LIVRE SECOND. — ÉLOQUENCE
INTRODUCTION
Nous passons de la poésie à l'éloquence : des objets phis sérieux et plus importants , des études plus sévères et plus réfléchies vont remplacer les jeux de l'imagination et les illusions variées du plus séduisant de tous les arts. Ce n'est pas qu'ils n'aient tous entre eux des rapports nécessaires et des points de contact , par lesquels ils communiquent les uns avec les autres. Ainsi l'imagination, non pas , il est vrai , celle qui invente , mais celle qui peint et qui émeut , est essentielle à l'orateur comme au poète; et le poète, dans !e plus vif accès d'enthousiasme , ne doit pas perdre de vue la raison. Mais celle-ci domine beaucoup plus dans l'éloquence, et celle-là dans la poésie. En quittant l'une pour l'autre, nous devons nous figurer que nous passons des anuisements de la jeunesse aux travaux de l'âge mûr; car la poésie est poin* le plaisir, et l'éloiiuence est pour les affaires. Les vers ne sont guère un objet sérieux que pour celui qui les compose : ce qui fait son occupation est le délassement de ses lecteurs. Mais (juand le ministre des autels annonce dans la chaire les grandes vérités de la morale, auxquelles l'idée d'un premier Etre rémunérateur et vengeur donne une sanction m'cessaire et sacrée ; quand le défensemde l'innocence fait entendre sa voix dans les tribunaux; quand l'homme d'état délibère dans les conseils sur le sort des peiq)les; (|uand le citoyen
plaide dans les assemblées législatives la cause de la liberté; (juand le digne panégyriste du talent et de la vertu leur décerne des éloges qui sont un encouragement pour les uns , pour les autres un reproche, et pour tous une instruction; enfin, quand le littérateur philosophe prépare dans le silence de la retraite ces réclamations courageuses qui défèrent les abus , les erreurs et les crimes au tribunal de l'opinion publique; alors l'éloquence n'est pas seulement un art , c'est un ministère auguste , consacré par la vénération de tous les citoyens , et dont l'importance est telle , que le mérite de bien dire est un des moindres de l'orateur, et qu'occupés de nos propres intérêts , plus que du charme de ses paroles, nous oublions l'homme éloquent poiu' ne voir que l'homme vertueux et le bienfaiteur de l'humanité.
C'est ainsi que s'établit cette admirable correspondance entre tout ce qu'il y a de plus grand dans l'homme, la vertu et le génie ; c'est ainsi que, par un heureux mélange , nos plus précieux intérêts tiennent à nos émotions les plus douces; c'est ainsi que se révèlent à tout homme qui pense la puissance réelle et la véritable dignité des arts, et (|ue les leçons de l'histoire et les événements de notre âge , le passé ([ui nous instruit , le présent qui nous afflige ou nous console, l'avenir qui nous menace ou nous rassure, tout se réunit pour nous rappeler un principe éternel , que la frivolité ne
ANCIENS
rompi'cnd pas assez pour y croire, que les hommes pervers e( puissants compieiinent trop i)ien pour ne pas le craindre, el que la raison a trop su apprécier pour ne le pas répéter sans cesse : je veux dire (pie l'ignorance, le préjuge et l'erreur, sont en tout genre les plus cruels ennemis des nations, et que les connaissances, les lumières, les talents, sont en effet leurs derniers protecteurs , et les vrais instruments de leur salut et de leur félicité.
En présentant les arts de l'esprit sous un point de vue si imposant, je ne prétends point dissimuler com])ien ils ont souvent dégénéré de leur noble institution. Toutes les choses lumiaines ont deux faces; mais l'équité demande que l'une des deux ne nous fasse pas perdre l'autre de vue. Les arts et les talents sont comme toutes les autres espèces de puissances : îes plus respectables en elles-mêmes peuvent être les plus odieuses et les plus avilies, ou par la négligence qu'on y apporte , ou par l'abus qu'on en fait.
L'éloquence dans un cardinal de Retz a été le fléau de l'état; mais dans un L'IIospital, un Mathieu Mole ( pour ne parler encore ici que des siècles passés ) , c'était la sauvegarde du peuple. Faisons la même distinction dans un ordre de ciîoses moins élevé, et nous, nous n'aurons point l'injustice de déprécier l'art d'écrire, parce qu'il est devenu pour tant de gens un métier malheureusement trop facile. C'est là , puisqu'il faut le dire , le principe de toute dégradation , et le prétexte dont se servent la vanité et l'envie pour rabaisser ce qui doit être honoré. Les rhéteurs et les déclamateurs des écoles romaines étaient des pédagogues vulgaires; mais un Quintilien , qui pendant vingt ans eut l'honneur, unique dans Rome, de tenir aux frais du gouvernement une école publique d'éloquence et de goût ; un Quintilien , qui a transmis ses leçons à la dernière postérité , en a mérité l'hommage et la reconnaissance. Un froid panégyrique d'un homme médiocre , composé par un médiocre écrivain, peut n'être qu'une amplification de collège; mais l'oraison funèbre d'un pasteur vertueux ' , prononcée par un évèque digne d'être son élève ; mais l'éloge de Marc- Aurèle, composé par un orateur philosophe; mais le beau plaidoyer où l'avocat-général Servan associa la cause de tout un peuple d'opprimés à celle d'un protestant, et la fit triompher; mais plus d'un ouvrage de nos jours, où la plus riche éloquence n'a servi qu'à développer les plus importants objets de la législation et du gouvernement; ces grandes et belles productions , j'ose l'e dire, ne sont pas proprement des livres , mais des lois , des
'Celle (le M. Léger, curé de Saint- André-des- Ares, faite par son élève et son ami, revenue de Senez.