LIVRE TROïSiÈME. — HISTOIRE, PHILOSOPHIE, ET LITTÉRATURE MÊLÉE
CHAPIXrxE PREMIER. — Histoire.
SECTION PREMiKRE. — Historiens gi'ccs el romains
de la première classe.
L'histoire, dans les premiers temps, paraît n'avoir été confiée qu'à la poésie, qui parlait à l'imagination , et se gravait dans la mémoire , on aux monuments publics . qui semblaient propres à perpétuer le souvenir des grands événements. On les déposait sur l'airain , sur la pierre , sur les statues, sur les tombeaux, sur les médailles ; et c'est ce qui fait (pie ces dernières, dont un grand nombre a échappé aux ravages du temps, sont devenues un objet de recherche pour les curieux d'antiquiié, et ont servi souvent à éclaircir ou à constater les faits et les époques des siècles les plus reculés. L'ouxrage le plus anciennement rédigé en forme d'histoire, cpie la littérature grecque nous ait transmis ( car il n'est ici (piestion ni des livres sacrés ni des écrivains orientaux ) , est celui d'Hérodote, nommé par celte raison le Père del'Iiifiioire.
C'est à lui que l'on doit le pen cpie nous connaissons des anciennes dynasties desMèdes,des Perses, des Phéniciens, des Lydieiw , des Grecs , des Egyptiens, des Scythes. Il vivait environ cin([ siècles avant l'ère chrétienne, et avait xoyagédans l'Asie mineure, dans la Grèce, et dans l'Egyple. Les noms des neuf Muses, donnés par ses contemporains aux neuf livres qui composent son histoire, sont un témoignage de l'estime qu'en faisaient les Grecs, à (pii l'aulcur en fit la lertuie
dans l'assemblée des jeux olympiques; et cet honneur qu'on lui rendit doit aussi ler.r donner un caractère d'autorité. >"on qu'il faille en conclure (pie tous les faits qu'il rapporte sont incontestables : puisque nos histoires modernes ne sont pas elles-mêmes à l'abri de la crit'upie, à plus forte raison ce qui n'est fondé (pie sur des traditions si éloignées est-il soumis à la discussion, et su?ceptible de laisser des doutes. D'ailleurs, le goût si connu des Grecs pour le merveilleux et pour les fables , goût (|ui leur a été si souvent reproché par les écrivains latins , peut rendre suspecte leur véracité. Mais aussi l'on est tombé dans un autre excès en rejetant trop légèrement tout ce (jui ne nous a pa> paru conforme à des règles de vraisemblance, qu'il n'est pas possible de déterminer d'une manière bien po itivejcar, dans l'histoire, comme dans !e drame,
Le vrai peut quelquefois n'être pas \Taiseml)lable. Nous sommes trop portés à régler la mesure des pn habilités sur celles de nos idées communes et de nos connaissances imparfaites. La distance des temps et des lieux , et la diversité des religions , des mœurs, des coutumes et des préjugés, ont p'acé les anciens et les modernes à un si grand eloignement les uns des autres , que les derniers ne doivent prononcer qu'avec beaucoup de précaution quand il s'agit de se rendre juges de ce que les premiers ont pu faire ou penser. L'expérience doit ici, comme en tout, servir de leçon: plivs <î'une fois elle a démontré réel ce qui ne
ANCIENS. — HISTOIRE
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semblait pas croyable; et en dernier lieu, des voyageurs très fnstruils ont vérifié sur les lieux ce qu'Hérodote avait écrit de l'Egypte, et ce qu'on avait regardé comme fabuleux. Il peut y avoir autant d'ignorance à tout rejeter ([u'à tout croire , et la différence alors n'est que de la simplicilé à la présomption. Tl faut se défier également de toutes deux : celui qui sait beaucoup doute souvent, et le doute conduit à l'examen et à l'instruction ; celui qui sait peu est prompt à nier, et nian(|ue l'occasion de s'instruire. Au reste, cet examen n'est pas de mon sujet ; et je dois surtout considérer les historiens comme écrivains et hommes de lettres. Je ne puis donc offrir qu'un aperçu très rapide sur ceux des bistoriens de la Grèce et de Rome ((ue le suffrage de tous les siècles a mis au nombre des auteurs classiques. Après Hérodote, dont on estime la clarté, l'élégance et l'agrément, mais en qui l'on désirerait plus de méthode, plus de développements , plus de critique , parut Thucydide , qui a écrit cette fameuse guerre du Péloponèse entre Athènes et Lacédémone, qui dura vingt-se[)t ans. Il en a rapporté la plus grande partie comme témoin , et même comme acteur ; car il fut chargé d'un commandement; et les Athéniens, qui le bannirent pour avoir mal fait la guerre , honorèrent ensuite et récompensèrent comme historien celui qu'ils avaient puni comme général. On lui reproche deux défauts assez opposés l'un à l'autre : il est trop concis dans sa narration , et trop long dans ses harangues. Il a beaucoup de pensées , mais elles sont quelquefois obscures; il a dans son style la gravité d'un philosophe , mais il en laisse un peu sentir la sécheresse. Aussi le lit-on avec moins de plaisir que Xénophon, qui écrivit quelque temps après lui, et qu'on a surnommé l'abeille attique, pour désigner la Uouceur de son style. Ce fut lui qui publia et continua l'histoire de Thucydide, à laquelle il ajouta sept livres. Il avait été disciple de Socrale, et commandait dans cette mémorable hebaite des dix mille , l'unedes merveilles de l'antiquité , et dont il était digne d'écrire l'histoire. Il fut, comme César, l'historien de ses propres exjdoils : comme lui, il joignit le (aient de les écrire à la gloire de les exécuter : comme lui, il mérite une entière croyance , parce qu'il avait des témoins pour juges. Ce dernier mérite n'est pas celui de la Cyropédie, dans laquelle, au jugement de Cicérou , il a moins consulté la vérité hisloricpie que le désir de tracer le modèle d'un prince accompli et d'un gouvernement parfait. Si les gens de l'art l'étudient comme général dans la Hetruiie des dix mille, on l'admire comme philosophe et comme homme d'état
dans ce livre chai'mant de la Cxjrop>die , (|u'on peut comparer à notre Tclémaque. On a dit de Xénophon que les Grâces reposaient sur ses lèvres : on peut ajouter qu'elles y sont près de la Sagesse.
Depuis lui jusqu'à Fénelon, nul bonmie n'a possédé au même degré le talent de rendre la vertu aimable. Les anciens ne parlent de lui qu'avec vénération , et l'on sait que Scipion et Lucullus faisaient leurs délices de ses ouvrages. Cet homme, qui eut dans ses écrits tout le chaiine de l'éloquence attique, avait dans l'ame la force d'un Spartiate. Il sacrifiait aux dieux , la tête couronnée de fleurs : lout-à-coup on vient lui apprendre que son fils a été tué à la bataille de Mantinée. Il ôte ses couronnes et verse des larmes ; mais lorsqu'on ajoute que ce fils, combattant jusqu'au dernier soupir, a blessé mortellement le général ennemi , il reprend ses couronnes. Je savais, dit-il, que mon fis était mortel , et sa (jloire doit me consoler de sa nwrt.
Nous avons de lui beaucoup d'autres ouvrages, entre autres, un Élo(je d'A(jèsilas, roi de Lacédémone; un Recueil des paroles mhriorables de Socrate. et V Apologie de ce philosophe. Mais ses deux chefs-d'œuvre sont la Retraite des dix mille et la Cyropédie.
Quintilien compare Tite-Live à Hérodote , et Salluste à Thucydide. Je serais tenté de croire que l'admiration des Romains pour la littérature grecque , qui avait servi de modèle à la leur, et ce vieux respect que l'on conserve jwur ses maîtres, mettaient un peu de préjugé dans cet avis de Quintilien, d'ailleurs si judicieux et si éclairé. Quant à nous autres modernes, qui avons une égale obligation aux Grecs et a.-,ix Latins, il me semble (pie nous préférerions Tite-Live à Hérodote, et Salluste à Thucydide , par la raison que les deux historiens latins sont bien plus grands coloristes et meilleurs orateurs que les deux historiens grecs. Les couleurs de Tite-Live sont plus douces; celles de Salluste sont plus fortes. L'un se fait admirer par sa facilité brillante , l'autre par sa rapidité énergique. Le goût de Tite-Live est si parfait, <pie Quintilien le cite à côte de Cicéron, en indi- (piant ces deux auteurs comme ceux qu'il faut mettre de préférence entre les mains des jeunes gens.
et Sa narration, dit-il, est singulièrement agréable, et de la clarté la plus pure. Ses harangues sont d'une éloquence au-dessus de toute expression. Tout y est ])ar)ailenient adapté aux personnes et aux circonstances. Il excelle surtout à exprimer les sentiments doux et touchants , et nul historien n'est plus pathétique. »
Cet éloge est juste dans tous les points, et l'on
peiil ajouter que le génie de Tite-Live, sans jamais laisser voir le travail ni l'effort, paraît s'élever naturellement jusqu'à la grandeur romaine. Il n'est jamais au-tlessus ni au-dessous de ce qu'il raconte. Ses harangues, que les anciens admiraient . et que les modernes lui ont reprochées , sont si belles , que leur censeur le plus sévère regretterait sans doute qu'elles n'existassent pas ; et je prouverai tout à l'heure que ce n'était pas des beautés hors de place , et qu'on ne peut pas lui appliquer le bon mot si connu de Plutarque : Tu as terni hora de propos un très beau propos.
Sa réputation s'étendit fort loin , même de son vivant , s'il est \Tai , comme on le dit , qu'un habitant de CadLx, qui, dansée temps, était pour les Romains une extrémité du monde , partit de son pays pour voir Tite-Live , et s'en retourna aussitôt après l'avoir mi. Saint Jérôme , dans une lettre qu'il écrit à Paulin, dit très heureusement à ce sujet :
a C'était sans doute une chose bien extraordinaire , qu'un étranger entrant dans une ville telle que Rome , y cherchât autre chose que Rorae même. »
On sait que dans son ouvrage , composé de cent quarante livres , il avait embrassé toute l'étendue de l'histoire romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à la mort de Drusus, petit-fils d'Auguste. Il ne nous en reste que trente-cinq livres, et le temps n'a pas épargné davantage Tacite et Salluste. Ces pertes , si déplorables pour ceux dont les lettres font le bonheur , ne seront probablement jamais réparées .
Il fut très aimé d'Auguste , ce qui ne l'empêcha pas de donner dans ses écrits les plus grandes louanges au parti républicain , à Brutus , à Cassius , et particulièrement à Pompée , au point qu'Auguste l'appelait /e PompéicH. Sous Tibère, l'historien Crémutius Cordus fut accusé devant le sénat du crime de lèse-majesté , pour avoir appelé Brutus te dernier des Romains , et fut obligé de se donner la mort. On peut juger, par ce seul trait , quel progrès d'un règne à l'autre avait fait la servitude.
L'abbé Desfontaines a reproché à Tite-Live de s'être laissé trop éblouir par la giandeur de Rome, et d'avoir parlé de cette ville naissante comme de la capitale du monde : je ne crois pas ce reproche fondé. Rome n'eut jamais plus de véritable grandeur que dans ses premiers siècles, qui furent ceux de la vertu , du courage et du patriotisme ; et ce n'est pas quand son empire fut le plus étendu qu'elle eut le plus de gloire réelle. C'est en effet lorstiu'elle combattait pour ses foyers contre Pyrrhus et contre Carthage que le peuple romain se montra le premier peuple de l'univers ;
et ce grand caractère , qui annonçait ce qu'il devint dans la suite, c'est-à-dire , le dominateur des nations , devait se retrouver sous la plume de Tite-Live.
On l'accuse de faiblesse et de superstition, parce qu'il rapporte très sérieusement une foule de prodiges. Je ne sais s'il en faut conclure qu'il les croyait. Le plus souvent il ne les donne que pour des traditions reçues , et il ne pouvait se dispenser d'en parler. Ces prodiges étaient une partie essentielle de l'histoire dans un empire où tout était présage et auspice , où l'on ne faisait pas une démarche importante sans observer l'heure du jour et l'état du ciel. Je crois bien que du temps d'Auguste , et même avant lui , on commençait à être moins superstitieux; mais le peuple l'était toujours, et la politique savait et devait tirer parti de ce puissant ressort de la croyance générale , dont les effets sont généralement bons dans tout gouvernement , même quand la croyance est erronnée. Il n'y a que l'irréligion qui s )it essentiellement ennemie de tout ordre social et moral. Aussi de tout temps le sénat avait plié la religion et les auspices aux intérêts publics. Les livres des Sibylles, qu'on ouvTaitde temps en temps, étaient évidemment comme les centuries de Nostradamus, où l'on trouve tout ce que l'on veut ; mais on se moque de Nostradamus , et l'on révérait les Sibylles. Ces notions suffisent pour nous persuader que Tite-Live et les autres historiens se croyaient obligés de ne rien témoigner de ce qu'ils pensaient de ces prodiges, et se souciaient fort peu de détromper personne. Ce n'est pas pourtant (pie je voulusse assurer que Tite-Live n'eût sur qe point aucune crédulité : je dis simplement que ce qu'il a écrit ne peut pas être regardé comme une preuve de ce qu'il pensait. Il est très possible qu'avec un beau génie on croie à la faîalité et à la divination : on soupçonnerait volontiers en lisant Tacite , qu'il croyait à l'une et à l'autre.
Salluste parait s'être proposé pour modèle la précision et la gravité de Thucydide , et l'on dit même qu'il avait beaucoup emprunté de cet auteur. Salluste, ditQuintillien, a beaucoup traduit du grec. Il faut apparemment que ce soit dans les autres ouvrages qu'il avait composés, et que nous avons perdus ; car on ne voit aucune trace de ces traductions dans ce qui nous est resté *. Il avait écrit ime grande partie de l'histoire romaine; mais, en imitant la brièveté de Thucydide, il
* C'est une erreur. Le discours de Micipsa mourant ( Ju- (jurtli. c. IV) est traduit en partie des dernières paroles de Cynis, liv. VllI de la Cyropédic. Nous trouvons encore dans Salluste d'autres iniitalions nombreuses et sensibles de X(?noi»hon , de Tluicydide , de Platon . etc.
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lui donna encore plus de nerf et de force: un passage de Sénèque * fait sentir cette différence.
« Dans l'auteur grec , dit-il , (juclque serré qu'il soit, vous pourriez encore retrancher quelque chose, non pas sans rien diminuer du mérite de la diction, mais du moins sans rien ôter de la plénitude des pensées. Dans Saliuste , un mot supprimé , le sens est détruit ; et c'est ce que n'a pas senti Tite-Live , qui lui reprochait de défigurer les pensées des Grecs et de les affaiblir, et qui lui préférait Thucydide, non qu'il aimât davantage ce dernier, mais parce qu'il le craignait moins, et qu'il se flattait de se mettre plus aisément au-dessus de Saliuste, s'il mettait d'abord Saliuste au-dessous de Thucydide.»
Ce morceau fait voir que Tite-Live , dont on croit volontiers les nKPurs aussi douces que le style, était pourtant capable des injustices de la jalousie : tant il est vrai que , pour se mettre audessus de ce vice attaché à l'imperfection humaine, il ne suffit pas d'un grand talent, qui est rare; il faut une grande ame , ce qui est plus rare encore.
Aulu-Gelle appelle Saliuste un auteur savant en brièveté , mu novateur en fait de mots ; ce qui ne veut pas dire qu'il inventait de nouveaux termes, mais qu'il en faisait un usage nouveau.
« L'élégance de Saliuste , dit-iî ailleurs , la beauté de ses expressions , et son application à en chercher de nouvelles , trouvèrent beaucoup de censeurs , même parmi des hommes d'une classe distinguée ; mais, dans un grand nombre de remarques critiques qu'ils ont faites sur ses ouvrages , on en trouve quelques unes de bien fondées , et beaucoup où il ^ a plus de malignité que de justesse. »
Il ne faut pas compter Lénas, affranchi de Pompée, qui appelait Saliuste un très maladroit volexw des expressions de Caton Vancien '*'* ce n'était qu'une injure grossière d'un ennemi, et d'un ennemi vil. Mais d'ailleurs ce n'étaient pas en effet des hommes médiocres (]ui reprochaient à Saliuste de l'obscurité dans le style, et l'affectation de rajeunir de vieux termes : c'était Jules- César , qui l'aùnait et qui lit sa fortune ; c'était le célèbre Asinius Pollion, cet homme d'un goût si fin et si délicat , ce protecteur d'autant plus cher aux gens de lettres, qu'il était liomme de lettres lui-même. Il avait eu le même maître que Sallusle : ce maître était un granmiairien nommé Prétextatus, qui, voyant que son élève Saliuste montrait de la disposition pour le genre historique , lui donna un précis de toute l'histoire ivimaine, afin qu'il y choisit la partie qu'il voudrait traiter. Il écrivit d'abord la gueiTc de Catihna, et ensuite celle de Jugurtha : il avait été témoin de la pre-
* De Séuèqiie le rhéteur. {Excoyt. Conlrovers. IX, \.)
** Et verha antiijui multùm Jiirale Catonh
Crispe, Jiigurtince comlilnr hbloritr.