‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 46 sur 140 · HISTOIRE · texte numérisé non relu

HISTOIRE

mière. Il composa l'iiistoire des guerres civiles de Marins et de Sylla, jusqu'à la mort de Sertorius, et des troubles passagers excités par Lépide après la mort du dictateur Sylla, et étouffés par Catulus. Tout ce morceau , (pii sans doute était précieux , a péri presque entièrement : il n'en reste plus que quelques lambeaux.

Si les censeurs ont poussé trop loin la critique à l'égard de Saliuste, d'autres ont exagéré la louange. Martial l'appelle le premier des historiens romains , et il n'est pas le seul de cet avis *. J'avoue que je lui préférerais Tite-Live et Tacite , l'un pour la perfection du style, l'autre pour la profondeur des idées. Sans vouloir prononcer sur le choix de ses termes, dont nous ne sommes pas juges assez compétents , on ne peut se dissimuler qu'il y a quelque affectation dans son style , et tonte affectation est nn défaut. On ne peut excuser non plus ses longs préambules et ses digressions morales, qui ne tiennent pas assez au sujet principal, et dont l'objet est vague et le fond trop commun. Il s'en faut bien que sa morale et sa politique vaillent celles de Tacite , qui dans ce genre n'a rien au-dessus de lui. Un autre grief contre Saliuste, c'est sa partialité à l'égard de Cicéron. Ce grand homme a marqué les deux principaux devoirs de l'historien , de ne rien dire de faux , et de ne rien omettre de vrai. Saliuste est irréprochable sur le premier article : et comment ne le serait-il pas? il parlait d'événements publics dont tous ses lecteurs avaient été témoins. Mais il est une autre espèce de mensonge très familier à la haine, le mensonge de réticence; et celui-là, moins choquant que l'imposture formelle, est aussi coupable et plus lâche , parce que la méchanceté se cache pour ne pas rougir. Le sénat décerne des actions de grâces à Cicéron, conçues dans les termes les plus honoi-ables , pour avoir délivré la république du {»lus grand danger sans effusion de sang. C'est un acte public et solennel, dont tous les historiens font mention : Saliuste n'en parle pas**. Catulus et Catoii , dans une assemblée du sénat , donnent à Cicéron le nom glorieux de Père de la patrie , que Pline , Juvénal et tant d'autres écrivains ont rappelé , et que la postérité lui a conservé : Saliuste n'en parle pas ***. Les magistrats

* CrUpvs roinanâ pyîmus in historid. JIart. — Rerum romanarum floreniissitnus aurtor. Tac. Annal. III , 30.

" Devait-il s'arrêter à rapporter le décret du sénat, après avoir dit , Iniereà ■plèbes , ronjuratione patefaetd , Ciceronem ad cœhim tollcre; vehdl ex servitute erepta , gnv- (lium atque lœtitiam ogltahnt? ( Bel. Catil. c. XLVIII.)

*** Lorsque Calilina appelle Cicéron inquilinus civisurbisfioinœ, Saliuste ne dit-il pas que les sénateurs, saisis d'indignation , traitèrent de parricide , d'ennemi de la pairie, celui qui osait insulter Cicéron: Obstrcpere omnes , hostem (itque parricidam vocore. { Bel. Catil. cap. XXXI.)

de Capoue , la première ville municipale d'Italie , décernent à Cicéron une statue pour avoir sauvé Rome pendant son consulat : Salluste n'en parle pas. Enfin le sénat lui accorde un honneur dont il n'y avait point d'exemple : il ordonne ce qu'on appelait des svppJicatmis dans les temples , et ce qui n'avait jamais lieu que pour les triomphateurs. Cette distinction inouïe est assez remar(piable : Salluste n'en parle pas. Il y a plus : qu'on lise son histoire de la g:nerre de Catilina ; tout y est parfaitement détaillé, excepté ce que fit Cicéron * , sans lequel rien ne se serait fait. Est-ce là la fidéi' lité de l'histoire ? Est-ce là remplir son objet le • plus utile et le plus respectable, celui de montrer la punition du crime et la récompense de la vertu ? Mais comme la passion raisonne mal ! Comment Salluste n'a-t-il pas senti que ce silence, qui, dans i i un homme indifférent , serait une omission condamnable, dans un ennemi était une bassesse odieuse ? En se taisant sur des faits publics , croyait-il les faire ouWier ? Croyait-il que d'antres ne les écriraient pas ? N'a-t-il pas dû prévoir que ces réticences perfides n'auraient d'autre effet , si ce n'est qu'on saurait à jamais que ces honneurs avaient été décernés à Cicéron , et que Salluste n'en avait rien dit?

A«i reste , le caractère d'un ennemi tel que tous les anciens nous ont peint Salluste , fait honneur à Cicéron. Les témoignages sont aussi unanimes sur la perversité de ses mœurs que sur la supériorité de ses talents. Il fallait que le dérèglement de sa conduite , dont parle Horace dans ses Satires , allât jusqu'à l'infamie, puisqu'il fut chassé du sénat par le préteur Appius Pulcher , dans un temps où la censure , autrefois sévère comme les mœurs publiques, s'élait relâchée elle-même, et corrompue comme tout le reste. Des auteurs dignes de foi s'accordent à dire qu'il n'a voulu ([u'en imposer à ses lecteurs , et tromper la postérité , en affectant dans ses ouvrages le langage le plus austère , et en étalant une morale qui n'était pas celle de son cœur; qu'il ne recherchait les ex-

* Mais ne lit-on pas dans Salluste : Tùin Tullius consul orationem linlmil luculentani alquc titilcm reipublicœ , quam posteà srriplom cdidit? N'indiquc-t-il pas la source oii Ion peut puiser les détails que la rapidité de sa narralion ne lui a pas permis de donner ? Un ennemi lâchement méchant eiit-il si bien dépeint l'anxiété paternelle de Cicéron ? /il Ulwn ingens cura alque LœlUia simul occnpavcrr. JSam larinhatur.conjurationc palefactâ , civitatempcrienlis creptam esse ; porrà autem animns anxius crol, in maxuno scclerc tantis civilms deprchcnsis , quid facto opus cssel; pu'ncini Utontm sibioncrc , impimilatcmpcrdcnder reipublicœ credehat. (Cap. XLVI.) lit Cicéron n"eslil pas à l'instant résolu à tout encourir pour sauver sa pairie ' Où est donc ce mensonse de réticence? Où est donc celte mcchancetc qui se cache pour ne pas rougir ?

pressions anciennes que pour faire croire que ses principes se sentaient , ainsi que son style , de la sévérité des premiers âges de la république ; qu'enfin il n'empruntait les termes dont Caton le censeur s'était servi dans son livre des OrUfines que pour paraître ressembler en quelque chose à ce madèle de vertu , que d'ailleurs il était si loin d'imiter.

Il dut son élévation et sa fortune à César, qui , en qualité de chef de parti, ne pouvait pas être délicat sur le choix des hommes : c'est un principe et un malheur de l'ambition de se servir des vices d'autrui. Ce fut César qui le fit rentrer dans le sénat, et lui procura par son crédit la dignité de préteur. Salluste le servit bien dans la guerre d'Afrique, et aprèslavictoire il obtint pour récompense le gouvernement de Numidie, avec le titre de propréteur. C'est là que, par toutes sortes de brigandages, il amassa des richesses immenses , dont il jouit avec d'autant plus de plaisir , que la dissipation de son patrimoine l'avait réduit à la pauvreté. Il acheta ces jardins fameux, connus depuis sous le nom de Jardins de SaUusle , et une maison de campagne délicieuse auprès de Tivoli. Le cri fut général , et les peuples de sa province l'accusèrent de concussion auprès de César, alors dictateur. Mais comment celui qui, aux yeux de tous les Romains, avait enlcAX' le trésor public du temple où il était renfermé , pouvait-il punir un concussionnaire? La guerre civile n'est pas le temps de la justice. Salluste fut dispensé de répondre, en donnant au maître qu'il avait servi une partie de l'argent qu'il avait volé , et s'assura une possession paisible pour le reste de sa vie. Tel est l'homme qui , dans ses écrits, invective contre la dépravation générale, et rappelle sans cesse les mœurs antiques.

On ne peut pas dire de Tacite , comme de Salluste , que ce n'est qu'un parleur de vertu : il la fait respecter à ses lecteurs , parce que lui-même paraît la sentir. Sa diction est forte comme son aine , singulièrement pittoresque sans jamais être 1 trop figurée , précise sans être obscure , nerveuse sans êlre tendue. Il parle à la fois à l'ame , à l'imaginalion, à l'esprit. On pourrait juger des lecteurs de Tacite par le mérite qu'ils lui trouvent , parce que sa pensée est d'une telle étendue, que chacun y pénètre plus ou moins , selon le degré de ses forces. Il cretise à une profondeur immense , et creuse sans effort. Il a l'air bien moins travaillé que Salluste , quoicpr il soit sans comparaison plus plein et plus fini. Le secret de son style, qu'on n'égalera peut-êlre jamais, lient mm seulement à son génie, mais aux circonstances où il s'est trouvé.

ANCIENS

Cet homme vertueux , dont les premiers regards, au sortir de l'enfance, se fixèrent sur les horreurs de la cour de Néron; qui vit ensuite les Ignominies de Galba, la crapule de Vitellius, et les brigandages d'Othon ; qui respira ensuite un air plus pur sous Vespasien et sous Titus, fut obligé, dans sa maturité , de supporter la tyrannie ombrageuse et hypocrite de Domitien. 0])scur par sa naissance , élevé à la questure par Titus , et se voyant dans la route des honneurs , il craignit , pour sa famille , d'arrêter les progrès d'une illustration dont il était le premier auteur , et dont tous les siens devaient partager les avantages. Il fut contraint de plier la hauteur de son ame et la sévérité de ses principes, non pas jusqu'aux bassesses d'un courtisan, mais du moins aux complaisances , aux assiduités d'un sujet qui espère, et qui ne doit rien condamner, sous peine de ne rien obtenir. Incapable de mériter l'amitié de Domitien , il fallut ne pas mériter sa haine , étouffer une partie des talents et du mérite d'un sujet, pour ne pas effaroucher la jalousie du maître ; faire taire à tout moment son cœur indigné j ne pleurer qu'en secret les blessures de la patrie , et le sang des bons citoyens ; et s'abstenir même de cet extérieur de tristesse qu'une longue contrainte répand sur le visage d'un honnête homme, et toujours suspect à un mauvais prince , qui sait trop que dans sa cour il ne doit y avoir de triste que la vertu.

Dans cette douloureuse oppression , Tacite , obligé de se replier sur lui-même , jeta sur le papier tout cet amas de plaintes et ce poids d'indignation dont il ne pouvait autrement se soulager. Voilà ce qui rend son style si intéressant et si animé. Il n'invective point en déclamateur ; un homme profondément affecté ne peut pas l'être : mais il peint avec des couleurs si vraies tout ce que la bassesse et l'esclavage ont de plus dégoûtant , tout ce que le despotisme et la cruauté ont de plus horrible , les espérances et les succès du crime , la pâleur de l'innocence et l'abattement de la vertu ; il peint tellement tout ce qu'il a vu et souffert, que l'on voit et ([ue l'on souffre avec lui. Chaque ligne porte un sentiment dans l'ame : il demande pardon au lecteur des horreurs dont il l'entretient , et ces horreurs mêmes attachent au point qu'on serait fâché qu'il ne les eût pas tracées. Les tyrans nous semblent punis (juand il les peint. Il représente la postérité et la vengeance, et je ne connais point de lecture plus terrible pour la conscience des méchants.

On a dit qu'il voyait partout le mal , et qu'il calomniait la nature humaùie. Mais pouvait-il calomnier le siècle où il a vécu ? et peut-on dire

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que celui qui nous a tracé les derniers moments de Germanicus , de Baréa , de Thraséas , qui a fait le panégyrique d'Agricola , ne voyait pas la vertu où elle était? Ce dernier morceau, cette vie d'Agricola, est le désespoir des biographes : c'est le chef-d'œuvre de Tacite , qui n'a fait que dos chefs-d'œuvre. Il l'écrivit dans un temps de calme et de bonheur. Le règne de Nerva, qui le fit consul, et ensuite celui de Trajan, le consolaient d'avoir été préteur sous Domitien. Son style a des teintes plus douces et un charme plus attendrissant : on voit qu'il commence à pardonner. C'est là qu'il donne cette leçon si belle et si utile à tous ceux qui peuvent être condamnés à vivre dans des temps malheureux.

« L'exemple d'Agricola , dit-il, nous apprend qu'on peut être grand sous un mauvais prince , et que la soumission modeste, jointe aux talents et à la fermeté peut donner une autre gloire que celle où sont parvenus des liommes plus impétueux, qui n'ont cherclié qu'une mort illustre et inutile à la patrie. »

Il n'y a pas bien long-temps que le mérite supérieur de Tacite a été senti parmi nous. Les modernes ne lui avaient pas rendu d'abord toute la jusiice que lui rendaient ses contemporains. Des écrivains philosophes ont fait revenir la multitude des préjugés de quehjues rhéteurs outrés dans leurs principes , et d'une foule de pédants scolastiques, qui, ne voulant reconnaître d'autre manière d'écrire que celle de Cicéron , comme si le style des orateurs devait être celui de l'histoire , nous avaient accoutumés, dans notre jeunesse, à regarder Tacite comme un écrivain du second or dre et d'une latinité suspecte , comme un auteur obscur et affecté. C'est à de pareilles gens qu'il faut citer Juste -Lipse, im des critiques du seizième siècle , que d'ailleurs je n'aurais pas choisi pour garant. Voici ce qu'il dit en assez mauvais style , mais fort sensément.

« Chaque page, chaque ligne de Tacite, est un trait de sagesse, uu conseil, un axiome. Mais il est si rapide et si concis , qu'il faut bien de la sagacilé pour le suivre et pour l'entendre. Tous les chiens ne sentent pas le gibier , et tous les lecteurs ue sentent pas Tacite. »

Si quelque chose pouvait faire voir combien , avant l'invention de l'imprimerie , toutes les pn cautions possibles étaient peu sûres pour garantir des injures du temps les plus l)eaux ouvrages de l'esprit humain , c'est ce qui est arrivé à ceux <le Tacite. Plusieurs siècles après lui , un homme de son nom fut élevé au trône des Césars, et , se glorifiant de lui appartenir , quoiqu'on en doutât , il fit transcrire avec le plus grand soin tout ce (jui était sorti de la plume de cet inimitable historien, et le fit déposer dans des bil)!iothè(|ues publupies.

Il ordonna de plus que tous les dix ans on en renouvelât les copies. Tous ces soins n'ont pu nous conserver ses écrits , dont la plus grande partie est encore l'objet de nos regrets.

Parmi les historiens de la première classe on peut encore placer Quinte - Curce , quoique inférieur à ceux dont je -siens de parler. On ne sait pas bien précisément dans quel temps il a écrit; il est très vraisemblable que c'était sous Vespasien. Il a renfermé dans un volume assez court la vie d'Alexandre , divisée en dix livres. Freinshemius a suppléé les deux premiers et une partie du dernier. Le style de Quinte-Curce est très orné et très fleuri; mais il convient à son sujet : il écrivait la vie d'un homme extraordinaire. Il excelle dans les descriptions de batailles : sa harangue des Scythes est un morceau fameux. Il a de la noblesse et du feu quand il raconte ; mais lorsqu'il fait parler ses personnages , il laisse trop paraître l'auteur. On l'accuse aussi, et avec raison, de plusieurs erreurs de dates et de géographie , et en tout il est beaucoup moins exact qu' Arrien , qui a servi à le rectifier. Mais je ne sais si l'on est bien fondé à croire qu'il s'est permis, dans l'histoire de son héros , beaucoup d'embellissements romanesques. Alexandre, chez les autres historiens qui ont parlé de lui , ne paraît pas moins singulier , moins outré en tout que dans Quinte-Curce; et il y a des hommes dont l'histoire véritable ressemble fort à un roman , seulement parce que ces hommes - là ne ressemblent pas aux autres. Dans ce siècle même, Charles XII l'a suffisammeiit prouvé. Quinte- Curce ne dissimule et n'a aucun intérêt de dissimuler aucune des fautes ni des mauvaises qualités d'Alexandre. Il dit le bien et le mal , et na point le ton d'un enthousiaste, ni même d'un panégyriste. Quant à la vérité des faits , si l'on consulte une dissertation de Tite-Live sur le succès qu'aulait pu avoir Alexamlre s'il eût porté ses armes en Italie , on verra que les Romains s'étaient procuré de très bons mémoires sur ce prince, lorsqu'ils conquirent la Macédoine.

SECTION II. — Des harangues , et de la différence de systèmes entre les histoires anciennes et la notre.

Il me reste à justifier les anciens sur ces harangues que l'on regarde comme des efforts de l'art oratoire plutôt que comme des monuments historiques. Il se peut en effet que Fabius et Scipion n'aient pas dit dans le sénat précisément les mêmes choses (pie Tite-Live leur fait dire; mais s'il est très probable qu'ils ont dû et qu'ils ont pu parler à peu près dans le même sens , je ne vois pas (le fondement au reproche que l'on fait ù l'historien. En ce genre, ce me semble, il est permis

d'embellir sans être accusé de controuver. Si l'auteur faisait parler avec élocpience des hommes qui n'eussent pas été faits pour en avoir, qui n'eussent jamais eu aucune habitude du talent de la parole , c'est alors que l'historien ferait le rôle de romancier. Mais c'est ici qu'il faut se rappeler l'observation que j'ai déjà eu lieu de faire , que nos mœurs et notre éducation ne sont pas à beaucoup près celles des anciennes républiques. Il est reconnu qu'Athènes était gouvernée par ses orateurs ; que rien d'important ne se décidait sans eux ; que dans toute la Grèce , excepté peut - être Lacédémone , l'art de parler était une des connaissances les plus essentielles, les plus nécessaires à un citoyen, une de celles que l'on cultivait avec le plus de soin dans la première jeunesse, et la partie la plus importante des éludes. A Rome, quiconque aspirait aux charges devait être en état de s'énoncer avec facilité et avec grâce devant trois ou quatre cents sénateurs , de savoir motiver et soutenir un avis que l'on attaquait avec toute la liberté républicaine, quelquefois de pérorer devant l'assemblée du peuple romain , composée d'une multitude innombrable et tumuliueuse. Les accusations et les défenses judiciaires étant un des grands moyens d'illustration , les membres les plus considérables de l'état cherchaient à se signaler en dénonçant des coupables ou en les défendant. Leur but était de se faire connaître au peuple , et l'ambition cherchait des inimitiés éclatantes. Toutes les petites discussions contentieuses étaient portées à des tribunaux subalternes, tel que celui du préteur et des cenîumvirs ; mais toutes les grandes causes se plaidaient devant un certain nombre de chevaliers romains , choisis par la loi , et assujettis à un serment , dans un vaste forum rempli d'une foule attentive; et celui qui s'exposait à cette périlleuse épreuve devait être bien si'ir de ses talents et de sa fermeté. C'était là qu'un homme était jugé pour la vie : ses espérances et son élévation dépendaient de l'opinion qu'il donnait de lui en se montrant dans cette lice aussi brillante que dangereuse. Les enfants de famille y assistaient assidûment , et c'est ce qu'on appelait les exercices du forum : c'étaient ceux de toute la jeunesse , ainsi que les travaux du champ de Mars.

Il n'est donc pas étonnant que des honunes élevés ainsi haranguassent beaucoup plus souvent et plus facilement que nous ne l'imaginons. L'élo- (pience , qui dans nos monarchies semble n'être le partage que de ceux qui par état doivent en avoir fait une étude particulière , était chez les Grecs et les Romains une des (pialilés communes, dans un degré plus ou moins éminent, à tont honnne public, à tout citoyen constitué en

ANCIENS. -

(ligiiile. [.es Gracques, César, Caton, Scipion , claienl de très grands orateurs, c'est-à-dire, dans la langue républicaine , de très grands hommes d'état. Dans le pays de la liberté , la persuasion est un gem-e de puissance qu'on ne soupçonne pas dans les pays où il ne doit y en avoir d'autre que rautorité.

On peut donc croire, sur ce que je viens d'ex- IK)ser, que les grands honnnes ([ue Tite-Live et Salluste font parler dans leurs histoires ont souvent puisé dans leur ame d'aussi beaux traits que ceux que leur attribue l'historien , et ont dû même produire de plus grands effets de vive voix qu'ils n'en ont produit sur le papier; et ce qui prouve encore l'importance qu'on attachait à ces discours, c'est que la plupart du temps on en conservait des copies. Cicéron cite à tout moment des harangues prononcées dans le sénat , plus d'un siècle avant lui , par des hommes qui ne les gardaient i)as connne des monuments littéraires , mais comme des pièces justificatives de leur conduite et de leurs travaux dans l'administration <les affaires publi([ues.

Il se présente une autre différence dans la manière dont nous considérons aujourd'hui l'histoire , et dont les anciens la considéraient. Tite- Live , Salluste , Tacite , Quinte-Curce , croyaient avoir rempli tous leurs devoirs quand ils étaient éloquents et vrais. Nous nous plaignons de ne pas trouver chez eux assez de lumières et de détails sur les mœurs publiques et particulières , sur la police intérieure , sur les lois , sur les finances , sur les impôts , sur les subsistances , sur l'art militaire, etc. C'est dans des traités faits exprès, dans des ouvrages d'une autre espèce , que nous allons chercher , sur tous ces points , la connaissance de l'antiquité. Depuis que les esprits se sont tournés, parmi nous, vers la législation et l'économie politique , ce qui nous paraît le plus important dans l'histoire, c'est la recherche de ces deux grands objets , et la comparaison de ce qu'ils étaient autrefois et de ce qu'ils sont aujourd'hui. Cette comparaison est vraiment intéressante. Mais pourquoi ne trouvons-nous pas, à cet égard , à satisfaire entièrement notre curiosité dans les historiens grecs et romains les plus célèbres ? Et , d'un autre côté, pourquoi ce genre d'histoire philosophique nous paraît-il aujourd'hui nécessaire dans les annales de l'Europe moderne? En voici pent-ètre la raison. Nous avons été long-temps barbares; long-temps nous n'avons su ni ce que nous étions ni ce que nous devions être. L'Europe entière , livrée au mélange bizarre des constitutions féodales inler prêtées par la tyrannie , et de quelques lois romaines interprétées par l'ignorance, l'Europe n'of-

MISTOIRE.

fre, jusqu'au seizième siècle, qu'un chaos, un labyrinthe, où se perd cette foule de nations échappées aux fers des Romains, pour tomber dans ceux des barbares du Nord , devenues aussi grossières que leurs nouveaux vainqueurs , et sur lesquelles l'œil de la raison ne se fixe qu'avec peine, jusqu'au moment où la lumière des arts vient les éclairer. La curiosité de ces nations est donc aujourd'hui de connaître leurs ancêtres , dont elles n'ont rien conservé : de chercher des traces de ce qui n'est plus; de voir à quel point elles sont différentes de leurs pères. Mais les Romains , mais les Grecs, ont toujours été , à la corruption près , ce que leurs pères avaient été. Les lois des Douze Tables étaient en vigueur sous Auguste , comme au temps des guerres des Samnites; la distribution des tribus romaines était la même ; les magistratures étaient les mômes. Le sénat pendant sept cents ans avait eu la même forme , depuis les premiers consuls jusqu'aux premiers Césars. La discipline militaire , la tactique, la légion , subsistèrent, sans aucun changement considérable , depuis Pyrrhus jusqu'à Théodose. Le luxe augmentait sans doute avec les richesses , et la table de Lucullus n'était pas celle de Numa ni de Fabricins ; mais la robe consulaire de Cicéron était la même que celle de Brutus ; il avait les mêmes droits, les mêmes prérogatives : au lieu qu'aujourd'hui l'habillement de ce qu'on appelle un grand seigneur dans les monarchies de l'Europe ne ressemble pas plus à celui de ses aïeux que son existence civile et politique ne ressemble à celle des leudes de Charlemagne et des barons de Philippe -Auguste , et (ju'un régiment d'infanterie ne ressemble à une compagnie d'hommes d'armes de Charles V.

Il n'est donc pas étonnant qu'on ait beaucoup à nous apprendre sur nos ancêtres , et que les Romains et les Grecs ne voulussent savoir de leurs pères que leurs exploits. Tout le reste leur était suffisamment connu. Tout citoyen se promenant à Rome sur la place publique , du temps des Césars , pouvait montrer la tribune aux harangues où avait parlé le premier tribun du poiple. S'il prétendait au même honneur , il lui fallait faire les mêmes démarches, et obtenir les mêmes suffrages. Mais un brave homme qui chercherait aujourd'hui quelqu'un qui l'armât chevalier , ou une belle dame qui lui ceignit l'épée et lui chaussât les éperons, paraîtrait aussi fou que don Quichotte.

Je ne dirai qu'un mot des historiens qui n'ont pas été des écrivains éloquents. Nous trouvons d'abord, parmi les Grecs, Polybe el Denys d'Halicarnasse. L'un , précieux pour ceux qui étudient l'art militaire , et se plaisent à comparer ce (|u'il

COURS DE LITTERATLIIE.

est parmi nous à ce qu'il était chez les anciens , a le mérite particulier de nous avoir donné , dans ce qui nous reste de lui , les meilleures instructions sur la tactique romaine et sur l'art de la çuerre en général , avec la supériorité de lumières qu'on peut attendre d'un élève de Philopémen , et de l'un des meilleurs officiers du second des Scipion. L'autre nous a laissé son Recueil d'antiquités romaines, le livre où l'on trouve le plus de ces détails de mœurs et de coutumes dont nous sommes devenus avides, et qui, paraissant aux historiens latins un objet d'érudition plus que de talent , tiennent beaucoup moins de place chez eux que chez les écrivains grecs , pour qui c'était un objet de recherche et de curiosité. Diodore de Sicile , Appien , Arrien , Dion Cassius , sont au rang de ces écrivains médiocres qu'on ne laisse IKis de lire avec quelque plaisir , seulement pour la connaissance des faits : car l'histoire , a fort bien dit Cicéron, de queUpie manière qu'elle soit écrite, nous amuse toujours : Historia, quoquo modo scripta , delectat. Diodore de Sicile a écrit sur les anciens empires ; Appien , les guerres civiles de Rome; Arrien, celles d'Alexandre. Le moindre de tous est Dion , auteur d'une histoire romaine, où la narration n'est pas sans agrément, mais où les harangues sont aussi prolixes que faibles, et les préventions de toute espèce extrêmement raarcpiées. Son acharnement contre tous les hommes célèbres , et particuhèrement contre Cicéron , a beaucoup infirmé son autorité. Il est naturellement détracteur , et pourtant peu lu et peu connu ; ce qui suffit pour apprécier et son caractère et son talent.

Parmi la foule des historiens du Bas-Empire , ou de ceux dont les écrits sont connus sous le nom (VHistoriœ Au(}ust(i\ on a distingué Ammien IMarcellin et Ilérodien : l'unestimable par son impartialité , et assez instructif dans le récit des faits pour faire pardonner la dureté rebutante de son style, à peine latin; l'autre , remarquable par une élégance qui déjà devenait rare chez les Grecs , même avant la translation de l'Empire à Consiantinople.

SECTION m. — Historiens de la seconde classe.

Venons aux historiens de la seconde classe, les aliréviateurs et les biographes. Les trois plus distingués dans le premier genre sont, Justin, Florus, et Paterculc. Je cite Justin le premier , à cause de i'('lendue et de l'importance de son ouvrage. Il vivait sons les Anlonins. Nous avons de lui l'abrégé d'une ///sioMc iniirersW/f de Trogue-Pompée,<jui est perdue, et (|ui, si nous l'avions, nous apprendrait ronuncnt les anciens concevaient le plan

d'une histoire universelle. A n'en juger que par cet abrégé , ce n'est pas ce que nous voudrions aujourd'hui. Justin n'est pas un peintre de mœurs , mais c'est un fort bon narrateur. Son style en général est sage , clair et naturel, sans affectation, sans enflure , et semé de morceaux fort élotjuents. Il n'y faut pas chercher beaucoup de méthotle ni de chronologie : c'est un tableau rapide des plus grands événements an'ivés chez les nations conquérantes, ou qui ont fait quelque bruit dans le monde. Plusieurs traits de ce tableau sont d'une grande beauté , et peuvent donner une idée de cette manière antique , de ce ton de gi'andeur si naturel aux historiens grecs et romains , et de l'intérêt de style qui anime leurs productions. Citons quelques exemples. Il s'agissait de peindre le moment où Alcibiade , long-temps exilé de sa patrie, y rentre enfin, après avoir été tour-à-tour la terreur et l'appui , le vainqueur et le sauveur de ses concitoyens.

« Les Athéniens se répandent en foale au-devant de celte armée triomphante : ils regardent avec admiration tous les guerriers qui la composent, et surtout Alcibiade. C"est sur lui que la république a les veux, que tous les regards s'attac'nent avidement : ils le contemplent comme un euroyé du ciel , comme le dieu de la victoire. On se rappelle avec éloge tout ce qu'il a fait pour sa patrie, et même ce qu'il a fait contre elle. Us se souviennent de l'avoir offensé , et ils excusent ses ressentiments. Tel a donc été, disent-ils, l'ascendant de cet homme , qu'il a pu lui seul renverser un grand empire et le relever , que la victoire a toujours passé dans le parti où il était , et qu'il semble qu'il y ait eu un accord inviolable entre la fortune et lui. On lui prodigue tous les honneurs, même ceux qu'on ne rend qu'à la divinité. On veut que la postérité ne puisse décider s'il y a eu dans sou bannissement plus d'ignominie, que d'éclat dans sou retour. On porte au-devant de lui , pour orner son triomphe, ces mêmes dieux dont on avait autrefois appelé la vengeance sur sa tête dévouée. Athènes voudrait placer dans le ciel celui à qui elle avait fermé tout asyîe sur la terre. Les affronts sont réparés par les honneurs , les perles compensées par les largesses , les imprécations expiées par les vœux. On ne parle plus des désastres de Sicile, qu'il a causés, mais des succès qui l'ont signalé dans la Grèce. Ou oublie les vaisseaux qu'il a fait perdre, pour ne se souvenir que de ceux (|u"il vient de prendre sur les ennemis. Ce n'est plus Symcusc que l'on cite , c'est l'Ionio , l'IIellespont. Tant il était impossible à ce peuple de se modérer jamais à l'égard d'Alcibiade , ou dans sa haine ou dans son amour 1 »

Je citerai encore le portrait de Philippe de Macédoine , et le parallèle de ce prince avec son fils Alexandre.

II Philippe niellait beaucoup plus de reclierche et dr plaisir dans les apprêts d'un combat que dans l'appareil d'un festin. Les trésors n'élaien! p'<ur lui qu'une arme

ANCIENS. - HISTOIRE

de plus pour faire la guerre. Il savait mieux acquérir les richesses que les garder , et fut toujours pauvre en vivant de brigandages. Il ne lui en coûtait pas plus pour pardonner que pour tromper , et il n'y avait point pour lui de manière honteuse de vaincre. Sa conversation était douce et séduisante : il était prodigue de promesses qu'il ne tenait pas ; et , soit qu'il fût sérieux ou gai , il avait toujours un dessein. Il eut des liaisons d'intérêt, et aucun attachement. Sa maxime constante était de caresser ceux qu'il haïssait, de brouiller ceux qui s'aimaient, et de flatter séparément ceux qu'il avait brouillés. D'ailleurs, éloquent, donnant à tout ce qu'il disait un tour remarquable , plein de Gnesse et d'esprit , et ne manquant, ni de promptitude à imaginer, ni de grâce à s'énoncer. Il eut pour successeur son fils Alexandre , qui eut de plus grandes vertus et de plus grands vices que lui. Tous deux triomphèrent de leurs ennemis, mais diversement: l'un n'employait que la force ouverte; l'autre avait recours à l'artifice : l'un se félicitait quand il avait trompé ses ennemis ; l'autre quand il les avait vaincus. Philippe avait plus de politique, Alexandre plus de grandeur : le père savait dissimuler sa colère , et quelquefois même la surmonter; le fils ne connaissait dans ses vengeances ni délais ni bornes. Tous deux aimaient trop le vin; mais l'ivresse avait en eux des effets différents, Philippe, au sortir d'un repas, allait chercher le péril , et s'y exposait témérairement. Alexandre tournait sa colère contre ses propres sujets : aussi l'un revint souvent du champ de bataille couvert de blessures; l'autre se leva de table souillé du sang de ses amis. Ceux de Phihppe n'étaient point admis à partager son pouvoir; ceux d'Alexandre sentaient le poids de sa domination : le père voulait être aimé ; le fils voulait être craint. Tous deux cultivaient les lettres , mais Philippe par politique , Alexandre par penchant. Le premier affectait plus de modération avec ses ennemis; l'autre en avait réellement davantage , et mettait dans sa clémence plus de grâce et de bonne foi. C'est avec ces qualités diverses que le père jeta les fondements de l'empire du monde , et que le lils eut la gloire d'achever ce grand ouvrage. »

Nous avons d'aussi beaux parallèles dans nos orateurs j mais, pour en trouver de semWables dans nos historiens ; il faut ouvrir l'histoire de Charles XII , l'un des morceaux de notre langue le plus éloquemmenl écrit , et lire les portraits du roi de Suède et du czar rais en opposition.

Florus , qui a composé l'Abrégé de l'histoire romaine jusqu'au règne d'Auguste, sous lequel il vivait, a le mérite d'avoir resserré en un très pelit volume les annales de sept siècles , sans omettre un seul fait important. Il y a dans sou style quelques traces de déclamation , mais en général de la rapidité et de la noblesse. La conjuration de Catilina est racontée en deux pages, et rien d'essentiel n'y est oublié. Paterciile , qui a , comme lui, le mérite de la brièveté, et qui, en traitant le même sujet , s'est renfermé dans des bornes non moins étroites, a plus de génie que

lui et que Justin ; mais il est plus souvent rhéteur, et toujours adulateur. Il ne parle de la maison des Césars qu'avec le ton d'une admiration passionnée. Ce ii'est pas un Romain qui écrit , c'est l'esclave de Tibère : il lui prodigue les louanges les plus exagérées ; il insulte à la mémoire de Brutus. Cependant son ou\Tage est un morceau précieux par le style , et par le talent de semer des réflexions rapides et des pensées fortes dans le tissu de sa narration. Le président Hénault l'a nommé avec justice le modèle des abréviateurs. Il y a dans son Abrégé beaucoup plus d'idées et d'esprit que dans celui de Florus ; et ses portraits surtout , tracés en cinq ou six lignes , sont d'une force et d'une fierté de pinceau qui le rendent en ce genre supérieur à tous les anciens , peut-être même à Salluste , si admirable en cette partie.

« Milhridate, dit-il, qu'il n'est pas permis de passer sous silence , mais dont il est difficile de pailer dignement, infatigable dans la guerre, terrible par sa politique autant que par son courage , toujours grand par le génie, quelquefois par la fortune, soldat à-la-fois et capitaine , et pour les Romains un autre Annibal. » Et ailleurs : « Caton , l'image de la vertu , qui fut en tout plus près de la divinité que de l'homme; qui jamais ne fit le bien pour paraître le faire , mais parce qu'il n'était pas en lui de faire autrement; qui ne croyait raisonnable que ce qui était juste ; qui n'eut aucun des vices de l'humanité , et fut toujours supérieur à la fortune. »

Quoique l'Abrégé de Patercule n'ait que deux livres , une grande partie du premier nous manque. Ce qui regarde les Romains conmience à la guerre de Persée , et l'auteur avait commencé son ouvrage à la fondation de Rome , en remontant même aux temps antérieurs , et résumant en quelques pages l'histoire de l'Asie et de la Grèce. A la naissance de Romulus s'offre une lacune qui n'a pas été remplie , et tout l'intervalle entre cette époque et la conquête (je la Macédoine par Paul Emile est resté vide. Une circonstance particulière distingue cet Abrégé. L'auteur y adresse souvent la parole à Vinicius, son parent , et paraît avoir écrit pour lui. Cette forme , peu usitée dans l'histoire , a été suivie par Voltaire dans son Essai sur les mœurs et l'es-prit des valions^ adressé à une femme célèbre que sou esprit et ses connaissances rendaient très digne de cet hommage.

Parmi les biographes latins on distingue Cornélius Népos et Suétone. Le premier écrit avec autant d'élégance que de précision. Les vies des hommes i/htstres qu'il nous a laissées sont, à proprement parler , des sommaires de leurs actions principales , semés de réflexions judicieuses. IMais,

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en rapportant les événements , il a négligé les détails qui peignent les hommes, et ces traits caractéristiques dont la réunion forme leur physionomie : Rome n'a point eu de Plulaniue.

Suétone s'est jeté dans l'excès contraire ; il est exact jusqu'au scrupule ,et rigoureusement méthodique : il n'omet rien de ce qui concerne l'homme dont il écrit la vie ; il rapporte tout , mais il ne peint rien. C'est proprement un anecdotier, si l'on peut se servir de ce terme , mais fort curieux à lire et à consulter. On rit de cette attention dont il se pique dans les plus petites choses; mais souvent on n'est pas fâché de les trouver. D'ailleurs , il cite des ouï-dire , et ne les garantit pas. S'il abonde en détails , il est fort sobre de réflexions. Il raconte sans s'arrêter, sans s'émouvoir : sa fonction unique est celle de narrateur. Il résulte de cette indifférence un préjugé bien fondé en favein- de son impartialité. Il n'aime ni ne hait personnellement aucun des hommes dont il parle • il laisse au lecteur à les juger. Suétone était secrétaire de l'empereur Adrien.

Mais le plus justement estimé, le plus relu et le meilleur à relire parmi les biographes de tous les pays, c'est sans contredit Plutarque. D'abord le plan de ses f^ies parallèles, établi sur le rapprochement de deux personnages célèbres chez deux nations qui ont donné le plus de modèles au monde, Rome et la Grèce, est en morale et en histoire une idée de génie. Aussi l'histoire n'est-elle «ulle^part aussi essentiellement nîôraleqi^dansj^ularqiie. Si l'on peut dcsir^TTîïïénîue chose dans sa narration, qui n'est pas toujours aussi claire, aussi méthodique qu'elle pourrait l'être, il faut se souvenir d'abord qu'elle suppose toujours la connaissance antérieure de l'histoire générale. C'est de l'homme (ju'il s'occupe, plus que des choses : son sujet est l»articulièrement l'homme dont il écrit la vie; et, sous ce point de vue , il le remplit toujours aussi bien qu'il est possible , non pas en accumulant les détails , comme Suétone , mais en choisissant des traits. Quant aux Parallèles qui en sont le résultat, ce sont des morceaux achevés; c'est là surtout qu'il est suixM'icur , et comme écrivain , et connne philosophe. Jamais personne ne s'est montré plus digne de tenir la balance où la justice lies siècles pèse les hommes et leur assigne leur véritable valeur. Personne ne s'est moins laissé séduire ou éblouir par ce qu'il y a de plus éclatant, et n'a mieux saisi et même fait valoir le solide. Il examine et apprécie tout ; il confronte le héros avec lui-même, les acii<ins avec les motifs , le succès avec les moyens , les fautes avec les excuses ; et la justice, la vertu , l'amour du bien , sont (ou

jours ce qui détermine son jugement, qu'il prononce toujours avec autant de réserve que de gravité. Ses réflexions sont d'ailleurs un trésor de sagesse et de vraie politique : c'est la meilleure école pour ceux (jui veulent diriger leur vie publique , et même privée sur les règles de l'honnèieté.

Ce n'est pas (ju'on ne lui ait fait quelques reproches plus ou moins fondés. Je ne sais si nous sommes assez savants en grec pour censurer son style aussi durement que l'a fait Dacier , qui apparemment , a craint pour cetle fois de donner dans l'excès de complaisance attribué aux traducteurs , et (pii peut-être est tombé dans l'excès contraire. Il le trouve dépourvu de toutes les gruces de sa laM(jue,(le nombre, d'harmonie , d'arrangement, de règle dans ses périodes. C'est beaucoup. Je ne suis pas assez helléniste pour être si sévère , mais je doute que Dacier ait été assez mesuré dans sa critique. Je suis sûr au moins qu'il en est de Plutarque, pour sa diction, comme des auteurs grecs, qui tous ont des tournures et des constructions qu'ils affectionnent, et qui sont comme des éléments de leur style , de façon qu'en passant d'un auteur à l'autre, il faut, dans les vingt [)remières pages faire une sorte d'apprentissage des tours de phrases qui sont familiers à chacun. Il se peut aussi que le béotien Plutarque n'ait pas la pureté altique; mais il m'a paru que son style, autant que je puis en juger, ne manque ni de dignilé , ni de force , ni même de clarté. Il y a des endroits obscurs ; et où n'y en a-t-il pas ? L'altération inévitable dans les anciens manuscrits suffit pour faire comprendre que ces obscurités ne sont pas de l'auteur lui-même , quand sa pensée est ordinairement claire , ainsi que son expression.

On a pu lui reprocher avec plus de justice des endroits trop poétiques et trop figurés, qui ne sont pas du ton de l'histoire, et l'espèce de bigarrure (pie forment quelquefois les fragments des poètes et des philosophes qu'il insère dans son texte sans en avertir. Lui-même se laisse aller aussi de temps en temps à des excursions [)hilosophiques trop étendues et trop abstraites , suite naturelle de son goùtdominant pour les recherches et les réflexions en tout genre. Il porte cet esprit dans l'érudition historique, et l'on se passerait bien du travail qu'il prodigue un peu en dissertations mylhologicpies , géographiques, généalogiques, critiques, (pii seraient mieux dans Pausanias que chez lui. Ou voit cpi'en total ce n'est [las un écrivain d'iui goût pui". Mais sans vouloir dire, avec Dacier, que la plume de Philarcjue est toujours trempée dans le hon sens, je nuMtrai volontiers celte plume au [treinier rang

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parmi celles des biographes , parce qu'elle est toujours celle de la raison , et que dans ses Parallèles des grands honnnes , elle est non seulement sage, mais clo(iuente.

A l'égard de son autorité dans le détail des faits, elle est plus sûre dans la vie des Grecs que dans celle des Romains, non pas qu'il veuille jamais tromper; mais lui-même nous a indiqué d'avance la cause de quelques erreurs dont il a été notoirement convaincu. Il avoue , avec candeur, qu'il n'a qu'une très médiocre connaissance du latin. Aussi lui arrive-t-il de traduire mal les auteurs qu'il cite, d'après le texte de cette langue; et de là viennent les méprises évidentes qu'on a relevées dans ses écrits , et qui par cela même , n'étaient pas d'une dangereuse conséquence.

Maintenant , je croirais n'avoir pas achevé l'apologie de ces harangues dont on a fait un sujet de reproche , si je ne faisais voir qu'elles ne doivent être qu'un sujet de gloire , en montrant , par quelques exemples , combien elles sont parfaitement adaptées aux caractères et aux circonstances, et avec quelle habileté les historiens ont su se mettre à la place des personnages qu'ils faisaient parler. L'étendue qu'il convenait de donner à ces citations aurait interrompu l'examen critique qui nous occupait : c'est par là que je le terminerai. Je vous rapporterai une harangue de Ïite-Live, une de Salluste , une de Tacite , une de Quinte-Curce : c'est un moyen de plus de comparer la manière et le génie de chacun d'eux.

Je choisis dans Tite-Live le discours que Quinlius Capitolinus, un des plus grands hommes de son temps, et, ce qui alors signilîail la même chose , un des meilleurs citoyens , adressa au peuple romain dans un de ces moments où la discorde et l'animosité réciprot|ue des deux ordres de l'état faisaient oublier les intérêts et les dangers communs, pour ne s'occuper que des dissensions domestiques. Les peuples ennemis de Rome avaient profité de l'occasion favorable pour s'avancer jusqu'aux portes, sans que personne se mit en devoir de les repousser. Le consul Quinlius monte à la triimne, et parle ainsi:

« Quoique je ne me sente coupable d'aucune faute , lloniains, je me sens pénétré de honte en paraissant devant vous. Quoi ! vous savez, el la postérité rapprendra, que les Eques et les Voisqiies, qui tout à Iheure pouvaient à peine résister aux Herniques, sont venus en armes jusqu'aux porles de Home, sous le quatiième cnnsulat de Quinlius , et y sont venus impunément ! Quoique dès loug-temps les choses en soient au point de ne présager rien que de triste, cependant , si j'avais cru que cette année dût être l'époque d'une semblable ignominie , je m'y serais dérobé par l'exil , ou par la mort môme, si c'eut été le seul movc» de sauver mon

honneur. Donc, si vos ennemis avaient été vraimentdes hommes, si des guerriei-s dignes de ce nom avaient eu entre les mains ces armes qui ont menacé nos remparts, Rome pouvait être prise lorsque Quintius était consul. Ab 1 j'avais assez d'ans et d'honneurs ; je devais mourii dans mon dernier consulat. Qui donc ces lâches ennemis ont-ils méprisé? Est-ce nous , consuls ? Est-ce vous, Romains? Si la faute est à nous , otez-nous une dignité que nous ne méritons pas ; et si ce n'est pas assez, ajoutez-y des punitions. Si la faute est à vous seuls , que les dieux et les hommes ne vous en punissent jamais : il suffit de vous en repentir, ÎNon , vos ennemis n'ont pas compté sur leur courage , encore moins sur votre timidité. Tant de fois vaincus et mis en fuite , forcés dans leur camp, dépouillés de leurs biens, passés sous le joug, ils vous connaissent assez ; ils se connaissent eux-mêmes. La division des deux ordres , les querelles du sénat et du peuple , voilà la maladie de l'état , voilà le poison qui nous dévore et nous consume. Tandis que nous ne pouvons nous accorder ensemble, ni sur les bornes de l'autorité , ni sur celles de la liberté , que vous ne pouvez souffrir la magistrature patricienne, ni le sénat les magistrats du peuple, le courage est revenu à nos ennemis. Mais, par les dieux immortels '. que vous faut-il encore? Vous avez voulu des tribuns : pour avoir la paix , nous y avons consenti. Vous avez désiré qu'on élût des décemvirs : ils ont été créés. Les décemvirs vous ont déplu : nous les avons forcés d'abdiquer. Devenus particuliers , votre ressentiment les a poursuivis : uous avons laissé condamner à l'exil et à la mort les plus nobles et les plus distingués des citoyens. Vous avez redemandé vos tribuns : ils vous ont été rendus. Vous avez prétendu au consulat ; et, quoique cette prétention nous parût contraire à nos droits , nous avons laissé passer au peuple les distinctions patriciennes. Le droit de protection accordé à vos tribuns ; l'appel au peuple; la loi qui soumette sénat aux plébiscites ; tous nos privilèges détruits sous le prélexte de rétablir l'égalité : nous avons supporté, nous supportons tout. Quel sera le terme de ces longs débats? Quand pourrons-nous avoir une commune patrie, et ne faire qu'un seul et même peuple ? Vaincus, nous sommes plus patients et plus paisibles que vous qui êtes les vainqueurs. îS'est-ce pas assez pour vous de nous avoir réduits à vous craindre? C'est contre nous qu'on s'empare du Monf-Aventin ; contre nous que l'on se saisit du Mont- Sacré! Mais quand le Volsque était prêt à forcer la porte Esquiline , prêt à monter sur nos remparts, personne ne l'a repoussé. Vous n'avez des armes, vous n'avez des forces que contre nous. Eh hkn donc ! quand vous aurez assiégé le sénat , quand vous aurez rempli la place publique de vos fureurs séditieuses , rempli les prisons de sénateurs, allez donc avec ce même emportement et cette même fierté , allez jusqu'à la porte Esquiline, sortez de vos murs , ou, si vous ne l'osez pas, regardez du haut des remparts, regardez vos campagnes ravagées par le fer et par le feu,vos dépouilles enlevées par fennemi ; voyez fumer vos toits embrasés ; et dans ce désordre comamn, quand Rome est menacée, quand l'ennemi triomphe, en quel état croyezvous que soient vos fortunes particulières? Encore un moment, et chacun de vous apprendra les perles qu'il a

faites. Et qu'avez- vous ici qui vous en dédommage? Vos tribuns peut-être vous rendront ce que vous aurez perdu. Oui, sans doute, en déclamations, en invectives, en accumulant lois sur lois, harangues sur harangues. En ce genre , vous pouvez tout attendre d'eux ; mais quelqu'un de vous en est-il revenu plus riche chez lui ? En a-t-il rapporté à sa femme et à ses enfants autre chose que des haines, des auimosités, des querelles publiques et particulières , dont les suites vous auraient déjà été funestes, si la sagesse d'autrui ne vous défendait de vos propres fautes ? Ah ! quand vous serviez sous vos consuls, et non pas sous vos tribuns, dans les camps, et non pas dans le forum ; quand vos crLs faisaient f/émir l'ennemi dans les batailles, et non pas le sénat romain dans vos assemblées; alors, chargés de butin, possesseurs des terres de l'ennemi, riclics de ses dépouilles , couverts de la gloire de l'état et de la votre, vous retourniez triomphants dans vos foyers. l\Iais aujourd'hui c'est vous,vous Romains, qui laissez l'ennemi emporter vos dépouilles. Demeurez donc, puisque vous le voulez; restez ici pour écouter vos harangueurs; passez votre vie dans la place publique. Vous croyez vous dérober ù la nécessité des combats ; elle vous poursuit. Vous n'avez pas voulu vous mettre en campagne contre les Eques et les Volsques ; ils sont au pied des murs. Si vous ne les en chassez pas, tout à l'heure ils seront dans cette enceinte , ils monteront au Capitole, ils vous suivront jusque dans vos maisons. Deux ans se sont écoulés depuis que le sénat a ordonné de lever des troupes , et de conduire une armée au jMont-Algide ; et cependant nous restons oisifs , occupés à nous quereller conmie des femmes , et jouissant de notre loisir, sans songer que ce loisir d'un moment va multiplier les guerres et les dangers. Je sais qu'où peut vous tenir des discours plus agréables ; mais quand mon caractère ne me porterait pas à vous dire des choses utiles et vraies, plutôt que des choses flatteuses, la nécessité m'en ferait une loi. Je voudrais vous plaire, Romains, mais j'aime encore mieux vous sauver ; et à ce prix je n'examine pas même si vous m'en saurez gré. 11 est dans la nature que celui qui ne songe qu'à sou propre intérêt en parlant à la multitude trouve le moyen de paraître plus populaire que celui qui ne voit rien que l'intérêt de l'état. Vous vous imaginez peut-être que tous ces flatteurs du peuple , ces harangueurs éteruels , qui ne vous permettent ni de combattre au-dehors ni d'être tranquilles au-dcdans, sont fort occupés de vos intérêts. Quelle erreur 1 Leur élévalion et leur profit , voilà ce qu'ils cherchent en vous soulevant contre nous. ISuls (lii.uid nous sommes fous d'accord , ils ne sont puissants que dans le trouble et le désordie ; et ils aiment encore mieux faire le mal que de ne pouvoir rien.lMais si vous pouvez enfin vous lasser de tant de discordes , vous dégoûter de ces mœurs nouvelles, et redevenir semblables à vos ancêtres et à vous-mêmes, je m'engage (et si je manque à cet engagement je dévoue ma tête à tous les sni)plices), je m'engagea vous venger dans peu de jours de ces déprédateurs de vos campagnes , à les ineStre en fuite, à m'emparcr de leur camp , et à reporter jusque dans leurs villes celte terreur de la guerre qui est venue lusqu'à nos portes, et ce bruit des armes qui retentit autour de nous. »

On remarque dans ce discours l'art vraiment oratoire de rassembler tous les motifs de persuasion , de s'insinuer dans les esprits , d'échauffer les âmes : le ton en est noble et pathétique, le style plein de monvement , la diction élégante et nombreuse. En voici un d'une tournure toute différente. Salluste avait à faire parler Marins, qui faisait gloire de n'être que soldat, et de n'avoir aucune teinture des lettres. Il fallait une éloquence inculte , agreste et militaire. Marins, homme sans naissance , élevé par son seul mérite , ennemi des nobles , et nommé malgré eux pour commander en Afrique et faire la guerre à Jugurtha , remercie en ces termes le peuple romain :

« Je n'ignore pas , Romains , que la plupart de ceux qui briguent les honneurs se montrent , quand ils les out obtenus, bien différents de ce qu'ils étaient lorsqu'ils les out demandés : d'abord actifs , modestes, suppliants ; ensuite indolents et orgueilleux. Ce ne sont pas là mes principes : la république est plus que le consulat , et il convient de mettre plus de soin à servir l'une qu'à obtenir l'autre. Je n'ignore pas non plus que , si j'ai reçu de vous un grand bienfait, >ous m'avez chargé d'un grand fardeau. Pourvoir aux dépenses de la guerre, en ménageant le trésor public, forcer les citoyens au service sans se faire d'ennemis , veiller à tout au-dedaus et au-dehors, et tout cela au milieu des obstacles de l'envie et dts factions , est plus difficile qu'on ne se l'imagine. D'autres , s'ils commettent des fautes , ont pour eux leur ancienne noblesse, la gloire de leurs ancêtres , le crédit de leurs parents et de leurs alliés, l'appui de nombreux clients. Je n'ai pour moi que moi seul : toutes mes ressources sont dans moi-même , dans mon courage, dans ma conduite irréprochable ; tout le reste me manquerait. Je vois que tout le monde a les yeux sur moi, que les bons citoyens me sont favorables, paree que mes actions sont utfles à la république , mais que les nobles n'attendent que l'occasion de m'attaquer. Je dois donc redoubler d'efforts pour qu'ils ne puissent pas vous en imposer, et pour ne pas donner prise sur moi. Je me suis comporté , depuis mon enfance jusqu'à ce jour, de manière à être accoutumé à tous les travaux , à tous les dangers : si je me suis conduit ainsi de moi-même avant de vous être redevable, je n'ai pas envie do changer ma conduite après que vous m'en avez payé le prix. Que ceux à qui l'ambition apprit à se contrefaire aient de la peine à régler l'usage de leur pouvoir, cela doit être : pour moi , qui ai passé ma vie à remplir mes devoirs , l'habitude de bien faii-e m'est devenue naturelle. Vous m'avez chargé de faire la guerre à Jugurtha, et la noblesse en murmure. C'est à vous de voir si un autre choix serait préférable; s'il vaut mieux envoyer à cette expédition quelqu'un choisi dans cette foule de nobles , quelque homme de vieille race , qui compte lie;uuoup d'ancêtres et point d'années do service, à <iui la tête tourne dans un cominandement si considêiable , et qui soit réduit à eliercher dans ce mêuic peuple un subalterne qui lui ap[)reime son métier ;

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car c'est ce qui arrive le plus souv nt , vous le savez, et celui que vous avez choisi pour général s'en choisit un autre pour lui-même. J'en connais, Romains, qui, parvenus au consulat , ont commencé à se faire lire les actions de leurs ancêtres et les livres des Grecs sur l'art militaire, fort mal à propos, ce me semble; car si, dans l'ordre des choses, on est élu avant de commander, dans l'ordre de la raison , il faut apprendre à commander avant d'être élu. Comparez à ces anciens nobles .si altiers un homme nouveau tel que moi. Ce qu'ils lisent ou ce qu'ils entendent dire, je l'ai vu ou je l'ai fait. Ce que l'étude leur apprend, je le sais par l'expérience. Lequel vaut mieux des paroles ou des actions? Je vous en fais juges , Romains. Ils méprisent ma naissance , et moi leur hicheté. Ils me reprochent la faute de la forlune • je leur reproche leurs vices , ou plutôt je pense que tous les hommes sont égaux par la natnre; mais que celui-là est le plus noble qui est le meilleur et le plus brave. Demandez aux parents d'un Albinus, d'un Restia , s'ils aiment mieux être les pères de pareils fils que d'un Marius : ils vous répondront qu'ils voudraient avoir pour ûls celui qui a le plus de mérite. Si les nobles ont raison de me mépriser, qu'ils méprisent donc leurs ancêtres , qui ont commencé , comme moi , par n'avoir d'autre uoblesse que la vertu. Ils m'envient mes honneurs; qu'ils m'envient donc aussi mes fatigues, mes périls, ma probité; car c'est l'un qui m'a valu l'autre. Mais ces hommes, corrompus par l'orgueil, vivent comme s'ils méprisaient les honneurs, et les demandent comme s'ils les avaient mérités. Certes ils s'abusent beaucoup de prétendre à la fois à deux choses si opposées, aux plaisirs de l'oisiveté et aux récompenses du courage. Ces mêmes hommes, quand ils parlent dans le sénat ou devant vous , élèvent jusqu'aux cieux le mérite de leurs ancêtres, et croient par là s'agrandir dans l'opinion : c'est tout le contraire ; leur lâcheté paraît d'autant plus coupable , que les actions de leurs aïeux ont été plus éclatantes. La gloire des pères éclaire la honte des enfants. Je ne veux pas, comme eux , citer ce qu'ont fait les autres ; mais , ce qui vaut beaucoup mieux, je puis dire ce que j'ai fait.Et cependant, voyez comme ils sont injustes! Ils ne me permettent pas de m'applaudir de ce qui m'appartient, taudis qu'ils se vantent de ce qui ne leur appartient pas, apparemment parce que je n'ai pas , comme eux , des portraits de famille à étaler devant vous , et que ma noblesse ne date que de moi ; comme s'il ne valait pas mieux s'en faire une à soi-même que de flétrir celle dont on a hérité. Je sais que, s'ils veulent me répondre, ils ne manqueront pas de paroles éloquentes et bien arrangées; mais , comblé de vos bienfaits, et tous les jours , ainsi que vous, outragé par leur haine , je n'ai pas cru devoir me taire , de peur qu'on ne prit le silence de la modestie pour un aveu de la conscience ; car d'ailleurs je ne crois pas pouvoir être blessé par leurs discours. S'ils sont vrais, ils doivent me rendre justice ; s'ils sont faux, ma conduite les réfute. I\Iais, puisqu'ils accusent votre choix , qui m'a chargé d'une commission également importante et honorable, voyez encore une fois si vous devez vous eu repentir. Je ne saurais vous donner pour mes garants les triomphes et les consulats de

mes pères; mais , s'il le faut, je puis montrer les décorations militaires que j'ai reçues , les enseignes que j'ai prises à l'ennemi , les cicatrices dont je suis couvert. Romains , voilà mes titres de noblesse : ils ne me sont pas venus par succession ; ils sont le prix des fatigues , des services, et des dangers.

a Je ne parle pas bien ; je ne suis pas éloquent, je le sais : c'est un art dont je fais peu de cas. Je le laisse à ceux qui en ont besoin pour couvrir par de belles paroles des actionsquinele sontpas; mais la vertu, quand elle se montre , n'a besoin que d'elle-même. Je n'ai pas étudié les lettres grecques : j'ai cru cette étude bien inutile , puisqu'elle n'a pas servi à rendre meilleurs ceux qui nous les ont enseignées. J'ai appris ce qui importe davantage à la république, à frapper l'ennemi, à défendre mes compatriotes , à ne rien craindre que l'infamie , à souffrir le froid et le chaud , à reposer sur la dure, à supporter la soif et la faim. Voilà ce que j'enseignerai à mes soldats. Je ne me traiterai pas délicatement en les traitant avec rigueur ; je ne veux pas que ma gloire ne soit que le fruit de leurs peines : c'est ainsi que l'on commande à des citoyens ; c'est ainsi qu'il est utile de commander. Vivre soi-même dans la mollesse, et faire vivre son armée dans les privations, est d'ua maitre , et non pas d'un général. C'est en pensant , en agissant comme moi, que nos pères ont été grands, et ont illustré la république. La noblesse d'aujourd'hui , qui ne leur ressemble guère, nous insulte, parce que nous voulons leur ressembler ; elle brigue les honneurs, comme s'ils lui étaient dus. lisse trompent, ces hommes superbes : leurs ancêtres leur ont laissé tout ce qu'ils pouvaient leur transmettre, des richesses, des titres , un grand nom : ils ne leur ont pas laissé la vertu; ils ne lï pouvaient pas. Ce n'est pas un présent qu'on puisse faire ni qu'on puisse recevoir. Ils disent que je suis grossier et sans éducation , parce que je n'entends rien à préparer un festin, parce que je ne paie pas un cuisinier, un histrion , plus cher qu'un fermier. J'en conviens , Romains. J'ai appris de mon père , et j'ai entendu dire aux honnêtes gens , que le luxe est pour les femmes, et le travail pour les hommes ; qu'il faut à un bon citoyen plus de gloire que de richesse ; que les ornements d'un guerrier, ce sont ses armes , et non pas ses meubles. Quant à eux, qu'ils s'occupent des seules choses dont ils fassent cas , des plaisirs et de la table; qu'ils passent leur vieillesse comme ils ont passé leurs premières années , dans les festins , dans les débauches et la dissolution , et qu'ils nous laissent la sueur et la poussière des camps , à nous qui en faisons plus de cas que de leurs voluptés. Mais non : quand ils se sont déshonorés par toutes sortes d'infamies , ils viennent ravir les récompenses des honnêtes gens. Ainsi , par la plus criante injustice , le luxe, la mollesse , les vices, ne nnisent pas à ceux qui en sont coupables, et nu'sent à la république, qui en est innocente. Maintenant que je leur ai répondu , non pas en proportion de leur indignité, mais convenablement à mes mœurs, je dirai un mot de la chose publique. D'abord , pour ce qui regarde la INumidie, soyez tranquilles, Romains. Vous avez écarté tout ce qui , jusqu'à présent, avait défendu Jugurtha : l'avarice, l'ignorance, l'orgueil de vos gcnc-

laux. Vous avez sur les lieux une armée qui connaît le pays , mais jusquici plus brave qu'heureuse , et affaiblie en grande partie par l'avidité et la témérité de ses chefs. Vous tous donc qui êtes en état de porter les armes, préparez-vous à défendre la république avec moi. Que le malheur passé et la dureté des commandants ne vous effraient plus; vous avez un général qui, dans les marches et les combats , sera votre guide et votre compagnon , et qui ne s'épargnera pas plus que vous. Avec le secours des dieux , vous pouvez tout vous promettre: I:i victoire, le butin, l'honneur. Et, quand tous ces avantages seraient douteux ou éloignés , il conviendrait encore que les bons citoyens vinssent au secours de la république; car la lâcheté ne sauve personnede la mort, et jamais père n'a désiré que ses enfants vécussent toujours, mais qu'ils fussent estimés et honorés. J'en dirais davantage , Romains , si les paroles donnaient du courage à ceux qui n'en ont pas; mais pour les braves, j'en ai dit assez. »

A cette vigueur mâle et guerrière , à cette austérité brusque, à cette àprelé de style, ù celle jactance soldatesque, tous ceux qui ont lul'liisloire ne reconnaissent-ils pas Marins? Ne croient-ils pas l'entendre lui-même ? Qu'on lise les lettres et les mémoires du grand Villars ; qu'on voie de quelle manière il parle de lui et de ceux qu'il appelle des (jénéraux de cour; et Ton s'apercevra qu'aux formes près, nécessairement différentes dans un consul romain et dans un génûal français, les hommes, placés dans les mêmes situations, ont, dans tous les temps , à peu près le même langage. C'est dire assez combien Sallusle connaissait le., lionnnes; et quand on les connaît bien, on a le droit de les faire parler.

Les harangues dans Tacite sont ordinairement courtesj mais toujours substantielles; et, dans sa précision, il ne manque point de mouvement, quoiqu'il en ait moins que Tite-Live dans son abondance. Je prends chez Tacite le discours de Crémutius Cordus, accusé dans le sénat , sous le règne de Tibère, d'avoir appelé dans ses écrits IJrulus et Cassius les derniers des Homaius.

« On m'inculpe dans mes paroles , pères conscrits , tant je suis innocent dans mes actions. Cependant, mes paroles mêmes n'ont attaqué niCésar ni ses parents, les seuls qui soient compris dans les accusations de lèzeraajcsté. On me reproche d'avoir loué Brutus et Cassius ; Iwaucoup d'auteurs eu ont écrit l'histoire , aucun ne les a nommés sans éloge. Tite-Live, distingué entre tous les écrivains par son éloquence et sa véracité, a donné tant de louanges à Pompée, qu'il en eut d'Auguste le nom de Pompéien , sans en être moins aimé. Nulle part chez lui, Scipion, Afranius, ni ce même Cassius, ni ce morne Brutus, ue sont traités de brigands et do iwricides, comme on les appelle aujourd'hui , et souvent il les appelle de grands hommes. Asinius Pollion , dans ses (rrils . rend hommage à leur mémoire : Messala Corvinus . dans lissions, célébrait !

Cassius comme son général, et tous les deux furent en crédit et en honneur auprès d'Auguste. Quand Cicéron publia l'ouvrage ' où il élève Caton jusqu'aux cieux , le dictateur César lui répondit-il autrement qu'en le réfutant comme il aurait fait devant des juges? Les lettres d'Antoine , les harangues de Brutus , sont remplies de reproches contre Augusic, injustes, il est vrai, mais très amers ; et on lit encore les vers de Bibaculus et de Catulle, pleins de satires contre les Césars. IMais Jules César et le divin Auguste les souffrirent et les oublièrent avec autant de modération que de prudence; car les satires s'effacent, si on les méprise; mais si l'on s'en irrite , on paraît s'y reconnaître. Je ne parle pas des Grecs, chez qui non seulement la liberté, mais même la licence des paroles , n'a jamais été punie , on n'a été repoussée qu'avec les mêmes armes. ÎVIais surtout il a toujours été libre et innocent de dire sa pensée sur les morts : pour eux il n'y a plus ni faveur ni haine. ÎSIes écrits sont-ils des harangues incendiaires , des trompettes de guerre civile en faveur de Brutus et de Cassius, armés dans les champs de Philippes? 11 y a soixante et dix ans qu'ils ue sont plus; et comme on les retrouve dans leurs images, que le vainqueur lui-même n'a p;!S détruites , leur mémoire garde sa place dans l'histoire. La postérité rend à chacun l'honneur qui lui est dû ; et , s'il faut que je sois condamné , il ne manquera pas d'écrivains qui se souviendront non seulement de Brutus et de Cassius , mais aussi de moi. »

J'ai déjà cité la harangue des Scythes à Alexandre, comme un des morceaux qu'on a le plus remarqués dans Quinte-Curce. On a su gré à l'auteur d'y avoir parfaitement saisi le ton sentencieux et figuré de l'éloquence propre à ces peuples, qui s'énoncent volontiers en maximes et en paraboles , comme on a toujours fait dans l'Orient et dans le Nord.

« Si les dieux avaient proportionné ta stature à ton ambition , le monde ne te contiendrait pas. Tu toucherais l'orient d'une main, le couchant de l'autre, et tu voudrais encore savoir où vont s'ensevehr les feux de l'astre divin qui nous éclaire. C'est ainsi ^ que tu désires toujours plus que tu ne peux embrasser. Tu passes d'Europe en Asie , tu i-epasses d'Asie en Europe , et si lu avais soumis tout le genre humain , tu ferais la guerre aux forêts, aux montagnes, aux fleuves, et aux bêtes sauvages. Quoi donc 1 ignores-tu que les grands arbres sont long-temps à croître, et sont déracinés en un moment? Insensé celui qui ne regarde que leurs fruits sans mesurer leur hauteur ! Prends garde , en voulant parvenir au sommet , de tomber avec les branches que tu auras saisies. Quelquefois le lion a servi do pâture aux plus petits oiseaux , et la rouille détruit le fer. Il n'y a rien de si fort qui ne puisse craindre même ce qui est faible. Qu'y a-t-il entre toi et nous? ]\ous n'avons jamais approché de ton territoire. Dans les vastes forêts

' Celui «[ui avait poiu- litre Of/o, aufiuel César répondit par y .Inli-Cato : tons les deux sont jicrdns.

' (;onlre-sens. Sic gi;0Qi e , innnc ahisi.... Tel que lu es, (Il désires encore plus que tu ue peux embrasser.

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

où nous vivons, ne nous est-il pas permis d'ignorer qui tu es et d'où tu viens? Nous ne pouvons pas servir, et nous ne voulons pas commander. Veux-tu connaître la nation des Scythes ? Un attelage de bœufs, une charrue , une flèche , une coupe , voilà ce qui nous a é(é donné , ce qui est à notre usage pour nos amis et contre nos ennemis. A nos amis nous donnons les fruits de la terre, produits par le travail de nos bœufs ; et ces amis partagent le vin dont nous faisons avec eux des libations. Pour nos ennemis , nous les combattons de loin avec la flèche , et de près avec la pique. C'est avec ces armes que nous avons battu le roi de Syrie , celui des Perses et des Mèdes, et que le chemin nous a été ouvert jusqu'en Egypte. Mais toi, qui te vantes de faire la guerre aux brigands , es-tu autre chose que le voleur de tant de pays usurpés ? Tu as pris la Lydie , la Syrie ; tu t'es emparé de la Perse et de la Bactriane; tu as attaqué l'Inde; et voilà enfin que tu étends tes mains avares et insatiables jusqu'à nos troupeaux. Et qu'as-tu besoin de tant de richesses pour n'y trouver que la disette ? Tu es le premier pour qui la satiété ait produit la faim , puisqu'à mesure que tu as plus , tu désires davantage. Mais ne vois-tu pas depuis combien de temps la Bactriane seule te tient arrêté ? Pendant que tu la soumets, la Sogdiane s'arme contre toi; et pour toi la guerre naît de la victoire : car, que tu sois plus grand et plus vaillant que tout autre, personne cependant ne veut souffrir un maître étranger. Passe seulement le Tanaïs , tu verras jusqu'où s'étendent les Scythes , et tu ne les atteindras pas. Notre pauvreté sera plus agile que l'opulence de ton armée, qui traîne la dépouille de tant de nations ; et lorsque ensuite tu nous croiras bien loin, tu nous verras aux portes de ton camp , car nous fuyons et poursuivons Tennenn avec la même vitesse. On dit que dans vos adages grecs on se moque des solitudes des Scythes; mais nous aimons mieux des déserts incultes que des villes et de riches campagnes. Pour toi, serre à deux mains ta fortune : elle glisse, et on ne la retient pas en dépit d'efle. C'est l'avenir plus que le présent qui donne un bon conseil. Mets un mors à ton bonheur , tu le maîtriseras plus aisément. On dit chez nous que la fortune est sans i)ieds : elle n'a que des mains et des ailes ; et quand elle nous présente les unes , elle ne laisse pas prendre les autres. Enfin , si tu es un dieu , tu dois faire du bien aux hommes , et non pas leur ravir le leur : si tu n'es qu'un homme , songe toujours qne tu es un homme. Il y a de la folie à ne se souvenir que de ce qui nous porte à nous oublier. Tu n'auras pour vrais amis que ceux à qui tu n'auras point fait la guerre ; car entre égaux l'amitié est ferme , et ceux-là sont censés égaux qui n'ont point mesuré leurs forces. Quant aux vaincus, garde-toi de les prendre pour des amis : point d'amitié entre le maître et l'esclave; la paix même est entre eux un état de guerre. Au reste , ne crois pas que les Scythes jurent l'amitié : notre serment , c'est le respect pour notre parole. Nous laissons aux Grecs ces précautions de signer des pactes, et d'attester les dieux : pour nous , nous mettons notre religion dans notre fidélité. Ceux qui ne respectent pas les hommes trompent les dieux ; et l'on n'a pas besoin de l'ami dont la volonté est suspecte. Il ne lient qu'à toi de

nous avoir pour gardiens de tes limites d'Europe et d'Asie. Nous ne sommes séparés des Bactriens que par le Tanaïs : au-delà , du côté opposé , nous touchons à la Thrace, qui confine, dit-on, à la Macédoine. Phcés aux deux extrémités de ton empire, nous veus-tu pour amis ou pour ennemis? Choisis. »

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