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CHAPITRE VU. — De la Poésie lyrique chez les aucieus

SECTION PBEMiKRE. — Des Lyriqucs grecs.

On convient (|ue l'oile était chantée chez les anciens. Le mot d'ode lui-même signifie chant. Je ne prétends point m'cnfoncer dans des discussions profondes sur la lyre des Grecs et celle des Latins; sur l'accord de la musique, de la danse et de la |Mi('sie chez ces petqiles; sur la strophe, l'antisirophe et la péristroplie,(pii manitiaicul les mouvements faits pour accompagner celui (|ui maniait

rînstrument; sur la mesure des vers lyriques; sur celte liberté d'enjamber d'une strophe à l'autre, de manière qu'un sens commencé dans la première ne finissait que dans la seconde ; sur la possibilité d'accorder ces suspensions de sens avec les phrases musicales et les pas des danseurs : toutes ces difficultés ont souvent exercé les savants , et plusieurs ne sont pas encore éclaircies. On peut se représenter l'histoire des arts , chez les anciens, comme un pays immense , semé de monuments et de ruines, de chefs-d'œuvre et de débris. Nous avons mis notre gloire à imiter les uns et à étudier les autres. Mais le génie a été plus loin que l'érudition , et il est plus sûr que Viphigénie de Racine est au-dessus de celle d'Euripide qu'il n'est sûr que nous ayons bien compris la combinaison et les procédés de tous les arts qui concouraient chez les Grecs à la représentation d'IphUjénie.

D'ailleurs , les anciens n'ont rien fait pour nous conserver une tradition exacte de leurs connaissances et de leurs progrès. Ils n'ont point pris de précaution contre le temps et la barbarie. Il semblait qu'ils ne redoutassent ni l'un ni l'autre; et peut-être doit-on pardonner à ces peuples (jui jouèrent long-temps dans le monde un rô''» si brillant, d'avoir été trompés parle sentiment de leur gloire et de leur immortalité.

Les différences dans les mœurs, dans la religion , dans le gouvernement , dans la langue , ont dû nécessairement en amener aussi dans les arts que nous avons imités, et qui ont pris sous nos mains de nouvelles formes. jVinsi les mêmes mots n'ont plus signifié les mêmes choses. Nous avons continué d'appeler une action héroïque, dialoguée sur la scène, du nom de tragédie (qui signifie chanson du bouc, parce qu'autrefois un bouc en était le prix) , quoique nos tragédies ne soient plus chantées , et que l'auteur du Siège de Calais ait reçu , au lieu d'un bouc , une médaille d'or. Ainsi nous avons des odes , quoique nos odes ne soient point des chants; et ces odes ont des strophes, des conversions, quoiqu'on n'ait encore jamais imaginé de mettre VOde à la Fortune en ballet.

Tout ce que je me propose ici , c'est de rendre compte des différences les plus essentielles que j'ai cru remarquer entre les odes, les chants des anciens, et les vers qu'on nomme parmi nous odes , ([ui ne sont point chantés , et qui souvent même ne sont pas lus.

Un chant m'offre en général l'idée d'une inspiration soudaine , d'un mouvement qui ébranle notre arae , d'un sentiment qui a besoin de se produire au dehors. Il semble (pie rien de ce qui est étudié , réfléchi , rien de ce qui suppose l'opération tranquille de l'entendement , n'appartienne

au chant conçu de celte manière, Le chanteur m'offrira donc beaucoup plus de sentiments et d'images que de raisonnements , et parlera bien plus à mes organes qu'à ma raison. Si le son de l'instrument qui résonne sous ses doigts , si l'impression irrésistible de l'harmonie , si le plaisir qu'il éprouve et (lu'il donne , vient à remuer plus fortement son ame , et ajoute de moment en moment à la première impulsion qu'il ressentait, alors il s' élève j usqu'à l'enthousiasme ; les objets passent rapidement devant lui,et se multiplient sous ses yeux, comme les accords se pressent sous son archet. Ses chants portent dans les âmes le trouble qui paraît être dans la sienne : c'est un oracle, un prophète, un poète; il transporte et il est transporté; il semble maîtrisé par une puissance étrangère qui le fatigue et l'accable ; il halète sous le dieu qui le remplit ; et , semblable à un homme emporté par une course rapide, il ne s'arrête qu'au moment où il est délivré du génie qui l'obsédait.

C'est précisément sous ces traits que les anciens devaient se représenter le poème lyrique , si l'on veut se souvenir que leur poésie, qui par ellemême était une espèce de musique vocale, ne se séparait point de la musique d'accompagnement , et que l'harmonie produit un enthousiasme réel dans tous les hommes qui ont des organes sensibles, soit qu'ils composent, soit qu'ils écoutent. Tel était Pindare, du moins s'il faut en croire Horace. Ecoutons un poète qui parle d'un poète.

Ah ! que jamais inorlel , émule de Piiitlarc , Ne s'exijose à le suivre en son vol orgueilleux : Siu' des ailes de cire élevé dans les cieux.

Il retracerait à nos yeux

L'audace et la chute d'Icare.

Tel qu'un torrent furieux Qui , grossi par les orages , Se soulève en grondant et couvre ses rivages ;

Tel ce chantre impérieux , Ivre d'enthousiasme, ivre de l'harmonie.

Des vastes profondeurs de son puissant génie , Précipite à grand bruit ses vers impétueux ;

Soit que , plein d'un bouillant délire , Et de termes, nouveaux inventeur admiré,

11 laisse errer sur sa lyre Le bruyant dithyrambe ' à Bacchus consacré;

' Le dithyrambe des anciens était originairement, ainsi (ipe la tragédie , consacré à Bacchus , comme son nom l'indique ; il s'étendit ensuite à la louange des héros. L'antiquité ne nous en a laissé aucun modèle , et nous ne pouvons en avoir d'autre idée que, celle qu'Horace nous donne ici en parlant des dithyrambes de Pindare. Sur ce qu'il en cht, on doit croire que c'était un genre de poésie hardi {audaces), qui n'était assujetti à aucune mesm-e de vers déterminée, et pouvait les admetU'e toutes; que ce genre , plus que tout autre , autorisait le poète à la création de nouvelles expressions {nova verba) ; ce qui, dans la langue grecque dont il s'agit ici, ne pouvait signifier qu'une nouvelle combinaison en un seul mot de plusieurs mots connus , telle que la comportait l'idiome grec, dont nous avons , ainsi que les Latins, cm-

Soit que , soumis aux lois d'un rhylhme plus sévère .

Il chante les immortels , Et ces enfants des dieux . vainqueurs de la Chimère

Et des centaures cruels ; Soit qu'aux champs de l'Élide , épris d'une autie gloire.

Il ramène triomphants L'athlète et le coursier qu'a choisis la Victoire , Qui mieux cpie sur l'airain revivront dans ses chants ; Soit qu'enfin . sur des tons plus doux et plus touchants , Il calme les regrets d'une épouse éplorée ,

Et dérobe à la nuit des temps D'un fils ou d'un époux la mémoire adorée , etc.

Si quelqu'un , d'après ce portrait , va lire Piudare ailleurs que dans l'original, il croira qu'Horace avait apparemment ses raisons pour exalter ce lyrique grec ; mais quant à lui , il s'accommodera fort peu de tout ce magnifique appareil de mythologie qui remplit les odes de Pindare, de ces digressions éternelles qui semblent étouffer le sujet principal, de ces écarts dont on ne voit ni le but ni le point de réunion. Quelques grandes images qu'il apercevra çà et là malgré la traduction qui en aura ôté le coloris, quelques traits de force qui n'auront pas été touî-à-fait détruits , ne lui paraîtront pas un mérite suflisant pour lui faire aimer des ouvrages où d'ailleurs rien ne l'attache. Il s'ennuiera , il quittera le livre, et il aura raison. Mais s'il juge Pindare et contredit Horace, sur cette lecture , je crois qu'il aura tort.

Rappelons-nous d'abord ce principe très comiu, qu'on ne peut pas juger un poète sur une version en prose ; et cette autre qui n'est pas moins incontestable, qu'en le lisant, même dans sa langue, il faut, pour être juste à son égard, se reporter au temps où il écrivait. Cette théorie n'est pas contestée ; mais la pratique est plus difiicile qu'on ne pense. Nous sommes si remplis des idées, des mœurs, des préjugés qui nous entourent, (pie nous avons une disposition très prompte à rejeter tout ce (jiii nous parait s'en éloigner. J'avoue que la famille d'Hercule et de Thésée , les aventures de Cadmus et la guerre des Géants, les jeux olympiques et l'expédition des Argonautes, ne nous touchent pas d'aussi près que les Grecs, et que des odes qui ne contiennent guère que des allusions à toutes ces fables, et qui roulent toutes sur le même sujet, ne sont pas très piquantes pour nous. Mais il faut convenir aussi que l'histoire d«s Grecs devait intéresser les Grecs ; que ces fables étaient en grande partie leur histoire; qu'elles fon-

prunté presque tous nos termes combinés. On sent qu'il serait d'ailleurs trop facile de forger au hasard des expressions baroques, au mépris de toutes les règles de l'analogie, comme ont fait tant de mauvais écrivains, à l'exemple de Ronsard, et de nos jours plus que jamais. Ce ridicule néologisme , noté par tous les bons juges conmie un vice de style, ne saurait, en aucmi temps ni dans aucune langue, être une beauté . ni une preuve de talent.

daient leur religion; que les jeux olympiques, isthmiens , néméens , étant des actes religieux, des fêtes solennelles en l'honneur des dieux de la Grèce, le poète ne pouvait rien faire de plus agréable pour ces peuples que de mêler ensemble les noms des dieux qui avaient fondé ces jeux , et ceux des athlètes qui venaient d'y triompher. Il consacrait ainsi la louange des vainqueurs en la joignant à celle des immortels, et il s'emparait avidement de ces fables si propres à exciter l'enthousiasme lyrique et à déployer les richesses de la poésie. On ne peut nier, en lisant Pindare dans le grec, qu'il ne soit prodigue de cette espèce de trésors, qui semblent naître en foule sous sa plume. Il n'y a point de diction plus audacieu.sement figurée. Il franchit toutes les idées intermédiaires , et ses phrases sont une suite de tableaux dont il faut souvent suppléer la liaison. Toutes les formules ordinaires qui joignent ensemble les parties d'un discours ne se trouvent jamais dans ses chants : d'où l'on peut conclure que les Grecs , qui avaient une si grande admiration pour ce poète , étaient bien éloignés d'exiger de lui cette marche méthodique que nous voulons trouver plus ou moins ressentie dans toute espèce d'ouvrages; ce tissu plus ou moins caché qui ne doit jamais nous échapper, et (pie notre prétendu désordre lyrique n'a jamais rompu. Les Grecs, beaucoup plus sensibles que nous à la poésie de style , parce que leur langue était élémentairement plus poétique , demandaient surtout au poète des sons et des images , et Pindare leur prodiguait l'un et l'autre. Quoique les grâces particulières de la prononciation grecque soient en partie perdues pour nous , il est impossible de n'être pas frappé de cet assemblage de syllabes toujours sonores, de cette harmonie toujours imitative, de ce rhythme imposant et majestueux qui semble fait pour retentir dans l'Olympe. Quelque difficulté qu'il y ait à conserver dans notre versification une partie de ces avantages , le désir que j'ai de donner au moins quelque idée de la marche de Pindare m'a engagé à essayer de traduire le commencement de la première Pythique. Cette ode fut composée en l'honneur d'Hiéron, roi de Syracuse, vainqueur à la course des chars dans les jeux pylhiens , c'est-à-dire , dont le cocher avait remporté la victoire. Mais les Grecs étaient si passionnés pour ces sortes de spectacles , (pi'on ne pouvait trop célébrer à leur gré celui qui avail su se procurer le cocher le plus habile et les chevaux les plus légers. Voici le début de Pindare :

Doux trésor des neuf Sœurs , instrument du génie , I,jTC d'or qu'Apollon anime sous ses doigts, :\lère des plaisirs pui's , mère de l'harmonie , I.vre . soutiens ma voix.

ANCIENS. - POÉSIE

Tu présides au chant , tu gouvernes la danse. Tout le cliœur , attentif et docile à tes sons , Soumet aux mouvenienls marqués par ta cadence

Ses pas et ses chansons.

L'Olympe en est ému : Jupiter est sensible ; Il éteint les carreaux qu'alluma son courroux. Il sourit aux mortels , et sou aigle terrible

S'endort à ses genoux.

Il dort , il est vaincu : ses paupières pressées D'une humide vapeur se couvrent mollement. Il dort, et sur son dos ses ailes abaissées

Tombent languissamment.

Tu fléchis des combats l'arbitre sanguinaire ; Ses traits ensanglantés échappent de ses mains. Il dépose le glaive , et promet à la terre

Des jours purs et sereins.

O Lyre d'Apollon ! puissante enchanteresse ! Tu soumets tour à tour et la terre et les cieux. Qui n'aime point les arts, les muses, la sagesse,

Est ennemi des dieux.

Tel est ce lier géant , dont la rage étouffée D'un rugissement sourd épouvante l'enfer , Ce superbe Titan , ce monstrueux Typhée

Qu'a puni Jupiter.

Le toimerre frappa ses cent tètes difformes. Sous l'Etna qui l'accable il veut briser ses fers : L'Etna s'ébranle , s'ouvre , et des rochers énormes

Vont rouler dans les mers.

Ce reptile effroyable , enchaîné dans le gouffre , Et portant dans son sein une source de feux , Vomit des tourbillons et de flamme et de soufre

Qui montent dans les cieux.

Qui pourra s'approcher de ces rives brûlantes ? Oui ne frémira point de ces grands châtiments , Des tourments de Typhée , et des roches perçantes .

Qui déchirent ses flancs?

J'adore , ô Jupiter! ta puissance et ta gloire. Tu règnes sur l'Etna , sur ces fameux remparts Elevés par ce roi qu'a nommé la Victoire

Dans la lice des chars.

Iliéron est vainqueur : son nom s'est fait entendre , etc.

Telle est la marche de Pitidare. D'une invocation aux muses , d'un éloge de leurs attributs , ouverture très natiu-elle dans le sujet qu'il traitait, il passe tout d'un coup à la peinture de Typhée écrasé sous l'Etna, sous prétexte que Typhée est ennemi des dieux et des Muses. C'est s'accrocher à un mot; et une pareille digression ne nous paraîtrait qu'un écart mal déguisé. Peut-être les Grecs n'avaient-ils pas tort d'eniuger autrement. C'est d'Hiéron qu'il s'agissait. Inéron régnait sur Syracuse et sur l'Etna ; il avait bâti une ville de ce nom près de celte montagne : il fallait bien en parler. Et comment nommer l'Etna sans parler de Typhée ? C'eût été une maladresse dans im poète lyrique de refuser une description aux Grecs , qui aimaient prodigieusement la poésie descriptive. Ils étaient , à cet égard , à peu près dans la même disposition que nous portons à l'opéra , où les ballets nous paraissent toujours assez bien amenés quand les danses sonl bonnes. Nous ne soiumes pa^ à

beaucoup près si indulgents pour les vers. Les vers, parmi nous, sonl jugés surtout par l'esprit , par la raison; chez les Grecs, ils élaient jugés davantage par les sens, par l'imagination : et l'on sait combien l'esprit est un juge inflexible , et combien les sens sont des juges favorables.

La Poésie eut le sort de Pandore.

Quand le génie au ciel la fit éclore ,

Chacun des arts l'enrichit d'un présent.

Elle reçut des mains de la Peinture

Le coloris , prestige séduisant,

Et l'heureux don d'imiter la nature.

De l'Eloquence elle eut ces traits vainqueurs ,

Ces traits brûlants qui pénèti'ent les cœurs.

A l'harmonie elle dut la mesure ,

Le mouvement , le tour mélodieux ,

Et ces accents qui ravissent les dieux.

La raison même à la jeune immortelle

Voulut servir de compagne fidèle ;

Mais quelquefois , invisible témoin ,

Elle la suit et l'observe de loin.

C'est ainsi que s'exprime M. Marmonlel dans son Epitre aux poètes. On ne peut employer mieux l'imagination pour donner un précepte de goi'il. Mais , parmi nous , il faut le plus souvent que la raison suive la poésie de fort près; et chez les Grecs , la raison était assez souvent perdue de vue. C'est qu'ils avaient de quoi s'en passer, et que nous ne pouvons être, comme eux , assez grands musiciens en poésie pour qu'on nous permette des moments d'oubli aussi fréquents. Nous avons d'autres avantages; mais ce n'est pas ici le lieu d'en parler.

Au reste, si les suffrages d'un peuple aussi éclairé et aussi délicat que les Grecs suffisent pour nous décider sur Pindare, nous aurons la plus haute idée de son mérite. On sait qu'il laissa une mémoire révérée, et que la vengeance d'Alexandre , qui avait enveloppé tout un peuple dans le même arrêt , s'arrêta devant cette inscription : Ne hrûlez pas la maison du poète Pindare. Les Lacédémoniens , lorsqu'ils avaient pris Thèbes dans le temps de leur puissance , avaient eu le même respect; mais ce qui prouve le succès qu'il eut dès sou vivant, c'est le grand nombre d'odes qu'il composa sur le même sujet, c'est-à-dire , pour les vainqueurs des jeux. Il paraît que chaque triomphateur était jaloux d'avoir Pindare pour panégyriste, et qu'on aurait cru qu'il manquait quelque chose à la gloire du triomphe, si Pindare ne l'avait pas chanté. Ces chants n'étaient pas sans récompense. L'aventure fabuleuse de Simonide , racontée dans Phèdre , fait voir qu'on avait coutume de payer libéralement les poètes lyriques. Parmi nous, je ne crois pas qu'il y ait un plus mauvais moyen de fortune que les odes ; elles sont dans un grand discrédit : elles étaient un peu mieux accueillies autrefois, et fort à la mode. Une ode valut nn évè-

elle à Gwlean : c'est la plus heureuse de toutes les otles , et c'est une des plus mauvaises. Chapelain en fit une pour le cardinal de Richelieu j et ce qui peut étonner, c'est que, de l'aveu même de Boi- ' leau , l'ode est assez bonne. Mais ce dont il ne convient pas, et ce qui n'est pas moins vrai , c'est que l'ode quîil composa sur la prise de Nanun" est très mauvaise. Pour cette fois Despréaux fut au-dessous de Chapelain, comme il fut au-dessous de Quinault quand il voulut faire un prologue d'opéra : double exemple qui rappelle ces vers de La Fontaine :

Ne forçons point notre talent ;

Nous ne ferions rien avec grâce.

Si l'on veut remonter jusqu'à la naissance de la poésie lyrique , on se perd dans le pays des fables et dans les ténèbres de l'anticpiité : toutes les origines sont plus ou moins fabuleuses. Qui peut savoir au juste quand s'établirent les lois de l'harmonie, dont le goût est si natiu'el à l'homme? Ce qui est certain , c'est qu'elle a été nécessairement la mère de toute poésie, et qu'il n'y a qu'un pas du chant à la mesure des paroles. Il est probable que les noms le plus anciennement consacrés en ce genre sont ceux des bonmies qui s'y distinguèrent les premiers, ou qui en donnèrent aux autres les premières leçons. Les merveilles qu'on en raconte ne sont que l'image allégorique de leur succès et de leur pouvoir. On croit que Linus fut le premier inventeur du rhythme et de la mélodie , c'est-à-dire, (ju'il sut le premier combiner enseml)le la mesure des sons et celle des vers; c'est le plus ancien favori des muses. Virgile , dans sa sixième églogue, le place auprès d'elles sur le Parnasse, le front couronne de fleius, et le représente comme leur interprète. II fut le maître d'Orphée, qui eut encore plus de réputation que lui, parce qu'il fit servir la musique et la poésie à l'établissement des cérémonies religieuses, qu'il emprunta des Egyptiens pour les porter dans la Grèce. Ce fut lui (|ui institua les mystères de Bacchus et de Cérès-Eleusine, à l'imitation de ceux d'Isis et d'Osiris, et qui, de son nom, furent appelés Orphiques. Nous avons encore (piehiues fragments des hymnes (pie l'on y chantait , et dont très certainement il fut l'auteur. Ils sont remaniuables , surtout en ce qu'ils contiennent les idées les plus hautes et les plus pures sur l'unité d'un Dieu et .sur tous les attributs de l'es-;ence divine , sans nul mélange de polythéisme. En voici un (jue Suidas nous a conservé :

n Dieu seul existe par lui-iuème, et tout existe par lui teul. Il est dans tout : mil inorlol ne peut le voir, et il les voit tous. Seul il distribue dans sa justice les maux qui aflliftent les hommes, la guerre et les douleurs. Il gouverne les vents (|ui agitent Pair ol les flots . et allume

les feux du tonnerre. Il est assis au haut des deux sur un trône d'or, et la terre est sous ses pieds. Il étend sa main jusqu'aux bornes de l'Océan , et les montagnes tremblent jusque dans leurs fondements. C'est lui qui fait tout dans l'univers, et qui est à la fois le commencement, le milieu, et la fin. »

Suidas , en citant ce fragment *, assure qu'Orphée avait lu les livres de Moïse, et en avait tiré tout ce qu'il enseignait sur la Nature divine. On a contesté celte assertion : il est clair pourtant que l'on retrouve dans ce morceau non seulement les idées mais les expressions des livres saints, très antérieurs aux écrits d'Orphée; et il est difficile de ne pas croire (pie le second a copié le premier. Observons encore (pie le grand secret des anciens mystères était partout l'unité d'un Dieu : c'était la croyance des sages; mais eux-mêmes la regardaient avec raison comme insuffisante pour les peuples , et voyaient dans la religion et le culte public la sanction la plus sûre et la plus nécessaire de l'ordre social.

Horace nous dit qu'Orphée, révéré comme l'interprète des dieux , adoucit les mœurs des hommes, leur apprit à détester le meurtre et à ne point se nourrir de la chair des animaux , dogme renouvelé depuis par Pythagore. Nous voyons, par plusieurs passages authenti(pies, que ceux qui menaient une vie chaste et frugale étaient appelés des disciples d'Orphée. Thésée , dans la Phèdre d'Euripide , donne ce nom à son fils Hippolyte , en lui reprochant d'affecter des mœurs sévères. Orphée est donc le plus ancien des sages dont le nom soit venu jusqu'à nous, et pendant long-temps ce nom de sage fut joint à celui de poète , parce que la poésie était alors essentiellement morale et religieuse.

Orphée n'eut point de disciple plus célèbre que Musée qui marcha sur les traces de son maître, et présida aux mystères d'Eleusine chez les Athéniens. Yirgile , dans le sixième livre de l'Enéide , le met dans l'Elysée à la tète des poètes pieux , dont les chants ont été dignes d'Apollon , et qui ont consacré leur vie à la culture des beaux-arts.

Alcée, Stésichore , Siinonide, et cpiantité d'autres , ne nous oÉt laissé que leurs noms , et quelques fragments qui ne sont connus que des criti ques de profession. Nous n'avons (pi'une douzaine de vers de celte fameuse Sapho ** , dont Horace a dit :

* Ce fragment n'est pas cité par Suidas, mais par saint Justin et par i;ns(;<)e. Du reste , tout ce qne La Harpe dit ici d'Orphée n'est, au jugement de M. Boissonade, qu'un tissu d'erreurs. (Foy. !e Répertoire de la TJIIc'rature , t. XX. p. 461.)

** La Harpe se trompe : Il nous reste de Sapho quelques rr.igmenis et deux odes.

ANCIENS. - POÉSIE

Le feu de son amour brûle encor dans ses vers. Ils sont assez passionnés pour faire croire tout ce <lu'on raconte d'elle, et pour regretter ce qu'on en a perdu. Boileau en a donné une imitation très élégante , quoique peut-être elle ne soit pas animée de toute la chaleur de l'original.

AiTêtons-nous du moins un moment sur Anacréon , qui s'est immortalisé par ses plaisirs , lorsque tant d'autres n'ont pu l'être par leurs travaux : ce chansonnier voluptueux, qui ne connut d'autre ambition que celle d'aimer et de jouir, ni d'autre gloire que celle de chanter ses amours et ses jouissances, ou plutôt qui, dan-i ces mêmes chansons qui ont fait sa gloire , ne vit jamais qu'un amusement de plus. Ses poésies , dont heureusement le temps a épargné une partie, respirent la mollesse et l'enjouement, la délicatesse et la grâce. Il n'est point auteur ; il n'écrit point. Il est à table avec de belles filles grecques , la tète couronnée de roses , buvant d'excellents vins de Scio ou de Lesbos; et tandis que Mnaès et Aglé entrelacent des fleurs dans ses cheveux, il prend sa petite lyre d'ivoire à sept cordes , et chante un hymne à la rose sur le mode lydien. S'il parle de la vieillesse et de la mort, ce n'est pas pour les braver avec la nîorgue stoïque ; c'est pour s'exhorter lui-même à ne rien perdre de tout ce qu'il peut leur dérober. R.emarquons en passant que les auteurs anciens les plus voluptueux, Anacréon, Horace , TibuUe, Catulle , mêlaient assez volontiers l'image de la mort à celles des plaisirs. Ils l'appelaient à leurs fêtes, et la plaçaient , pour ainsi dire , à table comme un convive qui , loin de les attrister, les avertissait de jouir. Horace surtout, dans vingt endroits de ses odes , se plaît à mppeler la nécessité de mourir ; et ces passages, toujours rapides, qui fixent un moment l'imagination sur des idées sombres , exprimées par des figures frappantes et des métaphores justes et heureuses , font sur l'ame une impression qui l'émeut doucement et ne l'effraie pas, y répandent pour un moment une sorte de tristesse réfléchissante , qui s'accorderait mal , il est vrai , avec la joie bruyante et tumultueuse , mais qui se concilie très bien avec le calme d'une ame satisfaite, et même avec les épanchements d'un amour heureux. En général, les impressions qui font le plus sentir le prix de ia vie , sont celles qui nous rappellent le plus facilement qu'elle doit finir. J'ajouterai que c'est encore une preuve du goût naturel des anciens, de n'avoir jamais parlé qu'en passant de ces éternels sujets de lieux communs chez les modernes , le temps et la mort , sur les- (juels notre imagination permet qu'on l'avertisse , mais qui peuvent la rebuter bientôt : on s'y appesantit trop, à moins que ce ne soif proprement le

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