TOME
dèle à imiter; conseil fort sage ([ue l'on a vu suivre de nos jours par plusieurs jeunes avocats qui s'attachaient volontiers à ceux qui jouissaient déjà d'une réputation méritée. Il exige qu'on ne se charge d'aucune cause sans l'avoir examinée avec l'attention la plus scrupuleuse, et sans la connaître aussi parfaitement qu'il est possible. Cette précaution, trop souvent négligée, lui paraît avec raison de la plus grande importance, et pour la morale, et pour le succès. Il rend compte de ce qu'il a coutume de pratiquer dans ces sortes d'occasions, et l'on ne saurait donner une meilleure leçon à ceux qui exercent le même ministère.
«Quand quelqu'un vient ra'exposer sa cause, j'ai coutume de faire pour un moment le rôle de sa partie adverse, et je plaide contre lui, afin de le mettre à portée de me développer toutes ses raisons. Quand il est parti, je me charge tour-à-tour de trois personnages que je soutiens avec une égale équité, celui de mon client , celui de mon adversaire , celui du juge. Je marque les différents points de la cause : ceux qui m'offrent plus d'avantage que de difficulté, je me propose de les traiter; ceux qui sont tels que, de quelque façon qu'on les prenne, ils me sont plus défavorables qu'avantageux, je les mets entièrement à l'écart. Je m'assure donc bien positivement de mes moyens, et je sépare avec soin deux choses que bien des gens confondent par trop de confiance , le temps de méditer une cause , et le temps de la ])laider. » (11, 24.)
Ensuite il s'étend sur la natiu'e des différentes causes et sur la manière de les considérer, sur Fart de s'insinuer dans l'esprit des juges , sur la meilleure méthode à employer dans !a disposition des preuves, sur l'espèce d'autorité que donne à l'orateur la considération personnelle attachée aux mœurs et à la probité. Quant au secret d'émouvoir les passions, il donne pour l'éloquence le même précepte qu'Horace pour la poésie.
« II faut , dit-il , éprouver vous-même les affections que vous voulez communiquer. Je ne sais ce qui arrive aux autres , mais pour moi jamais je n'ai cherché à exciter dans le cœur des juges la douleur, la pilié, l'indignaf ion , que je ne fusse pénétré moi-même des sentiments que je voulais faire passer dans leur ame. II f;iut, s'il est permis de s'exprimer ainsi , que l'orateur soit en feu , s'il veut allumer un incendie. » (II, 46.)
Tout cet article , qui regarde les diverses passions qu'il s'agit d'inspirer aux juges , est traité avec une sagacité et développé avec une facilité et une abondance d'élocution dignes d'un si grand maître. Antoine en vient à ce qui regarde la plaisanterie ; mais alors il laisse la parole à César, renommé pour cette espèce de talent; et la longueur de la dissertation qu'il entreprend sur cet objet prouve combien cette partie occupait de place dans l'art oratoire. C'est qu'indépendam-
ment des plaidoyers proprement dits , où la plaisanterie pouvait être plus ou moins employée, il y avait encore deux parties essentielles de la plaidoirie, l'interroua lion des témoins qui appartenait à l'avocat, et l'altercation. On appelait de ce nom la discussion dialoguée et contradictoire des faits, des témoignages, des moyens, qui succédait aux discours suivis et préparés , et qui demandait beaucoup de présence d'esprit et une grande habitude de parler.
Il est à remarquer que Scevola, l'un des interlocuteurs du premier dialogue, n'est point présent à celui-ci; et il parait que Cicéron l'a écarté à dessein, parce qu'il ne convenait pas qu'on fit un traité sur la plaisanterie en présence d'un homme aussi grave qu'un grand pontife. Ces sortes de bienséances sont soigneusement observées par les anciens; et Cicéron surtout, qui ne recommande rien tant à l'orateur que l'exacte observation des convenances de toute espèce, avait trop de délicatesse et de goût pour y manquer.
Comme ce sont souvent des circonstances subites et imprévues qui donnent lieu aux traits les plus plaisants, il importe de savoir saisir l'à-propos ; et cette heureuse promptitude d'esprit rappelle à César un trait de Crassus dans un genre tout opposé à la plaisanterie, mais très remarquable par l'habileté de l'orateur à profiter d'un accident inattendu , et par le grand effet qu'il produisit. Crassus plaidait contre Brulus , jeune homme qui déshonorait son nom , qui avait dissipé son patrimoine et vendu toutes les terres de sa famille, qui n'avait aucun talent qui rachetât la (vépravalionde ses mœurs, et qui, de plus, comme pour se venger de la mauvaise réputation qu'il avait, intentait des accusations injustes et calomnieuses contre les meilleurs citoyens. C'était Crassus dans ce moment qu'il attaquait ; et pendant que celui-ci parlait, le hasard fit que le convoi de Junia , femme respectable et aïeule de Brutus , morte peu auparavant, vint à passer devant le forum , et à la suite de son convoi paraissaient les images de ses ancêtres, que l'on avait coutume de porter dans ces lugubres cérémonies ; car les Romains, ainsi (pie tous les peuples policés et même sauvages, ont honoré les morts par respect pour les vivants : ils ont honoré la nature humaine dans sa dépouille mortelle. On a consacré, d'un bout du monde à l'autre , ces asiles souterrains où la plus excellente des créatures attend dans le silence des tombeaux le réveil de l'éternité; on a consacré l'appareil funéraire (pii nous avertit que l'homme ne meurt pas tout entier; on a consacre la pierre ([ui couvre des cendres chéries, afin que la douleur pût venir y répandre des larmes sur les
restes d'un père, d'une mère, d'une épouse. Ce n'est qu'en France , an dix-huitième siècle , que tles hommes, qui apparemment se rendaient justice, en ne se distinguant pas des bêtes brutes et féroces, n'ont mis aucune différence entre le cadavre d'un homme et celui d'un chien. Opprobre et exécration ! (et puisse ma voix retentir pour nous justifier, jusqu'aux extrémités du monde et jusqu'aux dernières générations !) opprobre et exécration sur les monstres qui , en violant les tombeaux des morts qu'ils dépouillaient, en refusaient aux victimes qu'ils égorgeaient! Je sais que ceci est une digression ; mais rien n'est déplacé , rien n'est perdu toutes les fois qu'il s'agit d'élever un cri de vengeance contre ceux qui , pendant si long-temps, ont élevé impunément un cri de guerre contre l'espèce humaine tout entière.
Crassus s'interrompt, et s' adressant à Brulus :
« Hé bien ! lui dit-il, que veux-tu que celle femme révérée dise à ton père du fils qu'il nous a laissé ? Que veux-tu qu'elle dise à tous ces grands hommes tes ateus dont nous voyons les images, à ce Brutus à qui nom devons notre liberté ? S'il demande ce que tu fais, quel est l'état , quel est le genre de gloire et de vertu dont tu t'occupes , que lui dira- t-on? Est-ce d'augmenter ton patrimoine ? Ce n'est pas ce qu'il y aurait de plus digne de ton nom ; mais cela même ne t'est plus possible ; il ne t'en reste rien ; tes débauches ont tout dévoré. Est-ce de l'étude du droit civil? Ton père s'y est distingué, il nous en a laissé des monuments ; mais pour toi , on lui dira qu'en vendant tout ce que tu en as reçu pour héritage, tu ne t'es pas même réservé le siège paternel où il écrivait. Est-ce de l'art militaire ? Mais tu n'as jamais vu un camp. Est-ce de l'éloqueuce? Mais tu ne la connais même pas , et tout ce que tu as de voix et de facultés est employé à ce trafic honteux de calomnies publiques, qui est ta dernière ressource. Et tu oses voir le jour', tu oses regarder tes juges! tu oses te montrer dans le forum , dans cette ville, aux yeux de tes concitoyens 1 Tu ne frémis pas de honte et d'effroi à l'aspect de cet appareil funéraire, de ces images sacrées qui t'accusent, de ces ancêtres que ta es si loin d'imiter , qu'il ne te reste pas même un asile où lu puisses encore les placer 1 » (II, 55.)
On peut juger, par la véhémence et l'énergie de cette accablante apostrophe , si Crassus avait l'ame et l'imagination d'un orateur. Cicéron, qui n'en pouvait conserver tout au plus qu'un bien faible souvenir, puisqu'il entrait à peine dans l'adolescence lors de la mort de Crassus, mais qui avait pour le talent cet amour si naturel aux belles aines et aux esprits supérieurs , a consacré à sa mémoire les regrets les plus touchants ; et ce morceau, qui commence le troisième livre de son ou vrage, forme une espèce d'épiswle aussi intéressant (pie bien {)lacé; qui peut aussi en être un
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
dans celle analyse, el vous distraire un moment de la sévérité du ton didactique.
<i Comme je me disposais, mon clier frcrc, h rapporter dans le troisième livre les leçons de Crassns, qui s'était engagea parler après Antoine, sur l'éloculion oratoire, j'ai clé frappé d'un souvenir douloureux. Ce beau génie, qui méritait l'iraniortalilé , cette dmceur de mœurs , celle vertu si pure, tout fut détruit par une mort soudaine, dix jours après les entretiens que vous venez de lire. Crassns , revenu à Rome le dernier jour des jeux, fut vivement affecté d'une harangue du consul Philippe, dans laquelle il avait dit au peuple qu'avec un sénat tel que celui qu'on avait alors, il ne pouvait pas répondre de l'administration des affaires publiques. Les sénateurs s'éfant assemblés eu grand nombre le matin des ides de septembre, le tribun Drusus, qui les avait convoqués, après s'être plaint du consul, demanda qu'on délibérât sur l'outrage qu'avait fait au sénat le premier magistrat de la république en le calomniant auprès du peuple. J'ai souvent entendu dire aux hommes les plus éclairés que , toutes les fois que Crassns parlait, il semblait n'avoir jamais mieux parlé, mais que l'on convint ce jour-là , que , s'il avait coutume d'être au-dessus des autres , il avait été cette fois audessus de lui-même. Il déplora le malheur du sénat, qui , semblable au pupille dépouillé par un tuteur infidèle, ou à l'enfant abandonné par ses parents, voyait sa dignité héréditaire envahie par un brigand sous le nom de consul , qui , après avoir ruiné l'état autant qu'il était en lui , n'avait en effet rien de mieux à faire que de lui enlever le secours et les lumières du sénat. Philippe était violent , accoutumé à manier la parole , et à faire tète à ceux qui l'attaquaient. Il sentit vivement les atteintes que lui portait Crassns ; et , résolu de contenir un pareil adversaire , il s'emporta jusqu'à ])rononcer contre lui une amende , et lui ordonner, suivant l'usage , d'en donner caution sur ses biens. C'est alors que Crassus , poussé à bout , parla , dit-on , comme un dieu : Penses-tu, lui dit-il , qiœje te traiterai en consul, quand ttinemc Imites jms en consulaire*? Penses-tu, quand tu as déjà regardé l'autorité du sénat coinme un bien de conliscation , quand tu l'as foulée aux pieds en présence du peuple romain, m'ef frayer par de semblables menaces? Si tu veux m'imposcr silence, ce n'e.ft pas m£S biens qu'il faut m'ôter -, il faut ^l'arracher cette langue que tu crains, étouffer cette voix (jui n'a jamais parlé que imur la liberté ; et quand il ne me restera plus que le souffle, je m'en servirai encore, autant que je le pourrai, pour combattre et repousser la tyrannie. Il parlalong-temps avec chaleur, avec force, avec violence. On rédigea , sur son avis , le décret du sénat, conçu dans les termes les plus forts et les plus expressifs, dont le résultat était que, toutes les fois qu'il s'était agi de l'intérêt du peuple romain , jamais la sagesse ni la fidélité du sénat n'avaient manqué à la république. Crassus assista même à la rédaction du décret. Mais cefut pour cet homme diviale chant du cygne : ce furent les derniers accents de sa voix , et nous , comme si nous eussions dû l'entendre toujours , nous venions
• Le texte dit en sénatcxir.
au sénat , après sa mort , pour regarder encore la place où il avait parlé pour la dernière fois. Il fut saisi, dans l'assemblée même, d'une douleur de coté , suivie d'une sueur abondante et d'un frisson violent, il rentra chez lui avec la fièvre ; et au bout de sept jours il n'était plus. O trompeuses espérances des hommes! ô fragilité de la condition humaine 1 o vanité de nos projets et de nos pensées, si souvent confondus au milieu de notre carrière * 1 Tant que la vie de Crassus avait été occupée dans les travaux du forum , il était distingué par lesservices qu'il rendait aux particuliers , et par la supériorité de son génie, et non pas encore par les avantages et les honneurs attachés aux grandes places : et l'année qui suivit son consulat, lorsque, d'un consentement universel, il allait jouir du premier crédit dans le gouvcruement de l'état, la mort lui ravit touf-à-coup le fruit du passé et l'espérance de l'avenir! Ce fut sans doute une perte anière pour sa famille, pour la patrie, pour tous les gens de bien ; mais tel a été après lui le sort de l-! république , qu'on peut dire que les dieux ne lui ont pas ôté la vie, mais lui ont accordé la mort. Crassus n'a point vu l'Italie en proie aux feux de la guerre civile; il n'a point vu le deuil de sa fille , l'exil de son gendre , la fuite désastreuse de Marins , le carnage qui suivit son retour ; enfin , il n'a point vu flétrir et dégrader de toutes les manières cette république qui l'avait fait le premier de ses citoyens , lorsqti'elle-raême était la première des républiques.
« Mais puisque j'ai parlé du pouvoir et de l'inconstance de la fortune, je n'ai besoin, pour en donner des preuves éclatantes, que de citer ces mêmes hommes que j'ai choisis pour mes interlocuteurs dans ces trois dialogues que je mets aujourd'hui sous vos yeux. En effet, quoique la mort de Crassus ait excité de justes regrets , qui ne la trouve pas heureuse, en se rapj^elint le soit de tous ceux qui, dans ce séjour de Tiisculum , eurent avec lui leur dernier entretien? ]Ne savons-nous pas que Catulus, ce citoyen si éminent dans tous les genres de mérite, qui ne demandait à son ancien collègue iMarius que l'exil pour toute grâce , fut réduit à la nécessité de s'oter la vie? Et Marc-Antoine, quelle a été sa fin ? La tète sanglante de cet homme, à qui tant do citoyens devaient leur salut, fut attachée à cette même tribune où pendant son consulat il avait défendu la répid)liqueavrc tant de fermeté, et que pendant sa censure il avait ornée des dépouilles de nos ennemis. Avec cette tête tomba celle de Caïus-César, trahi par son hôie , et celle de son frère Lucius ; en sorte que celui qui n'a pas été le témoin de ces horreurs semble avoir vécu et être mort avec la république. Heureux encore une fois Crassus , qui n'a point vu son proche parent PuIjUus , citoyen du plus grand courage, mourir de sa propre main; la statue de Testa teinte du sang de son collègue , le grandpontife Scevola ,ni l'affreuse destinée de ces deux jeunes gens qui s'étaient attachés à lui ; Colta qu'il avait laissé florissant, peu de jours après , déchu de ses prétentions au tribunal par la cabale de ses ennemis , et bientôt
* Bossuet a imité ce beau mouvement dans l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre , ducliessc d'Orléans. Voici l'cxorde : « O vanité! ô néant! ô mortels ignorants de leurs « deslinées ! etc. »
obligé de se bannir (ic' Rome ; Sulpicius en butte au même parti, Sulpicius , qui croissait pour la gloire de l'éloquence romain • , aiîaqu iiit témérairement ceui avec qui on l'ayaii vu le plus lié, jiérir d'une mort sanglante,, victime de son imprudence , et perdu pour la république. Ainsi donc, quand je considère, ô Crassus, l'écla! de ta vie et l'époque de ta mort , il me semble que la providence des dieux a veillé sur l'une et sur l'autre. Ta fermeté et ta vertu t'auraient fait tomber sous le glaive de la guerre civile , ou si la fortune t'avait sauvé d'une mort violente , c'eût été pour te rendre témoin des funérailles de ta patrie; et tu aurais eu non seulement t gémir sur la tyrannie des méchants, mais encore à pleurer sur la victoire du meilleur parti , souillée parle carnage des citoyens. » (III, 1, 2, 3.)
Quand Cicéron écrivait ce morceau, les maux présents devaient le rendre encore plus sensible sur le passé. Cet ouvrage fut composé dans le temps de la guerre civile entre César et Pompée ; et quand l'auteur nous montre cette tête sanglante de l'orateur Antoine attachée à la tribune, ne se rappelle-t-on pas aussitôt celle de Cicéron lui-même placée, quatre ans après, à cette même tribune par cet autre Antoine, qui, bien différent de son illustre aïeul, se signala par le crime et la tyrannie, comme l'orateur s'était signalé par ses talents et ses vertus?
Ce dernier livre roule principalement sur l'élocution et sur tout ce qui est relatif à l'action oratoire. C'est Crassus qui porte la parole, parce qu'il excellait particulièrement dans cette partie. C'est là qu'on aperçoit, plus que partout ailleurs, sous quel point de vue, aussi vaste que hardi et lumineux, Cicéron avait embrassé tout l'art oratoire. Il ne peut se résoudre à séparer l'orateur du philosophe et de l'homme d'état. Il se plaint du préjugé des esprits étroits et pusillanimes, qui, rapetissant tout à leur mesure, ont séparé ce qui de sa nature devait être inséparable. Il reproche aux rhéteurs d'avoir renoncé par négligence et par paresse à ce qui leur appartenait en propre , en se tenant au talent de bien dire , comme s'il était possible de bien dire sans bien penser, et souffrant que les philosoplies s'attribuassent exclusivement tout ce (jui est du ressort de la morale, usurpation évidente sur l'éloquence. Il va jusqu'à réclamer en faveur de ses prétentions cette chaùie immense qui lie ensemble toutes les connaissances de l'esprit humain. Il les voit comme nécessairement combinées et dépendantes les unes des autres ; et celte idée , aussi grande que vraie , qui a été de nos jours la base de l'Encyclopédie, et (pii est mieux exposée tiansla préface qu'elle n'est exécutée dans le livre, Cicéron, de tous les anciens, parait être le seul (jui l'ait connue.
Dans cet autre traité ([ui a pour tilro VOraievr,
où Cicéron , s'adressant à Brutus , parle en son propre nom, et se propose de tracer les caractères de la plus parfaite éloquence, il pose encore pour première base la philosophie. Il traite des trois genres de style , le simple , le sublime, et le tempéré, dont la division (depuis lui, et Quintilien qui l'a suivi presque en tout) est devenue généralement classiciue, quoique au fond elle ne soit pas fort importante, et que ni l'un ni l'autre ne s'y soient beaucoup attachés. Il se moque très gaiement de ceux des Romains qui , couvrant d'un beau nom leur médiocrité, nommaient exclusivement alticisme une simplicité nue, privée de tout ornement, et s'appelaient, comme par excellence, les seuls écrivains attiques ; semblables à cet historien français qui, persuadé qu'il était du très bon air de prendre l'esprit en aversion, parce qu'on en a souvent abusé, disait à un homme de lettres de ses confrères, avec une fierté qu'il croyait très noble, en lui présentant un livre de sa composition : Tenez, monsietir, lisez cela : il n'u a pas d'esprit là-dedans. Il faut avouer qu'il disait vrai.
L'atticisme consistait dans une grande pureté de style , et dans une exirème délicatesse de goût qui rejetait toute recherche et toute enflure, mais qui n'excluait aucun des ornements convenables au sujet, aucun des grands mouvements de l'éloquence. Cicéron le prouve par l'exemple de Démosthènes , qui était bien aussi attirjue qu'un autre , et qui abonde en figures hardies , beaucoup moins, il est vrai, de celles qu'on nomme figures de diction , que de celles qu'on nomme figures de pensées. C'est ce qu'oubliaient ou voulaient oublier ces mauvais écrivains de Rome , (]ui sentaient bien qu'il était plus aisé d'éviter la bouffissure des orateurs d'Asie que d'atteindre à l'éloquente simplicité de Démosthènes , mais qui auraient bien voulu que l'un parût une conséquence de l'autre.
Outrez un principe vrai , vous trouverez l'erreur. Il y a un autre excès opposé à cette faiblesse timide dont se moque Cicéron : c'est la prétention continuelle au granil , au sublime. Ceux qià croient que ce vice de style a quelque chose de noble en lui-même , et que c'est ce qu'on appelle un beau défaut , seront un peu étonnés des expressions de Cicéron : elles méritent d'être rapporlf-es ; elles paraîtront peut-être un peu dures ; mais il les justifie, et il faut l'écouter. Il vient de parler des deux genres, le simple et le tempéré ; il passe au sublime.
« Il y a , dit-il , une différence essentielle entrecc dernier et les deux autres. Celui qui compose dans le genre simple , s'il a de l'esprit , de la fines.-e , de la délicatesse, spiis cherclier rien !:u-del;i, peut passer pour un bonora-
ANCIENS. — F.LOQUENCE
tcur. Celui qui travaille dans le genre tempéré, pourvu (|u'il ait suffisamment de cette sorte d'ornements qui" lui conviennent , ne peut courir de grands hasards ; car, lors même qu'il sera inférieur à lui-même, il ne tombei-a pas de très haut. Mais celui qui prétend au premier rang dont il s'agit ici, s'il veut (oujoursètre vif, ardent, impétueux; si son génie le porte toujours au grand, s'il en fait son unique élude , s'il ues'exerce qu'en ce genre , et qu'il ne sache pas le tempérer par le mélange des deux autres, il n'est digne que de mépris. » (XXVIII.)
L'arrêt peut nous semljler sévère , mais ce sont les propres expressions de l'auteur; et si nous nous souvenons que , dans l'éloquence comme dans la ])0ésie, la convenance du style au sujet est la qualité sans laquelle toutes les autres ne sont rien, et que de plus il est ici question de l'orateur du barreau, nous entrerons aisément dans la {jensée de Cicéron. Voici comme il la développe , en prouvant que celui qui est toujours dans l'extrême n'est bon à rien, et ne mérite par conséquent aucune estime.
« L'orateur, dit-il, qui joint à la simplicité de la diction la finesse des pensées, plaît par la raison et la sagesse; l'orateur dont le style est orné plaît par l'agrément; mais celui qui veut n'être que sublime ne parait même pas raisonnable. Que penser en effet d'un homme qui ne peut traiter aucune matière d'un air tranquille, qui ne sait mettre dans son discor.rs ni méthode, ni dé- !inition,ni variété, ni douceur, ni enjouement , quand sa cause demande à être traitée de celte manière en tout ou en partie ? que penser de lui si , sans avoir préparé les esprits, il s'enflamme dès le commencement? C'est absolument un frénétique parmi des gens de sens rassis; c'est un homme ivre parmi des gens à jeun et de sangfroid. » (Ibid.)
Au reste, il ne faut pas s'étonner de trouver Cicéron si sévère.
« Je suis , dit-il, si difficile à contenter, que Déraos- Shènes même ne me satisfait pas entièrement. ÎSoa , ce Démosthènes, qui a effacé tous les autres orateurs, n'a pas toujours de quoi répondre à toute mon attente et à tous mes désirs, tant je suis, en fait d'éloquence, avide et comme insatiable de perfection. » (XXXIX.)
Il ne s'épargne pas lui-même sur les productions de sa première jeunesse , et sa sévérité est d'autant plus louable, que les fautes qu'il reconnaît pouvaient lui paraître justifiées par le succès. îMais Cicéron n'était pas de ces hommes qui croient qu'on n'a rien à leur répliquer lorsqu'ils ont dit : J'ai été applaudi, donc j'ai raison. Cicéron nous dit au contraire, en homme qui aime encore mieux l'art que son talent : J'ai été applaudi, et j'avais tort. Il rappelle un morceau de son premier plaidoyer, prononcé à l'âge de vingt-quatre ans, pour Roscius d'Amérie , et que nous avons encore. Ce discours , quoique très inférieur à ce (|H'il fit depuis, annonçait i\>}p tout ce qu'il pou-
vait faire : il fut extrêmement applaudi , non pas tant, dit l'auteur, à cause de ce qu'il était, qu'à cause de ce qu'il promettait. Il y eut surtout un endroit qui excita beaucoup d'acclamations , et qu'il condamne formellement , connue une composition de jeune homme , qu'on n'excuserait pas dans la maturité. Il s'agit du supplice des parricides , qui , comme l'on sait , étaient liés vivants dans un sac, et jetés à la mer.
« Qu'y a-t-il , disait le jeune avocat , qui soit plus de droit commun que l'air pour les vivants, la terre pour les morts, l'eau de la mer pour ceux qui sont submergés , le rivage pour ceux que la tempête y a rejetés? Eb bien ! les parricides vivent , et ils ne jouissent point de l'air; ils meurent, et le sein de la terre leur est refusé ; ils flottent au milieu des vagues , et n'en sont point baignés ; ils sont poussés sur les rochers, et ne peuvent s'y reposer. » (XXX.)
L'éclat de ce morceau est encore relevé dans le latin par un arrangement de mots et un nombre (jui appartiennent à la langue. Mais il ne liuit qu'un moment de réflexion pour voir que celte description séduisante n'est qu'un vain cliquetis de mois qui éblouissent en se cho([uant, un assemblage d'idées frivoles ou fausses. Qu'esl-ce que celte distinction de l'air qui est comnum aux vivants, et de la terre qui est commune aux morts ! Est-ce que la terre n'est pas aussi commune aux vivants ? De plus, il est faux qu'un homme jeté à la mer dans un sac ne soit pas mouillé parles Ilots, et ne puisse pas être porté sur un rocher. Mais quand tout cela serait vrai , qu'importe ? et qu'esl-ce que cela prouve ? Ce défaut paraîtra bien plus choquant si i'on se rappelle qu'il était question de défendre un fils accusé de parricide. Est-ce là le moment de s'amuser à un vain jeu d'esprit , et de symélriser des antithèses?
On ne trouve rien de pareil dans les autres discours de Cicéron; mais il était dans l'âge où il est pardonnal>le de s'égarer en montrant de l'imagination. Il s'était livré à la sienne dans ce morceau; et comme il dit fort bien :
« Il convient qu'un jeune homme donne l'essor à sou esprit, et que la fécondité s'épanche sous sa plume, .l'aime qu'il y ait à retrancher dans ce qu'il fait. » (De Oraf. II, 21.)
La conclusion de ce traité, c'est que l'orateur le plus parfait est celui qui sait le mieux proportionner sa composition aux objets qu'il ti'aite, qui sait traiter les petits sujets avec simplicité, les sujets médiocres avec agrément , les grandes choses avec noblesse. C'est la conclusion du traité précédent, c'est celle de Ouintilien, c'est, dans tous les temps, celle de tous les bons critiques.
Les autres ouvrages de Cicéron "sur l'art oratoire sont :
t" Deux livres intilulés de l'Invention , qui ne sont , à ce qu'il nous apprend lui-même , que le résumé des leçons qu'il avait prises dans les écoles et les cahiers de sa rhétorique. Comme il était déjà très distingué, ses camarades les publièrent par un excès de zèle qu'il trouva indiscret et mal entendu.
2" Un petit traité des Topiques , mot grec qui ne signifie plus aujourd'hui qu'un remède local , mais qui, dans la langue des anciens rhéteurs, signiliait les lieux communs du raisonnement, ou les sources générales où l'on pouvait puiser des arguments pour toutes sortes d'occasions. Cet ouvi-age est tiré d'Aristote, et purement scolastique.
3° Un Iraité des Partitions oratoires, ou de la division des parties du discours , emprunté aussi d'Aristote, qui , dans tout ce qui regarde les éléments des arts de l'esprit, a servi de guide à tous ceux (jui sont venus après lui. Ce livre est de la même nature que le précédent, et n'est fait que pour cire étudié par les gens de l'art.
4" Enlin le livre intitulé Bruiuson des Orateurs célèbres, (pii n'est qu'une histoire raisonnée de l'éloquence chez les Grecs et chez les Latins. Ce <]ue j'en pourrais extraire ici me servira mieux d'introduction quand j'aurai à parler des orateurs d'Athènes et de Rome.
APPENDICE, ou OBSERVATIONS SUR LES DEUX CHAPITRES PRÉCÉDENTS.
Il ne faut pas donner à ces divisions et subdivisions élémentaires que vous avez vues dans Quin- (ilieii et Cicéron plus d'importance qu'elles n'en doivent avoir. Il est sans doute très aisé de les ignorer et de s'en moquer; mais il est utile de les connaître et de les réduire à leur juste valeur. Il convient d'abord de remarquer pourquoi les anciens se sont attachés à ces sortes de divisions et de subdivisions : c'est que les premiers maîtres de l'art, les premiers rhéteurs , ont été des sophistes ; <pie par conséquent ils ont apporté j usque dans les arts d'imagination les termes scolastiques, dont la rigoureuse précision ne semble pas faite pour ces sortes d'objets. La grande réputation d'Aristote , qui surpassa tous ces rhéteurs , qui réunit tous leurs principes et les perfectionna dans sa rhétoritpie; le nom et l'exemple de Cicéron et de (Juintilien, (jui suivirent la même route en y semant les fleurs de leur génie ; tout a servi à consacrer celte méthode , dont ces grands hommes ont su couvrir les inconvénients. Elle n'est pourtant pas tout-à-fait inutile : tout ce qui sert à classer les objets sert aussi à les éclaircir. Mais il n'y a point de procédé didacticjue «lui soit si près de l'abus. Si ces classifications, même dans les sciences.
sont souvent insuffisantes, et même inexactes, elles le sont bien plus encore dans les arts d'imagination. Appliquons cette espèce de critique à cette division du genre démonstratif, délibéra tif, et judiciaire.
Les anciens appelaient genre démonstratif celui qui sert à la louange et au blâme. Un homme qui ne saurait que la langue française aurait peine à se persuader que le mot démonstratif fût susceptible de ce sens-là. Démontrer, chez nous, c'est porter un objet jusqu'à l'évidence; mais, en latin et en grec , il signifie aussi ce que ferait chez nous le mot expositif: il voulait dire ce qui expose un objet dans toute sa beauté, ce qui l'expose dans toute sa laideur, dans ses avantages ou désavantages, dans sa gloire ou darjs sa honte , etc. Ils renfermaient dans cette définition l'éloge ou la satire d'une ville, d'un empire, d'un héros ; le panégyri({ue des morts, ou l'oraison funèbre, les discours à la louange des dieux, etc.
Le genre délibéralif était celui qui sert à résoudre les questions agitées dans les assemblées politiques; le judiciaire, celui qui sert à résoudre les questions agitées dans les tribunaux.
Mais qui ne voit , au premier ai)erçu , que ces trois genres rentrent nécessairement par beaucoup d'endroits les uns dans les autres? Il est très difficile d'établir un objet judiciaire sans avoir à louer ou à blâmer, soit que vous soyez accusateur ou accu>é; et vous voilà rentré dans le genre démonstratif.
La plupart des questions judiciaires rentrent aussi dans le genre tlélibératif. Il s'agit de savoir si un tel est coupable ou non; si tel délit , si tel fait a eu lieu ou n'a pas eu lieu; s'il doit être appliqué à tel principe ou à tel autre; s'il doit être ou non considéré sous tel point de vue ; et voilà un genre délibéralif.
Il faut pourtant rendre justice aux anciens , et savoir ce qui leur a servi d'excuse dans cette métliode. Ils se sont la plupart appliqués particulièrement à faire valoir le genre j udiciaire, à montrer sa supériorité sur tous les autres , en i-aison de la difficulté ; et il a été l'objet des ouvrages didactiques des plus grands hommes , des orateurs les plus célèbres de l'antiquité : il suffit de les nommer, Cicéron et Quintilien. Cette préférence tenait toujours aux mœurs , aux coutumes , aux habitudes, et à l'esprit des gouvernements. Il y avait chez eux une institution d'une extrême importance , et (pie, dans une républicpie, je crois nécessaire: c'était l'accusation particulière, la faculté qu'avait (;!ia(pie citoyen il'cn accuser un autre; mais toujours aux termes d'une loi, jamais autrement.
Vous voyez d'ici quelle importance dut acqué-
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
rir chez ces peuples , clans Athènes et à Rome , le talent de l'accusation et de la défense , et comment la division des genres leur servait à mettre au-dessus de tout le judiciaire. Ce genre se trouvait naturellement lié aux plus grands intérêts de l'état. Les accusations étaient ou publiques ou privées , car il s'agissait de délits qui regardaient l'état ou des particuliers. Tous les intérêts se croisaient, soit pour l'accusation, soit pour la défense. Souvent même la destinée de l'état était attachée au gain d'un procès.
Jugez par là de l'importance extraordinaire que ces peuples mettaient à approfondir la science de l'accusation et de la défense , et par conséquent tous les secrets de ce qu'ils appelaient le genre judiciaire.
Les ouvTageg de Cicéron et de Quintilien ne traitent presque que de cette matière j et c'est encore ce qui confirme l'observation que j'ai faite en commençant, que ces genres rentrent les uns dans les autres; car, puisque des hommes qui se sont proposé d'établir et de développer toutes les parties de l'art ont cru l'avoir fait en les appliquant à un seul des trois genres , il en résulte évidemment que les règles qui sont bonnes pour un genre le sont pour les autres , et que la division devient à peu près gratuite et inutile.
Une autre division qui suivait celle-là me paraît encore moins fondée : c'était la division qu'ils établissaient entre le genre simple, le genre tempéré, et le genre sublime.
Ils appelaient genre simple celui qui convient aux sujets vulgaires et subordonnés; le genre tempéré, celui qui est susceptible de simplicité et d'ornement. Il y a encore ici différence d'une langue à une autre. Le genre tempéré, genus temperatum , ne signifie pas ce qui est calme , ce qui est posé; il signifie, chez eux, ce (jui est mélangé, susceptible d'amalgame, comme de simplicité et d'ornement : c'était proprement un genre mixte.
Le genre sublime était réservé aux grands sujets. Il est bien facile d'observer que cette division-là n'a pas d'objet bien distinct, et qu'elle ne conduit à aucun résultat essentiel. Dans l'application, il s'ensuivrait qu'un genre de discours put être tellement simple , qu'il ne pût comporter ni sublime ni même aucun ornement ; et alors serait-il oratoire ? De même , le genre susceptible d'ornement peut-il l'être au point d'exclure la simplicité , qui, en tout genre , a son prix ?
A l'égard du genre sublime , il n'y a point de sujet qui exige , (jui vous permette même d'être continuellement sublime. L'homme qui voudrait être toujours sublime ne serait que ridicule et insensé.
Celte espèce de définition est donc vague , et même futile ; et il faut en revenir à ce grand principe, qu'il n'y a à considérer dans l'éloquence que la convenance, que ce que Quintilien appelait apte dicere , parler convenablement : ce mot renferme tout. Le point capital est de bien saisir le rapport naturel qui se trouve entre le sujet et le style qui lui convient, entre tel ordre d'idées et tel genre de diction. Le principe est vaste et fécond; les détails sont infinis : nous y entrerons autant qu'il nous sera possible.
Une troisième classification pouvait avoir un objet plus direct et plus réel : ce sont les parties de la composition. Elles ont été divisées en invention, disposition, et élocution. Cette division est raisonnable : elle est bonne dans toutéiatde cause. Il faut toujours commencer par concevoir son sujet et les matériaux qu'il comporte : c'est ce qu'ils appellent l'invenlion. Il faut en disposer les parties dans un ordre naturel et judicieux; voilà la disposition.
Il faut enfin savoir les traiter dans un style adapté au sujet, ce qui est l'élocution; et cette dernière partie était, au jugement de Quintilien et de Cicéron, la plus difficile de toutes. Elle l'est encore aujourd'hui ; car c'est en charmant l'oreille et l'imagination que l'on arrive jusqu'au cœur, et que l'on parvient à éclairer et à persuader.
Les anciens comprenaient dans la partie de l'invention , le choix des preuves , les pensées , les exem[>les , les autorités , les passions à émouvoir, les lieux conmiuns, etc. Ils comprenaient dans la disposition ce qui est de l'essence de tout discours, l'exorde , la proposition , c'est-à-dire , la question ou le fait, la confirmation, la réfutation, s'il y a lieu , et la péroraison.
Vous sentez que l'examen de ces cinq objets acquiert plus d'intérêt, et devient susceptible de plus de développement à mesure qu'il s'agit de discours qui comportent plus d'étendue ; car, sans doute, il ne faudrait pas toujours , dans une assemblée délibérante, s'astreindre à faire proprement un exorde, à développer une confirmation , et ensuite une réfutation, et enfin une péroraison. Il s'en faut de beaucoup que toute espèce de délibération soit de nature à embrasser toutes ces parties dans l'étendue (pie l'on peut leur donner.
Il n'est pas moins vrai que, quelque sujet que vous traitiez , il est naturel et même essentiel de commencer par prévenir vos auditeurs , soit en votre faveur, s'il est question d'une cause personnelle , soit en faveur de la cause pour laquelle vous parlez , soit même contre l'avis (jue vous voulez hifirmer.
L'exorde , qu'on peut appeler, en langage plus
familier, début, exige donc de la reflexion et du choix. Ensuite il sera essentiel , avant de passer à la confirmation (et ceci peut s'appliquer aussi à l'éloquence délil)éralive), de bien déterminer l'état d'une question quelconque, et de poser le principe au(|uel celte question est applicable. Avec ce procédé de logique, tout esprit juste est sûr d'arriver à nne démonstration.
Après la confirmation vient naturellement la réfutation de l'avis contraire ; et, à l'égard de la péroraison ou récapitulation , elle consistera à résumer et à présenter en peu de mots les points les plus décisifs qui doivent déterminer l'assentiment.
En revenant sur chacune de ces parties , nous trouverons que l'exorde doit être ordinairement de !a plus grande clarté , de la plus grande simplicité , de la plus grande netteté , à moias que l'occasion ne vous présente un mouvement heureux • ce que les anciens appelaient l'exorde e.r abrupto , par lequel vous commencez à beurter impétueusement ou un sophisme révoltant , ou une proposition totalement illégale et insensée. Quand vous avez cet avantage sur l'adversaire que vous voulez renverser, vous pouvez l'attaquer de front , sans préparation , sans ménagement , sans vous donner même le temps d'aiguiser vos armes. A moins de cette circonstance, il est toujours utile et préférable de s'assurer d'un début qui puisse vous concilier l'auditeur et attirer son attention.
L'orateur peut faire entrer dans son exorde des réflexions qui lui sont personnelles, des retours sur lui-même : rien n'est plus naturel dans le judiciaire, rien n'est plus délicat dans la delil)ération. Communément ces retours sur soi-même sont susceptibles de (juelque apparence d'aniour-propre ; et, à moins que l'apologie ne les rende nécessaires (car l'on pardonne tout à celui qui est obligé de se justifier ) , il ne faut guère se permettre cette espèce d'exorde personnel : il vaut mieux employer des exordes généraux , qui présentent (pelques vérités applicables au fait dont il s'agit. L'avantage de ces exordes est de vous assurer une prévention avantageuse dans l'esprit des auditeurs , qui s'aperçoivent que vous êtes capable d'embrasser ces vérités universelles, ces principes lumineux auxquels tous les cas particuliers viennent se rejoindre. Généralement, en toute matière à délibérer, on ne peut trop se bâter d'en venir à la question : ainsi deux on trois phrases d'exorde suffisent ordinairement.
Les questions soiit générales ou particulières : si elles sont générales , c'est le cas où la logique doit triompher ; si elles eont particulières, s'il s'agit de tel ou tel individu , c'est là où la louange ou le l>làme , fout ce que les anciens appelaient les
ressorts du genre démonstratif, doit se déployer. Voyez Cicéron contre Pison, Vatinius; Démosthènes contre Eschine , etc.
A l'égard de la péroraison ou récapitulation, elle ne peut guère s'appliquer avec quelque étendue qu'aux discours médités; mais elle est toujours nécessaire, parce qu'il importe de laisser dans l'ame de ses auditeurs une idée nette et une impression profonde de ce qu'on a voulu persuader.
La récapitulation doit surtout représenter, avec la plus grande force possible , les différents endroits touchés dans le discours, qui ont dû produire le plus d'effet. Il faut leur doimer une forme nouvelle pour caractériser avec plus d'énergie ce que l'on n'avait fait que présenter.
Pres([ue toujours les dernières phrases sont les plus décisives , quand elles sont bien adaptées à la question.
Les premières notions générales sont , dans les arts , ce qu'il y a de plus abstrait , et par conséquent ne peuvent être exemptes d'un peu de sécheresse. C'est lorsque l'on vient de la théorie des préceptes à l'application des exemples que les arts et l'enseignement des arts peuvent atteindre tout l'intérêt qu'ils comportent; c'est alors qu'on en aperçoit toute l'étendue , surtout dans les ouvrages des classi(pies anciens ou modernes. Vous trouverez sans doute l)on que, dans les séances subséquentes , j'appli(}ue de temps en temps à chacun des principes sur lesquels je reviendrai (juelques uns des morceaux les plus frappants d'éloquence grecque ou latine que je mettrai sous vos veux.
CHAPITRE III. — Expiicailon des différenls moyens de l'art oratoire , considérés particulièrement dans Demosthéues.
SECTION i'REMiÈre. — DesOruleurs qui ont précédé Démosthènes , et du caractère de sou éloquence.
Un trait remarquable dans l'histoire de l'esprit humain , c'est cpie ce sont deux républiques qui ont laissé au monde entier les modèles éternels de la [(oésie et de l'éloquence. C'est du sein de la liberté que se sont répandues deux fois sur la terre les lumières du bon goût qui éclairent encore les nations policées de nos jours. On a très improprement appelé sivclc d'yïlexandre celui qui a commencé à Périclès et fini sous ce fameux con- (piérant, dont les triomphes en Asie n'eurent assurément aucune part à la gloire littéraire des Grecs , qui expira précisément à cette époque avec leur liberté. De tous ces grands empires qui avaient précédé le sien , il n'est resté (pie le souve-
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
nir d'une puissance renversée; mais les arts de l'imagination, le goût, le génie, ont été du moins ie noble héritage que l'ancienne liberté nous a transmis , et que nous avons recueilli dans les débris de Rome et d'Athènes.
Ces arts si brillants , portés à un si haut point de perfection , eurent, comme toutes les clioses humaines, de faibles commencements. Ce qiii nous reste d'Antiphon, d'Andocile, de Lycurgue le rhéteur, d'Hérode * , de Lesbonax , ne s'élève pas au-dessus de la médiocrité. Périclès , Lysias , Isocrate , Hypéride , Isée , Eschine , paraissent avoir été les premiersïlans le second rang ; car Démosthènes est seul dans le sien. On remarque, dans ce qui nous reste d'Isocrate, une diction ornée, élégante, de la douceur, de la grâce, surtout une harmonie soignée avec un scrupule (pii est peutêtre porté trop loin. Sa timidité naturelle et la faiblesse de son organe l'éloignèrent dn barreau et de la tribune ; mais il se procura ime autre espèce d'illustration en ouvrant une école d'éloquence , qui fut pendant plus de soixante ans la plus célèbre de toute la Grèce , et rendit de grands services à l'art oratoire, comme l'atteste Cicéron dans son jugement sur les orateurs grecs. Je ne puis mieux faire que de rapporter ce précis fait par un juge si distingué, et qui était beaucoup plus près que nous des objets dont il parlait.
« C'est (laus Athènes , dit-il , qu'exista le premier orateur, et cet orateur fut Périclès. Avant lui et Tiiucydidi' son contemporiiin, on ne trouve rien qui ressemble à l.\ véritable éloquence. Ou croit cependtini: que, loagiemps auparavant, le vieux Selon, Pisistrate et Clisthèue avaient du mérite pour leur (emps. Après eux , Thémistocle parut supérieur aux autres par le talent dv la parole, comme par ses lumières en politique. Eufin Périclès, renommépar tant d'autres qualiiés, le fut surtout par celle de grand orateur. On convient aas;à que, dans le même temps , Cléon , quoique citoyen turbulent , n'eu futpasnioins un honnne éloquent. A la même époque * se présentent Alcibiade, Critias, ^''iîéramène ; comme il ne nous reste rieu d'aucun d'eux , ce n'est guère que par les éci'its de Thucydide que nous pouvons conjecturer quel était le goût qui régnait alors. Leur style était noble, élevé, sentencieux, plein dans sa précision , mais par sa précision même un peu obscur. Dès (jue l'on s'aperçut de l'effet que pouvait produire un discom-s bien composé, bientôt il y eut des gens qui se donnèrent poui' professeurs dans i'art de parler. Gorgias le Léontin, Trasimaque de Calcédoine, Protagore d'Abdère , Prodique do l'ile de Ces , Hippias d'Elée , et beaucoup d'autres , se tirent un nom dans ce genre. 5Iais leur prétention ressemblait trop à la jaciance; car ils se
* M. Le Clerc suppose que La Harpe avait écrit Déinade ; rar il n'y a point d'Hérode parmi les orateurs de ce temps, cl il noiis reste quelques fragments sous le nom tie Dém.sdc. Jj' latin dit -pyrsquc à la mcmr cpoqui".
vantaient d'enseigner comment d'une mauvaise cause on pouvait en faire une bonne. C'est contre ces sophistes ' que s'éleva Socrate, qui employa, pour les combattre, toute la subtilité de la dialectique. Ses fréquentes leçons formèrent beaucoup de savants hommes, et c'est alors que la morale conimença à faire partie de la philosophie, qui jusque-là ne s'était occupée que des sciences physiques.
« Tous ceux dont je viens de parler étaient déjà sur leur déclin lorsque parut Isocrate , dont la maison devint l'école de la Grèce ; grand orateur, maître parfait , et qui , sans briller dans les tribunaux , sans sortir de chez lui , parvint à un degré de célébrité où , dans le même genre, nul ne s'est élevé depuis. Il écrivit bien, et apprit aux autres à bien écrire. Il connut mieux que ses prédécesseurs l'art oratoire dans toutes ses parties; mais surtout il fut le premier à comprendre que , si la prose ne doit point avoir le rhythme du vers , elle doit au moins avoir uu nombre et une barmonie qui lui soient propres. Avant lui , on ne connaissait aucun art dans l'arrangement des mots : quand cet arrangement était heureux , c'était un effet du hasard; car la nature ellemême nous porte à renfermer notre pensée dans un certain espace , à donner aux mois un ordre convenable , et à terminer nos phrases le plus souvent d'une manière plus ou moins nombreuse. L'oreille elle-même sent ce qui la remplit ou ce qui lui manque , nos phrases s^nt coupées par les intervalles de la respiration , qui non seulement ne doit pas nous manquer, mais qui même ne peut être gênée sans produire ua mauvais effet. »
Cicéron parle ensuite de Lysias , d'Hypéride , d'Eschine; et , après leur avoir payé le tribu d'éioges (pi'ils méritent , il s'exprime ainsi :
« Démosthènes réunit la pureté de Lysias, l'esprit el la finesse d'Hypéride , la douceur et l'éclat d'Eschine ; et, quant aux figures de la pensée et aux mouvements du discours , il est au-dessus de tout : en un mot on ne peut rien imaginer de plus divin. » {Bridus, VII,
vni,ix.)
L'éloge de Démosthènes revient sans cesse sous la plume de Cicéron, comme celui de Racine sous la plume de Voltaire. Ainsi chacun d'eux n'a cessé d'exalter l'homme qti'il devait craindre le plus , et à qui il ressemblait le moins. Ce doit être sans doute un des avantages du génie de sentir plus vivement que personne le charme de la perfection , parce qu'il en connaît toute la difticidté • et cet attrait doit contribuer à le mettre au-dessus de la jalousie naturelle à la rivalité. L'intérêt de son plaisir l'emporte alors sur celui de son amourpropre : il jouit trop pour rien envier; il est trop heureux pour être injuste.
Il y a mallieureusement des exceptions à cette vérité comme à toute autre : mais je ne m'occupe dans ce moment que des exemples d'équité ; et ce-
■ Voiià la preuve de ce qui a été dit ci-dessus, que les sopliistes avaient été les premiers ;'i professer ia rliétoriquç.
lui de Cicéron est d'autant plus frappant , la justice qu'il rend à Déniosthènes fait d'autant plus d'honneur à tous les deux , que les caractères de leur éloquence , comme je viens de le dire , sont absolument différents. Cicéron est, de tous les hommes , celui qui a porté le plus loin les charmes du style et les ressources du pathétitiue. Il se complaît dans sa magnifique abondance , raconte avec tout l'art possible, et pleure avec grâce. C'est pourtant lui qui regarde Déniosthènes comme le premier des hommes dans l'éloquence judiciaire et délibérative , parce que nul ne va plus promptement et plus sûrement à son but, qui est d'entraîner la multitude ou les juges. C'est Cicéron qui vante la supériorité de Déniosthènes , l'élévation de ses idées et de ses sentiments , la dignité de son style et de son impulsion victorieuse. Fénelon lui rend le même hommage , le préfère à Cicéron, que pourtant il aime infiniment : tant il était de la destinée de Déniosthènes de subjuguer en tout genre et ses juges et ses rivaux.
On sait tous les obstacles qu'il eut à vaincre , et tous les efforts qu'il fit pour corriger, assouplir, perfectionner son crgane , et pour rendre son action oratoire digne de sa composition; mais peutêtre n'a-t-on pas fait assez d'attention à ce qu'il y avait de grand dans cette singulière idée , d'aller haranguer sur les bords de la mer, pour s'exercer à haranguer ensuite devant le peuple. C'était avoir saisi , ce me semble , sous un point de vue bien juste , le rapport qui se trouve entre ces deux puissances également tumultueuses et imposantes, les flots de la mer et les flots d'un peuple assemblé.
Raisomiements et mouvements, Aoilà toute l'éloquence de Déniosthènes. Jamais homme n'a donné à la raison des armes plus pénétrantes, plus inévitables. La vérité est dans sa main un trait perçant qu'il manie avec autant d'agilité que de force , et dont il redouble sans cesse les atteintes. Il frappe sans donner le temps de respirer; il pousse , presse , renverse , et ce n'est pas un de ces hommes qui laissent à l'adversaire terrassé le moyen de nier sa chute. Son style est austère et robuste, tel qu'il convient à une ame franche et impétueuse. Il s'occupe rarement à parer sa pensée; ce soin semble au-dessous de lui : il ne songe qu'à la porter tout entière au fond tic votre cœur. Nul n'a moins employé les figures de diction, nul n'a plus négligé les ornements; mais, dans sa marche rapide , il entraine l'auditeur où il veut ; et ce (pli le distingue de tous les orateurs, c'est que l'espèce <lc suffrage qu'il arrache est toujours pour l'objet dont il s'agit, et non pas pour lui. On dirait d"un autre. Il parle bien ; <mi dit clc Dénios- Ihènes. Il a raison.
SECTION II. — Des diverses parties de l'invention oratoire, et, en particulier, de la manière de raisonner oratoirement , telle que l'a employée Démosthènes dans la harangue pour la couronne.
L'invention oratoire consiste dans la connaissance et dans le choix des moyens de persuasion. Ils sont tirés généralement des choses ou des personnes; mais la manière de les considérer n'est pas la même , à plusieurs égards , dans les délibérations politiques que dans les questions judiciaires. Dans celles-ci, de quoi s'agit- il d'ordinaire? Tel fait est-il constant ? Est-il un délit ? QueUe loi y est-elle applicable ? L'âge , la profession, les mœurs, le caractère , les intérêts , la situation de l'accusé , rendent-ils le fait probable ou improbable ? Voilà le fond du genre judiciaire. Dans ledélibératif , il s'agit, suivant les anciens riiéteurs, de ce qui est homiète, utile ou nécessaire. IMais Quintilien rejette ce dernier cas , et , prenant le mot dans son acception rigoureuse , c'est-à-dire , pour ce que l'on est contraint de faire par une nécessité insurmontable , il prétend que cette contrainte ne peut exister dès qu'on préfère la liberté de mourir. Il cite en exemple une garnison à qui l'on dirait : Il est nécessaire de vous rendre , car, si vous ne vous rendez pas, vous serez passés au fil de l'épée. Et il ajoute qu'il n'y a point de nécessité, puisque les soldats peuvent répondre : Nous aimons mieux mourir (jue de nous rendre. Ni le raisonnement ni l'exemple ne me paraissent concluants. Sans doute il n'y a pas de nécessité absolue de se rendre quand on aime mieux mourir. Mais l'art oratoire , comme la morale et la politique, admet une nécessité relative , et la question peut être considérée sous un autre point de vue. On peut demander si la place est assez importante pour sacrifier à sa conservation la vie d'un assez grand nombre de braves gens qui peuvent servir encore long-temps la patrie; et alors un orateur pourrait fort bien établir comme une nécessité l'obligation de conserver à l'état des défenseurs dont il a besoin. Cette espèce de nécessité morale peut avoir lieu dans une foule d'autres cas semblales : ce n'est autre chose qu'une utilité plus impérieuse, et c'est même, à vrai dire, la seule nécessité qui puisse être mise en délibération; car la contrainte qui naît d'une force physique n'est pas susceptible de discussion.
On ne répond pas à tout en disant. Je mourrai, comme on ne satisfait pas à tout en sachant mourir. C'est toujours une sorte de courage , il est vrai; mais ce n'est ni le plus rare ni le plus difficile , ni le plus utile de tous. Beaucoup de gens r.cceptent la mort , (piand elle est sûre , avec une résignation <|u'on pt'ut apiteler fermeté, et non pa-i
ANCIENS
énergie. L'énergie consisle à braver le danger de la mort quand elle est encore douteuse , à risquer tout pour la détourner, et à ne la vouloir que comme la dernière extrémité. Nous serons àjamais im exemple de la réalité de cette distinction : ce n'est pas le premier qu'offre l'histoire; mais c'est le plus frappant de tons. Si tant de citoyens traînés aux cachots ou aux supplices sous le règne des tyrans , si tous ces hommes qui ont montré tant de patience dans les fers et tant de sérénité sur l'échafaud, avaient eu le véri'able courage, le courage de tète, ils auraient compris que les victimes étant en bien plus grand nombre que les bourreaux, ceux-ci, les plus lâches des hommes, n'osaient tout (pie parce que les autres souffraient tout. Ils auraient senti que dès qu'il n'y a plus d'autre loi que la force, il vaut cent fois mieux périr les armes à la main, s'il le faut, que d'être traînés à la boucherie, et il aurait suffi même d'en montrer la résolution pour en imposer à des misérables qui n'ont jamais su qu'égorger des hommes sans déîense. Le mot de ralliement de tout citoyen, c'est la Loi; et dès qu'on invoque contre lui une autre espèce de force, il doit , pour toute réponse, mettre la main sur le glaive : c'est pour cela qu'il lui a été donné; et, comme a dit un ancien poète ,
Ignornntne datas , ne qu'tsquam scrviat , enses '?
Si la leçon que nous avons reçue à cet égard a été nécessaire , elle a été assez forte pour qu'on puisse espérer qu'elle ne sera pas perdue.
Ne prenons donc point les mots usuels dans la rigueur du langage métaphysique , qui a quelquefois égaré les anciens; et dans celui de l'art oratoire , appelons nécessaire ce qu'on peut appeler ainsi en morale , c'est-à-dire tout ce qui est indispensablement commandé par l'intérêt de la chose publique; et sous ce rapport , rien ne rentre plus naturellement dans l'ordre des délibérations. Les anciens faisaient une autre espèce de division générale. Le judiciaire, dit Cicéron, roule sur l'équité, le délibératif sur l'honnêteté, ou, en d'autres termes, l'un sur ce qui est équitable, l'autre sur ce qui est honnête. Ici se fait encore apercevoir la différence du génie des langues, et la diversité d'acception dans les termes correspondants d'une langue à l'autre : car on demandera dibord si tout ce qui est honnête n'est pas équitabe, et si tout ce qui est équitable n'est pas honnèie Riais , dans le langage de leur barreau , les Lalirs entendaient par œquitas, qiiodœquum est,
' Luiin , Pharsale, IV , 579. Il y a dans le texte :
Scd régna limcninr ')l>Jeirnin, et iœi/is libirlas iiritiir aniiis , uoranlque datos , ne quisrfiiani scivlat , ciises.
ÉLOQUENCE. 23o
ce qui est conforme au droit positif, aux lois, et par honnête , honestmn , ce qui est conforme à la morale universelle, à la conscience de tous les hommes; et cette distinction n'était rien moins que chimérique , car les lois sont nécessairement imparfaites, et la conscience est infaillible : d'où il suit que la loi, qui ne saïu'ait prévoir tous les cas , offre souvent des dispositions qui ne sont pas celles que dicterait l'exacte honnêteté. C'est en ce sens qu'un de nos auteurs * a dit dans une tragédie ,
La loi permet souvent ce que défend l'honneur , et l'honneur ici ne signifie que ce qu'il devrait toujours signifier, l'honnêtelé.
Ainsi, pour éviter la confusion des idées dans notre langue, nous dirons, en adoptant la division de Cicéron , que le judiciaire roule sur ce qui est de l'ordre l'égal, et le délibératif, sur ce qui est de l'ordre politique; et comme, dans l'un et dans l'autre, la justice, l'ordre moral et social sont également intéressés , nous eu conclurons de nouveau que ces genres se rapprochent et se confondent dans les principes généraux , soit de la nature, soit de l'art, quoiqu'ils s'éloignent par la diversité des cas qui doit déterminer celles des moyens oratoires.
Ces moyens sont , i° les preuves déduites par le raisonnement , qui applique les principes aux questions; 2° Les preuves tirées des faits qu'il s'agit d'établir ou de nier, ou d'exphquer suivant les règles de la probabilité , et tout cela suppose de la logique; 3° les autorités et les exemples, ce qui est d'un si grand usage et d'un si grand pouvoir dans l'éloquence, et ce qui suppose la connaissance de l'histoire; 4» ce que les anciens ont nommé r(eit;r communs, c'est-à-dire les vérités de morale et d'expérience , généralement applicables à toutes les actions humaines , les considérations tirées de l'instabilité des choses de ce monde, des dangers de la prospérilè , de l'ivresse de la fortune, de la. pitié qu'on doit au malheur, de l'orgueil de la richesse , des inconvénients de la pauvreté , et mille autres semblables dont le détail est infini , et que l'orateur doit placer suivant l'occasion , ce qui demande des vues philosophiques sur la condition humaine; 5° enfin les sentiments et les passions , ce que les Latins appelaient affectus , les Grecs -niO-n , et ce que nous avons extrêmement restreint par un mot qui n'en est point l'équivalent, le mot de ixithétique , qui ne comprend que l'indignation et la pitié, au lieu que les termes génériciues du grec et du latin comprennent toutes les affections de l'ame que l'orateur
i ' Saurin, L'Ianrhr , acte V, se. G.
peut mettre en œuvre, comme favorables à sa cause ou à son opinion • la compassion et la vengeance, l'amour et la haine, l'émulation et la lionte, la crainte et l'espérance , la confiance et le soupçon, la tristesse et la joie, la présomption et l'abattement : et c'est là ce (jui est spécialement du j;rand orateur, et ce (pii dépend surtout des mouvements du style. C'est en cette pariie (pie Démosthènes a excellé : il n'a point fait usaryedu ÎJathétique touchant, comme Cicéron; ses sujets ne l'y portaient pas ; mais il a supérieurement manié le pathétique véhément, qui est plus propre au genre délibératif, comme l'autre au genre judiciaire. Vous voyez si j'ai eu tort de faire entrer l'histoire et la philosophie dans le plan d'un Cours de littérature , tel que doit le faire celui ([ui voudra être véritablement un homme de lettres; car un homme de lettres ne doit être nullement étranger aîi talent de la parole; et ce talent pour s'élever à un certain degré , doit s'appuyer de toutes les connaisances que je viens d'indiquer.
Que sera-ce en effet qu'un orateur , s'il n'est pas logicien , s'il ne s'est pas accoutumé à saisir avec justesse la liaison ou l'opposition des idées , à marquer avec précision le point d'une question débattue , à démêler avec sagacité les erreurs plus ou moins spécieuses qui l'obscurcissent, à bien définir les termes , à bien appliquer le principe à la question, et les conséquences an principe; à rompre les filets d'un sophisme , dans lesquels se retranche l'ignorance ou s'enveloppe la mauvaise foi ? Sans doute il doit laisser à la philosophie l'argumentation méthodique et la sèche dialectique, qui n'opèrent que la conviction. L'orateur prétend davantage , il veut persuader; car, si la résistance à la Aérité n'est souvent qu'une erreur , plus souvent encore peut-être cette résistance est une passion , et c'est là l'ennemi le plus opiniâtre et le plus difficile à vaincre. Il faut donc que l'orateur, non seulement nous montre le vrai, mais nous détermine à le suivre ; non seulement nous montre ce qui est honnête, mais nous détermine à le faire ; c'est pour cela que la logique oratoire doit joindre les mouvements aux raisonnements. IMais les mouvements ne seront puissants ()u'autant que les raisonnements seront justes; et alors rien ne pourra résistera cette double force, faite pour tout entraîner. C'était celle de Démosthènes, le plus terrible athlète qui jamais ait manié l'arme de la parole. Il se sert du raisonnement comme d'une massue dont il frappe sans cesse, et dont chaque coup fait une plaie, .le me suis souvent rappelé, en le lisant, cet endroit de V Enéide (v. 456 et 4€0) , où Enlelle, plein de la force des dieux , fait pleuvoir sur le malheureux Darès une
grêle de coups, et le pousse d'un bout de l'arène à l'autre, jetant le sang par le nez, par la bouche, et par les oreilles :
Prœcipitemqiic Daren ardens agitœqtioretoto.... Crehev nt nique manu puisât ver satque Baréta.
C'est précisément l'image de Démosthènes <}uand il a en tôle un adversaire; et malheur à (|ui se trouvait sous la main de ce rude jouteur! C'est chez lui que je vais prendre d'abord des exemples de moyens et de formes oratoires : j'en lirerai ensuite de Cicéron; et vous jugerez la différente manière de ces deux grands hommes.
Dans ce fameux procès i)our la Couronne , où Démosthènes avait toute raison , Eschine s'était rejeté sur la teneur du décret de couronnement et sur le texte des lois , matière ou la chicane des mots trouve toujours des ressources faciles ; et l'accusateur, homme de beaucoup détalent, les avait fait valoir avec toute l'adresse possible. Une loi défendait de couionner un comptable : il prétend que Démosthènes l'est : d'où il conclut que le décret est illégal et nul. Il se fondait sur ce que Démosthènes était encore chargé de l'administration des spectacles, et l'avait été de la réparation des njurs d'Athènes. La première comptabilité n'a- '.ait aucun rapport au décret qui ne couronnait Démosthènes que pour la gestion qui concernait la r'ijparaùon des ii'urs. Il est vrai que pour cette tiernii-reil n'avait rendu aucun compte; mais il eu avait une fort bonne raison; c'est qu'il avait presque tout fait à ses dépens; et c'était précisément pour récompenser cette libéralité civique et reconnue que le sénat, bien loin de lui deuiantier des comptes, lui avait décerné une cjuronned'or. Mais Eschine s'était retranché dan» le texte littéral , et de plus , avait affecté de mêler et de confondre deux comptabilités fort distinctes, celle des spectacles et celle des murs : c'é;ait bien là une matière de pur raisonnement. Vous allez voir comme Démosthènes sait la rendre oratoire , comme il la relève par la noblesse des pensées et des sentiments, en même temps qti' il fait rayonner l'évidence des principes et des faits par une l'jgitjue lumineuse.
« s; je passe sous silence la plus grande partie de ce que j'ai fait pour le bien de la république d;!iis les différentes fondions qu'elle m'a conliées , c'est parce quemi conscience m'assure de l;i voire, et pour eu venir pbs totaux lois que l'on prciend avoir été violées par Icdécret de Ctésiphon. Eschine a tellement embarra^ié et obscurci tout ce qu'il a dit à ce sujet , qu'en vérlt'Jc ne crois pas que vous l'ayez compris mieux qu'il n'. pu se comprendre lui-nièiiie. A ses longues déciauifions je répondrai, moi, par une déclaration nette etprécise. Il a cent fois répété que je suis comptable. El bien! je suis si loin de le nier, que pendant ma vie cn«'"<'ie me
ANCIENS
tiens votre comptable, ô mes concitoyens, de tout ce que j'aurai fait dans l'administration des affaires publiques. ))
Avant d'aller plus loin , arrêtons-nous \m moment (car la chose en vaut la peine) pour remarquer ce que c'est que la véritable éloquence, celle (jui vient de l'ame : Pectus est, quod (lisertum facit. Cette expression simple et franche d'un ijrand et beau sentiment de citoyen n'a-t-elle pas déjà fait tomber tontes les ingénieuses arguties d'Eschine ? Et en même temps , comme elle est vraiment oratoire et fondée sur la connaissance des hommes ! Comme Démosthènes connaît bien ses auditeurs et ses juges ! comme il est sûr d'en obtenir tout, en se mettant entre leurs mains, et même dans celles de son adversaire , et en offrant beaucoup plus qu'on ne peut lui demander! Et qu'on ne dise pas qu'une pareille déclaration est bien facile , que tout le monde peut la faire. Oui , mais il s'agit de l'effet qu'elle doit produire ; et i! ne faut pas s'y tromper, cet effet ne tient pas seulement au talent, mais à la personne et à son caractère : pour s'exprimer ainsi avec succès , il fout être pur. Un homme dont la probité serait équivoque ne serait que ridicule en tenant ce langage, on sourirait de pitié; et un fripon reconnu serait sifflé. Aussi les anciens définissaient l'orateur vir bonus dicemli peritus , un homme de bien instruit dans l'art de la parole. Cette déclaration ne serait donc plus oratoire , si elle n'était pas vraie. Nous aurons occasion , par la suite , de relever cette singerie maladroite , ce charlatanisme impudent des hommes ])ervers qu'on a vus si souvent emprunter et défigurer ces expressions du témoignage intime que peut se rendre la vertu, et qui ne sont dans leuF bouche qu'un outrage de plus qu'ils osent lui faire. Il est impuni, je l'avoue , quand il s'adresse à des complices ou à des esclaves; mais , quand la voix publique est libre, elle fait justice, sur-le-champ de cette insolente hypocrisie. Je n'en rapporterai qu'un exemple, antérieur même à la révolution. Un homme qui n'avait point mérilé la mort qu'on lui a fait subir depuis, mais dont l'immoralité servile et vénale était connue , Linguel, s'avisa un jour de s'appliquer en pleine audience ce vers d'Hippolyle dans la tragédie de Phèdre (acte iv, se. 2) :
Le jour n'est pas plus pur que le fond de mon cœur.
A peine le plus honnête homme aurait-il pu , sans être taxé de quelque jactance , se donner à lui-même en public un pareil éloge, qui n'est permis qu'à la vertu calomniée. Linguet fut accueilli par une huée universelle ; il se retourna vers l'assemblée avec des regards menaçants, comme nous l'avons \\} depuis montrer le poing à l'Assemblée
laOQUENCE. i237
constituante. Mais ces moyens, qui, quoique très comnums aujourd'hui, ne sont pas plus d'un orateur (jue d'un honnête homme, parce que la décence est inséparable de l'honnêteté, ne servirent qu'à faire redoubler les huées. Cela était juste, et il faut avouer que jamais citation ne fut plus malheureuse. Je reviens à Démosthènes , et c'est revenir de loinj il continue ainsi :
« Mais je soutiens en même temps qu'il n'y a aucune magistrature qui puisse me rendre comptable de ce que j'ai donné ; entends-tu , Eschine , de ce que j'ai donné? Et, je vous le demande. Athéniens , lorsqu'un citoyen a employé sa fortune pour le bien de l'état , quelle serait donc la loi assez inique , assez cruelle, pour le priver du mérite qu'il a pu se faire auprès de vous , pour soumettre ses libéralités à la forme rigoureuse des examens, et l'amener devant des réviseurs chargés de calculer ses bienfaits ? Une pareille loi n'existe pas ; s'il en est une , qu'on me la montre. Mais non , il n'y en a point ; il ne saurait y en avoir. Eschine a cru vous abuser par un sophisme bien étrange : parce que je suis comptable des deniers que j'ai reçus pour l'entretien des spectacles , il veut que je le sois aussi de mes propres deniers que j'ai donnés pour la réparation de nos murs. — Le sénat le couronne , s'écrie-t-il , et il est encore comptable 1 — Non , le sénat ne me couronne pas pour ce qui exige des comptes, mais pour ce qui n'en comporte même pas , c'est-à-dire pour mon bien , dont j'ai fait présent à la république. — Mais, poursuit-il, vous avez été chargé de la reconstruction de nos nmrailles ; donc vous devez compte de la dépense. — Oui , si j'en avais fait; mais c'est précisément parce que je n'en ai fait aucune , parce que j'ai tout fait à mes dépens , que le sénat a cru me devoir des honneurs. Un état de dépense demande en effet un examen; mais, pour des dons, pour des largesses , il ne faut point de registres ; i! ne faut que des louanges et de la reconnaissance. »
Prenons, dans ce même discours, un autre endroit où la logi({ue de Démosthènes avait beaucoup plus à faire : c'était réellement le point délicat de la cause, celui où elle se présentait sous un aspect vraiment douloureux. Démosthènes , qui , sans magistrature légale, était en effet le premier magistrat d'Athènes, et même des républiques alliées, puisqu'il gouvernait tout par ses conseils et animait tout par son éloquence, avait seul fait décréter la guerre contre Philippe, et la guerre avait été malheureuse. On savait bien qu'il n'y avait pas de sa faute; mais enfin, le malheur qui aigrit les hommes ne les rend-il pas injustes ? Le ressentiment n'est-il jias quelquefois aveugle ? n'est-on pas naturellement trop porté à s'en prendre à celui qui est la cause, innocente ou non, de nos infortunes? Et, supposé qu'on lui pardonne, n'est-ce pas du moins tout ce qu'on peut faire? Est-on bien disposé d'ailleurs à le récompenser et à l'honorer ? C'était là l'espérance d'Eschine et le fort de son accusation, le mobile de toutes ses alla-
qnes. Il paraît même qu'il n'avait osé hasarder tant de mensonges et de calomnies que dans la persuasion où il était qu'il accablerait Démosthènes du poids des désastres publics , de manière à ce qu'il ne pût s'en relever; et c'est dans ce sens que la harangue pour la Couronne est d'autant plus admirée, qu'il y avait plus de.difficultés à vaincre. Tous les événements étaient contre l'orateur : l'essentiel était de se sauver par l'intention, ce qui n'offrait pas une matière aussi facile que celle d'Eschine. Celui-ci avait à sa disposition tons ces lieux communs qui sont si puissants dans l'éloquence, quand l'application en est sous nos yeux : le sang des citoyens répandu , la dévastation des campagnes, la ruine des villes, le deuil des familles, et tant d'autres objets déplorables qu'il étale et développe avec tout ce que l'art a de plus insidieux, avec tout ce que l'indignation a de plus amer , tout ce que la haine a de plus perfide. Je ne m'occupe point encore ici des moyens de toute espèce que lui oppose Démosthènes. Ils viendront à leur place. Je m'arrête à notre objet actuel, au raisonnement oratoire. Distinguer l'intention du fait était bien facile, mais ne suffisait pas à beaucoup près. Il fallait tellement la séparer de l'événement, la caractériser par des traits si frappants et si nobles, que Démosthènes et les Athéniens parussent encore grands quand tout avait tourné contre eux. Nous verrons ailleurs l'article qui concerne particulièrement les Athéniens; mais, pour Démosthènes, il prend un parti dont la seule conception prouve la force de sa tête et les ressources de son génie. Il nie formellement qu'il ait été vaincu ; il affirme qu'il a été vainqueur, qu'il a réellement triomphé de Pliilippe ; et ce qui est encore plus fort, il le prouve. Ecoutons-le s'adresser à Eschine :
<( Malheureux ! si c'est le désastre public qui te donne de Paudace quand tu devrais en gémir avec nous, essaie donc de faire voir, dans ce qui a dépendu de moi , quelque cliose qui ait contribué à notre malheur, ou qui n'ait pas dû le prévenir. Partout où j'ai été en ambassade, les envoyés de Philippe ont-ils eu quelque avanlage sur moi? INon, jamais; non, nulle part; ui dans la Thessalie, ni dans la Thrace, nidansByzance, ui dans ïhébes, ni dans rillyrie. Mais ce que j'avais fait par la parole, Philippe le détruisait par la force: et tu t'en prends à moi ! et tu ne rougis pas de m'en demander compte 1 Ce même Démostlîènes , dont tu fais un homme si faible, tu veux qu'il l'emporte sur les armées de Pliilippe ; et avec quoi? Avec la parole? Car il n'y avait qii(> la parole qui fût à moi : je ne disposais ni des bras, ni de la fortune de personne; je n'avais aucun commandement militaire ; et il n'y a que toi d'assez irisensé pour m'en demander raison. Mais que pouvait , que devait faire loraleur d'Alhèues? ^Oir le mal dans sa naissance, le faire voir aux autres, etc'esUe que j'ai tail; prévenir, ;;u!anl
qu'il était possible , les retards , les faux prélexlcs, les oppositions d'intérêts, les méprises , les fautes, les obstacles de toute espèce, trop ordinaires entre les répul)liques alliées et jalouses , et c'est ce que j'ai fait ; opposer à toutes ces difficultés le zèle , l'empressement , l'amour du devoir, l'amitié , la concorde , et c'est ce que j'ai fait. Sur aucun de ces points , je déGe qui que ce soit de me trouver en défaut ; et si l'on me demande comment Philippe l'a emporté , tout le monde répondra pour moi : Par ses armes qui ont tout envahi , par son or qui a tout corrompu. Il n'était en moi de combattre ni l'un ni l'autre ; je n'avais ni trésors ni soldats. Mais , pour ce qui est de moi , j'ose le dire , j'ai vaincu Philippe ; et comment ? En refusant ses largesses , en résistant à la corruption. Quand un homme s'est laissé acheter, l'acheteur peut dire qu'il a triomphé de lui ; mais celui qui demeure incorruptible peut dire qu'il a triomphé du coiTupteur. Ainsi donc , autant qu'il a dépendu de Démosthènes, Athènes a été victorieuse, Athènes a été invincil)le. »
N'est-ce pas là le chef-d'œuvre de l'argumentation oratoire? N'entendez-vous pas d'ici les acclamations qui ont dû suivre un si beau morceau ? Et ne concevez-vous pas que rien n'a dû résister à un génie de cette force ? Remarquez toujours, ce que je ne saurais faire remarquer trop souvent, que, pour employer des moyens de ce genre, il faut les trouver dans son ame ; elle seule peut les donner : l'art peut apprendre à les disposer et à les orner, mais il ne saurait les fournir. C'est à l'orateur surtout que s'applique ce mot heureux et si souvent cité de Vauvenargues :
« Les grandes pensées viennent du cœur. » Je dirai donc à celui qui voudra devenir éloquent : Commencez par être un bon citoyen , c'est-à-dire, un honnête homme; car l'un ne va pas sans l'autre. Aimez-vous , avant tout . la patrie, la justice, et la vérité? Vous sentez-vous incapable de les trahir jamais pour quelque intérêt que ce soit? La seule idée de flatter un moment le crime ou de méconnaître la vertu vous fait-elle reculer de honte et d'horreur? Si vous êtes tel, parlez, ne craignez rien. Si la nature vous a donné du talent, vous pourrez tout faire; si elle vous en a refusé, vous ferez encore quelque chose, d'abord votre devoir, ensuite un bien réel, celui de donner un bon exemple aux autres, et à la bonne cause un défenseur de plus.
SECTION HT. — Application des mêmes principes dans la Philippique de Démosthènes , intitulée de l v chersonÈse.
Ce qui manque à ceux qui n'ont d'autres facultés (pic celles de leiu" ame, c'est suilout la méthode et le raisonnenu^nt; c'est cette série d'idées fortifiées (es unes par les autres ; c'est celle accunndalion de preuves (pii vont toujours en s'éle-
ANCIENS. -
vant, jusqu'à ce que l'orateur, dominant de haut et comme d'un centre lumineux, finisse par donner une secousse impétueuse à tout cet amas, et en écrase ses adversaires. C'est alors que les mouvements , comme je l'ai indiqué , décident la victoire ; mais il faut que les raisonnements l'aient préparée : sans cela , les mouvements heurtent et ne renversent pas. Que l'impérieuse vérité arrache d'abord à tous les esprits cet assentiment secret et involontaire, il a raison : alors l'orateur, (jui se sent le maître, commande en effet, ou plutôt la raison commande pour lui, et on obéit.
C'est la tactique de Démosthènes dans ses harangues délibératives, qui forment la pins grande partie de ses ouvrages, et qui , sous différents titres, sont toutes véritablement des Pliilippiques, puisqu'elles ont toutes le même objet, celui de réveiller l'indolence des Athéniens, et de les armer contre l'artificieuse ambition de Philippe.
On doit comprendre sous ce nom , non seulement les quatre harangues qui portent spécialement le titre de Philippiques , mais toutes celles qui ont pour objet les démêlés de Philippe avec les Grecs et les Athéniens, telles que les trois qu'on nomme ordinairement les Ohjntlnaques , celle qui roule sur la Paix proposée par le roi de Macédoine , celle qui fut prononcée à l'occasion d'une Lettre de ce même prince, et celle qui est intitulée de la Chersonèse. Cela compose dix harangues, et cette dernière est, à mon gré, la plus belle; mais foutes peuvent être regardées comme des modèles. On n'y trouve pas, il est vrai, les grands tableaux, les grands mouvemenls, les développements vastes de la harangue jjour la Couronne: ni cette espèce de lutte si vive et si terrible qui appartient au genre judiciaire, oîideux athlètes combattent corps à corps. Mais il faut remarquer aussi l'avantage particulier, et peut-être unique , attaché à ce dernier sujet , à cette grande querelle d'Escbine et de Démosthènes; il faut se ■représenter toute la Grèce rassemblée, pour ainsi dire , dans Athènes , pour entendre les deux plus fameux orateurs dans leur propre cause; et quelle cause! l'homme qui, depuis vingt ans, gouvernait par la parole Athènes et la Grèce, opposant aux attaques les plus malignes et les plus furieuses de la haine et de la calomnie la peinture aussi brillante que fidèle de son administration , c'est-à-dire, llùstoire des Grecs en même temps que la sienne. L'intérêt des événements se joignait ici à celui du procès. Démosthènes , en défendant sa gloire, défendait celle d'Athènes et des Grecs. Son ame devait être à la fois élevée par tous les sentiments de la grandeur nationale , et échauffée par tous les mouvements d'une indi-
ELOQUENCE. "loi)
gnalion personnelle. Il a devant lui son adversaire et la Grèce, l'une qui l'honore, et l'autre qui l'outrage. Que ne devait-il, que ne pouvait-il pas faire pour être digne de l'une et pour triompher de l'autre ! C'était vraiment entre Eschine et lui un combat à mort ; car , dans Athènes et à Rome , le bannissement était une sorte de peine capitale. Cet assemblage de circonstances si importantes rendait son discours susceptible de tous les genres d'éloquence; la piquante amertume des réfutations et des récriminations, la hauteur des idées politiques, tous les feux de la gloire et du patriotisme se réunissaient naturellement dans une plaidoirie de cette nature , et tout s'y trouve au plus haut degré. N'oublions jamais que le génie est plus ou moins porté par le sujet, et que les hommes s'agrandissent avec les choses, comme les choses avec les hommes.
Le mérite des Philippiques est celui qui appartient proprement à l'éloquence délibérative : une discussion animée, pressante, lumineuse ; une série de raisonnements qui se fortifient les uns par les autres , et ne laissent ni le temps de respirer, ni l'idée de contredire; des formes simples, quelquefois même familières, mais de cette familiarité décente , et en quelque sorte noble , qui , avec la précision , la pureté et la rapidité de la diction , composaient ce que les anciens appelaient atticisme.
J'ai cru que, même sans une connaissance parfaite des affaires de la Grèce, nécessaire seulement à qui voudra connaître à fond l'esprit de ses orateurs , quelques morceaux choisis dans leurs écrits pourraient plaire au plus grand nombre des lecteurs. Mais je n'ai pas cru pouvoir mieux faire, pour donner une idée plus étendue du plus fameux de tous ces maîtres de la parole , que de traduire en entier une de ses PhUippiqiies. Tai choisi la sixième, qui a pour titre de la Chersonèse; elle n'est pas longue; et jamais orateur ne fut moins diffus que Démosthènes. Il est vrai qu'en cela le goût des Athéniens servait de règle et de mesure aux harangueurs. Ce peuple ingénieux et délicat n'aimait pas qu'on abusât de son loisir, ni qu'on se défiât de son intelligence. Il se piquait d'entendre pour ainsi dire à demi-mot, et il lui arrivait d'interrompre , à la tribune , ceux qui n'allaient pas au fait. On peut juger de cette espèce de sévérité par un mot de Phocion. Il était renommé par une concision singulière, et par une diction austère et âpre comme ses mœurs. Son laconisme énergique l'emporta plus d'une fois sur l'atticisme de Démosthènes , qui disait de lui : C'est unehache qui coupe mes discours. Phocion. un jour qu'il se disposait à monter à la tribune , paraissait fort rêveur ; et comme on lui en deman-
dait la cause : Je songe, dit-il, comment je ferai pour abréger ce que j'ai h dire '.
Un court exposé sur la situation respective de Philippe et des Grecs à cette époque suffira pour mettre chacun en état de comprendre l'orateur •que je vais faire parler dans notre langue.
' Il y a loin de cette sobriété «le paroles à la verbeuse am- "bitioii qu'affectaient parmi nous les orateurs du barreau. C'est là qu'il semblait que le mérite d'iui discours se mesurât sur sa durée. L'on était aussi satisfait d'avoir parlé longtemps qu'on pourrait l'être d'avoir bien parlé. Passe encore que le commun des plaideurs en juge ainsi , et s'imagine que leur avocat n'en a jamais dit assez; mais l'ineptie des habitués qui faisaient les réputations de la cour du palais venait à l'appui de ce ridicule préjugé. On les entendait dire, avec le ton d'une admiration empbatique : Maitrc un tel a parlé ihux heures ; l'nvocat-rje'nérol a jiarlcquatir lirtires. La raison pourrait en conclure le plus souvent qu'ils avaient débité bien des inutilités; mais rignorance conclut tout différemment, et s'extasie.
Cette différence entre les anciens et nous tient encore à celle du gouvernement. Quand tout citoyen est admis à parler de la chose publique selon le droit et l'occasion , le dégoiit de la prolixité et le mérite de la précision se font aisément sentir, et la mesure commune des jugements , c'est l'importance des matières et la faculté que chacun a de les traiter. Mais, ijuand c'est le métier d'un petit nombre de parler en public , quand ce métier est circonscrit dans une sphère étroite et privée, l'on s'étend d'autant plus en paroles qu'on est plus borné sur les objets : on se retourne en tout sens i>our occuper le plus de place que l'on peut. C'est ainsi qu'une plaidoirie sur un testament ou sur une substitution est d'ordimire beaucoup plus longue qu'aucune des harangues de Démosthènes et de Cicéron sur les plus grands intérêts publics et sm' les affaires les plus considérables. Des dix PMlippiques , il n'y en a pas une qui excédât une demiheure de lecture. Les plus longs plaidoyers de Cicéron ou de Démosthènes ne tiendraient pas plus d'une heure; et celui delà Couronne, le plus étendu de tous, ce chef- «l'œuvre si riche à tons égards, qui devait renfermer et qui renferme tant d'objets , ne comporte pas un débit de plus d'une heure , si l'on en retranclie la lecture des actes publics , qui étaient les pièces probantes.
Tous les avocats pourtant ne donnent pas également dans cette diffusion ; il en est qui savent se proportioimer au sujet. On cite même un exemple d'une précision fort exti-aor- <linaire et fort plaisante, et qui , par cela même , réussit à cause de la rareté du fait, mais dont je serais fort éloigné de vouloir faire un modèle à suivre. Dans une petite ville de province, un mauvais peintre fut accusé d'avoir fait un enfant à une fdie qui réclamait des dommages et intérêts. Ce pauvre homme avait pour tout bien, outre sou talent de peindre quelques dessus de portes et (pielques enseignes, la charge de peintre de la ville, qui lui valait, je crois, une centaine d'écus. Il ('tait d'ailleurs fort mal partage pour la figure et pour l'esprit. Voici le plaidoyer de son avocat, qui fut conservé par les curieux : il avait opposé ce (pi'on appelle en justice des fins de non-rerevoir.
« Mes fins de non-recevoir sont bien simples. On ne peut « séduire une fille que par l'un de ces trois moyens, ou la « figure, ou l'argent, ou l'esprit. Or, celui pour qui je « i)laide est laid et fort laid, .sot et fort sot, gueux et très «gueux. Laid; regardez-le : gueux; il est peintre, et «peintre de la ville : sot; int<-rrogez-le. .le persiste dans " mes couchisions. r>
L'assemblée éclala de rire, et le procès fut gagné tout <l'une voix.
Philippe , dont l'ambition n'était point bornée par ses petits états, et dont les talents étaient tort au-dessus de sa puissance héréditaire, avait formé le hardi projet de dominer dans la Grèce. C'était beaucoup entreprendre pour un roi des Macédoniens, nation jusque-là méprisée des Grecs, qui la traitaient de barbare. Philippe, devenu à la fois politique et gueiTier à l'école du Thébain Pélopiilas , qui avait élevé sa jeunesse , mit à profit les leçons d'un grand homme cpii avait cultivé en lui des facultés naturelles. Il créa une puissance militaire, à peu près comme de nos jours Frédéric, et prépara ainsi pour son fils la conquête de l'Asie en lui soumettant la Grèce. Son armée devint bientôt redoutable : elle était composée de la phalange macédonienne, corps d'infanterie qui fut invincible jusqu'à ce qu'il se fût mesuré contre les légions romaines; et de la cavalerie thessalienne, la meilleure que l'on connût alors , et qui dans la suite fit remporter à Pyn'hus sa première victoire sur les Romains. Il forma des généraux qui furent comptés depuis parmi les meilleurs d'Alexandre, tels qu'Attale et Parménion. Avec ces troupes , conduites par des chefs de ce mérite , bien entretenues et toujours en action, il se portait rapidement dans les différentes contrées de la Grèce, suivant les occasions qu'il savait faire naître, on attendre, ou saisir; car ce fut la politique encore plus que la force qui fit ses succès. Il trouvait, il est vrai, de grandes facilités dans cet esprit de jalousie , de défiance et de rivalité , qui animait les républiques grecques les unes contre les autres, et suscitait des divisions continuelles. Piiilippe, prodigue de serments, de caresses et d'argent, avait partout des ministres et des orateurs à ses gages, et ils trompaient facilement la mullitude, qui n'est jamais plus asservie que quand elle croit commander. C'était par le secours de ces agents mercenaires qu'il dirigeait de loin toutes les résolutions de ces divers états, les uns plus forts, les autres plus faibles; et quand il les avait brouillés, il ne manquait pas d'intervenir dans la querelle , et , sous le prétexte de secourir l'un contre l'autre, il finissait par dépouiller tons les deux. C'est ainsi ([u'il était parvcnii à se faire livrer le passage des Thermopyles et le pays des Phocéens, qui lui ouvrait l'Attique; qu'il .s'était emparé de l'Eubéc, qui, du côté delà mer, tenait en respect, par sa seule position, tout le territoire d'Athènes; qu'enfin il avait pris Amphipolis et beaucoup d'autres villes , soit de Thrace , soit de Thcssalie. Cerso])leple, tm des petits rois de Thrace, redoutant ses entreprises, et voulant se ménager contre lai l'appui des Aliiéniens, avait pris le parti de leur n'der la Chersonèse , presqu'île avantageu.se-
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
ment située sur rilcllespont, et qui pouvait être liés utile à une nation puissante sur mer, telle qu'clait alors Athènes. Cardie, une des villes principales de celte presqu'île, avait refusé de se soumettre comme les autres à la dominalion athénienne, et s'était mise sous la protection de Philippe , {{ui avait dans ce moment une armée dans la Thrace. Athènes, qui avait envoyé une colonie dans la Chersonèse, la fit soutenir par des troupes charjj^écs d'observer Philippe. Diopithe, qui les commandait, regardant avec raison comme une hostilité la protection (pie ce prince accordait aux Gardiens, se jette sur les terns qu'il possédait dans la Thrace niariliine, les pille, les ravage, et remporte un riche butin qu'il met en sûreté dans la Chersonèse. Philippe, trop occiipé ailleurs pour en prendre vengeance, porte de grandes plaintes aux Athéniens, sous prétexte qu'il n'y avait point entre eux et lui de déclaration de guerre. Il réclame les traités qu'il avait violés le premier, et ses créatures s'empr<:'ssent d'appuyer ses réclamations et s'emportent contre Diopithe. On demande qu'il soit rappelé, qu'on envoie même contre lui un autre général pour le forcer à la soumission , en cas de résistance , et que Philippe reçoive des satisfactions. Cette lâcheté insensée devait révolter Démosthènes. Il monte à la tribune et parle ainsi :
« Il faudrait, Alhéniens, que ceux qui parlent dans celle tribune , tous également exempts de complaisance ou d'animosiid, ne songeassent qu'a énoncer ce qui leur parait le meilleur à faire, surtout qumd nous avons à délibérer sur de grands intérêts publics. Jlais puisque parmi les orateurs il en est qui se laissent conduire, soit par un esprit de contention et de jalousie, soit par d'autres motifs j)crsonnels , c'est à vous du moins de mettre de coté toutes ces considérations particulières , pour ne vous occuper qu'à résoudre et exécuter ce que vous croirez utile à Téiat.
« De quoi s'agit-il aujourd'jiuiPDe la Chersonèse menacée par Philippe , qui depuis onze mois est dans l:i l'hrace avec une armée. Et de quoi vous parlent vos orateurs ? Des opérations et des entreprises de Diopithe. Pour moi , j'attache fort peu d'importance aux accusations intentées contre un de vos généraux , que vous pouvez, quand vous le voudrez , poursuivre aux termes de la loi, soit tout à l'heure , soit dans un autre temps, peu importe ; et je ne vois pas pourquoi , ni moi, ui qui que ce soit ici , nous nous échaufforinns sur un pareil sujet. IMais ce que cherche à nous enlever Philippe, notre ennemi , Philippe, dont les troupes couvrent les bords de l'Hellespont ; ce que vous ne pourrez plus ni réparer ni ressaisir, si vous en manquez l'occasion; voilà ce qui est pressant, voilà sur quoi il faut statuer sur-le-champ , sans permettre que de vaincs et tumultueuses altercations vous le fassent perdre de vue.
« Je n'entends pas sans étonnement , je l'avoue , bien des choses qui se disent dans vos assemblées. Mais rien
ne m'a plus surpris que ce qui s'est dit devant moi dans le sénat, que quiconque se proposait de vous parlerdans les circonstances actuelles devait déclarer formellement s'il vous conseillait la guerre ou la paix. îNon , ce n'est plus là que nous en sonniics. Si Philippe se tenait tranquille, s'il n'avait pas violé les traités, ravi vos possessions ; s'il ne soulevait pas , s'il n'armait pas contre lous les peuples en même temps qu'il se les attache, sans contredit, il ne tiendrait qu'à vous de rester en paix; et pour ce qui vous concerne , je voiis y vois aussi disposés qu'il est possible de réire. Mais si d'un côté nous avons sous les yeux les traités qu'il a jurés avec nous , si de l'autre il est manifeste qu'avant même que Diopiihe partit de ces murs à la tète de cette colonie à qui l'on reproche aujourd'hui d'être la cause de la guerre , Philippe , contre tout droit et toute justice, s'était emparé déjà de ce qui vous apj>artient ; si vos propres décrets, rendus à ce sujet, accusent authentiquement ces violations des engagements pris avec nous; si, toutes les fois qu'il s'est lié avec les Grecs ou avec les Barbares, il n'a eu évidemment d'autre objet que de vous faire la guerre, que signifie donc ce qu'on vient vaus dire, qu'il faut choisir la guerre ou la paix ? Eh ! vous n'en avez plus le choix; il ne vous reste qu'un seul parti , qui est à la fois celui de la justice et de la nécessité; c'est de repousser l'agresseur : et c'est le seul dont on ne vous |)arle pas ! à moins cependiiut qu'on ne préfende que Philippe, pourvu qu'il n'atiaque pas l'Attique, le Pirée, nos murailles , ne nous fait point injure et n'est pas en guerre avec nous. Mais je ne puis penser. Athéniens , que ceux qui établiraient de send)lables règles d'équité, et marqueraient ainsi les limites de la guerre et de la paix, vous parussent avoir l'idée de ce que prescrit la justice, de ce que vous pouvez supporter sans honte, et de ce qu'exige votre sûreté. 11 y a plus ; ils ne s'aperçoivent pas qu'eux-mêmes , en parlant ainsi, justifient Diopithe qu'ils accusent; car enfin, pourquoi serait-il permis à Philippe de faire tout ce qu'il lui plaît, pom-vu qu'il n'envahisse pas l'Altique, s'il n'est pas permis à Diopithe de secourir les Thraces sans être accusé d'allumer la guerre ?— !\Iais , dit-on , il ne faut pas souffrir que des soldats mercenaires ravagent les bords de l'Hellespont , ni que Diopithe, en levant des vaisseaux étrangers , fasse le métier de pirate. — Soit : je suis persuadé des bonnes intentions de ceux qui vous tiennent ce Lingage; sans doute ils n'ont d'autre intérêt que celui de l'équité et le vôtre. En ce cas , je n'ai plus qu'une question à leur faire, et li voici : quand ils auront dissipé et anéanti votre armée eu diffamant le général qui a trouvé dans ses propres ressoiu-ces les moyens de l'entretenir, qu'ils nous disent comment ils feront pour anéantir aussi l'armée de Philippe. S'ils restent sans réponse, il est clair, Athéniens, qu'ils n'ont qu'un but ; et c'est de vous ramener au même état de choses qui , dans ces derniers temps, a porté un coup si funeste à la puissance d'Athènes. Vous le savez : rien n'a donné à Philippe tant d avantages sur nous , que d'avoir toujours une armée sur pied , qui le met à portée de saisir toutes les occasions ; il vous prévient partout, parce que, après avoir délibéré à loisir avec lui-même, il agit subiiement et quand il lui plaît : il attaque, il renverse. Nous, au contraire,
ce n'est qu'an bruit de ses invasions que nous commençons des préparatifs longs et tumultuaires. Mais qu'arrivc-t-il? Ce qui doit toujours arriver à ceux qui s'y prennent trop tard : il garde , lui , sans danger, ce qu'il a pris sans ol)stacles ; et nous , après de grandes dépenses inutiles, après bien des efforts superflus, après avoir bien vainement montré toute l'envie possible de le traverser et de lui nuire, que nous reste-t-il? L'impuissance et la honte.
« Mettez-vous donc bien dans l'esprit, Athéniens, que tandis qu'on vous amuse ici de vaines paroles , au fond, fout ce que l'on veut , c'est que vous restiez oisifs andedans et désarmés au-dehors , afin que Philippe , pendant ce temps , puisse faire à son aise tout ce qui lui conviendra. Jugez-en par ce qui se passe aujourd'hui. Il occupe depuis long-temps la Thraceet laThessalie avec des troupes nombreuses : si, avant l'époque des vents «tésiens , il assiège Byzance , croyez-vous que les Byzantins persistent dans leurs préventions contre vous au point de ne pas sentir le besoin de votre secours? Eh ! à votre défaut, ils appelleraient dans leurs murs des auxiliaires , .quels qu'ils fussent ( même ceux dont ils se méfieraient encore plus que de vous) . plutôt que de rester à la merci de Philippe; à moinscependant qu'il ne vienne à bout de s'emparer de leur ville avant que personne puisse le savoir. Et si nous n'avons point de troupes sur les lieux, si, quand nous voudrons y en envoyer, les vents s'y opposent, n'en doutons pas, lesBysantins sont perdus. — Mais ce sont des peuples qu'a égarés un mauvais génie , et leur conduite envers nous a été insensée. — Oui , mais ces insensés , il faut les sauver, et les sauver pour nous.
et Sommes-nous sûrs enfin que Philippe ne se porte pas dans la Chersonèse? Ps'a-t-il pas dit dans sa lettre qu'il comptait se venger de ces peuples ? Et n'est-ce pas une raison de plus pour y laisser une armée que nous avons là toute formée, qui pourra défendre le j)ays et inquiéter l'ennemi ? Si nous la perdons , cette armée , et que Philippe entre dans la Chersonèse, (|ue feronsnous alors? — IVous mettrons Diopithe en justice. — Nous voilà bien avancés. — iNous ferons passer des secours. — Et si la mer n'est pas tenable ? — INIais Philippe n'attaquera pas la Chersonèse. — El qui vous l'a dit ? qui vous en répond ? »
Voilà un modèle de précision dans le dialogue liypolhélique, une des formes les plus piquantes <|ui? l'on puisse donner à la discussion. Mais il faut bien prendre g;arde à un inconvénient très dangereux, où tombent souvent ceux (jui emploient ce moyen sans en connaître le principe et les effets. Ils se font des objections faibles ou ineptes, (jui ne sont nullement celles qu'on leur oppose ou (lu'on peut leur opposer; et alors ce petit artilice devient puéril , et retombe sur eux. Quand on fait palier ses adversaires , il faut répondre à leur pensée, et non pas à la sienne; être bien sûr de ce qu'ils peuvent dire , et bien sûr de la réplicpie. Ici Démosibènes ne met dans leur bouclic que ce qu'ils avaieiil dit , ou ce qu'ils étaient obligés de
dire pour n'être pas inconséquents. Trois fois il les fait parler , et trois fois il les terrasse d"un seul mot. Il reprend :
« Considérez donc. Athéniens, dans quel temps et dans quelle saison de l'année on vous conseille de retirer vos troupes de THellespont , et de l'exposer sans défense aux entreprises de Philippe. Que dis-je ? voici une considération d'une tout autre importance : si , revenant de la haute Thrace , il laisse de côté la Chersonèse et Byzance , et attaque Chalcis et Mégare , commeen dernier lieu la ville d'Orée , aimez-vous donc mieux éti-c obligés de l'arrêter sur vos frontières que de l'occuper loin de vous ? »
L'orateur, bien affermi sur les faits qu'il a exposés, et sur les conséquences à en tirer, ce qui , grâce à sa forte logique , a été pour lui l'affaiio d'un moment , ne craint point de risquer un avis qu'il sait bien n'être point du goût de la plupart des Atliéniens; mais aussi s'esl-il réservé, pour le soutenir, les moyens les plus puissants, ceux qu'il va tirer des affections morales d'im peuple qu'il avait bien étudié. Il le connaissait sensible à la honte , jaloux de sa réputation et de ses lumières, très sujet à se laisser tromper par négligence, mais aussi très irascible contre ceux qu'il voyait convaincus de l'avoir trompé. Ce sont autant de leviers dont l'orateur va se servir pour mettre en mouvement cette multitude indolente et inattentive. Il a fait briller l'évidence ; il va faire tonner la vérité , et vous verrez comment un citoyen [>arle à un peuple. On n'avait pas imaginé dans Athènes, non plus qu'en aucun endroit du monde, de donner ce titre de peuple à un ramas de brigands. Ceux-là, il faut bien les flatter : comment ne pas flatter des coinplices ? Ceux-là , il faut bien les appeler un peuple essentieUement hou ; c'était le refrain de nos tyrans. Mais Démosthènes savait, comme les Athéniens , que , si les hommes étaient esseniiellemeut bons, ils n'auraient pas besoin de lois; il parlait à un véritable peuple , très susceptible d'erreurs, de faiblesse, de prévention, mais qui avait une patrie, une religion , une morale et des mœurs sociales , et à qui l'on pouvait en conséquence montrer impunément la vérité, mais la dure vérité, la vérité poignante, pourvu qu'il fût sûr de la bonne foi et des intentions de l'orateiu". Ceux qui ne sont pas familiarisés avec les anciens, et qui ne connaissent que cette vile adulation sans cesse prodiguée |)armi nous à la plus vile multitude , cet abject popularisme , nommé si improprement jmpulanté , ne concevront rien à la véracité hardie et véhémente de Démosthènes, à ces reprociies amers et violents dont il frappe ses concitoyens pour les éveiller et les éclairer; et ils seront encore bien plus sin-pris de l'accueil ((u'on lit à ce discours et du succès qu'il obtint.
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
« D'après ces faits et ces réflexions, mon avis est que, bien loin de licencier l'armée que Dio|)ithe s'efforce de maintenir pour le service de la république , il faut, au contraire, lui fournir de nouvelles forces , de l'argent, et des munitions. En effet, si l'on demandait à Philippe ce qu'il aime le mieux, que les troupes de Diopithe (de quelque espèce qu'elles soient ; je ne veux disputer là-dessus avec personne ) soient autorisées , honorées , renforcées par le peuple d'Athènes, ou dispei-sées et détruites par la malveillance de vos orateurs , qui doute que ce dernier parti ne fût celui qu'il préférât? Ainsi , ce que notre ennemi souhaiterait le plus au monde, c'est précisément ce que vous voulez faire'..... Et vous demanderez encore pourquoi nos affaires vont si mal '..... Je vais vous le dire nettement. Athéniens ; je vais mettre sous vos yeux et votre situation et votre conduite : en deux mots, nous ne voulons ni combatlre ni payer. INous voulons attirer à nous les deniers publics ; nous refusons à Diopithe ceux qui lui étaient assignés légalement , et nous le chicanons encore sur ceux qu'il se procure et sur l'emploi qu'il en fera : c'est ainsi que nous nous conduisons en tout , et que nous persistons à ne jamais nous charger de nos propres affaires. Nous louons , il est vrai , tant qu'on veut , ceux qui élèvent la voix pour l'honneur de la patrie ; mais dans le fait , nous agissons comme si nous étions d'accord avec ses ennemis. Vous demandez à ceux qui montent à cetîe tribune ce qu'il faut faire ; et moi , je vous interroge à mon tour, et je vous demande ce qu'il faut vous dire ; car, je vous le répète, si vous ne voulez servir l'état ni de votre personne ni de votre argent; si vous ne voulez ni faire passer à Diopithe les fonds qui lui sont dus , ni permettre qu'il en tire d'ailleurs ; en un mot , si vous ne Toulez pas faire vous-mêmes vos affaires , Athéniens , je n'ai point de conseils à vous donner.
« Eh ! de quoi serviraient-ils quand vous souffrez que la licence de la calomnie aille au point de poursuivre Diopithe, non pas seulement sur ce qu'il a fait , mais même sur ce qu'il fera ? Et c'est là ce que vous entendez patiemment , Athéniens 1... Mais ne faut-il que vous dire ce qui en arrivera? Oh! pour cela du moins je vous le dirai , et avec toute liberté ; car il n'est pas en moi de parler autrement.
<r Soyez sûrs d'abord (et j'y engage ma tête) que tous vos commandants de vaisseaux , quels qu'ils soient , ne font pas autrement que Diopithe, et tirent de l'argent de nos alliés, des habitants de Chio , d'Erj thrée , enfin de tous les Grecs de l'Ionie et des îles , les uns plus , les autres moins, selon le nombre des bâtiments qu'ils commandent. Et pourquoi les peuples fournissent-ils ces contributions? Croyez-vous (|ue ce soit gratuitement ? ÎNon , ils ne sont pas si insensés ; c'est aGn que vos amiraux protègent leur commerce et leurs possessions : ils achètent à ce prix la sûreté de leurs navires et de leur territoire ; ils se mettent à l'abri des pirateries maritimes et des violences du soldat , quoiqu'ils assurent , comme de raison , que tout ce qu'ils en font n'est que par zèle et par attachement pour vous : peuvent-ils donner un autre nom à ces largessesintéressées ? Et doutezvous que Diopithe ne fasse comme les autres ? Oui , les peuples lui donneront de l'argent ; car enfin , s'il n'en a
pas, et si vous ne lui en envoyez point , où voulez-vous qu'il prenne de quoi payer ses soldats? D'où lui viendrait-il de l'argent? Du ciel? 11 vit et il vivra sur ce qu'il pourra prendre et sur ce qu'il poui'ra se procurer par tous les moyens , soit dons, soit emprunts , il n'importe, ^lais que font aujourd'hui ceuxqui l'accuseul auprès de vous ? Ils avertissent tout le monde de ne rien donner à un général que vous allez mettre en justice , et pour le passé , et pour l'avenir. Voilà où tendent tous ces discours que j'entends : Il prendra des villes, il expose et trahit les Grecs.... Car vous verrez que ces discoureurs prennent un grand intérêt aux Grecs d'Asie , et qu'ils sont fort empressés à défendre les autres , eux qui ne songent pas à défendre leur propre patrie. Ils parlent d'envoyer un autre général, et contre Diopithel.... Où en sommes-nous , grands dieux 1 S'il est coupable , s'il a commis de ces prévarications que les lois punissent, c'est aux lois à le punir : il ne faut pour cela qu'un décret, et non une armée ; ce serait le comble de la folie. C'est contre nos ennemis , sur qui nos lois ne peuvent rien ; c'est contre eux qu'il faut envoyer des flottes, des troupes, de l'argent ; c'est contre eux que cet appareil est nécessaire. ]\Iais contre un de nos concitoyens 1 une accusation et un jugement , cela suffit , cela est d'un peuple sage ; et ceux qui vous parleni autrement veulent vous perdre.
« Il est triste, je l'avoue, qu'il y ait de semblables conseillers parmi vous; mais ce qui est plus triste encore , c'est que l'un d'eux n'a qu'à se présenter à celte tribune pour vous dénoncer ou Diopithe , ou Charès , ou Aristophon , comme les auteurs de tous nos maux , vous l'accueillez , vous l'applaudissez comme s'il eût dit des merveilles. Jlais qu'un citoyen véridique vienne vous dire , Vous n'y pensez pas , Athéniens , ce n'est ni Diopithe , ni Charès, ni Aristophon qui vous font du mal; c'est Phihppe, entendez-vous? sans son ambition, Athènes serait tranquille; vous ne dites pas non, vous ne le pouvez pas; mais pourtant vous l'écoutez avec peine, et il semble que ce soit lui qui agisse avec vous en ennemi. J'en sais bien la cause; mais, partons les dieux immortels, ne trouvez donc pas mauvais qu'on vous parle hardiment quand il y va de votre salut.
Plusieurs de vos orateurs et de vos ministres vous ont depuis long-temps accoutumés à n'être à craindre que dans vos délibérations, et nullement dans vos mesures d'exécution ; durs et emportés dans vos assemblées, faibles et mous quand il faut agir. Que l'on vous défère comme coupables de nos malheurs un de vos citoyens, dont vous savez qu'il ne tient qu'à vous de vous saisir, vous ne demandez pas mieux ; vous êtes tout prêts. Jlais qu'on vous dénonce le seul ennemi dont vous ne pouvez avoir raison que par les armes , alors vous hésitez , vous ne savez plus quel parti prendre , et vous souffrez impatiemment d'être convaincus de la vérité qui vous déplaît. Ce devrait être tout le contraire, Athéniens ; vos magistrats auraient dû vous apprendre à être doux et modérés envers vos concitoyens , terribles envers vos ennemis. Mais tel est le funeste ascendant qu'ont pris sur vous vos artificieux adulateurs , que vous ne pouvez plus entendre que ce qui flatte vos oreilles , et c'est ce
COURS DE LU TERxVÏURE.
(jui vous a mis au poiut de n'avoir plus enfin à délibérer (jue de voire propre salut.
a Au nom des dieus. Athéniens, je vous adjure ici tous : si les Grecs aujoiudhui vous demandaient raison de toutes les occasions que vous avez perdues par votre indolence ; s'ils vous disaient : Peuple d'Athènes , vous nous envoyez députés sur députés pour nous persuader que Philippe en veut à la liberté de tous les Grecs, que c'est rennemi commun qu'il faut surveiller sans cesse , et cent autres discours semblables. Nous le savons comme vous ; mais , ô les plus biches de tous les hommes (ce sont les Grecs qui vous parlent ainsi ) ! quand Philippe , éloigné de sou pays depuis dix mois , arrêté par la guerre, par l'hiver, parla maladie, n'avait aucun moyen de retourner chez lui , avez-vous saisi ce moment pour délivrer les Euhéens? Vous n'avez pas même songé à recouvrer ce qui était à vous. Lui, an contraire; tandis que vous étiez chez vous bien tranquilles et bien sains (si pourtant on peut appeler sains ceux qui montrent tant de faiblesse^, il a établi dans l'île d'Eubée deux tyrans à ses ordres , l'un à Sciathe , l'autre à Orée, en face de l'Attique même , et de manière h avoir pour ainsi dire un pied chez vous. Et sans parler du reste , avez-vous du moins fait un pas pour l'en empêcher? Non : comme de concert avec lui, vous avez abandonné vos droits. Il est clair que, quand Philippe mourrait dix fois pour une, vous ne vous i-emueriez pas davantage. Laissez donc là et vos ambassades et vos accusations; laissez-nous en paix, puisque vous-mêmes aimez tant à y rester. Eh bien 1 Athéniens , connaissez-vous quelque réponse à ce discours ? Quant à moi , je n'en connais pas. »
Vous devez bien imaginer qu'après cette verte réprimande , l'orateur est trop habile pour ne pas verser (pieUpie baume sur les blessures qu'il vient de faire à l'amoui'-propre. Après l'avoir abattu sous les reproches , il le relève bientôt , non par de grossières llatteries, mais par de léiçitimes louanges sur ce qu'il y avait de noble et de généreuxdans le caractère national ([uand les Athéniens le suivaient; sur ce qu'il y avait de glorieux dans leur existence polili(|ue, parmi les Grecs accoutumés à regarder Athènes conmie le rempart de leur lil)erté; enfin, sur cette haine même que portait Philippe aux Athéniens, et qui était pour eux un titre d'Iionneur. Cette seconde moitié de son discours est encore au-dessus de la première.
c Jesais que vous avez parmi vous deshonunes qui s'imaginent avoir répondu inotre orateur quand ils lui ont dit. Que faut-il donc faire? .le pourrais leur répondre d'un seul mot , et avec autant de vérité que de justice , 11 faut f lire tout ce que vous ne faites pas. Mais je ne crains pas d'entrer dans tous les <iétails ; je vais m'expliquer complètement, et je souhaite que ces hommes si prompts à m'interrogcr ne le soient pas moins à exécuter quand j'aurai répondu.
a Commencez par établir comme un principe reconnu, comme un fait incontestable, que Philippe a rompu les traités , qu'il vous a déclaré la guerre ; et
cessez de vous en prendre là-dessus les uns aus autres très inutilement. Croyez (ju'il est l'ennemi mortel d'Athènes et de ses habitants, même de ceux qui se flattent d'être en faveur auprès de lui. S'ils doutent de ce que je leur dis ici, qu'ils regardent le sort des deux Olynthiens qui passaient pour ses meilleurs amis , Eu thjcrale et Léosthène, qui, après lui avoir vendu leur patrie, ont eu une fin déplorable. Mais ce que Philippe hait le plus, c'est la hberîé d'Athènes, c'est notre démocratie. Il n'a rien tant à cœur que de la dissoudre ; et il n'a pas tort ; il sait que , quand même il aurait asservi tous les autres peuples , jamais il ne pourra jouir en paix de ses usurpations tant que vous serez libres; que , s'il lui arrivait (juelqu'uu de ces accidents où l'humanité est sujette, c'est dans vos bras que se jetteraient tous ceux qui ne sont maintenant à lui que par contrainte. Il est vrai, Athéniens, et c'est une justice qu'il faut vous rendre , que vous ne cherchez point à vous élever sur les ruines des malheureux, mais que vous faites consister votre puissance et votre grandeur à empêcher que personne ne se fasse le tyran de la Grèce , ou à renverser celui qui serait parvenu à l'être. Vous êtes toujours prêts à combattre ceux qui veulent régner, à souîenir ceux qui ne veulent pas être esclaves. Philippe craint donc que la liberté d'Athènes ne traverse ses entreprises ; incessamment il lui semble qu'elle le menace, et il est trop actif, trop éclairé pour le souffrir patiemment. Il en est donc l'irréconciliable adversaire ; et c'est, avant tout, ce dont vous devez être bien convaincus pour vous déterminer à prendre im parti.
ff Ensuite, ce qu'il faut que vous sachiez avec la même certitude, c'est que, dans tout ce qu'il fait aujourd'hui, son principal dessein est d'attaquer cette ville, et que par conséquent tous ceux qni peuvent nuire à Philippe travaillent en elfet à vous servir. Qui de vous serait assez simple pour s'imaginer que ce prince, capable d'ambitionner jusqu'à de niisérables bicoques de la Thrace, telles que Mastyre, Drongilie, Cabyre; capable, pour s'en enîparcr, de braver les hivers, les fatigues , les périls ; que ce même homme ne portera pas un œil d'envie sur nos ports, nos magasins, nos vaisseaux, nos mines d'argent , nos trésors de toute espèce ; qu'il nous en laissera la possession paisible, tandis qu'il combat au milieu des hivers pour déterrer le seigle et le millet enfouis dans les montagnes de Thrace ? INon , Athéniens, non , vous ne le croyez pas.
<r Maintenant donc, que prescrit la sagesse dans de pareilles conjonctures? et quel est votre devoir? De secouer enfin cette fatale léthargie qui a tout perdu ; d'ordonner des contributions publiques, et d'en demander à nos alliés ; de prendre enfin toutes les mesures nécessaires pour conserver l'armée que nous avons. Puisque Philippe en a toujours une sur pied pour attaquer et subjuguer les Grecs , il faut aussi en avoir une toujours prêle à les défendre et à les protéger. Tant que vous ne ferez qu'envoyer au besoin quelques troupes levées à la hâte, je vous le répète, vous n'avancerez à rien. Ayez des troupes régulièrement entretenues, des intendants d'arméi's, des fonds affectés à la paie de vos soldats, un plan d'administration militaire le mieux entendu (ju'il vous sera possible; c'est ainsi que vous serez
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
ii porlée de demander compte aux généraux de leur conduite, et aux administrateurs de leur gestion. Si vous prenez à cœur ce système de conduite , alors vous pourrez retenir Pliilippe dans de justes liornes, et goûter une paix véritaiile ; alors la paix sera vraiment un bien , et j'avoue qu'en elle-même la paix est un bien : ou si Philippe s'obstine encore à vouloir la guerre, vous serez du moins en mesure contre lui.
« On va me dire que ces résolutions exigent de grands frais et de grands travaux. Oui , j'en conviens ; mais considérez quels dangers s'approchent de vous si vous ne prenez pas ce parti , et vous sentirez qu'il vaut mieux vous y porter de vous-mêmes que d'attendre à y être forcés. En effet, quand un oracle divin vous assurerait ( ("c dont aucun mortel ne peut vous répondre ) que , même en restant dans votie inaclion, vous ne serez ftoint attaqués par Philippe, quelle honte encore ne serait-ce pas pour vous (j'en prends tous les dieux à témoins ) 1 combien ne flétririez-vous pas la gloire de vos ancêtres et la splendeur de cet état , si , pour l'intérêt de votre repos , vous abandonniez les Grecs à la servitude ! Qu'un autre vous donne ces indignes conseils; qu'il paraisse, s'il en est un qui eu soit capable ; écoutez-lc , si vous êtes capables de l'entendre : quant à moi , plutôt mourir mille fois avant qu'un pareil avis sorte de ma bouche 1 »
Cette espèce de provocation , cet imposant dcli est un de ces mouvements dont l'effet est sûr, quand l'oraleur a établi ses preuves victorieusement : son ol)jet est d'empêcher qu'on ne lui fasse perdre un moment [irécieux , lui moment décisif par une de ces résistances obliques et déguisées , dernière ressource de ceux qui n'osent phis hitter de front. Ils ont recours alors à des restrictions partielles, à des motions incidentes, prétextes pour prendre la parole, mais qui ne tendent qu'à remettre en discussion ce qu'on n'ose combattre et ce qui semblait convenu. C'est ainsi qu'on parvient à refroidir l'impression générale , à prolonger ime délibération qui semblait terminée, jus- (pi'à ce que les esprits soient revenus de cette commotion produite par le pouvoir de la vérité, et (|ue toutes les petites passions, étourdies et déconcertées un moment , aient eu le tenqjs de se reconnaître. C'est ce qu'on a fait si souvent parmi nous par des motions d'ordre et des amendements, et ce qu'un habile orateur doit prévenir, ou en réservant ses plus grandes forces pour la réplique , ou (ce qui vaut mieux encore, et ce qui est i>lus sur) en fomlant, comme Démosthènes, la réfutation dans les preuves, de façon à ruiner d'avance de fond en comble toutes les objections possibles , à rendre tout avis contraire, ou riiicule, ou odieux; à faire rougir les uns de le proposer, et les autres de l'entendre. Voyez ici comme Démosthènes , en deux phrases , a su fermer à la fois la bouche des orateurs et l'oreille des Athéniens. Il va
multiplier les mouvements à mesure qu'il en aper çoit l'effet ; il va grandir et s'élever à la vue de ses antagonistes, jusqu'à demander contre eux des peines capitales , et à les signaler comme des ennemis de l'état. Aussi restera-t-il maître du champ de baJaille , comme cet athlète que nous a i»eint Virgile, qui , jetant un ceste énorme au milieu de l'arène , et montrant à nu ses larges épaules et ses membres musculeux, inspirait l'épouvante aux plus hardis lutteurs , et leur ôtait l'envie de se mesurer avec lui.
(c Mais si mes sentiments sont les vôtres , si vous voyez , comme je le vois , que , plus vous laissez faire de progrès à Philippe, plus vous fortifiez l'ennemi que tôt ou tard il vous faudra combattre, qui peut donc vous faire balancer? Qu'attendez-vous encore ? pourquoi des délais, des lenteurs? Quand voulez-vous enfin agir? Quand la nécessité vous y contraindra? Et q\ielle nécessité voulez-vous dire ? en est-il une autre , grands dieux! pour des hommes hbres , que la crainte du déshonneur? Est-ce c«ilc-là que vous attendez? Elle vous assiège, elle vous presse, et depuis long-temps. Il en eit une autre, il est vrai, pour les esclaves.... Dieux protecteurs! éloignez-la des Athéniens.... la contrainte , la violence, la vue des châtiments... Athéniens , je rougirais de vous en parler.
(c 11 serait trop long de vous développer tous les artifices que l'on met en œuvre auprès de vous ; mais il en est un qui mérite d'être remarqué. Toutes les fois qu'il est question de Philippe à cette tribune, il ne manque jamais de se trouver des gens qui se lèvent et qui s'écrient : Quel trésor que ta paix! quel féau que la guerre ! A quoi tendent toutes ces alarmes, si ce n'est à miner nos finances? C'est avec de semblables discours qu'ils vous endorment dans votre sécurité, et qu'ils assurent à Philippe les moyens d'achever ses projets. C'est ainsi que chacun a ce qu'il désire : vous restez dans votre oisiveté chérie (et ])laiseau ciel qu'un jour elle ne vous coûte pas cher ! ) ; votre ennemi s'agrandit , et vos flatteurs gagnent votre bienveillance et son argent. Pour moi , ce n'est pas à vous que je voudrais persuader 1 1 paix ; c'est un soin dont on peut se reposer sur vous-mêmes ; c'est à Philippe que je voudrais la persuader, parce que c'est lui qui ne respire que la guerre. A l'égard de nos finances , prenez garde que ce qu'il y a de plus fâcheux, ce n'est pas ce que vous aurez dépensé pour votre sûreté, c'est ce que vous aurez à perdre et à souffrir, si vous ne voulez rien dépenser. Il convient sans doute d'empêcher la dissipation de vos deniers , mais par le bon ordre et la surveillance , et non par des épargnes prises sur le salut public. Ce qui m'afflige encore , c'est de voir que ces mêmes gens qui crient sans cesse contre le pillage de vos finances , qu'il ne lient qu'à vous de réprimer et de punir, trouvent fort bon que Philippe pille tout à son aise et la Grèce et vous. Comment se fait-il en effet que, tandis que le Macédonien renouvelle sans cesse ses invasions, tandis que de tous côtés il prend des villes, jamais on n'entende ces gens-là condamner ses injustices, et réclamer contre ses agressions ; et qu'au contraire , dès que l'on vous cou-
seille de vous opposer à ses démarches , et de veiller sur votre liberté , sur-le-champ tous se récrient à la fois que c'est provoquer la guerre? Il n'est pas difficile de l'expliquer: ils veulent, si la guerre que l'on propose entraine des inconvénients ( et quelle guerre n'en entraîne pas ? ; , tourner vos ressentiments , non pas contre Philippe , mais contre ceux qui vous out donné d'utiles conseils ; ils veulent en même temps pouvoir accuser l'innocence , et s'assurer l'impunité de leurs crimes. Voilà le vrai motif de ces éternelles réclamations contre la guerre ; car, encore une fois , qui peut douter qu'avant même que personne eut songé à vous en parler, Philippe ne vous la fit réellement , lui qui envahissait vos places , lui qui tout à l'heure a fourni contre vous ses secours aux rebelles de Cardiei' Mais après tout, quand nous avons l'air de ne pas nous en apercevoir, ce n'est pas lui qui viendra nous en avertir et nous le prouver. 11 y aurait de la folie de sa part. Que dis-je? quand Usera venu jusque sur votre territoire, il soutiendra toujours qu'il ne vous fait pas la guerre. Et n'est-ce pas ce (|u"il disait aux habitants d'Orée , lors même qu'il était sur leurs (erres ; ti ceux de Phères , au moment de les assiéger; à ceux d'Olynthe, dans le temps qu'il marchait contre eux? Il en sera de même de nous; et si nous voulons le repousser, ses honnêtes amis vous répéteront que c'est nous qui rallumons la guerre. Eh bien donc 1 subissons le joug : c'est le sort de quiconque ne veut passe défendre.
« Faites encore attenHon, Athéniens, que vous courez de plus grands risques qu'aucun autre peuple de la Grèce. Philippe ne pense pas seulement à vous soumettre , mais à vous détruire ; car il sent bien que vous n'êtes pas faits pour servir ; que, quand vous le voudriez , vous ne le pourriez pas : vous êtes trop accoutumés à commander. 11 sait quà la première occ?sion vous lui donneriez plus de peine que toute la Grèce eusemble. »
Comme il faut pen de mots pour éveiller daiis les Athéniens le sentiment de leur force et de leur grandeur ! Avec ([uel air de simplicité il en parle, comme d'une chose conv enue , et dont personne ne peut douter î Pour un orateur vulgaire c'était là un l)eau sujet d'amplification : eu était-il un plus agréable à traiter devant de tels auditeurs ? IMais (jnelle amplilication vauchait ces paroles si simples et si grandes :
« Philippe sent bien que vous n'êtes pas faits pour servir; que, quand vous le voudriez, vous ne le pourriez pas : vous êtes trop accoutumes à commander. »
Un des caractères de Démosthènes , c'est de faire avec des tournures (pi i semblent communes, avec une sorte de familiarité noble et mesuree, plus que d'autres avec des termes magnifi((ues.
« Combattez donc contre lui dès aujourd'hui, si vous voulez éviter une ruine entière. Détestez leslraitresqui le servent, et livrez-les au supplice. On ne saurait terrasser les ennemis étrangers, si Ion ne punit auparavant les ennemis intérieurs (jui conspirent avec eux :
sans cela , vous vous brisez conti'e l'écueil de la trahison, et vous devenez la proie du vainqueur.
« Et pourquoi pensez-vous que Philippe ose vous outrager si insolemment ? Pourquoi , lorsqu'il emploie du moins contre les autres la séduction des promesses , et même celle des services , uest-ce que contre vous seuls qu'il ose employer la menace? Voyez tout ce qu'il a fait en faveur des Thessaliens pour les mener jusqu'à la servitude; par combien d'artifices il abusa lesmalheureus Olynthiens , en leur donnant d'abord Potidce et quelques autres places ; tout ce qu'il fait aujourd'hui pour gagner les Thébains , qu'il a délivrés d'une guerre dangereuse , et qu'il a rendus puissants dans la Phocide. On sait, il est vrai, de quel prix les uns ont payé dans la suite ce qu'ils out reçu , et quel prix aussi doivent eu attendre les autres. Mais pour vous, sans parler de ce que vous aviez déjà perdu dans la guerre, combien, même pendant les négociations de la paix , ne vous a-t-il pas trompés , insultés, dépouillés! Les places de la Phocide , celles dcThrace , Dorisque, Pyle ', Serrio, la personne même de Cersoblepte, que ne vous a-t-il pas enlevé '. D'où vient cetteconduite si différente envers vous et envers les autres Grecs? C'est que nous sommes les seuls chez qui nos ennemis aient impunément des protecteurs déclarés , les seuls chez qui l'on puisse tout dire en faveur de Philippe quand on a reçu son argent, tandis qu'il prend celui de la république. Il n'eût pas été sur de se déclarer le partisan de Philippe chez les Olynthiens, s'il ne les eût pas séduits en leur donnant Potidée; il n'eût pas été sûr de se déclarer le partisan de Phifippe chez les Thessaliens , s'il ne les eût pas aidés à chasser leurs tyrans , et s'il ne leur eût pas rendu Pyle"; il n'eût pas été sûr de se déclarer le partisan de Philippe chez les Thébains , avant qu'il leur eût assujetti la Béotie en détruisant les Phocéens. Mais chez nous , mais d ns Athènes , quand il s'tst approprié Amphipolis et le pays de Cardie , quand il est près d'envahir Byzance, quand il a fortifié l'Eubée de manière à enchaîner l'Attique , on peut en toute sûreté élever la voix en sa faveur, et de pauvres et d'obscurs qu'ils élaient, ses amis sont devenus riches et considérables; et nous , au contraire , nous avons passé de la splendeur à l'humiliation , et de l'opulence à la pauvreté ; car, à mes yeux, les vraies richesses d'une république sont dans le nombre de ses alliés, dans leur attachement, dans leur fidélité , et c'est là ce que nous avons perdu. Et pendant qu'avec tant d'insouciance vous vous laissez ravir tant d'avantages, Philippe est devenu grand , fortuné, redoutable aux Grecs et aux Barbares : Athènes est dans le mépris et dans l'abandon , riche seulement de ce qu'elle étale daas les marchés, pauvre de tout ce qui fait la gloire et la force d'un pcujjle libre. »
On a iwmmé Despréaux le poète du Ijon sens : on peut appeler Démosthènes l'orateur de la raison. El nous en avons tant de besoin ! on a tant
• nùXxç signifie les Theiinopyles.
" La Harpe, dit M. l'ntin, se trompe sur le sens du mot TijXaiuv , comme plus ii.iut sur le mot t: j/aj. 11 faut eiitcntlrc avec l'abbé Augcr : « et s'il ne les eflt pas rétablis da)is leurs droits d'./miihyctions. »
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
perverti l'enteiuieinenlpour étouffer la conscience ! On a faussé à plaisir l'esprit humain : et (pie faisons-nous ici , si ce n'est de travailler à le redresser? Sans raison point de justice, et sans justice point de liberté. Nous avons bien acquis le droit de nous passionner pour la vérité : l'erreur et l'ignorance nous ont fait tant de mal !
Anéantissons la tyrannie des mots pour rétablir le règne des choses. Vous avez eu la preuve que le mot de liberté peut être écrit sur toutes les portes tpjand l'oppression est sur toutes les tètes. Et quel était alors l'homme libre, même dans les fers, ■* même sur l'échafaud? Celui-là seul qui avait su garder l'indépendance de ses principes. C'est donc par la raison, par la justice que l'homme peut être essentiellement libre. Il y a cela de grand <lans l'homme, «pi'il est, par la pensée , supérieur à toute puissance qui n'est pas conforme à la rai- .son ; et cela seul prouverait (pie toute vraie grandeur vient de Dieu , à qui nous devons la pensée et la raison. C'est par là que l'homme juste peut juger la puissance , même quand elle l'opprime : elle ne peut l'opprimer qu'un moment; il la juge pour toujours. Il peut la flétrir d'une parole, la confondre d'un regard, l'humilier même de son silence; ce que ne peut faire la tyrannie avec ses satellites et ses bourreaux.
Honneur donc à la raison , et à l'ordre qui en est l'ouvrage ! honneur à l'un et à l'autre, et d'autant plus que leur nom seul a été depuis long-temps parmi nous, d'abord un objet d'insulte, ensuite un titre de proscription. Les remettre à leur place , c'est les venger assez : dès lors celle de leurs ennemis est marquée ; elle l'est sans retour.
Apprenons par l'exemple de Démosthènes à ne jamais craindre de dire à nos concitoyens la vérité salutaire. On n'obtient jamais par la flagornerie démagogique qu'une influence éphémère, et une longue ignominie. Les avantages des démagogues sont fragiles et précaires , et sujets à des retours terribles. Cette vérité, pour être sentie, n'a pas même besoin des exemples sans nombre qui ont frappé vos yeux : ne l'oubliez jamais , et reditesvous sans cesse à vous-mêmes que celui qui trompe le peuple u'enteml pas mieux ses intérêts que ceux de la chose publique , et ne se déshonore que pour se perdre. Je ne connais rien de si abject et de si odieux qu'un flatteur du peuple : il l'est cent fois plus qu'un flatteur des rois; car naturellement le trône appelle la flatterie et repousse la vérité; le peuple, au contraire, se laisse tromper , il est vrai, mais il ne demande pas qu'on le trompe : il n'en a pas besoin, et il sent celui d'être instruit. Il aime et accueille la vérité tpiaad on ose la lui dire; et (piand il la rejette, c'est par défaut de lumières plus
(jne par orj^ieil et par corru|»lion. Dès qu'il la connaît, il applaudit d'autant plus, qu'on exerce envers lui un droit qui est celui de tous. C'est aussi ce qui rend cette vérité si haïssable et si terrible aux yeux de ceux qui ont tant d'intérêt à ce qu'elle ne parvienne jamais juscpi'à ce peuple, parcequ'ils en ont tant à l'aveugler : et cette politique ordinaire aux tyrans a dû être surtout celle des nôtres, qui étaient sans talent comme sans courage. Elle a consisté uni(piement à donner tout pouvoir de mal ftiire à cette classe d'hommes qui partout est la lie des nations ; à ceux qui n'ont rien , ne savent rien, et ne font rien ; et de cet assemblage de dénuement, de fainéantise et d'ignorance, se compose ce qu'il y a de pire dans l'espèce humaine : on en peut juger par ce qu'ils ont fait une fois, lorsqu'une fois ils ont régné. Mais observez en même temps que celte politique, dont le succès en a imposé un moment à ceux que tout succès éblouit, n'était pas moins inepte qu'atroce. Les tyrans qui ont eu du génie n'ont jamais employé que des instruments dont ils pouvaient toujours être les maîtres : la tyrannie, qui n'a que des agents dont elle est l'esclave, est insensée, car elle en est toujours la victime. Et qu'y a-t-il de plus fou que d'envahir tout sans pouvoir rien garder, et de
dresser des échafauds pour finir par y monter ?
Mais ceci appartient à notre histoire, et je reviens à celle de l'éloquence et des triomphes de Démosthènes".
SECTION IV. — Exemples des plus grands moyens de l'art oratoire, dans les deux harangues pour la COURONNE , l'une d'EscIiine , l'autre de Démosthènes.
Quekpies notions préliminaires sont indispensables ici pour faire connaître l'importance de ce fameux procès , et le rôle considérable que Démosthènes soutint si long-temps dans Athènes, où la profession d'orateur était une espèce de magistrature , et fut particulièrement pour Démosthènes une puissance si réelle , que Philippe , au rapport des historiens, disait que, de tous les Grecs, il ne craignait que Démosthènes.
Après la perte de la bataille de Chéronée , les Athéniens, craignant d'être assiégés, firent réparer leurs murailles. Ce fut Démosthènes qui donna ce conseil, et ce fut lui qu'on chargea de l'exécution. Il s'en acquitta si noblement , qu'il fournit de son bien une somme considéraWe , dont il fit présent à la république. Ctésiphon, son ami, profjosa de l'honorer d'une couronne d'or, pour ré-
' On croit devoir encore rappeler, ici , pour la dernière fois, (jue toutes les réflexions semées dans cet ouvrage, relatives à la révolution, sont de l'année 1794 , el ont été prononcées aux écoles normales et au Lycée.
compense de sa générosité. Le déci^t passa , et portait que la proclamation du couronnement se ferait au théâtre, pendant les fêtes de Bacchus, temps où tous les Grecs se rasseml)laient dans Athènes pour assister à ces spectacles. Eschine était depuis lon2;-temps le rival et l'ennemi de Démosthènes. Il avait un jïraiid talent et un très bel organe, qu'il eut occasion d'exercer, ayant commencé par être (comédien. Mais il avait aussi une ame vénale, et il était, presque publiquement, au nombre des orateurs à gages que Ph'lippe soudoyait dans toutes les républiques de la Grèce. Démosthènes seul, aussi intègre qu'éloquent, était demeuré incorruptible; et les Athéniens ne l'ignoraient pas. Aussi n'était-ce pas la première fois qu'il aAait reçu le même honneur que lui décernait Ctésiphon; mais ici la haine crut avoir trouvé une occasion favorable. La funeste bataille de Chéronée avait abattu la puissance d'Athènes, et rendu Philippe l'arbilre de la Grèce : c'était Démosthènes qui avait fait entreprendre cette guerre dont l'événement avait été si funeste. Eschine se flatta de pouvoir le rendre odieux sous ce pomt de vue , et de lui arracher la couronne qu'on lui offrait. Il attaqua le décret de Ctésiphon comme contrah'e aux lois. Son accusation roule sur trois chefs : -1° Une loi d'Athènes défend de couronner aucun citoyen chargé d'une administration quelconque, avant qu'il ait rendu ses comptes; et Démosthènes, chargé de la réparation des nnirs et de la dépense des spectacles, est encore comptable : première infraction. 2" Une autre loi défend qu'un décret de couronnement porté par le sénat soit proclamé ailleurs que dans le sénat même; et celui de Ctésiphon, quoique rendu par le sénat, devait être, selon sa teneur, proclamé au théâtre : seconde infraction. 3" Enfin (et c'est ici le fond de la cause) , le décret porte que la couronne est décernée à Démosthènes pour les services ({u'il a rendus et qu'il ne cesse de rendre à la répubiicpie, et Démoslhènes, au contraire, n'a fait que du mal à la réjjublique. Ce dernier chef devait amener la censure de toute la conduite de iJémosthènes, depuis ((u'il s'élait mêlé des affaires de l'état, et c'était là le principal but de son ennemi , qui cherchait à lui ravir également , et les honneurs (pi'on lui accordait , et la gloire de les avoir mérités. La ((uerelle connnenca deiLX ans avant la mort de Philippe ; mais leslroubles politi- (jues de la Grèce, l'embarras des affaires et le danger des conjonctures refardèrent la poursuite du procès, qui ne fut plaidé et jugé que six ans a])rès; et lorstpie Alexandre était déjà maître de l'Asie. On est tenté de déplorer tout le malheureux talent qu'Eschine déploya dans une mauvaise cause.
A travers son élocution facile et brillante on démêle à tout moment la faiblesse de ses moyens , l'artifice de ses mensonges. Il donne à toutes les lois qu'il cite un sens faux et forcé, à toutes les actions de Démosthènes une tournure maligne et invraisemblable ; il l'accuse de tout ce dont il est coupable lui-même ; il lui reproche d'être vendu à Philippe, dont il est lui-môme le pensionnaire ; et plus il sent le défaut de preuves, plus il exagère les expressions ; ce qui , dans tout genre de calomnie, est la méthode des détracteurs, qui espèrent ainsi faire aux autres l'illusion (ju'ils ne se font pas. A l'égard de Démosthènes, sa cause était belle, il est vrai : quel accusé en eut jamais une plus belle à défendre ? il s'agissait de justifier aux yeux de toute la Grèce l'opinion ipie le peuple d'Athènes avait de lui , et la récompense si flatteuse et si éclatante qu'on avait cru lui devoir. De plus, il a pour lui le plus grand de tous les avantages, la vérité. Il ne rapporte pas un seul fait sans avoir la preuve en main , et chaque assertion est suivie de la lecture d'un acte public, cpii la confirme aulhentiquement. IMais enfin il plaidait contre l'envie , l'envie toujours si favorablement écoutée ; et il était obligé de soutenir le rôle, toujours dangereux, d'un homme fjui parle de lui, et (jui rappelle le bien qu'il a fait : c'était la plus grande de toutes les difficultés. On verra comme il a su la vaincre, mais il est juste de citer auparavant quelques endroits du discours de son accusateur.
Quoiqu'il donne une très mauvaise interprétation, comme cela est toujours très facile, aux lois dont il prétend s'appuyer, il lui importe cependant d'établir d'abord (pie le respect religieux que l'on doit aux lois, doit, surtout dans un état libre , l'emporter sur toute autre considération. C'est le fondement de son exorde, et ce morceau est traité avec la noblesse et la gravité convenables au sujet.
« Vous savez, Athéniens, qu'il y a trois sortes de gouvernements parmi les hommes, l'empire d'un .seul, l'autorito d'un petit nombre , et la iiherté de tous. Dans les deux premiers , tout se fait au gré du monarque, ou de ceux qui ont le pouvoir en main ; dans le dernier, tout est soumis aux lois. Que chacun de vous se souvicnue donc qn'aa moment où il enire dans celle assemhléc pour juger de la \iolationdcs lois, il vient prononcer sur sa propre Iiherté. C'est pour cela que le législateur exige de vous ce serment, Je jugerai suiiant les lots ; jiarce qu'il a scn!iqne l'ohservalion de ces lois est le maintien de noire indépendance. \ ous devez doue regarder comme votre ennemi (piicoucine les viole , et croire que cette tiansgression ne peut jamais cire un délit de peu d'importance. iSe souffrez pas (pie personne vous enlève vos droits. TS'ayez aucun égard A la proîoc-
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
lion que vos généraux accordent trop souvent à vos orateurs au grand détriment de l'état , ni aux prières des étrangers, qui, plus d'une fois, ont servi à sauver des coupables. Mais comme chacun de vous aurait honte d'abandonner dans un combat le poste qui lui aurait été confié, vous devez anssi avoir honte d'abandonner le postcroù la pah-fe vum a plffCés~pî)ur la défense des lois et de la liberté. Souvenez-vous que tous vos concitoyens, et ceux qui sont présents à ce jugement, et ceux qui n'ont pu y assister, se-reposent sur votre fidélité du soin de maintenir leurs droits. Souvenez-vous de votre serment ; et quand j'aurai convaincu Ctésiphon d'avoir proposé un décret contraireà la vérité et à notre législation, abrogez ce décret iuique, punissez les transgresseurs des lois , vengez et assurez à la fois la liberté qu'ils ont outragée. »
Passons la discussion juridique et le narré aussi long ({u'infidèle de l'adiuinistration de Démosthènes, et venons à l'endroit où Eschine se flattait d'avoir le plus d'avantage. Après la bataille de Cliéronée, les Athéniens étaient si loin d'attribuer le mauvais succès de la guerre à l'orateur qui l'avait conseillée, qu'ils lui déférèrent, d'une commune voix, l'honneur de prononcer, suivant l'usage, l'éloge funèbre des citoyens qui avaient péri dans cette fatale journée, et à qui on avait élevé un monument. Cette fonction était glorieuse; Eschine et tous les orateurs l'avaient briguée. L'accusateur, arrivé à cette épo(iue, la rapproche de celle où Démosthènes fit résoudre la guerre, et rassemble en cet endroit toutes ses forces pour l'accabler sous le poids des calamités publiques.
« C'est ici que je dois mes regrets à tous ces braves guerriers que Démosthènes, au mépris des augures les plus sacrés , précipita dans un péril manifeste ; et c'est lui cependant qui a osé prononcer l'éloge de ses victimes ? c'est lui qui de ses pieds fugitifs , qui servirent sa lâcheté dans les plaines de Cbéronée , a osé toucher le monument que vous avez élevé aux défenseurs de l'état! O toi , le plus faible et le plus inutile des hommes dès qu'il faut agir, le plus confiant dès qu[il faut parler, auras-tu bien le front de soutenir en présence de nos juges que tu mérites d'être couronné? Et s'il l'ose dire, le supporterez - vous , Athéniens? et cet imposteur pourra-t-il vous ùter le jugement et la mémoire , comme il a oté la \ie à ses concitoyens ? Imaginez- vous donc être transportes, pour un moment, de cette assemblée au théâtre; voir s'avancer le héraut, et entendre le décret de Ctésiphon. lieprésenlez-vous les larmes que verseront alors les parents de tous ces illustres morts , non pas sur les infortunes des héros de nos tragédies, mais sur leur propre sort et sur votre aveuglement. Quel est pnrmi \ts Grecs qui ont reçu quelque éducation , quel est celui qui ne gémira pas en se rappelant ce qui se passait autrefois sur ce même théâtre dans des temps plus heureux, et lorsque la république était mieux gouveinée? Alors le héraut, montrant au peuple les enfants dont les pères avaient péri dans les combals, les revêtait d'.irmcs brillantes en prononçant
ces paroles , qui étaient à la fois l'éloge et l'encouragement de la vertu : Ces enfants, dont les p'eres sont morts couragexisement pour la patrie , ont été élevés aux déj)ens de l'état jusqu'à l'âge de pxiberté : aujourd'hui la l)alrie leur donne l'armure des guerriers , et les place au premier rang dans ses si^ectacles. Voilà ce qu'on entendait autrefois. IMais que sera-ce aujourd'hui? Que dira le héraut quand il sera obligé de produire en public, et en présence de ces mêmes enfants, celui qui les a rendus orphelins ? S'il profère les termes qui composent le décret de Ctésiphon, croyez-vous que sa voix étouffera la vérité et notre honte? Croyez-vous qu'on ne répondra pas par une réclamation générale , que cet homme (si pourtant un lâche mérite ce nom), que cet homme que l'on couronne pour sa vertu est en effet un mauvais citoyen ; que celui dont on couronne les services a trahi sa patrie dans la tribune et dans les combats ? Ah ! par tcms les dieux , Athéniens , ne vous faites pas cet affront à vous-mêmes; n'élevez pas sur le théâtre un trophée si injurieux pour vous ; n'exposez pas Athènes à la risée des Grecs , et ne rouvrez pas les blessures de vos malheureux alliés les Thébains, que vous avez reçus dans vos murs, bannis et fugitifs par la faute de Démosthènes, dont l'éloquence vénale a détruit leurs temples et leurs monuments. Rappelez-vous tous les maux qu'ils ont soufferts ; voyez les veillards en pleurs et les veuves dans la désolation , forcés , au terme de la Aie, d'oublier qu'ils ont été libres, vous reprocher de mettre le comble à leur misère , au lieu de la venger ; vous conjurer de ne pas couronner, dans Démosthènes, et leur destructeur, et le fléau de la Grèce , et de vous garanth- vous-mêmes de l'influence attachée à ce sinistre génie, qui a perdu tous ceux qui ont été assez malheureux pour s'abandonner à ses conseils. Eh 1 quoi donc '. lorsqu'un des pilotes qui vous transportent du Pirée à Salamine a le malheur d'échouer sur le bord , même sans qu'il y ait de sa faute, vous lui défendez par une loi de conduire désormais aucun navire ; vous ne voulez pas qu'il mette une seconde fois la vie des Grecs eu péril : et celui qui a causé la ruine de tous les Grecs et la vôtre, vous lui permettrez encore de gouverner! »
On ne peut nier que ce morceau ne présente un contraste habilement imaginé. I/orateur s'y prend aussi bien qu'il est possible pour rendre son adversaire odieux. Il assemble autour de la tribune les ombres de ces infortunés citoyens, il les place entre le peuple et Démosthènes, il l'investit de ces mânes vengeurs, et en forme autour de lui un rempart dont il semble lui défendre de sortir. Eh bien ! c'est précisément en cet endroit que Démosthènes l'accablera dès qu'il aura pris la parole, et qu'il remersera d'une seule phrase tout cet appareil de deuil et de vengeance que son rival avait élevé contre lui.'
Mais avant de passer à sa réponse, je crois devoir citer un autre morceau, où peut-être il y a plus d'art encore que dans celui qu'on vient d'entendre, parce qu'il offre un fonds de vérité morale
^JoO COURS DE LI
et politique très imposant , et qui n'est faux que dans l'application.
« Je dois vous avertir, Athéniens, que, si vous ne mettez des bornes à cette profusion de couronnes et de récompenses que vous distribuez si facilement, bien loin tTinspirer de la reconnaissance à ceux que vous liono- Tez , bien loin de rendre la république meilleure , vous ne ferez que décourager les bons citoyens et encourager les méchants. En voulez -vous la preuve évidente ? Si quelqu'un vous demandait quelle est l'époque la plus glorieuse d'Athènes , celle dont nous sommes témoins , ou celle qu'ont vue nos ancêtres , dans quel temps il y a eu plus de grands hommes , aujourd'hui ou autrefois, vous ne pourriez vous empêcher d'avouer que nous sommes inférieurs en tout à ceux qui nous ont précédés. Maintenant, à laquelle de ces deux époques a-t-on décerné plus de couronnes , de proclamations , de récompenses publiques? Il faut encore en convenir : ces honneurs étaient rares autrefois , et le nom de vertu était cependant beaucoup plus véritablement honoré. Aujourd'hui, vous avez tout prodigué, et vous décernez des couronnes plutôt par habitude que par choix. Croyez-vous que si , dans les fêtes panathénées ou dans les jeux olympiques, on couronnait, non pas l'athlète qui a le mieux combattu , mais celui qui a su le mieux faire sa brigue ; croyez-vous qu'il y eùtbeaucoup d'athlètes qui voulussent se dévouer à toutes les fatigues et à toutes les privations qu'exige cette laborieuse profession? Toilà votre histoire , ô Athéniens 1 A mesure que vous avez accumulé les honneurs sans choix et sans discernement, vous avez eu moins de citoyens capables de les mériter. Plus vous avez donné, plus vous avez été mal servis. Comparez-vous ce Démoslhènes , qui a fui du champ de bataille de Chéronée, h Thémistocle, qui a vaincu à Salaniine; à Miitiade, qui a triomphé à Marathon ; à ceux qui ont sauvé et raraeué dans celte ville nos concitoyens enfermés dans les murs de Pyl *, à ce juste Aristide?.... Je m'arrête ; les dieux me préservent d'établir un parallèle si révoltant! Eh bien! que Démosthénes nous cite un seul de ces grands hommes (jui ait été honoré d'une couronne d'or. Quoi donc ! le peuple d'Athènes a-t-il été ingrat? Non ; il a éié magnanime ; et ces illustres citoyens ont été dignes de lui : ils ont pensé que ce n'était pas par des décrets qu'ils seraient honorés aux yeux de la postérité , mais par le souvenir de leurs grandes actions. Ils ne se sont pas trompés, et ce souvenir est immortel....
<r Voulez-vous savoir ce qu'ont obtenu de vos ancêtres ceux qui vainquirent les Mèdes aux bords du Strymon ? Trois statues de pierre , placées sous le portique de Mercure. Allez voir le monument public où est re^ présentée la bataille de Marathon ; le nom même de Miitiade n'y est pas : on permit seulement qu'il fut peint au premier rang, exhortant «es soldats. Lisez le décret rendu en faveur des libérateurs de Pyle *' : que leur décerne- l-on? Une couronne d'olivier. Lisez ensuite celui de Ctésiphon en faveur de Démosthénes :
• Ce mot Pyle, dit M. Patin, porte malheur à La Harpe. (Voy. plus liaut, p. 246.) Il y a dans le grec à.nb ^'uXyjç ^ d» Phylc, fort (!*■ lAlticiiie.
" Foy. la note précédente.
TTË RATURE.
Une couronne d'or. Prenez-y garde, Athéniens : l'un de ces deux décrets anéantit l'autre. Si l'un fut honorable , l'autre est honteux ; si les premiers ont été récompensés en proportion de leur mérite, il est évident que celui-ci reçoit une récompense au-dessus du sien. Et lui-même, que devait-il faire? Paraître devant vous, et vous dire : Ce n'est pas à moi de refuser la couronne que vous m'offrez , mais ce n'est pas non plus le temps d'une pareille proclamation. Il me siérait mal de couronner ma tête quand la république est en deuil. Voilà ce que dirait un homme qui connaîtrait la véritable vertu et la véritable gloire ; mais Démosthénes ue les connaît pas. »
C'est dommage que l'art oratoire ne soit ici autre chose que celui de la calomnie , qui , en ne montrant qu'un côté des objets , se sert du nom de la vertu pour combattre les hommes vertueux.
Les deux points principaux que traite Eschine dans la dernière partie de son discours font trop voir quel effroi inspirait l'éloquence de Démoslhènes. Il veut absolument lui prescrire la forme de sa défense , et que les juges lui ordonnent d'y mettre le même ordre qu'il a mis dans son accusation; ensuite il s'efforce de prouver, par toutes sortes de raisons, que c'est à Ctésiphon seul à se défendre lui-même, et qu'au moment où il dira, suivant la formule usitée, Permeitez-vous que j'appelle Démosthénes , et qu'il parle pour moi? on refuse à celui-ci de l'entendre. J'avoue que je ne reconnais plus ici l'art d'Eschine. Sa demande est révoltante, et ne pouvait que lui nuire; il ne faut jamais demander ce qu'on est sûr de ne pas obtenir. Démosthénes n'était-il pas attaqué cent fois plus que Ctésiphon ? D'un autre côté, Eschine n'élait-U pas également maladroit de laisser voir la crainte que Démosthénes lui inspirait, et de se persuader que les Athéniens se priveraient du plaisir de l'entendre dans sa propre cause ? Heureusement on n'eut aucun égard à celte absurde prétention; Démosthénes parla. Il est temps de l'écouter ; voici son exorde :
« Je commence par demander aux dieux immortels qu'ils vous inspirent à mon égard , ô Athéniens ! les mêmes dispositions où j'ai toujours été pour vous et pour l'état ; qu'ils vous persuadent, ce qui est d'accord avec votre intérêt , votre équité, votre gloire, de ne I)as prendre conseil de moaadversaire pour régler l'ordre de ma défense. Rien ne serait plus injuste et plus contraire au serment que vous avez prêté > d'entendre également les deux parties ; ce qui ne signiDe pas seulement que vous ne devez apporter ici ni préjugé ni faveur, mais que vous devez permettre i\ l'accusé d'établir à son gré ses moyens de justification. Eschine a déjà dans cette cau.se assez d'avantages sur moi : oui , Athéniens, et deux surtout bien grands. D'abord nos ri,sques ne sont pas égaux : s'il ne gagne pas .sa cause , il ne jx-rd rien ; et moi , si je perds voire bienveillance.... Mai.s non, il ne surtira pas de ma bouche une parole siui»lre
ANCIENS
aunioment où je commence à vous parler. L'autre avantage qu'il a sur moi , c'est qu'il n'est que trop naturel d'écouter volontiers l'accusation et le blâme , et de n'entendre qu'avec peine ceux qui sont forcés à dire du bien d'eux-mêmes. Ainsi donc Eschine a pour lui tout ce qui flatte la plupart des hommes ; il m'a laissé ce qui leur déplait et les blesse. Si, dans cette crainte, je me tais sur les actions de ma vie publique , je paraitrai me justifier mal ; je ne serai plus celui que vous avez jugé digne de récompense. Si je m'étends sur ce que j'ai fait pour le service de l'état, je serai dans la nécessité déparier souvent de moi-même. Je le ferai du moins avec toute la réserve dont je suis capable; et ce que je serai obligé de dire, ô Athéniens! imputez-le à celui qui m'a réduit à me défendre. »
Il se garde bien de suivre le plan de défense que lui avait prescrit l'artificieux Eschine, qui prétendait l'obliger à répondre d'abord sur l'infraction des formes légales. Démosthènes était trop habile pour donner dans ce piège; il sentait bien que cette discussion juridique, déjà fort longue dans le discours d'Eschine, le paraîtrait encore bien plus dans le sien , et commencerait par ennuyer son auditoire et refroidir sa harangue. L'essentiel était de prouver qu'il avait mérité la couronne, et de se concilier ses juges en remettant sous leurs yeux tout ce qu'il avait fait pour l'état. Ce tableau de son administration , tracé avec tout l'intérêt qu'il était capable d'y mettre , devait nécessairement l'agrandir aux yeux des Athéniens en humiliant son adversaire, et placer sa cause dans le jour le plus favorable. C'est aussi par là qu'il commence. Mais avec (juelle adresse il s'en tire ! Comme il sait bien s'insinuer dans l'esprit de ses auditeurs, en se rendant à lui-même le témoignage que se doit un honnête homme accusé, un homme public qui rend conqjte de sa conduite ! Comme il évite tout ce qui a l'air de la jactance ! Il fait si bien , qu'il met les Athéniens de moitié dans sa cause. Il avait affaire à l' amour-propre , de tous les juges le plus difficile à manier, et c'est aussi celui qu'il gagne d'abord; et, si l'écueil de sa cause était le danger de blesser cet amour-propre, il faut avouer que la perfection de son éloquence est d'avoir su le mettre de son parti. Ce sont toujours les Athéniens qui ont tout fait : ses pensées , ses résolutions, ont toujours été les leurs; ses avis ont toujours été d'accord avec leurs sentiments; il met toujoiu'S sa gloire sous la protection de celle d'Athènes. Qu'on juge à ((uel point il dut plaire à un peuple naturellement vain , et s'il est étonnant qu'il ait enlevé tous les suffrages.
Il n'est pas au tiers de son discours, <jue celui de son adversaire est anéanti : il n'en reste pas la moindre trace : Démosthènes est dans les cieiLX ,
Eschine est dans la poussière ; et si l'on ne désirait pas d'entendre un homme qui parle si bien, on le dispenserait d'en dire davantage. Cette première partie rend son apologie si complète, met dans une telle évidence tous les mensonges d'Eschine et tous les services de Démosthènes , qu'il seml)le que le reste soit donné, non pas au besoin de la cause , mais à la vengeance de l'accusé : il foule et retourne sous ses pieds un ennemi depuis long-temps terrassé.
Lorsqu'il daigne enfin en venir aux détails juridiques , il pulvérise en quelques lignes les sophismes entassés par Eschine sur la prétendue violation des lois dans la fonne du gouvernement ordonné par le décret de Ctésiphon. Ce n'était qu'un prétexte de chicane pour avoir le droit d'in tenter une accusation ; ce qui ne pouvait jamais se faire qu'en s'appuyant sur les termes d'une loi bien ou mal interprétée : c'était aux juges à décider de l'application. Il y avait chez les Athéniens, comme partout ailleurs , des ordonnances qui , à ne considérer que quelques points particuliers, paraissaient contredites par d'autres ordonnances. Eschine avait saisi , en adroit chicaneur, ce qui pouvait lui être favorable. Vous avez vu précédemment comme Démosthènes s'est tiré de celte partie si sèchement contentieuse de la comptabilité, et comme il sait relever et animer l'argumentation oratoire.
Je sais que la réfutation est toujours d'autant plus facile, que les objections sont plus frivoles ; mais , quoiqu'on ait l'évidence de son côté, on ne lui donne pas toujours cette tournure pressante , et cette force irrésistible qui est l'éloquence de la discussion.
Il ne lui en coûte pas plus pour réfuter le second chef légal de l'accusation.
« Quant à ce qui regarde la proclamation sur le théâtre, je ne vous citerai pas tant de citoyens qu'on y a vu couronner : je ne vous rappellerai pas que j'y ai été proclamé moi-même plus d'une fois ; mais es-tu si dénué de sens, Eschine, que tu ne comprennes pas que partout où un citoyen est couronné , la gloire est la même , et que c'est pour ceux qui le couronnent que la proclamation se fait sur le théâtre? C'est pour tous ceux qui l'entendent une exhortation à bien mériter de la patrie, et un sujet de louanges pour ceux qui distribuent ces récompenses , plutôt que pour ceux qui les reçoivent. Tel est l'esprit de la loi qui a été portée sur cet article. Lisez la loi : Si quelqu'une de nos villes municipales couronne un citoyen d'AVûnes, la proclamation se fera dans la ville qui aura décerné la couronne : si c'est le jjeuple athénien ou le sénat qui la décerne , la I)roclamatwn pourra se faire sur le théâtre, aux fclcs de Bacchus. »
Voilà un texte formel en faveur de Déraosthè-
lies. Je l'ai cité afin que l'on pût juger de la bonne foi de son ennemi.
Démosthènes n'ignorait pas quel avantage il avait sur Eschine dans l'opinion de ses concitoyens, et il s'en sert en homme supérieur dès le commencement de son discours, lorsque avant de l'éfuterles différents points de l'accusation intentée contre lui, il expose l'état de la Grèce au moment où il s'approcha de l'administration des affaires , l'amhition et les intrigues de Philippe, et la vénalité des orateurs tels qu'Eschine, qui servaient ce prince aux dépens de leur pairie.
« La contagioa était générale dans les villes de la Grèce : ceux qui gouvernaient se laissaient corrompre par des présents ; et la multitude s'abandonnait à eux , ou par aveuglement sur l'avenir, ou par cette faiblesse qui est la suite d'une longue indolence. Cliacun croyait que le malheur n'irait pas jusqu'à lui; on s'imaginait même s'élever sur les ruines des autres ; et c'est ainsi f|ue l'imprudente sécurité des peuples leur a fait perdre la liberté, et que les magistrats qui croyaient livrer tout à Philippe , excepté eux-mêmes, se sont aperçus trop tard qu'ils s'étaient donnés aussi. Ce ne sont plus aujourd'hui des amis et des hôtes , comme on les appelait dans le temps qu'il fallait les séduire ; les choses ont à présent leur vrai nom, et ce sont de vils flatteurs déttîslés des hommes et des dieux; car il ne faut pas s'y tromper : on ne donne jioint d'argent pour enrichir un traiire; et quand on a obtenu ce qu'on voulait, il n'est plus même consulté: sans cela, lei traîtres seraient trop heureux. Mais non, il n'eu est point ainsi; et comment cela pourrait-il être? Quand celui qui voidait régner est devenu le maître, il l'est de ceux mêmes qui lui ont vendu les autres. Il connaît leur perversité , il les hait et les mépiise. Rappelez-vous ce que vous avez vu et ce que vous voyez aujourd'hui. Lasthène a été Y ami de Philippe jusqu'au moment où il lui a vendu la ville d'Olynthe ; Timolaùs , jusqu'à ce qu'il ait perdu les Thébains; Eudique et Simos de Larisse, jusqu'à ce (ju'ils lui aient assujetti la Thessalie. Le monde entier est plein des mêmes exemples. Que sont maintenant i\ris- Iratc à Sicyone, Pcrilaûs à Mégare? Tous sont dans l'abjection. Et saLs-tu ce qui eu résulte , Eschine? C'est que tes pareilles et toi, vous tous qui dans Athènes faites métier de la trahison, vous avez la plus grande obligation à ceux qui comme moi défendent de toutes leurs forces la république et la liberté. C'est là ce qui vous soutient ; c'est là ce qui vous eurichit : saus nous , il y a long-temps qu'on ne vous paierait plus ; sans nous , il y a long-temps que vous auriez fait tout ce qu'il faut pour vous perdre. Cet insensé n'a-t-il pas dit quelque part que je lui reprochais l'amitié d'Alexandre ? ÎN'on , je ne me mé|)rends pas ainsi. Je n'ai jamais dit que tu fusses ni l'hote ni l'ami de Philippe ou d'Alexandre. Toi 1 comment? à quel titre ? Les esclaves, les mercenaires , s'appcllent-ils les botes et les amis de leurs maîtres. J'ai dit que tu avais été d'abord le mercenaire de Philipi)e , et que lu étais aujourd'Imi celui d'Alexandre. Je l'ai dit, cl tous les Athéniens le disent. Veux-tu savoir ce qu'ils en pensent ? Ose les interrogei'. Tu ne l'oses pas !
Eh bien 1 je vais les interroger moi-même. Athéniens , que vous en semble ? Eschine est-il l'ami d'Alexandre ou son mercenaire ? Entends-tu leur réponse ? »
Il est clair qu'il fallait en être sûr pour faire une pareille demande.
Mais avec quelle noblesse il s'exprime sur cette guerre contre Philippe , qu'on lui reproche d'avoir conseillée 1 Quel sublime élan d'enthousiasme patrioti([ue ! et que dans ce moment Eschine parait petit devant lui ! Il rappelle ce jour terrible où se répandit dans Athènes la nouvelle de la prise d'Elalée, ville de la Phocide , qui ouvrait un passage à Philippe jusque dans l'Attique. Il n'y avait pas à balancer : il fallait que les Athéniens demeurassent exposés à une invasion , où se réunissent avec les Thébains leurs anciens ennemis. Rappelons-nous ici que les Grecs regardaient les Macédon-cns comme des barbares, et que les différents états de la Grèce , quoique souvent divisés entre eux , se croyaient liés par une espèce de confraternité nationale dès qu'il s'agissait de combattre tout ce qui n'était pas Grec. Ce n'est qu'après le règne de Philippe, dont l'inlluence fut si puissante, et sous Alexandre , qui se lit nommer généralissime de la Grèce contre les Perses , que les Macédoniens se confondirent réellement avec les autres nations grecques dans la ligue générale contre leurs communs ennemis.
a Vous vous souvenez quel tumulte remplit la ville , lorsqu'un courrier vint , la nuit , apprendre aux pryianes que Philippe était dans Elatée. Au point du jour, le sénat était assemblé ; vous étiez accourus à la place publique ; le sénat s'y rend , produit devant vous le courrier, vous rend compte de la funeste nouvelle. Le héraut demande qui veut parler. Personne ne se présente. Tous vos généraux , tous vos orateurs étaient présents : personne ne répondait à la voix de la patrie demandant un citoyen qui lui indiquât des moyens de salut, car le héraut, prononçant les paroles que la loi met dans sa bouche, est-il autre chose en-effet que l'organe de la patrie ? S'il n'eût fallu , pour se lever alors , qu'aimer la république el désirer son salut , vous l'eussiez fait tous , Athéniens ; tous vous vous seriez approches de la tribune. S'il lût fallu être riche , le conseil des trois cents se serait levé : ceux qui , réunissant l'amour de la patrie et les moyens de la servir, vous ont depuis prodigué leurs biens, se seraient levés aussi. Mais un pareil jour, un pareil moment ne demandait pas seulement un bon citoyen , un homme sage , un homme opulent : il fallait quelqu'un qui connût à fond le caractèiv, la politique et les vues de Philippe. Je fus cet homme, je parus, je parlai: j'exposai les desseins de Philippe, et ce qu'il fallait faire i)our les combattre : personne ne contredit ; tous ai)plaudirent. 11 fallait un décret: je le rédigeai. Le décret ordonnait une ambassade vers les Thébains; je m'en chargeai. L'olijetde l'ambassade étaildc leiu- persuader qu'ils devaient oublier toute division , et se réunir à vous: je les persuadai. Eh bien 1 Eschine , quel
ANCIENS. - ÉLOQUENCE
fut ton rôle ce jour-Jà ? quel fut le mien ? Tu ne fis rien :
je fis ton!. Si tu avais été eu effet un I)on citoyen , c'était là le moment de parler ; il fallait proposer un avis meilleur que le mien , et ne pas attendre à ce jour |)Our l'attaquer, et m'en faire un crime. Mais telle est la différence de celui qui conseille à celui qui calomnie. L'un se montre avant l'événement , et s'espose aux contradictions, aux revers , aux ressentiments; il prend tout sur lui : l'autre sp fait quand il ftiut parler, et attend le moment d'un désastre pour élever le cri de la censure et de la haine.
« Mais enfin , puisque lu as été muet ce jour-là , dismoi donc du moins aujourd'hui quel autre discours j'ai dû tenir, quel était le bien qi^e je pouvais faire et que j'ai négligé, quelle autre alliance j'ai dû proposer, quelle autre conduite j'ai dû conseiller j car c'est par là qu'il faut juger de mon administration, et non par l'événement. L'événement est dans la volonté des dieux ; l'intention est dans le cœur du citoyen. Il n'a pas dépendu de moi que Philippe fût vainqueur ou non; mais ce qui dépendait de moi, c'était de prendre toutes les mesures quepeutdicter la prudence humaine, démettre dans l'exécution toute la diligence possible, de suppléer par le zèle ce qui nous manquait de force; enfin, de ne rien fiiire qui ne fût glorieux , nécessaire et digne de la république. Prouve que telle n'a pas é;é ma conduite , et alors ce sera une accusation , et non pas une invective. Si le même foudre dont la Grèce a été accablée est aussi tombé sur Athènes, que pouvais-je faire pour l'écarter ? Un citoyen chargé d'équiper un vaisseau pour l'état le fournit de tout ce qui est nécessaire à sa défense: la tempête le renverse, quelqu'un songe-t-il à l'en accuser? Ce n'est pas moi, dirait-il, qui tenais le gouvernail. Et ce n'est pas moi non plus qui ai couduit l'armée.... Si toi seul, Eschine, devinais alors l'avenir, que ne l'as-tu révélé ? Si tu ne l'as pas prévu , tu n'es, comme moi , coupable que d'ignorance : et pourquoi m'accuses-tu quand je ne t'accuse pas? jMais puisqu'il me presse là-dessus. Athéniens, je dirai quelque chose de plus fort , et je vous conjure de ne voir aucune présomption dans mes paroles, mais seulement l'ame d'un Athénien. Je le dirai donc : Quand même nous l^urions prévu tout ce qui est arrivé , quand toi-même, Eschine, qui dans ce temps n'osas pas ouvrir la bouche , devenu tout-à-coup prophète, tu nous aurais prédit l'avenir, il eût fallu faire encore ce que nous avons fait, pour peu que nous eussions eu devant les yeux la gloire de nos ancêtres et le jugement delà postérité. En effet, que dit-on de nous aujourd'hui? Que nos efforts ont été trompés par la fortune , qui décide de tout. Mais devant qui oserions-nous lever les yeux , si nous avions laissé à d'autres le soin de défendre la liberté des Grecs contre Philippe? Et qui donc, parmi les Grecs ou parmi les Barbares, ignore que jamais dans les siècles passés Athènes n'a préféré une sécurité honteuse à des périls glorieux ; que jamais elle n'a consenti à s'unir avec la puissance injuste , mais que dans tous les temps elle a combattu pour la prééminence et pour la gloire ? Si je me vantais de vous avoir inspiré celte élévation de sentiments , ce serait de ma part un orgueil insupportable; mais en faisant voir que tels ont été toujours vos prin-
cipes et sans moi et avant moi , je me fais un honnemde pouvoir affirmer que , dans cette partie des fonctions publiques qui m'a été confiée, j'ai été aussi pour quelque chose dans ce que votre conduite a eu d'honorable et de généreux. Mon accusateur, au contraire, en voulant m'oter la récompense que vous m'avez décernée, ne s'aperçoit pas qu'il veut aussi vous priver du juste tribut d'éloges que vous doit la postérité ; car si vous me condamnez pour le conseil que j'ai donné, vous paraîtrez vous-mêmes avoir failli en le suivant. Mais non. Athéniens , non , vous n'avez point failli en bravant tous les dangers pour le salut et la liberté de tous les Grecs ; vous n'avez pointfailli, j'en jure et par lesmànes de vos ancêtres qui ont péri dans les champs de Marathon, et par ceux qui ont combattu à Platée, à Salamine, à Artémise, par tous ces grands citoyens dont la Grèce a recueilli les cendres dans des monuments publics. Elle leur accorde à tous la même sépulture et les mêmes honneurs : oui , Eschine , à tous ; cartons avaient eu la même vertu , quoique la destinée souveraine ne leur eût pas accordé à tous le même succès. »
C'est là ce serment si célèbre dans l'antiquité , et si souvent rappelé de nos jours. Quand on l'entend, il semble que tontes les ombres évoquées tout à l'heure par Eschine viennent se ranger autour de la tribune de Démosthènes et le prennent sous leur protection. Ce n'est pas assez : voyez comme il tourne contre Eschine cet air de triomphe qu'a eu celui-ci en parlant de la défaite de Chéronée.
« L'avez-vous remarqué, Athéniens, lorsqu'il a parlé de nos malheurs ? Il en parlait sans rien ressentii-, sans rien témoigner de cette tristesse qui sied si bien à un citoyen honnête et sensible. Sou visage était rayonnant d'allégresse, sa voix était sonore et éclatante. Le malheureux ! il croyait m'accuser,et il s'accusait lui-même, en se montrant , dans nos revers commuas, si différent de ce que vous êtes. »
Eschine n'avait cessé d'avertir les Athéniens de se défier de la pernicieuse éloquence de Démosthènes ; il lui avait donné sur son talent ces éloges perfides et meurtriers auxquels la haine se condamne quelquefois elle-même , sincère sur un point pour se rendre plus croyable sur un autre, et faisant servir la vérité à donner du poids à la calomnie : c'est ainsi que les passions souillent tout ce qu'elles touchent , et tournent la louange même en poison. Démosthènes , qui ne laisse aucun article sans répon*-e , ne manque pas de relever Eschine sur celui-ci : il démontre par les faits que le talent de la parole n'a jamais été eu lui qu'un moyen de servir la république; mais il commence par s'exprimer , sur ce même talent , avec une réserve et une modestie qui devaient flatter l'amour-propre des Athéniens. 11 n'y a pas jusqu'à son génie qu'il ne fasse dépendre d'eux.
(f Pour ce qui est de mon éloquence (puisque enfin
Eschine s'est servi de ce mot) , j'ai toujours vu que cette puissance de la parole dépendait en grande partie des dispositions de ceux qui écoutent , et que l'orateur paraît habile en proportion de la bienveillance que vous lui témoignez. Du moins , cette éloquence qu'il m'attribue a été utile à tous dans tous les temps , et jamais nuisible à personne. Mais la tienne, de quoi sert-elle à la patrie? Tu viens aujourd'hui nous parler du passé. Que dirait-on d'un médecin qui , appelé près d'un malade, n'aurait pu trouver un remède à son mal , n'aurait pu le garantir de la mort, et ensuite viendrait troubler ses funérailles , et crier près de sa tombe qu'il vivrait si l'on avait suivi d'autres conseils ? »
II fonde rintérêt de sa péroraison snr l'honneur qu'on lui a fait de lui confier l'éloge funèbre des citoyens tués à Chéronée, Eschine s'était efforcé d'en faire contre lui un sujet de reproche, et d'autant plus qu'il avait lui-même inutilement sollicité celte fonction. Démoslhènes en tire un nouveau triomphe pour lui, et une nouvelle humiliation pour son accusateur.
« La république , Eschine, a entrepris et exécuté de grandes choses par mon ministère ; mais elle n'a pas été ingrate. Quand il a fallu choisir, au moment de notre disgrâce , l'orateur qui devait rendre les derniers honneurs aux victimes de la patrie, ce n'est pas toi qu'on a choisi , malgré ta voix sonore et tes brigues ; ce n'est pas Démade , qui venait de nous obtenir la paix ; ni Hégémon, ni enfin aucun de ceux de ton parti : c'est moi. On vous vit alors, Pytoclès et toi , vomir contre moi , avec autant de fureur que d'impudence, les mêmes invectives que tu viens de répéter; et ce fut une raison de plus pour les Athéniens de persister dans leur choix. Tu en sais la raison aussi bien que moi-même ; je veux pourtant te la dire : c'est qu'ils connaissent également , et tout mon amour pour la patrie , et tous les crimes que vous avez commis envers elle. Ils savaient que vous ne deviez votre impunité qu'à ses malheurs; que si vos sentiments contre elle n'ont éclaté que dans le temps de sa disgrac« , c'était un aveu que dans tous les temps vous aviez été ses ennemis secrets. Il convenait sans doute que celui qui devait célébrer la vertu de ses concitoyens n'eût pas é!é le commensal de leurs ennemis, n'eût pas fait avec eux les mêmes sacrifices et les mêmes libations. On ne pouvait pas déférer une fonction si honorable à ceux qu'on avait vus mèlé^avec les vainqueurs, partager la joie insultante de leurs festins , et triompher de nos calamités. Enfin ce n'était pas avec une voix mensongère qu'il fallait déplorer la destinée de ces illustres morts. Ces justes regrels ne pouviîicnt être que dans la bouche de celui qui avait aussi la douleur dans l'arae ; et cette douleur, on savait qu'elle était dans mon cœur et i;on pas dans le tien. Voilà ce qui a déterminé le suffrage du peuple ; et quand les parents des morls , chargés du triste soin de leur sépulture , ont doinié le festin des funérailles, c'est encore chez moi qu'ils l'ont donné, chez moi, qu'ils regardaient connue tenant cl" plus prés que personne à ceux dout nous pleurions la perte. Us lein- étaient liés de plus près par le sang , mais personne ne l'était davantage par les sentiments
de citoyen ; personne , dans la perte commune , n'avait eu à pleurer plus que moi. >»
Rollin observe avec raison que la seule chose qui puisse nous blesser dans cet immortelle harangue, ainsi que dans celle d'Eschine, c'est la profusion d'injures personnelles que , dans plus d'un endroit, se permettent les deux concurrents. Mais il est juste d'observer aussi qu'elles étaient autorisées par les mœurs républicaines, moins délicates sur ce point que les nôtres, et que par conséquent ni l'un ni l'antre n'a manqué au précepte de l'art , qui défend de violer les convenances reçues. Deux citoyens ennemis, deux orateurs rivaux s'attaquaient l'un l'autre sur tous les points , sur la naissance , sur l'éducation , sur la fortune , sur les mœurs ; et cette recherche entraînait des détails qui ne sont pas toujours bien nobles pour nous , vu la différence des temps et du langage ! mais qui alors avaient leur effet. On les retrouve aussi dans Cicéron, quand il parle contre Antoine, contre Pison , contre Vatinius, qui de leur côté ne l'épargnaient pas davantage. Quand ces injures n'étaient que des mensonges, elles ne compromettaient que celui qui les avait proférées ; et ijuand elles étaient fondées, on pensait qu'un homme libre avait droit de tout dire. Il faut bien pardonner aux citoyens de Rome et d'Athènes d'avoir cru qu'un honnête homme pouvait sans honle entendre les invectives d'un calomniateur. D'ailleurs ce n'était pas tout-à-fait sansriscpie qu'il était permis d'accuser et d'invectiver : dans Athènes, l'accusateur devait avoir au moins la cinquième partie des suffrages, sinon il était condamné au bannissement. C'est ce qui arriva à Eschine : il se retira dans l'Ile de Rhodes, où il ouvTit une école de rhétorique. Sa première leçon fut la lecture des deux harangues qui avaient causé sa condamnation. Je ne conçois pas, je l'avoue , comment il eut le courage de lire à ses disciples celle de Démoslhènes. On peut sans crime être moins éloquent qu'un autre; mais comment avouer, sans rougir, qu'on a été si évidemment convaincu d'être un calomniateur et un mauvais citoyen ?
Pour Démoslhènes, un historien dont l'aulorilé à cet égard a été justement contestée , d'après le silence de tous les autres , prétend que celte fermeté si long-temps inébranlable , ce désintéressement si soutenu , se démentit une fois; qu'après s'être élevé contre Alexandre avec la même force qu'il avait déployée contre Philippe , il se laissa enfin corrompre, et feignit d'être malade pour ne pas monter à la tribune; que celle indigne faiblesse l'obligea de se retirer d'Athènes. Mais on peut douter de la faute, et il est sûr que sa mort fui
ANCIENS. — ÉLOQUENCE
honorable et courageuse. Revenu dans Athènes après celle d'Alexandre, il ne cessa déparier contre la tyrannie des Macédoniens, jusqu'à ce qu'Antipater , leur roi , eut obtenu , la force en main , qu'on lui livrât tous les orateurs . qui s'étaient déclarés ses ennemis. Démoslhènes prit la fuite ; mais , se voyant près d'être arrêté par ceux qui le poursuivaient , il eut recours au poison qu'il portait toujours avec lui. On a remarqué que Cicéron et lui eurent une fin également tragique , et périrent victimes de la patrie , après avoir vécu ses défenseurs.