‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 44 sur 140 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

l»reinte d'un autre siècle. II a infiniment d'esprit ; on ne peut même en avoir davantage : mais il s'occupe trop à le montrer, et ne montre rien de plus. Il cherche trop à aiguiser toutes ses pensées, à leur donner une tournure piquante et épigrammatique ; et ce travail continuel , cette profusion de traits saillants , cette monotonie d'esprit produit bientôt la fatigue. Il est , comme Sénèque , meilleur à citer par fragments qu'à lire de suite. Ce n'est plus , comme dans Cicéron , ce ton naturellement noble et élevé , cette abondance facile et entraînante, cet enchaînement et cette progression d'idées , ce tissu où tout se tient et se développe , cette foule de mouvements, ces constructions nombreuses, ces figures heureuses qui animent tout; c'est un amas de brillants , une multitude d'étincelles qui plaît beaucoup pendant un moment , qui excite même une sorte d'admiration , ou plutôt d'éblouissement , mais dont on est bientôt étourdi. Il a tant d'esprit , et il en faut tant pour le suivre , qu'on est tenté de lui demander grâce et de lui dire , En voilà assez. On s'est souvent étonné que Trajan ait eu la patience d'entendre ce long discours où la louange est épuisée; mais on oublie ce que Pline nous apprend lui-même , que celui qu'il prononça dans le sénat , lorsque Trajan l'eut déclaré consul , n'était qu'un remerciement fort court, adapté au lieu et aux circonstances. Ce n'est qu'au bout de quelques années (|u'il le pubHa aussi étendu que nous l'avons. Si quelque chose pouvait rendre cette longueur excusable , c'est qu'il louait Trajan et son bienfaiteur ; mais il faut de la mesure dans tout, et principalement dans la louange. Au reste, s'il a excédé les bornes , il n'a pas été au-delà de la vérité. Il a le rare avantage de louer par des faits , et tous les faits sont attestés. L'histoire est d'accord avec le panégyrique ; et , ce qu'il y a de plus heureux , au portrait d'un boa prince il oppose celui des tyrans qui l'avaient précédé , et particulièrement de Domitien. On conçoit ce^louble plaisir que doit sentir une amé honnête à faire justice du crime en rendant hommage à la vertu , et à comparer le bonheur présent aux malheurs passés : ce contraste est le plus grand mérite de son ouvrage. Je citerai les morceaux qui m'ont paru les mieux faits, les plus intéressants, et qui offrent des leçon s et des exemples utiles à présenter dans tous les temps. Mais il faut voir auparavant de quelle manière l'auteur lui-même parle de son ouvrage dans les lettres qu'il nous a laissées.

a Un des devoirs de mon consulat était do rendre de; actions de grâces à l'empereur au nom de la république; et, après m'en ètreacquitté suivant la convenance du lieu et du moment, j'ai cru qu'il était digne d'un bon citoyeu

COURS DE LITTERATUUK

de développer dans un ouvrage plus étendu ce que je n'avais fait qu'effleurer dans un reiuerriement: d'abord pour rendre à un prand prince i'hoiuniHfie qu'on doit a ses vertus ; ensuite , afin de présenler à ses successeurs . non pas des règles de conduite, mais un modèle qui leur apprenne à mériter la même gloire par les mêmes moyens. En CiTef , dire aux souverains ce qu'ils doivent être est beau sans doute, mais c'est une tâcbe pénible, et même une sorte de prétention ; an lieu que louer celui qui fait bien , de manière que son éloge soit une leçon pour les autres, et comme une lumière qui leur nicnilre le chemin , est une entreprise non moins utile et j.lus modeste. »

L'auteur du Pauèçiyrique , après avoir rappelé la bassesse et la lâcheté de ces vils empereurs qui n'arrêtaient les incursions des Barbares qu'en leur donnant de l'argent , et en achetaient des caplif> poiH- en faire l'ornement d'un triomphe illusoire , fait voir dans son héros une conduite bien différente.

« Maintenant on a renvoyé chez les ennemis de l'empire la terreur et la consternation. Ils apprennent de nouveau à être dociles et soumis ; ils croient revoir dans Trajan un de ces hérosde l'ancienne Rome, qui n'obtenaient le titre d'empereur qu'après avoir couvert les champs de carnage, etles mors de leurs triomphes. ?Jous recevons aujourd'hui des otages, et nous ne les achetons pas. Ce n'est point par des largesses houleuses qui épuisent et avilissent la république que nous marchandons le faux litre de vainqueurs; ce sont les ennemis qui demandent, qui supplient ; c'est nous qui accordons ou refusons , et l'un et l'autre est digne de la majesté de l'empire. Ils nous rendent grâce de ce qu'ils ont obtenu; ils n'osent se plaindre de ce qu'ils n'obtieunent pas. L'oseraient-ils , quand ils se souviennent de vous avoir vu camper près des nations les plus féroces, dans la saison la plus favorable? pour elles, la plus périlleuse pour nous; lorsque les glaces amonceléesrejoignaient les deux rives du Danube ; lorsque ce fleuve pouvait k tout moment nous apporter la guerre sur ses eaux endurcies par les hivers ; lorsque nous avions contre noas , non seulement les armes de ces peuples sauvages, mais le ciel et leurs frimas? Il semblait alors que notre présence eût changé l'ordre des saisons : c'étaient eux qui se renfermaient dans leurs retraites, et nos troupes tenaient la campagne, parcouraient 1rs rivages, et n'attendaient que vos ordres p nir saisir l'occasion de fondre sur eux, en passant sur ces mêmes glaces qui faisaient jus(|iralors

leur force et leur défense Mais votre modération est

d'autant plus digne de louanges que, nourri dans la guerre, vous aimez la paix; qu'ayant pour père un trioinpliateur dont les lauriers ont été consacrés dans le Capitole le jour même de votre adoption , ce n'a pas été une raison pour vous de rechercher avidement toutes les occisions de triompher. Vous ne redoutez pas la guerre , et vous ne la provoquez pas. Il est beau <le camper sur les rives du Danube, sûr de vaincre si vous je passez, et de ne pas forcer au combat des ennemis qui le refusent. L'un est l'ouvrage de votre valeur, l'autre celui de votre sagesse : celle-ci fait que vous ne voidez

pas combattre ; celle-là , que vos ennemis ne l'osent pair. Le Capitole verra donc enfin , non pas un Iriomphe^ fantastique ni un vain simulacre de victoire , mais un empereur nous rapportant une gloire véritable, la paix et la tranquillité , et de la part de nos ennemis une telle soumission qu'il n'a pas été besoin de les vaincre. Voilà ce qui est plus beau que tous les triomjjhes ; car jamais nous n'avons pu vaincre que ceux qui avaient d'abord méprisé notre empire. Si quelque roi barbare porte son audace insensée jusqu'à s'attirer votre courroux et votre indignation , c'est alors qu'il sentira que l'intervalle des mers, la largeur des fleuves, la barrière des montagnes, seront de si faibles obstacles contre vous que les monts, les fleuves , les mers sembleront avoir disparu pour laisser passer, je ne dis pas vos armées , mais Rome entière avec vous. »

Chaque empereur, à son avènement , avait coutume de faire au peuple romain une distribution d'argent , apjtelée congiarium. L'orateur s'exprime, ce me semble , avec noblesse et intérêt sur les circonstances qui accompagnèrent cette libéralité de Trajan.

'( A l'approche du jour marqué pour cette distribution, on voyait ordinairement le peuple en foule, et une multitude d'enfants remplir les rues, et attendre le prince à son passage. Leurs parents s'empressaient de les lui faire voir, les portaient dans leurs bras , leur apprenaient à lui adresser des prières flatteuses et des caresses suppliantes. Ces enfants répétaient ce qu'on leur avait appris, le plus souvent à des oreilles sourdes et insensibles. Chacun ignorait ce qu'il pouvait espérer. Vous , au contraii'C, vous n'avez pas même voulu qu'on vous priât ; et quoique le spectacle de toute cette génération naissante eût de quoi flatter votre sensibilité, vos dons leur étaient assurés, leur partage était réglé , avant que vous les eussiez vus ou entendus, Voas avez voulu que dès leur enfance ils s'aperçussent que tous avaient en vous un père, qu'ils pussent croître par vos bienfaits en croissant pour vous, qu'ils fussent vos élèves avant d'être vos soldats , et que chacun deux vous fût aussi redevable qu'à ses propre parents. Il est digue de vous , César, de nourrir de voire trésor l'espérance du nom romain. Il n'y a point de dépense plus convenable à un prince qui veut être immortel que les bienfaits répandus sur la postérité. Les riches ont par eux-mêmes tout à gagner eu élevant des enfants , et trop à perdre quand ils n'eu ont pas; mais les pauvres, pour en avoir et en élever, n'ont qu'un motif d'encouragement , la bouté du sou- \eraiu. C'est à lui de leur inspirer cette confiance, de les soutenir par ses dons, s'il ne veut hâter la ruine de l'état. Les grands n'en sont que la tête, et quand les soins du prince ne s'élendenl que sur eux, elle chancelle, et tombe bientôt avec un corps affaibli et languissant. Aussi, quelle a du être u)lre joie quand vous avez été accuinlli par les aeclainations réunies des pères , des enfants, des vieillards ; quand vous avez ente^ndu les premiers cris de cet âge débile, à qui les largesses impéiiales n'ont point fait de grâce plus marquée que de le dispenser même des demand-'s et des supplications 1 Le comble de votre gloire est de vous montrer tel que ,

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sous votre règne , tout citoyen désire d'être père , et se trouve heureux do IVtre. îNul aujourd'lmi ne craiut autre chose pour sou fjls , que les accidents inséparal)les de l'humanité : l'oppression arbitraire n'est plus comptée parmi les maux inévitables ; et s'il est doux de voir dans ses enfants Tobjet des libéralités clu prince , il est encore plus doux de les élever pour être libres et tranquilles. Que l'empereur même ne donne rien ; c'est assez, pourvu qu'il n'ôtepas. Qu'il ne se charge pas de nourrir ; n'iraporle , pourvu qu'il ne détruire piis. ^lais s'il enlève d'un coté pour donner de l'autre , s'il nourrit ceux-ci et frappe ceux-là , la vie devient pour tous une charge importune. Ainsi donc , ô César 1 ce que je loue le plus dans voire rauniOcence, c'est que ^ous ne donnez que ce qui est à vous. On ne dira pas de vous que vous nourrissez nos enfants, comme les petits des bêtes féroces, de sang et de carnnge; et c'est là ce qui fait le plus de plaisir à ceux qui reçoivent vos dons. Ce que vous leur donnez, ils savent que vousnelavez pris à personne; ils savent, quand vous les enrichissez, que TOUS n'appauvrissez que vous seul ; que dis-je ? pas même vous ; car celui de qui tous les autres tiennent ce qu'ils ont possède lui-même ce qui est à tous les autres. »)

Un autre objet de la munificence des emperein's, c'étaient les jeux et les spectacles qu'ils donnaient au peuple romain , (jui en était toujours idolâtre, au point de justifier ce mot. si connu de Juvénal : Que faut -il aux maîtres du monde? Du pain et des spectacles. Si quelque chose avait pu les en dégoûter , c'eût été la démence atroce des tyrans nommés Césars, (jui trouvaient jus(iue dans ces amusemenis du théâtre, dans ces combats du cirque , une occasion de plus de faire sentir leur despotisme , et d'exercer leur cruauté. Ils se passionnaient pour im cocher ou un gladiateur, au point de faire périr ceux qui ne pensaient pas comme eux et favorisaient un parti opposé. On sait que, sous les empereurs grecs, celte rage insensée fut poussée à un tel excès , que la faction des Bleus et des P^erts , appelés ainsi de la livrée des cochers du cirque , occasiona plus d'une fois d'horribles massacres dans Constanliuople. Avant le temps où Pline écrivait , Caligula , Néron , Domitien , avaient signalé leur folle passion pour les gladiateurs ou les pantomimes par les excès les plus monstrueux. On pense bien que les jeux donnés parTrajan avaient un autre caractère; et ce morceau du Paiiégtihque , suivi du tableau de la punition des délateurs, est d'une telle beauté , que, si Pline avait toujours écrit de ce style , on pourrait pout-ètre le comparer à Cicéron. Mais je choisis ce qu'il y a de meilleur ; et, après avoir marqué les défauts doniinanis, j'aime mieux vous présenter les beautés que les fautes. Celles-ci mêmes, dans un discours latin , tenant en partie à la diction , ne peuvent guère être senties que par ceux

(|ui entendent la langue ; et les beautés peuvent l'être par tout le monde.

« jNous avons eu des spectacles , non de mollesse et de corruption, et faits non pour énerver le courage, mais pour inspirer un généreux mépris de la mort , en montrant les blessures honorables , l'amour de la gloire et l'ardeur de \aincre jusque dans des esclaves fugitifs et des criminels condamnés. Et quelle noLlesse vous avez fait voir. César, dans ces fêtes populaires! quelle justice 1 Combien vous avez fait senlir que toute partialité était au-dessous de vous '. Le peu[)le a obtenu eu ce genre tout ce qu'il demandait : on lui a même offert ce qu'il ne demandait pas. Vous l'avez invilé vous-même à désirer et à choisir, et vous avez rempli ses vœux sans les avoir prévus. Quelle liberté dans les suffrages des spectateurs' avec quelle sécurité chacun a pu suivre son goût et ses iuclinations ! Personne n'a passé pour impie , n'a été criiuiiiel pour s'être déclaré contre un gladiateur ; per ■ sonne n'a expié par les supplices de misériibles amusements, et, de spectateur qu'il était, n'est devenu luimême un spectacle. O insensé et ignorant du véritable honneur, le souverain qui peut chercher, jusque dans l'arène , des crimes de lèse-majesté , qui se croit mépi isé et avili si l'on ne respecte pas ses histrions , qui regarde leurs injures comme les siennes, qui croit la divinité violée dans leur personne, et qui ,s'eslimrint autant que les dieux , estime ses gladiateurs autant que lui 1 Combien ces affreux spectacles étaient différents de celui que vous nous avez donné 1 Assez long-temps nous avions vu une troupe de délateurs exercer dans Rome leurs brigandages. Abandonnant les grands chemins et les forêts à des brigands d'une autre espèce , ceux-là assiégeaient les tribunaux et le sénat. Il n'y avait plus de patrimoine assuré, plus de testament respecté; qu'on eût des enfants ou qu'on n'en eût pas , le danger était le même , et l'avarice du prince encourageait cjs ennemis pubUcs. Vous avez tourné vos regards sur ce fléau de l'état ; et, après avoir rendu 'a paix et la sérénité à nos armées , vous l'avez ramenée dans le forum ; vous avez extirpé cette peste qui le désolait , et votre sévérité prévoyante a empêché qu'une république fondée sur les lois ne fût renversée par l'abus de ces mêmes lois. Aussi, quoique votre fortune et votre générosité vous aient n)isà ponée de nous faire voir dans le cirque ce que la force et le courage ont de plus remarquable, des monstres indomptables ou apprivoisés, et c&s merveilles du monde, avant vous rares et cachées , et , grâce à vous , devenues communes, rien n'a paru plus agréable au peuple romain, ni plus digne de votre règne, que de voir l'insolent orgueil des délateurs renversé dans la poussière. >'ous les reconnaissions tous, nous jouissions tous, en voyant ces victimes expiatoires des alarmes publiques passer dans le cirque, s'ur les cadavres sanglanls des criminels, pour êlre traînées à un supplice plus grand et plus terrible. Jetés pêle-mêle dans de mnuvaises barques , on It's a H.. vrés ans flots et aux tempête*. Qu'ils s'éloignent, qu'ils fuientde ces contrées quedésoln leur méchanceté. Si les vagues les rejettent sur des rochers, qu'ils habitent des terres sauvages et inhospit:ihères ; qu'ils y vivent dans les tourments de l'inquiétude et du besoin ; et que, pour comble de douleur, ils regardent autour d'eux le genre

humain qu'ils sont forcés de laisser tranquille. Quel spectacle mémorable que cette flotte chargée de coupables, abandonnée à tous les vents , sans guide et sans secours , et forcée d'obéir aux flots irrités , sur quelque plage inhabitée qu'il plaise à la mer de les porter ! Avec quelle joie nous avons vu tous ces frêles bâtiments dispersés eu sortant du port, comme si la mer eût voulu rendre grâces à l'empereur, qui la chargeait du supplice de ces misérables qu'il dédaignait de punir lui-même 1 Alors on a pu connaître quel changement s'était fait dans la république, quand les méchants n'ont eu pour asile que ces mêmes rochers sur lesquels auparavant tant d'innocents étaient relégués ; quand les déserts, auparavant peuplés de sénateurs , ne l'ont plus été que par leurs délateurs et leurs bourreaux. »

Tout le monde doit reconnaître ici les deux vers de Racine dans Briiannicus :

Les déserts , autrefois peuplés de sénateurs , Ne sont plus habités que par leurs délateurs.

C'est r.ne traduction littérale de ce passage de Pline. Il continue, et félicite Traj an d'avoir alioli les accusations de lèse-majesté , qui mettaient le couteau dans la main des plus vils scélérats pour égorger les plus honnêtes gens, et qui grossissaient le trésor impérial de la dépouille des victimes.

« Comment se fait-il que vos prédécesseurs, qui dévoraient tout , qui ue laissaient rien à personne , aient été pauvres au milieu de leurs rapines ; et que vous, qui donnez tout et ne ravissez rien , vous soyez riche au milieu de aos libéralités? Sans cesse autour d'eux , des conseillers sinistres veillaient avec un front sévère et sourcilleux aux intérêts du fisc ; les princes eux-mêmes, tout avides, tout rapaces qu'ils étaient, et quoiqu'ils eussent si peu besoin de pareils maîtres , apprenaient d'eux cependant tout ce qu'on pouvait faire contre nous. Mais vous , César, vous avez fermé votre oreille à toute espèce d'adulations , et surtout à celles qui s'adressent à la cupidité. La flatterie est muette , et il n'y a plus personne pour donner de mauvais conseils, depuis que le prince ne les écoule plus; en sorte que nous vous sommes également redevables, et pour les mœurs que vous avez, et pour le bien que vous avez fait aux nôtres. C'était surtout ce erime unique et extraordinaire de lèse-majeeté, invente pour perdre ceux qui étaient exempts de tout crime, c'était là ce qui enrichissait le fisc. Vous nous avez délivré de cette crainte, content de cette grandeur réelle que n'eurent jamais ceux qui s'attribuaient une majesté imaginaire. Par là, vous avez rendu la fiddilé aux amis , la piété filiale aux enfants , la soumission aux esclaves. iSos esclaves ne sont plus les amis de César : c'est nous qui le sommes ; et le père de la patrie ne croit plus qu'il leur soit plus cher qu'à nous. Vous nous avez délivrés tous d'un accusateur domestique ; vous avez élevé un signe de salut qui a détruit parmi nous la guerre des maîtres et des esclaves: vous leur avez rendu un service égal en rendant les uns tranquilles et les autres fidèles. Vous ne voulez cependant p;is (ju'on vous loue de celte justice, et peut-être en

effet ne le doit-on pas ; mais du moins c'est une pensée bien douce pour ceux qui se rapiiellent celui de vos prédécesseurs qui subornait lui-même les esclaves contre les niaitros, et leur fournissait des accusations pour avoir un prétexte de punir les crimes qu'il avait inventés : destinée affreuse et inévitable qu'il fallait subir toutes les fois qu'il se trouvait un esclave aussi méchant que l'empereur. »

Trajan avait vécu long-temps dans une condition privée : il avait vu le règne abominable et la la fin tragique de Domitien. Adopté par Nerva, qui avait remplacé Domitien , et qui régna peu , il lui avait bientôt succédé. Un homme qui avait autant d'esprit que Pline ne pouvait manquer de saisir cette circonstance si heureuse et les réflexions qu'elle fait naître.

« Coml)ien il est utile de passer par l'adversité pour arriver aux grandeurs ! Vous avez vécu avec nous, vous avez partagé nos périls, vous avez , comme nous, vécu dans les alarmes : c'était alors le sort de l'innocence. Vous avez vu par vous-même combien les méchants princes sont détestés , même de ceux qui contribuent à les rendre plus méchants. Vous vous souvenez des vœux et des plaintes que vous formiez avec nous. Ainsi, les lumières du particulier servent en vous à éclairer le prince , et vous avez fait plus même que vous n'auriez désiré d'un autre : et nous , dont tous k-= vœux se bornaient à n'avoir pas pour empereur le pire des hommes, vous nous avez accoutumés à ne pouvoir en supporter un qui ne serait pas le meilleur de tous. C'est ce qui fait qu'il n'y a personne qui vous connaisse assez peu et se connaisse assez peu lui-même pour désirer votre place. Il est plus aisé de vous succéder que de s'en croire capable. Qui voudrait , en effet , supporter le même fardeau? Qui ne craindrait pas de vous être comparé? Qui sait mieux que vous quelle charge on s'impose en remplaçant un bon prince? Et cependant vous aviez l'excuse de votre adoption. Quel règne à imiter que celui sous lequel personne n'ose fonder sa sûreté sur son abjection! iNul aujourd'hui ne craint rien, ni pour sa vie , ni pour sa dignité; et l'on ne regarde plus comme un trait de sagesse de se cacher dans les ténèbres. Sous un prince tel que vous , la vertu a les mêmes récompenses et les mêmes honneurs que dans un état libre , et ce n'est plus le temps où efle n'avait d'autre prix que le témoignage de la conscience. Vous aimez la fermeté dans les citoyens ; vous ne cherchez pas , comme on faisait autrefois, à étouffer le courage , à intimider la droiture ; vous l'excitez , vous l'animez. Ce serait assez qu'il n'y eût pas de danger à être homme de bien ; il y a même de l'avantage. C'est aux honnêtes geusquevous offrez les dignités , les sacerdoces , les gouvernements : votre amitié , votre suffrage, les distinguent. Les fruits qu'ils recueillent de leur intégi'ifé et de leurs travaux encouragent ceux qui leur ressemblent, et invitent à leur ressembler; car, il n'en faut pas douter, les hommes sont bons ou méchants selon le prix qu'ils en attendent. II en est peu d'une ame assez élevée pour ne pas juger, par le succès . de ce qui est honnête ou honteux. La pluj)art, quand ils voient donner à l'indolenc^" le

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prix du travail , au luxe celui de la frugalité, cherchent . à se procurer les mêmes avantages par la même voie : ils veulent èlre tels que ceux qui les ont obtenus ; et dès qu'ils le veulent , ils le deviennent. Vos prédécesseurs , si l'on en excepte votre père , et avant lui un ou deux tout au plus , aimaient mieux les vices des citoyens que leurs vertus : d'abord parce (jue chacun est porté à aimer son semblable; et, de plus, parce qu'ils pensaient que ceux-là supportaient le plus patiemment la servitude , qui étaient en effet dignes d'être esclaves. C'est dans leur sein qu'ils déposaient tout; quant aux bons citoyens , ils les reléguaient dans l'obscurité et l'inaction , et ce n'était que les dangers qui les faisaient connaître. Vous , César, vous choisissez pour amis les hommes les plus estimés; et véritablement il est juste que ceux qui étaient les plus odieux au tyran soient les plus chers à un bon prince. Vous le savez , César : comme rien n'est si différent que l'autorité et la tyrannie , on est d'autant plus attaché à l'une qu'on déteste plus l'autre. C'est donc les bons que vous élevez , que vous montrez au reste de l'empire , connue les garants des principes que vous avez embrassés et des choix que vous savez faire.

L'orateur compare l'affabilité de Trajan , toujours ouvert et accessible , à l'effrayante et impénétrable retraite où vivaient les tyrans de Rome.

« Avec quelle bonté vous accueillez , vous entendez tout le monde! coumie, au milieu de tant de travaux , vous semblez être presque toujours de loisir 1 ]Nous venons dans votre palais, non plus, comme autrefois, tremblants d'être venus trop tard aux ordres de l'empereur, mais joyeux et tranquilles, et à l'heure qui nous convient. Il nous est permis, même quand vous êtes prêt à nous recevoir, de nous refuser à cet honneur, si nous avons autre chose à faire. Nous sommes toujours excusés à vos yeux ; et nous devons l'être sans doute, car vous savez assez que chacun de nous s'estime d'autant plus qu'il vous voit, vous fréquente davantage; etc'est encore une raison pour vous de vous prêter plus volontiers à ce désir. Ce n'est pas un instant d'audience suivi de la désertion et de la solitude : nous restons , nous vivons avec vous, dans ce palais qu'un peu auparavant une bête féroce environnait de la terreur, lorsque , retirée comme dans une caverne , elle s'abreuvait du sang de ses proches , ou n'en sortait que pour dévorer nos plus illustres citoyens. Alors veillaient aux portes la menace et l'épouvante , alors tremblaient également ceux qui étaient admis et ceux qu'on éloignait. Lui-même ne se présentait que sous un aspect formidable ; l'orgueil était sur son front, la fureur dans ses yeux .- personne n'osait l'aborder ni lui parler dans les ténèbres où il se renfermait , et il ne sortait de sa solitude que pour la retrouver partout. Mais pourtant , dans ces mêmes murailles dont il se faisait un reinpart , il enferma avec lui la vengeance et la mort, et le dieu qui punit les crimes. Le châtiment alla jusqu'à lui, à travers les barrières dont il s'entourait. Que lui servit alors sa divinité prétendue , et le secret de cette demeure inaccessible où l'exilaient son orgueil et sa haine pour le genre humain? Combien cette même demeure est aujourd'hui plus as-

surée et plus tranquille , depuis qn'on n'y voit plus les satellites de la tyrannie et de la cruauté , depuis qu'elle n'a plus de garde que notre amour, et de défense que la multitude qu'elle reçoit ! Quel exemple peut mieux vous convaincre que la garde la plus sûre et la plus fidèle des princes , c'est leur propre vertu , ou plutôt , que jamais ils ne sont mieux défendus que lorsqu'ils n'ont pas besoin de défense? »

Il justifie avec beaucoup d'élévation et d'énergie la manière dont il parle des tyrans qui avaient opprimé Rome avant que Trajan la rendit heureuse.

« Tout ce que j'ai dit, pères conscrits, des autres princes que nous avons eus n'a d'autre but que de vous faire voir combien notre père commun a changé et corrigé l'esprit du gouvernement , si long-temps corrompu et dépravé. Cette comparaison sert à mieux marquer et le mérite et la reconnaissance. De plus , le premier devoir des citoyens envers un empereur tel que le nôtre , c'est de flétrir ceux qui ne lui ressemblent pas. On n'aime point assez les bons princes quand on ne hait pas les mauvais. Enfin , une des plus grandes obligations que nous ayons à notre digne emperem", c'est la liberté de tout dire contre les tyrans. Pourrions-nous oublier que tout récemment Domitien a voulu venger Néron ? Estce donc le vengeur de sa mort qui aurait permis qu'oa fit justice de sa vie f II prendrait pour lui-même tout ce qu'on dirait contre son modèle. Pour moi , César, je regarde conmie un de vos plus grands bienfaits que nous puissions , à la fois , et nous venger du passé , et influer sur l'avenir ; qu'il nous soit permis d'annoncer par avance aux méchants princes qu'en aucun temps, en aucun lieu, leurs mânes coupables ne seront à l'abri des reproches et des exécrations delà postérité. Croyez-moi donc, pères conscrits , montrons avec confiance et fermeté nos douleurs et notre joie. Gémissons sur ce que nous avons souffert autrefois ; jouissons de ce que nous voyons aujourd'hui: voilà ce que nous devons faire en public comme en secret,dans les actions de grâces solennelles comme dans les conversations particulières. Souvenonsnous que le mal que nous dirons de nos tyrans est l'éloge de notre bienfaiteur : lorsqu'on n'ose pas parler des mauvais princes, c'est une preuve que celui qui règne leur ressemble. »

Nous avons de Pline, outre ce Panégyrique, un recueil de lettres , composé de dix livres , que l'auteur mit en ordre , et publia , nous dit-il , à la prière de ses amis; c'est-à-dire que ces lettres sont un ouvrage , et c'en est un en effet. Il ne faut donc pas s'attendre à y trouver cette aisance familière, cet épancliement intime, cet abandon qui est du genre épistolaire proprement dit. Cène sont point ici des lettres qui n'étaient pas faites pour être lues , et dont le charme tient surtout à cette curiosité naturelle à res[)rit humain , qui aime beaucoup à entendre ceux qui ne croient pas qu'on les écoute. Madame de Sévigné nous plaît dans ses lettres, parce qu'elle donne de l'intérêt aux plus petites clioses ; Cicéron , parce qu'il révèle le se-

cret des grandes. Pline est auteur dans les siennes ; mais il l'est avec beaucoup d'agrément et de variété. Tous ses billets sont écrits pour la postérité; mais elle les a lus, et cette lecture fait aimer l'auteur.

Si les lettres de Pline font honneur à son esprit par la manière dont elles sont écrites , les noms de ceux à qui elles sont adressées suffiraient pour faire l'éloge de son caractère. Ce sont les plus honnêtes gens et les hommes les plus célèbres par leurs talents , leur mérite, et leurs vertus; et les sentiments qu'il expiime sont dignes de ses liaisons. Il intéresse également, et parmi les amis dont il regrette la perte , tels qu'un Helvidius, un Arulenus, un Sénécion, les victimes de Domitien, et par ceux ({ui jouissent avec lui du règne de ïrajan, tels que Tacite, Quinlilien, Macer , Suétone, Martial , etc. Il ne peut pas nous attacher, comme Cicéron , par le détail des intrigues et des révoluions du siècle le plus orageux de la république. Un règne heureux et tranquille ne peut fournir cette espèce d'attrait à l'imagination, et cet aliment à la curiosité. En ce genre , tout ce qu'on peut fiiire du bonheur , c'est d'en jouir ; car il en est de l'histoire à peu près comme du théâtre , où rien n'intéresse moins que les gens heureux. I\Iais on trouve du moins dans Pline des iraits et des anecdotes qui peignent les mœurs et les caractères. On y voit paiticulièrement la malignité cr elle des délateurs sous Domitien, et leur bassesse rampante sous Trajan ; car rien n'est si lâche et si vil qu3 le méchant, dès qu'il ne peut plus faire du mal : c'est une bête féroce à qui l'on a arraché les griffes et les dents, et qui lèche (juand elle ne peut plus mordre. Tel était un certain Regnlus , sur lequel Pline s'exprime ainsi dans une de ses lettres, qui présente un tableau frappant de vérité , qu'on voit toujours avec plaisir, celui de l'humiliation du méchant homme.

« Avez-Tous vu quelqu'un pins humble et plus timide que Régules depuis la mort de Domitien , sous lequel il n'a pas comuiis moins de crimes que sous >«éron , mais avec plus de prw-aiilion et de secret ?;il a eu peur que je n'eusse du ressentiment contre lui ; et il ne se trompait pas, j'en avais. Je l'avais vu échauffer la persécution contre Arulenus, et triompher de sa mort au point de réciter et de répandre dans le pnhiic un liix'l où il l'appelait «n singe des Stoïciens qui portai* fn(oreles stigmates rie Vitellius. Vous reconnaissez là le style de l'homme. Il y déchire aussi Sénécion, et avec tant de fureur, que Melius Canis (antre homme de la même trempe) lui dit h cette occasion : Quel droit nrez-rotis sur mes mort' ? Est-re que je rais remuer les cendres de votre Crnssns et de entre Camerinus , deux victimes des délations de Repuliis sous Néron ? »

On est forcé de s'arrèler pour admirer l'éner-

gique impudence et l'atrocité de ce mot , mes morts. Ce sont là de ces expressions de métier •jui en représentent toute l'horreur Ces misérables regardaient ceux qu'ils avaient fait périr comme des possessions et des titres : on croirait entendre des fossoyeurs se disputer un cadavre. Poursuivons.

« Regulus craignait donc que sa conduite ne m'eût vivement blessé : aussi s'était-il donné de garde de me mettre au nombre de ses auditeurs lorsqu'il fit la lecture de son libelle. De plus , il se ressouvenait dans quel ]iéril il m'avait mis moi-même devant les centumvirs. Il n'y allait de rien moins cjue de ma vie. A la prière d'Arulenus, j'étais venu témoigner pour Arionilla, femme de Timon , et j'avais en tète Regulus. Je m'appuyais , dans un des points de la défense, sur l'avis de Modestus, alors exilé par Domitien. Regulus m'interrompt. Que pensez-rous , me dit-il , de Modestus ? Si j'avais dit J)'i bien , vous voyez quel danger : si j'avais dit Du mal, quelle honte. Tout ce (|ue je puis dire , c'est que les dieux vinrent à mon secours, et m'inspirèrent. Je répondrai, lui (lis -je, à votre question, si les centumvirs In regardent comme un des pomts dii procès. Il insiste. // me sembZf, pousuivis-je, que la eouhime est d'interroger les témoins sur les accusés, et non pas sur ceux qui sont déjà condamnés. Je dtmande, reprend Regulus, ce que vous pensez, non pas prccisémeyit de Modestus, mais de son a 'iacliement pour le prince ? Et moi, dis-je alors, je crois qu'il n'est pas même permis de faire une question sur ce qui a déjà été jugé. Il se tut , ei tout le monde me félicita de ce que, sans rien dire liour ma sûreté qui pût compromettre mon honneur, je m'étais débarrassé de son insidieuse interrogation. Aujourd'hui que Regulus ne se sent pas la conscience nette , il a été trouver d';;bord Cecilius Celer et Fabius Jnstus, pour les prier de le réconcilier avec moi. Non entent de cela , il s'est adressé à Spurinus; et d'un ton suppliant ( vous savez comme il est bas quand il craint), Je vous conjure , hn a-t-il dit , deroir Pline demain matin , mais de grand matin-, car je ne puis vivre dans l'inquiétude oh je suis: et, de quelque manière que ce soit, faites en sorte qu'il ne soit plus fdchc contre moi. Je venais de me lève r : on vient me dire que Spurinus envoie chez moi m'annoncer sa visite. i\on,dis-je, je r«is cliez lui. Comme nous allions l'un vers l'autre , je le rencontre sous le portique de Livie. Il m'expase sa coiiuuission , et ajoute quelques prières , niiMs avec beaucoup de réserve, et connue il convient à un honnête homme parlant pour celui qui ne Test pas. C'est à vous de roir, lui dis-je , ce que vous devez répondre à Reg}ilus. fl ne faut pas vous tromper: j'attends Maurice (\\ n'était pas encore revenu d'exil) ; je ne peux rien vous dire sans l'avoir vu, ni rien faire sans son consentemetit. C'est à lui de me guider , et à moi de te suivre. Quelques jours après , Regulus luimême vient me trouver dans la salle du préteur; et , après m'avoir suivi quelque temps , il me lire à l'écart. Je crains, me dit-il, que vous n^atjez sur le cœur la manih-e dont je me suis e:rpliqué devant les centumvirs , Icrsqu'en plaidant contre vous et Satrius

ANCIENS. - ÉLOQUENCE

fiiifus , il m'échappa de dire : Salrius Hufus est cet viatenr qui se pique rf'ii/uter Ciréron. et qui n'est pas {montent de l'éloquence de notre siècle. Je lui répondis que c'était lui qui m'apprenait qu'il y avait de la mauvaise intenlion dans ses paroles; que, sans son aveu, j'aurais pu les prendre pour une louange; car, ajoutai-je , je me pique en effet d'imiter Cicéron , et ne goiite pas inlinimcnt l'éloquence de notre smle. Je crois qu'il est insensé de ne pas se proposer pour modèle en tout genre ce qu'il y a de mieux. Mais puisque l'ous vous souvenez si bien de celte plaidoirie deimnt les centumvirs, comment avez-vous oublié celle o'u vous m"interrogidtes sur A/odestus? Ici mou homme devint plus pâle encore qu'il n'avait coutume do l'être, et , tout en l)albutiant , me dit que ce n'était pas à n-ioi qu'il en voulait alors , mais à Modestus. Vous voyez le caractère du personnage , qui avoue l'euvie qu'il a eue de nuire à un malheureux exilé. Au surplus, il m'eu donna une excellente raison. Modestus, dit-il, acait écrit de moi, dans une lettre qui fut lue à Domitien, ces propres mots: /iegulus, le plus méchant des biiirdes. Vous verrez que Modestus avait grand tort. Ce fut à peu près là toute notre conversation : je ne voulus pas m'engager plus avant , pour me réserver toute ma liberté jusqu'au retour de mon ami Maurice. Je sais fort bien qu'un Regulus n'est pas un homme aisé à détruire. Il est riche et intiigant ; !)ien des gens le considèrent ; la plupart le craignent , et la crainte est un sentiment souvent plus fort que l'amitié même. Cependant il peut arriver que toute celte fortune déjà ébranlée tom'e entièrement, car le pouvoir et le crédit des méchants sont aussi trompeurs qu'eux-mêmes. Mais, comme je vous le dis , j'attends Maurice ; c'est un homme de poids, un homme de bon sens , instruit par l'expérience , et que le passé peut éclairer sur l'avenir. C'est d'après ses conseils que je prendrai le parti d'agir ou de rester tranquille. Je vous ai fait tout ce détail , parce que notre amitié nmtuelie exige que je vous fasse part, non seulement de mes actions , mais de mes pensées. »

Dans une de ses lettres à Tacite, il peint avec des traits aussi nobles que touclianls l'union qui règne entre eux, el qui devrait régner entre tous ceux que les talents rendent sujjérieurs aux autres hommes , et ne rendent pas toujours supérieurs à i'envie.

tf J'ai lu votre ouvrage, et j'ai marqué avec le plus de soin qu'il m'a été possible ce qui m'a paru devoir être ou changé ou retranché. J'ai coutume de dire la vérité, et vous aimez à l'entendre ; car personne ne souffre plus palienuuenî liicritiqueque ceuxqui méritent la louange. A présent c'est votre tour, et j'attends vos remarques sm" l'ouvrage que je vous ai confié. O l'honorable et le charmant cumujerce que cette réciprocité de lumières et de secours'. Qu'il m'est doux de penser que, si la postérité s'occupe de nous, on saura à jamais couibieu il y a eu entre nous d'union , de confiance , et de franchise! Ce sera un exemple rare et remarquable , que deux hommes , à peu près du même âge et du même rang , et de quelque uoni dans les lettres ( car il faut bien (]ue je parie lUGdosloiueat de vous, puisque je

parle en même temps de moi ) , se soient aides et soutenus nmtuellenient dans leurs études. Dans ma première jeunesse , et lorsque vous aviez déjà de la réputation et delà gloire , toute mou ambiiion était de suivre vos traces , de loin , il est vrai , mais du moins de plus l)rès que tout autre. Il y avait d'autres hommes célèbres par leur géuie; mais vous me paraissiez, par un rapport naturel entre nous deux , celui que je pouvais et que je devais imiter. C'est ce qui fait que je m'applaudis tant de ce que mon nom est cité avec le vôtre lorsqu'il est question des gens de lettres , de ce qu'on pense à moi lorsqu'on parle de vous. Ce n'est pas qu'il n'y ait des écrivains qu'on nous préfère; mais il m'importe peu dans quel rang on nous mette ensemble , parce qu'à mon grêle premier de tous est celui qui vient après vous. 11 y a plus ; vous devez avoir remarqué que dans les testaments on nous laisse des legs ;<emblnbles à l'un et à l'autre , à moins que le testateur n'ait été l'ami particulier de l'un des deux. Je conclus que nous devons nous en aimer davantage, puisque les études, les mœurs , la réputation , et enfin les dernières volontés des hommes, nous unissent par tant de liens. »

Quelquefois ces lettres ne contiennent que des anecdotes plaisantes, telles que celie-ci :

« Vous n'avez pas été témoin d'une assez singulière aventure, ni moi non plus : mais on m'en a parlé, comme elle venait de se passer. Pollienus Paulus , chevalier romain des plus distingués et des plus instruits, compose des élégies ; c'est chez lui un talent de famille; car il est de la même ville municipale que Properce , et il le compte parmi ses ancêtres. Il récitait publiquement ses élégies , dont la première commence ainsi : Vous m'ordonnez. Priscus.... Javolenus Priscus, l'un de ses meilleurs amis, qui était présent , se mit à dire tout d'un coup : Moi , je n'ordonne rien. Imaginez les ris et les plaisanteries. Ce Priscus n'a pas la tête bien saine, mais pourtant il remplit les devoirs publics , il est admis dans les conseils , il professe même le droit civil ; en sorte que cette saillie n'en fut que plus ridicule et plus remarquable , et refroidit beaucoup la lecture de Paulus. Avouez que ceux qui lisent eu public ont bien des soins à prendre: il faut qu'ils répondent, non seulement de leur bon sens , mais aussi de celui de leuis auditeurs. »

Une autre lettre contient un acte de bienfaisance, également honorable pour celui (jui en était l'auteur, et pour celui qni en était l'objet. Elle est de la plus grande simplicité , et c'est ce qui en fait le mérite. Piine écrit à Quintilien :

« Quoique vous soyez très simple et très modeste dans votre manière de vivre , el que vous ayez élevé votre fille d^ins les vertus convenables à la fille de Quintilien et à la petite-fille de Tutilius, cependant, aujourd'hui qu'elle épouse jNouius Celer, homme de distinction , et à qui ses emplois et ses charges imposent la nécessité de vivre dans un certain éclat, il faut qu'elle règle son train et ses habits sur le rang de son mari. Ces dehors n'augmentent pas notre dignité réelle , mais ils la relèvent aux yeux du public. Je sais que vous êtes très riche des bions de l'ame, et beaucoup moins des

COURS DE LITTÉUATURE.

biens de la fortune. Je prends donc sur moi une partie de vos obligations , et , comme un second père , je donne à notre chère fille cinquante mille sesterces. Je ne me bornerais pas là , si je n'étais persuadé que la modicité du présent sera pour vous la seule raison de le recevoir. B

Le récit de la mort volontaire de son ami Corellius Rufns offre des circonstances intéressantes, et la peinture d'un caractère mâle et ferme , digne des anciens Romains.

« J'ai fait une cruelle perte , si c'est dire assez pour exprimer le malheur qui nous enlève un si grand homme. Corellius Rufus est mort, et, ce qui m'accable davantage, il est mort paree qu'il l'a voulu. Ce genre de mort , que l'on ne peut reprocher ni à l'ordre de la nature , ni au caprice de la fortune , me semble le plus affligeant de tous. Lorsque la maladie emporte nos amis, ils nous laissent au moins un sujet de consolation dans cette inévitable nécessité qui menace tous les hommes. ]\Iais ceux qui se livrent eux-mêmes à la mort ne nous laissent que l'éternel regret de penser qu'ils auraient pu vivre long-temps. Une souveraine raison qui tient lieu de destin aux sages a déterminé Corellius Rufus. Mille avantages concouraient à lui faire aimer la vie : le témoignage d'une bonne conscience , une haute réputation, un crédit des mieux établis, une femme, une fille, un petit-fils , des sœurs très aimables, et, ce qui est encore plus précieux , de véritables amis. Mais ses maux duraient depuis si long-temps , ils étaient devenus si insupportables , que les raisons de mourir l'emportaient sur tant d'avantages qu'il trouvait à vivre. A trente-trois ans il fat attaqué de la goutte : je lui ai ouï dire plusieurs fois qu'il l'avait héritée de son père ; car les maux comme les biens nous tiennent souvent par succession. Tant qu'il fut jeune, il trouva des remèdes dans le régime et dans la continence ; plus avancé en âge et plus accablé , il se soutint par sa vertu et par sa constance. Un jour (|ue les douleurs les plus aiguës n'attaquaient plus les pieds seuls, comme auparavant, mais se répandaient sur tout le corps, j'allai le voir à sa maison près de Rome : c'était du temps de Domitien. Dès que je parus, les valets de Corellius se retirèrent : il avait établi cet ordre chez lui, que , quand un ami de confiance entrait dans sa chambre, tout en sortait, jusqu'à sa femme, quoique d'ailleurs très capable du secret. Après avoir jeté les yeux de tous cotés : Sarcz-voiis bien , dit-il , jjotirquoi je me suis obstiné à vivre si long-lrmps malgré des maux insupportables? C'est pour survivre au moins d'un jour à re monstre de Vomilien. Pour faire lui-nicme ce qu'il désirait qu'on fit , je suis sûr qu'il ne lui manqua que des forces égales à son courage. Mais les dieux , du moins, exaucèrent son vœu, et le tvran fut tué. Alors satisfait et trar;quille, sur de mourir libre, il fut en état de rompre les liens nombreux , mais plus faillies , qui l'attachaient encore à la vie. Il avait essayé d'adoucir par la diète les douleurs (jui étaient redoublées ; mais comme elles continuaient, sa fermeté sut y mettre un ferme. Quatre jours s'étaient [jassés sans qu'il prit aucune nounitin-e, quand llisp.ila, sa femme, envoya

notre ami commun , C. Gerainius, m'apporter la triste nouvelle que CoreUius avait résolu de mourir ; que les larmes d'une épouse, les supplications de sa fille, ne gagnaient rien sur lui ; que j'étais le seul qui pût le rappeler à la vie. J'y cours : j'arrivais lorsque Julius Atticus , de nouveau dépéché vers moi par Hispala , me rencontre , et m'annonce que l'on avait perdu toute espérance , même celle que l'on avait en moi , tant Corellius paraissait affermi dans sa résolution. Ce qui désespérait, c'était la réponse qu'il avait faite à son médecin, qui le pressait de prendre des aliments : L'arrêt est prononeé. Parole qui me remplit tout à la fois d'admiration et de douleur. Je ne cesse de penser quel homme, quel ami j'ai perdu. Il avait passé soixante et sept ans , ternie assez long , même pour les hommes robustes. Il est délivré de toutes les douleurs d'une maladie continuelle ; il a eu le bonheur de laisser florissantes, et sa famille , et la république, qui lui était plus chère encore que sa famille. Je me le dis, je le sais, je le sens; cependant je le regrette comme s'il m'eût été ravi dans la lleur de sou âge et dans la plus brillante santé. Mais ( dussiez-vous m'accuser de faiblesse) je le regrette particulièrement pour l'amour de moi. J'ai perdu le témoin , le guide , le juge de ma conduite. Vous ferais-je un aveu que j'ai déjà fait à notre ami Calvisius dans les premiers transports de ma douleur ? Je crains de vivre désormais avec moins d'attention sur moi-même. Vous voyez quel besoin j'ai que yous me consoliez. Il ne s'agit pas de me représenter que Corellius était vieux , qu'il était infirme ; il me faut d'autres consolations ; il me faut de ces raisons que je n'ai point encore trouvées ni dans le commerce du monde, ni dans les livres. Tout ce que j'ai entendu dire , tout ce que j'ai lu , me revient assez dans l'esprit; mais mon affliction n'est pas d'une nature à se rendre à des considérations communes. »

Si celte lettre est triste, en voici nne qui peut amuser j car les histoires d'apparitions et de fantùlues amusent toujours, même ceux à qui elles font peur. Celle du spectre d'Athènes, que Pline rapporte le plus sérieusement du monde , parait être l'original de tous ces contes de revenants , répétés et retournés en mille manières, attendu que chacun peut racontera sa fantaisie ce qui n'est jamais arrivé. Quoi (]u'il en soit, les mauvais plaisants ne pourront pas dire cette fois que c'est ici une histoire d'esprit faite par quelqu'un qui n'en a guère. C'est Pline qui parle : écoutons.

« Le loisir dont nous jouissons vous permet d'enseigner, et me permet d'apprendre. Je voudrais donc bien savoir si les fantômes ont quelque chose de réel , s'ils ont une vraie figure, si ce sont des génies, ou seulement de vaines images qui se tracent dans l'imagination troublée par la crainte, (^e qui me ferait pencher à croire qu'il y a de véritables spectres, c'est ce qu'on m'a dit être arrivé à Curtius Rufus. Dans le temps <|a'il était encore sans fortune et sans nom , il avait suivi en Afrique celui à (|ui le gouvernement en était échu. Sur le déclin du jour, il se promenait sous un portique , lorsqu'une femme , d'une taille et d'une bi'aulé p'u.s ((u'iuimaiiics se prctenie à lui : la l'.eur le

ANCIENS. - ÉLOQUENCE

oi;

saisit. Je sitis, dit-elle, l'Afrique; je viens te prédire ce qui doit t' arriver. Tu iras à Rome, tu rempliras les plus grandes charges , et tu reviendras ensuite gouverner cette jwovince , où tu mourras. Tout arriva comme elle l'avait prédit. On conte même qu'abordant à Carthage, et sortant de son vaisseau, la même figure se présenta devant lui , et vint à sa rencontre sur le rivage. Ce qu'il y a de vrai , c'est qu'il tomba malade , et que , jugeant de l'avenir par le passé , et du malheur qui le menaçait par la bonne fortune qu'il avait éprouvée , il désespéra de sa guérison , malgré la bonne opinion que tous les siens en avaient conçue. Mais voici une autre histoire qui ne vous paraîtra pas moins surprenante , et qui est bien plus horrible ; je vous la donnerai telle que que je l'ai reçue. Il y avait à Athènes une maison fort grande et fort logeable, mais décriée et déserte. Dans le plus profond silence de la nuit , on entendait un bruit de fer qui se choquait conti-e du fer ; et si l'on prêtait l'oreille avec plus d'attention, un bruit de chaînes qui paraissait d'abord venir de loin, et ensuite s'approcher. Bientôt on voyait s'approcher un spectre fait comme un vieillard très maigre , très abattu , qui avait une longue barbe, des cheveux hérissés, des fers aux pieds et aux mains, qu'il secouait horriblement. De là, des nuits affreuses et sans sommeil pour ceux qui habitaient cette maison : l'insomnie à la longue amenait la maladie , et la maladie , en redoublant la frayeur , était suivie de la mort; car, pendant le jour, quoique le spectre ne parût plus , l'irapressiou qu'il avait faite le remettait toujours devant les yeux , et la crainte passée en donnait une nouvelle. A la fin , la maison fut abandonnée et laissée tout entière au fantôme. On y mit pourtant un écriteau pour avertir qu'elle était à louer ou à vendre , dans la pensée que quelqu'un pea instruit d'un inconvénient si terrible pouvait y être trompé. Le philosophe Athénodore vient à Athènes : il aperçoit l'écriteau , en demande le prix. La modicité le met eu défiance ; il s'informe : on lui dit l'histoii'e ; et, loin de lui faire rompre le marché , elle l'engage à le conclure sans remise. Il s'y loge , et sur le soir il ordonne qu'on lui dresse son lit dans l'appartement sur le devant , qu'on lui apporte ses tablettes , sa plume, et de la lumière, et que ses gens se retirent au fond de la maison. Lui , de peur que son imagination hbre n'allât, au gré d'une crainte frivole , se figurer des fantômes , il applique son esprit , ses yeux et sa main à écrire. Au commencement de la nuit, un profond silence règne dans cette maison comme partout ailleurs ; ensuite il entend des fers s'entrechoquer, des chaînes qui se heurtent; il ne lève pas les yeux , il ne quitte point sa plume , ne songe qu'à bien affermir son cœur, et à se garantir de l'illusion de ses sens. Le bruit s'augmente , s'approche : il semble qu'il se fasse près de la porte, et bientôt dans la chambre même. Il regarde , il aperçoit le spectre tel qu'on le lui avait dépeint : ce spectre était debout, et l'appelait du doigt. Athénodore lui fait signe de la main d'attendre un peu, et continue à écrire comme si de rien n'était. Le spectre recommence son fracas avec ses chaînes, qu'il fait sonner aux oreilles du philosophe. Celui-ci regarde encore une fois , et voit que l'on coiiliuue à l'ap peler du doigt. Alors, sans larder davant;'ge , il se lève.

prend la lumière et suit. Le fantôme marche d'un pas lent , comme si le poids des chaînes l'eût accablé. Mais , arrivé dans la cour de la maison , il disparaît tout-à-coup, et laisse là notre philosophe , qui ramasse des feuilles et des herbes, et les place à l'endroit où il avait été quitté, pour le pouvoir reconnaître. Le lendemain il va trouver les magistrats, et les supplier d'ordonner que l'on fouille en cet endroit. On le fait : on y trouve des os encore enlacés dans des chaînes ; le temps avait consumé les chairs. Après qu'on les eut soigneusement rassemblés , on les ensevelit publiquement ; et depuis que l'on eut rendu au mort les derniers devoirs , il ne troubla plus le repos de cette maison '. Ce que je viens de dire , je le crois sur la foi d'autrui ; mais voici ce que je puis assurer aux autres sur la mienne. J'ai un affranchi , nommé Marcus,qui n'est point sans instruction. Il était couché avec son jeune frère ; il lui sembla voir quelqu'un assis sur le lit , et qui approchait des ciseaux de sa tête, et même lui coupait les cheveux au-dessus du front. Quand il fut jour, on aperçut qu'il avait le haut de la tète rasé, et ses cheveux furent trouvés répandus près de lui. Peu après , pareille aventure arrivée à un de mes gens ne me permit plus de douter de la vérité de l'autre. Un de mes jeunes esclaves dormait avec ses compagnons dans le lieu qui leur est destiné. Deux hommes vêtus de blanc ( c'est ainsi qu'il le racontait) vinrent par les fenêtres , lui rasèrent la tête pendant qu'il était couché, et s'en retournèrent comme ils étaient venus. Le lendemain , lorsque le jour parut , on le trouva rasé , comme on avait trouvé l'autre , et les cheveux qu'on lui avait coupés épars sur le plancher. Ces aventures n'eurent aucune suite , si ce n'est peut-être que je ne fus point accusé devant Domitien , sous l'empire de qui elles arrivèrent. Je ne l'eusse pas échappé, s'il eût vécu ; car on trouva dans son portefeuille une requête donnée contre moi par Metius Carus : de là, on peut conjecturer que, comme la coutume des accusés est de négliger leurs cheveux et de les laisser croître , ceux que l'on avait coupés à mes gens marquaient que j'étais hors de danger. Je vous suppUe donc de mettre ici toute votre érudition en œuvre. Le sujet est digne d'une profonde méditation ; et peut-être ne suis-je pas indigne que vous me fassiez part de vos lumières. Si, selon votre coutume, vous balancez les deux opinions contraires , faites pourtant que la balance penche de quelque côté, pour me tirer de l'inquiétude où je suis; car je ne vous consulte que pour n'y plus être. »

La première réflexion qui se présente sur ce récit ( car on ne peut pas entendre des histoires de revenants sans en dire son avis ) , c'est qu'il n'y a qu'un seul fait, celui des ciieveux coupés, dont Pline se rende le garant, sans qu'on sache pourquoi, car il ne le rapporte que sur la foi d'un affranchi et d'un esclave; et quand l'un et l'autre auraient été trompés par la frayeur, ou auraient

* Toute cette histoire se retrouve sous d'autres noms, mais avec les mêmes détails , dans un ouvrage de Lucien , iiilitulé Philopseudés , chap. 30 et 31 ; et il faut convenir qu'elie uc pouvait être mieux placée que dans iw. ouvrasc dont le titre ::igiiilie l'Ami du mensonge.

ÔI4

COURS DE LITTÉUATLRE.

eux-inéines trompé leur maître, il n'y aurait rien de merveilleux : cela même est un peu plus facile à supposer, qu'il ne l'est de croire qu'un esprit vêtu de blanc vienne faire l'office de barbier. Il se présente un autre sujet de réflexion : la consultation très sérieuse que Pline demande à son ami, le ton dont il s'exprime, l'apparition du mauvais génie de Brutus rapportée par le grave et judicieux Plutarque, plusieurs endroits du penseur Tacite, nous font voir que de très grands esprits, des écrivains philosophes, n'ont pas cru les apparitions impossibles. Voilà un beau texte à commenter; mais comme , après avoir parlé long-temps , on pourrait bien n'en pas savoir davantage; comme d'ailleurs ce sujet , selon la manière dont on l'envisage, peut paraître ou trop frivole pour être mêlé à des objets sérieux, ou trop sérieux pour être traité légèrement, ces raisons m'imposent silence; et cet ariicle de Pline linira comme toutes les conversations sur les esprits , où chacun fait son histoire, et écoute celle des autres, sans que personne soit obligé d'en rien croire. J'observerai seulement que, dans une lettre suivante, Pline, écrivant à son ami Tacite , commence ainsi :

a J'augure (et cela ugure-ià n'est pas trompeur) que vos ouvrages seront immortels. »

Assurément la prédiction s'est l)ien vérifiée jusqu'ici. Je serais tenté d'en conclure que Pline raisonnait mieux sur les écrits de Tacite que sur les histoires de revenants.

Une autre lettre fort courte roule sur une observation morale dont l'application n'est pas si générale, il est vrai, que Pline semble le croire, mais qui le plus souvent est fondée : quiconque a été gravement malade peut en juger.

M Ces jours passés , la maliidie d'un de mes amLs me fit faire cette réflexion, que nous sommes Jbrt gens de bien quand nous sommes malades. Car quel est le malade que ravarice ou l'ambition tourmente:' Il n'est plus enivré d'amour, entêté d'iionneurs ; il néglige le bien ; quelque peu qu'on en ait , il y en a toujours assez quand on se croit près de le quitter. Le malade croit des dieux, et se souvient qu'il est homme ; il n'envie, il n'admire, il ne méprise la fortune de personne. Les médisances ne lui font ni impression ni plaisir : toute son imagination li'est occupée que de bains et de fontaines. Tout ce qu'il se propose 1, s'il en peut échapper), c'est de mènera l'avenir une vie douce et tranquille, une vie innocente et heureuse. Je puis donc nous laiie ci a tous deux, en peu de mots , une levon dont les philosophes l'ont des volumes entiers, persévérons à être pendant la santé ce que nous nous proposons de devenir quand noussommes malades. »

Une lettre ù Maxime , (jui allait conmiander dans la Grèce , nous fait connaître combien Pline chérissait cette contrée, qui avait été le berceau des aris, et dont le nom seul a dû être cher dans tous

les temps à quiconque était né avec le goût des lettres. Ce morceau, d'ailleurs, montre un honnne pénétré de ces principes d'humanité et de douceur qui convenaient à un philosophe , à un ami de Trajan, et qui peuvent servir de leçon à tous ceux que leurs charges et leurs enifilois mettent au-dessus des autres. Il est pende lettres où Pline ail fait voir un caractère plus aimable , et où la raison s'exprhne avec plus de grâce et de délicatesse.

« L'amitié que je vous ;ii vouée m'oblige, non pas à vous iustruire (car vous n'avez pas besoin de maître), mais à vous avertir de ne pas oublier ce que vous savez déjà , de le pratiquer, ou même de le savoir encore mieux. Songez que l'on vous envoiedans l' A chaïe , c'està-dire dans la véritable Grèce, dans la G rèc« par excellence, où la politesse, les lettres, l'agriculture même, ont pris naissance; que vous allez gouvernerdes hommes libres, dont les vertus , les actions, les alliances, les traités, la religion , ont eu pour principal objet la conservation du plus beau droit que nous tenions de la natuj'e. Respectez les dieux leurs fondalem's, respectez l'ancienne gloire de celte nation , et cette vieillesse des états qui est sacrée, comme celle des hommes est vénérable. Faites honneur à leur antiquité , à leurs exploits fameux , à leurs fables même, ^n'entreprenez rien sur' la dignité , sur la liberté , ni même sur la vanité de personne. Ayez continuellement devant les yeux que nous avons puisé notre droit diins ce pays ; que nous n'avons pas imposé des lois à ce peuple après l'avoir vaincu , mais qu'il nous a donné les siennes après que nous l'en avons prié. C'est Athènes où vous allez , c'est à Lacédénione que vous devez commander. Il y aurait de l'inbu manité, de li cruauté, de la barbarie , à leur ôterl'ombre et le nom de liberté qui leur restent. Voyez comme en usent les médecins : quo'que, par rapport à la maladie, il n'y ait point de différence entre les hommes libres et les esclaves , ils Imitent pourtant les premiers plus doucement et plus humainement que les autres. Souvenez-vous de ce que fui aiitrefois chaque ville, mais que ce ne soit point pour insuher à ce qu'elle est aujourd'hui. Ne croyez point vous rendre uiéprisable en ne vt)us montrant pas dur et altier. Celui qui est revêtu de l'autorité et armé de la puissance ne peut jamais être méprisé, à moins qu'il ne soit sordide et vil , et qu'il ne se mépiise le premier. C'est faire une mauvaise épreuve de s(m pouvoir que de s'en servir pour offenser. La terreur est un moyen peu sur pour s'adirer la vénération , et l'on obtient beaucoup plus par l'amour que par la crainte ; car, pour peu que vous vous éloigniez, la crainte s'éloigne avec vous, mais l'amour reste; et comme la première se change en haine, la seconde se tourne en respect...

Je terminerai cet extrait par l'aventure d'un enfant d'IIippone, Uni agréablement racontée, et (pii prouve cette inclination que l'on attribue aux dauphins pour l'espèce humaine. Pline raconte le fait à un poète de ses amis, nonmié Carinius, parce «pi'il croit le sujet susceptible des couleurs> delà poésie, et il n'a pas tort.

ANCIENS. — ÉLOQUENCE

or J'ai découvert un sujet de poème : c'est une histoh-e, mais qui a tout l'air d'une fable. 11 mérite d'être traité par un homme comme vous , qui ait Tesprit agréable , élevé, poétique. J'en ai fait la uéeouverte à table, où chacun contait à l'enxi son prodige. L'auteur passe pour très fidèle, quoique, à dire vrai, qu'importe la fidélité à un poète? Cependant c'est un auteur tel que vous ne refuseriez pas de lui ajouter foi, si vous écriviez l'histoijo. Près de la colonie d'Hippone, qui est en Afrique, sur le bord de la mer, on voit uu étang navigable, d'où sort un canal qui , comme un fleuve, entre dans la mer, ou retourne à letiuig même, selon que le reflux l'entraine ou que le flux le repousse. La pèche, la navigation, le bain, y sont des plaisirs de tous les âges, surtout des enfants, que leur inclination porle au divertissement et à l'oisiveté. Entre eux , ils mettent l'honneur et le mérite à laisser le rivage bien loin derrière eux, et celui qui s'en éloigne le plus , et qui devance tous les autres, en est le vainqueur. Dans cette sorte de combat , un enfant plus hardi que ses compagnons, s'étant fort avancé, uu dauphin se présente, et tantôt le précède, tantôt le suit, tantôt tourne autour de lui , enfin charge l'enfant sur son dos, puis le remet à l'eau, une autre fois lo reprend, et l'emporte tout tremblant,d'abord en pleine mer, mais, peu après, il revient à terre, et le rend au rivage et à ses compagnons. Le bruit s'en répand dans la colonie : chacun y court; chacun regarde cet enfa'tt comme une merveille; on ne peut se lasser de l'interroger, de l'entendre raconter ce qui s'est passé. Le lendemain tout le monde court à la rive ; ils ont tous les yeux sur la mer ou sur ce qu'ils prennent pour elle ; les enfants se mettent à la nage , et, parmi eux , celui dont je vous parle , mais avec plus de retenue. Le dauphin revient à la même heure , et s'adresse au même enfant. Ceiui-ci prend la fuite avec les autres : le dauphin, con)me s'il voulait le rappeler et l'inviter, s;mfe, plonge, et fait cent tours différents. Le jour suivant , celui d'après , et plusieurs autres de suite, même chose arrive, jusqu'à ce que ces gens, nourris sur la mer, se font , à la fin, une honte de leur crainte : ils approchent du dauphin , ils rai)pellent, ils jouent avec lui, ils le touchent; il se laisse manier. Cette épreuve les encourage , surtout l'enfant qui le premier en avait couru le risque; il nage auprès du dauphin, et saute sur son dos. Il est porté et rapporté ; il se croit reconnu et aimé; il aime aussi, et ni l'un ni l'autre ne ressent ni n'inspire la frayeur. La confiance de celui-là augmente, et en même temps la docilité de celui-ci; les autres enfats l'accompagnent en nageant, et l'animent par leurs cris et par leurs discours. Avec c? dauphin on en voyait un autre (et ceci n'est pas moins merveilleux) qui ne servait que de compagnon et de spectateur. Il ne faisait, il ne souffrait rien de semblable, mais il menait et ramenait l'autre dauphin, comme les enfants menaient et ramenaient leur camarade. L'animal, de plus en plus apprivoisé par l'habitude de jouer avec l'enfant et de le porter, avait coutume de venir à terre ; et après s'être séché sur le sable , lorsqu'il venait à sentir la chaleur, il se rejetîiit à la mer. Octavius Avilus, lieutenant du proconsul, emporté par une vaine superstition , prit le temps que le dauphin était sur le rivage pour faire répandre sur lui des parfuuîs : la nou-

veauté de cette odeur le mit en fuite, et le fit sauter dans la mer. Plusieurs jours s'écoulèrent depuis sans qu'il parût. Enfin il revint, d'abord languiss;mt et triste , et , peu après, ayant repris ses premières forces, il recommença ses jeux et ses tours ordinaires. Tous les magistrats des lieux circonvoisins s'empressaient d'accourir à ce spectacle : leur arrivée et leur séjour engageaient cette ville, qui n'est déjà pas trop riche , à de nouvelles dépenses qui achevaient de l'épuiser. Ce concours de monde y troublait d'ailleurs et y dérangeait tout. On prit donc le parti de tuer secrètement le dauphin qu'on venait voir. INe pleurez-vous pas son sort ? De quelles expressions, de quelles figures vous enrichirez cette histoire , quoiqu'il ne soit pas besoin de votre art pour l'embellir, et qu'il suffise de ne rien ôter à la vérité !

Pline, qu'on a nommé le naturaliste pour le distinguer (hi précédent, appartient plus, comme ce titre l'indique assez, à la physique et aux .sciences naturelles ([u'à la littérature ; mais , à ne le considérer même (jue comme écrivain , l'éloquence qu'il a répandue dans son ouvrage, l'imagination qui anime et colorie son style , lui donnent une place éminente parmi les auteurs du dernier âge des lettres romaines. On ne peut douter, et c'est son plus grand éloge , qu'il n'ait servi de modèle au célèbre auteur de notre Histoire natureUe, qui, par la noblesse et l'élévation des idées, l'énergie de la diction , la richesse des peintures , et la variété des détails , semble avoir voulu lutter contre lui. Lisez dans Pline la description de l'élépbant et du lion, et vous croirez lire Buffon. Mais l'écrivain français l'emporte par la pureté du goiit : l'on ne peut lui reprocher, comme à l'auteur latin, de tomber dans la déclamation, et d'être quelquefois dur et obscur, en cherchant la précision et la force ; ce sont là les défauts de Pline le naturaliste. Son livre, d'ailleurs, est un monument précieux à tous égards ; on l'a nommé avec raison YEiicydopèdie des anciens. Il a servi à mr.rquer pour nous le terme de leurs connaissances. Tout s'y tronve, astronomie, géométrie, physispie générale et particulière, botanique, médecine , anatomie , minéralogie , agriculture , arts mécaniques , arts de luxe. La seule nomenclature des ouvrages que l'auteur cite, le nombre de ceux qu'il dit avoir lus, la plupart perdus aujourd'hui, et qui forment des milliers de volumes, suflit pour donner une idée effrayante de son travail; et quand on pense qu'il avait composé une foule d'autres ouvrages que nous n'avons plus, (pie ce même homme fut toute sa vie occupé des affaires piibliques, lit la guerre, fut chargé pendant plusieurs années du gouvernement d'une province, et {ju'il mourut à cinquante-six ans, on ne concevrait pas comment il a pu suffire à tant d'ol)jets , de lectures, de recherches et de fatigues, si Pliue

le jeune, en nous traçant le plan de vie que suivait son oncle, ne nous eût fait voir en lui l'homme le plus laborieux qui ait jamais existé. Il faut jeter les yeux sur ce tableau pour apprendre ce que c'est que le travail ; et l'on ne sera pas étonné que celui qui le traçait s'accusât lui-même de paresse, en comparaison d'un semblable modèle. Assurément peu d'hommes seront capables des travaux de l'oncle et des scrupules du neveu. Voici comme ce dernier s'explique dans une de ses lettres :

Vous me faites un grand plaisir de lire avec tant de passion les ouvrages de mon oncle , et de vouloir les connaître tous. Je ne me contenterai pas de vous les indiquer, je vous maixjuerai encore dans quel ordre ils ont été faits : c'est une connaissance qui n'est pas sans agrément pour les gens de lettres. Lorsqu'il commandait une brigade de cavalerie, il a composé un livre de l'art de lancer le javelot à cheval, et dans ce livre l'esprit et l'exactitude se font également remarquer ; deux autres, de la Vie de Pomjyonius Secundus. Il en avait été singulièrement aimé, et il crut devoir cette marque de reconnaissance à la mémoire de son ami. Il nous en a laissé vingt autres des Guerres d'Allemagne, où il a renfermé toutes celles que nous avons eues avec les peuples de ces pays, Un songe lui fit entreprendre cet ouvrage : lorsqu'il servait dans cette province, il crut voir en songe Drusus jNéron, qui , après y avoir fait de grandes conquêtes, y était mort : ce prince le conjurait de ne le pas laisser enseveli dans l'oubli. iSous avons encore de lui trois livres intitulés l'Homme de lettres , que leur grosseur obligea mon oncle de partager en six volumes; il prend l'orateur au berceau, et ne le quitle point qu'il ne l'ait conduit à la plus haute perfection : liuit livres sur les façons de parler douteuses; il fit cet ouvrage pendant les dernières années de l'empire de iS'éron, où la tyrannie rendait dangereux tout genre d'étude plus libre et plus élevé: trente et un pour servir de suile à l'histoire qu'A ufidius Bassus a écrite : trente-septde l'H'istoire naturelle. Cet ouvrage est d'une étendue et d'une érudition infinie, et presque aussi varié que la nature elle-même. Vous êtes surpris qu'un homme dont le temps était si rempli ait pu écrire tant de volume* , et y traiter tant de différents sujets, la plupart si épineux et si difficiles. Vous serez bien plus étonné quand vous saurez qu'il a plaidé pendant quelque temps, et qu'il n'avait que cinquantesix ans quand il est mort. On sait qu'il en a passé la moitié dans les travaux que les plus importants emplois et la confiance des princes lui ont imposés. Mais c'était une pénétration, une application, une vigilance incroyables. 11 commençait ses veilles aux fêtes de Vulcaiu, dans le mois d'août, non pas pour chercher dans le ciel des présages, mais pour étudier. Il se mettait à l'étude, en été, dès qu'il était nui! close; en hiver, à une heure du malin , au plus tard à deux, souvent à minuit. Il n'était pas l)ossible de moins donner an sommeil, qui quelquefois le prenait et le qui!tait sur ses livres. Avant le jour il se rendait chez rcmjiereui' 'V'espasien, (|ui faisait aussi un bon usage des nuits : de là, il allait s'ac()uiller de tout ce qui lui avait été ordonné. Ses affaires faites, il retouriiail chez lui, et cicjui lui resîait de temps était en-

core pour l'étude. Après le diner ( toujours très simple et très léger, suivant la coutume de nos pères), s'il se trouvait quelques moments de loisir, en été , il se couchait au soleil. On lui lisait quelques livres : il en tirait des remarques et des extraits; car jamais il n'a rien lu sans extraire. Aussi avait-il coutume de dire qu'il n'y a si mauvais livre où l'on ne puisse apprendre quelque chose. Après s'être retiré du soleil, il se mettait le plus souvent dans le bain d'eau froide. 11 mangeait uu morceau, et dormait très peu de temps. Ensuite , et comme si un nouveau jour eût recommencé, il reprenait l'étude jusqu'au souper. Pendant qu'il soupait, nouvelle lecture, nouveaux extraits, mais en couraut. Je me souviens qu'un jour le lecteur ayant mal prononcé quelques mots, un de ceux qui étaient à table l'obligea de recommencer. Quoi! ne l'arez-vovs pas entendu? dit mon oncle. Pardonne:^- moi , reprit son ami. Et pourquoi donc, reprit-il, le faire répéter. Voire interruption nous coûte plus de i/i.c lignes. Voyez si ce n'était pas être bon ménager du temps. L'été, il sortait de table avant que le jour nous eût quittés; en hiver, entre sept et huit. Et tout cela , il le faisait au milieu du tumulte de Rome . malgré toutes les occupations que l'on y trouve , et le faisait comme si quelque loi l'y eût forcé. A la campagne, le seul temps du bain était exempt d'étude ; je veux dire le temps qu'il était dans l'eau , car , pendant qu'il en sortait et qu'il se faisait essuyer, il ne manquait pas de lire ou de dicter. Dans ses voyages, c'était sa seule application : comme si alors il eût été plus dégagé de tous les autres soins , il avait toujours à ses cotés sou livre, ses tablettes et son copiste. Il lui faisait prendre ses gants eu hiver, afin que la rigueur même de la saison ne pût dérober un moment à l'étude. C'était par cette raison qu'à Rome il u'allait jamais qu'en chaise. Je me souviens qu'un jour il me reprit de m'être promené. T'OKS pouviez, dit-il, metlre ces heures à profit: car il comptait pour perdu tout le temps que l'on n'employ&it pas aux sciences. C'est par celte prodigieuse assiduité qu'il a su achever tant de volumes , et qu'il m'a laissé cent soixante tomes remplis de ses remarques , écrites sur les pages et sur les revers en très petits caractères, ce qui les multiplie beaucoup. Il me coni])iait qu'il n'avait tenu qu'à lui, pendant qu'il était procurateur en Espagne, de les vendre à Larlius Liciuius quatre cent mille sesterces; et alors ces mémoires n'étaient pas tout-à-fait en si gi-and nombre. Quand vous songez à cette immense lectm-e , à ces ouvrages infinis qu'il a composés, ne croiriez-vous pas qu'il n'a jamais été ni dans les charges ni dans la faveur des princes? Et quand on vous dit tout le temps qu'il a ménagé pour les belleslettres, ne conmiencez-vous pas à croire qu'il n'a pas encore assez lu et assez écrit? Car, d'un côté, quels obstacles les charges et la cour ne forment-elles point aux études I et de l'autre, que ne peut point une si constante application 1 C'est donc avec raison (pie je me moque de ceux qui m'appellent studieux , moi qui , en comparaison de lui, suis un vrai fainéant. Cependant je donne à l'étude tout ce que les devoirs et publics et particuliers me laissent de temps. Et qui, parmi ceux mêmes qui consacrent toute leur vie aux belle;;-IettiN s , pourra soutenir cette comparaison , et ne p;!s rojigii-, coajmc si

ANCIENS. -

le soninieil cl la mollesse partageaient ses jours •• Je m'a- Ijcrçois que mou sujet m'a emporté plus loin que je ne m'étais proposé. Je voulais seulement vous apprendre ce que vous désiriez savoir, quels ouvrages mon oncle a composés. Je m'assure pourtant que ce que je vous ai mandé ne vous fera guère moins de plaisir que leur leclurc. Non seulement cela peut piquer encore davantage votre curiosité, mais vous piquer vous-même d'une noble émulation. »

Nous avons une traduction complète de V Histoire naturelle de Pline, traduction médiocre en elle-même, mais précieuse par les recherches d'érudition et de physique dont elle est accompagnée , et qui sont en partie le fruit des veilles de plusieurs savants, encouragés, il y a environ trente ans, à celte tâche pénible par un de nos plus respectables magistrats (M. de Malesherbes ) , qui, chargé alors de présider à la littérature, semblait être placé dans le département que son goiit aurait choisi et que la nature lui aurait indiqué, et qui, appelé aux grandes places par la renommée, et par le choLv du monarqiie, leur a préféré ce loisir noble et studieux , cette liberté à la fois paisible et active, qui, ponr les âmes douces et pures , sensibles à l'amitié , à la nature et aux arts, est la source de jouissances que rien ne peut corrompre, et d'un bonheur que rien ne peut troubler.

Cette traduction en douze volumes 1)1-4" est plus faite pour les savants et les littérateurs que pour les gens du monde. Mais heureusement c'est à ceux-ci qu'on a songé lorsqu'on nous a donné un volume composé des morceaux les plus curieux de Pline le naturaliste, choisis avec goiit, classés avec méthode , et traduits avec une pureté , une élégance et une noblesse qui prouvent une connaissance réfléchie des deux langues. Cet ouvrage , qui est un véritable service rendu aux amateurs , est de M. l'abbé Gueroult, professeur de rhétorique au collège d'IIarconrt, et fait honneur à l'Université, qui compte l'auteur parmi ses membres les plus distingués. On y trouve cette foule de détails instructifs sur les mœurs domestiques des Romains, sur leurs arts, sur leur luxe, et cette multitude de particularités historiques qui donnent un si grand prix à ce vaste monument que Pline nous a transmis. Les bornes qui me sont prescrites ne me permettent pas d'en rien citer; je ne puis que renvoyer à l'abrégé dont je viens de parler les curieux d'antiquités , et je me contenterai de transcrire un ou deux morceaux qui peuvent donner quelque idée des beautés de Pline, et en même temps de ses défauts; car ceux-ci se trouvent quel({uefois à côté des beautés mêmes , et le traducteur n'a pas dû les faire disparaître. Je

ÉLOQUENCE. ôM

choisis , par exemple , l'endroit du premier li^Te où Pline parle de la terre *.

« La terre est le seul des éléments à qui nous ayons donné, pour prix de ses bienfaits, un nom qui offre l'idée respectable de la maternité. Elle est le domaine de riiomme, comme le ciel est le domaine de Dieu. Elle le reçoit à sa naissance , le nourrit quand il est né, et du moment où il a vu le jour elle ne cesse plus de lui servir de soutien et d'appui ; enfin , nous ouvrant son sein , quand déjà le reste de la nature nous a rejetés, mère alors plus que jamais, elle couvre nos dépouilles mortelles , nous rend sacrés , comme elle est elle-même; et c'est surtout à ce titre qu'elle est pour nous un objet saint et vénérable. Elle fait plus encore ; elle porte nos titres et nos monuments , étend la dnrée de notre nom , et prolonge notre mémoire au-delà des bornes étroites de la vie. C'est la dernière divinité qu'invoque notre colère : nous la prions de s'appesantir sur ceux qui ne sont plus , comme si nous ne savions pas qu'elle seule ne s'irrite jamais contre l'homme. Les eaux s'élèvent pour retomber en pluies orageuses; elles se durcissent en grêle , se gonflent en vagues , se précipitent en torrents ; l'air se condense en nuées , se déchaîne en tempêtes ; mais la terre est bienfaisante , douce , indulgente, toujours empressée à servir les mortels. Que de tributs nous lui arrachons ! que de présents elle nous offre d'efle-même! quelles couleurs 1 quelles saveurs 1 quels sucs 1 quels touchers 1 quelles odeurs 1 Comme elle est fidèle à payer l'intérêt du dépôt qu'on lui confie '. Combien d'êtres elle nourrit pour nous! S'il existe des animaux venimeux , l'air qui leur donne la vie en est seul coupable. Elle est contrainte d'en recevoir le germe , et de les soutenir lorsqu'ils sont éclos; mais elle répand en tous lieux les herbes salutaires : toujours elle est en travail pour l'homme , et peut-être les poisons mêmes sont-ils un don de sa pitié. »

Ce morceau est d'un ton absolument oratoire, et même pohtique ; il est brillant. Mais toutes les idées en sont-elles bien justes? Est-il vrai que la terre ( en lui attribuant tout le pouvoir que l'auteur lui donne figurément) ne fasse jamais de mal à l'homme? Et quand les volcans ouwent leur sein pour y engloutir des villes entières? quand les tremblements de terre bouleversent un royaume? De plus, tout le bien qu'elle fait lui appartient-il exclusivement? Sans ces pluies dont parle Pline pour s'en plaindre fort injustement , sans le soleil dont il ne parle pas , que deviendrait cette terre si bienfaisante ? Avouons-le : il fallait laisser aux poètes exalter la divinité de la terre aux dépens de quelques autres; mais un philosophe devait plutôt nous faire voir cette harmonie des éléments, qui, ne pouvant rien pour nous l'un sans l'autre, se combinent pour nous être utiles , et dont la concorde éternelle produit l'éter-

* Pline , Nat. hist. II, 63. — M. de La Harpe dit le livre premier, parce qu'il ne compte pas le livre précédent, qui n'est h proprement parler, qu'une table des matières.

ÔI8

nelle fécondité. Te n'éîenflrai pas plus loin la criti(iue sur ce morcean . qui a de l'intércl el de léclat, mais qui n'est pas exempt, comme on le voit , de déclamation ; car on appelle ainsi ton! ce qui tend à agrandir les objets aux dépens de la vérité.

Cicéron nous a fait tant de plaisir, (jue nous de vous en trouver aussi à voir quel hommage lui a rendu Pline, lorsqu'en parlant des honneurs i{ue les lettres et les talents de l'esprit ont reçus des Romains, il leur adresse cette éloquente apostrophe :

« Pourrais-jc , sans crime , passer ton nom sous silence, o Cicéron ? Qnc célébrerai-je on toi comme le titre distinctif (le ta gloire? Atil sans donîe il suffira dattester cet hommage flalteiir qu'im peuple entier, qu'un peuple tel (jue et lui de Rome rendit à tes sul)iimes talents , et de choisir , dans toute la suite d'une si

l)elle vie, les seules actions qui signalèrent ton consulat.

Tu parles, et les trihus romaines renoncent à la l>ii

ajïraire, à cette loi qui leur assurait les premiers 1«*-

soins de la vie. Tu conseilles ; elles pardonnent à Ros-

cius, auteur de la loi qui réglait les rangs au spectacle,

et consentent à une distinction injurieuse pour elles. Tu

i persuades, et les enfants des proscrits se condanment

I eux-mêmes à ne plus préiendre aux honneurs. Catiliua

fuit devant ton génie : c'est toi qui proscris Marc-An-

1 toine. Reçois mon hommage , ô toi qui le prem:er fus

': nomme Perc de la patrie , toi qui le premier méritas le

j triomphe sans quitter la toge, et ie premier obtins les

I lauriers de la victoire avec les seules arnses de la parole ;

I toi enfin , pour me servir des expressions de César, au-

i trefois ton ennemi , toi qui remportas le plus beau de

tous les triomphes, pui-qu'il est plus glorieux d'avoir

1 é;endu pour les Piomains les limites du génie , que d'a-

' voir reculé les bornes de leur empire. »

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