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simple. On dil une Hotte de cent voiles au lieu d'une flotte de cent vaisseaux , et l'on prend ainsi la partie pour le tout. Pourquoi? C'est que la première chose qui frappe les yeux dans un grand nombre de navires , ce sont les voiles , et que le moyen le plus jCourt pour dénombrer une flotte , c'est de compter les voiles. Ainsi cette métonymie ou transposition de nom n'a été employée que par une suite naturelle de la première impression que l'objet faisait sur la vue. Avec cette méthode on habituerait les enfants à penser, et le mot resterait plus aisément dans leur mémoire , lorsqu'il serait attaché à une idée.
Cette figure est d'un usage si familier , qu'il n'y a personne qui ne s'en serve à tout moment et sans y penser. Dans l'éloquence et dans la poésie, il y a mille moyens de la varier et d'en tirer des effets nouveaux ; mais le degré de hardiesse qu'on y met, et qui en fait tout le prix, doit être mesuré sur les circonstances et sur la nature du sujet. C'est la métonymie qui fait toute la beauté de ces deux vers de l'Orphelin de la Chine :
Les vainqueurs ont parlé : l'esclavage en silence Obéit à leur voix dans cette ville immense.
L'expressron est neuve : c'est la première fois {|u'on s'est servi du mot d'esclavage , qui signifie la condition des esclaves , pour exprimer les esclaves eux-mêmes pris collectivement; c'est en cela que consiste la figure. 3Ietlez à la place les esclaves en silence, et tout l'effet est détruit. D'où vient cette différence ? Ce n'est pas seulement de ce que les esclaves en silence n'auraient rien qui fût au-dessus de la prose , mais c'est que le poète , en personnifiant l'esclavage, agrandit le tableau, et , par une expression vaste , nous montre toute une ville, une ville immense, habitée \}Rr l'esclavage seul et par l'esclavage en silence. Ce sont là des traits de maître. Mais ôtez cette figure de la place où elle est , ôtez-la d'un sujet où l'imagination est déjà élevée par de magnifiques peintures des exploits de Gengiskan, par l'idée d'un peuple conquérant du monde, par la pompe du style oriental dont la pièce a reçu l'empreinte dès les premiers vers; transportez-la dans Mérope ou dans Oreste , elle y paraîtra trop poétique, elle sera froidement fastueuse et ne peindra rien. Supposons que , dans Oreste , l'auteur voulant peindre la consternation des habitants d'Argos sous la tyrannie d'Egisthe eût fait dire à Painmène ,
L'esclavage en silence obéit à sa voix , c'était un luxe de poésie , déplacé dans la bouche d'un vieillard affligé qui pleure son maître ; et les connaisseurs n'auraient remarqué ce vers que pour le critiquer. C'est pourtant , si l'on y prend garde , al)solument la même idée : dans les deux
cas, il s'agit de représenter un peuple qui tremble, et qui se lait sous une domination étrangère. Mais combien les circonstances doivent changer le caractère du style! Voyez comment l'auteur d' Oreste fait {jarler Pammène, lorsqu'il se plaint à Oreste de la lâcheté du peuple d'Argos : Ilélas ! le citoyen , timidement fidèle , JN'oserait en ces lieux imiter ce saint zèle : Dès qu'Égistbe parait, la piété, seigneur, Tremble de se montrer, et rentre au fond du cœur.
Voilà deux tableaux dont le fond est le même , mais dont la couleur est bien différente -. c'est que, dans l'un , le poète , en traçant l'épouvante qu'a répandue l'invasion des Tartares dans le plus grand empire du monde, ne veut parler qu'à l'imagination par une peinture qui n'est qu'accessoire, et ne tient pas au fond du sujet : il se permet donc très à propos l'éclat et la hardiesse des expressions. Mais dans l'autre il veut parler au cœur, parce qu'à cette faiblesse timide du peuple d'Argos tient le retardement d'une vengeance légitime , qui est précisément le stijet de la pièce. Il se sert donc , non pas d'expressions magnifiques , mais d'expressions touchantes , propres à inspirer l'intérêt, la pitié, l'indignation.
La piété, seigneur, Tremble de se montrer, et rentre au fond du cœur.
Ce rapport continuel du style au sujet est si important , surtout dans les ouvrages dramatiques , où tout doit tendre au même effet, que, d'im bout à l'autre d'une pièce , chaque expression doit être en quelque sorte subordonnée à un caractère et à un but général. Mais ce sentiment si juste des convenances , qui produit la perfection du style , est une espèce "de Magie qui non seulement n'est donnée qu'à très peu d'hommes, mais qui même a nécessairement peu déjuges : il faut beaucoup de réflexion pour l'apercevoir, et assez volontiers on jouit de son [>laisir sans songer à en chercher les causes. Il n'est pas si rare qu'on le croit d'avoir une certaine justesse d'esprit; et ce qui le prouve, c'est que le vrai en tout genre ne manque guère son effet sur les hommes rassemblés ; mais il n'est pas commun d'exercer son esprit ni de réfléchir sur ses lecteurs. C'est là ce qui fait (lue les grands écrivains sont plus généralement admirés que parfaitement sentis; mais c'est en même temps une raison pour excuser ceux que le sentiment réfléchi de la perfection rend plus passionnés pour tout ce qui s'en approche , et plus sévères pour tout ce qui s'en éloigne. Il faut songer que l'une de ces deux impressions ne peut pas exister sans l'autre. Quand on relit sans cesse avec délices ceux qui possèdent ce rare et grand talent d'imprimer à chaque ligne la couleur du
sujet , comment supporter cette foule d'écrivains qui n'en ont pas même l'idée , qui font de toutes sortes de teintes rassemblées au hasard une bigarrure monstrueuse? En faut-il davantage pour que , dès la première page , un lecteur un peu exercé reconnaisse un homme étranger à son art ? Pourquoi , parmi tant de pièces de théâtre , en est-il si peu dont on puisse soutenir la lecture ? Il n'en faut pas chercher ailleurs la raison. Mais , d'un aulre côté , pourquoi trouvera-t-on si souvent l'homme de lettres occupé à relire Racine et Voltaire , que tout le monde sait par cœur ? C'est que chaque fois qu'il les lit, il y trouve une foule de jouissances particulières , qu'il ne faut pas envier à l'homme sensible qui a dévoué sa vie aux beaux-arts, puisque ces jouissances sont les plus douces et les plus pures, je dirai presque les seules qui lui tiennent lieu des sacrifices qu'il a faits et des dégoi'its qu'il peut éprouver.
Boileau avait raison de se moquer de Pradon , qui ne savait pas ce que c'était qu'une métonymie; mais, dans le même endroit, il a tort, ce me semble, d'en vouloir justifier une que l'on avait censurée, et qui méritait de l'être. Vous verrez , dit-il dans une épître à ses vers ,
Vous verrez mille auteurs poinlilleux ,
Pièce à pièce épluchant vos sens et vos paroles,
Interdire chez vous l'entrée aux hyperboles ;
Traiter tout noble mot de terme hasardeux ,
Et dans tous vos discours , comme monstres hideux ,
Huer la métaphore et la métonymie ,
Grands mots que Pradon croit des termes de chimie;
Vous soutenir qu'un lit ne peut être effronté, etc.
C'est dans la satire contre les femmes qu'il s'était seni de cette expression :
T'accommodes-tu mieux de ces douces Ménades , Qui, dans leurs vains chaçrins, sans mal toujours malades. Se font des mois entiers, sur un lit effronté. Traiter d'une visible et parfaite santé?
Je louerai volontiers le dernier vers. Il y a vraiment de l'art; et cette contradiction apparente, se faire traiter d'une santé parfaite, comme on se fait traiter d'une maladie , exprime très bien l'inconséquence d'une fausse malade (jui veut qu'on la guérisse d'un mal qu'elle n'a [)as; maisje trouve abusive et forcée la figure qui attribue au lit Veffronterie de la maladie. Il faut , comme l'observe très judicieusement Du Marsaisdans son excellent Traité des Tropes, que dans toute figure, l'imagination aperçoive toujours un rapport clair et prochain. Ainsi l'on dirait très bien un lit adultère , un lit criminel , (|uoique dans la réalité , \n\ lit ne soit pas plus adulthe ni criminel ([u'il n'est effronté; mais l'esprit saisit sur-le-champ le rapport des idées , et voit dans le lit l'instrument de l'adultère et le théâtre du crime ; et comment \Qir de Veffronterie dans un lit ? Au reste , cette
faute est la seule de ce genre qui soit dans tons les ouvrages de Boileau , et l'on n'en est que plus fàclié que cet esprit si judicieux , qui , plus d'une fois , eut la sagesse de profiter du peu qu'il y avait de bon sens dans les mauvaises ciitiques dont on l'accablait, ait voulu précisément s'obstiner à défendre la faute la plus évidente qu'il eût commise.
Je renvoie à ce même Traite des Tropes que je viens de citer , et aux autres ouvrages relatifs au même sujet , ceux qui voudront étudier en détail l'artifice des figures; car il ne faut redire nulle part , ni surtout ici , ce qu'on peut trouver dans les livres ; mais il faut bien s'arrêter un moment sur celle qui est en même temps la plus générale, la plus variée et la plus belle de toutes les figures de uiots , la métaphore. Le nom même en est devenu tellement usuel, qu'il a perdu sa gravité scolaslique. Cependant la définition en est un peu abstraite ; mais , comme toutes les définitions , elle s'éelaircit bientôt par les exemples. On peut définir la métaphore une figure par laquelle on change la signification propre d'un mot en une aure signification qui ne convient à ce mot qu'en vertu d'une comparaison qui se fait dans l'es-prit. Ainsi, quand on dit que le mensonge prend les cotdeurs delà vérité, le mot couleurs n'est plus dans son sens propre ; car le mensonge n'a pas plus de couleurs que la vérité : couleurs veut donc dire ici apparence ; mais l'esprit saisit surle-champ le rapport qui existe entre les couleurs et les apparences, et la figure est claire. La métaphore a cet avantage, dit très bien Quintilien, que , grâce à elle, il n'y a rien que l'on ne puisse ex]irimer. 3Iais ni lui , ni Du ^larsais , ni aucun rhétein- que je saclie , n'a songé à remonter à la véritable origine de la métaphore, qui pourtant me parait assez facile à reconnaître. La métaphore passe presque toujours du moral au physique, parce que, toutes nos idées venant originairement des sens , nous sommes portés à rendre nos percejitions in.tellectuelles plus sensibles par leurs rapports avec les objets physiques : de là vient que presque toutes les métaphores sont des images, et des espèces de similitudes et de comparaisons. Quand je dis d'un homme en colère, // est comme un lion , c'est une similitude : j'exprime la ressemblance générale entre un hominciiTiléet un lion. Si je vais plus loin , et que je dise. Tel qu'un lion qui, lesyeux et incelants et se battant les flancs de sa queue , s'élance avec un rugissement terrible , tel, etc., je détaille les circonslances de la similitude , et je fais une comparaison. Si je dis simplement. Quand cet homme est en fureur, c'est un lion , je fais une métaphore : et la meta-
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
phore , comme on voit , n'est au fond qu'une comparaison abrégée qu'achève l'imagination.
Cette figure est donc née de notre disposition iiabituelle à comparer nos affections morales avec nos sensations , et à nous servir des unes pour exprimer plus fortement les autres. On a dit qu'un homme était bouiUant de colère, parce qu'on a senti que cette passion donnait au sang un mouvement et une agitation extraordinaires, semblable au bouillonnement de l'eau sur le feu. C'est de la même manière que nous sommes enivrés, consumés, glacés, emhranés , voircis , jlétris, etc. Une seule de ces métaphores expliquée suffit pour faire connaître la nature de toutes les autres. Mais il y en a aussi où les objets matériels sont comparés entre eux. On a dit Ja fleur de l'âge, parce que l'éclat et la fraîcheur de la première jeunesse ont rappelé les végétaux quand ils fleurissent. On a dit les glaces de la vieillesse, parce qu'on a vu qu'elle enchaînait les articulations et arrêtait les mouvements, à peu près comme la glace, en se formant , ôte à l'eau sa fluidité.
Cette figure et la métonymie, qui est elle-même une espèce de métaphore , sont celles dont l'usage <?st le plus frécjuent dans le discours. Elles sont à îa portée du peuple comme de l'orateur et du poète. Tous les hommes figurent plus ou moins leur langage, selon qu'ils sont plus ou moins affectés , et qu'ils ont plus ou moins d'imagination j et la métaphore est la plus belle de toutes les figures , parce qu'elle réunit deux idées dans un même mot, et que ces deux idées deviennent plus frappantes par leur réunion. Quand on dit que la beauté se flétrit, le mot de flétrir se rapporte également aux femmes et aux fleurs , et cet assemblage si naturel et si intéressant plaît à l'imagination. Mais de ce que la métaphore est par ellemême si commune , il s'ensuit encore que c'est le choix qui en a fait le mérite. Il faut qu'elle soit juste c'est-à-dire, qu'elle exprime un rapport fondé sur la nature des choses. Rien n'est plus choquant qu'une figure incohérente : comme elle annonce la prétention d'une beauté, elle est fort au-dessous du terme propre , si elle manque son effet. On s'est moqué avec raison de ces vers de Rousseau :
Et les jeunes zéphyrs, de leurs chaudes haleines. Ont fondu l'écorce des eaux.
J.' image est fausse; car on ne peut pas fondre une i'corce. Il faut , de plus , que la métaphore soit nécessaire, c'est-à-dire, qn'eUe ait plus de force que le mot propre , sans quoi celui-ci est préférable.
" Elle n'est faite , dit iogénieusement Quintilien, que
pour remplir une place vacante , et quand elle chasse le ternie simple, elle est obligée de valoir mieux. »
Il faut encore qu'elle soit adaptée au sujet, et qu'il n'y ait pas trop de disproportion dans les idées , dont elle n'est qu'une comparaison implicite. Ainsi on a eu raison de blâmer ce vers , oii l'on dit, en parlant d'un cocher qui assujettit ses chevaux au frein :
Il soumet l'attelage à l'empire du mors. L'idée d'empire est trop grande pour un mors de cheval. I! faut aussi se garder de tirer la métaphore d'objets bas et dégoûtants. Corneille a péché contre cette règle lorsqu'il a dit, en parlant des soldats de Pompée :
Dont plus de la moitié piteusement étale Une indigne curée aux vautours de Pharsale.
Le mot de curée offre une image qui dégoûte et que rejette le style noble ; piteusement n'est pas une figure , mais ne devait pas non plus entrer dans une tragédie : il ne convient pas au style soutenu. Enfin , quand la métaphore aurait toutes les qualités requises, il ne faut pas la prodiguer; car alors on retombe dans l'affectation et la monotonie, deux mortels défauts en tout genre.
L'allégorie, considérée comme figure de style , et dans le langage des rhéteurs, n'est proprement qu'une métaphore continuée; car elle consiste à dire une chose pour en faire entendre une autre. Quand le sens est parfaitement clair , et que les rapports ne sont ni trop multi[)liés, ni appelés de trop loin, cette figure peut être d'un bon effet dans l'éloquence et dans la poésie. Dans la tragédie de Rome sauvée , Catilina dit, en parlant de Cicéron :
Sur le vaisseau public ce pilote égaré Présente à tous les vents un flanc mal assuré; Il s'agite au hasard; à l'orage il s'apprête, Sans savoir seulement d'où viendra la tempête.
Il n'y a pas là une seule expression qui ne soit employée dans un sens détourné. Le vaisseau , c'est la république; le pilote, c'est Cicéron; les vents sont les ennemis de l'état ; la tempête, c'est la conjuration : cette suite de métaphores forme ce qu'on appelle mie allégorie. On sent combien il est essentiel qu'elles soient toutes bien cohérentes : une seule qui s'écarterait de la première idée établie gâterait tout. C'est un défaut trop fréquent dans les Epîtres de Rousseau :
Incontinent vous l'aliez voir s'enfler De tout le vent que peut faire souffler, Dans les foiu-neaux d'une tête échauffée . Fatuité sur sottise greffée.
Dans les trois premiers vers, la métaphore , quoique forcée dans l'expression , est au moins suivie dans les objets. Les fourneaux d'une tête sont une figure peu naturelle; mais o^ conçoit du
COURS DE LITTÉKATURE.
moins que le vent soufjle dans les fourneaux; ce qu'on ne peut pas concevoir, c'est que la faiuHé greffée sur la sottise fasse soufjler le vent. Ici la justesse des rapports physiques est détruite ; elle l'est encore plus dans les vers suivants de la même épitre :
C'est lemplintique et burlesque étalage D'un faux, subliine enté sur l'assemljlage De ces grands mots , clinquant de l'oraison , Enflés de vent , et vides de raison.
La métaphore est triplement mauvaise, parce qu'elle change trois fois d'objet. Voilà le sublime enté sur de grands mots qui sont du elinqiLant : comment peut-on être enté sur du clinquant? Le premier ne peut se rapporter qu'aux arbres j le second qu'à des compositions métalliques; et puis, comment du clinquant peut-il être enflé de vent? c'est encore un troisième ordre de tlioses. Il ne faut pas se dissimuler combien ce style est vicieux: il est d'autant moins excusable que l'auteur, en ce même endroit, veut donner des leçons de goût et tombe précisément dans les défauts qu'il reproche auxautres. Ce n'estpasque, pourêtre endroitde reprendre des fautes, il faille absolument n'en commettre aucune; car, en ce cas, qui oserait je/er la première pierre au mauvais goût? 3Iais il est bien malheureux et bien maladroit de parler de vers ,
Enflés de vent et vides de raison ,
en même temps qu'on en donne l'exemple. Prenons-en un tout contraire dans un grand poèteque Rousseau, aveuglé parla haine, atta(iuaildanscette épître, et voulait particulièrement désigner. La Henrmde va nous offrir un modèle de ces métaphores continuées qui forment l'allégorie : elle y est soutenue pendant dix vers , sans la momdre apparence d'effort ni le moindre défaut de justesse , mérite en ce moment le plus remaniuable pour nous, indépendamiîient de tous les autres. Il fallait peindre Henri III ( à l'instant où la ligue commence à éclater contre lui ) , faisant un effort passager pour sortir de son indolence , mais démêlant mal ses intérêts , apercevant à peine ses dangers , et bientôt oubliant tout pour se replonger dans le sein des plaisirs et de la mollesse. Voilà le propre; voici le figuré :
Valois se réveilla du sein de son ivresse : Ce bruit . cet appareil , ce danger qui le presse , Ouvrirent un moment ses yeux appesantis; Mais du jour Importun ses regards éblouis Ne distinguèrent point , au fort de la tempête , Les foudres menaçants qui grondaient sur sa tète ; Et, bientôt fatigué d'un moment de réveil. Las , et se rejetant dans les bras du sommeil , Entre ses favoris et parmi les délices , Tranquille , il s'endormit au bord des précipices.
Le tableau est achevt- : et comme toutes les couleurs en sont graduées ! comme les nuances sont
bien marquées ! Cette césure qui coupe le vers à la première syllabe /as, — et se rejetant, c'est la faiblesse accablée qui retombe. Et dans le dernier vers, celte césure à la troisième syllabe, tranquille — il s'endormit , c'est l'indolence qui s'endort. Voilà pour ce qui regarde l'usage de l'allégorie dans le discours. Quant à l'abus , observons que plus il y a de mérite à soutenir cette figure dans une étendue raisonnable, plus il y a de maladresse à la prolonger au-delà des bornes. Il y a daiis certains livres de nos jours des exemples d'une continuation de la même métaphore pendant quatre pages : c'est alors un jeu d'esprit aussi ridicule qu'insipide, et que les sots prennent pour de l'imagination.
Nous donnons un sens plus étendu à l'allégorie, quand nous appelons de ce nom une fiction poétique, où des êtres moraux sont personnifiés; comme le temple de l'Amour dans la Henriade, l'épisode de la Mollesse dans le Lutrin , et tant d'autres. II y a aussi d'autres allégories plus courtes , et renfermées dans un petit nomlire devers, qui forment une variété agréable dans la [»oésie morale ou didactique. Tels sont ces vers de Voltaire dans le Discours sur la modération :
Jadis trop caressé des mains de la Mollesse ,
Le Plaisir s'endormit au sein de la Paresse.
La Langueur l'accablait; plus de chants . plus de vers.
Plus d'amour, et l'Ennui détruisait l'Univers.
Ln dieu, cpii prit pitié de la nature humaine ,
Mit auprès du Plaisir le Travail et la Peine.
La Crainte l'éveilla , l'Espoir guida ses pas :
Ce cortège aujourd'hui l'accompagne ici- bas.
Lemierre a très bien caractérisé l'allégorie dans ce vers de son poème de la Peinture:
L'Allégorie habite un palais diaphane.
Et, dans le même poème, il en fait un très bel usage, en traçant le portrait allégorique de l'ignorance :
11 est une stui>ide et lourde déité ; Le Tmolus autrefois fut par elle habité. L'Ignorance est son nom ; la Paresse pesante L'enfanta sans douleur au bord d'une eau dormante. Le Hasard l'accompagne, et l'Erreur la conduit; De faux pas en faux pas la Sottise la suit.
Les anciens hiéroglyphes des Egyptiens, des Scythes, et de quelques autres peuples de l'Asie , étaient des espèces d'allégories qui parlaient aux yeux, mais moins claires et moins ingénieuses , à en juger par ce que nous en connaissons , que les fables emblématiques des Grecs, dont notre poésie moderne s'est enrichie. Quand le roi des Perses, Darius I'^'", tians son expédition contre les Scythes, se fut engagé témérairement dans leurs vastes solitudes, où il perdit une grande partie de son armée , ils lui envoyèrent un ambassadeur, qui , sans lui rien dire, lui présenta de leur part cinq
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
ilèclies, une oiseau, un souris, une grenouille, et se retira. Il fut question de savoir ce que signifiait cette ambassade énigmatique. Un persan qui avait quelque connaissance du caractère et du langage de ce peuple, expliqua ainsi leurs présents :
« A moins que vous ne puissiez voler dans les airs comme les oiseaux , ou vous cacher sur la terre comme les souris, ou dans les eaux comme les grenouilles, vous n'échapperez pas aux flèches des Scythes. » Il se trouva qu'il avait bien deviné. Mais Darius avait interprété cet emblème d'une manière toute différente, et pourtant aussi plausible. Il prétendait que c'était un témoignage de la soumission des Scythes, qui lui faisaient hommage des animaux nourris dans les trois éléments, et lui abandonnaient leurs armes. C'est une mauvaise allégorie que celle qui n'a qu'une intention et qui en offre deux. C'est par la même raison que les apologues, qui sont encore une autre espèce d'allégorie, doivent avoir un sens unique et clair. Dans tout ce qui a pour objet de laisser apercevoir une vérité voilée, on doit faire en sorte que le voile ne la cache pas , mais laisse seulement le plaisir de l'entrevoir. Le masque de la comédie doit être ressemblant , sans charge et sans grimacej et le voile de l'allégorie doit être artistement tissu, mais transparent.
On connaît le trait de Tarquin-le-Superbe, lorsque son fils , tout puissant dans la ville de Gabie, lui envoya demander ce qu'il devait faire. Tarquin, qui se promenait dans son jardin, se mit à abattre les têtes des pavots , avec une baguette qu'il tenait à la main et envoya le député sans autre réponse : c'était une allégorie muette. Le fils l'entendit comme il convenait à un homme élevé par un tyran , et trouva moyen de faire périr les principaux Gabiens pour livrer la ville à son père.
Nous voilà un peu loin des figures de rhétorique ; mais tous ces faits de différente nature servent à prouver que les principes des arts sont soumis à la même logique et à la même loi des rapports qui sert à expliquer les actions humaines et à en faire connaître les ressorts, et c'est pour cela que la rhétorique du penseur Aristote , qui écrivait pour des hommes et non pas pour des écoliers, est en partie un traité de morale.
L'ironie, l'ellipse, l'hyperbole, sont si connues, que leurs noms mêmes, quoique grecs et didactiliques, sont de la langue habituelle. L'h'onie équivaut à une autre figure appelée antiphrase ou contre-vérité ; car elle a toujours pour but de faire entendre le contraire de ce qu'elle dit. Elle peut , selon les occasions, appartenir également à la gaîté, au courroux, au mépris : ces deux derniers
peuvent donc l'introduire dans le style noble et dans les sujets les plus hauts ; mais rarement^ car il ne faut pas laisser le temps de sentir qu'elle est voisine de la plaisanterie. L'ironie est quelquefois la dernière ressource de l'indignation et du désespoir, quand l'expression sérieuse leur paraît trop faible ; à peu près comme dans ces grandes douleurs qui égarent un moment la raison, un rire effrayant prend la place des larmes qui ne peuvent pas couler. Tel est cet endroit du rôle admirable d'Oreste dans Andromaque , lorsque , après avoir tué Pyrrhus pour plaire à Hermione, il apprend qu'elle n'a pu lui survivre, et qu'elle vient de se donner la mort :
Grâce au ciel , mon malheur passe mon espérance ! Oui , je te loue , ô ciel ! de ta persévérance , etc. Il finit par ce vers terrible :
Eh bieu : je suis content, et mon sort est rempli. Ce mot, je suis content, dans la situation d'Oreste, est le sublime de la rage; et ceux qui se rappellent d'avoir entendu prononcer ce vers à l'inimitable Lekain, avec des lèvres tremblantes, des dents serrées, et un sourire infernal , peuvent avoir une idée de ce que c'est que la tragédie , quand l'arae de l'acteur peut sentir comme celle du poète.
L'ellipse ou omission, qui consiste à supprimer un ou plusieurs mots pour ajouter à la précision sans rien ôter à la clarté , est une des figures les plus communes du langage ordinaire. La plupart des ellipses de ce genre sont ce qu'on appelle des phrases faites ; mais celles qu'invente le génie du style, pour avoir une marche plus rapide et une impulsion plus forte, doivent être moins fréquentes dans l'éloquence que dans la poésie. On sait que cette dernière a obtenu plus de liberté , précisément parce qu'elle a plus d'entraves; et d'ailleurs il convient qu'en général le poète ose plus que l'orateur. Au reste , les ellipses oratoires et poétiques sont plus difficiles, dans notre langue que dans celles des anciens, parce que ses procédés sont plus méthodiques , et qu'elle est , par sa nature, forcée, pour ainsi dire, à la clarté. On peut encore remarquer qiie le style des historiens est plus favorable à la concision elliptique que celui des orateurs : les premiers donnent plus à la réflexion, et les autres attendent plus de l'effet du moment.
Les auteurs latins qui ont le plus d'ellipses sont Sallusteet Tacite. Leur diction serrée, et qu'il faut souvent suppléer, est toute différente de celle de Cicéron, et devait l'être. Celui qui voulait émouvoir ne devait pas négliger l'harmonie, qui naît de l'arrondissement et des cadences nombreuses, un des ressorts avec lesquels on meut les multitudes assemblées ; mais les deux historiens vou-
COURS DE LU TÉRATLHE
iaieiil surtout faire penser, et la concision avertit d'être attentif.
L'iiyi)erl)oIe n'est pas moins du langage familier que l'ellipse ; mais comme on est accoutumé à la réduire à sa juste valeur, l'abus qu'on en fait tous les jours n'empèclie pas qu'elle ne puisse entrer heureusement dans le style noble, et surtout dans les sujets où notre esprit est monté au grand, comme dansl'fxle et dans l'épopée. Alors, comme il esi naturel à l'imagination une fois émue d'agrandir, jusqu'à un certain point, les objets , on |teut en ce genre , la senir à son gré : mais il ne faut lui montrer que ce qu'elle peut naturellement se figurer ; car outrer l'hyperbole, c'est exagérer l'exagération. On admire avec raison ces beaux vers qui terminent le second chant de la ilenriade et le tableau de la Saint-Barthélémy :
Et des fleuves français les eaux ensanglantées
Ae portaient que des morts aux mers épouvantées.
On sait bien qu'il y a quelque chose au-delà de l'exacte vérité; mais ici la vérité est en elle-même si terrible qu'on n'aperçoit pas ce (pie le poète y ajoute. Au contraire, lorsque Théophile, retiré dans le midi de la France, dit au roi Louis XIII,
On m'a mis , loin de votre empire , Dans un désert où les serpents Boivent les pleursqne je répands, tt soufflent l'air que je respire ,
on sent que l'hyperbole est un peu forte , même quand il aurait été dans les déserts de l'Afrique.
Une , figure tout opposée à celle-ci , et dont le nom grec est trop scientifique , et trop peu connu pour être cité ici (la litote), est celle qu'on peut appeler en français la diminution : c'est l'art de paraître affaiblir par l'expression ce qu'on veut laisser entendre dans toute sa force. C'est avec celte adresse que s'exprime Iphigénie, lorsqu'elle dit à son père , après avoir paru résignée à lui obéir :
si pourtant ce respect, si cette obéissance, Parait digne à vos yeux d'une autre récompense , Si d'une mère en pleurs vous plaignez les ennuis. J'ose dire , seigneur, qu'en l'état où je suis , Peut-être assez d'honneurs enviroimaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie.
IVepns souhcnter? L'expression est bien faible: mais comme cette retenue même , après ces protestations d'obéissance, en laisse entendre au cœur d'un père plus (ju'elle n'en dit! De même, lorsque Chimène, tout eu larmes, dit à Rodrigue ,
Va , je ne te hais jmint , croit-on qu'elle se contente de ne le pas haïr? Cel artifice de diction, bien ménagé, produit le même effet (|u'une femme modeste et sensible cpii baisse
les yeux quand elle craint l'expression de ses regards.
Outre les figures de mots destinées à orner le style , la rhétorique dislingue aussi des figures de pensées, qui ne sont que certaines formes que la passion ou l'artifice oratoire donne à la construction du discours. La plupart ne prouvent que l'enviequ'ont eue les rhéteurs de donner degrands noms aux procédés les plus simples de l'élocutionj et quand elles sont expliquées , on est tenté de dire : Quoi ! ce n'est que cela I II en est pourtant quelques unes qui sont vraiment d'un grand effet , et appartiennent à la véritalîle éloquence. Telle est l'apostrophe, qui doit être le mouvement d'une imagination fortement ébranlée , ou d'une ame puissamment affectée, comme dans cette exclamation de Bossuet : Glaire du Seifjneur! quel coup vous venez de frapper! Toute Jaterre en est éionnée; comme dans ces vers si touchants d'Andromaque :
Non . nous n'espérons pins devons revoir encor. Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector.
On sent que cette apostrophe aux murs de Troie
est l'accent naturel de la douleur et du regret, et c'est ainsi que les figures sont bien placées.
La prosopopée, personnification qui fait parler les morts et les choses inanimées, est d'un usage plus rare. Plus cette figure est hardie, plus elle a besoin d'être animée. Fléchier s'en est ser\i très noblement dans l'oraison funèbre du duc de IMontausier.
« Oserais-je , dnns ce discours , employer la fiction et ie meusouge? Ce tombeau s'ouvrirait , ces osseuieuts se rejoiudraient et se nmimeraient pour me dire : Pourquoi vieus-tu mentir pour moi, qui ne mentis jamais pour persi)nne?>'e me rends pas uu honneur que je n'ai pas mérité , à moi qui n'en voulus jamais rendre qu'au vnii mérite. Lnisse-moi reposer danslesein de la vérité, et ne viens pas troubler ma pais par la flatterie , que je hais. B
La suspension et la prétérition sont fréquemment employées dans l'éloquence et dans la poésie, et lorsqu'elles le sont bien, elles ont un très grand pouvoir. La suspension consiste à faire attendre ce que l'on va dire, à l'annoncer de loin, afin de forcer l'esprit à s'y arrêter davantage. On conçoit bien qu'il faut que la chose en vaille la peine, sans quoi l'artifice retomberait sin- celui (pii s'en senirait si maladroitement ; mais (piand on est sûr de frapper un grand coup, il y a de l'art à le suspendre. L'orateur ressemble alors au gladiateur ([ui élève le fer le plus haut qu'il peut, piiiu' porter un ccnip plus terrible, ou bien au sauteur (pii prend son élan de très loin pour le rendre plus rapide. Le grand Corneille a bien su tirer
ANCIENS. -
parti de celte figure dans cette scène immortelle d'Auguste avec Cinna , lorsque, après l'éiiuméralion de ses bienfaits, l'empereur poursuit ainsi : Tu t'en souviens , Ciiuia ; tant d'heur et tant de gloire Ne peuvent pas sitôt sortir de ta ni(!moire : Mais , ce qu'on ne pourrait jamais s'iniagiiier, Ciuna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
Si, retranchant les trois premiers vers , il eiit dit d'abord le dernier, qui suflisait pour le sens, l'effet serait beaucoup moins grand. Mais la suspension l'augmente an point, qu'au moment où l'on entend le dernier hémistiche, il est presque impossible de ne pas faire le même mouvement , et de ne pas jeier le même cri que Cinna.
J^a prétérition est une autre sorte d'artifice j il consiste dans une forme de phrase négative , par laquelle on ne setnble pas vouloir dire ce que pourtant on dit en effet : Je ne vous dirai point, je ne vous rappellerai point, je ne vous reprocherai point telle, telle, telle chose; mais, etc. L'on appuie alors sur la seule que l'on énonce positivement. Cette figure a un double avantage : elle ne diminue en rien la valeur des choses que l'on a l'air d'écarter, et fortifie beaucoup celle sur laquelle on insiste , comme on va le voir par des exemples. Alzire , obligée d'avouer à Zamore qu'elle vient d'épouser Gusman et qu'elle a quitté sa religion pour prendre celle des Chrétiens , Alzire aime avec trop de passion pour se trouver elle-même excusable j mais pourtant elle ne veut pas (pie son amant ignore tout ce qui peut l'excuser. Elle se garde bien de lui dire :
« Vois quelle était ma situation ; je t'ai cru mort ; un père ordonnait; je m'immolais au salut de ma patrie! »
Tout cela est très vrai , et pourtant serait très froid dans la bouche d'une amante. Il faut donc qu'elle s'excuse sans paraître vouloir s'excuser. C'est ce que fait la prétérition.
Je foiirrais t'alle'guer, pour affaiblir mon crime, De mon père sur moi le pouvoir légitime, L'erreur oii nous étions , mes regrets , mes comîjats , Les pleurs que j'ai trois ans donnés à ton trépas; Que , des Chrétiens vainqueurs , esclave infortunée , La douleur de ta perte à leur dieu m'a donnée ; Que je t'aimai toujours; que mon cœur éperdu A détesté tes dieux qui t'ont mal défendu. Mais je ne cherche point, je ne veux point d'excuse ; 11 n'en est point pour moi lorsque l'amour m'accuse. Tu vis , il me suffit : je t'ai manqué de foi ; Tranche mes jours affreux , qui ne sont plus pour toi.
Voilà bien la véritable éloquence, qui n'est jamais que l'expression juste d'mi sentiment vrai. Assurément on ne peut donner de meilleures raisons ; ceperulant elles ne seront bonnes aux yeux de Zamore que parce qu'elle-même les trouve insuffisanies du moment où elle l'a revu. Aussi , lorsqu'elle ajoute tout de suite ,
Quoi I tu ne me vois point d'un oetl Impitoyable ! il répond comme tout le monde répontlrait poiului :
Non , si je suis aimé , non , tu n"es point coupable. Sans doute ce n'est pas parce que cette forme de discours s'appelle une préiérition que ce passage est si beau; mais cependant il n'est pas inutile que la rhétorique ait développé l'art de cette figure : c'est un avertissement de s'en servir aubesoin; et ceux qui l'auront bien saisie sauront mieux en fiùre usage. C'est surtout un secours pour les jeunes gens; et il faut bien que les le- (;ons aident la faiblesse, et sup[)léent l'expérience; que l'imitation vienne au secours du talent, et facilite ses progrès.
Je citerai encore un autre exemple de la prétérition, tiré du second chant de la Henriade , où Henri IV fait à la reine Elisabeth le récit de l'horrible journée de la Saint-Barthélémy.
Je ne votis ivindrai 'point le tumulte et les cris ,
Le sang de tons côtts ruisselant dan& Paris,
Le fils assassiné sur le corps de son père ,
Le frère avec la sœur, la fille avec la mère ,
Les époux expirants sous leurs toits embrasés ,
Les enfants au berceau sur la pierre écrasés :
Des fureurs des humains c'est ce qu'on dort attendre.
Que sera donc ce qui va suivre , puisque celui qui trace cet épouvantable tableau semble lui-même n'en être pas étonné ! Tel est l'artifice de la prétérition ; sans affaiblir l'horreur de cette peinture elle va rendre plirs frappante celle (jui suit : Mais ce que l'avenir aura peine à comprendre , Ce que vous-même encore à peine tous croirez , Ces monstres furieux, de carnage altérés. Excités par la voix des prêtres sanguiiiaii-es , Invoquaient le Seigneur en égorgeant leurs frères, Kt, le bras tout souillé du sang des innocents, Osaient offrir à Dieu cet exécrable encens !
La réticence mérite aussi qu'on en fasse mention. C'est une figure très adroite en ce qu'elle fait entendre, non seulement ce qu'on ne veut pas dire , mais souvent beaucoup plus qu'on ne dirait. Telle est celle-ci dans le rôle d'Agrippine :
J'appelai de l'exil , je tirai de l'ai-mée ,
Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus ,
Qui depuis.... Rome alors estimait leurs vertus.
Voltaire l'a imitée dans la Henriade:
Et Biron , jeune encore , ardent , impétueux , Qui depuis.... mais alors il était vertueux.
L'imitation même est si frappante qu'elle pourrait passer pour une espèce de larcin. Mais Voltaire était si riche de son fonds qu'il ne se faisait pas scrapu'.e de prendre sur celui d'autrui.
Une autre réticence encore plus belle , parce qu'elle tient à une siluatioii théàtiale, c'est celle d'Aricie dans la tragédie de Phèdre :
l^renez garde , Seigneur : vos invincibles mains Ont de monstres sans nombre affranchi les humains;
Mais tout n'est pas détruit, et vous en laissez vivre Un.... Votre fils, Seigneur, me défend de poursuivre.
Cette interruption sul)ite doit épouvanter Thésée. Aussi commence-t-il dès ce moment à sentir de vives inquiétudes, et à se reprocher son emportement.
La malignité et la haine ont bien connu tout ce (pie i*ouvait la réticence par le chemin qu'elle fait faire à l'imagination ; aussi n'ont-elles point d'ai-mes mieux effilées, ni de traits plus empoisonnés. C'est la combinaison la plus profonde de la méchanceté de savoir retenir ses coups , et de les porterparlamain d'autrui; et malheureusement c'est aussi la plus facile. Rien n'est si aisé et si coimnun que de calomnier à demi-mot , et rien n'est si difficile que de repousser cette espèce de calomnie; car comment répondre à ce qui n'a pas été énoncé? Deviner l'accusation , c'est avouer en quelque sorte qu'elle n'est pas sans fondement. Aussi , le seul parti qu'il y ait à prendre est de porter un défi public à l'accusateur timide et lâche ; et l'imiocence alors peut lever la tête quand il cache la sienne dans les ténèbres.
C'en est assez sur les figures , dont j'ai marqué les principales et les plus connues. Je n'ai point suivi pas à pas Quintilien : dans cette partie , là, comme dans'jbeaucoup d'autres , c'est un instituteur qui parle à des disciples , et dont le but n'est pas le mien. Si j'ai choisi beaucoup de mes exemples dans les poètes, c'est qu'il fallait faire voir que les mêmes figures appartiennent d'ordinaire à la poésie comme à l'éloquence; que d'ailleurs les jjassages des poètes sont plus présents à la mémoire, plus généralement connus, plus faciles à retenir, et qu'enfin les beaux vers sont comme des lieux de repos et de délassement, où l'esprit aime ù s'arrêter dans la route aride et épineuse des préceptes.
Quintilien emploie un chapitre à traiter de ce qu'on nomme des pensées , car c'est ainsi qu'on appelle, comme par excellence, celles qui sont énoncées dans une forme précise et sentencieuse. Elles donnent de l'éclat au discours; mais c'est un des genres d'ornement qui ont le plus d'inconvénients et de dangers, si l'on n'a pas soin d'en être sobre. Les pensées, les maximes, les sentences, ont un air d'autorité qui peut donner du poids au discours, si l'on y met de la réserve; mais qui, autrement, montrent l'art à découvert. Elles sont voisines de la froideur, jjarce qu'elles supposent communément un esprit trantiuille. Aussi convient-il que l'orateur, et plus cncoïc le [loète , les tourne en sentiments le plus qu'il est possible. Il est plus facile de coninnuii(iuer ce ipi'on sent «pie de persuader ce (pi'on pense. ])c plus , ces
sottes de pensées ont un brillant qui leur est propre, et si elles reviennent fréquemment, elles détournent trop l'attention du but principal , et paraissent en quelque sorte détachées du reste de l'ouvrage. Or, l'orateur et le poète doivent toujours songer à l'effet total. C'est à quoi ne pensent pas ceux qui ont la dangereuse prétention de tourner toutes leurs phrases en maximes. Plus cette forme est imposante , plus il faut la réserver pour ce qui mérite d'en être revêtu. Celui qui cherche trop les pensées risque de s'en permettre beaucoup de communes, de forcées, de fausses même; car rien n'est si près de l'erreur que les généralités. D'ailleurs , on ne peut pas avoir, dit fort bien Quintilien , autant de traits saillants qu'il y a de fins de phrases; et quand on veut les terminer toutes d'une manière piquante on s'expose à des chutes puériles. Ajoutez que cette manière d'écrire coupe et hache eu petites parties le discours qui, surtout dans l'éloquence , doit former un tissu plus ou moins suivi ; que ces traits répétés éclairent moins ([u'ils n'éblouissent, parce qu'ils ressemblent plus aux étincelles qu'à la lumière ; et qu'enfin plus ils sont agréables en eux-mêmes, plus la profusion en est à craindre, parce que les impressions vives sont plus près que les autres de la satiété.
Quintilien traite ensuite de l'arrangement des mots, du nombre, de l'harmonie périodique ; mais tout ce qu'il dit se rapporte, en grande partie, à la langue latine. Quant à ce qu'il prescrit sur la convenance du style , sur les bienséances oratoires ; sur la nécessité d'exercer sa mémoire, et de former sa prononciation ; sur cette partie si importante pour l'orateur, qu'on appelle action ; sur l'habitude d'écrire ; sur les moyens de se mettre en état de parler sur-le-champ , quand il en est besoin ; sur les avantages (ju'on retire de l'étude des grands modèles; tous ces différents objets rentrent particulièrement dans le dessein général de l'ouvrage , qui est de former l'orateur du barreau; et même, à plusieurs égards , sont plus ;qiplicables aux tribunaux romains qu'aux nôtres, (pioiqu'il y ait toujours beaucoup à profiter pour (juiconque se destine à la noble profession d'avocat.
Il faut terminer ce précis, peut-être déjà trop long : je crains toujours de trop m'arréter sur les ouvrages didactitiues. Nous avons encore à analyser ceux de Cicéron sur le même sujet, et nous passerons ensuite aux orateurs grecs et rotnains , avec d'autant i)lus d'empressement, (pie les modèles sont toujours plus intéressants (pie les préceples.
ANCIENS. -
CHAPITPiE II. — y4imhjse des oinrayes de Cicéron sur l'art oratoire.
Rien ne semble plus curieux et plus intéressant que d'entendre Cicéron parler de l'élo(inencej et l'on croirait volontiers que l'examen de ses ouvrages sur celte matière doit être un des objets les plus agréables que nous puissions avoir à considérer. Il ne faut pourtant pas s'y tromper : Cicéron parle à des Romains, et il y a long-temps qu'il n'y a plus de Romains. Plus ses traités oratoires sont liabilement appropriés à l'instruction de ses concitoyens , et plus il doit s'éloigner de nous. Ce n'est pas que les principes généraux, les premiers éléments, ne soient en tout temps et en tous lieux les mêmes : nous l'avons vu en parcourant Quintilien. Mais tous les moyens, toutes les finesses , toutes les ressources de l'art, tout ce qui appartient aux convenances de style , aux bienséances locales, tous ces détails , si riches sous la plume d'un maître tel que Cicéron , sont tellement adaptés à des idées, à des formes , à des mœurs qui nous sont étrangères, que , pour en séparer ce qui peut nous convenir, il faut nn travail particulier, une étude suivie , que jusqu'ici l'on n'avait droit de prescrire qu'à ceux qui se destinaient au barreau; et c'est là surtout le grand objet de Cicéron , celui qu'il a toujours devant les yeux. Comme il avait passé sa vie dans les combats judiciaires , comme les tribunaux étaient la lice journalière où se signalaient les orateurs , il regarde l'accusation et la défense comme le plus pénible effort et le plus beau triomphe de l'éloquence. Sans cesse il représente l'orateur comme un soldat qu'il faut armer de toutes pièces, et qui doit, à tous les instants , être prêt à tous les genres de combats. Quelque louange (pi'il donne à l'éloquence délibérative, à celle qui a pour objet de louer ou de blâmer, quelque mérite qu'il y reconnaisse, il donne toujours la pahne à l'éloquence du barreau , comme à celle qui exige le plus grand nombre de qualités réunies. Cette opinion paraît fondée pour ce <pii regarde les tribunaux romains; et nous pourrons nous en convaincre tout à l'heure , en voyant les différents personnages qu'un orateur devait y soutenir quand il plaidait une cause. A l'égard du barreau français, ce n'est pas ici le moment d'établir la comparaison : il sera temps de s'en occuper lorsque nous traiterons de l'éloquence moderne.
Mais ce qu'il importe d'établir avant tout , ce que la lecture des anciens nous apprend à chaque page , et ce que la différence des mœurs nous a fait oublier trop long-temps , c'est la haute importance que l'on attachait à Rome, peut-être encore plus que dans Athènes , au talent de la parole. Il faut bien se redire qu'il n'y avait chez les
Romains que deux grands moyens d'illustration , les talents militaires et l'éloquence. Il faut se souvenir que Crassus, Antoine, Hortensius, Cicéron, furent élevés aux premières dignités de la république parce qu'ils étaient éloquents. On en trouve la raison dans la nature même du gouvernement. Quand un talent est d'un usage nécessaire et habituel pour quiconque se mêle de l'administration , il faut absolument que ceux qui le possèdent dans un degré supérieur soient honorés et révérés. Il y a une gloire généralement reconnue à faire mieux que les autres ce que tous ont le désir et le besoin de bien faire; et plus la concurrence est nombreuse et publique, plus la supériorité est éclatante. Or, il n'en était pas de Rome comme de quelques gouvernements modernes, où les titulaires des grandes places ne les possèdent pas toujours pour les remplir, où l'on convient d'une espèce de partage qui donne le pouvoir , les honneurs et les émoluments aux chefs, et le travail aux subalternes ; enfin, où quiconque a de quoi payer un secrétaire peut à toute force se dispenser de savoir écrire ime lettre. A Rome , on ne pouvait pas si facilement se cacher dans son impuissance, et ne paraître que sous le nom d'autrui. Il fallait payer de sa personne et se produire au grand jour ; il fallait savoir parler au sénat, devant le peuple et au forum, souvent sans préparation, et toujours de mémoire; et si l'on n'était pas obligé de s'en acquitter avec un grand succès, il était du moins honteux de montrer de l'incapacité : de là ces études si longues et si multipliées , qui étaiefit celles de toute la jeunesse romaine, depuis les fils des consuls jusqu'à ceux des affranchis; de là cette nécessité de se montrer tel qu'on était devant une multitude de juges qui, voyant tous les jours ce qu'ils pouvaient attendre de chacun , étaient intéressés à mettre chacun à sa place. C'est ainsi que des hommes qui n'avaient d'autre recommandation que leur mérite parvenaient à ces dignités éminentes où la plus graiîde naissance ne conduisait pas toujours ; c'est ainsi qu'un Cicéron , né dans un vilUge d'Italie, obtint le consulat, que l'on refusait aux Catilina, aux Céthégus, aux Lentulus, issus des plus grandes familles de Rome , et parés de ces noms fameux que l'on respectait depuis l'origine de la république. Ce même Cicéron , né parmi nous , n'evit été probablement qu'un homme de lettres célèbre, ou un excellent avocat.
Si l'on a ces idées bien présentes à l'esprit, on ne sera pas étonné du nom et de la dignité des interlocuteurs qu'a choisis Cicéron dans les dialogues qui composent ses trois livres intitulés De l'Orateur; car, à l'exemple de Platon, il semble avoir adopté de préférence la forme du dialogue
dans presque tout ce qu'il a écrit sur la philosophie ou sur l'éloquence. Celte forme a de grands avantages; elle ôte au ton didacti(jue ce qu'il a de naturellement impérieux , en substituant la discussion de f)lusieurs à l'enseignement d'un seul; elle écarte la monotonie, eu variant le sîyle suivant les personnages ; elle tempère la sécheresse et l'austérité des préceptes par l'agrément de la conversai ion; enfin, eile développe le pour et le contre de chaque opinion, avec la vivacité et l'abondance que cliacun de nous a naturellement en soutenant l'avis (pu lui est propre ; elle montre les objets sous toutes les faces et dans le plus grand jour. On a objecté (pi'elle avait un inconvénient, celui délaisser (juelquefois en doute quel est l'avis de l'auteur luimême. On a fait ce reproche à Platon [)latôt qu'à Cicéron, et je ne crois pas qu'au fond l'un le mérite plus que l'autre. Il est assez facile, par le plan même du dialogue, de voir dans la bouche de qui doit se trouver la <loctrine que l'auteur croit la meilleure. On peut croire, par exemple, toutes les fois que Platon met Socrate en scène, quec'est par sa voix qu'il va s'expliquer, parce qu'il est assez vraisemblable que Platon , ayant été disciple de Socrate, ce qu'il faire dire à son maître est précisément ce (pi'il pense lui-même. Quand Cicéron fait parler Antoine et Crassus. l'un sur les moyens que peut einployer l'orateur dans les questions judiciaires, l'autre sur l'élocution quilui convient , il est bien évident (pie leurs principes sont ceux de Cicéron, qui les nomme, en vingt endroitsdeses ouvrages, lesdeuxhommesles plus éloquents dont Rome puisse se glorifier. Mais quelle distance d'un traité de rhétoricpie, rédigé dans la forme usuelle et méthodique, et tel (pi'un maître le dicte à des écoliers, à cette conversation si noble et si imposante établie par Cicéron ! Quelle manière plus heureuse de donner une grande idée de son art, que de représenter les premiers hommes de la républicpie, des personnages consulaires, telsqu' Antoine et Crassus, et son gendre Scévola, grand pontife, et la lumière du barreau romain pour la jurisprudence, employant le loisir et le repos de la campagne , pendant le peu de jours de liberté que leur laisse la solennité des jeux publics, à s'entretenir sur l'élocpience, en présence de deux jeunes gens de la jilus grande espérance, Lucius Cotta et Servius vSulpicius , qui pressent ces grands hommes de leur révéler leurs idées et leurs observations sur cet art dont ils ont été depuis long-temps les modèles ! Tel est l'entretien (jue Cicéron suppose avoir eu lieu lorsqu'il était à peine sorti de l'enfance , environ cin(piante ans avant le temps où il ('eril, et lui avoir été rapporté [tar Cotta. C'est un effort de ménioire (|u'ii pr('-
tend faire en faveur de son frère Quintus, qui lui avait demandé ses idées sur l'élocpience. Il est probable qu'en effet cette conversation n'était pas tout- à- fait une supposition; que Colla en avait parlé à Cicéron, et lui en avait rapporté les principaux résultats ; que celui-ci, dans la suite, saisit Toccasion de travailler sur un fonds qui lui avait paru intéressant et riche; et que le prince des orateurs romains, (piekpie droit que lui donnassent la gloire et la vieillesse (il avait alors soixante et un ans) de dicter les le(;ons de son expérience et les lois de son génie, aima mieux se dérober au danger de s'ériger en législateur, et jtréféra se mettre à couvert sous la vieille autorité de deux maîtres fameux qui avaient été avant lui les premiers organes de l'éloquence romaine.
Le lieu de la scène est à Tusculum , un des plus agréables cantons de l'Italie, où Crassus avait une maison de plaisance et où Cicéron en eut une aussi. Le lendemain d'une conversation sérieuse, et même triste, sur la siiuation des affaires publiques, Crassus, comme pour se distraire, lui et ses amis, de leurs réflexions chagrines , se mit à parler des avantages attachés à l'étude de l'éloquence, non pas , disait-il , pour y exhorter Sulpicius et Cotta, mais pour les féliciter de ce qu'à leur âge ils étaient déjà assez avancés, non-seulement pour être au-dessus de tous les autres jeunes gens, mais même pour nrériter d'être comparés à ceux qui avaient plus d'années et d'expérience.
a J'avoue , poursuit-il , que je ne connais rien de plus beau que de pouvoir, par le talent de la parole , fixer l'attention des hommes rassemblés, charmer les esprits , gouverner les volontés, les pousser ou les retenir à son gré. Ce talent a toujours fleuri , a toujours dominé chez les peuples libres , et surtout dans les états paisibles. Qu'y a-t-il de plus admirable que de voir un seul homme, ou du moins quelques hommes, se faire une puissance particulière d'une faculté naturelle à tous? Quoi de plus agréable à l'esprit et à l'oreille qu'un discours poli , orné, rempli de pensées sages et d'expressions nobles? Quel magnifique pouvoir que celui qui soumet à la voix d'un seul homme les mouvcmenis de tout un peuple, la religion des juges , et la dignité du sénat '. Qu'y a-t-il de plus généreux , de plus royal , que de secourir les suppliants, de relever ceux qui sont abattus, d'écarter les périls, d'assurer aux hommes leur vie, leur liberté, leur patrie ? Enfin , quel précieux avantage que d'avoir toujoui's à la main des armes qui peuvent servir à votre défeuse ou h celle des autres , à défier les méchants ou à repousser leurs attiupies 1 » (I, 8.)
Crassus ne s'en tient pas à ces trait? généraux (pii caractérisent l'éloquence , et qui tous sont avoués et incontestables. Celte espèce d'introduction le conduit au [irincipe favori de Cicéron, déjà établi dans l'avant-propos du dialogue , et que Crassus énonce enfin en et\s termes:
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
« Si l'on veut embrasser dans une définition complète toutes les facultés propres à l'orateur, à mon gncelui-là mérite un titre d'un si grand poids, qui, sur tjuelque sujet qui se présente à développer dans le discours , peut parler de mémoire ,avec sagesse , avec ordre , avec les mouvements du style et la dignité de l'action. » (I, 15.)
On doit s'attendre que cette définition, aussi étendue ([n'imposante, peut être attaquée. Crassus s'y attend bien lui-même , car il ajoute tout de suite, comme pour expliquer sa pensée et prévenir les objections :
« Si l'on trouve que j'ai été trop loin dans ces mots, sur quelque sujet qui se présente, chacun peut en retrancher ce qu'il voudra ; mais je tiens pour constant que , quand même l'orateur, étranger aux autres connaissances , ne saurait que ce qui concerne les délibérations et les jugements, s'il se trouve dans le cas de parler de ces autres clioses qu'il n'a pas étudiées , dès qu'il les aura apprises de ceux qui font profession de les savoir, il en parlera mieux qu'eux-mêmes ne pourraient «n parler. » (Ibid.)
Et voilà le sens réel et précis de l'assertion de Crassus et de Cicéron ; voilà le seul résultat admissible des différentes discussions qui remplissent ce premier livre sur la nature et l'étendue de la science de l'orateur. Il faut dire aussi, pour la justification de Crassus, ce qu'il répète plusieurs fois, qu'il ne prétend pas caractériser l'orateur tel qu'il existe, mais tel qu'il le conçoit possible. Or, il soutient, avec quelque fondement , que pour avoir une idée parfaite d'un art, il faut le considérer dans foute la perfection dont il est susceptible. Scévola, après l'avoir combattu, revient à son opinion, avec la restriction que Crassus lui-même y a mise. Pour Antoine, après avoir rendu compte de quelques disputes sur le même sujet , dont il avait été témoin, lorsqu'il visitait les philosopbes et les rbéteurs d'Athènes , il avoue qu'il serait à souhaiter que l'instruction la plus étendue vînt toujoiu's au secours de l'éloquence. C'est même en conséquence de ce principe , qui étend si loin les devoirs et les facultés de l'orateur, qu'Antoine avance que, dans un petit traité composé à son retour de Grèce, il avait dit ces propres mots: J'ai bien conmi des hommes diserts, mais pas un homme vraiment éloquent. Il entend par homme éloquent celui qui est en état d'embellir et d'agrandir tout par la parole, et qui possède dans son imagination et dans sa mémoire une source inépuisable d'ôlocution, prête à se répandre smtous les objets. Ce qu'il ajoute est remarquable :
s Cela nous est difficile, sans doute, à nous, que l'ambition de paraître entraine dans le tourliillon du fonim avant que nous soyons suffisamment iusiruils; mais cela n'est pas moins dans l'ordre des chosi-s naturelks et possibles; et si, pour l'avenir, je puis régler mes con-
jectures sur la mesure de génie qiic montrent mes contemporains, je ne désespère pas qu'un jour, avec plus de vivacité dans l'élude que nous n'en mettons et que nous n'y en avons mis, avec plus de loisir, avec une facilité d'apprendre plus grande et plus mûrie, avec plas d'émulation et plus d'activité, il n'existe enfin cet orateur que nous clierchous. Et s'il faut direcequeje pense, ou cet orateiu" est Crassus , ou ce sera un homme qui , né avec un génie égal , aura lu, entendu et composé davantage , et qui pourra ajouter quelque chose à ce qu'est aujourd'hui Crassus. » (I, 2t.)
Ne pourrait-on pas croire que Cicéron prophétise ici par la bouche d'Antoine, et prophétise sur lui-même ? Ce qui est certain , c'est que tous les traits qu'il a rassemblés jusqu'ici paraissent lui convenir, et ne convenir (ju'à lui seul. Il était non seulement le plus éloquent, mais le plus savant des Romains; et il a fait dire à Antoine, il n'y a qu'un moment, que rien n'est plus propre à nourrir et à fortifier le talent de l'orateur que la multitude des connaissances. Quoique alors celles que l'on pouvait acquérir fussent plus bornées qu'aujourd'hui , cependant il n'a pas voulu dire, et lui-même en convient, que l'orateur devait tout savoir; mais il a soutenu qu'il était de l'essence du talent oratoire de pouvoir orner tous les sujets autant qu'ils en sont susceptibles; et c'est précisément ce qu'il avait fait; car il avait écrit , et toujours avec agrément et abondance, sur toutes les matières générales de philosophie, de politique, et de littérature. Il n'était nullement étranger à l'histoire, puisqu'il avait fait celle de son consulat; ni à la poésie , puisqu'il avait composé un poème à l'honneur de Marins. Ainsi , grâces à l'amour du travail, qui était en lui au même degré ((ue le talent, il était précisément l'homme qu'il demande, celui qui ne se contente pas d'être exercé aux luttes du barreau et aux délibérations publiques, mais qui peut écrire éloquemment sur tous les objets qu'il voudra traiter.
Antoine exige de l'orateur la sagacité du dialecticien, la pensée du philosophe, presque l'expression du poète, la mémoire du jurisconsulte, la voix et le geste d'un grand acteur; mais il ne va pas encore si loin que Crassus, qui, pour former cet homme accompli, veut, indépendamment des dons naturels , tant de l'esprit que du corps , un exercice continuel, l'habitude d'écrire, et d'écrire avec soin, l'attention à fortifier sa mémoire, à observer au théâtre tous les vices de prononciation, tous les mouvements désagréables qu'il faut éviter; qui recommande, comme une chose très utile, de traduire les orateurs grecs , et , comme une chose nécessaire, d'étudier l'histoire; qui conseille la lecture des poètes, et surtout qu'en lisant les philosophes et les historiens on s'accoutume à
les commenter, à les réfuter, à examiner dans chaque question qui se présente chez eux ce qu'il y a de plus probable, et à discuter pour et contre; enfin, qui veut une connaissance profonde des lois de l'antiquité, des coutumes , de la constitution de la république, des droits des alliés, de la discipline du sénat ; et qui ajoute à cet ensemble, déjà si vaste , cette tournure d'esprit délicate et enjouée qui apprend à faire à propos usage de la bonne plaisanterie , comme d'un assaisonnement nécessaire au discours. Antoine, qui faisait profession de n'avoir jamais étudié la jurisprudence, et qui ne faisait pas un très grand cas de la philosophie grecque, mais dont le talent consistait principalement dans une grande adresse à manier l'arme de la dialectique, et qui surtout passait paur être formidable dans la réfutation, soutient ici son caractère. Il resserre beaucoup la carrière que Crassus ouvre à l'éloquence, et qui pourtant, au gré même d'Antoine, demeure assez étendue, puisqu'elle renferme dans son domaine les tribunaux, le sénat et les assemblées du peuple. Il est bien sûr que c'est là proprement l'empire de l'orateur ; mais quoique Antoine observe avec raison qu'il y a fort loin de ce genre de talent à celui d'écrire éloquemment sur des matières de philosophie, de politique et de goût , il n'est pas moins vrai que tous CCS objets sont du ressort de l'éloquence, qui doit se plier à tous les tons ; et il ne faut pas reprocher à Crassus de voir l'art dans toutes ses dépendances. Aussi les raisonnements d'Antoine , dans celte partie, sont-ils plus spécieux que solides, surtout lorsqu'il prétend qu'il n'est pas nécessaire à un avocat d'être jurisconsulte, qu'il lui suffit , pour chaque cause , d'être instruit des lois relatives au cas qui est mis en question. On sent que cette ressource passagère , qui peut quelquefois suffire au grand talent, ne peut pas se comparer, dans l'usage journalier, à des connaissances méditées et approfondies. Crassus ne répond à la réfutation d'Antoine que par quelques mots de politesse et de plaisanterie , et saisit agréablement l'occasion de se joindre à Sulpicius et à Cotta, pour obtenir de lui qu'il expose à ces deux jeunes élèves ce ([u'a pu lui apprendre une longue habitude du forum, puisque enfin c'est là qu'il lui plaît de borner à peu près les fonctions de l'orateur. Antoine ne peut s'en dispenser ; mais la conversation est remise au lendemain, parce (ju'i! faut aller se reposer pendant la chaleur du jour. Scévola le jurisconsulte témoigne son regret de ne pouvoir entendre Antoine, parce qu'il est invité chez Lélius.
« Quoique Antoine ait maltraité la jurisprudence , dit- il en plaisantant , je ne lui en veux pas tant d'en
avoir dit du mal, que je lui sais gré de nous avoir avoué si ingénument qu'il ne la connaissait pas. »(!, 62.)
Lorsqu'on se rappelle la prédilection qu'avait Cicéron pour la secte des académiciens, qui avait pour principe de discuter beaucoup et d'affirmer peu, et de reconnaître bien plus de choses probables que de choses démontrées , on n'est pas surpris, dans le second dialogue, où Antoine joue le premier rôle, de le voir, dès son exorde, revenir prescpie entièrement à l'avis de Crassus, et avouer en badinant qu'il n'a voulu qu'essayer, dans sa réfutation, s'il lui enlèverait ses deux jeunes disciples, Sulpicius et Cotta; mais qu'actuellement, devant les nouveaux auditeurs qui leur sont arrivés , il ne songe qu'à dire sincèrement ce qu'il pense. Ces auditeurs sont le vieux Catulus et César, l'oncle du dictateur, tous deux comptés parmi les meilleurs orateurs de leur temps : Catulus, distingué surtout par la pureté et par l'élégance de la diction; César, par le talent de la plaisanterie. Tels sont les nouveaux personnages qu'amène Cicéron à Tusculum pour écouter Antoine, et l'on s'aperçoit bientôt que pour cette fois la doctrine qu'il prêche est bien selon le cœur de celui qui le fait parler, et que c'est en effet Cicéron qu'on entend. La jurisprudence exceptée, sur laquelle on ne pouvait pas faire revenir Antoine avec vraisemblance, parce qu'il était notoire qu'il n'en avait jamais étudié que ce qui était nécessaire à ses causes , il passe d'ailleurs en revue les différents genres de l'éloquence peut s'exercer; et voici sa conclusion , qui paraît entièrement conforme à ce qu'avait toujours pensé Cicéron :
« Je vous dirai le résultat, non pas de ce que j'ai appris , mais (ce qui est plus fort) de ce que j'ai moi-même éprouvé. Dans toutes les matières que je viens de détailler, l'art de bien dire n'est qu'un jeu pour un homme qui a de l'esprit naturel, de l'habitude et de l'instruction : le grand ouvrage de l'orateur est dans le genre judiciaire ; et je ne sais s'il est quelque chose de plus difficile parmi les œuvres de l'esprit humain. C'est là que le plus souvent la multitude ignorante ne juge du talent de l'avocat que par l'événement ; c'est là qu'on a devant soi un ennemi qu'il faut sans cesse frapper et repousser ; c'est là que souvent celui qui doit décider est l'ami de votre adversaire ou votre propre ennemi ; qu'il faut, ou l'instruire , ou le détromper, ou l'exciter, ou le réprimer , enfin prendre tous les moyens pour le mettre dans la disposition qu'exige la circonstance et votre cause ; qu'il faut le ramener de la bienveillance à la haine, et de la haine à la bienveillance, et avoir pour ainsi dire des ressorts tout prêts pour le monter, suivant le besoin, à la sévérité ou à lindulgeuce, à la tristesse ou à la joie ; qu'il faut mettre en usage le poids des sentences * et l'énergie des expressions , et animer
* Le mot sentences offre nn sens trop restreint ; 'pensées conviendrait mieux.
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
^^xs
tout par une aciiou variée , véhémente, pleine de feu, pleine de vie , de vérité, de sensibilité. » (II, 17.)
On reconnaît bien à ce langage nn honnne accoutumé aux triomphes du barreau, qui a éprouvé tout ce qu'ils avaient de difficile , et senti tout ce <[u'ils avaient de glorieux. On ne peut nier non plus que ce ne soit dans ce genre que l'éloquence antique a produit les plus belles choses , et que Démosthènes et Cicéron ont laissé le plus de chefs-d'œuvre. Mais pourtant il ne faudrait pas prendre à la lettre ce qu'on vient d'entendre, que tout le reste est un jeu. Ce mot , qui est dans la bouche d'Antoine , est en effet sorti de l'anie de Cicéron. Ce sont de ces mots qui peignent plutôt l'homme qu'ils n'expriment la chose; qui révèlent le secret de ses préférences et . de ses affections plus qu'ils n'établissent la mesure précise de ses jugements. C'est ainsi que j'ai entendu dire cent fois à cet homme qui avait tout tenté et si souvent réussi, à Voltaire : Il n'y a au monde qu'vne chose difficile, c'est de faire une belle tragédie. 11 le disait du fond du cœur : mais qu'est-ce que cela prouvait? qu'en faudrait-il conclure? qu'en effet tout le reste est aisé ? Lui-même ne le croyait pas. Ces expressions exagérées et passionnées prouvaient seulement que, de tout ce qu'il avait composé, la tragédie était ce qui lui avait coûté le plus de peine et valu le plus de gloire.
Il faut croire qu'il en était de même de Cicéron. Ses deux T^evriaes et la fllilonienne sînt certainement ce qu'il a fait de plus beau , et ce qui dut lui coûter le plus; mais croira-t-on que luimême regardât comme une chose si facile de faire les Catilinaires , la seconde Philippique , la harangue pour la loi Man'ilia, le remerciement à César pour Marcellus, tous morceaux admirables, et qui ne sont pas dans le genre judiciaire ? Et refuserons-nous une juste admiration à ces harangues , qui sont un des principaux ornements des historiens grecs, et surtout des latins, fort supérieurs en ce genre ? De nos jours, on les juge déplacées. J'examinerai à l'article des historiens si , en prononçant cette condamnation , l'on n'a pas oublié la différence des mœurs. Mais ce qui suffit pour prouver combien les anciens différaient de nous surcepoint, c'est qu'Antoine, l'inlerprète de Cicéron, parmi les genres d'écrire qui exigent de l'éloquence, compte expressément l'histoire; il dit en propres termes : Qu'est-ce qu'un historien qui ne sera pas orateur ?
Mais c'est surtout cehii du barreau dont il s'occupe, ainsi que Crassus. Il désire que celui qui annonce un talent naturel pour cette profession , et qui a fait toutes les études qu'elle demande , se propose particulièrement quelque excellent mo-