CHAPITRE IV. — Analyse des ouvrages oratoires de Cicéron
SECTION PREMiÈuE. — De la différence de caractère entre l'éloquence de Démosthènes et celle de Cicéron , et des rapports de l'une et de l'autre avec le peuple d'Athènes et celui de lloaic.
Nous avons entendu Démosthènes dans les deux genres d'éloquence , le judiciaire et le délibératif, et nous avons vu (jue dans lun et dans l'autre sa logicjue était également pressante, et ses mou-
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vements de la même impétuosité. Cicéron procède en général d'une manière différente : il donne beaucoup aux préparations ; il semble ménager ses forces en multipliant ses moyens; il n'en néglige aucun , non seulement de ceux qui peuvent servir à sa cause , mais même de ceux qui ne vont qu'à la gloire de son art; il ne veut rien perdre j et n'est pas moins occupé de lui que de la chose. C'est sans doute pour cela que Fénelon , dont le tact est si délicat, préférait Démosthènes , comme allant plus directement au but. Quintilien, au contraire , paraît préférer Cicéron , et' l'on sait qu'entre deux orateurs d'une telle supériorité, la préférence est plutôt une affaire de goût que de démonstration. Telle a toujours été ma manière de penser sur ces sortes de comparaisons , si souvent ramenées dans les entretiens et dans les discussions littéraires. J'ai toujours cru que ce qui importait le plus , n'était pas de décider une prééminence qui sera toujours un problème , attendu la valeur à peu près égale des motifs pour et contre et la diversité des esprits , mais de bien saisir et de bien apprécier les caractères distinctifs et les mérites particuliers de chacun.
J'avais toujours préféré Cicéron, et je le préfère encore comme écrivain; mais depuis que j'ai vu des assemblées délibérantes, j'ai cru sentir que la manière de Démoslhènes y serait peut-être plus puissante dans ses effets que celle de Cicéron,
Remarquez que tous deux ne sont plus pour nous , à proprement parler , que des écrivains : nous ne les entendons pas , nous les lisons ; ils ne sont plus là pour nous persuader , mais pour nous plaire. Philippe et Eschine, Antoine et Catilina sont jugés il y a long-temps ; c'est Cicéron et Démosthènes que nous jugeons, et cette différence de point de vue est grande; car, pour les Grecs et pour les Romains , c'était de la chose qu'il s'agissait avant tout , et ensuite de l'orateur. Tous deux ont eu les mêmes succès , et ont exercé le même empire sur les âmes; mais aujourd'hui je conçois très bien que Cicéron, qui a toutes les sortes d'esprit et toutes les sortes de .style , doit être plus généralement goûté que Démosthènes , qui n'a pas cet avantage. Cicéron est devant des lecteurs; il leur donne plus de jouissances diverses; il peut l'emporter : devant des auditeurs , nul ne l'emporterait sur Démosthènes , parce qu'en l'écoutant , il est impossible de ne pas lui donner raison ; et certainement c'est là le premier but de l'art oratoire.
Ne poiu-rait-on pas encore observer d'autres motifs de disparité , tirés de la différence des gouvernements et du caractère des peuples à qui tous deux avaient affaire? Il n'y avait dans Aliiènes
qu'une seule puissance , celle du peuple. C'était une démocratie absolue , telle que Rousseau la voulait exclusivement ])OHr les petits états : il la croyait impossible dans les grands ; et il n'y en avait jamais eu d'exemple.
Le peuple athénien était volage , inappliqué , amoureux du repos idolâtre des plaisirs , confiant dans sa puissance et dans son ancienne gloire. Il avait besoin d'être fortement remué ; et , quoique la manière de Démosthènes fût sans doute le résultat des qualités naturelles de son talent , elle dut aussi être modifiée, jusciu'à un certain point , par la connaissance qu'il avait de ses auditeurs; et cette étude était trop importante pour échapper à un homme d'un aussi excellent esp it que le sien. Il songea donc principalement à frapper fort sur cette multitude inattenlive, sachant bien que , s'il lui donnait le temps de respirer, s'il lui permettait de s'occuper des agréments de son style et des beautés de sa diction, tout était perdu. Les Athéniens étaient capables d'oublier tout ce qu'il leur disait pour s'extasier sur ses phrases , et faire parade de leur bon goût en se récriant sur le sien. Il le savait si bien ([u'à la fin de la Philippique que j'ai traduite, et qui lui attira beaucoup d'applaudissements , il leur adressa ces derniers mots :
« Ehl n'applaudissez pas l'orateur, et faites ce qu'il vous conseille , car je ne saurais vous sauver par mes paroles : c'est à vous de vous sauver par des actions. »
Aussi, quand il avait entraîné le peuple, il avait tout fait : on le chargeait sur-le-champ de rédiger le décret suivant la formule ordinaire , qui en laissait à l'orateur et l'honneur et le danger : De l'avis de Démosthènes , le peuple d'Athènes arrête et décrète, etc. Nous avons encore une foule de ces décrets , conservés chez les historiens et les orateurs de la Grèce.
Il n'en était pas de même à Rome : il y avait une concurrence de pouvoirs et une complication d'intérêts divers à ménager. Quoique la souveraineté résidât de fait dans le peuple , sans être théoriquement établie comme elle l'a été chez les modernes, le gouvernement habituel appartenait au sénat, si ce n'est dans les occasions où les tribuns portaient une affaire devant le peuple assemblé , et faisaient passer un plébiscite ; dans ce cas, le sénat même y était soumis. Pour ce qu'on appelait une loi , il fallait réunir le consentement du peuple et du sénat ; et de là ces fréquentes divisions entre les deux ordres, dans lesquelles le peuple eut presque toujours l'avantage, et, ce qui est le plus renianpiable , presque toujours raison. Mais ce qui prouve que la théorie de la souveraineté du peuple n'était pas très clairement connue, c'est que tous les actes publics portaient
textuellement, Senatus populnsqiœ romamts;ce qui était inconséquent; les principes exigeaient que l'on dit, Popidus senatusque romamis. Mais cette différence entre la souveraineté et le gouvernement n'a été suffisamment développée que dans les écrits de Locke ; et c'est de là que Rousseau l'a reportée dans son livre du Contrat social.
Les affaires étaient donc souvent traitées en même temps et dans le sénat et devant le peuple, et la différence d'auditoire devait en mettre dans l'éloquence. De plus , il y avait des citoyens si puissants, qu'ils faisaient seuls, et par leur crédit particulier , un poids considérable dans la balance des délibérations publiques : l'orateur devait avoir égard à toutes ces considérations.
Le peuple romain était beaucoup plus sérieux , plus réfléchi , plus mesuré , plus moral , que celui d'Atliènes. On peut dire même que, de tous les peuples libres de l'antiquité , il n'en est pas un qui puisse lui être comparé. Il a donné des exemples sans nomljre de cette modération qui semble "ne pas appartenir à une rauhitude, dont les raouvementsontordinairementd'autanl moinsde mesure, qu'ils ont par eux-mêmes plus de force; et l'on sait que la modération n'est autre chose que la mesure juste de toutes les affections, de tous les devoirs, et de toutes les vertus. Ce qui est rare dans un individu doit l'être encore plus dans nn amas d'hommes; et c'est pour;ant ce qu'on vit sans cesse dans le peuple romain, et ce qui le montre aux yeux observateurs comme particulièrement destiné à commander aux autres. Cette vérité, qui pourrait donner une face nouvelle à l'histoire romaine , si elle était écrite aujourd'hui par quelqu'un qui joignit à l'éloquence des anciens la philosophie qui leur a souvent manqué , n'est pas très conmumément sentie , parce que tous les historiens latins ont plus ou moins de partialité pour le sénat. C'était sans doute une compagnie très sage , surtout dans sa politique extérieure , où ses passions ne dominaient pas , du moins jusqu'à l'époque de la corruption; mais, dans le gouvernement intérieur, il serait facile de prouver que le peuple montra souvent lieaucoup plus de justice et de vertu que lui. Où trouvera-t-ou , par exemple, rien qui ressemble aux Romains lorsque leur armée quitte son camp au bruit de la mort de Virginie (premier crime individuel de la tyrannie décemvirale, et qui fut le dernier), entre dans Rome, enseignes déployées, sans commettre la plus légère violence; se borne à rétablir les autorités légitimes, à traduire Appius devant les tr bunaux; et (juand il est condamné , reçoit encore son ap[)el au peuple , quoique lui-même eût abrogé ce droit d'appel ?
ANCIENS
Ge peaple était iier , et il avait raison ; il sentait sa force et n'en abusait pas ; c'est la véritable énergie ; c'est avec celle-là qu'on fait de grandes choses.
La corruption régnait dans Rome au temps de Cicérou; mais il est juste d'avouer erscore qu'elle était infiniment plus sensible chez les grands que chez le peuple. L'innnoraîité des principes n'eût pas été supportée dans la tribune aux harangues : elle le fiit quelquefois dans le sénat , et se montra souvent dans sa conduite. Mais aussi , dans aucun temps, la Jiertc du peuple et la sévérité romaine n'auraient pu s'accommoder des objurgations amères et humiliantes que Démosthènes adressait aux Athéniens. Catonseul se les permit quelquefois , et on les pardonnait à son stoïcisme reconnu : on respectait sa vertu sans estimer sa politique , qui en effet était m-Jdiocre. Il rendit peu de services , parce qu'il manquait de cette mesure dont je paiiais tout à l'heure , et que Tacite {Mœurs des Gennaius) appelle tenere exsapientia modum. Cicérou en rendit de très grands pendant toute sa vie, et mérita d'être appelé Père de la patrie. Je me souviens , à ce propos , qu'un homme qui apparemment ne savait de Cicéron que ce ([u'on en sait dans les classes , et ne connaissait pas le Cicéron de l'histoire, me dit . un jour que je lui en faisais l'éloge : Allez, votre Cicéron n'était qu'un modéré. Ce n'est pourtant pas à ce titre, lui dis-je , que les triumvirs l'assassinèrent , mais c'est qii apparemment on ne conr.aissu'it pas à Home la faction des modérés.
D'après ces observations, on ne sera pas étonné des deux caractères dominants dans l'éloquence délibcrative de Cicéron, l'insinuation et l'ornement : l'insinuation, parce qu'il avait à ménager, soit dans le sénat, soit devant le peuple, soit dans les tribunaux, une foule de convenances étrangères à Démosthènes ; l'orneineut, parce que la polilesse du style, qui n'était introduite à Rome que depuis la conquête de la Grèce , était une sorte d'attrait qui se faisait sentir plus vivement à mesure que tous les arts de goût et de luxe éfaient plus accrédités dans Rome. Au milieu des jouissances de toute espèce, celles de l'esprit et de !''>reille étaient devenues une véritable passion. On attachait un grand prix à la diction , surtout dans les tribunaux, où les plaidoieries étaient prolongées comme pour l'amusement des juges, plus encore que pour leur instruction.
Cicéron s'attacha donc extrêmement à l'élégance et au nombre. Il savait qu'on se faisait une fête de l'entendre dans le forum, que tous ses discours étaient enlevés dans le sénat par la même méthode que nous employons aujourd'hui, par des