DISCOURS SUR LE STYLE DES PROPHETES ET L'ESPRIT DES LIVRES SAUNTS
des psaumes et des propheties , considères d'abord comme ouvrages de poésIe.
Quand les poèmes de Moïse , de Da'id , d'Isaïe, et des autres prophètes, ne nous auraient été transmis que comme des productions purement humaines, ils seraient encore, par leur originalité et leur antiquité , dignes de toute l'attention des hommes qui pensent , et, par les beautés uniques dont ils brillent , dignes de l'admiration et de l'étude de tous ceux qui ont le sentiment du beau. C'est aussi l'hommage qu'on leur a toujours rendu j et, de nos jours, un Anglais' plein de goût et de connaissances , qui était professeur de poésie au collège d'Oxford, a consacré à celle des Hébreux un ouvrage qui a été beaucoup lu , quoique fort savant , et qu'on regarde comme un des meilleurs livres que l'Angleterre ait produits. La mode de l'irréligion , qui date en France du milieu de ce siècle , n'a pas même détruit parmi nos littérateurs l'impression (jue doivent faire les poésies sacrées sur quiconque est capable de les sentir. On a vu les plus déterminés eimeinis de la religion révérer comme poètes ceux (pi'ils rejetaient comme prophètes; et Diderot laissait à la Bible une place, dans sa bibliothèque choisie, à côté d'Homère ".
' Le docteur Lowtli , professeur, et depuis évêipie d'Oxford. \oy(M ionli\n' de sacrci Pocsi fR'brœonim, où il api)rofori(iit ce que je ne puis ici qu'eflleurer. Cet ouvrage est formé des leçons latines qu'il lisait au collège d'Oxford . connue de nos jours queli|ues gens de lettres eu lisaient dr franeaises au Lycée.
' Voyez l'Eloge de llicltnydsnn.
ANCIENS. - POESIE
Voltaire seul, parmi lesgeiis de lettres dont l'opinion peut marquer, a toujours fait sa profession d'un grand mépris pour les psaumes et les prophéties, comme pour toute l'Ecriture en général 5 et ce n'était pas chez lui jugement, mais passion. Le goût qu'il a montré d'ailleurs ne permet pas d'en tlouter; et l'on convient que c'est à lui surtout cpi'on pouvait appliquer ce vers d'une de ses tragédies :
Toutes les passions sont en lui des fureurs.
Il n'a cessé , pendant trente ans , de travestir l'Ecriture en prose et en vers, pour se donner le droit de s'en moquer. Il n'en follait pas davantage pour entraîner à sa suite une foule d'ignorants et d'étourdis , qui n'ont jamais connu la Bihle que par les parodies qu'il en a faites, et qui , n'étant pas même en état d'entendre le latin du Psautier, ont jugé des poèmes hébreux d'après les facéties de Voltaire, comme ils parlaient des pièces de Voltaire lui-même d'après les feuilles de Fréron.
On ne se flatte pas d'imposer silence à cette espèce d'hommes sur qui la raison a perdu ses droits, surtout depuis que la déraison est , de toutes les puissances, la plus accréditée. Mais, comme un des vices de l'esprit français est d'être plus susceptible qu'aucun autre de la contagion du ridicule , bien ou mal appliqué , il n'est pas inutile de rétablir la vérité, du moins pour ceux qui, étant capables encore de l'entendre , n'ont besoin que de la connaître. Il faut leur donner une juste idée de ce qu'on leur a présenté comme un objet de risée, et réduire à leur juste valeur les plaisanteries et les objections également mal fondées , qui tiennent si souvent lieu de critique et de raisonnement. C'est ici seulement que je me permettrai quelque discussion littéraire, parce qu'elle est d'une utilité générale, et qu'elle tient à un intérêt réel, celui d'ôter à l'irréligion le mobile de l'amour-propre, en faisant voir que ce qu'elle prend pour une preuve tie supériorité , en fait de critique et de goût, n'est (|u'une preuve d'ignorance; en faisant voir combien il est aisé de confondre un mépris aussi injuste en lui-même que pernicieux dans ses conséquences, et de détruire des présentions qui n'ont été répandues que par la mauvaise foi , et adoptées que par la légèreté. D'ailleurs , si ce discours n'est pas en tout, comme le reste de l'ouvrage, à la portée de toutes les classes de lecteurs , il peut au moins servir à ceux qui influent naturellement sur l'esprit général.
On peut dire d'abord aux contempteurs sur parole : Si vous déférez au nom et à l'autorité , Voltaire est ici seul contre tous , et son jugement est en lui-même suspect, comme tout jugement ab irain. puisque sa haine forcenée contre la religion
l'a jeté dans des écarts qui ont fait rire plus d'une foisjusqu'à ses amis. Et puis, lequel vaut le mieux , s'il s'agit d'esprit et de talents , ou de n'avoir vu dans l'Ecriture, comme Voltaire, que de quoi égayer sa muse par des impiétés, on d'y avoir vu, comme llacine , de quoi faire Esther et AthaJie, et, comme Rousseau, des odes sacrées, c'est-àdire, ce qu'il y a de plus parfait dans la poésie française ? Réfléchissez , et jugez.
Ensuite , quel artifice plus grossier et plus méprisable que celui dont Voltaire et ses imitateurs se sont servis pour donner le change sur des ouvrages écrits dans la plus ancienne de toutes les langues connues? Ils les ont offerts dépouillés de leurs couleurs natives , et habillés de la troisième ou quatrième main, dans des versions platement littérales, ou même odieusement infidèles ; et qu'y a-t-il au monde qu'il ne soit aisé de défigurer ainsi ? Traduisez mot à mot Virgile lui-même , quoique bien moins ancien et bien moins éloigné du goùl de notre langue, et vous verrez ce qu'il deviendra. On se souvient encore combien tous les gens de lettres du dernier siècle se moquèrent de Perrault, qui , ne sachant pas un mot de grec , voulait absolument qu'on jugeât Pindare sur un plat français traduit d'un plat latin'. Quoi de plus inepte, en effet, que de juger une poésie grecque sur le latin littéral d'un scoUaste; et comment un homme tel que Voltaire, qui avait tant de fois bafoué ce genre d'ineptie dans les censeurs de l'antiquité , en fait-il lui-même le principe de sa critique des livres saints, au rique de faire rire tous les lecteurs instruits? C'est que la haine ne voit rien que son but , qui est de se satisfaire et de tromper. On a beau lui crier : Mais tu ne tromperas que les sots et les ignorants. Elle répond : Que m'importe ? n'est-ce pas le grand nombre ?
Enfin, depuis quand la parodie, dont l'objet n'est que de divertir, est-elle une méthode pour juger ? Voltaire jetait les hauts cris quand on parodiait ses tragédies : il n'a pas assez d'expressions
' Il fut assez maladroit pour choisir précisément un morceau sublime, le début de la première pythique, qu'il trouvait extrêmement ridicule ; et c'est à lui que le ridicule est resté. Il avait lu , dans un latin fait pour des écoliers, o'piimum quidem aqua, et il traduit de même , l'eau est très bonne à la vérité. Il ne savait pas que le mot grec offre ici l'idée de l'eau élément; que celui qui répond au latin optiinitm n'exprime point ici /« Jo«<e', mais la prééminence; que la particule grecque qui répond à quidem , et qu'il traduit « lavérité, n'est qu'une explétive qui marque à l'esprit l'ordre des idées, et qui souvent ne doit pas se traduire, surtout par ces mots , à lavérité, qui feraient tom!)er j)armi nous le vers d'ailleurs le plus sublime. Que de choses tiennent au génie d'une langue, et qui défendent de juger, à moins de la savoir !
Et voilà ce que (iiit rigiiorancc.
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ni
pour faire sentir conibieii c'est un genre détestable, l'ennemi du génie et le scandale du goût; et il est très vrai que ce qu'il y a de plus sublime est précisément ce qui prête le plus au plaisant de la parodie, comme les taches marquent davantage sur l'étoffe la plus riche et sur la coulem- la plus brillante. Voltaire le savait mieux que personne, et il fait le drame de Saïd, où il parodie, entre autres choses , la manière dont le propliète Nathan arrache à David l'aveu et la condamnation de son crime , et le force de prononcer lui-même sa sentence; c'est-à-dire que Voltaire livre au ridicule ce qui , en tout temps et en tout pays , indépendamment de toute croyance religieuse, frappera d'admiration sous tous les rapports. Faites prononcer devant les hommes rassemblés , (juelque part que ce soit , ces mots si simples et si foudroyants , Tu es illevir,
« Vous éles cet homme ; »
et tout retentira d'acclamations. Je voudrais bien qu'on me dît ce qu'il peut y avoir de mérite et d'esprit à trouver cela risil)le, et je suis sûr qu'aujourd'hui même personne ne me le dira. Et qu'aurait, dit Voltaire, si l'on avait jugé Zaïre sur la parodie des Enfants trouvés, et Androtnaqiœ sur la folle Querelle? C'est pourtant ce qu'il faisait et ce qu'il voulait qu'on fit pour David ; et David lui aurait sufilsamment répondu , par ce mot si comiud'un de ses psaumes : Mentita est iniquiias sibi ,
« L'iniquilé a menti contre elle-même. » Il savait bien nous dire , quand il voulut justifier son ' Cantique des CarAiques , contre l'autorité qui l'avait condamné ,
« Qu'il ne falla=l pas juger des mœurs des Orientaux par les nôtres , ni de la simplicité des premiers siècles par la corruption raffinée de nos temps modernes ; que nos peiiies vanités, nos petites bienséances hypocrites, n'étaient pas connues à Jérusalem, et qu'on pensait et qu'on s'exprimait autrement à Jérusalem que dans la rue St-André des Arcs '. »
Kien n'est plus vrai ni plus juste. Pouniuoi donc oublie-t-il cette vérité et celte justice cpiand il juge l'original , lui qui les réclame pour une imitation , et une imitation très infidèle?
Il api)elle un des plus beaux psaumes (le soixante- septième, Exsurgat Deus) une chanson
' On peut bien dire son canliquc; car ce n'est pas celui de Saloinon.
• Ce sont là à peu près, autant qu'il m'en souvient, les ternies de sa Lritrc à M. Clorpitrc, et c'en est très certainenu'iit la substance , rjuoique je ne puisse citer ici que de inènioire, n'ayant point de livres sous mes yeux, et obligé souvent (le trava lier SUIS livres. C'est mon excuse , (piaïKl mes ( ilatlous ne seront [tas tout à fait exactes dans les mois: Midis je garantis les choses.
de corps-de-(jarde. Quel ton et quel langage ! Ce psaume fut composé par David , lorsqu'il fit transporter l'arche sur la montagne de Sion , où le temple devait être bâti. La pompe lyrique de cette ode répond à celle de la cérémonie , qui fut aussi auguste qu'elle devait l'être. On lira ce psaume dans l'office du jeudi ; mais je mettrai ici en avant quelques traits de cette chanson de corps-de-garde ; et toiis ceux qui se connaissent en esprit poétique, et qui ont l'idée des formes de l'ode , jugeront si on ne les trouve pas même dans une prose fidèle , malgré la prodigieuse distance de la prose au langage mesuré.
<t Chanlvz Dieu , chantez son nom sur vos instruments ; préparez la route à celui qui monte au-dessus des deux. Son nom est le Seigneur : réjonissez-vous en sa présence ; mais que les méchants tremblent à la vue dupèredes orphelins et du défenseurdes veuves... Dieu meltra sa parole dans la bouche des hérauls chargés de l'annoncer, et cette parole est puissante... La montagne de Dieu ■ est fertile. Pourquoi regardez-vous à la fertilité des autres montagnes? Yen a-l-il comme celle de Sion ? C'est là que le Seigneur se |)lait à faire sa demeure ; c'est là qu'il a fixé son séjour à jamais... Le char de Dieu y est porté sur des milliers d'anges qui chantent des cantiques de joie : le Seigneur est là dans son sanctuaire, comme sur les sommets de Sinaî O Dieu !
votre peuple a vu voire marche ; il a vu la marche de mon Dieu, de mon roi, qui habite dans le Saint des saints. Les princes des tribus s'avançaient les premiers, suivis des chantres aveclcurs instruments . et desjeunes vierges avec leurs tambours; ils chantaient: Bénissez le Seigneur... Là était le jeune Benjamin dans ï'cxtasc de la joie ; les princes de Juda , à la tète de tous , etc. »
Le poète ne met-il pas devant vos yeux toute la marche religieuse? Tout n'est-il pas en mouvement dans le style comme dans la fête? Dieu n'est-il pas lui-même au milieu de la cérémonie? Le poète ne l'y a-t-il pas transporté? Et cette tournure , qui est si fort dans le goût des anciens ,
« Les princes des tribus s'avançaient les premiers 1 » cette manière de mettre au jiassé ce ([ui est au présent , comme si le poète parlait déjà dans la postérité et la représentait ! Bientôt il s'adresse à Dieu , et les figures sont également hardies et animées, soit dans la pensée, soit dans l'expression.
■< Commandez à votre puissance d'être avec nous ; épouvantez les bétesférocesdes roseaux du ?«il(lcs Égyptiens), les puissances qui viennent nousécraser sous leurs cliars aux roues d'argent ; repoussez les peuples qui veulent la guerre , et il viendra des envoyés d'Egypte ; l'Ethiopie étendra ses mains vers le Seigneur, etc. »
L'ode a-t-elle un élan plus rapide ? Demandez aux Pindare, aux Horace, aux Malherbe, aux Rousseau , s'ils désireraient autre chose dans un
' c'est le nom (lu on donnait a la montagne de Sion.
ANCIENS. - POESIE
chant d'inauguration, et s'ils voudraient être autrement inspirés. Sans doute il manque ici le charme de l'iiarmonie , qui est le premier pour l'effet universel ; mais je parle à ceux qui connaissent le genre et l'art, et qui sont en état de juger un poème réduit en prose , disjecU membra poetœ , comme dit Horace : qu'ils disent si la poésie , quoique toute décomposée , ne résiste pas à cette épreuve, la plus périlleuse de toutes?
— Mais pourquoi donc Voltaire n'a-t-il vu là qu'une chanson de corps-de-garde ?
C'est que lui-même en a fiiit une sur un verset de ce psaume , i>récisément comme Scarron fait sept ou huit vers de parodie sur un vers de Virgile.
Ayez soin , mes cliers amis , De prendre tous les pelils Encore à la mamelle.
Vous écraserez leur cervelle Contre le mur de l'infidèle , Et les ciiiens s'engraisseront De ce sang qu'ils lécheront.
Il était si charmé de ce petit morceau, que je le lui ai entendu chanter pendant trois mois. Voici maintenant le texte de David :
« Le Seigneur a dit : J'enlèverai mes onnoniis de la terre de Basan, et je les précipiterai dans l'abîme; et toi , mon peuple, tes pieds seront teints du sang de tes oppresseurs, et les chiens lécheront ce sang. »
Racine n'a pas eu la môme horreur de ces chiens et de ce sang, et en a tiré ces vers d'^</ia/ie, admirables partout et toujours applaudis :
Des lambeaux pleins de sang et des membres affreux , Que des chiens dévorants se disputaient entre eux.
Qui croirait que ce fût Voltaire qui logeât la muse de Racine au corps-de-garde, par aversion pour celle de David ? Qui ne sait (pie ces images de vengeance et de carnage n'ont jamais déparé la poésie, et que le différent goût des langues ne fait que les colorier diversement, sans toucher au fond? Et quand on se souvient qu'ici ces images prophétiques traçaient par avance la punition d'Achab et de Jésabel , à qui un prophète dit , après l'abominable meurtre de Naboth : En ce %nême endroit oii les chiens ont léché le sang de votre victinte, ils lécheront votre sang et celui des vôtres; quand on se rappelle que ce qu'il y a de terrible dans cet exemple et dans cette peinture n'a été employé que pour effrayer le crime, que reste -t- il à dire contre l'un et l'autre?
Si l'on nous montrait Virgile dans la version d'un écolier, pour nous donner une idée de Virgile ; si l'on traduisait ce vers , tiré de la description de l'Etna,
y/ttollitquii globos flammcnum , et sidéra lamhil ,
<f 11 élève des globes de flammes et lèche les astres ',» est-ce Virgile qu'on nous aurait montré? C'est pourtant ce que fait Voltaire de David : il traduit ainsi , de ce même psaume , un passage qu'on vient de voir dans ce que j'ai cité :
« La montagne de Dieu est grasse : pourquoi regardez-vous les montagnes girasscs ? »
Il feint d'ignorer que le mot pinguis , qui en latin est du style noble, signifie aussi bien fertile que g7-as ; mais il lui fallait le mot gras et grasse pour faire rire. Le beau triomphe ! Je sais bien que ceux qui aiment en lui son grand talent , mais non pas au point de se refuser à l'évidence , baisseront ici les yeux, et rougiront pour lui; mais à qui la faute ? et qui aime plus que moi son talent ? mais la vérité est avant tout.
Il eût été plus digne d'un homme si éclairé de rechercher quels ont été et quels devaient être naturellement les caractères de l'ancienne poésie hébraïque , et les rapports (pi'elle devait avoir avec le langage, la religion et les mœurs de ces temps reculés. Personne ne devait nous apprendre mieux que lui que la critique ne consistait pas à n'apprécier le génie anti(pie que sur le goût moderne , mais à observer et reconnaître ce génie en luimême , les procédés qu'il a suivis et dû suivre , et le genre de beauté qui en est résulté ; à discerner en quoi et pourquoi ces compositions des premiers temps devaient différer des nôtres, sans ([ue la disparité fût une raison d'infériorité. C'est qu'il fallait appliquer ce goût véritablement philosophique , qui sait démêler à chaque époque ce qui est conforme en soi aux notions essentielles du beau , et ce qui ne tient qu'à des convenances locales , à des nuances particulières à chaque langue; à des délicatesses d'idiome ou d'opinion, qui sont des lois datis tel temps et dans tel pays, et qui n'en sont pas ailleurs. C'est par de tels examens et de telles comparaisons que l'esprit s'enrichit , et ipie s'affermit le jugement; et qui eût mieux réussi en ce genre que cet homme qui avait un talent singulier pour rendre l'instruction , et même l'érudition , agréables ? Il eût fait en littérature ce que Fontenelle a fait avec tant de gloire dans les sciences. Mais il lui a toujours manqué, même en critique purement littéraire , un fonds de solidité et d'é-
' Lambere (lécher) est, en latin, aussi noble que sonore ; et la métaphore est ici fidèlement pittoresque , parce que le mouven>snt de la fiamme imite en effet celui de la langue qui se courlie et se replie en léchant. Voilà pourquoi le vers est si beau en latin. En français , le mot lécher est peu agréable , difficile à faire entrer dans le style noble , et surtout impossible à joindre ici avec les astres, autre terme figuré pour dire le ciel. Un équivalent est donc nécessaire , sans quoi vous rendriez ridicule ce qui est beau ; c'est le cas où la fidélité littérale est un mensonge.
quitéjim accord constant de vues générales; deux choses incompatibles avec l'extrême vivacité de ses conceptions et la violence, et la mobilité de ses passions.
Je ne préfendrais point faire ce qu'il n'a pas fait, quand même j'en aurais la faculté, parce que ce n'est pas ici le lieu de traiter à fond cette matière. Je me bornerai donc à indiquer en peu de mots ce qui tient à mon objet, et ce qu'il est nécessaire de considérer avant tout, pour évaluer les censures injustes répandues contre l'ouvrage que j'ai traduit.
La poésie des Hébreux a généralement les caractères que dut avoir la poésie dans sa première origine , cliez tous les peuples qui l'ont cultivée. Née de l'imagination ( car il ne s'agit pas encore de l'inspiration divine), elle est élevée, forte et liardie. Il est certain qu'elle était métrique; mais les Hébreux même ignorent aujourd'hui (juelle était la nature du mètre. Le mot de leur langue qui répond au cannen des Latins, au vers des Français, offre proprement l'idée d'un discours coupé en phrases concises , et mesuré par des intervalles distincts. Ce que nous appelons style poétique répond chez eux à un mot que les interprètes grecs ont rendu par celui de par«6o/e, c'est-à-dire un discours sentencieux et figuré , plus ou moins sublime, selon le sujet, mais toujours moral.. Il tient de ce que nous appelons , parmi les figures de style, d'après les rhéteurs grecs, allégorie ou métaphore continuée : les psaumes en sont pleins. On sait d'ailleurs que l'allégorie est proprement l'esprit des Orientaux , celui qui se montre partout dans leurs écrits de tout genre , et même dans leur conversation , et c'est ce qui les a conduits à l'invention de l'apologue.
Il suffit de faire quelque attention à ce que nous nommons versets dans la Ful(jate , pour y apercevoir à tout moment , malgré l'éloignement de l'original , des formes régulières et symétriques , qui paraissent y avoir été habituellement les mêmes. Le verset est d'ordinaire composé de deux parties ou analogues ou opposées ; mais l'analogie est beaucoup plus fréquente (pie l'opijosition '. Ce procédé paraît fort simple ; il peut tenir à deux raisons : i ° au rapport de la phrase poétique avec
■ Cn exemple suffira pour indiquer cette marche au lecteur:
Miserere mfi , Dens , secundîim mmjnam miserieordifitn turim. — Et secundum muliUudinem miserat'ionum luarum , dele iniquitatein me.
ydmpliùs lava me ab iniquitate med :
meo munda meam.
et a jipcrntn
Quoniaminiquitatem meam ego rogno.irn fotinn meum eontro me exl semjier.
et pec-
la phrase musicale (car la musique et la poésie ne se séparaient pas), et les deux phrases étaient alors également composées de deux parties; elles le sont quelquefois de trois , toujours avec le même air de symétrie; 2° à la nature de la langue hébraïque. Ceux qui l'ont étudiée s'accordent à dire qu'elle n'a pas un grand nombre de mots , qu'elle a peu de particules de liaison , de transition , de modification, et que ses termes ont plus de latitude indélinie que de nuances marquées; ce qui prouve une sorte de pénurie dans l'idiome, et ce qui produit la difficulté dans la traduction. Il en résulte aussi l'absence de ce style périodique qui nous charme dans les Grecs et les Latins. La période , en vers comme en prose , ne peut marcher qu'à l'aide de beaucoup de mobiles, qui la rendent aisée, nombreuse et variée. Ces mobiles sont dans les éléments de la construction : ils paraissent manquer aux Hébreux , et nous - mêmes sommes inférieurs, en ce point, aux Grecs et aux Latins, au moins pour la diversité et l'effet des moyens.
Il suit que , dans la diction des Hébreux , les phrases doivent être coupées , concises , et en général uniformes , et de là le style sentencieux ; que , dans leur poésie , les formes doivent être habituellement répétées et correspondantes, parce qu'ils ont cherché dans des retours symétriques l'agrément qu'ils ne pouvaient trouver dans le nombre et la variété , comme nous-mêmes avons eu recours à la rime, au défaut d'une prosodie aussi accentuée que celle des Grecs et des Latins ; et la rime n'est aussi qu'un genre de symétrie. De là encore , si la phrase des Hébreux est concise , leur style doit manquer souvent de précision , et les idées y sont reproduites avec des différences légères, pour conserver le rapport des formes. Mais il en an'ive aussi que leur poésie est singulièrement animée et audacieuse, parce qu'ils substituent les mouvements aux liaisons qu'ils n'ont pas; que leur expression est très énergique, ne pouvant guère être nuancée; que chez eux la métaphore est plus hartlie que partout ailleurs , parce que les figures sont un besoin dans une langue pauvre, au lieu qu'elles sont un ornement dans une langue riche. Ce que nous rendons par des termes abstraits , ils l'expriment le plus souvent par des relations physiques; et c'est surtout ce défaut de mots abstraits ([ui fait que, chez eux . presque tout est image, emblème, allégorie. Rien ne prouve mieux celte vérité , qui n'est bien entendue que des hommes très instruits, que le génie «lu style et des écrivains est naturellement modifié par celui des langues, et (pie les diffcTentes beautés des productions des différents peuples (h'pendent non seule-
ANCIENS. - POESIE
ment de ce ([iie leur donne leur idiome, mais même de ce qu'il leur refuse.
Il est dans le progrès des choses que les langues qui se sont formées dans la succession des temps , chez des peuples favorisés par la nature et le climat , tels que les Grecs et les Latins , aient été beaucoup plus abondantes que celles des premiers siècles , en tout ce (jui appartient aux idées mixtes , aux modifications du discours , au raffinement de la pensée, qui suit celui des mœurs et des usages. C'est de tout cela que se forme le fini de la composition dans les détails; mais rien ne serait plus déraisonnable que de l'exiger des ouvrages nés dans les âges antiques. Il ne faudrait pas même l'y désirer j car ce qu'ils ont de plus précieux est précisément celte beauté primitive et inculte qu'on aime à rencontrer dans les œuvres de l'esprit humain, aux époques les plus lointaines , et qui se passe très bien de l'élégance des parures modernes : celle-ci est un mérite , sans doute , mais pour nous seuls , et n'était pas un devoir il y a trois mille ans.
Or , ce genre de beauté , d'autant plus remarquable qu'il est absolument le même à de grandes dislances , de Job à Moïse , de Moïse à David , et de David à Isaïe , est encore si réel et si éminent , que nos plus habiles versificateurs ont mis beaucoup d'art et de travail à s'en rapprocher , et ne l'ont pas toujours égalé. Que d'essais n'a-t-on pas faits en ce genre sur les Psaumes ! Et le seul Rousseau peut soutenir habituellement la comparaison , et pas toujours. Je n'en voudrais pour preuve que le psaume Cœli euarrant. Il est vrai que , dans la première strophe, Rousseau s'est beaucoup trop laissé aller à la paraphrase ; mais , fût-elle meilleure , elle vaudrait difficilement ce premier verset :
« Les cieux racontent la gloire de l'Eternel , et le firmament annonce l'ouvrage de ses mains. »
Quelle majestueuse simplicité ! et combien en est loin ce commencement , malgré toute l'élégance des deux vers !
Les ciciix insti'uisent la terre A révérer leur auteur.
D'Alemberl , qui là-dessus n'était pas suspect de prévention , regrette la touchante naïveté du cantique d'Ezéchias jusque dans cette immortelle imitation qu'en a faite Rousseau , dont celte ode est peut-être la plus parfaite. Je crois que d' Alembert avait raison en un sens ; mais peut-être ne sentait-il pas assez l'harmonie enchanteresse du cantique français : elle est telle, qu'on peut la mettre en compensation pour tout le reste ; et il faut tenir compte de ces sortes d'équivalents, quand il n'est pas possible de trouver dans sa langue la même espèce de mérite que dans l'original ; et je suis convaincu qu'on ne le peut pas.
Racine ne s'est élevé si haut, au-delà de tous les poètes français, dans Esther et dans Afhalie , que parce qu'il y a fondu la substance et l'esprit des livres saints, plutôt qu'il n'en a essayé la traduction. C'est vraiment un coup de maître ; car il a su échapper ainsi au parallèle exact , et il est devenu pour nous original. C'est un prophète d'Israël qui écrit en français ; aussi n'avons-nous rien de comparable au style û'Esther et A'Athalie. Mais quand il traduit expressément un passage distinct, alors Racine lui-même, tout Racine qu'il est, reste quelquefois au-dessous de David. En voici la preuve :
J'ai vu l'impie adoré sur la terre ; Pareil au cèdre , il cachait dans les cieux Son front audacieux.
Il semblait à son gré gouverner le tonnerre ,
Foulait aux pieds ses ennemis vaincus : Je n'ai fait que passer, il n'était déjà plus.
Certes, le poète a fait ici ce qu'il y avait de mieux à faire : il a eu recoin-s à la richesse et à l'éclat de la plus magnifique paraphrase , dans l'impossibilité d'égaler la sublime concision de l'original. Mais enfin, mettez ces beaux vers en comparaison avec le verset de la Vulgate , fidèlement rendu en prose : J'ai vu l'impie élevé
« dans la gloire , haut comme les cèdres du Liban ; j'ai pRssé , et il n'était plus. »
Il n'y a personne qui ne donne la palme à l'original par un cri d'admiration. Les vers de Racine sont de l'or parfilé ; mais le lingot est ici.
On doit bien s'attendre que mon dessein n'est pas d'énumérer les beautés sans nombre répandues dans les Psaumes : le commentaire excéderait le texte; mais je ne crois passer aucune mesure en rappelant du moins quelques endroits marqués par différents genres de beauté.
Mouvements, images, sentiments, figures, voilà, sans contredit, l'essence de toute poésie. Nous ne pouvons pas parler ici du nombre, qui , chez les Hébreux , nous est inconnu. Voyons ce qui s'offre à nous dans tout le reste.
Voltaire s'est beaucoup moqué de Vin excitu à cause des montagnes et des collines comparées aux heliers et aux agneaux. Il aurait pu se moquer de même , et avec aussi peu de raison que La Motte et Perrault, du carnage que fait un guerrier dans les bataillons qui plient, comparé, dans l'Iliade , au ravage que fait lui une lâché dans un champ de blé. Il n'en est pas moins vrai que si les ânes, les heliers et les agneaux, etc., ne sonnent pas noblement à notre oreille, il ne s'ensuit pas qu'il en fût de môme chez les Grecs et les Hébreux , ni même chez les Latins , puisque le goût sévère de Virgile ne lui défend pas d'assimiler les agitations de la reine Aniafe , lourmentée
par Alecton, au mouvement d'un sabot sous le fouet (les enfants. Il n'est pas moins vrai non plus que les secousses des montagnes et des collines , ébranlées par un violent tremblement de terre , sont fidèlement représentées par les bondissements d'un troupeau; et de là même cette expression reçue chez les marins, la mer moutonne, pour dire qu'elle est agitée. Laissons donc ces nuances du langage , qui ne décident rien d'un pevjple à un autre, et voyons si , dans la marche de l'ode, il y a quelque chose de plus beau que ce même commencement du psaume, dont le sujet est la sortie d'Egypte et les prodiges qui l'accompagnèrent. Songez surtout que vous jugez un poète mis en prose * dans une langue étrangère , et voyons si , dans cette épreuve même , il doit craindre le jugement des connaisseurs.
« Lorsque Israël sortit de l'Egypte, et Jacob du milieu d'un peuple barbare, la Judée devint le sanctuaiie du Seigneur, Israël fut le peuple de sa puissance.
« La mer le vit et s'enfuit; le Jourdain remonta vers sa source. Les montagnes bondirent comme le bélier, et les collines comme l'agneau.
« TMer, pourquoi as-tu fui? Jourdain, pourquoi as-tu recule vers ta source? Montagnes , pourquoi avez-vous bondi comme le bélier, et vous, collines, comme l'agneau?
« C'est que la terre s'est émue devant la face du Seigneur, à l'aspect du Dieu de Jacob , du Dieu qui change la pierre en fontaine, et la rocbe eu source d'eau vive.
« La gloire n'en est pas à nous , Seigneur ; donnez-la tout entière à votre nom , à votre bonté pour nous , à la vérité de nos oracles , de peur que les nations ne disent quelque jour : Où donc est leur Dieu ? Notre Dieu est dansles cieus; il a fait tout ce qu'il a voulu. »
Si ce n'est pas là de la poésie lyrique, et du premier ordre, il n'y en eut jamais ; et si je voulais donner un modèle de la manière dont l'ode doit procéder dans les grands sujets , je n'en choisirais pas un autre : il n'y en a pas de plus aciompli. Le début est un exposé simple et rapide et imposant. Le poète raconte des merveilles inouïes comme il raconterait des faits ordinaires ; pas un accent de surprise ' ni d'admiration, comme n'y aurait pas manqué tout autre poète. Le psalmisfe ne veut pas parier lui-même de l'idée qu'il faut avoir des merveilles qu'il trace. Il veut que ce soit toute la nature qui rende témoignage au maître à qui elle obéit. Il l'interroge donc tout de suite , et de quel ton? Mer, pounfuoi as-tu fiii? Jour-
' La ilarpn a tradiiil ce psaume eu vers. Voyez à la fin du tome IX (1(^ SOS OKuvres , édition de t820.
' Il n'y a qu'une manière d'expliquer comment on expose si uniment des clioses si extraordinaires ; c'est que celui qui en parle ici est celui (|iii les a faites ; et c'est de lui qu'il csl dit dans un autre psaïune -. Nihil est mirabile in ronspcrtti rjiis. « Rien n'est uiprvclllcnx devant lui. » Et cela doit être.
(lain , etc. Je cherche quelque chose de comparable à cette brusque et frappante apostrophe , et je ne trouve rien qui en approche. Il interpelle la mer , le fleuve , les montagnes , les collines , et avec quelle sublime brièveté! Et dans l'instant vous entendez la mer , le fleuve , les montagnes , les collines ({ui répondent ensemble :
« Eh 1 ne voyez-vous pas que la terre s'est émue devant la face du Seigneur 1 Et comment neserait-elle pas émue à l'aspect de celui qui change la pierre en fontaine , et la roche en source d'eau vive? »
Car ce sont là les liaisons supprimées dans cette poésie rapide. Le poète aurait pu aussi mettre en récit ce miracle comme il a fait des autres ; mais il préfère de le mettre dans la bouche des êtres inanimés. Est-ce là un art vulgaire ? Ce n'est pas tout : des mouvements nouveaux et affectueux succèdent à ceux de la prosopopée :
« La gloire n'en est pas à nous, Seigneur, etc. »
Je connais, comme un autre, Horace et Pindare; mais, si j'ose le dire sans manquer de respect pour ce qui est sacré en le rapprochant du profane, l'Esprit saint, qui n'avait pas besoin, pour agir sur nous , de remporter la palme de l'esprit poétique , apparemment ne l'a pas dédaignée; car, à coup sûr, les vrais poètes ne la lui disputeront pas.
Que serait-ce, si j'appelais ici toute son école. Moïse, Isaïe, Jérémie, Habacuc, tous les prophètes; si j'entrais dans le détail de tout ce qu'ils ont d'étonnant et de vraiment incomparable ? Mais tous ont un grand défaut dans l'opinion de nos jours : on les chante à l'église, et comment peut-il y avoir quekiue chose de beau à vêpres ? Si cela se trouvait , ou plutôt s'il était possible que cela se trouvât dans les écrits d'un brame de l'Inde, dans un poète arabe ou persan, quel concert de louanges! l'admiration ne tarirait pas. Je ne i'épuiserai point sur les Psaumes; mais continuons à les examiner comme je m'y suis engagé.
S'agit-il des figures de diction , des tropes , des métonymies, des métaphores; David dit à Dieu:
« La mer a été votre route , les flots ont été vos sentiers, et l'œil ne verra pas vos traces. »
Ce dernier trait est du vrai sublime.
Veut-il peindre l'infamie du culte idolatrique : « Israël échangea la gloire du culte divin contre
Tiniagc d'un animal nourri d'herbe. »
Y a-t-il un langage plus brillant et plus expressif?
Desire-l-on (pie les tournures de sentiment se joignent à l'énergie des figures , il n'y a qu'à entendre David parler de la miséricorde divine :
ANCIENS
POESIE
« Quoil Dieu oublierait de faire grâce! il retiendrait sa bonté enchaînée dans sa colère ! »
A-t-il à caractériser l'insolence de la prospérité (les méchants :
« Leur iniquité sort tout orgueilleuse du sein de leur abondance. Us sont comme enveloppés de leur impiété, et recouverts du mal qu'ils ont fait.... Leméchanta été en travail pour produire l'iniquité : il a conçu le mal et enfanté le crime. »
Quelle suite d'expressions fortement figurées ! Et tout est traduit sur les mots de la Vulgate : si cela ne se retrouve pas dans les autres traducteurs , c'est que l'originalité de ce style les a effrayés; ils ont eu peur d'être si fidèles , et , dans leur paraphrase , ils n'ont conservé que le sens.
N'oublions pas que la plupart des poètes français ont puisé ici comme dans un trésor commun, et par leurs emprunts et leurs imitations , nous ont rendu pour ainsi dire familier ce qu'il y a de plus grand dans l'Ecriture. Mais lorsqu'il s'agit de juger, il est juste de remonter à la date, et de se rappeler que rien n'est antérieur à ce que nous admirons ici. Racine a dit dans ses chœurs ,
Abaisse la hauteur des cieux , et Voltaire dans la Henriade ,
Viens des cieux enflammés abaisser la hauteur. Mais celui qui a dit le premier, incUnavit ccelûs , et descendit ,
« Il a abaissé les cieux et il est descendu, » n'en demeure pas moins le poète qui a tracé en trois mots la plus imposante image que jamais l'imagination ait conçue. Et (jne de force et d'éclat dans le morceau entier! {Ps. 17.) David, vainqueur d'une foule d'ennemis étrangers et domestiques, desSyriens, des Phéniciens, des Iduméens, des dix tribus révoltées, chante le Dieu qui l'a fait vaincre , et (fui s'est déclaré l'ennemi des ennemis d'Israël. Il représente les effets de sa toutepuissance dans un de ces tableaux prophétiques qui ont un double objet , et qui montrent , d'un côté , le Très-Haut tel qu'il s'était manifesté si souvent en faveur de son peuple; et, de l'autre, Jésus- Christ, son Yerbe , tel qu'il doit se manifestera la fin des temps. J'invite ceux qui ont vu dans Homère et dans Virgile l'intervention des dieux au milieu des combats des Grecs et des Troyens , Neptune frappant la terre de son trident , le Scamandre desséché, les murailles de Troie déracinées par la main des immortels , à comparer toutes ces peintures avec celle-ci.
« Sa colère a monté comme un tourbillon de fumée; son visage a paru comme la flamme, et son courroux comme un feu ardent. 11 a abaissé les cieux , il est descendu, et les nuages étaient sous ses pieds. 11 a pris son vol sur les ailes des Chérubins; il s'est élancé sur les
vents. Les nuées amoncelées formaient autour de lui un pavillon de ténèbres : l'éclat de son visage les a dissipées, et une pluie de feu est tombée de leur sein. Le Seigneur a tonné du haut des cieui ; le Très-Haut a fait entendre sa voix ; sa voix a éclaté comme un orage brûlant. Il a lancé ses flèches et dissipé mes ennemis ; il a redoublé ses foudres , qui les ont renversés. Alors les eaux ont été dévoilées dans leurs sources , les fondements de la terre ont paru à découvert , parce que vous les avez menacés , Seigneur, et qu'ils ont senti le souffle de votre colère. »
Quelle supériorité dans les idées , dans les expressions ! car elles sont ici littéralement rendues. yipimruerunt fontes nquarum, et revelata-sunt fundamenta orhis terrarum. Voilà bien le sublime d'idée et d'expression; el ce que le psalmiste ajoute tout de suite est encore au-dessus :
« Parce que vous les avez menacés , etc. »
Ab increpatione tuâ , Domine, ab inspiraiione spiritûs irœ tuœ. Neptune frappe de son trident , Pallas arrache les fondements de Troie : ce n'est pas là le Dieu de David. La terre l'a entendu menacer: elle a senti le soufjle de sa colère. Il n'en faut pas davantage, et l'univers froissé se montre dans un état de dépendance et de soumission , et semble attendre que l'Elernel détruise tout , comme il a fait tout , d'un signe de sa volonté.
Avouons-le, il y a aussi loin de ce sublime à tout autre sublime que de l'esprit de Dieu à l'esprit de l'homme. On voit ici la conception du grand dans son principe : le reste n'en est qu'une ombre, comme l'intelligence créée n'est qu'une faible émanation de l'intelligence créatrice; comme la fiction , quand elle est belle , n'est encore que l'ombre de la vérité , et tire tout son mérite d'un fonds de ressemblance. Vous trouverez partout , avec l'œil de la raison attentive, les mêmes rapports et la même (iisproportion , toutes les fois que vous rapprocherez ce qui est de l'homme de j ce qui est de Dieu, seul moyen d'avoir de l'un et de l'autre l'idée qu'il nous est donné d'en avoir; et c'est ainsi qu'étant toujours très imparfaite, comme elle doit l'être, du moins elle ne sera jamais fausse. Cette grandeur originelle, et par conséquent divine, puisque toute grandeur vient de Dieu, qui est seul grand , est partout dans l'Ecriture , ^oit que Dieu agisse ou parle dans le récit, soit qu'il parle dans les prophètes. Je n'en citerai qu'un exemple, dont je ne doute pas que l'impression ne soit la même sur tous les lecteurs judicieux.
Les Israélites , que Dieu éprouvait en les faisant entrer dans le désert avant que d'entrer dans la terre promise (figure de la vie du temps et de celle de l'éternité) , se trouvent pour la >;econde fois dans les solitudes de Sin , au même endroit où Moïse avait frappe le rocher pour en faire sor-
tir l'eau qui leur manquait. Elle leur manquait tie nouveau : ils murmurent, et Moïse crie au Seigneur , (|ui lui dit :
« Parlez au rocher : il en sorlira de l'eau, et ce peuple boira. »
Rloîse ne fait pas attention à la parole du Seigneur , et frappe deux fois le rocher , comme il avait fait auparavant. L'eau en sort , comme la première fois ; mais Dieu est offensé et lui dit :
« Pai'ce que vous n'avez pas cini à ma parole , et que \ous ne m'avez point rendu gloire devant ce peuple, vous n'entrerez point dans la terre promise. »
Qui se serait attendu au reproche et à la punition? N'a-t-on pas envie de prendre la parole pour Moïse, et de dire à Dieu : Seigneur, en quoi donc ai-je manqué de foi? Cette verge dont j'ai touché la pierre n'est-elle pas la même qui en avait déjà fait sortir une source, parce que vous l'avez voulu? N'est-ce pas celle que vous avez mise en mes mains , comme le docile instrument de vos meneilles? N'est-ce pas celle que j'ai étendue sur le Nil , quand je changeai ses eaiLx en sang ; celle que j'ai étendue sur la mer Rouge, quand j'ouvris ses flots devant Israël? Mais Moïse se garde hien de rien répondre ; il reconnaît sa faute dès qu'il est repris. Il conçoit très bien que Dieu lui aurait dit : Pourquoi avez-vous pensé que mon pouvoir fût attaché à cette baguette? Tous les moyens ne me sont-ils pas égaux ? et le choix ne liépend-il pas de moi seul ? Je vous ai dit , Parlez au rocher : pourquoi n'avez-vous pas cru à ma parole? Avez-vous eu peur que la vôtre manquât de puissance , quand c'est moi qui la mets dans votre bouche? Pourquoi frapper, quand j'ait dit parlez ? Il faut croire et obéir.
C'est là ce que l'Ecriture offre à toutes les pages; et qu'y a-t-il ailleurs qui soit de cet ordre il'idées, sisupérieur à tout ce que les hommes ont écrit de la divinité? Quel est donc ce Dieu qui n'est nulle part ce qu'il est ici? Ah! c'est qu'il n'a parlé nulle part, et qu'il parle ici ; c'est qu'il n'y a que lui (pii sache comment il faut parler de lui : et s'il est vrai, comme la raison n'en peut douter, que l'Ecriture seule nous donne de Dieu ces idées également hautes et justes, également admirables et instructives, qui produisent à la fois le respect et la lumière , il est donc démontré (jue l'Ecriture est divine , et que nous n'avons la véritable idée du grand que par la foi, parce qu'il n'y a de vraiment grand que le Dieu qui la donne.
Eu effet, si quelque lecteur, persuadé par le parallèle (pie j'ai conuneucé à établir, et reconnaissant avec moi (jue David et Moïse sont tout autrement sublimes qu'Homère et Virgile, se
bornait à ne voir là qu'une affaire de goût et de tact, et en concluait seulement que j'ai nu peu plus de jugement et de connaissances que les contempteurs des livres saints , il se tromperait beaucoup , et me ferait un honneur que je ne mérite pas plus que je ne m'en soucie. Beaucoup de personnes ont autant et plus de critique que moi , et apparemment Voltaire n'en manquait pas. Pourquoi n'a-t-il rien vu de tout cela ? et pourquoi moi-même n'ai-je pas vu jusque-là , quand je ne lisais la Bible qu'avec les yeux d'un homme de lettres ? Suis-je devenu tout-à-coup plus savant que je n'étais en littérature ? Non, sans doute , et je n'en ai pas appris sur Homère , Virgile et Pindare, plus que je n'en disais dans mes leçons publiques il y a dLx ans. Comment donc n'ai-je eu des aperçus nouveaux que sur les écrivains sacrés, que j'avais lus tous connue les auteurs profanes? Ce sont ces mêmes livres saints qui m'en rendent raison. C'est que mes yeux étaient fermés, et qu'ils se sont ouverts : eratis aliquandô tenehrœ ; mmc auiem lux in Domi)io. C'est que l'étude de la loi de Dieu enseigne tout ce qu'il importe le plus de savoir, dès qu'on ne lit point sa parole avec l'intention d'une critique orgueilleuse, et dès lors nécessairement vaine et mensongère. Toutes les clartés que nous pouvons avoir d'ailleurs ne vont pas au-delà des objets frivoles , et n'atteignent pas l'essentiel ; car l'essentiel , pour l'ame raisonnable et immortelle , est certainement dans les rapports de l'homme à Dieu et du temps à l'éternité : c'est là que tout rentre et doit rentrer, et sans cela tout n'est rien. Ainsi la foi , que l'on traite de petitesse et d'imbécillité, est en effet pour l'homme la seule vérité et la seule grandeur. J'avoue que Dieu seul peut la donner ; mais il ne la refuse jamais à qui la demande avec im cœur simple et droit : c'est lui-même qui nous l'a dit.
ff Tout ce que vous demanderez à mon père en mon nom ( dit Jésus-Chiist ) , il vous le donnera. » La vérité est un jour qui brille à tous les yeux; mais il ne faut pas les fermer : c'est l'orgueil qui les ferme; et entre l'orgueil et la foi, il y a l'infini.
Est-ce par orgueil (jue David dit :
« J'ai passé en intelligence tous ceux qui m'avaient enseigné ; j'ai passé les vieillards en sagesse. » Est-ce le plus humble des homuies qui parlerait ainsi , s'il n'ajoutait pas :
tt parce que j'ai médilc vos ordonnances, parce que j'ai étudie tous vos comraandcmcnls.... Je suis devenu plus sage que tons mes ennemis , parce que je me suis altachêa vous pour toujours... Votre parolecstla lampe qui dirige mes pas, et la lumière qui éclaire mes sentiers... Vos jugements sont l'ohjet de toutes mes pensées, et vosjuslices sont toute m;i sagesse... »
ANCIENS. — POESIE
Ainsi David ne se glorifie jamais que dans la parole de Dieu, comme saint Paul dons la croix de Jésus- Christ. C'est le même esprit depuis Abraham jusqu'à David, et depuis David jusqu'au moindre des chrétiens de nos jours; et cet esprit ne passera pas plus que la parole de Dieu même. F'erbamea non prœteribunt.
Si nous passons des peintures fortes aux images riantes , et de la majesté à la douceur, quel poète n'envierait pas le coloris et le sentiment répandus dans cette prière à Dieu , pour en obtenir les présents de la terre et des saisons ?
« Vous visiterez la terre , et vous la féconderez ; vous multiplierez ses richesses. Le grand fleuve (le Jourdain) est rempli de l'abondance des eaux. La terre a préparé la nourriture des hommes , parce que vous l'avez destinée à cet usage. Pénétrez son sein de la rosée, fertilisez ses germes , et ils se réjouiront des influences du ciel. Vous bénirez la terre , et vos bénédictions seront la couronne de l'année , et les campagnes seront couvertes de vos dons. Les déserts mêmes s'embelliront de fécondité , et les collines seront revêtues d'allégresse ; et les vallons , enrichis de la multitude des grains , élèveront la voix et chanteront l'hymne de vos louanges. »
S'il est particulièrement de la poésie d'animer et de persoruîifier tout , on voit que rien n'est plus poétique que le style des Psaumes et des prophéties. Tout y prend une ame et un langage : la couronne de l'année, les collines revêtues d' allégresse, les germes qui se réjoxiissent, les vallons qui chantent la louange, etc., ce sont les figures du texte : y en a-t-il de plus heureuses et de pius brillantes? Mais d'où vient que tout est vivaiït et sensible dans la poésie des livres saints , et avec une sorte de hardiesse et d'intérêt qui n'est point ailleurs? C'est encore ici le même principe; c'est encore cette idée mère qui féconde toutes les autres, l'idée du grand Etre qui donne l'être à tout ce qui compose l'univers pour ces chantres inspirés; l'action du Créateur qui se fait sentir incessamment à tout ce (jui est créé , est une voix (ju'ils entendent, et l'obéissance des créatures est une voix , et leurs besoins sont une voix. Telle est la rhétorique des prophètes; c'est là surtout qu'ils puisent leurs figures : est-il étonnant qu'elles soient au-dessus de celles de l'art.
La délicatesse de nos critiques du jour sourit avec dédain quand David et les trois enfants de Babylone appellent successivement toutes les créatures , le soleil , la lune , la terre , les mers , les animaux, etc., pour les invitera bénir le Seigneur. Je n'apei-çois là qu'un sentiment profond de la reconnaissance , qui , voyant l'homme entouré de tous les êtres créés pour lui faire du bien, ne trouve pas que ce soit assez de lui seul pour louer et bénir un si magnifique bienfaiteur. Il ne
peut pas, comme Dieu, appeler toutes les étoiles chacune par son nom {omnibus eis nomina vocal), parce qu'il n'y a que celui qui les a faites qui puisse les appeler ainsi. Mais l'homme appelle du moins ce qu'il peut nommer, et il n'a pas trop de tout ce qu'il connaît dans la nature pour chanter avec lui son auteur. Est-ce que l'amour et la reconnaissance ont jamais assez d'organes ? Que cet enthousiasme est noble et saint pour le cœur ! et que la censure est froide et petite pour le goût !
Lisez tous les poètes de la Bible, placés à de longs intervalles dans les siècles : partout le même fonds de génie , partout la même manière de penser, de sentir, de s'exprimer, sans autre différence que celle qui tient au sujet ; et cette uniformité d'idées et de sentiments qui sont au-dessus de l'homme, comme la raison le démontre, et qui mille part ailleurs ne se retrouvent dans l'homme comme il est prouvé par le fait, ne dit-elle pas (pie tous ces écrivains n'ont eu qu'un même maître ot une même inspiration? Lisez cet ancien drame de Job, et ensuite le psaume de la Création (Ps. -103 BenediCj anima mea. Domino), le plus fini peutêtre de tous, à n'en juger que suivant les règles d'une critique humaine ; et David, en célébrant les œuvres de Dieu, vous rappellera Dieu lui-même parlant de ses œuvres à Job. Lisez aussi tout ce qu'on a écrit de plus estimé sur cette matière , si souvent traitée en prose et en vers depuis Hésiode jusqu'à Ovide, et depuis Cicéron et Pline jusqu'à Buffon, et vous ne nous citerez rien qui soit du ton et de la hauteur de ce psaume, dont je ne rapporterai qu'un ou deux passages, quoique tout soit également fait pour être cité.
« Vous avez appris au soleil l'heure de son coucher. Vous répandez les ténèbres , et la nuit est sur la terre : c'est alors que les bêtes des forêts marchent dans l'ombre ; alors les rugissements des lionceaux appellent lu proie , et demandent à Dieu la nourriture promise aux animaux. Mais le soleil s'est levé , et déjà les bêtes sauvages se sont retirées ; elles sont allées se replacer dans leurs tanières ; l'homme alors sort pour le travail du jour, et accomplit son œuvre jusqu'au soir. »
Rien ne me semble plus beau que ce partage, si bien marqué, du jour et de la nuit, entre l'homme qui vit de son travail, et l'animal qui vit de proie. La philosophie et la poésie ont pu le saisir , surtout depuis David ; mais je ne me souviens pas et je ne crois pas qu'il soit nulle part tracé de même. Le dessein du Créateur est ici dans la pensée du poète , qui en rend compte avec la même autorité qui l'a conçu. Le poète était présent au conseil de la Providence , lorsqu'elle relégua , par un impérieux instinct, la bête féroce et redoutable dans le
domaine de la nuit, et lui défendit de troubler l'œuvre de l'homme dans le domaine du jour. C'est cette même Providence qui apprit au soleil l'heure de son coucher. Et quel est celui des Grecs et des Latins qui ait eu ces idées? Les chevaux du Soleil , et son char attelé par les Heures , et l'Aurore aux doigts de rose, sont les jeux d'une imagination inventive ; mais ici la vérité est grande comme la puissance : et si l'on en revient à la poésie, l'a/jne sof d'Horace est très ingénieux, et la strophe est brillante ; on rencontrera partout de beaux vers sur le soleil. Y en a-t-il pourtant qui réunissent le double caractère du jour, la majesté et la douceur, exprimé dans la double image que Rousseau a empruntée à David ? Et la mer aussi a été le sujet de beaux vers en différentes langues : eh bien! qu'y a-t-il dans tous qui soit du genre de ces versets du même psaume ? ( Benedic. )
« Comme elle est vasle cette mer qui étend au loin ses bras spacieux ! Des animaux sans nombre se meuvent dans son sein , et les vaisseaux passent sur ses ondes. Là nage ce grand dragon des mers (la baleine) que vous avez formé pour se jouer dans les flots. Quem formâsti ad illudendum ei. »
Il n'y a pas d'idée plus imprévue ni plus extraordinaire. Quiconque a voulu peindre ce terrible élément a broyé des couleurs d'épouvante , et a paru effrayé pour effirayer les autres : c'est la route vulgaire. Le psalmiste ne voit et ne fait voir que la puissance qui a préparé une demeure à d'innombrables créatures, et un passage à l'homme navigateur pour rapprocher les extrémités de la terre. Toujours un dessein, parce que le poète ne chante que pour louer Dieu, et instruire les hommes, et; s'il parle de la baleine, de ce colosse des mers, Dieu l'a formé imur se jouer dans les fois! Ce dernier trait n'a pu venir dans l'esprit qu'à celui qui savait de source qu'il n'en a pas plus coûté au Créateur pour envoyer des milliers de baleines se jouer dans l'Océan , que pour semer sur la terre des milliers de fourmis.
Les dieux de l'antiquité païenne avaient seuls le droit de jurer par le Styx ; c'est tout ce qu'elle put imaginer pour donner un serment aux dieux. Malgré la puérilité de l'idée, j'avoue que l'oreille et l'imagination sont enchantés de ces vers harmonieux que Virgile a traduits d'Homère :
Stijgii pcr fluminn f rat ris, Per pire toirrntes otrCique vornrjinc ripas , Annuit , et lotuninutii trcmcfecit Olympum,
La poésie de l'homme ne peut pas aller plus loin ; mais il n'y a que le Dieu de Moïse et de David qui ait pu dire :
J'en ai fait le serment ; j'ai juré p.ir moi-même.
Per memet ipsiim jtiravi. Et c'est là le serment d'un Dieu.
DE l'esprit des LIVRES SAINTS.
Comme cet esprit de foi et de sainteté est le principe de toutes les beautés des Psaumes, il est aussi la réponse aux censures futiles que l'irréligion seule a dictées, et qu'on n'a vues éclore ({u'avec elle. Il est tout simple que la critique d'un ouvrage soit inconséquente , quand elle en met de côté la nature et l'objet. Que dire de Voltaire, par exemple, qui met très sérieusement sur la même ligne, comme poètes, David et le roi de Prusse ?
Frédéric a plus d'art et connaît mieux son monde.
Il est plus enjoué ; sa verve est plus féconde.
Il a lu sou Horace, il l'imite, etc.
Il est sûr que Da\id n'est pas enjoué , qu'il ne pouvait pas plus imiter que lire Horace, et que le monde que connaissait Frédéric n'était pas celui pour qui David écrivait. Quel travers d'esprit dans ces rapprochements étranges, qui ne seraient encore qu'une bizarre ineptie, quand ils ne seraient pas de la dernière indécence ! Mais lorsqu'on sait de plus le peu de cas que faisait Voltaire des poésies du roi de Prusse , quoiqu'il les eût corrigées autant qu'elles pouvaient l'être ; lorstpi'ori sait qu'il l'appelait Atiila-CoHn, (pielle valeur peut-on attacher à l'opinion d'un homme (pii se joue ainsi delà vérité de son propre jugement, comme de toutes les bienséances ? Quelle maladroite adulation pour un roi allemand , que rien n'oblige d'être un bon poète français, et qui, en admettant ce ridicule parallèle , serait encore aussi lohi de David que de Voltaire ! Laissons là ces écarts de l'esprit humain , ([ui ne sont pas moins le scandale du bon sens que celui de la religion , et voyous dans les choses ce qu'elles sont et ce qu'elles doivent être.
Tout ce qui est écrit Va été pour notre instruction. (Samt-Paul.) Les livres saints contiennent la science de Dieu, la science du salut. C'est pour cela qu'ils nous ont été transmis ; ils doivent être la nourriture de notre ame, et Jésus-Christ notre maître nous a dit que l'homme vit de la parole qui sort de la bouche de Dieu. Il n'est pas surprenant que ceux qui ne la cherchent pas dans ces livres n'y aperçoivent tout au plus que l'accessoire, c'est-ùnlire, le mérite de la composition tlans ce qu'il peut y avoir d'analogue aux idées reçues en ce genre, quand l'Esiprit divin, qui parlait à des hommes, a cru devoir descendre à la perfection du langage humain : je dis descendre, car lors nième que le style de l'Ecriture est audessus de tout autre , comme on vient de le voir, il est encore iKJcessai rement aiwlessous des idées divines.
ANCIENS. - POÉSIE
Mais avec ceLle disposition , malheureusement trop commune, à lire Moïse et David connue on lirait Horace ot Homère , non seulement on en perd la substance qui était pour notre ame, mais l'esprit même ne peut que s'égarer dans ses jugements, toutes les fois qu'il prendra pour des défauts dans les auteurs sacrés ce qui pourrait en être dans les écrivains profanes, puisque les moyens ne doivent sûrement pas être toujours les mêmes quand le but est différent. L'Esprit saint n'a pas écrit |M)ur plaire aux hommes, mais pour apprendre aux hommes à [)laire à Dieu.
Un des reproches que l'on fait le plus souvent aux Psaumes, c'est la fréquente répétition des mêmes idées, des mômes sentiments, des mêmes tours. Je pourrais m'en tenir à l'analyse succincle que j'ai donnée ci-dessus des procédés de la poésie hébrauiue; je pourrais même faire remarquer qu'on a fait le même reproche aux poètes grecs, ce qui pourtant n'a diminué ni leur mérite ni leur réputation; et je renvoie là-dessus à la judicieuse apologie qu'en ont' faite les meilleurs critiques. Celle de David, s'il en avait besoin, serait d'une tout autre importance, et proportionnée à celle de son ouvrage : ce n'est pas pour lui-même qu'il convient de l'indiquer, mais pour ceux à qui elle peut être utile.
Les Chrétiens savent que les cantiques étant des poèmes religieux , d'abord faits pour être chantés dans les cérémonies publiques d'Israël , et destinés par la Providence à devenir pour nous des prières de tous les jours dans toute la suite des siècles , sont de continuelles élévations à Dieu , des invocations, des supplications, des actions de grâces, des entretiens de l'homme avec Dieu, des exhortations et des leçons pour ses serviteurs, des menaces et des arrêts contre ses ennemis , des hommages à ses grandeurs, à ses justices, à ses bienfaits , à ses lois, à ses merveilles; et si l'on considère que ce fonds est partout le même , et que rien de profane et de terrestre ne pouvait se mêler à ce qui est saint et céleste, on sera peutêtre plus surpris de la multitude des tours et des mouvements , de l'abondance des sentiments et des pensées, qu'on ne peut être blessé de l'espèce d'uniformité de ton général qui naît de celle de l'objet et du dessein. Le psalmiste se répète, mais c'est toujours Dieu qu'il chante; c'est toujours à Dieu ou de Dieu qu'il parle, et le cœur ne peut parler à Dieu ou de Dieu qu'avec amour : et qui est-ce donc qui caractérise l'amour, si ce n'est le plaisir et le besoin de dire sans cesse la même chose? Sans doute l'amour, en s'adressant au Créateur, s'épure, s'ennoblit et s'élève; mais il ne change pas son caractère essentielle ; et connue
celui qui aime ne s'occupe unicjuement que de satisfaire et de répandre son ame devant ce qu'il aime, et d'exprimer ce qu'il sent, sans songer à varier ce qu'il dit; comme c'est cela même qui imprime le cachet de la vérité à ses discours et à ses écrits, et qui persuade le mieux la personne aimée ' , croit-on que l'amour de Dieu soit ou doive être moins affectueux et moins surabondant?
On raconte d'un saint que sa prière n'était autre chose qu'une méditation habituelle sur les miséricordes divines, dont il ne sortait que pour prononcer toujours les mêmes paroles : O honte! ô bonté! ô bonté infinie. Et il pleurait. Je sais qu'il n'y aurait pas là de- quoi faire une psaume ni une ode; mais il y en avait assez pour Dieu el pour l'homme qui aimait Dieu; et c'est sous ce rapport que ce trait rentre dans ce que je disais.
J'avoue encore que rien de tout cela n'est concevable pour ceux qui ne savent pas ce que c'est que d'aimer Dieu, comme le langage du cœur est inintelligible pour l'homme froid, comme la langue des artistes est étrangère à qui ne connaît pas les arts ; et l'on me pardonnera ces rapports du sacré au profane, que je ne me permets que pour me faire entendre de tout le monde. C'est donc avec le cœur qu'il faut lire les Psaumes pour les faire sentir; et alors toute ame religieuse, loin d'y trouver trop de répétitions, y ajoutera les siennes propres. Il y a pour elle des mots et des idées qu'elle est nécessitée à redire sans cesse , comme l'extrême besoin n'a qu'un même cri, jusqu'à ce qu'il soit satisfait ; et le besoin de l'ame religieuse ne pouvant jamais l'être dans cette vie, son cri est toujours le même. Hommes de la terre " , pourquoi vous importunerait-il ? On ne l'entend point parmi vous : il est le concert des tabernacles du Seigneur, et c'est de là qu'il monte aux cieux. Tout ce qu'on vous demande , c'est de ne pas le troubler, comme les serviteurs de Dieu ne vont pas troubler vos joies mondaines. Discedite a me, maligni : et scrutabor mandata Dei met.
« Méchauts , éloignez-vous de Uioi , et je méditerai les paroles de mon Dieu. » {Ps. M 8.)
Voyez dans l'Evangile la Chananéenne suivre obstinément Jésus-Christ pour en obtenir la guérison de sa fille : songe-t-elle à varier son discours? Que dit-elle? Rien que ces mots, qu'elle
' Je ne crois pas que jamais aucune femme se soit plainte qu'on lui répétât sans cesse la même chose. Ces sortes de rapprochements ne doivent pas scandaliser; c'est avec le même cœur qu'on aime le Créateur on la créature , quoique les effets soient aussi différents que les objets. Madame de Sévigné dit de Racine : « 11 aime Dieu comme il aimait ses maîtresses , » et cela n'a rendu ridicule ni madame de Sévigné ni Racine.
' Expression des Psautncs.
va répétant à chaque pas : Jésus , fils de Dieu , ayez pitié de moi : ma fille est tourmentée par le f/rmo?i. Les disciples eux-mêmes en sont impatientés (car ils n'avaient pas encore reçu l'Esprit); ils prient leur maître d'éloigner cette femme importune. IMais le maître , qui ne voulait que montrer aux Juifs un exemple de patience et de foi dans une femme idolâtre, finit par l'exaucer, et donne une leçon à ses disciples , en leur disant qu'il n'a pas encore trouvé tant de foi dans Israël.
— « Mais enfin pourquoi le psalmiste redit-il si souvent que Dieu est bon , qu'il est miséricordieux ? Qui en doute ? Pourquoi invite-t-il si souvent les hommes à louer et bénir Dieu ? Pourquoi ces refrginssi fréquents, Écoutez- ma 2)rièrc , exaucez-moi , secourez-moi , etc.? Cela n'est-il pas trop monotone , même pour des Chrétiens? »
Oh ! pour des Chrétiens, non, à coup sfir. Mais supposons que cela revienne jusqu'à cent fois dans les cent cinquante psaumes : c'est beaucoup j mais je vais au plus fort, parce que je ne saurais me résoudre à compter. Eh bien ! il n'y a pas un moment dans notre existence qui ne soit le résultat d'une foule de bienfaits du Créateur, même dans le malheureux, même dans le méchant. — Cela est-il possible, diront peut-être ceux qui n'y ont pas plus pensé que je n'y ai pensé moi-même pendant quarante ans? — Cela est aussi sur que votre existence même ; et si vous y rélléchissez , vous n'en douterez pas plus que de la lumière du jour. Or, quand David, composant celte foule d'odes à la louange de Dieu , aurait énoncé cent fois ce ([u'il est si juste et si naturel de sentir à tous les instants, il me semble qu'il n'y a pas là d'excès; et s'il pouvait y en avoir, au moins ne serait-ce j)as dans des chants de prière : car il faut encore invoquer les convenances humaines; toute poésie religieuse , solennelle et musicale , comporte et même exige des retours et des refrains.
Et puisque j'ai touché ce point , j'observerai (fue les critiques inconsidérés ont totalement oublié ces rapports de la poésie et de la musique , (jui sont pourtant des lois reçues partout. Ils se sont récriés sur le psaume 1 35, où l'on reprend à cliaque verset ces mots du premier, parce que sa miséricorde est éternelle. iMais est-il permis d'ignorer que ce psaume, le seul de ce genre, avait un objet particulier? Il était destiné à la dédicace du temple que devait bâtir Salomon, et il fut, en effet, chanté. Il est partagé entre les chantres et le chœur : les uns doivent prononcer la première partie de chaque verset, qui rappelle quelqu'un (les bienfaits ou des prodiges du Dieu d'Israël ; les autres ne sont chargés que du refrain qui en
fait la seconde : Quoninm in cviernum misericordia ejus. Ce plan musical est très beau; et demandez à un Lesueur, à un Gossec, à un Méhul, s'il n'est pas susceptible d'un grand effet dans le refrain, et d'un effet très varié dans chaque verset. Si ce psaume eût été publié de nos jours, on aurait imprimé une fois pour toutes les paroles du chœur, comme c'est l'usage : mais les Juifs, qui nous ont conservé les Ecritures, ont poussé le scrupule jusqu'à compter les mots par respect, comme nos censeurs modernes les ont comptés par dérision,
— <f ^lais , quoique Dieu soit toujours bon , quoiqu'il nous fasse du bien à tous les moments , et qu'à tous les moments on ait besoin de lui , faut-il s'en souvenir et le répéter sans cesse? >'ous le demande-t-il ? et cela même est-il possible? »
— Non, pas même aux solitaires et aux contemplatifs : les objets extérieurs et les impressions des sens ont sur nous leurs pouvoirs , et même leurs droits; et Dieu ne nous demande que ce que nous pouvons. Mais pourquoi a-t-il voulu que les cantiques qu'il a dictés nous reportassent souvent sur les mêmes idées ? C'est qu'elles contiennent tout ce qu'il est pour nous , et tout ce que nous devons être pour lui; tout ce qu'il veut que notre cœur s'accoutume à sentir, et notre bouche à répéter; et quoi de plus important? En songeant combien Dieu est bon, qu'il l'est comme lui seul peut l'être, l'homme aussi apprend à être bon autant que peut l'être l'homme : en songeant combien Dieu nous aime, et qu'il n'y a que lui qui puisse aimer ainsi , l'honmie apprend à aimer Dieu autant qu'on peut l'aimer ici-bas; et celui qui aime Dieu devient bon. ^ma et fac quod vis :
<t Airaez-le , et faites ce que vous voudrez. »
Il y a dans ce mot de saint Augustin autant de sens que de sentiment. Ce qui est toujours dans le cœur revient souvent sur les lè\Tes, et l'habitude de bénir Dieu sanctifie toutes nos actions. C'est une pensée qui corrige et purifie toutes les autres : je ne craindrai pas que celui qui bénit Dieu de cœur fasse du mal aux hommes.
C'est donc le feu de l'amour divin qui anime les psaumes. Le psalm ste eu est enflammé, et le répand dans ses chants et dans notre ame. Faut-il s'en étonner? Daûd était la figure de celui qui est reiat apporter ce feu sur la terre '; il a. comme prophète , incessamment devant les yeux celui (|u'il représente , et il voit dans l'avenir le chef-d'œuvre de l'amour divin , l'avènement du Sauveur : aussi n'esl-il jamais plus éloquent que
' I(jnpm veui miUcrc in Icrram; c( quid volo, nisi ut nrrrndatur.
sur les miséricordes de Dieu ; et de là ce pathétique qui, chez lui, est égal au sublime d'idées et d'images. Qui pourrait le méconnaître dans le psaume 102 (benedic) , et particulièrement dans les passages suivants?
« Bénis le Seigneur, ô mon ame ! et que tout ce qui est en moi rende hommage à son saint nom. Bénis le Seigneur, ô mon ame, et n'oublie jamais ses bienfaits.
« C'est lui qui fait grâce à toutes tes fautes , lui qui guérit toutes tes inflrmités, lui qui rachète ta \ie de la mort ', lui qui te couronne de ses miséricordes, lui qui comble de ses biens tous tes désirs , lui qui renouvelle la jeunesse , comme celle deTaigle '.
« Le Seigneur est plein de compassion ; sa patience est longue , et sa miséricorde inépuisable. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre , autant sa miséricorde s'élève sur la tète de ceux qui le craignent.
« Autant que l'orient est éloigné du couchant , autant il a éloigné de nous nos iniquités.
« Le Seigneur a pitié de ceux qui le craignent, comme un père a pitié de ses enfants.
« Car il connaît notre argile , et se ressouvient que nous sommes poussière.
« Les jours de l'homme sont comme l'herbe ; sa fleur est comme celle des champs : un souffle a passé , et la fleur est tombée ; et la terre qui l'a portée ne la reconnaîtra plus.
« Mais la miséricorde du Seigneur sur ceux qui le craignent est de l'éternité à l'éternité. »
C'est de ce dernier trait, rendu ici mot à mot, comme tout le reste, ab cvteriio, etusque in œternum ' , et dont le but est d'exprimer l'éternité qui a précédé la naissance de l'homme , et celle tjui suivra sa mort , qu'est emprunté ce mot fameux de Pascal , mot si souvent cité et admiré : L'homme est un point entre deux extrémités.
Rien n'est devenu plus commun , il est vrai , que la comparaison des jours de l'homme avec l'herbe et la fleur des champs; mais il y a encore ici un trait aussi poétique qu'original , et dont personne, que je sache, ne s'est servi :
« La fleur est tombée , et la terre qui la porlait ne la reconnaîtra plus. »
,Et cette comparaison de la hauteur des cieux au-dessus de nos têtes, avec celle des miséricordes divines au-dessus de nos péchés ! Peut-on réunir d'une manière plus heureuse l'idée de la gran-
' De ta mort éternelle.
' Qui fait de toi par sa grâce un homme nouveau commo l'aigle, quand il a pris un nouveau plumage.
' Il est bien singulier qu'aucun des traducteurs que j'ai lus (et j'ai lu les plus célèbres) n'ait paru apercevoir tout ce qui est renfermé dans ces mots , ab œlcrno , ei usque in œternum : tous ont traduit, de toute cternitc , ctcrnellc- ■ment, etc. Le psalmiste a voulu dire ici que la miséricorde de Dieu était sur nous long-lemiis avant que nous fussions au monde.
deur et de la bonté de Dieu? Et en effet, l'une et l'autre sont également au-dessus de nos conceptions. Je ne voulais citer ces versets que comme un morceau de sentiment : combien il offre de beautés diverses ! D'autres peuvent trouver beau de railler comme les impies : mais ce qui est beau, c'est d'écrire comme les prophètes.
Si David veut nous faire sentir la folie d'interroger Dieu sur les voies de sa justice, il s'écrie :
<t Vos jugements sont élevés comme les montagnes , et profonds comme les abymes. »
Et ailleurs :
« Grand Dieu 1 qui peut connaître la puissance de votre colère? qui peut vous craindre assez pour mesurer l'étendue de vos vengeances ? »
Aussi, quand il parlait tout à l'heiu'e de ses miséricordes, il a toujours eu soin d'ajouter, sur ceux qui le craignent: il le répète partout, de peur qu'on ne s'y méprenne; et l'on voit par là qu'il s'occupe de tout autre chose que du soin d'éviter les répétitions.
Le besoin le plus général de l'homme est celui de la consolation, et l'accent le plus familier à la voix humaine est celui de la plainte. Qui a mieux connu et mieux rempli ce besoin de notre espèce que les auteurs des livres saints? ou plutôt qui pouvait le mieux connaître et le mieux remplir que celui même qui a fait l'homme , et qui lui a envoyé sa parole pour l'éclairer et le consoler? Vous qui êtes malheureux , aftligés , opprimés , allez chercher le soulagement et l'espérance dans Sénèque et dans les autres philosophes , et vous me direz comment vous vous en serez trou^ es. Moi, je lirai l'Écriture, et surtout les psaumes : je lirai le psaume Benedicam, si plein de douceur et d'onction, où David, en commençant, désigne d'abord ceux pour (pii seuls il a écrit et chanté.
« Je bénirai !e Seigneur en tout temps ; ses louanges seront toujours dans ma bouche. Mon ame se glorifiera dans le Seigneur : que les hommes d'un cœur doux m'entendent et partagent mon allégresse. »
Il venait alors d'échapper au plus cminent danger, en se sauvant du pays de Geth, où sa vie avait été menacée; mais sa situation était toujours pénible et périlleuse, comme elle le fut jusqu'à la mort de son insensé persécuteur Saiil , et quelquefois même depuis. Aussi ses cantiques sont-ils un mélange et une succession de plaintes et d'actions de grâces; mais toujours avec la plus entière confiance en Dieu. Il sait bien que ce sentiment n'esl pas celui des cœurs durs et superbes; il ne s'adresse donc qu'aux hommes d'un cœur doux; et c'est à eux qu'il dit :
« Célébrons tous ensemble le Seigneur • exnltoiis ca-
semble sou noui. J'ai dierché le Seigneur, et il m'a \
exaucé, et il m'a délivré de mes adversités. |
(' Approchez de lui , et vous serez éclairés ; et la honte i
ne sera pas sur votre front. !
« Ce pauvre ' a crié vers le Seigneur, et il a été I
exaucé ; et il est sorti de toutes ses tribulations. |
« L'ange du Seigneur descendra près de ceux (]ui |
craignent Dieu , et il les sauvera. I
« Éprouvez et goûtez combien le Seigneur est doux , ! combien est heureux celui qui espère en lui.
« Il est auprès de ceux qui ont le cœur affligé, et il sauvera ceux dont l'amc est humble. »
Et ailleurs :
« Le passereau trouve sa demeure , et la tourterelle se fait un nid pour y déposer ses petits; vos autels, ô mon Dieu et mon roi : vos autels », c'est l'asile que je vous demande.
« Heureux ceux qui habitent dans votre maison '. Ils vous loueront dans tous les siècles. Heureux celui qui attend son secours de vous au milieu de cette vallée de larmes ! Il forme dans son cœur des degrés qui rélèveront jusqu'au séjour que vous lui avez destiné, i»
Quelle image que ces degrés formés dans le cmir {Ascensiones in corde suo disposuit) pour monter de cette vallée de larmes jusqu'au séjour où elles seront essuyées ! {Abstergct Deus omnem facrymam.)
C'est ainsi que le cœur parle. Et si l'on demande quels sont ces degrés : ce sont les épreuves de la patience soutenue par l'amour et l'espérance.
« La patience 1 cela est bientôt dit ; la patience est-elle une chose si facile ? »
— Non. Mais David nous apprend il'où venait la sienne, et d'où peut venir la nôtre; et cela d'un seul mot, mais qui est encore de ce style que bien des gens n'entendront pas, du style de l'inspiration :
« Seigqeur, vous êtes ma patience : »
Domine, tu es patientia meu; comme il dit ailleurs :
» Mon Dieu, vous êtes ma miséricorde. » Deus, miser icordia mea. Cette expression doit paraître encore bien plus extraordinaire. Quoi donc : il s'approprie la miséricorde divine ! Sans doute : il est bien sûr (pie le bon Dieu ne s'en offense pas; car David veut dire : Votre miséricorde est à moi, elle est pour moi, elle est mon bien. Il a raison, et heureux celui qui le dira comme lui !
■ Ce pauvre est David liii-mrnii\ On a dit quelque part : C'est fier, nuds c'est beau. Ici , tout le contraire : C'est liumble , mais c'est beau.
• L'hébreu , plus elliptique qu'aucune autre langue , dit seulement vos autels, mon Dieu, vos nutels!... et n'acliùve pas la phrase. I.a VnJRate dit de même : mais cette ellipse serait trop forte pour nous; ellp n'en est pas moins de .scriliment.
Ces paroles-là ne sont pas plus à David que sa patience. Elles ne sont pas de l'homme : l'homme en a-t-il jamais employé de semblables?
Je trouve dans les poètes, dans les écrivains de toutes les nations, les grandeurs de Dieu, et je n'en suis point surpris. Il suffit de regarder le ciel et la terre pour avoir l'idée d'un grand pouvoir, et cette idée est à tous les hommes, hors aux athées, qui se sont mis hors de l'espèce humaine. Mais la bonté de Dieu! Elle a été aussi aperçue chez tous les peuples, j'en conviens : elle est si visible ! Cependant je ne la vois sentie (pie par les auteurs de la Bible et les Chrétiens. Eux seuls .sont éloquents et inépuisables sur cet attribut de la Divinité, qui, de tous, est le plus près de nous. Les anciens ont eu assez de sens pour saisir cette vérité; ils ont dit optimus maximus, mettant ainsi la bonté au premier rang , du moins pour nous : car on sait bien qu'il n'y a pas de rang dans l'infini, et que tout est égal dans les attributs divins. Mais eu effet il est naturel que ce qui rapproche le plus Dieu de nos pensées , ce soit sa Iwnté , parce (jue c'est elle qui le rapproche le plus de nos besoins. L'idée de son immense pouvoir, considérée seulement quelques minutes, nous confond et nous accable : méditez un moment l'infini en étendue ou en durée; cherchez à le concevoir; vous serez bientôt comme étourdi , et obligé d'éloigner une idée qui vous fait tourner la tète. L'infini nous entoure de toute part , et nous ne pouvons pas plus le fixer sous notre pensée (pie sous nos sens. L'un et l'autre ne laissent jyas d'atteindre loin, témoin l'astronomie; mais quoique le monde ait des bornes pour Dieu qui l'a fait, il en a si peu pour nous, que les seuls calculs de la distance possibles des étoiles fixes n'ont point de terme aritlimétique. Ainsi l'hifini nous enviromie et nous repousse. îMais apparemment que notre cœur est plus grand que notre esprit; car, tpioique l'infini en bonté ne soit pas plus à la portée de nos conceptions que tout autre, nous pouvons considérer celui-là, non seulement sans peine et sans fatigue, mais avec un plaisu- toujours nouveau : nos idées s'y perdent, mais nos senlinient.s s'y retrouvent. Je ne sais quoi nous dit (jue la pui.ssance de Dieu n'est qu'à lui et pour lui; mais que sa bonté est aussi à nous et pour nous; et quoique en y pensant nous ne puissions en trouver les limites , ni dans ce qu'il donne, ni dans ce qu'il promet, il semble pourtant tpi'il n'y ait rien de trop pour notre conu', pour ses besoins, {)our ses (lé.sirs. L'apôtre saint Jean a dit dans mie de ses épilres i\n mol stdilinie ' : Major est Deus, corde nostro:
■ .le rioi> eiitcndiT uiir rcitaiiic cla.ssr de lecteurs s'écrier •■
ANCIENS. — POESIE
mi
« Dieu est plus grand que noire cœur. » '
Il l'a dit en ce sens que Dieu eu sait plus sur nos fautes que la conscience même la plus éclairée. Mais ce mot est tout aussi vrai de la capacité de notre cœur en désirs : rien ne nous paraît pouvoir aller plus loin; et Dieu seul est au-delà.
Comment se fait-il donc que le sentiment de cette bonté , (|ui est si doux et qui semblerait si naturel, ne se trouve exprimé et approfondi que dans l'Ecriture, et n'ait été familier (ju'aux Chrétiens? C'est qu'eux seuls ont en effet connu Dieu; et c'est en bonne philosophie une preuve péremptoire que l'homme avait besoin d'une révélation pour le connaître ainsi. Je ne suis point surpris qu'on ait peu parlé de la bonté des dieux du paganisme : il s'en fallait de tout qu'ils fussent bous. Des philosophes anciens , il est vrai , ceux du moins qui ont reconnu l'unité d'un Dieu , ont senti que la bonté était un de ses attributs essentiels. Mais cette vérité ne passa jamais la spéculation; et jusqu'à l'Evangile, où la bonté divine parut en personne, parut en actions et en paroles, au point que les incrédules eux-mêmes, en refusant d'y voir Dieu, y ont au moins vu la perfection de l'homme (ce qui est beaucoup pour eux); jusqu'à la publication de ce livre qui a conquis le monde en condamnant le monde, la bonté divine n'a été sentie et représentée que dans les livres de l'ancienne loi, qui annonçaient les mystères de la nouvelle. Mais aussi quelle place elle y tient ! de quels traits elle y est peinte ! comme il est clair (jue ces traits-là ne sont pas de main d'homme ! Vous qui croyez seulement à l'existence d'un Dieu , si cette idée n'est pas chez vous une idée vide et stérile (ce qui serait d'autant plus honteux, qu'elle est la plus noble et la plus féconde de toutes les idées de l'esprit humain), il ne faut ici que réfléchir et être conséquent : mais combien l'un et l'autre est rare !
Un caractère particulier , dont je crois devoir dire un mot dans ce discours, où je ne fais qu'effleurer ce qui est fait pour être développé dans un ouvrage, c'est cette confiance pour ainsi dire familière entre Dieu et l'homme, que natureUement aucun écrivain ne se permettrait , si elle ne lui était inspirée. Je conçois fort bien qu'un des dieux fl'Homère couvre un héros de son bouclier : des dieux qui peuvent être trompés , blessés , empri-
« Du sublime dans saint Jean? Comment va-t-on chercher «du sublime dans saint Jean ! Saint Jean et le sublime » peuvent-ils aller ensemble ? >■ Il y a autant d'esprit dans ce genre de gaieté, qui est celui de nos philosophes , que dans cette exclamation si plaisante des Letires })C)sanes : «Ah! ah! nionsicnr est Persan! Comment pciit-on être Persan? »
sonnés, punis, ne peuvent guère se compromettre , et les poètes ont pu en faire ce qu'ils voulaient. Mais (jue , dans les mêmes livres où se montrent sans aucun alliage les idées les plus pures et les plus hautes de la divinité, comme on vient de le voir, et comme cela n'est pas même contesté ; que dans les livres pleins du plus profond respect pour Dieu, et de la crainte de Dieu la plus religieuse , le Très-Haut paraisse en même temps traiter l'homme comme un ami dans la force du terme, entrer avec lui en discussion comme avec un égal , sans que cette espèce de comiuerce si extraordinaire, affaiblisse jamais dans l'homme la vénération et la soumission; c'est ce qui est pour moi une démonstration morale de l'inspiration divine , et ce qui devrait être au moins, pour tout homme de sens et de bonne foi, matière à examen et à réflexion.
Que le dieu d'Israël , prêt à promulguer sa loi sur les sommets de Sinaï, s'annonce avec un appareil si formidable, que les Hébreux, saisis d'effroi, prient le Seigneur de ne pas leur parler luimême, de peur qu'ils ve meurent, ce n'est pas, si je l'ose dire, ce qui marque le plus à mes yeux l'esprit divin dans le récit de Moïse. Naturelle ment, les idées de majesté et de terreur enlourenl l'idée de la divinité ; et, dans ce genre, l'imagination a donui? à la Fable même quelques grands traits de vérité, quoique toujours altérés par un mélange qui prouve l'erreur. Mais à quoi reconnaîtrai-je surtout l'esprit divin dans le Pentateuque et dans les autres parties de la Bible? C'est à la manière dont je vois Dieu converser avec l'homme ; c'est quand ce Dieu si terrible s'entretient si familièrement avec Abraham, avec Moïse, avec Jonas, avec tous ses serviteurs ; c'est , par exemple , dans cet endroit de la Genèse , dont il faut citer le texte , parce que rien ne saurait en suppléer l'impression.
« Alors le Seigneur dit : Pourrais-je cacher à Abraham ce que je dois faire? ( Et il lui apprend qu'il va détruire Sodome. ) Abraliara demeura devant le Seigneur ', et s'approchant , il lui dit : Serait-il possible que vous fissiez périr l'innocent avec le coupable ? S'il y avait cinquante justes dans cette ville , les externiiueriezvous avec les autres? Ne pardonneriez-vous pas plutôt à toute la ville , à cause des cinquante justes qui s'y trouveraient ? Vous n'êtes point capaide de perdre le juste avec l'impie , et de traiter l'innocent comme le coupable : une telle conduite est indigne de vous. Celui qui est le juge de toute la terre pourrait-il ne pas rendre jutice? — Le Seigneur dit: Si je trouve cinquante justes
' Il paraît en cet endroit , comme en beaucoup d'autres , sous la figure d'un ange ; mais en se faisant connaître pour ce qu'il est, comme on le voit par toute la suite de l'entretien.
dans Sodome, je pardonnerai à tonte la ville à cause d'eux. — Puisque j'ai commencé, dit Abraham , je parlerai encore à mon Seigneur, quoique je ne sois que cendre et poussière. S'il s'en fallait cinq qu'il n'y en eût cinquante, fcriez-vous périr toute la ville, parce qu'il y en aurait cinq de moins? — ÎNon, dit-il, je ne la détruirai point, s'il s'y trouve quarante-cinq justes. — Abraham , continuant de parler, lui dit : Mais s'il n'y en avait que quarante? — A cause de ces quarante, dit le Seigneur, je ne la détruirai point. — Seigneur, dit Abraham , ne vous fâchez pas, je vous prie, si je parle encore. Peut-être" qu'il n'y en aura que trente. — Le Seigneur dit : Si j'en trouve trente , je ne la détruirai point. — Puisque j'ai commencé, dit Abraham , je parlerai encore à mon Seigneur. S'il ne s'y en trouvait que vingt? — Le Seigneur dit : A cause de ces vingt , je ne la détruirai point. — Abraham dit : Seigneur, je ne parlerai plas que cette fois. Peut-être n'y en aura-t-il que dix. — S'il y en a dix , répondit le Seigneur, je ne la détruirai point. »
II y a quelque chose en moi qui me crie si fortement que l'homme n'a pas trouvé cela, que, s'il était possible que ce sentiment me trompât, je ne craindrais pas d'être repris de mon erreur au jugement de Dieu. Je lui dirais comme Abraham :
« Vous êtes juste , et avec les idées que vous-même avez données à mon intelligence, ai-je pu croire que ce n'était pas vous qui parliez ainsi ? »
Mais heureusement il n'y a pas de risque, et je suis sur que cela est de Dieu , comme je le suis qu'il y a un Dieu.
Je laisse de côté toutes les réflexions que peut faire naître cet entretien , et qui ne sont pas de mon objet. Je remarquerai uniquement que cette suite d'interrogations serait hors de vraisemblance dans toute autre histoire, rien que d'un sujet à un roi, et un roi justement irrité, et que l'inaltérable patience du maître paraîtrait aussi peu concevable <iue les questions multipliées du serviteur paraîtraient, en pareille occasion, indiscrètes et téméraires. De part et d'autre, il n'y a rien là dans l'ordre humain.
Jonas va criant dans les rues de Ninive :
« Encore quarante jours , et INinive sera détruite. » Car c'est là ce (ju'il avait ordre d'annoncer; et la sentence est positive, et la prophétie sans restriction. Cependant les Ninivites et leur roi s'humilient devant le Dieu f[ui a envoyé Jonas; ils font pénitence sous le sac et la cendre ' , dans le jeûne et dans la prière, et ils disent :
et Qui sait si Dieu ne se retournera i)as vers nous pour nous pardonner, s'il ne s'apaisera point , et s'il ne révoquera point l'arrêt de notre perte, qu'il a prononcé dans sa colère ? Enefrct, Dieu considéra leurs
' C'csl encore en Orient Ir signe (In flcnil cl de r.if:liiti(in.
œuvres; et voyant qu'ils s'étaient convertis en quittant leurs voies criminelles, il eut pitié d'eux , et ne leur fit point le mal qu'il avait résolu de leur faire. »
Jonas, qui ne s'était chargé qu'à regret de prédire les vengeances du Seigneur, et qui n'était pas dans ses secrets , quoique chargé de sa parole , trouva fort mauvais que sa prophétie fût ainsi démentie, et s'en plaignit à celui qui l'avait envoyé. Mais il faut encore entendre Dieu et son prophète dans le texte sacré.
et Cependant Jonas, étant sorti de ISinive, était allé se placer à l'orient de la ville. Là , il se fit une petite cabane de feuillages , et s'y reposa à l'ombre , en attendant ce qui arriverait. Mais lorsqu'il vit que Dieu s'était laissé toucher de compassion , il en fut très fâché ; et , dans l'excès de son chagrin , il dit au Seigneur : iV'est-ce pas là , mon Dieu , ce que je disais lorsque j'étais encore dans mon pays? C'est ce que je prévoyais ; et c'est pour cela que je me suis enfui pour aller à Tharsis ; car je savais que vous êtes un Dieu clément, bon, patient, plein de miséricorde , et qui pardonnez aux hommes leurs péchés. Je vous conjure donc, Seigneur, de retirer mon ame de mon corps , car la mort vaut mieux pour moi que la vie. — Le Seigneur lui dit : Croyezvous que votre colère soit bien raisonnable? »
On s'étonnera sans doute que le Seigneur n'en dise pas davantage, et l'on trouvera d'abord le prophète bien méchant, et le Seigneur bien bon. Voyons la suite du réécit et de la leçon.
n Comme le prophète était fort incommodé de la ch;ileur, le Seigneur fit naître un arbrisseau qui s'éleva au-dessus de la tête de Jonas , pour le couvrir de son ombre et le garantir t!es ardeurs du soleil. Jonas en eut une très grande joie ; mais le lendemain matin , le Seigneur envoya un ver qui rongea la racine de la |>lante , et elle devint toute sèche. Après le lever du soleil , Dieu fit souffler un vent brûlant , et les rayons du soleil donnant sur la tête de Jonas, il se trouva dans un abattement extrême, et souhaita de mourir, disant encore: La mort m'est meilleure que la vie. Alors le Seigneur dit à Jonas : Croyez-vous avoir raison devons fâcher?... Vous voudriez conserver une plante qui est venue sans vous, qui est crue en une nuit, et qui est morte le lendemain ; et vous ne voulez pas que j'épargne la grande ville (le ÎSinive, où il y a plus de six vingt mille personnes qui ne savent pas distinguer la droite de la gauche, et qui renferme une multitude d'animaux. »
Je ne prétends pas ici expliquer un récit où tout est figure, comme dans tous ceux de l'Ancien Testament. Les Chrétiens instruits savent (jue la colère injuste de Jonas représentait la jalousie présomptueuse des Juifs, qui n'ont jamais pu comprendre que Dieu ait daigné se manifester aux Gentils, et leur porter une lumière que les Juifs n'ont pas voiilu recevoir. Mais ce qui m'occupe ici, c'est toujours la bonté de Dieu, d'al)ord dans la douceur des reproches ((u'il fait à Jonas.
ANCIENS
ensuite dans la disproporlion entre l'opinion que peut avoir l'homme des miséricordes divines, et ce qu'elles sont réellement. On voit que .Tonas en avait déjà une grande idée. Cepemiant il est surpris et scandalisé (jue Dieu pardonne si promptement à une ville si criminelle. C'est qu'il n'a vu que ce que l'homme peut voir , la multitude et l'énormité des crimes, dont il ne peut trouver la compensation dans quelques jours de pénitence publique. Mais il y a une pénitence intérieure dont il n'est pas juge, parce qu'il ne lit pas dans les cœurs : il y a le repentir du cœur, que Dieu seul peut juger et apprécier, et, comme il l'apprécie encore dans sa miséricorde, est-il étonnant qu'elle emporte la balance? Il fait même entrer ici pour quelque chose la conservation des animaux j ce qui peut nous surprendre, mais ce qui ne surprend pas dans celui qui les a faits , et qui s'est chargé de les nourrir.
C'est de ce sentiment de sa bonté que naît celui de l'amour dans les prophètes qui l'ont chanté, et principalement dans le psalmiste.
« Il fera (dit David) la volonté de ceux qui le crafgnent. »
f^oluntatem timentium se faciet. Quel homme ne croirait pas dégrader la Divinité par de semblables expressions ? Faire la volonté. Quel roi , quel prince dirait qu'i7 fera la volonté de ses sujets ? et de qui l'oserait-on dire comme un éloge? A plus forte raison, nul n'oserait le dire de Dieu. C'est que, dans toutes nos idées sur les grandeurs divines , quand ces idées ne sont que de nous , nous mêlons toujours involontairement ce qui dans nous se mêle plus ou moins à toute grandeur, l'orgueil. L'orgueil est l'attribut nécessaire de l'imperfection ; il appartient à tout ce qui est sujet à comparaison : tout être cpii peut se comparer à un autre est donc sujet à l'orgueil. L'être parfait en est seul exempt. Dieu ne saurait être orgueilleux , parce qu'il ne peut se comparer à rien, et c'est aussi pour cela qu'il ne peut pas craindre comme nous de descendre. C'est pour cela que tant de choses et d'expressions ont choqué dans les livres saints, et n'ont choqué que l'orgueil et l'ignorance, qui ont cru voir de la petitesse dans les ternies et dans les objets , comme si quelque chose était petit ou grand devant Dieu : devant lui tout est à sa place , comme il l'a voulu , et voilà tout. Il nous a dit lui-même dans l'Écriture, et plus d'une fois : 3Tes pensées ne sont pas les vôtres.
La main de Dieu est une ligure reçue; mais je )ie crois pas qu'aucun auteur eût risqué de dire c^mme David :
POESIE
a Si le juste tombe , il ne sera pas froissé , parce que le Seigneur avancera la main pour le soutenir »
{Quia Domimis supponit mamim). Cette figure ne nous aurait-elle pas paru trop petite? Mais supposons qu'elle passe, si l'on veut, grâce à l'habitude et à l'éducation ; en voici une où tous les lecteurs, quoique bien avertis, vont se récrier tout d'une voix (j'excepte toujours les Chrétiens) : « Heureux l'homme attentif aux besoins du pauvre
et de l'indigent! Le Seigneur l'assistera sur le lit de
sa doul ur. Oui, Seigneur, votre main retournera son lit pour reposer ses infirmités -.(Universum stratum ejiis versdsti in infirmitate ejus). a
Retourner son lit! Dieu retourner un lit! Riez, grands esprits ! J'avoue que ces figures-là ne sont pas de votre rhétorique : elles ne sont pas de votre litre suprême; mais elles sont du bon Dieu des Chrétiens , qui savent que rien n'est petit dans sa bonté... O Rousseau! où es-tu? Je n'ai jamais aimé tes erreurs et tes sophismes; mais toi, du moins, qui n'avais pas abjuré toute religion, tu avais conservé un sens qui manquait à tous nos philosophes. Tu as parlé dignement de l'Évangile et des livres saints ; et ce n'est pas à toi qu'il eût fallu justifier cet admirable verset de David.
II ne tarit pas sur les miséricordes de Dieu et sur le bonheur de l'aimer.
« Qu'elles sont grandes! ô mon Dieu ! les douceurs que vous réservez à ceux qui vous craignent I Vous les cacherez dans le secret de votre face , loin de la persécution des hommes; vous les mettrez en sûreté dans votre tabernacle , à l'abri de la contradiction des langues. Je disais dans l'excès de mon trouble : Mon Dieu, vous m'avez donc rejeté loin de vous! Et tandis que je vous adressais ma prière , vous m'aviez déjà exaucé.
"Aimez donc !■ Seigneur, parce qu'il conservera ceux qui lui sont fidèles. Agissez avec courage , vous tous qui espérez en Dieu ; et que votre cœur se fortifie en lui... Cherchez la présence de Dieu, cherchez-la toujours , etc. »
Ne perdez pas de vue que la plupart de ces cantiques ont été composés au milieu des détresses et des dangers. Il commence presque toujours par des plaintes, et finit par des remerciements ; quelquefois, il est vrai, parce qu'il a échappé à un grand péril, mais le plus souvent sans qu'il y ait rien de changé à sa situation extérieure. D'où vient donc cette sérénité, cette joie, cette confiance ? C'est qu'il a prié , et qu'il ne doute pas que son Dieu ne l'ait entendu : il se regarde déjà comme délivré , et il l'est au moins de la crainte et de l'abattement. C'est l'effet de la prière ; et c'est ce que l'Écriture enseigne à chaque page, et ce qu'elle a mis en action pour mieux nous l'enseigner.
Il s'écrie au commencement du psaume 41 :
« Comme le cerf altéré cherche l'eau des fontaines , ainsi mon ame vous désire, ô mon Dieul Monamc a soif du Dieu vivant, du Dieu fort. Oh l quand est-ce que j'irai et que je paraîtrai en présence de mon Dieu ? »
Où a-t-oa vu ce désir de peu aitre devant Dieu si vivement exprimé? S'il n'était pas surnaturel, on le trouverait dans les prières des autres religions; mais il n'y est pas, il n'y fut jamais. Horace prédit à j\uguste qu'il sera un dieu, ce qui est beaucoup plus que de voir Dieu ; mais il lui conseille de ne pas se presser, malgré tout le plaisir qu'il peut y avoir à être dans l'Olympe : Senis in cœlum redeas. Il a raison : il ne faut être dieu de cette manière que le plus tard possible.
David ne paraît jamais vraiment afiligé * que de deux choses, de ses péchés, et des injures qu'on fait à son Dieu. C'est encore ce qu'on ne rencontre pas dans l'antiquité païenne. Partout , il est vTai, les historiens, les poètes, les philosophes, détestent le sacrilège et l'impiété ; c'est une disposition naturelle et générale. JMais aucun ne va jusqu'à s'en aftliger, jusqu'à s'en faire un sujet de chagrin personnel. Il n'y a que David qui dise et redise :
« Je me nourris le jour et la unit du pain des larmes, parce que j'entends qu'on me dit sans cesse : Où donc est ton Dieu? Ces blasphèmes sont dans ma mémoire, et je rentre dans mon ame jusqu'au jour où je passerai dans 1er tabernacles de la joie el de l'admiration , dans la demeure de Dieu , au milieu des cris de louanges qui retentiront dans le festin des justes.
« J'ai vu les prévaricateurs, et j'ai séché d'affliction, parce qu'ils n'observaient pas vos paroles.
« Mon ame a défailli de douleur quand j'ai vu les pécheurs abandonner vos commandements.
« J'ai vu dans tous les pécheurs de la terre des transgresseurs de votre loi , et c'est ce qui me l'a fait aimer.
«< ÎS'ai-je pas haï tous ceux qui vous haïssent ? Oui , je les hais d'une haine parfaite, et vos ennemis sont devenus les miens. »
Enfin, c'est de lui (jue sont ces paroles que Jésus-Christ s'est appliquées :
« Le zèle de votre maison m'a consumé. » Zelus domùs tua- comedil me.
Cet ardent amour pour la loi de Dieu est le sujet particulier du plus long de tous ses psaumes , le cent dix-huitième, oii il s'est fait un devoir de faire entrer dans chaque verset la loi de Dieu, ou ses paroles, ou ses promesses , ou ses commandements, etc. Il y a loin de là au scrupule de se répéter, comme il y a loin du Saint-Esprit aux Muses (le la Fable. C'est de ce psaume que je viens de
' Quand il parle ou son uoin : (-ar il faut excepter les psaiiiiirs iiii il rcpréseiilf rnsoiiic du Sauveur iwrtanl les jiéchés du inniiiii'; alors î'cNpn'ssion nt: peut iHrc plus dwiloiireuse.
citer quelques passages sur la loi de Dieu ; c'est là qu'est ce verset qui explique le secret du style de David, et cette chaleur active et pénétrante , caractère avoué de tout temps pour être celui des Ecritures , et qui faisait dire à Rousseau qu'elles 2)arlaient à son cœur. Votre parole « est un feu ardent , et mon ame en est embrasée. »
Il y a trois mille ans que cela est écrit ; et , depuis trois mille ans, il n'a manqué en aucun temps d'y avoir des hommes remplis de ce même feu ; et, depuis Jésus-Christ , le nombre en a été prodigieux. Cela ne mérite-t-il pas qu'on y pense ? Ou il faut soutenir que l'amour de Dieu ou de sa loi n'est pas en lui-même un sentiment bon pour l'homme et un principe de bien, ou il faut convenir qu'il a dans notre religion un principe de bien qui n'est dans aucune autre. Il parait difficile d'hésiter sur l'alternative en écoutant la raison; mais quand la raison nous embarrasse, on s'arme de ce qu'on peut avoir d'esprit pour se défaire de la raison. Je ne connais pas d'étude plus commune (jue celle-là, ni qui ait plus fructifié. ■ David attache un si grand prix à la loi de Dieu , qu'elle seule lui tient lieu de tout , et il reproduit cette idée de toutes les manières imaginables.
« Les superbes ont agi envers moi avec injustice, mais je ne me suis point écarté de votre loi.
« L'iniquité des superbes s'est multipliée sur moi ; et moi j'occuperai tout mon cœur à méditer vos ordonnances.
« Il m'est bon que vous m'ayez humilié, »fiu de m'apprendre vos justices.
<t La parole de votre bouche est bonne à mon cœur , et plus précieuse pour moi que l'or et l'argent.
« Les pécheurs m'ont attendu pour me perdre ; mais vous m'avez donné l'intelligence de vos décrets.
«. Ils m'ont presque anéanti sur la terre; mais je n'ai point abandonné vos préceptes.
« Les pécheurs m'ont tendu leurs filets, et ne m'ont point fait faillir dans vos commandements.
(( J'ai rencontré sur ma route la tribulation et la détresse, et j'ai persévéré dans la méditation de vos préceptes.
« Ceux qui me poiu-suivent et m'affligent se sont multipliés Ions les jours ; mais je ne me suis pas détourné de votre loi.
a Les puissants m'ont injustement persécuté ; mais je suis demeuré dans la crainte de vos conmiandemeuls. <c (Combien je chéris votre loi, Seigneur! elle est ma
méditation de chaque jour Si votre loi n'avait pas
été l'objet de mes pensées, peut-être aurais-je péri au jour de mon aflliction. »
Tous ces versets ne sont pas à la suite les mis des autres; ils sont semés dans un psaume (jui en a I7(i ; mais ce reloiu- si fre(iuentà la même pensée prouve combien le psalmisle en était affecté.
ANCIENS. — POESIE
.le conçois ([ue celte manière de se consoler de tout par la loi de Dieu peut paraître bien étrange. Quel autre qu'un Chrétien comprendra surtout comment la loi de Dieu peut enifiècher de périr , comme le dit ici David , et comme cela est très vrai en plus d'un sens ? — Quoi ! la loi de Dieu empêchera qu'on ne vous égorge? — Non , si elle n'a elle-même marqué le terme de vos jours; sans quoi personne ne pourra rien contre vous. Mais, dans tous les cas , elle empêche de périr , en deux manières : d'abord , celui qui aime et craint Dieu (et c'est l'effet de l'étude de sa loi) n'a jamais succombé ni à la crainte ni à l'aftliction ; et c'est déjà beaucoup pour ce monde : ensuite il ne saurait périr devant Dieu; et c'est tout pour l'autre.
Parmi tous les genres de martyres connus , on ne cite pas un saint qui soit mort de chagrin , ni un solitaire mort de ses austérités : la plupart même de ces derniers ont passé le terme ordinaire de la vie , tant il est vrai que la paix de l'ame, cette paix de Dieu
« Qui surpasse tout sentiment »
(pax Dei quœ exsuperat omnem sensum) , soutient aussi le corps , et même dans les besoins et les privations! Vous voyez bien que David savait ce qu'il disait : il savait par expérience ce que c'est que la confiance en Dieu. Qu'on en juge par ce début d'un psaume :
«' Le Seigneur est ma lumière et mon salut ; qui donc pourra i-je craindre ? Le Seigneur est le protecteur de ma vie : qui donc me fera trembler ? »
— Mais puisque David connaît si bien la loi de Dieu , pourquoi donc en demande-t-il si souvent l'inteUigeace , et nommément quatre fois dans ce même psaume i 4 8?
a Donnez-moi l'intelligence, et je vivrai. Dannihi intellecium et vivam. Dannez-moi l'intelligence, afin que j'apprenne vos commandements. l)a mihi intelleetum ut discam testimonia tua. »
La loi de Dieu est-elle si difficile à comprendre ?
Elle est claire comme le jour pour la raison ; mais elle contrarie tous les penchants vicieux du cœur humain. Avouons que c'est dès lors un terrible nuage élevé dans ce cœur, et que, pour le dissiper , il faut que le cœur lui-même soit changé. Qui ne sait combien le cœur est sophiste contre la raison? La philosophie païenne l'a vu elle-même, et l'a dit cent fois. Celle de nos sages modernes s'est mise plus à l'aise : elle a décidé que tous les penchants de la nature étaient bons. C'est donc l'intelligence du cœur que David demande; et à qui la demande-t-il ! A celui qui avait dit des Israélites , lorsqu'il venait de leur donner sa loi sur le mont Sinaï :
« Qui leur donnera un coeur pour nie ci-aindre et l)our observer mes commandements ? »
C'est ce qu'il disait à Moïse; et il ditdans la suite , parla bouche de Jérémie :
<i Quand le temps sera venu , j'imprimerai mes lois dans leur esprit, et je les écrirai dans leur cœur. »
C'est la loi de la grâce apportée par Jésus-Christ, et connue par avance de David et des prophètes, et des patriarches et de tous les justes de l'Ancien Testament.
— Et que n'a-t-il donné celle-là tout de suite ?
— Ce ne sera sûrement pas un Chrétien qui fera cette question : un Chrétien adore la bonté de Dieu, et n'interroge pas ses décrets. D'ailleurs je ne défends pas ici la religion , et il me suffit de répondre à ceux qui n'y croient pas : Cette question est déplacée dans votre bouche. La nouvelle loi est venue à temps pour vous ; et qu'a-t-elle produit sur vous? Vous est-elle seulement connue? En avez- vous seulement l'idée ? De quoi vous mêlez- vous donc? Vous n'êtes pas chaj'gé du sort des autres ; vous n'aurez jamais à répondre que pour vous, et c'est la seule chose à quoi vous ne pensiez pas. Au lieu de songer à interroger Dieu, le sens commun prescrirait de songer à ce qu'on aura un jour à lui répondre.
David y songeait , et c'est pour cela qu'il désire tant l'intelligence de la parole divine. Cette parole a dans l'Ecriture encore un autre caractère qui lui est propre : c'est une grande étendue de sens avec des expressions très simples ; et pour apercevoir l'une , il faut beaucoup méditer les autres : de là vient que le psalmiste rappelle et recommande sans cesse cette méditation. On voit du premier coup d'œil que la loi est bonne et juste : qui en doule? Mais tous les objets concourent à nous en distraire , et toutes les passions à nous en éloigner. Il faut donc se recueillir en soi pour être en garde et en défense , et la méditation de l'esprit finit par mettre la loi dans le cœur à la place des passions. Or, qu'ya-t-il de plus digne de l'homme que méditer ce qui peut le rendre meilleur ? Voilà ce que fait le psalmiste, et ce qu'il nous exhorte à faire. Le sens de la loi est lumineux ; mais l'amour de la loi ne peut naître que d'une application assidue à considérer tout le besoin que nous en avons, tout le bien qu'elle seule produit, et tout le mal qu'elle seule prévient ; c'est la philosophie du Chrétien. Il y a de quoi s'occuper toute la vie; et, plus on s'en occupe , plus on sent quelle profondeur de vérité et de sagesse il y a dans celte loi, dont le premier article ne se retrouve ('ans aucune législation religieuse quelconque : Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de tout votre esprit, et de toutes vos forces. Les
fameux vers de Pythagore , qui sont un code de morale naturelle, commencent ainsi : Avant iovi honorez les dieux immortels, chacun selon son rang. IVi lui, ni aucun législateur , ni aucun philosophe n'a jamais dit, Aimez Dieu, n'a parlé en aucune manière de l'amour de Dieu : le savant Barthélémy en fait la remarque dans son excellent précis de l'ancienne philosophie *. Ce seul commandement , bien médité , sépare tout de suite la législation divine de toutes les législations humaines : c'est toute la substance de l'homme moral. Il est vrai qu'il faut au moins y penser; mais quiconque y pensera bien , comprendra sans peine pourquoi Dieu seul a pu nous dire , Aimez Dieu.
Il me reste , pour terminer ce discours, à rappeler le vrai sens de quelques expressions de l'Ecriture et des Psaumes , dont les calomniateurs ont abusé d'une manière assez spécieuse pour en imposer aux personnes peu éclairées. Quel bruit n'a pas fait Voltaire d'un Dieu qui se repent, qui .se met en colère , qui endurcit le cceur de Pharaon , qui se venge , qui tourne le cœur des Égyptiens à la haine contre Israël , etc. ! Combien de fois n'a-t-on pas invoqué les notions métaphysiques pour nous apprendre (jue toutes ces impressions ne pouvaient pas entrer dans l'essence divine ! La belle découverte ! Vous verrez que les prophèlcj , qui partout ont fait parler Dieu si dignement et comme grand , et comme bon , et comme juste, n'en savaient pas autant que nos y)/iiioso2J/ies sur l'essence divine! Mais s'ils avaient fait parler Dieu en rigueur métaphysique , leurs écrits n'auraient pas produit plus d'effet que le Manuel d'Epictète. Pour agir sur le cœur de l'homme, il faut parler aux affections de l'homme; et si toutes ces affections sont en lui susceptibles de vice, parce qu'elles peuvent y devenir un désordre , elles ne sont, dans la pensée divine, que l'ordre essentiel. Dieu est impassible , pour lui, sans doute; mais s'il nous parlait comme impassible, <iui l'entendrait? S'il nous avait dit qu'il ne peut ni aimer comme nous, puisque l'amour est un besoin et que Dieu n'a besoin de rien, ni haïr comme nous, puisque rien ne peut lui faire de mal, ni s'irriter, ni se venger, ni se repentir, etc., par les mêmes raisons, n'aurait-on pas rangé cette divinité-là iwrmi celles d'Epicure, qui ne se mêlent ni ne se soucient de rien ? Il aurait donc fallu donner à toute la terre des leçons de métaphysi-
* • L'amour de Dieu, reconnu dans Platon par saint Augustin {de Civil. Pei , VIll , 8) , se trouve aussi clans Sénèque (épitre 47) : Quod Deo safis est. qui colitur d AMATL'H. Passages qu'on peut opiwser à Bartlieleniy, note 2 .sur le cliap. 79 du Foijarir d'.ffinrJmrsis. .1. V. I.e Clerc, Hisinire nhirgc'r du Plntnni.^mr.
que, pour enseigner à tous les hommes ce qu'ils doivent craindre et espérer de Dieu qui les a créés ? Mais heureusement pour nous , il savait (puisque nous-mêmes nous le savons) qu'on n'établit pas plus une religion dans le cœur avec des définitions ontologiques qu'on n'établirait une législation avec des axiomes et des corollaires de philosophie. Il a fait pour nous , comme Elisée pour cet enfant qu'il rendit à la vie : il s'est mis, s'il est permis de le dire, à notre mesure. Il a parlé de sa colère, de sa vengeance , pour effrayer les méchants. Il a permis que les bons \ç. glorifiassent, quoique assurément sa gloire n'ait nul besoin de nous. Il nous a prescrit de le louer , de le hénir , de le prier; et tout cela pour nous-mêmes et pour notre bien ; car s'il peut se passer , et de nos louanges , et de nosbènèdictions , et de nos prières, l'homme ne saurait s'en passer. Il a diiqu il oublierait nos iniquités; et quoiqu'on sache bien qu'il ne manque pas de mémoire, ce terme est beaucoupplus vraide lui que de nous ; car l'homme qui pardonne n'oublie pas, et nous-mêmes n'oublions ni ne devons oublier nos fautes ; mais Dieu est assez puissant et assez bon pour faire , s'il le veut , qu'elles soient devant lui comme non avenues , en raison de notre repentir, et surtout de sa miséricorde. Aussi dit-il , en se servant de figures du même genre :
« Quand votre robe d'iuiquité serait rouge comme l'écarlate , je la rendrai blanche comme la neige... je scellerai tous vos péchés dans un sac , et le jetterai au
fond de la mer. »
Et qu'y a-t-il dans tout cela qu'un excès de bonté, ! qui prend tous les moyens sensibles poiu- rappefer I à lui le pécheur , et lui ôter celte fatale idée qui ] re ient tant de coupables dans la route du crime , j II est trop tard, il n'est plus temps! S'il eût dit : A telle mesure de crime il n'y aura plus de pardon , que d'hommes dans le désespoir ! On a vu , dans les citât ions précédentes, combien il est loin de parler ainsi. Il n'a jamais marqué cette mesure, parce que c'eût été en marquer une à sa clémence, ce qui serait contradictoire dans l'Etre infini en tout. Seulement, comme cette clémence est nécessairement attachée au repentir , selon l'ordre de la justice, essentielle en lui comme la bonté, le temps de cette clémence ne saurait passer celui de l'épreuve , c'est-à-dire , de notre vie, parce ([ue l'ame , une fois séparée du corps , ne peut plus éprouver de changement , et reste nécessairement ce (]u'elle était au moment de la séparation. Qu'y a-t-il dans toutes ces idées qui ne soit partaitement conséquent, et que la raison puisse attaquer ? Quand David dit du Dieu d'Israël , que regardant rafrtietion de son peuple.
ANCIENS
« 11 se repentit suivant la grandeur de ses miséricordes » ,
pa'uiUdt eum secuudùm muUitudinem misericordiœ suai, quelqu'un peut-il se tromper de bonne foi au sens de ses expressions , comme si Dieu qui sait tout, selon l'ordre, pouvait en effet se repentir ? N'est-il pas évident que l'écrivain sacré se sert de ces ternies humains pour faire comprendre que le bon Dieu ne punit pour ainsi dire que malgré lui; qu'à peine a-t-il frappé, il attend, pour guérir, qu'on ait recours à sa bonté ^ et qu'on rentre dans les voies de la justice ? Si l'Ecriture fait dire aux Ninivites, Qui sait si Dieu ne révoquera pas l'arrêt qu'il a prononcé dans sa colère? voilà qu'un raisonneur qui se croit habile appelle l'écrivain sur les bancs, comme il y appellerait Dieu même, s'il y croyait, et lui dit avec confiance : Ne sais-tu pas que Dieu est immuable , et qu'il ne peut pas révoquer ce qu'il a résolu? Ni Dieu ni l'auteur inspiré ne lui répondront. Mais moi, je lui dirai : Ne sais-tu pas toi-même que rien n'empêche que toute menace ne soit conditionnelle, sous la restriction du repentir de ceux qui sont menacés , puisque rien n'empêche que la prescience de Dieu n'ait prévu l'effet de la menace lorsqu'il la faisait? Cet argument sans réplique est applicable à tous les cas pareils. Ils sont sans nombre dans l'Écriture, parce que Dieu a voulu qu'on ne désespérât jamais ici-bas de sa miséricorde.
Dieu est l'auteur de tout , hors du mal ; et le mal est dans la créature , parce que le Créateur ne peut rien faire d'aussi parfait que lui , et que la perfection n'est qu'à lui : c'est un attriliut incommunicable. Lui-même a dit que les anges n'étaient pas entièrement purs devant lui. Il est donc absurde de vouloir que l'homme ou un être créé quelconque soit parfait. Un être créé imparfait et libre, tel que l'homme , a donc en lui le germe du mal. Mais ce qui est en Dieu , c'est de tirer le bien du mal même ; et c'est ce qui justifie les vues de sa sagesse, quand elle permet le mal que l'homme seul fait par sa volonté corrompue, mais que Dieu ne peut jamais faire. Ainsi, quand il est dit dans les livres saints qu' ii tourna le cœur des Égyptiens à la haine (et aux exemples semblables), on sait bien que ce n'est pas lui qui a mis dans leur cœur un sentiment vicieux , puisque cela est impossible; il a seulement permis qu'ils s'ylivrasstnt , quoiqu'il pût empêcher à la fois et l'intention et l'effet; s'il ne le fait pas , c'est (|u'il a ses raisons, que personne n'a droit de lui demander. IMais , comme il importait de persuader aux Israélites et à tous les hommes que tout est conduit par la Providence, les auteurs sacrés emploient
POESIE
quelquefois ces sortes de phrases pour le mal même , et les emploient toujours pour le bien , sans distinguer la permission ou l'action que le bon sens supplée de lui-même pour quiconque n'y a pas renoncé.
Il n'y a pas plus de fondement dans cet autre reproche qu'on a fait au psalmiste et aux autres prophètes, sur cette formule qui est celle de l'imprécation : Que leurs yeux s'obscurcissent , afin qu'ils ne voient pas, et que leur dos soit toujours courbé pour la servitude , etc. Est-il permis , at-on dit, de souhaiter du mal, même à ses ennemis ? et cela n'est-il pas contraire à l'esprit de la religion? Sans doute. Mais toutes les fois qu'on a répété cette objection, l'on s'est bien gardé de tenir compte de la réponse, qui est péremptoire : C'est qu'il est reconnu et prouvé , du moins pour tout Chrétien (et cela suffit ici pour que tout soit conséquent), que ce n'est point David qui parle en cet endroit , non plus que dans une foule d'autres . C'est J.-C. lui-même qui parle dans tous où se trouve ce passage , qui regarde manifestement les Juifs déicides, comme si l'on contait leur histoire. Or, toutes les fois que Dieu parle ainsi, il n'y a ni souhait ni imprécation; il y a jugement et prédiction : et apparemment Dieu est le maître.
Pour ce qui est de David lui-même, il n'y a qu'à lire son histoire , où ses fautes ne sont nullement dissimulées, on verra qu'il n'y eut jamais d'homme moins porté à la vengeance. Jamais il n'en tira aucune d'aucun de ses ennemis , quoiqu'il en eût reçu les plus violents outrages, et qu'ils lui eussent fait tout le mal qu'ils pouvaient. Il eut deux fois en son pouvoir la vie de son' plus furieux oppresseur, Saûl, et n'eut pas même la pensée d'y attenter. Il n'y a nulle part de récit plus touchant que celui de tout ce qui se passa de part et d'autres en ces deux rencontres. Tous ses autres ennemis obtinrent de lui leur pardon dès qu'il fut sur le trône. Il alla même jusqu'à dissimuler les attentats de l'insolent Joab, en considération de ses grands services, et s'en remit à son successeur Salomon du soin de les punir, parce qu'ils devaient être punis. Quand il éprouva la plus insigne trahison de la part d'un de ses intimes amis , Achitopliel , il ne demanda pas à Dieu de le faire périr, mais seulement de déconcerter ses desseins , et d'arrêter l'effet de sa politique , (pii était connue : Infatua, Domine , consilium ^chitophel. Ce fut toute sa prière : elle n'est pas d'un homme vindicatif. Avant de livrer bataille au rebelle Absalon, le seul ordre qu'il donna fut que personne n'osât mettre la main sur lui : c'était son fils, j'en conviens; mais combien de rois n'aïu-aient pas été
pères en celte occasion ! Il n'y en eut qu'une où il fut au moment de se porter à la vengeance : c'était contre Nabal. Il eut tort; mais il le reconnut sur-le-champ, dès qu'il eut entendu Abigaïl ; et il rendit grâce à Dieu de n'avoir pas permis qu'il commit une grande faute : et pourtant ce Nabal avait poussé bien loin l'inhumanité et l'ingratitude.
Il demande souvent à Dieu de le délivrer de ses ennemis , de confondre ceux qui en veulent à sa rie , de les faire tomber eux-mêmes dans les pièges qu'ils lui tendent, etc. , ce qui signifie clairement qu'il s'en remet à la justice divine des moyens qu'elle voudra employer pour le sauver, parce que lui-même, comme on le voit par son histoire, n'en emploie aucun pour leur faire du mal. Il ne s'occupe jamais qu'à se préserver, ce qui assurément est très permis ; et Dieu ne défend à personne de l'invoquer contre les méchants, quand il lui plaît de leur donner la puissance. C'est toujours un
temps d'épreuve et de punition pour les hommes, et c'est à leurs prières d'obtenir que ce temps soit abrégé.
En un mot, les (rois grandes vertus du christianisme, la foi, l'espérance, et la charité , respirent dans les Psaumes , comme dans tous les livres émanés de l'Esprit saint; et c'est lace qui rendra toujours ce recueil si précieux. Car, sans la foi, l'ame est privée de lumière; sans la charité, le cœur est vide de bonnes œuvres ; sans l'espérance, la vie n'a point d'objet, et la mort point de consolation. Disons donc à Dieu avec le psalmiste :
« Heureux l'homme que vous-même aurez instruit , et à qui vous aurez enseigné votre loi, afin de lui adoucir les jours mauvais , jusqu'à ce que le pécheur ait creusé la fosse où i! doit tomber! Beatus homo quem tu erudieris. Domine, et de lege ttid docucris enm, ut mitigesei diebnsmalis,donec fodiatur peccatori fovea.» Ps. XCIII.