‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 23 sur 140 · SECTION II · texte numérisé non relu

SECTION II

D'Horace.

Il est le seul des lyriques latins qui soit parvenu jusqu'à nous; mais ce qui peut nous consoler de la perte des autres, c'est le jugement de Quintilien, qui assure qu'ils ne méritaient jjas d'être lus. Il fait au contraire le plus grand éloge d'Horace , et cet éloge a été confirmé dans tous les temps et chez tous les peuples. Horace semble réunir en lui Anacréon et Pindare ; mais il ajoute à tous les deux. Il a l'enthousiasme et l'élévation du poète thébain; il n'est pas moins riche que lui en figures et en images : mais ses écarts sont un peu moins brusques ; sa marche est un peu moins vague ; sa diction a bien plus de nuances e tde douceur. Pindare , qui chante toujours les mêmes sujets , n'a qu'un ton toujours le même. Horace les a tous; tous lui semblent naturels , et il a la perfection de tOus. Qu'il prenne sa lyre , que, saisi de l'esprit poétique , il soit transporté dans le conseil des dieux ou sur les ruines de Troie , sur la cime des Alpes ou près deGIycère, sa voix se monte toujours au sujet qui l'inspire. Il est majestueux dans l'Olympe , et charmant près d'une maîtresse. Il

■ ^"ous avons trois traductions en vers des poésies d'Anacréon : l'une de Gàcon , d'une édition très jolie , avec le grec à coté ; l'autre de T.a Fosse ; la dernière de M. de Sivri , le traducteur de Pline le naturaliste. Cette troisième version d'Anacréon est écrite avec assez d'élégance et de pureté : les deux antres ne sont pas lisibles.

ne lui en coûte pas plus pour peindre avec des traits sublimes l'ame de Caton et de Régulus , que pour peindre avec des traits enchanteurs les caresses de Lycimnie et les coquetteries de Pyrrha. Aussi franchement voluptueux qu'Anacréon, aussi fidèle apôtre du plaisir , il a les grâces de ce lyrique grec avec beaucoup plus d'esprit et de philosophie , comme ij a l'imagination de Pindare avec plus de morale et de pensée. Si l'on fait attention à la sagesse de ses idées , à la précision de son style, à l'harmonie de ses vers, à la variété de ses sujets ; si l'on se souvient que ce même homme a fait des satires pleines de finesse , de raison , de gaieté ; des épîtres qui contiennent les meilleures leçons de la société civile en vers qui se gravent d'eux-mêmes dans la mémoire; un Art poétique, (pii est le code éternel du bon goût; on conviendra qu'Horace est un des meilleurs esprits que la nature ait pris plaisir à former.

J'ai hasardé la traduction de quelques odes d'Horace, non pas assurément que je le croie facile à traduire; mais Horace a beaucoup d'esprit proprement dit , et l'esprit est de toutes les langues. Yoyons-le d'abord dans le genre héroïque; j'ai choisi VOde à la Fortune. On pourra la comparer à celle de Rousseau , et l'on verra qu'une ode française ressemble très peu à une ode latine ' . Le sujet de celle-ci était fort simple. On parlait d'une descente en Angleterre, qu'Auguste devait conduire lui-même, et qui n'eut pas lieu; on parlait en même temps d'une guerre contre les Parthes. Le poète invoque la Fortune, et lui recommande Auguste et les Romains. IMais il commence par se réconcilier avec les dieux , qu'en sa qualité d'épicurien il avait fort négligés. Il s'étend ensuite sur les attributs de la Fortune, et finit, après l'avoir invoquée , par déplorer les guerres cÎAiles et la corruption des mœurs. Tel est le plan de cette ode. J'ai risqué, en la traduisant, de changer plusieurs fois le rhythme , pour rendre mieux la variété des tons , et suppléer , fpiand les phrases demandaient une certaine étendue , à la facilité qu'avaient les Grecs et les Latins d'enjaraberd'une strophe à l'autre.

D'Épicure élève profane ,

Je refusais aux dieux des vœux et de lencens ; Je suivais les égarements

Des sages insensés ([u'aujourd'liui je condamne.

Je reconnais des dieux : c'en est fait, je me rends. J'ai ^•u le maître du tonnerre ,

Oui , la fondre à la main , se montrait à la terre ;

J'ai vu dans un ciel pur voler l'éclair brillant ,

' J'avertis que j'ai rejoint l'ode, O diva, gratum quœ régis Antium , avec la précédente. Parrus dcorum rultor et infrcquens, qm me paraît en être le commencement, et en avoir été détachée fort mal à propos : il y a même des cdKions où elles sont réunies.

Et les voûtes éternelles S'embraser des étincelles Que lançait Jupiter de son char foudroyant. Le StjTc en a mugi dans sa source profonde ; Du Ténare trois fois les portes ont tremblé ; Des hauteurs de l'Olympe aux fondements du monde . L'Atlas a chancelé.

Oui , des puissances immortelles Dictent à l'univers d'irrévocables lois.

La Forlime, agitant ses inconstantes ailes. Plane d'un vol bruyant sur la tête des rois. Aux destins des états son caprice préside ; Elle seule dispense ou la gloire ou l'affront , Enlève un diadème , et d'un essor rapide

Le porte sur im autre front.

Déesse d'Antium , ô déesse fatale !

Fortune I à ton pouvoir qui ne se soumet pas? Tu couvres la pourpre royale Des crêpes affreux du trépas.

Fortune , ô redoutable reine !

Tu places les humains au trône ou sur l'écueil : Tu trompes le bonheur , l'espérance et l'orgueil , Et l'on voit se changer, à ta voix souveraine , La faiblesse en puissance , et le triomphe en deuil. Le pauvre te demande ime moisson féconde , Et l'avide marchand, sur le gouffre de l'onde

Rapportant son ti'ésor , Présente à la Fortune , arbitre des orages ,

Ses timides hommages , Et te demande im vent qui le conduise au port. Le Scythe vagabond , le Dace sanguinaire , Et le guerrier latin , conquérant de la terre ,

Craint tes funestes coups.

De l'Orient soumis les tjTans invisibles ,

A tes autels terribles , L'encensoir à la main . fléchissent les genoux. Tu peux (et c'est l'effroi dont leur ame est troublée). Heurtant de leur grandeur la colonne ébranlée ,

Frapper ces demi-dieux ; Et soulevant contre eux la révolte et la guerre ,

Cacher dans la poussière Le trône où leur orgueil crut s'approcher des cieux. La nécessité cruelle Toujours marche à ton côté , De son sceptre détesté Frappant la race mortelle.

Cette fdle de l'enfer Porte dans sa main sanglante Une tenaille brûlante, Du plomb , des coins , et du fer.

L'Espérance te suit, compagne plus propice, Et la fidélité , déesse protectrice ,

Au ciel tendant les bras , In voile sur le front , accompagne tes pas , Lorsque annonçant les alarmes , Sous un vêtement de deuil , Tu viens occuper le seuil D'un palais rempli de larmes , D'où s'éloigne avec effi'oi , Et le vulgaire perfide , Et la courtisane avide.

Et ces convives sans foi .

(Jni , dans un temps favorable , Du morlel tout puissant par le sort adopté

Venaient environner la table.

Et s'enivraient du vin de sa prospérité. Je t'implore à mon tour . déesse redoutée !

ANCIENS. — POESIE

Auguste va descetulre à cette île indomptée

Qui borne l'univers ■ ; Tandis que nos guerriers vont alîronter encore

Ces peuples de l'Aurore , Qw'i seuls ont repoussé notre joug et nos fers. Ah! Rome vers les dieux lève des mains coupables. Ils ne sont point lavés , ces forfaits exécrables

Qu'ont vus les immortels.

Elles saignent encor, nos honteuses blessures;

La Fraude et les Parjures, L'Inceste et l'Homicide entourent les autels. N'importe , c'est à toi , Fortune , à nous absoudre. Porte aux antres brûlants , où se forge la foudre ,

Nos glaives énioussés.

Dans le sang odieux des guerriers d'Assyrie

Il faut que Rome expie Les flots de sang romain qu'elle-même a versés.

Quelques idées de cette ode sont empruntées d'une ode de Pindaie, où il invoque la Fortune : C'est la douzièiiie des Olympiques :

Fille de Jupiter , Fortune impérieuse ,

Les conseils , les combats , les querelles des rois ,

La course des vaisseaux sur la mer orageuse ,

Tout reconnaît tes lois.

Le ciel mit sur nos yeux le sceau de l'ignorance. De nos obscurs destins nous portons le fardeau , De revers en succès traînés par l'espérance

Jusqu'au bord du tomjjeau.

Le bonheur nous séduit ; le malheur nous accable. Mais nul ne peut percer ,1a nuit de l'avenir; Tel qui se plaint aux dieux de son sort déplorable

Demain va les bénir , etc.

On peut se convaincre , en lisant cette ode , de ce que j'ai dit ci-dessus du poète lyrique des Romains , qu'il seiDblait écouter et suivre une inspiration momentanée, et peindre tout ce qui se présente devant lui. On a vu tout le chemin qu'a fait Horace : on l'a vu monter dans les cieux, descendre dans les enfers , voler avec la Fortune autour des trônes et sin* les mers. Tout-à-coup il se la représente sous un appareil formidable , et il peint l'affreuse Nécessité; il lui donne ensuite un cortège plus doux , l'Espérance et la Fidélité ; il l'habille de deuil dans le palais d'un grand disgracié : il trace rapidement les festins du Bonheur et la fuite des convives infidèles. Enfin il arrive à son but , qui est de recommander Auguste , et sa course est finie.

Voici maintenant deux odes galantes. Toutes deux sont fort courtes; dans toutes deux il y a un mélange de douceurs et de reproches, de louange et de satire, qui a toujours été l'ame de cette espèce de commerce , et le fond des conversations amoureuses : c'est tout comme aujourd'hui. Voilà bien des l'aisons qui peuvent faire excuser ime traductions médiocre.

Si le ciel lavait punie

De l'oubli de tes serments ,

' L'Angleterre , que les Romains regardaient comme une extrémité de l'univers.

S'il te rendait moin» jolie Quand tu trompes tes amants .

Je croirais ton doux langage , J'aimerais ton doux lien ; Hélas ! il te sied trop bien D'être parjure et volage.

Viens-tu de trahir ta foi.

Tu n'en es que plus piquante.

Plus belle et plus séduisante ; Les cœurs volent après toi.

Par le mensonge embellie , Ta bouche a plus de fraîcheur.

Après une perfidie , Tes yenx ont plus de douceur.

Si par l'oniljre de ta mère , Si par tous les dieux du ciel .

Tu jures d'être sincère , Les dieux restent sans colère A ce serment criminel ; Vénus en rit la première ; Et cet enfant si cruel .

Qui stir la pierre sanglante Aiguise la flèche ardente Que sur nous tu vas lancer , Rit du mal qu'il te voit faire , Et t'instruit encore à plaire Pour te mieux récompenser.

Combien de vœux on t'adresse !

C'est pour toi que la jeunesse Seml)le croître et se former.

Combien d'encens on t'apporte !

Combien d'amants à ta porte Jurent de ne plus t'aimer; Le vieillard qui t'envisage Craint que son fils ne s'engage En un piège si charmant , Et l'épouse la plus belle Croit son époux infidèle , S'il te regarde un raoï.'îent.

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