CHAPITRE I. — analyse des Institutions oratoires de Quintilien
SECTION 1'^. — Idées générales sur les premières études, sur l'enseignement, sur les règles de l'art.
Si quelque chose peut donner un nouveau prix àcelivre immortel, c'estl'époque où il fut composé: c'était celle de l'entière corruption du goût; et ce qu'entreprit Quintilien fait autant d'honneur à son courage qu'à ses talents. Né sous Claude, il avait vu finir les beaux jours de l'éloquence, long-temps portée à son plus haut degi'é par Cicéron et Hortensius,et soutenue ensuite par IMessalaet PoUion, mais bientôt précipitée vers sa décadence par la foule des rhéteurs qui ouvraient de tous côtés des écoles d'un art qu'ils avaient dégradé. Il faut avouer aussi que la chute de la république avait dû entraîner celle des beaux-arts. L'éloquence qu'on nomme délibérative, celle qui traitait des plus grands objets dans le sénat ou devant le peuple, était nécessairement devenue muette, lorstju'il ne fut plus permis à la liberté de monter dans la tribune, et lorsque dans un sénat esclave, il ne fut plus (pieslion (jue de déguiser avec plus ou moins
d'esprit la bassesse des adulations que l'on prodiguait au despote, dont la volonté était la première des lois, ou d'envenimer avec plus ou moins d'art les lâches accusations que des délateurs à gages intentaient contre quelques citoyens vertueux que le regard ou le silence du twan avait désignés pour victimes. Il y avait encore des tribunaux, mais ils se sentaient, comme tout le reste , de la dépravation générale. Les grandes affaires ne s'y traitaient plus : il ne s'agissait plus d'y déférer un Verres, un Clodius, à l'indignation publique; on n'y portait que ces controverses obscures où les avocats songeaient plus au gain qu'à la renommée. Ce n'était plus le temps où le barreau était la première arène ouverte au talent qui voulait se faire connaître; où les défenses et les accu-ations judiciaires étant un des grands moyens d'illustration, les hommes les plus considérables de l'état ne demandaient qu'à se signaler de bonne heure en dénonçant d'illustres coupables , en défendant des accusés contre les plus puissants adversaires; où une ambition honorable chercliait des inimitiés éclatantes. L'art des orateurs n'était plus qu'un métier de jurisconsulte et d'avocat. L'éloquence s'élève ou s'abaisse en proportion des objets qu'elle traite , et du théâtre où elle s'exerce. Ainsi, pour se faire remarquer dans cette lice obscure, on eut recours à de petits moyens. Les minces ressources du bel- esprit, la puérile affectation des antithèses, la froide profusion des lieux communs , le ridicule abus des figures; en un mot, toute l'afféterie d'un art dépravé qui veut relever de petites choses : voilà ce qu'on admirait dans cette Pvonie , autrefois la rivale d'Athènes. Les déclamations (')des écoles avaient achevé de tout gâter. On appelait de ce nom des discours sur des sujets feints , qui étaient les exercices journaliers des jeunes étudiants. Ces sortes de discours prononcés publiquement par les maîtres de rhétorique , ou par leurs écoliers, avaient une vogue incroyable. On se portait en foule à cette espèce de spectacle , le seul qui offrît du moins le fantôme de l'éloquence à ces même Romains qu'elle ne pouvait i)lus appeler au barreau ni aux assemblées du peuple. Comme les sujets communs des discussions judiciaires ne paraissaient pas aux rhéteurs assez intéressants pour y faire briller leur esprit et piquer la curiosité, ils imaginaient à plaisir les questions les plus bizarres, les causes les plus extraordinaires , et telles qu'elles ne pouvaient que très rarement se présenter dans les tribunaux. Nous avons encore des es-
(•) On les nonunait ainsi , parce que ces discours étaient déclames dans les écoles avec emphase ; et s'exercer chez sai au débit et à l'action oratoire s'appelait aussi déclamer, (hrUnnorc.
ANCIENS. — ELOQUENCE
ido
sais de ces controverses inia{i;inaires ; les uns de Sénèqiie, le père du philosophe: d'autres très faussement et très ridiculement attrihucs à Quintilien. En voici quelques uns du premier qui peuvent faire juger des autres. — Premier sujet : La loi ordonne que celui qui aura violé une lille libre soit condamné à la mort ou à l'épouser sans dot. Un jeune homme en viole deux dans une nuit. L'une veut l'épouser, l'autre demande sa mort. Plaidoyer pour l'une et pour l'autre. — Second sujet : La loi ordonne qu'une vestale coupable d'une faiblesse sera précipitée du haut d'un rocher. Une vestale accusée de ce crime invoque Vesta, se précipite et n'en meurt pas. On veut lui faire subir le même supplice une seconde fois. Plaidoyer pour et contre. — Troisième sujet : La loi permet à quiconque surprendra sa femme en commerce adultère avec un homme de les tuer tous les deux. Un soldat qui avait perdu ses deux bras à la guerre surprend ainsi sa femme, et , ne pouvant lui-même se faire justice , il donne ordre à son fils de percer de son épée les deux coupables. Le fils le refuse et le père le déshérite. La cause est portée en justice : plaidoyer pour le père et pour le fils.
Voilà les frivoles jeux d'esprit où les rhéteurs et leurs disciples épuisaient toutes les subtilités de la dialectique et toutes les finesses de leur art. Qu'arrivail-il? C'est que les jeunes gens, après avoir passé des années entières à exalter leur imagination , et à se creuser la tête sur des chimères, arrivaient au barreau prescpie entièrement étrangers aux affaires qui s'y traitaient, et au ton qu'elles exigeaient. C'étaient de froids et pointilleux sophistes, et non de bons avocats , encore moins de grands orateurs : car on imagine bien que le style de ces compositions bizarres se ressentait du vice des sujets : rien de vrai, rien de senti, rien de sainj des raisonnements captieux, des pointes, de faux brillants , des tours de force , c'est tout ce qu'on remarque dans ce qui nous reste de ces étranges plaidoieries. Tout l'esprit qu'on y a perdu ne vaut pas une page de Cicéron ou de Démosthènes.
C'est de là qu'est venu parmi nous l'usage d'appeler déclamation , en vers ou eu prose , ce défaut, aujourd'hui presque général , qui consiste à exagérer ambitieusement les objets , à s'échauffer hors de propos , à se i)erdre dans des lieux communs étrangers à la question. Dans tous ces cas, plus on veut élever et animer son style , plus on le rend déclamatoire ; parce qu'au lieu de montrer un orateur rempli de son sujet , ou un personnage pénétré de sa situation, on nous montre à peu près ce même jeu d'esprit qui était propre aux anciens déclamateurs.
Malheureusement il parut à cette époque un écrivain célèbre , qui, ayant assez de mérite pour mêler de l'agrément à ses défauts, contribua beaucoup à la perte du bon goût. Ce fut Sénèque, qui, né avec beaucoup plus d'esprit que de véritable talent, était pins intéressé que personne à ce que l'esprit tint lieu de tout , et qui trouva plus commode de décrier l'ancienne éloquence que de chercher à l'égaler. Il ne cessait, dit Quintilien, de se déchaîner contre ces grands modèles, parce qu'il sentait que sa manière d'écrire était bien différente de la leur, et qu'il se défiait de la concurrence. Son style haché, sententieux, sautillant, eut aux yeux des Romains le charme de la nouveauté, et ses écrits eurent une vogue prodigieuse, que sa longue faveur et sa grande fortune durent augmenter encore. Pour être à la mode , il fallait écrire comme Sénèque.
« Rien n'est si dangereux , dit judicieusement rabl)é Gédoyn, que l'esprit dans un écrivain qui n'a point de goût. Les traits de lumière dont il brille frappent les yeux de de tout le monde , et ses défauts ne sont remarqués que d'un petit nombre de gens sensés. »
Ils n'échappèrent point à Quintilien, qui conçut le projet courageux de faire revivre la saine éloquence décréditée, etde la faire rentrer dans tous ses droits. Il commença par la plus efficace de toutes les leçons , mais la plus difficile de toutes , l'exemple. Il parut au barreau avec éclat; et ses plaidoyers , que nous avons perdus , furent regardés comme les seuls qui rappelassent le siècle d'Auguste. On retrouva, on reconnut avec plaisir cette diction noble , naturelle , intéressante , qui, depuis si lon^-temps , était oubliée. Son livre des Causes de la Corruption de l'Éloquence , qui ne nous est pas parvenu, ouvrit les yeux des Romains; car il y a toujours un grand nombre d'hommes désintéressés qui sont dans l'erreur sans y être attachés , et qui ne demandent pas mieux que de voir la lumière quand on la leur présente. On vit dans Quintilien le restaurateur des lettres. On se réunit pour l'engager à enseigner publiquement un art qu'il possédait si bien, et on lui assignades appointements sur le trésor public, honneurqu'on n'avait encore fait à persomie. L'empereur lui confia l'éducation de ses neveux et le décora des ornements consulaires. Quintilien, pour mieux répondre à la confiance et à l'estime qu'on lui témoignait, renonça aux exercices du barreau, quelque atti-ait et quelque avantage qu'ils lui offrissent et se consacra pendant vingt ans à donner des leçons à la jeunesse romaine. C'est dans la retraite qui suivit ce long travail qu'il composa ses Institutions oratoires: il avait alors près de soixante ans. L'antiquité nous a transmis son nom avec les plus
lUG COURS DE L
grands éloges , et Martial l'appelle la gloire de la toge romaine:
Gloria Romanœ . QuintilUme, togœ.
Mais son plus bel cloge est sans contredit son ouvrage.
Il est divisé en douze livres. Il prend l'orateur dès le berceau, et dirige ses premières études. Les idées générales qui remplissent les deux premiers livres sont , pour les parents et les maîtres, même en mettant à part le dessein particulier de l'auteur, d'excellents principes d'éducation. Il combat victorieusement ceux qui prétendent qu'il ne faut appliquer un enfant à aucune espèce d'étude avant l'âge de sept ans.
« J'aime mieux , dit-il , m'en rapporter à ceux qui ont cru, avec Chrysippe , qu'il n'y avait dans la vie de l'homme aucun temps qui ne dcmandiU du soin et de la culture. Qui empcclieque , des le premier iige, on ne cultive Tcsprit des enfants comme on peut cultiver leurs mœurs. Je sais bien qu'on fera plus , dans la suite, en un an que l'on n'aura pu fairedurant tout le temps qui a précédé ; niais il me parait néanmoins que ceux qui ont tant ménagé les enfants ont prétendu ménager encore plus les maîtres. Après tout, que veut-on que fasse un enfant depuis qu'il conmicnceà parler? car enCn il faut liicn qu'il fasse quelque cliose ; et si l'on peut tirer de ses premières années quelque avantage, si petit qu'il soit , pourquoi le négliger ? Ce que l'on pourra prendre sur l'enfance est autant de gagné pour l'âge qui suit. Il en est de même de tous les temps de la vie. Tout ce qu'il faut savoir, qu'on l'apprenne toujours de bonne heure: ne souffrons point qu'un enfant perde ses premières années dans l'tiabitude de l'oisiveté. Songeons que pour ces premières éludes il ne faut que de la mémoire , et que non seulement les enfants eu ont, mnis qu'ils en ont même beaucoup plus que nous. Je connais trop aussi la portée de chaque âge pour vouloir qu'on tourmente d'abord un enfant , et qu'on lui dcreande plus qu'il ne peut. Il faut se garder surtout de lui faire haïr l'instruction dans un temps où il ne peut encore laimer, de peur que le dégoût qu'on lui lun-a une fois fait sentir ne le rci'.ute pour toujours. L'élude doit être un jeu pour lui. Je veux qu'on le prie, qu'on le loue, qu'on le caresse , et qu'il snil toujours bien aise d'avoir appris ce que l'on veut qu'il sache. Quelquefois, ce qu'il lefiisera d'apprendre , on l'enseignera à im autre ; c'est le moyen de pi([uersa jalousie. Il voudra le surpasser, et on lui laissera croire qu'il a réussi, (^el âge est fort sensible il de petites rrcomi)cnscs ; c'est encore une amorce dont il faut se servir. Voilà de bien pelits préceptes pour un aussi grand dessein (;uecelui cpiejc me suis propose : mais comme Icscoriis les plus rolnistes ont eu de faibles commencemenls, tels que le lait et le berceau , les études ont aussi leur enfance. »
Ceux qui ont lu y-'iiii/c croiront entendre Rousseau : on indique ici les idées ipi'il a si bien développées. Mais il y en a une sur la mémoire, (pii fsl d'une telle iniportan<"e(pie.jc ne puis m'empO-
ITTÉRATURE.
I cher de m'y arrêter. Ce que dit Quintilien de celle j des enfants est encore plus vrai de celle des jeu- I nés gens, et, par malheur, nous savons trop tard quel trésor nous avions alors à notre disposition , et coml)ien il importe de s'en servir dans le temps. Soyons bien assurés que, dans tout ce qui regarde la mémoire et l'intelligence, il n'y a rien dont on ne soit capable depuis dix ans jusqu'à trente : c'est alors qu'on peut tout apprendre et tout retenir. Les organes, encore neufs, ont tant d'aptitude et d'énergie! la tcte est si saine et le corps si robuste! toutes les idées sont si fraîches ! tontes les perceptions si vives ! toutes les images si présentes! Et c'est pour cela, peut-être, que le temps, à cet âge, parait si long : c'est que tout fait trace dans notre esprit, et que le passé nous est toujours présent. Cette foule de sensations qui ont marcfué tous les instants de la durée nous a laissé comme une longue histoire (pii nous semble ne devoir pas avoir de fin. Mais à mesure que nas organes s'altèrent, la multiplicité des objets commence à y mettre de la confusion j l'attention soutenue; le long travail, nous deviennent plus difficiles; les distractions sont plus fré(pientes, et les délassements plus nécessaires. S'il était permis raisonnablement de se plaindre d'un ordre de choses qui, sans doute, de quelque manière qu'on l'envisage , n'a pu être que ce qu'il est, on serait tenté de munnurer contre la nature, qui, d'ordinaire, augmente en nous le désir d'apprendre et de connaître, lorsque nous en avons moins de moyens. Il semble (pie dans la jeunesse elle nous aveugle sur nos propres facultés, et permette aux passions de nous en dérober le regret. Ce n'est pas que , dans la maturité , l'esprit n'ait toute sa force pour produire, mais il en a bien moins pour apprendre. L'homme né avec la plus heureuse mémoire s'étonne , à quarante ans, d'être obligé de lire deux et trois fois ce qu'à vingt une seule lecture rapide aurait gravé dans son souvenir. Celte altération des facultés intellectuelles nous est d'autant plus sensible que c'est celle à laquelle on s'attend le moins. Tout nous avertitde bonne heure de la faiblesse de nos sens; mais on est long-temps accoutumé à faire à peu près ce qu'on veut de son esprit. Nous avons dans nous je ne sais quel sent iment qui nous porte à croire que les organes de la pensée ne doivent souffrir aucun affaiblissemeut ; et, quand on vient à s'éprouver, on s'étonne, on s'indigne, pour ainsidire, de sentir échapper une Ibrce qu'on avait crue inqiérissable.ElIe ne l'est pourtant pas; et ceux ipii ont apporté en naissant ce goût des connaissances que souvent les séductions de la jeunesse font négliger, et qu'on remet à satisliiire dans un autre tenqjs, ne sauraient trop se redire (pie c'est à la première
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moiliéde iioLrc vie (|u'apparlientparliciilièrement cet inap|)rocial)le don de la mémoire , el (|ue c'est alors ((ii'il en faut faire usage, si l'on ne veut passer l'autre moitié à le regretter.
Quintilien examine une autre question qui revient encore tous les jours, et sur laquelle les avis sont partagés : Si l'éducation domestique est préférable à celle des écoles publiques. On trouve chez lui les mêmes objections et les mêmes réponses qu'on fait aujourd'hui. Il décide pour l'éducation des classes, et sa principale raison, qui parait j assez fondée, c'est qu'il faut de bonne heure accou- j lumer les jeunes gens à vivre en société. Ce motif, qui , bien examiné , peut s'appliquer à toutes sortes de personnes , est décisif surtout pour celui qui se destine au barreau.
« Que celui , dit-il , qui doit vivre au milieu de la nmltilude et dans le grand jour d'un théâtre public , shabilue de bouae heure à ue pas craindre l'aspect des houmics ; qu'on ne le laisse point pâlir dans l'ombre de jk) solitude. Il faut que son esprit s'auime et s'élève, au lieu que dans la retraite il contracte une sorte de langueur, il se couvre d'une espèce de rouille , ou bien il s'enfle d'une vaine confiance en lui-même ; car celui qui rie s'expose point à être comparé aux autres juge toujours trop favoral)lement de lui ; ensuite, quand il faut tiasarder en public le fruit de ses études , le grand jour le blesse : tout est nouveau pour lui , parce qu'il a eu le tort d'étudier seul avec lui-même ce qu'il devait pratiquer aux yeux de tout le monde. »
A celte raison, qui est relative au disciple, Quintilien en ajoute une qui regarde le maître. Il pense que celui-ci ferait toujours beaucoup mieux dans une école fréquentée que dans une maison particulière.
a Un maître qui n'a qu'un enfant à instruire ne donnera jamais a ses paroles tout le poids, tout le feu qu'elles auraient s'il était animé par une foule d'auditeurs; car la force de l'éloquence réside principalement dans l'anie. Il faut , pour que notre anie soit puissammentaffectée, qu'elle se fassede vives inuiges deschoses, cl qu'elle se transforme pour ainsi dire dans celles dont nous avons à parler. Or, plus elle est par elle-même noble et élevée , et plus elle a besoin d'être ébranlée par im grand spectacle. C'est; a!oi-s que l;i louange lui t'ait prendre un essor plus haut , que l'effort qu'elle fait lui donne un élan plus vif, et qu'elle ne conçoit plus rien que de grand. Au contraire, ou sent je ne sais quel dédain d'abaisser à ua seul auditeur ce subliuie talent de la parole, qui coûte tant de soins et de travaux , ei; de sortir pour lui seuldes bornes du langage ordinaire. Qu'où se représente en efi'et un homme qui prononce un discours avec le ton , les gestes , les mouvements , la chaleur, la fatigue d'un orateur, et tout cela pour une personne qui l'écoute : ne ressembler.i-t-il liasà un insensé? Si l'on ne devait jamais parler (|u'en particulier, il n'y aurait point d'éloquence parmi ks liommes. » Ce qu'on vient de dire de celui (jui parle est
aussi vrai de celui qui écoute. Dans l'un el l'autre cas, on est moins bien seul (pi'en société; et cette observation est ici, ce me semble, d'autant mieux l)lacée qu'elle peut servir de réponse à une objection que quelques personnes avaient d'abord faite contre cet élablissement si honorable aux lettres , et à qui votre approbation , manifestée par des témoignages si flatteurs, promet celle stabilité qui seule peut le rendre national. On a dit que tout ce qu'on entend dans ce Lycée pouvait se lire dans le cabinet avec tout autant de fruit. J'oserais croire au contraire (et cette opinion est fondée sur la nature même et sur l'expérience ) , que si nous sommes assez heureux pour être de quelque utilité, elle doit être ici plus certaine et plus étendue que partout ailleurs. Je connais tous les avantages de la lecture particulière , surtoat dans les matières abstraites, qui exigent beaucoup de méditation; mais pour celles que nous traitons ici, qui généralement ont plus besoin d'être bien saisies que long-temps approfondies , qui sont plus faites pour donner du mouvement à l'esprit que pour le condamner au travail, cette forme des assemblées publiques, et cette habitude des mêmes exercices me parait préférable à tous les autres. En ce genre , l'oreille vaut mieux que l'œil pour retenir et arrêter la pensée. Les sensations sont plus vives quand elles ne sont pas solitaires ; elles sont plus sûres quand elles paraissent conlirmées par tout ce qui nous environne; l'attention de chacun est soutenue par celle des autres ; ce qu'on a senti en commun laisse une trace plus profonde. Cluicun remporte des idées acquises qu'il compare à loisir avec les siennes; et il se fait en quelque sorte un travail général et simultané de tous les esprits , qui tourne tout entier au profit de la raison et de la vérité.
Quintilien fait passer son élève par tous les genres d'instruction qui doivent occuper les premières années, et précéder l'étude de l'éloquence. Il le met d'abord entre les mains du grannnairien , qui doit lui apprendre à parler, à écrire correctement sa langue, à lire les poètes grecs et lalins, à connaître les règles de la versification, à sentir le charme de la poésie , à [irendre une idée générale de l'histoire. Il veut de plus qu'il ne soit pas étranger à la musique ni à la géométrie, afin que l'une lui forme l'oreille et lui donne le sentimen de l'harmonie, et que l'autre l'accoutume à la justesse et à la méthode. Il sent bien qu'on sera étonné de tout ce qu'il demande de l'élève qu'il veut pré- I parer à l'éloquence. Mais il ne fait en cela que répé- 1 terce que recommande Cicéron dans son Traité de r Orateur, et se justifie comme lui, en disant qu'il ! ne se règle sur aucun de ceux qu'il connaît, mais
«ju'il veut tracer le modèle idéal d'un orateur accompli , tel qu'il l'a conçu : diit-il ne jamais exister, chacun du moins en prendra ce dont il est capable et ira jusqu'où il peut aller. On s'attend bien qu'il n'omet pas la politique ni la jurisprudence, sans lesquelles on ne peut traiter ni les affaires de l'état ni celles des particuliers. Il prévoit qu'on se récriera sur la multitude des connaissances qu'il exige. Il faut voir les raisons et les exemples dont il s'appuie, et dont le détail nous mènerait trop loin de notre objet. Mais l'espèce de péroraison qui termine ce morceau et Unit son premier livre, vous fera d'autant plus de plaisir, que vous veiTcz combien l'auteur était pénétré de cet amour des arts , et de ce noble enthousiasme sans lequel il est impossible d'y exceller, ni de les faù-e aimer aux autres.
« Avouons que nous grossissons les difficnltés pour excuser notre indolence. Ce n'est pas l'art que nous aiinous : nous ne voyons pas dans l'éloquence telle que je l'ai conçue, c'est-à-dire inséparable delà vertu; nous n'y voyons pas la plus belle , la plus honorable des choses humaines: nous n'y cherchons qu'un vil et sordide trafic. Eh bien 1 que , sans tous les talents que je demande , on se fasse écouter au barreau , qu'on puisse même s'y enrichir, j'y consens; mais celui qui aura devant les yeux cette image divine de l'éloquence , qu'Euripide a si bien nommée la souveraine des âmes , ceJui-là n'en verra pas l'avantage et le fruit dans un salaire abject , mais dans l'élévation de ses pensées, dans les jouissances de son ame, jouissances continuelles et indépendantes de la fortune. Il donnera volontiers aux arts et aux sciences le temps que l'on perd dans l'oisiveté , dans les jeux , les spectacles , les conversations frivoles , le sommeil et les festins, et trouvera plus de douceur dans les études de riiomme de lettres que dans tous les plaisirs de l'ignorance; car une providence bienfaisante a voulu que nos occupations les plus honnêtes fussent aussi les plus satisfaisantes et les plus douces. »
A l'égard des auteurs qu'il faut mettre les premiers entre les mains des jeunes gens, c'est une question qui ne lui parait pas difficile à résoudre. Ce n'est pas que de son temps il n'y eût des gens qui prétendaient que les auteurs les plus médiocres étaient ceux qu'il convenait de faire lire les premiers ; et cette opinion a été renouvelée de nos jours '. Le prétexte de ce frivole paradoxe, c'est que la première jeunesse n'est pas à portée de sentir toutes les beautés des écrivains supérieurs. Non : mais elle est très susceptible de se laisser séduire par le mauvais goût avant de connaître le bon; et pop.rquoi l'exposer à ces impressions trompeuses qu'on n'est pas toujours sûr d'effacer ? Le I>réceple de Quintilien est fort simple , cl n'en est pas moins bon.
■ l>an« le livre intitule Àdcle cl Thcorlorr . ou Li lires .MO' l'LfIiicdIiov . par M""- dr (;ciili.s.
« Mon avis est qu'il faut lire les meilleurs auteurs dès le commencement, et toujours. »
î\Iais il donne d'abord la préférence à ceux qui ont écrit avec le plus de netteté. Il préfère, par exemple, Tite-Live à Salluste ; mais il place avant tout Cicéron , et après lui ceux qui s'en rapprocheront le plus. Il ajoute :
« Il est deux excès opposés dont il faut également se garder. "He souffrons pas que le maître, par une admiration aveugle de nos antiquités, laisse les enfants se rouiller dans la lecture de nos vieux auteurs , tels que les Gracques , Caton , et autres du même temps : ils y prendraient ime manière d'écrire dure , sèche, et barbare. Trop faibles pour atteindre à la force des pensées, et à la noblesse des sentiments, ils s'attaclieraient à l'expression , qui sans doute était bonne alors , mais qui ne l'est plus aujourd'hui ; et, contents d'imiter ce qu'il y a de défectueux dans ces grands hommes , il seront assez sots pour croire qu'ils leur ressemblent. D'un autre coté, il faut prendre garde qu'ils ne se passionnent pour \cs modernes, au point de mépriser les anciens, et d'aimer dans les écrivains de nosjoursjusqu'à leurs défauts, jusqu'à cette profusion d'ornements qui énerve le style. Gardons-nous qu'ils ne se laissent séduire par cettesorte de luxe et de mollesse, qui les halte d'autant plus qu'elle a plus de rapport avec la faiblesse de leur âge et de leur jugement. Quand ils auront le goût formé, et qu'ils seront capables de s'en tenir à ce qui est boa, ils pourront tout lire indifféremment, anciens et modernes , de manière qu'ils prendront des uns la force et la solidité , purgée des ordures d'un siècle grossier, et des autres cette élégance , qui est un mérite réel lorsqu'elle n'est pas fardée. Car la nature ne nous a pas faits pires que nos aïeux ; mais le temps a changé notre goût ; et , trop amateurs de ce qui fialte , nous avons porté le raffinement et la délicatesse plus loin qu'il ne fallait. Aussi les anciens ne nous ont pas tant surpassés par le génie que par les principes. »
On voit combien ceux de Quintilien étaient mesurés et réfléchis, combien il était digne de la place qu'il occupait. En les appropriant à notre siècle , nous jx)urrons en tirer cette conséquence , que les ouvrages de Corneille ne doivent être donnés à un jeune homme dont les lectures seront bien dirigées, qu'après que Despréaux et Racine auront suffisamment formé son goût. Je me souviens très distinctement que plusieurs de mes camarades de rhétorique, qui ne manquaient pas d'esprit, me citaient avec enthousiasme le rôle de Uoilelindc, dont ils prenaient la bizarre enflure [)jur de la noblesse; et celui d'Attila, dont la férocité brutale leur paraissait de la grandeur. Un instituteur éclairé qui aurait conduit leurs études les aurait amenés par degrés au point de sentir d'eux-mêmes tpie cette grandeur ([u'ils cherchaient (fait réellement dans Ciirna et dans les Uoiaces. IJn autre genre de défaut peut leur faire illusion dans un orateur le! que FonlenoUe; c( s'ils nesonf
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pas bien accouUimcs, par la lecture des classiques, à ne goûler que ce qui est sain, l'abus qu'il fait de son esprit, et ses agréments recherchés, pourront leur paraître ce qu'il y a de plus charmant et de plus parfait.
Comme les mêmes erreurs reviennent assez naturellement aux mêmes époques, on ne s'étonnera pas que , du temps de Quintilien, comme aujourd'hui , il y eût des gens qui soutenaient avec une hauteur qui leur paraissait sublime , et qui n'était que risible, que tout ce qu'on appelle art , règles, principes, était ou des chimères ou des superQuités , et que la nature seule faisait tout. Quintilien veut bien employer deux chapitres à les combattre : non pas qu'il ne sût très bien qu'aux yeux de la raison une assertion si insensée ne mérite pas même d'être réfutée sérieusement; mais il savait aussi qu'une pareille doctrine peut être du goût de bien des gens , et d'autant plus aisément, {[u'il n'y a rien de si commode, rien qui flatte plus l'amour propre et la paresse, que de pouvoir prendre l'ignorance pour le génie. Car, d'ailleurs , les sopbismes puérils dont on s'efforce de s'appuyer, ne peuvent pas résister au plus léger examen. Ce sont toujours de faux exposés liors de la question, et c'est toujours la mauvaise foi qui vient au secours de la déraison. Ils se moquent de l'autorité de tel ou tel , et feignent d'oublier que ce n'est pas tel ou tel qui fait autorité, mais la raison et l'expérience , qui sont des autorités de tous les temps.
Je me rappelle qu'un de ces prédicateurs d'ignorance, après avoir rejeté avec le plus noble mépris toutes les règles du théiUre , admettait pourtant, par je ne sais quel excès de complaisance, l'unité d'action et d'intérêt, non pas, disait-il, comme réfjJe 'd'yiristote , mais comme règle du hon sens. Eh ! mon ami , qui jamais t'en a demandé davantage ! Qui jamais fut assez imbécile pour prétendre que c'était le nom d'Aristote qui faisait que telle ou telle règle était bonne à suivre ? Et quand ce serait Lycophron qui aurait dit le premier qu'un poète tragique dans son drame, ou un peintre dans son tableau, ne doit traiter qu'un sujet, il faudrait encore le croire, non pas par respect pour Lycophron, mais par respect pour le bon sens.
N'écoutons donc que le bon sens , et il nous dira que les hommes n'ont que des idées acquises, et que ces idées s'étendent , s'éclairent et se fortifient par la communication des esprils; que les hommes ne font rien que par degrés , et n'arrivent à aucune espèce de connaissance que par une progression plus ou moins lente; qu'en tout genre, après des essais très multipliés et très défectueux, on apprend par la comparaison ce qui est l>ien et
ce qui est mal; qu'alors ce qu'on appelle un art n'est que le résultat de la raison et de l'expérience réduit en méthode ; que le but de cet art est d'épargner à ceux qui nous sui\Tont tout le chemin qu'ont fait ceux qui nous ont précédés; et qu'il faudrait nécessairement recommencer, si l'on n'avait pas de guides. Qu'y a-t-il de plus simple et de plus clair ? Et qui peut nier qu'un tel procédé ne soit bon à quelque chose ? — îMais il est arrivé qu'on a fait quelquefois des choses louables sans connaître les règles. — Eh bien! c'est qu'on a fait alors comme ceux qui sont venus les premiers ; on a deviné quelque partie par la réflexion et le talent. Mais a-t-on été bien loin? Jamais. — Shakspeare a trouvé des effets dramatiques et produit des beautés, et n'a jamais suivi aucune règle. — Vous vous trompez. Quand il a bien fait, il a suivi la nature , la vraiseml)lance et la raison , qui sont les fondements de toutes les règles; et s'il eût connu celles d'Aristote, comme notre Corneille, s'il eût suivi l'exemple des Grecs, comme notre Racine , je ne suis pas sûr qu'il les eût égalés (car cela dépend du plus ou du moins de génie) ; mais je suis sûr qu'il aurait fait de meilleures pièces.
Il y a des gens qui disent que l'arithmétique est inulile, parce qu'en calculant de tête il leur est arrivé, comme à bien d'autres, par un instinct qui leur montrait le chemin le plus court , de séparer les unités, les dizaines, et les centaines. Fort bien : vous avez deviné comment ou fait une addition. Mais je vais vous apprendre comment, par un procédé un peu plus compliqué , on multiplie un nombre par un autre, comment on le divise; je vous enseignerai des signes de convention avec lesquels vous comparerez les quantités de toute espèce , comme on calcule par des ciiiffres les (juantités numériques , et vous saurez l'algèbre ; et vous serez tout étonné d'avoir appris en quelques matinées ce que vous n'auriez pas deviné de toute votre vie.
Mais pour en revenir à l'éloquence , Quintilien marque avec beaucoup de sagacité les différents préjugés qui peuvent faire croire à la multitude ignorante qu'en parlant ou en écrivant on a plus de force quand on a moins d'art.
« I! n'y a point de défaut , dit-il, qui ne soit voisiu de quelque qualité. Aussi rien n'est plus aisé que de prendre la témérité pour la Iiardiesse , la diffiuiion pour rabondLincs, rinipudeace pourunc noble liberté. Un avocat effronté se permet beaucoup plus qu'un autre la violence et l'invective, et quelquefois pourtant se fait écouter, parce que les hommes entendent assez volonlires ce qu'ils ne voudraient pas dire eux-mêmes. De plus , celui qui ne connaît aucune mesure dans son style, et va toujours à ce qui est outré, peut quelquef^iis rencontrer ce qui est grand ; mais cela cjt rare, et ne sau-
COURS DE LITTÈKATTJRE.
rait compenser lout ce qui lui niauque. Il se peut encore que celui qui dit tout paraisse abondant ; mais il n'y a que l'iiomme habile qui ne dise que ce qu'il faut. Eu s'écartant de la question , et se dispensant des preuves , on évite ce qui peut paraître froid à des esprits gâtés , et ce qui parait nécess;iire aux bons esprits, A force de cherclier des pensées saillantes, si l'ou en rencontre quelques unes d'heureuses , elles font d'autant plus d'effet , que tout le reste est plus mauvais, comme les éclairs brillent dans la nuit. Consentons qu'on appelle gens d'esprit a'ux qui écrivent ainsi, pourvu qu'il soit bien sûr que l'homme éloquent serait très fâché qu'on fit de lui un semblable éloge. La vérité est que l'art ote en effet quelque chose à la composition, mais comme la lime au fer qu'elle polit, comme la pierre au ciseau qu'elle aiguise , comme le temps au vin qu'il mûrit. »
Il me semble (lu'il est diflicile de penser avec plus de justesse, d'instruire avec plus de précision , et d'avoir raison avec plus d'esprit.
Il n'oublie pas ces déclamateurs emportés , qui sont toujours hors d'eux-mêmes on ne sait pourquoi.
« Ceu\-là, dit-il, donnent aux écrivains qui font le plus d'honneur aux lettres les dénouiiua lions les plus injurieuses dont ils puissent s'aviser; ils les traitent d'auteurs faibles , froids, ternes, timides ,\ pusillanim es, etc. »
Ne dirait-on pas que Quinlilien avait lu la veille nos brochures, nos satires, et nos journaux? Il conclut aiixsi :
« Féliciions-les de se trouver éloquents à si peu de frais, sans science , sans peine, et sans étude. Pour moi, je charmerai mes loisirs et ma relraile en cheixhant à iasscu!bk'r dans ce livre tout ce que je croirai pouvoir être utile aux jeunes gens d'un meilleur esprit. C'est le seul plaisir qui me reste après avoir renoncé aux exercices du barreau et à l'enseignement public, dans un temps où l'on paraissait encore désirer que je continuasse mes fonctions. »
Un des reproches les pUis communs et les plus injustes que l'on fasse aux vrais littérateurs, c'est un LUtètement aveugle et superstitieux qui veut tout assujétir aux mêmes règles. On va voir si Quintilien sait assigner les restrictions convenables , et si la raison chez lui devient pédantesque , et la sévérité tyraunique.
« Que l'on n'exige pas de moi ce que be;uicoup ont voulu faire, de renfermer et de circ;(uscrire l'art dans des bornes nécessaires et immuables. Je n'en connais point de cette espèce. La rhétorique serait une chose bien aisée, si l'on pouvait ainsi la réduire en système. La nature des causes et des circonstances , le sujet , l'occasion , la nécessité , changent et modifient tout... » Il compare ici l'orateur à un général d'armée, qui règle ses disposilions sia- le terrain, sur les troupes (ju'il cojuiuaude, sur celles (ju'il a à combat- Ire : le parallèle est aussi juste que J'écond.
<f Vous me demandez , poursuit-il , si l'exorde est nécessaire ou inutile , s'il le faut faire plus long ou plus court, si la narration doit être serrée ou étendue, si elle doit être continue ou interrompue , si elle doit suivre l'ordre des faits ou Tinterverlir : c'est votre cause qu'il faut consulter... Il faut se délerminersuivant l'exigence des cas ; et c'est pom* cela que la principale partie de l'orateur est lejugement. Je lui recommande avant tout de ne jamais perdre de vue deux choses, la bienséance et l'utilité. Son premier objet, c'est le bien de sa cause. Je ne veux point que l'on s'asscrvisse à des règles trop uniformes et troj) générales : il en est peu qu'on ne puisse , qu'on ne doive quelquefois violer. Que les jeunes gens se gardent de croire savoir tout, pour avoir lu quelques abrégés de rhétorique. L'art de parler demande un grand travail , une étude continuelle , une longue expérience , beaucoup d'exercice , une prudence consommée , une têie saine et toujours présente : c'est ainsi que les règles bien appliquées peuvent être utiles, et qu'on apprend également à s'en servir et à ne pas trop s'y astreindre. INous irons donc tantôt par un chemin et tantôt par un autre: si les torrents ont emporté les ponts, nous ferons un détour ; et si le feu a gagné la porte , nous passerons par la'fenêtre. Je traite une matière qui est d'une étendue, d'une variété infinie, et qu'on n'épuisera jamais. J'essaierai de rapporter ce que les maîtres ont dit, de choisir les meilleurs préceptes qu'ils aient donnés ; et si je trouve à propos d'y changer, d'y ajoute, d'y retrancher quelque chose, je le ferai. »
Il faut voir les objets de bien haut pour en apercevoir ainsi d'un coup d'œil toute l'immensité, et il n'appartient qu'aux grands esprits de dii-e avec Pope :
Que l'art est étendu ! que l'esprit est borné I
Je pourrais extraire un bien plus grand nombre de ces idées substantielles dont abondent ces deux premiers livres, (jui sont comme les prolégomènes de l'ouvrage, ou plutôt je les traduirais tout entiers , si je me laissais aller au plaisir de traduire. IMais il faut avancer vers le but , et résister à la tentation de s'arrêter sur la route. On trouve à chaque pas de ces observations simples, mais lumineuses, (|ue l'expérience a conlirmées par des exemples frappants. L'auteur, en conseillant aux jeunes élèves de meubler leur mémoire des meilleurs écrits , remarque qu'une ciiation (pii vient à propos et qui est placée naturellement, nous fait souvent pins d'honneur, et produit plus d'effet, ((ue les pensées qui sont à nous. Cet avis apparemment parut bon à suivre à ce fameux coadjuteur de Paris, dans une occasion remanjuable (pie luimême rapporte dans ses mémoires. On venait de lire dans l'assemblée du parlement, où il était, un écrit que le garde-des-sceaux avait remis aux d('[>ul('sdela magislralure, et qui accusait lecoad^ jutctu-de bioiiillcr (ouf pour son inlérêt, et de sacrifier VcUxl à l'anibition d'être carduial. Ou s'al-
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
tendait qu'il allait faire son apologie : elle pouvait être embairassanle, et de plus elle éloignait l'objet de la dclibt'ralion présenle , (jui était pour le moment un coup de partie. Heureusement ce n'était pas à lui d'opiner, et il eut le temps de se recueillir. Il sentit qu'il fallait payer d'audace, en trouvant quelque moyen d'écliapper à la nécessité de se justifier; qu'il fallait revenir promptement au résultat que l'on voulait éviter. Quand ce fut à son tour de parler, il se leva avec conliance , et du ton le plus imposant :
« Je ne puis ni ne dois , dans la circonstance présente, dit-il , répondre à la calomnie qu'eu me rendant devant vous, Messieurs, le même témoignage que se rendait l'orateur romain : In dif(iciUhnis reipublirœ temporibus, urbeni nunquam deserui; inproiperisnihil de publico dclibavi; in desperatls nikil timuL » Dans les temps les plus oraxjeux de la république, je n'ai jamais abandonne la pairie ; dans ses prospèriUs ,je ne lui ai rien demandé pour moi , et dans ses moments les ^j/ws désespérés, je n'ai rien redouté. Il observe lui-même que ce passage avait en latin une grâce et une force qu'on ne saurait rendre en français. Quoi qu'il en soit , il fît un assez grand effet pour l'enhardir à passer sur-lechamp à l'objet principal de la délibération , et à rejeter lohi de lui toute apologie, avec autant de liauteurque Scipion montant au Capitole. Il fit ce jour-là tout ce qu'il voulut. En sortant de l'assemblée, tout le monde alla chercher dans Cicéron le passage qui avait paru si beau. On l'aurait cherché long-temps : il n'y en a pas un mot. Tout ce latin-là était de lui; et cette aventure est assez plaisante pour qu'on se permette de dire qu'ii ne perdit pas son latin.
SECTION II. — Des trois genres d'Eloquence, le démonstratif, le délibératif, et le judiciaire. Quintilien considère la matière (|n'il traite sous trois rapports principaux qui la partagent , l'art , l'artiste, et l'ouvrage. Les divisions subséquentes sont formées des différentes parties qui sont propres à chacune de ces trois choses. Il examine (et c'est peut-être trop de complaisance ([u'il eut pour les rhéteurs et les sophistes de son temps) si la rhétorique doit s'appeler un art, une science, une force, une puissance , une vertu. Toutes ces questions, à peu près aussi frivoles que subtiles , étaient fort à la mode dans les écoles grecques et romaines, et il fallait bien ne pas paraître les ignorer. Heureusement nous sommes dispensés d'en savoir tant , et nous nous entendons assez quand nous disons (pie l'éloquence est l'art de persuader, et que la rhétorique est une science qui contient les préceptes de cet art. Sans vouloir prétendre à la précision rigoureuse desdifinilions,
qui n'est pas nécessaire hors des matières philosophiques , on peut cependant établir celte dif férence générale entre une science et un art, que l'une se borne à la spéculation, et ([ue l'autre produit un ouvrage. Ainsi l'on est astronome, physicien , chimiste , sans faire autre chose qu'étudier la nature; mais on n'est poète qu'en faisant des vers, orateur qu'en faisant un discours , peintre qu'en faisant un tableau, etc.
Quintilien définit la rhétorique la science de bien dire, et cette définition est peut-être meilleure en latin qu'en français ; d'abord parce que le mot dicere a une tout autre force dans une des deux langues que dans l'autre; ensuite parce que l'auteur entend par bien dire, non seulement parler éloqueniment , mais ne rien dire que d' honnête et de moral , ce (pie le latin peut comporter, mais ce que les mots français correspondants ne présentent pas. Au reste, Quintilien est conséquent; car il n'accorde le nom d'orateur qu'à celui qui est en même temps éloquent et vertueux. Il serait à souhaiter que cela fût vrai ; mais je crains bien que l'amour qu'il avait pour son art ne le lui ait fait voir sous un jour un peu trop avantageux. César , de l'aveu de Cicéron , était un très grand orateur , et n'était pas un homme vertueux.
J'approuve encore moins Quintilien lorsqu'il condamne par des raisons assez frivoles cette définition de l'éloquence , assez généralement adoptée , l'art de persuader. Il objecte que ce n'est pas la seule chose qui persuade ; que la beauté , que les larmes , les supplications muettes persuadent aussi. Mais n'est-ce pas abuser du mot de persuader , qui , en latin comme en français , entraîne, sans qu'on le dise, l'idée de la persuasion opérée par la parole? A proprement parbr, la beauté charme, les pleurs attendrissent, mais l'éloquence persuade. Les exemples mêmes qu'il cite viennent à l'appui de cette distinction très fondée.
« Lorsque Antoine l'orateur, plaidant pour Aquilius, déchira lout-a-coup l'iiabit de l'accusé et fit voir les blessures qu'il avait reçues en combattant pour la patrie, se na-t-il à la force de ses raisons? Non; msis il arracha des larmes au peuple romain , qui ne put résister à un spectacle si touchant, et renvoya le criminel absous. »
Je réponds à Quintilien : Donc , de votre aveu , le peuple romain ne fut pas persuadé ; il fut touché.
Mais tout le monde sera de son avis , lorsque , se plaisant à relever l'excellence de l'art de parler, il nous dit :
« Si le Créateur nous a distingués du reste des animaux, c'est surtout par le don de la parole, lis nous surpassent en force , cii patience , en grandeur de corps , en durée, en vitesse, en mille autres avantages, et sur-
tout ea celui de se passer mieux que nous de tous secours étrangers. Guidés seulement par la nature , ils apprennent bientôt , et d'eux-mêmes , à marcher, à se nourrir, à nager. Ils portent avec eux de quoi se défendre contre le froid ; ils ont des armes qui leur sont naturelles ; ils trouvent leur nourriture sous leurs pas ; et pour toutes ces choses, que n"en coûte-t-il pas aux hommes? La raison est notre partage, et semble nous associer aux immortels ; mais combien elle serait faible sans la faculté d'exprimer nos pensées par la parole , qui en est l'interprète fidèle ! C'est là ce qui manque aux animaux , bien plus que l'intelligence , dont on ne saurait dire qu'ils soient absolument dépourvus.... Donc si nous n'avons rien reçu de meilleur que l'usage de la parole , qu'ya-t-il que nous devions perfectionner davantage? Et quel objet plus digne d'ambition que de s'élever audessus des autres hommes par cette fticulté unique qui les élève eux-mêmes au-dessus des béies 1 »
Qiiintilien distingue, ainsi qu'Arlstote et les plus anciens rhéteurs , trois genres de composition oratoire : le démonstratif, le délibératif, et le judiciaire. Le premier consiste principalement à louer ou à blâmer, et comprend sous lui le panégyrique et l'oraison funèbre , qui étaient en usage chez les anciens comme parmi nous , mais avec les différences que devaient y mettre les mœurs et la religion. L'oraison funèbre, par exemple, a chez nous un caractère religieux; elle ne peut se prononcer que dans un temple, et fait partie des cérémonies funéraires : l'orateur doit être un ministre des autels ; et cet éloge des vertus et des talents trop souvent ne fut accordé qu'au rang et à la naissance, dans ces mêmes chaires où l'on prêche tous les jours le néant de toutes les grandeurs humaines. Chez les anciens , l'oraison funèbre avait un caractère public , mais nullement religieux : c'était un des parents du mort qui la prononçait dans rassemblée du peuple. On y faisait paraître les images des ancêtres ; et c'était pour les grands de Rome une occasion de faire valoir aux yeux du peuple la noblesse , l'illustration, et les titres de leur famille. Les historiens ont remarqué que Jules-César , encore fort jeune , faisant ainsi l'éloge funèbre de sa tante Julie . exalta en termes magnifiques leur origine 'commune , qu'il faisait remonter, d'un côté jusqu'à la déesse Vénus, et de l'autre jusqu'à l'un des premiers roisdeRome, Ancus Marcius.
« Ainsi , disait-il, on trouve dans ma famille la sainteté des rois, qui sont les maitresdeshommes, et la majesté des dieux , qui sont les maîtres des rois. »
Panni les morceaux du genre démonstratif chez les anciens, on compte principalement le panégyrique d'Evagore , roi de Salamine , qui , avec une faible puissance , avait fait de grandes actions. Celui de la n publique d'Athènes, du
même auteur, ne peut pas être rangé dans la même classe, parce qu'ayant pour principal objet d'engager les Athéniens à se mettre à la tète des Grecs pour faire la guerre aux Barbares , il rentre dans le genre délibératif. Vient ensuite le panégyrique de Trajan , le chef-d'œuvre du second âge de l'éloquence romaine , c'est-à-dire, lorsque , déchue de sa première grandeur , elle substituait du moins tous les agréments de l'esprit aux beautés simples et VTaies qui avaient marqué l'époque de la perfection. L'ouvrage de Pline , malgré ses défauts , lui fait encore honneur dans la postérité, surtout parce qu'en louant un souverain, l'auteur fut assez heureux pour ne louer que la vertu.
On a reproché à Trajan de' s'être prêté avec trop de complaisance à s'entendre louer dans un discours d'apparat pendant plus de deux heures. Mais les lettres de Pline justitient le prince de cette accusation trop légèrement intentée. On y voit que le panég'mque, tel que nous l'avons , ne fut jamais prononcé; que ce n'était originairement qu'un remerciement d'usage , adressé dans le sénat , par le consul désigné , à l'empereur qui l'avait ciioisi pour cette dignité. Pline , en s'accpiittantde ce devoir, s'étendit un peu plus que de coutume sur les louanges de Trajan , et ce morceau Ht un plaisir si général , qu'on engagea l'auteur à le développer et à en faire un ouvrage. C'est ce qui nous a valu le panégyrique que nous lisons aujourd'hui, que Trajan lut sans doute, mais que l'auteur ne prononça point. On est heureux d'avoir à relever ces sortes d'erreurs, et d'éloigner de la vertu le reproche d'avoir manqué de modestie.
Un autre ouvrage de la même espèce, mais d'un style bien différent, c'est le discours qui, parmi ceux de Cicéron, est intitulé assez improprement pro Marcello , pour Marcellus , comme s'il eût plaidé pour lui, ainsi qu'il avait fait pour Ligarius et pour le l'oi Déjotare. Ce discours n'est en effet qu'un remerciement adressé à César, et dont la beaut(* est d'autant plus admirable qu'il ne pouvait pas être préparé. Marcellus avait été un des plus ardents ennemis de César : depuis la défaite de Pharsale , il s'était retiVé à ïMitylène , où il cultivait en paix les lettres, qu'il aimait passionnément. Dans une assemblée du sénat , où Pison avait dit un mot de lui comme en passant , son frère Caïus s'était jeté aux pieds du dictateur pour en obtenir le retour de MarceUus. César, qui semblait ne demander jamais qu'une occasion de pardonner , se plaignit avec beaucoup de douceur de l'opiniâtreté de I\îarccîlus , (pii paraissait vouloir toujours être son ennemi; cl ajouta que.
ANCIENS. -
si le sénal désirait son rappel, il n'avait rien à refuser à une si puissante intercession. Les sénateurs répondirent par des acclamations , et s'approchèrent de César pour lui rendre des actions de grâces, d'autant plus touchés de ce qu'il venait de faire , (pie MarcelUis était un des meilleurs et des [îlus illustres citoyens de Rome , et qu'ils s'attendaient moins à la faveur qu'il venait d'obtenir. César, quoiqu'il ne pût pas douter des dispotions du sénat, qui venaient de se manifester si clairement, voulut recueillir les suffrages dans toutes les formes; et l'on croit que son intention avait été d'engager Cicéron à parler. Ce grand citoyen, depuis que César régnait dans Rome, avait gardé le silence dans toutes les assemblées du sénat , ne voulant ni offenser le dictateur qui le comblait de témoignages d'estime et de bienveillance, ni pr ♦^idre aucune part à un gouvernement qui n'était plus fondé sur les lois. Il était intime ami de Marcelhîs; et César, qui le connaissait bien , se douta que sa sensibilité ne résisterait pas à cette épreuve : il ne fat pas trompé. Cicéron se leva quand ce fut son tour d'opiner; et , au lieu d'une simple formule de compliment dont s'étaient contentés les autres consulaires , l'orateur adressa au héros le discours le plus noble et le plus pathétique , et en même temps le plus patriotique que la reconnaissance , l'amitié et la vertu puissent inspirer à une ame élevée et sensible : il est impossible de le lire sans admiration et sans attendrissement. On convient qu'en ce genre il n'y a rien à comparer à ce morceau ; et quand on fait réflexion qu'il faut ou démentir les témoignages les plus authentiques, ou croire qu'il fut composé sur-le-champ; lorsque ensuite on se rappelle tout ce qu'il faut aujourd'hui de temps, de réflexion et de travail pour produire quelque chose qui approche du mérite de ces productions du moment (jui ne mourront jamais; o:i serait tenté de croire que ces anciens étaient des hommes d'une nature supérieure, si l'on ne se souvenait que dans les anciennes républiques l'éloquence respirait son air natal, et qu'elle n'a été parmi nous que transplantée; que, dans les gouvernements libres, l'habitude de parler en public et la nécessité de bien dire donnaient à l'orateur un ressort et une facilité dont nous n'avons pu long-temps avoir d'idée; que l'ame, qui est le premier mobile de toute éloquence , était chez eux remuée sans cesse par tout ce qui les environnait, aiguillonnée par les plus pressants motifs , échauffée par les plus puissants intérêts, exaltée par les plus grands spectacles. C'est avec cette réunion d'encouragements e( de secours que l'homme s'élève au-dessus de lui-même.
Si le talent est rare , il est plus rare encore qu'il soit placé de manière à produire tout ce qu'il peut. Il ne connaît lui-même toute sa force que lorsqu'il lui est permis de le déployer. Nul ne trouve tout en lui-même ; et le génie , comme tout le reste , veut avoir sa place pour avoir toute sa valeur. Ouvrez devant lui une carrière immense ; qu'il voie toujours au-delà de son essor, et cet essor sera sans bornes. L'exercice continuel de ses forces sera en proportion de l'espace qu'il aura à parcourir , et c'est cet exercice qui jusqu'ici nous a manqué. Nous ne concevons rien aux prodiges des athlètes ; mais sommes-nous élevés et nourris comme eux? Et qui de nous pourrait se flatter de comprendre comment Cicéron a pu faire en un moment un si beau discours , à moins d'avoir été accoutumé , comme lui , à parler dans le sénat de Rome?
Un autre exemple non moins frappant de cette facilité, qui n'est étonnante que pour [nous, et dont nou^ ne voyons pas que les anciens aient jamais été surpris, parce qu'ils en voyaient tous les jours des exemples, c'est la première Catihnaire; c'est cette harangue foudroyante qui terrassa l'audace de ce femeux scélérat, lorsqu'il osa se présenter dans le sénat romain , au moment même où Cicéron allait y i-endre compte de tous les détails de la conjuration qu'il venait de découvrir. Cette harangue si célèbre est de l'autre espèce de genre démonstratif, opposée à celle dont je viens de parler. Cette seconde espèce s'étend sur le blâme, comme l'autre sur la louange. Elle est dictée par l'indignation, parla haine, par le mépris, comme l'autre par l'admiration, la reconnaissance, l'amitié. Elle est aussi regardée comme la plus facile, parce que les passions violentes sont celles qui nous dominent et nous entraînent avec le plus d'impétuosité , et que généralement les hommes entendent plus volontiers le blâme que la louange: il faut leur apprêter celle-ci avec plus d'art, et l'on peut risquer l'autre avec moins de précaution. C'est par la même raison que, dans le genre judiciaire, Quintilien remanjue que l'accusation est plus aisée que la défense.
« J'ai vu , dit-il , ue médiocres avocats se tirer assez l)ien de l'une ; mais il n'y a qu'un orateur qui puisse réussir dans l'autre. »
La seconde Philippique de Cicéron est encore un monument mémorable dans le même genre. C'est le tableau de tous les vices, de tous les crimesde Marc-Antoine, peints des plus effrayantes coulem's. On sait qu'elle coûta la vie à son auteur. Il ne l'avait pas prononcée; mais elle avait été publiée à Rome et lue dans tout l'empire. Antoine ne la pardonna pas, et, devenue triumvir, il se
vengea par un arr^t de proscription , c'est-à-dire comme un brigand se vengerait d'un magistrat , s'il avait des bourreaux à ses ordres.
Parmi nous le genre démonstratif comprend, outre l'oraison funèbre, les sermons dont l'objet est de détourner du vice et de prêcher la vertu , les discours prononcés dans les académies ou devant les corps de magistrature, et, depuis environ trente ans, l'éloge des grands honmies. Cette nouvelle branche , ajoutée à l'éloquence française , n'est pas celle qui a fleuri avec le moins d'éclat , ni le moins fructifié pour l'utilité générale.
Dans le genre délibérât if proprement dit, dont l'objet est de délibérer sur les affaires publiques , sur la guerre , sur la paix , sur les négociations , sur les intérêts politiques , sur tous les points généraux de législation ou de gouvernement , nous n'avions ni ne pouvions rien avoir , avant la révolution de 1 789 , à opposer aux Grecs et aux Romains ; et l'on sent as.sez que ce genre , qui est le triomphede l'éloquence républicaine, ne trouve point de place dans les gouvernements monarchiques. Mais nous avons des ouvrages qui tiennent en partie de ce genre et du genre démonstratif. Tels sont ceux où l'on traite particulièrement queltpie question importante de morale , ou de politique , ou de législation; comme \e Livre sur les opinions reJiyieuses, le discours Sur le préjurjé des peines infamantes , et un très petit nombre d'autres qui ont pour but de faire voir ce qu'il faut admettre et ce qu'il finit rejeter.
L'éloquence délibérative tient une très grande place dans les historiens de l'antiquité , et fait un des principaux ornements de leurs ouvrages; elle n'en tient presque aucune dans nos histoires modernes , et cette différence est encore une suite nécessaire de la différence des moeurs et des gouvernements. Thucydide , Xénophon , T£te-Li\ e , îSalluste, Tacite, n'ont nullement choqué la vraisemblance en prêtant de fort beaux discours à des hommes d'état reconnus pour très éloquents et dont plusieurs même avaient laissé des recueils manuscrits des harangues qu'ils avaient prononcées en diverses occasions , dans le sénat ou devant le peuple, lorscju'on y délibérait des affaires tie la république. Mais comme parmi nous les délibérations qui intluent sur le sort des peuples n'avaient pas la même forme , et qu'un homme d'étal n'était nullement obligé d'être orateur, un historien ne se croyait pas non plus obligé de l'être; et c'est encore une des raisons de la sécheresse de nos histoires.
C'est dans les ouvrages de Déinosthènes et de Cicéron qu'on trouve les modèles de celte espèce d'eloiiuence, la {)lus auguste de toutes et la plus
imposante. Les Philippiques de l'orateur grec ont été souvent citées avec de justes éloges , et personne n'est plus disposé que moi à les confirmer, quoique Démoslhènes me paraisse avoir été encore au-delà quand il a parlé pour lui-même. A l'égard de Cicéron, l'on peut citer surtout le discours pour la loi ManiJia , et ceux où il combattit la loi agraire. Il y remplit les deux objets du genre délibératif , de persuader et dedissuader. Le tribun Manilius proposait au peuple de donner à Pompée, par commission extraordinaire, le commandement des légions d'Asie destinées à faire la guerre contre IMithridate. Cette commission ne pouvait être décernée que par un plébiscite , c'est-à-dire par une loi particulière, revêtue de l'autorité du peuple, et souffrait d'autant plus de difficultés, qu'on venait d'en donner une toute semblable à ce même Pompée, lorsqu'on l'avait envoyé contre les piraies de Cilicie. Les principaux du sénat, et à leur tête Hortensius etCatulus, s'opposaient de toutes leurs forces à la publication de la loi, regardant, non sans x'aison , comme un exemple dangereux dans une république, qu'on accumulât sur la tète d'un seul homme des commandements extraordinaires. C'est dans cette occasion que Catulus , homme d'un mérite éminent et d'une vertu respectée , demandant au peuple romain à qui désormais il confierait les guerres les plus périlleuses et les plus importantes expéditions , s'il venait à perdre, par quelque accident, ce même Pompée qu'il exposait sans cesse à de nouveaux dangers, entendit tout le peu[»le lui répondre d'une voix unanime, A vousmrnie , Caiulus ; témoignage le plus honorable qu'un citoyen ait jamais reçu de sa patrie. Cicéron, ami de Pompée , et persuadé (jue la première de toutes les lois , c'est le salut de la réiVublique, monta pour la première fois dans la tribune. Il avait alors quarante et un ans , et n'avait encore exercé ses talents que dans le barreau. Pour parler dans l'assemblée du peuple , il fiillait connnunément être revêtu de quelque magistrature. Il venait d'être noniiiié préteur. Le peuple, accoutumé à l'applaudir dans les tribunaux , vit avec joie le plus illustre orateur de Piome paraître devant lui, et malgré l'éloquence d'IIortensius et l'autorité de Catulus, Cicéron l'emporta ; la loi fut promulguée, et il fut permis à P.impée de vaincre Mithridate.
Mais s'il eut dans cette affaire l'avantage de parler pour un honnne déjà porté par la faveur publicpie, le cas était bien différent lorsqu'il fut([uestion de la loi du partage des terres. C'était, depuis trois cents ans, le vuni le plus cher des tribus ro maintes, l'appàl journalier, et le cri de ralliement de la multitude, le signal de !a discorde entre les deux ordres, et l'arme familière du tribunal. Mais
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
je dois avertir ici* puisque J'en ai l'occasion, que ces lois aj^raires, qui furent chez les Romains le sujet de tant de débats , n'avaient d'autre objet que de (listrii)uer à un certain nombre de citoyens pauvres une partie des terres conquises qui appartenaient à la république , qu'elle affermait à des régisseurs, et dont le revenu très considérable la dispensait de mettre aucun inqîôl sur le peuple. On voit d'ici, sans que j'entre dans une discussion qui n'est pas de mon sujet pourquoi les bons citoyens s'opposèrent toujours à ces lois ; mais on voit surtout qu'il n'y était nullement question de porter la moindre atteinte à la propriété, qui fut toujours sacrée chez les Romains , comme tîhez tous les peuples policés ; encore moins de faire une égale répartition de toutes les terres entre tous les citoyens , comme on pourrait le faire en établissant une colonie dans une contrée nouvellement découverte , ou comme la firent autrefois les Barbares du Nord quand ils asservirent l'Europe. L'idée d'un semblable partage entre vingt-cinq millions d'hommes établis en corps de peuple depuis une longue suite d'années n'entra jamais dans la tète des plus déterminés bandits dont l'histoire fasse mention, pas même dans celle des sicaires de la troupe de Catilina : celui qui en aurait parlé sérieusement eut passé, à coup sûr, pour un fou furieux. Cette monstruosité inouïe était réservée, ainsi que tant d'autres , à l'extravagance atroce des scélérats qui ont , de nos jours, désolé la France. L'exécution en était impossible de tant de manières, qu'ils y ont renoncé , même quand ils pouvaient tout, et ils ont trouvé plus court et plus simple d'ensanglanter la terre au lieu de la partager ; de prendre toutau lieu de tout (i i vêler; de faire de vastes déserts au lieu de petites portions ; d'entasser des cendres et des cadavres, au lieu de poser des bornes ; et de prendre en mam, au lieu de la toise et du niveau, la faux de la mort, sous lé nom de faux de règaUté.
Rullus, tribun du peuple, avait entrepris de faire revi^TC cette loi agraire , tant de fois proposée et toujours combattue. Cicéron, alors consul , Cicéron, qui devait son élévation au peuple, mais qui aimait trop ce même peuple pour le flatter et le tromper, attaqua d'abord les tribuns dans le sénat; et, appelé par eux dans l'assemblée du peuple, devant qui la question avait été portée , il ne craignit pas de le rendre juge dans sa propre cause, lui montra évidemment de quelles illusions le berçaient des citoyens avides et ambitieux , qui couvraient d'un prétexte accrédité leurs intérêts particuliers ; enfin il poussa la confiance jusqu'à invi-
' Ceci fut ajouté et prononcé en t'ô-i.
ter les tribuns à monter sur-le-champ à la tribime, et à discuter la (|uestion avec lui conlradictoirement, en présence de tous les citoyens. Il fallait, pour faire un pareil défi , être bien siîr de sa propre force et de celle de la vérité. Les tribuns, quelque avantage qu'ils dussent avoir à combattre sur leur terrain, n'osèrent pas lutter contre un homme qui tournait les esprits comme il voulait ; et , battus devant le peuple comme ils l'avaient été dans le sénat, ils gardèrent un honteux silence. Depuis ce temps, il ne fut plus question de la loi agraire, et Cicéron eut la gloire d'avoir fait tomber ce vieil épouvantail , dont les tribuns se servaient à leur gré pour effrayer le sénat.
Le genre judiciaire comprend toutes les affaires qui se plaident devant des juges. Ce genre , ainsi que les deux autres, n'a pas eu la même forme parmi nous que chez les anciens ; car, quoiqu'il soit vrai, dans un sens, qu'ii n'ij a rien de nouveau sous Je soleil, il est aussi vrai, dans un autre, que tout a changé, et que tout peut clianger encore. Notre barreau ne ressemble pas même aujourd'hui à celui des Grecs et des Romains : les particuliers ne sont pas accusateurs : il n'y a point d'affaires contentieuses portées au tribunal du peuple. La plus mémorable de toutes celles de cette dernière espèce fut la querelle d'Eschine et de Démosthènes, dont je parlais tout à l'heure; et la défense de ce dernier passe pour le chef-d'œuvre du genre judiciaire. Mais aussi, toutes choses d'ailleurs égales , que de raisons pour que cela fût ainsi ! Et quel homme eut jamais à jouer un plus grand rôle sur un plus grand théâtre ? Ce n'est pas ici le lieu de s'y arrêter ; il faut suivre Quinlilien.
Quoique ces trois genres doivent avoir des caractères différents, suivant la différence de leur objet, il observe avec raison , non seulement qu'il y a des qualités qui doivent leur être communes, mais même qu'il est certains côtés par lesquels ils se touchent de très près, et rentrent même en partie les uns dans les autres. Ainsi, par exemple, l'orateur qui délibère doit souvent mettre en usage les mêmes moyens d'éinouvoir que celui qui plaide. Ils doivent tous deux employer le raisonnement et le pathétique, quoique ce dernier ressort soi plus particulièrement du genre judiciaire chez les anciens, où l'on s'étudiait surtout à chercher tout ce qui pouvait émouvoir les juges ouïes citoyens rassemblés. C'est dans cette partie que Cicéron excellait, au jugement de Quintilien , et par laquelle il a surpassé Démosthènes. On croyait à Athènes ce talent si dangereux, qu'il était expressément défendu de s'en senir dans les causes portées devant l'Aréopage. La loi prescrivait aux
COURS DE LITTÉRATLTxE.
avocats de se renfermer exactement dans la discussion du fait; et s'ils s'en écartaient, un huissier était chargé de les interrompre et de les faire rentrer dans leur sujet. S'il y en avait eu un de cette espèce au palais , il aurait eu de l'occupation. Au reste, cette défense n'avait lieu que dans l'Aréopage, regardé comme le plus sévère et le plus inflexible de tous les tribunaux : ailleurs , il était permis à l'orateur de se servir de toutes ses armes.
Ce serait une question assez curieuse de savoir si la plaidoierie ne doit être effectivement que la discussion tranquille d'un fait. A raisonner en rigueur, on n'en saurait douter , et certes , si nous avions une idée exacte de ce mot, le plus auguste que l'on puisse prononcer pai-mi les hommes, la loi, un juge qui n'en est que l'organe, qui doit être impassible comme elle , et ne comiaître ni la colère ni la pitié , devrait regarder comme un outrage que l'on cherchât à l'émouvoir, c'est-à-dire à le tromper. C'est le croire capable déjuger suivant ses propres impressions et non suivant la loi, qui n'en doit point recevoir , qui ne doit prononcer que sur les faits, et demeurer étrangère à tout le reste. Mais il faut l'avouer, il est bien difficile que la rigueur de la théorie soit applicable à la pratique. A\ant tout, il faudrait que les lois fussent au point de perfection où le juge n'a rien à faire qu'à les appliquer au cas proposé, n'a rien à prendre sur lui, rien à interpréter, rien à restreindre , en un mot, n'est que la voix d'une puissance qui, par elle-même , est muette. Or, celle perfection estelle possible ? Dans la jurisprudence criminelle, je le crois, surtout avec un jiny bien institué : dans la jurisprudence civile, beaucoup plus compliquée, je ne le crois pas. Ce qui est certain, c'est que, même sans atteindre à ce dernier période , il faut au moins s'en rapprocher le plus qu'il est possible; et comme nous en étions infiniment éloignés, comme, par la nature de nos ordonnances judiciaires, le juge pouvait beaucoup plus que la loi, il fallait bien laisser l'orateur remplir son premier devoir, qui est, sans contredit, de défendre, par tous les moyens qu'on lui permet, les intérêts qui lui sont confiés.
Quant aux caractères principaux qui distinguent en général les Irois genres, le résultat de Quintilien est que le panégjTique , l'oraison funèbre et tous les discours d'apparat , sont ceux où l'élo- (pience peut déployer le plus de pompe et de richesse, parce ([ue l'orateur, (jui n'est chargé d'aucun intérêt, n'a d'autre objet que de bien parler. C'est laque le style est susceptible de tous les ornements de l'art , que la magnificence des lieux communs, l'artifice des figures, l'éclat des pen-
sées et de l'expression trouvent naturellement leur place. L'éloquence délibérative doit être moins ornée et plus sévère ; elle doit avoir une dignité proportionnée aux grands sujets qu'elle traite. Il n'est pas permis alors à l'orateur d'occuper de lui mais seulement de la chose en délibération ; il doit cacher l'art et ne montrer que la vérité. L'éloquence judiciaire doit être principalement forte de preuves , pressante de raisonnements , adroite et déliée dans les discussions, impétueuse et passionnée dans les mouvements , et puissante à émouvoir les affections dans le cœur des juges.
Après avoir assigné ces caractères, il avertit que suivant l'occasion et les circonstances , chacun des trois genres emprunte quelque chose des autres ; qu'il y a des causes où le style peut être très orné, des délibérations où peut entrer le pathétique. Parmi nous , le genre démonstratif l'admet très heureusement, comme on le voit dans les oraisons funèbres de Bossuet et de Fléchier, dans les sermons de Massillon et de l'abbé Poulie , et dans ceux qui se sont montrés dignes de marcher sur leurs traces. ,
Le genre judiciaire est celui sur lequel Quintilien s'étend davantage , comme sur celui qui , de son temps surtout, était d'un plus grand usage. Il y distingue cinq parties : l'exorde, la narration, la confirmation , la réfutation , et la péroraison. Ce sont encore celles qui composent la plupart des plaidoyers de nos jours. L'exorde a pour but de rendre le juge favorable, attentif et docile; la narration expose le fait ; la confirmation établit les moyens ; la réfutation détruit ceux de la partie adverse ; la péroraison résume toute la substance du discours , et doit graver dans l'esprit et dans l'ame du juge les impressions qu'il importe le plus de lui donner.
Je ne le suivrai pas dans le détail des préceptes ; c'est l'étude de l'avocat. Je me borne à choisir quelques traits dont l'application peut s'étendre à tout, et intéresser plus ou moins tous ceux qui lisent ou qui écoutent.
Il veut que l'exorde en général soit simple et modeste, qu'il n'y ait rien de hardi dans l'expression, rien de trop figuré, rien qui annonce l'art trop ouvertement. Il en donne une raison plausible :
« L'orateur n'est pa.s encore introduit dans l'ame de ses auditeurs ; rattention , qui ne faitque de naître , l'observe de sanfî-froid. On lui permettra davantage quanil les esprits seront échauffés.
« La narration doit être courte, claire, et probable. Elle sera courte , s'il n'y a rien d'inutile ; car, dans le cas même où vous aurez l)eaucoup de ciioses à dire , si vous ne dites ricc de trop, vous ne serez pas trop long. Elle sera claire , si vous ne vous servez pour chaque chose que
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du mot propre, efsi vous distinguez nettement le temps, les lieux, et les personues. Il est alors si important d'être entendu, que la prononciation même doit être soignée (le manière à ne rien faire perdre à l'oreille du juge. Enfin , elle sera probable , si vous assignez à chaque chose des motifs plausibles et des circonstances naturelles. »
Il reproche aux avocats de son temps de ne pas sentir assez celte nécessité de ne rien laisser perdre de la narration.
« Jaloux des applaudissements d'une multitude assemblée au hasard , ou quelquefois même gagnée, ils ne peuvent se contenter du silence de l'attention. Ils semblent ne se croire éloquents que par le bruit qu'ils font ou qu'ils excitent. Bien expliquer un fait comme il e-.t , leur paraît trop commun et trop au-dessous d'eux. Mais n'est-ce pas plutôt faute de le pouvoir que de le vouloir? car l'expérience apprend que rien n'est si difficile que de dire ce qu'après nous avoir entendus chacun croit qu'il eût dit aussi bien que nous. Ce qui produit cet effet sur l'auditeur ne lui paraît pas beau, mais vrai. Or, l'orateur ne parlejamais mieux que lorsqu'il sembledire vrai, puisque son seul but est de persuader. INos avocats, au contraire, regardent l'exposition comme un champ ouvert à leur éloquence : c'est là qu'ils veulent briller; c'est là que le style, le ton, les gestes, les mouvements du corps , tout est également outré. Qu'arrivet-il ? C'est qu'on applaudit à l'action de l'avocat, et qu'on n'entend pas la cause. »
Il ajoute que rien ne demande un plus grand art que la narration judiciaire.
« Il est bon qu'elle soit ornée, afin que le récit trop nu ne devienne pas insipide et ennuyeux; mais cet ornement doit consister surtout dans le choix des termes, dans une élégance sans apprêt , dans l'agrément et la variété des tournures. C'est un chemin qu'il ftiut rendre agréable pour l'abréger, mais où rien ne doit détourner du but. Comme la narration ne comporte pas les autres beautés de l'art oratoire, il faut qu'elle en ait une qui lui soit propre. C'est dans ce moment que le juge est plus attentif, et que rien n'est perdu pour lui. De plus, je ne sais comment il se fait qu'on croit avec plus de facilité ce qu'on a entendu avec plaisir. »
Il cite pour modèle le récit du meurtre de Clodius, dans le plaidoyer pour Milon; et c'est en effet, dans ce genre, ce que l'antiquité nous a laissé de plus parfait.
Dans la confirmation ou l'exposé des preuves , la division des points principaux lui paraît essentielle.
« Elle est fondée , dit-il, sur la nature même, qui veut qu'on procède d'une chose à une autre ; elle aide beaucoup à li mémoire de celui qui parle, et soutient rattenliou de ceux qui écoutent. »
Mais en même temps , il blâme l'abus des subdivisions multipliées ,
« Qui deviennent subtiles et minutieuses , ôtent au discours toute sa gravité, le hacî.ent plutôt qu'elles ne
le partagent, coupent ce qui doit être réuni, et produisent la confusion et l'obscurité , précisément par le moyeu inventé pour les prévenir. »
Tous ces préceptes, comme on voit, sont applicables pour nous de plus d'une manière ; et, par exemple, la manie de subdiviser est un des vices de la prédication : il est quelquefois fatigant dans Bourdaloue. Quant à ce grand précepte de l'ordre et de la méthode, il n'y en a point de plus fécond ni de plus essentiel dans presque tous les genres de composition; mais surtout dans ce qui regarde l'enseignement. Il faut y avoir réfléchi , il faut même avoir mis la main à l'œuvre , pour sentir toute la difficulté et tous les avantages d'une bonne méthode et d'une disposition lumineuse. C'est une des parties de l'art dont le ressort est caché , et dont on ne voit que l'effet , sans savoir ce qu'il a coûté. Rien n'est plus nécessaire pour attacher le lecteur ou l'auditeur, que de lui montrer toujours un but, et de lui mettre dans les mains le fil qui doit le conduire; car l'esprit de l'homme est naturellement paresseux, et veut toujours être mené ; il est naturellement curieux, et a toujours besoin d'attendre quelque chose : c'est le secret de la méthode et ce qui en fait le prix. C'est aussi par cette raison que, pour enseigner bien moins qu'on ne sait, il faut savoir beaucoup, et qu'on ne peut transmettre aux autres une partie de ses connaissances sans les avoir long-temps et mûrement digérées. Avant d'introduire les autres dans une longue caiTière , il ne suffit pas de l'avoir reconnue; il faut pouvoir l'embrasser tout entière d'un coup d'oeil , savoir tous les chemins par où l'on passera, dans quels endroits et combien de temps on veut s'arrêter , tout ce qu'on doit rencontrer sur son passage : et comment pourra-t-on suivre un guide avec confiance et avec plaisir, si lui-même a l'air de marcher au hasard et de ne savoir où il va ? Quoi de plus fatigant qu'un écrivain qui veut nous communiquer des idées dont lui-même ne s'est pas rendu compte; qui, loin devons épargner de la peine ne vous montre que la sienne , veut répandre la lumière dans les esprits, quand le sien est couvert de nuages , et, loin de vous apporter le fruit et le résultat de vos pensées, vous associe vous-même au travail de ses conceptions ?
La confirmation et la réfutation nous conduisent aux preuves : les unes dépendent de l'avocat, les antres n'en dépendent pas. Les dernières sont les témoins, les écritures, les serments; les autres sont les arguments elles exemples. Les arguments se divisent en propositions générales et particulières, et il s'ensuit qu'un orateur doit être bon logicien. Mais tout ce détail n'est pas de notre sujet, et Quiîitilien lui-même, après l'avoir traitée à
fond , avertit qu'il faut posséder la dialectique en philosophe et l'employer en orateur.
La ])i'roraison , que les Grecs appelaient récapitulation, avs;xcjjaAcz('w7j,-, esl la partie du discours où l'on rassemble toutes ses forces pour porter le dernier coup. C'est le triomphe de rélo([uence judiciaire, surtout chez les anciens, dont les tribunaux, entourés d'une foule innombrable de peuple, ou même la tribune aux harangues, quand c'était lui qui jugeait, offraient un vaste théâtre à l'action oratoire. Là se développaient toutes les ressources du pathétique. Mais Quintilien avertit de ne pas s'y arrêter trop long-temps; il rappelle un mot d'un ancien déjà cité par Cicéron :
« Rien ne sèche si vite que les larmes : iSil ciliùs nrescit lacriimd. Le temps calme bientùt les douleurs, même réelles ; coml)ien doivent se dissiper plus facilement les impressions illusoires qui n'agissent que sur l'imagination 1 Que la plainte ne soit pas trop longue , sinon l'auditeur en est fatigué; il reprend sa tranquillité, et, revenu de la pitié passagère qui l'avait saisi , il retrouve toute sa raison. >'e laissons donc pas refroidir le sentiment : et , quand nous l'avons porté jusqu'où il peut aller, arrêtons-nous, et n'espérons pas que l'ame soit long-temps sensible à des douleurs qui lui sont étrangères. Là , plus qu'ailleurs, il fautque le discours, nonseulement se soutienne , mais qu'il aille toujours en froissant : tout ce qui n'ajoute pas à ce qu'on a dit ne sert qu^il'affaiblir, et le sentiment s'éteint dès qu'il languit. »
Un autre avertissement qu'il donne c'est de ne pas essayer le pathétique , si l'on ne se sent pas tout le talent nécessaire pour le bien manier.
« Comme il n''y a point d'impression plus puissante lorsqu'on parvient à la produire , il n'y en a point qui refroidisse davantage, si l'effet est manqué. Il vaudrait «ent fois mieux alors laisser les juges à leurs propres dispositions; car, en ce genre, les grands mouvements , les grands efforts , sont tout près du ridicule , et ce qui ne fait pas pleurer fait rire, a
Les objets sensibles ont aussi beaucoup de pouvoir dans cette partie , comme la vue des cicatrices, les blessures , les habits teints de sang , les enfants en larmes, les femmes en deuil, les vieillards en cheveux blancs. On en vit un exemple terrible lorsque Antoine mil sous les yeux du peuple romain la robe ensanglantée de César.
« On savait qu'il était tué; son corps était déjil mis sur le bûcher : cependant ce vêtement ensanglanté offrit une si vive image dumciutre , qu'il sem!)la qu'en ce moment même ou frappait encore César. »
N'oublions plus ce qui a ctési ridiculement et si malheureusement oublié parmi nous, (pi'il est de la nature de l'homme d'être mené par des objets se isibles, et (pi'il n'y a que des sots ou des monstres qui puissent s(' croire plus forts (pie la nature humaine^
Nous apprenons de Quintilien que les avocats de son temps faisaient d'autant plus d'usage de ces moyens, que tout les favorisait au barreau, et (pie d'ailleurs ils ne demandaient pas beaucoup d'imagination. Mais aussi il en fallait voir le danger lorsqu'on n'a pas apporté assez d'attention à s'assurer de toutes les circonstances du moment, et à prévoir tous les inconvénients.
« Souvent, dit-il, l'ignorance et la grossièreté des clients contredit trop ouvertement les psroies et les mouvements de l'orateur. Ils paraissent insensibles quand il les peint le plus affectés, et rient même quelquefois lorsqu'il les représente tout en pleurs. »
Il raconte à ce sujet un tour assez plaisant qu'il joua lui-même à un avocat qui plaidait contre lui, pour une jeune fille que son frère, disait-elle, refusait de reconnaître. Au moment de la péroraison , l'avocat ne manqua pas de prendre la jeune personne dans ses bras, et, sortant de son banc, il la porta dans le banc opposé où il avait vu ce frère , comme pour la lui remettre malgré lui , et la déposer dans le sein fraternel. Mais Quintilien, qui avait vu de loin arriver cette figure de rhétorique, avertit d'avance son client de s'évader dans la foule; en sorte que l'avocat, (pii avait apporté cette enfant avec des cris et des mouvements très violents , ne trouva plus personne à qui la présenter, et , déconcerté par ce contre-temps imprévu , n'imagina rien de mieux que de la reporter très tranquillement, et de la remettre où il l'avait prise.
<r Un autre , plaidant pour une jeune femmequi avait perdu son mari, crut faire merveille en exposant le portrait de cet époux misérablemeut assassiné. ÎMais ceux à qui il avait dit de montrer ce portrait aux juges au moment de la péroraison , ne sacliant pas ce que c'était qu'une péroraison, chaque fois que l'oratem- jetait les yeux de leur coté , ne manquaient pas d'avancer le portrait; et enfin quand on vint à le considérer, on vit que celui que la veuve pleurait tant él.nitun vieillard décrépit. On en rit si fort, qu'on ne pensa plus au plaidoyer.
» On sait ce qui arriva à Glycon. Il avait amené h l'audience un enfant, dans la pensée que r.es ciis et ses larmes pourraient altendiir les juges, et son précepteur était auprès de lui pour l'avertir quand il faudrait pleurer. Glycon, plein de confiance, lui adresse la parole, et lui demande poiuxpioi il pleure : (Vest que mon privfpleur me 2)iiice- »
On a souvent cont('' ce fait comme étant de nos jours : on voit (pi'il est de vieille date, comme lant d'autres contes.
Quintilien , pour achever de faire voir le vice de tous ces moyens factices que les jeunes gens apportaient de l'école des rhéteurs , raconte la leçon aussi piquante qu'ingénieuse que donna Cas-
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sius Severns, un des meilleurs avocats de son temps, à un jeune orateur qui s'avisa de lui dire en l'apostrophant tout-à-coup : Pourquoi me refjarclez-vous avec cet air farouche? Moi! dit Cassius, je n'y pensais seulement pas. Mais apparemment que cela est écrit clans votre cahier, et je vais vous regarder comme rotis le voulez. Et en même teuîps il lui lança un regard épouvantable.
Mais si Quintilien marque les écueils du pathétique , c'est pour en relever davantage le mérite et la puissance quand il est heureusement mis en flpuvre.
« Bien des gens savent trouver des raisons et déduire des preuves ; mais enlever les juges à eux-mêmes , leur donner telle disposition que l'on veut, les enflammer de colère ou les attendrir jusqu'aux larmes, voilà ce qui est rare , voilà le véritable empire que l'éloquence a sur les cœurs. Les arguments naissent d'ordinaire du fond de la cause , et le bon droit n'y manque pas ; de sorte que celui qui gagne sa cause par leur moyen peut croire qu'il n'avait besoin que d'un avocat. Mais quand il s'agit de faire une sorte de violence aux juges, c'est ce que les clients ne peuventnousapprendre,etce qui ne se trouve point dans leurs mémoires. Les preuves font penser aux juges que notre cause est la meilleure; mais les sentiments que nous leur inspirons leur font souhaiter qu'elle le soit, et notre affaire devient la leur. Aussi l'effet des arguments et des témoignages ne se manifeste que quand ils portent leur arrêt. Mais , lorsqu'on vient à bout de les émouvoir, on sait, avant qu'ils soient levés de leur siège, quel sera leur jugement. Quand on les voit toutà-coup fondre en larmes , comme il arrive quelquefois dans ces belles péroraisons qui toucheraient les cœurs les plus insensibles, l'arrêt n'est-il pas déjà prononcé? Que l'orateur tourne donc tous ses efforts de ce côté, et qu'il s'attache particulièrement à cette partie de l'art , sans laquelle tout le reste est faible et stérile ; le pathétique est l'ame du plaidoyer. »
Les extrêmes se touchent ; et Quintilien passe tout de suite à un moyen tout opposé, le rire et la plaisanterie. Il sent combien ce ressort est délicat à manier : il y faut la plus grande finesse de tact , et la connaissance la plus juste de l'à-propos. Il semble même que ce moyen soit en quelque sorte étranger à l'éloquence. Mais l'expérience prouve tout ce qu'il peut produire, et souvent une plaisanterie bien placée a fait tomber le plus grand appareil oratoire.
« On a remarqué, dit-il , que cette espèce de talent a manqué à Démosthènes , et que Cicéron en a abusé. »
Quintilien , tout admirateur qu'il-est de ce grand homme, avoue qu'il a trop aimé la raillerie , au barreau, comme dans la conversation; mais il soutient (jue la plaisanterie de Cicéron est toujours celle des honnêtes gens et des gens de goût; qu'il avait soin de ne la placer ordinairement que dans l'interro-