son enfance , vient dans Athènes, où son frère a une maîtresse, c'est-àdire nne courtisane : il n'y en a point d'autres sur les théâtres anciens. Il arrive au moment où IMénechme le citadin vient de domier à sa maîtresse une belle robe qu'il a prise à sa fennne , et lui a promis en la quittant , de revenir diner chez elle. Un moment après , cette femme croit l'apercevoir sur la place, et vient demander à Ménechme l'étranger pourcpioi il se fait attendre et n'entre pas , puisqu'il n'a rien à faire. C'est précisément la scène de Regnard, lors({ue Araminte et sa suivante attaquent Ménechme le provincial. Mais quel différence d'exécution ! Celui de Piaule, après s'être défendu (pielque temps, finit par se prêter à la méprise, attendu, dit-il, ([u'il n'a rien de mieux à faire que d'accepter un bon dirierqui ne lui coûtera rien. Il feint d'avoir voulu plaisanter; et la coinlisane, (jui commençait à s'inqtalienter, lui remet alors celle même robe qu'elle avait reçue de lui , cl le prie de la ixMler chez le tailleur pour y faire niellre quelques agréments. Rcmanpions, en passant, que la nomenclature des ajusiemenis de femme parait avoir fié a!(Ms tout aussi savante et

ANCIENS. - POESIE

yi

loul aussi éleiuhie qu'aujoiiid'luii. Voici (jnelques uns des noms que les Athéniennes donnaient à leurs habillements : la transparente, l'épi de blé, lei)elit linge blanc, l'intérieur, ladianiantée, la jaune de souci, la basilique, l'étrangère, la vermillonne, lameline, lacérine, la plumalile, etc. Il est clair (jue les marchandes de modes d'Athènes avaient l'esprit aussi inventif que celles de Paris: cet article méritaitbien une petite digression. Ménechme l'étranger prend la robe , mange le dîner , et emporte encore les bijoux qu'on le charge de porter chez le joaillier pour les raccommoder. Il dit à son valet qu'il a trouvé une bonne dupe. Toute cette conduite n'est pas fort délicate dans un homme qu'on ne donne pas pour un escroc; et de plus, elle est fort peu comique. C'est dans Regnard (pi'il faut voir la fureur également risible de Ménechme le campagnard, qui croit que deux fripoimes veulent le duper; et d'Araminte et de sa suivante, qui se voient insultées et méprisées. C'est là que la gaieté est portée à son comble , quand Araminte a recours aux larmes pour attendrir celui qu'elle prend pour un infidèle ; et que le campagnard , poussé hors de toute mesure, et ne sachant plus de quoi s'aviser pour se délivrer d'un pareille fléau , la conjure et l'exorcise, comme on exorcise les démons et les possédés.

Esprit , démon , lulin , ombre , femme ou furie , Qui que tu sois , enfin , laisse moi , je te prie.

C'est là ce qui s'appelle approfondir une situation. Plante n'a fait que l'indiquer et l'effleurer.

Il n'a marqué aucune nuance dans le caractère de ses deux Ménechmes : Regnard au contraire s'est avisé très ingénieusement de faire de l'un des deux un homme grossier et brustiue , moyen sûr de rendre bien plus vives les scènes de méprises. En joignant ce qu'il a d'humeur avec ce qu'on lui en donne d'ailleurs , il y a de quoi le rendre fou. Aussi ne dit-il pas un mot qui ne soit caractérisé. Dans Plante, quand Ménechme l'étranger parle du vaisseau sur lequel il est venu à Athènes :

« Ehl boas dieux 1 dit la courtisane, de quel vaisseau nie voulez-vous parler? Men. Un vaisseau de bois, qui depuis long-lenips met à la voile, vogue, jette l'ancre, se radoube, et reçoit bien des coups de marteau. C'est comme la boutique d'un pelletier; une pièce y joiut l'autre. »

Ce n'est là que de la bouffonnerie. Regnard a pourtant imité cet endroit, mais en le corrigeant. Ménechme le campagnard parle aussi du coche qui l'a amené à Paris.

Mais de quel coclie ici me voulez-vous parler? — Du coche le plus rude où mortel puisse aller ; i'A je ne pense pas que de Paris à Rome , L n coche , quel rpi'il soit , cahote mieux son lionune.

Voilà le ton de l'humeur ; et celle réponse est de caractère.

On ne finirait point si l'on voulait épuiser ces sortes de parallèles, dont il suffit de présenter l'idée pour marquer la différente manière des deux auteurs. Le goût dans les choses d'esprit est une espèce de sens tout aussi délicat que les autres : il suffit de l'avertir, et il faut craindre de le rassasier.

Ceux qui cherchent des sujets d'opéras comiques pourraient en trouver un dans la pièce intitulée Casine , une des plus gaies de Plante. C'est un vieillard amoureux d'une jeune orpheline élevée chez lui , qu'il veut l'aire épouser à un de ses esclaves , à condition qu'en bon valet il en fera les honneurs à son maître. C'est précisément le marché que le comte Almaviva propose à Susanne dans les Noces de Figaro, si ce n'est que l'esclave est plus accommodant que lacamériste. La femme du vieillard, instruite de cette menée, protège un autre esclave , à qui elle veut aussi faire épouser la jeune personne. Après bien des débats entre le mari et la femme, on convient de s'en rapporter au sort. Le confident du vieillard gagne ; mais on se réunit pour duper le vieux débauché ; et , ati lieu de la jeune épousée , il trouve un esclave robuste qui le traite fort rudement. Ce dénouement est du genre de la farce ; mais nous en avons plus d'un exemple, même au théâtre français, qui, comme on sait, se permet quelquefois de déroger.

ïérence n'a pas un r-eul des défauts de Plante, si ce n'est cette teinte d'uniformité dans les sujets, (lu'il n'a pu faire disparaître entièrement, mais qu'il a du moins effacée, autant qu'il était possible, sur un théâtre où il ne lui était pas permis d'établir une intrigue avec une femme libre. Il ne pouvait , comme Plante , donner à ses jeunes gens que des courtisanes pour maîtresses. Qu'at-il fait? Il a trouvé le moyen d'ennoblir celte espèce de personnages , de manière à y répandre une sorte d'intérêt. Il suppose ordinairement que ce sont des enfants enlevés à leurs parents, et vendus par fraude on par accident. Leur naissance est reconnue à la fin de la pièce; dénouement qui ne contredit rien de ce ([ui précède , parce que Fauteur ne leur donne que des mœurs honnêtes et ime passion exclusive pour lui seul objet. C'est ainsi qu'il a composé son Andrienue , qui a été transportée avec succès sur la scène française. Il n'y a pas chez lui un seul des caractères bas qui s'offrent dans Plante , pas une trace de bouffonnerie, nulle licence, nulle grossièreté , nulle disparate. Des comiques anciens (jui nous restent , il est le seul qui ait mis sur le théâtre la conversa-

lion des honnêtes gens , le langage des passions, le vrai ton de la natnre. Sa morale est saine et instructive , sa plaisanterie est de très bon goiit j son dialogue réunit la clarté , le naturel , la précision, l'élégance. Toutes les bienséances théâtrales sont observées dans le plan et dans la conduite de ses pièces. Que lui a-t-il donc manqué ? Plus de force et d'invention dans l'intrigue , plus d'intérêt dans les sujets , plus de comique dans les caractères. Mais est-il bien sûr que ce soit là ce que Jules-César a voulu dire dans ces vers qu'on nous a conservés ?

« Et toi aussi, demi-Ménandre , tu es placé parmi nos plus grands écrivains , et tu le mérites par la pureté de ton style. Et plût au ciel qu'au charme de tes écrits se joignit cette force comique qui t était si nécessaire pour égaler les Grecs, et que tu ne leur fusses pas si inférieur dans cette partie! Voilà ce qui te manque, Térence, et j'en ai bien du regret. »

Quels étaient donc ces Grecs qui avaient cette force comi(iue qui manquait à Térence ? et comment Térence n'était-il que la moitié de 3Iénandre? On sait qu'il prenait communément deux pièces de l'anteur grec pour en faire une des siennes; et, comme il n'a jamais de duplicité d'action, il est vraisemblable que les pièces qu'il empruntait étaient d'une extrême simplicité. Son exécution est en général fort bonne; il n'est faible que dans l'invention. Et qui l'empêcliait de profiler de celle des Grecs ? Yoilà une de ces questions que rendra toujours insoluble la perte que nous avons faite de tant d ouvrages des anciens.

Térence était né en Afrique , et fut élevé à Rome. Il faut qu'il y ait été transporté de très bonne heure, puisqu'il a écrit si parfaitement en latin. Afranius, poète comique , qui eut de la réputation dans le même siècle, dit en propres termes : f^ous ne comparerez personne à Térence. Quand il proposa son premier ouvTage , l'Andrienne, aux édiles, qui étaient dans l'usage d'acheter les pièces pour les faire représenter dans les jeux publics qu'ils donnaient au peuple , les édiles , avant de conclure avec lui , le renvoyèrent à Cecilius, auteur comique, à qui ses succès avaient donné en ce genre une grande autorité. Le vieux poète était à table quand Térence , encore jeune et inconnu , se présenta chez lui avec un extérieur fort peu imposant. Cecilius lui fit donner un petit siège près du lit où il était assis. Térence commença à lire. Il n'avait pas fini la première scène , (pie Cecilius se leva , l'invita à souper , et le fit asseoir à sa table ; et lorsque , après le repas; il eut entendu toute la pièce, il lui <!onna les plus grands éloges : e\emi)le d'équité ri de bonne foi d'atilaul plus inléressaul , ipi'il

est plus rare que les grands écrivains soient disposés à louer leurs rivaux , et à aimer leurs successeurs.

Térence était esclave ; Phèdre le fabuliste le fut aussi. Piaule fut réduit à travailler au moulin ; Horace était fils d'un affranchi. D'un autre côté. César et Frédéric ont cultivé les lettres ; ce qui prouve qu'elles peuvent relever les plus basses conditions, et qu'elles ne dégradent pas les plus hautes.

Il fallait qu'on fût persuadé à Rome de cette vérité, même long-temps avant le siècle d'Auguste j car Scipion et Leiius passèrent pour avoir eu part aux comédies de Térence. Ce qui est certain , c'est qu'il fut honoré de l'amitié de ces grands hommes; et, ce qui est vraisemblable, c'est qu'ils l'aidèrent de leurs conseils, et que leur bon goût lui apprit à ne pas suivre celui de Piaule.

S'il eut à se louer de Cecilius , il n'en fut pas de même d'un certain Lucius, vieux poète dont il se plaint dans tous ses prologues, comme du plus ardent et du plus acharné de ses détracteurs. Ce Lucius traitait Térence de plagiaire, parce qu'il traduisait les Grecs; et Térence lui répond :

«c Toutes nos pièces sont-elles autre chose que des emprunts faits aux Grecs ? »

Il parait que Lucius n'avait pas su emprunter avec autant de succès que Térence.

Il ne fut pourtant pas toujours heureux au théâtre. Sa pièce intitulée Hectjra (la Belle-Mère) ne fut pas achevée, parce qu'au milieu de la représentation on annonça un spectacle de gladiateurs, et que le peuple se porta en foule dans le cirque pour retenir ses places ; ce (pii obligea les comédiens de quitter la scène quand ils se virent abandonné#(»Cette pièce me paraît la plus intéressante de toutes celles de Térence, quant au sujet, car on désirerait plus d'action et de mouvement ; mais la fable pourrait servir à faire ce (pi'on appelle aujourd'huiun drame, qui, s'il était traité avecart, serait susceptible d'effet. Voici quel est ce roman: Un jeune Athénien, dans le désordre d'une de ces fêtes des anciens, où régnait une extrême liberté, sortant d'un repas au milieu de la nuit, et pris de vin, rencontre dans l'obscurité, et dans une rue détournée, une jeune fille , et lui fait violence. Il va chez une courtisane qu'il aimait beaucoup, et avec (jui il vivait depuis long-tem[)s, lui conte son aventure, et lui donne un anneau qu'il avait pris à cette fille. Quelque temps après , son père le marie. Toujours épris de sa maîtresse, il traite sa nouvelle épouse pendant deux mois avec une entière indifférence. Elle souffre ses froideurs avec une douceur et une patience inaltérables , ne se f>Iainl point, et ne songe qu'à hii plaire elàs'en faire

ANCIENS. - POÉSIE

aimer. Elle conmience à faire d'autant plus d'impression sur lui, qu'il est plus mécontent de l'humeur de sa maîtresse , qui ne peut lui pardonner son mariage. Enfin , il y renonce absolument , et devient très amoureux de sa femme ; cependant il est obligé de la quitter pour un voyage d'affaires. L'action de la pièce commence au moment du retour de Pamphile , et tout ce que je viens d'exposer s'est passé dans l'avant-scène. A son arrivée , Pamphile apprend que Philumène, c'est le nom de sa femme , ne pouvant pas vivre avec sa belle-mère, s'est retirée depuis quelque temps chez ses parents ; que, dans ce même jour, Sostrala , la mère de Pamphile , est allée pour rendre visite à sa bru, et n'a point été reçue chez elle. Il y va lui-même, et s'aperçoit que sa fennne vient d'accoucher en secret, après avoir caché sa grossesse à tout le monde. Il n'est pas étonné qu'elle en ait fait un mystère, parce qu'il sait que l'époque où ses froideurs ont cessé , et oîi il a commencé à vivre avec elle , ne peut s'accorder légitimement avec la naissance de l'enfant. Il gémit d'être forcé de la juger coupable, et se résout, dans sa douleur, à ne la plus revoir. Mais ses parents et ceux de Philumène, qui ne sont pas dans le secret du lit conjugal, ne conçoivent rien à cette conduite de Pamphile , et s'imaginent que son éloignement pour sa femme n'a d'autre cause qu'un renouvellement d'amour pour Bacchis, cette courtisane qu'il aimait auparavant. Les deux jjères prennent le parti de la faire venir, et de lui représenter le tort qu'elle se fait , et les dangers où elle s'expose en brouillant ainsi un fils de famille avec son épouse. Bacchis proteste que , depuis le mariage de Pamphile, elle n'a voulu avoir aucun commerce avec lui. On lui demande si elle osera bien affirmer ce fait en présence de Philumène et de sa mère. Elle y consent, et cette entrevue éclaircit tout et amène le dénouement , dont on est instruit par un récit. La mère de Philumène reconnaît au doigt de Bacchis la bague de sa fille, cette même bague que Pamphile avait arrachée au doigt de la jeune personne à qui , peu de temps avant son mariage, il avait fait violence dans l'ivresse et dans la nuit. C'était Philumène die-même, qui n'avait fait confidence de son malheur qu'à sa mère ; et sa mère, ne pouvant pas prévoir ce qui se passe entre sa fille et Pamphile, et croyant que le mariage couvTirait cette fatale aventure, en avait gardé le secret.

Il est à remarquer que cette pièce, dont le fond offrait peut-être plus d'intérêt que toutes les autres du même auteur , est très froidement traitée. Philumène ne parait point sur la scène ; son état ne serait pas une raison pour Térence; car rien

n'était plus facile que de la supposer accouchée en secret chez sa mère , peu de temps avant le retour de Pamphile. Bacchis ne paraît que pour l'éclaircissement de l'intrigue. Ces deux personnages étaient ceux qui auraient pu y répandre le plus d'intérêt. Tout se passe , au contraire , en scènes de contestation entre les deux beaux-pères et la belle-mère ; scènes inutiles et ennuyeuses. Cette pièce est celle qui justifie le plus le reproche que l'on a fait à Térence de manquer de force dramatique.

Brueys et Palaprat ont emprunté de l'Eunuque leur Mtiet, dont la représentation est agréable et gaie. On se doute bien que la pièce française est plus vivement intriguée que celle de Térence. Les comédies de l'ancien théâtre n'ont pas assez de mouvement et d'action , et c'est un des avantages que le nôtre s'est appropriés. La situation d'un jeune homme amoureux, introduit chez celle qu'il aime, à titre de muet, fournit nécessairement des jeux de théâtre d'un effet comique. Le Chèrea de Térence, introduit en qualité d'eunuque dans la maison d'une courtisane, où loge une jeune fille dont il vient de devenir amoureux en la voyant passer dans la rue, et qu'il viole un moment après , ne prouve que l'extrême liberté des mœurs théâtrales chez les anciens. Le viol est chez eux un moyen dramatique assez fréquent. Ce qui peut les excuser, c'est que les lois n'accordaient aucime vengeance de cet outrage aux filles qui n'étaient pas de condition libre. Dans l'Eunuque de Térence, celle qui a éprouvé les violences de Chérea est reconnue à la fin pour être citoyenne, et il l'épouse.

Ce qui nous paraîtrait bien plus étrange, et ce qui tient aussi à cette disparité des mœurs , qu'il faut soigneusement observer dans les comparaisons du théâtre ancien et du nôtre, c'est le singulier marché conclu dans cette même pièce entre Phcedria, l'amant de la courtisane Thaïs, et le capitaine Thrason son rival. Thaïs demande ingénument à Phaedria, qu'elle aime, qu'il veuille bien céder la place, pendant deux jours , au capitaine, qui lui a promis une jeune esclave qu'il a achetée pour elle, et qu'elle voudrait rendre à ses parents. L'intention est bonne ; mais la proposition nous semblerait im peu extraordinaire. Cependant Phaedria y consent. Il fait plus : à la fin delà pièce, un parasite, ami du capitaine, représente au jeune amant de Thaïs que ce capitaine est riche , qu'il aime la dépense et la bonne chère, que Thaïs aime aussi l'une et l'autre; et il conseille à Phaedria, qui n'a pas les moyens de subvenir à tout , de consentir au partage avec le capitaine, et Phaedria v consent. Il s'est montré cependant fort amou-

reux el fort jaloux pendant lonle la pièce ; mais c'est que les mœurs de ces peuples ne permettant guère aux jeunes gens d'autres amours que celles des courtisanes, il y entrait nécessairement plus de débauche que de passion ; et cela seul explique combien nos niœurs sont plus favorables à l'intérêt dramatique que celles des (irecs et des Romains.

Les auteurs du Muet ont emprunté à ïérence ses plus heureux détails : mais c'est ici que l'original prend sa revanche ; les imitateurs sont bien lom d'égaler sa diction et son dialogue.

Ce n'est qu'à Molière qu'il a été donné de surpasser Térence, même dans cette partie, quand il lui fait l'honneur de l'imiler. On sait d'ailleurs combien, sous tous les rapports, notre IMolière est supérieur à tous les comifpics anciens et moflernes. Il a pris dans le Phormiou de Térence le fond de l'intrigue de ses Fourhpnes de Scapiu : ici c'est un valet fourbe qui dupe deux vieillards crédules, et leur escroque de l'argent pour servir les amours de deux jeunes gens ; là , c'est un parasite qui fait le même rôle , de concert avec un valet. Mais l'auteur français est bien au-dessus du latin par la gaieté et la verve comi(pie. C'est pourtant dans cette pièce que Boileau lui reproche, et avec raison, d'avoir à Térence allié Tahaiin. Molière, en effet, y est descendu jusqu'à la farce, ce que Térence n'a pas fait. Mais nous savons aussi que Molière avait besoin de farces pour plaire à la multitude, qu'il n'avait pas encore assez formée ; et, dans cette même pièce de Scapin , ce qui n'est pas de la farce est bien au-dessus de la pièce de Térence, et les scènes imitées du latin sont bien autrement comiques en français.

Il en est de même des ^f/e//j/*es, quoique ce soit, après l'Andrienne, le meilleur ouvrage de l'auteur. Molière, dans l'École des Maris, a imité le contraste des deux frères, dont l'un a [)Our principe la sévérité dans l'éducation tles enfants, et l'autre l'indulgence. Le mérite des Adelphes consiste en ce que l'intrigue est nouée de manière que celui des deux jeunes gens qui a le plus de liberté n'en abuse qu'en faveur de celui qui est élevé dans la contrainte. S'il enlève une lille à force ouverte dans la maison dun marchand d'esclaves, c'est pour la remettre à son jeune frère, dont elle est aimée. Il arrive de là (jue l'instituteur rigoureux, (|ui oppose sans cesse la sagesse de son élève aux désordres (pi'il reproche à l'autre, joue sans cesse le rôle d'une dupe, et c'est là le comi- (|ue. Molière l'a f(»rt bien saisi , et, dans l'École des Maris, le tuteur à verrous et à (iritlcs est dupé conlinuellcnicnt par Isai)ell{', dont il vante la sagesse, taudis (pic lAonorc, clevce dans les principes d'une liberté raisoimablc. ne trompe pas

un moment la confiance de son tuteur. Mais l'on voit aussi que le plan de iAIolière remplit beaucoup mieux le but moral. Térence n'a fait qu'opposer un excès à un excès : si l'un des vieillards refuse tout à son fils, l'autre permet tout au sien. Ce sont deux extrêmes également blâmables ; et qu'Eschyne commette des violences et fasse des dettes pour son compte ou pour celui de son frère, sa conduite n'en est pas moins répréhensil'le. Il en résulte seulement que le vieillard trompé fait rire en s'applaudissant d'une éducation (pii, dans le fait, n'a pas mieux réussi (jue l'autre ; au lieu que Molière au comique de la méprise a joint l'utilité de la leçon. Chez lui le tuteur de Léonore est dans la juste mesure, et ne permet à sa pupille que ce qui est conforme à la décence. Il est récompensé par le succès, comme le tuteur tyran est puni par les disgrâces qu'il s'attire : tout est dans L'ordre, et ce plan est parfait.

La plus faible des pièces de Térence est celle qui a pour titre //mufoJi/imonnHPHOS, mot grec qui signifie , l'homme qui se punit lui-même. On voit encore ici un excès remplacé par un excès. C'est un père qui a séparé son fils d'une courtisane qu'il aimait, et l'a forcé de s'éloigner : depuis ce temps il est au désespoir du départ de son fils ; il s'est retiré à la campagne, où il se condamne aux plus rudes travaux. Ce chagrin peut se concevoir; mais, dès que son fils est revenu , il devient le flatteur de ses passions et le complice de ses esclaves, dont il encourage les mensonges et les escro(iueries : toujours du trop. L'intrigue d'ailleurs roule sur une méprise à peu près semblable à celle des adelphes: mais très froide ici, parce qu'il n'y a personne à tromper.

Les six comédies que nous avons de Térence étaient composées avant qu'il eût atteint l'âge de trente-cinq ans. Il entreprit alors un voyage en Grèce, et périt dans le retour. IMais, sur la ilurée de son voyage, sur repo(iue et les circonstances de sa mort, on n'a ({ue des traditions incertaines.

Page 1