IDÉES PRELIMINAIRES
Il ne faut plus s'attendre ici à ces analyses détaillées qui ont paru nous attacher si vivement à la poésie et à l'éloquence des anciens, et que j'ai tâché de proportionner à l'importance des sujets, et à la mesure d'intérêt qu'ils pouvaient comporter. La philosophie , qui va nous occuper , n'a pas le même attrait pour tout le monde , et n'est pas à beaucoup près si familière à tous les esprits , et si rapprochée de tous les goûts. Elle commande une attention plus laborieuse par le sérieux des objets, et ne la soutient pas par les mêmes agréments. Quand l'instruction s'adresse à l'imagination et au cœur autant qu'à l'esprit et au goût , on vole pour ainsi dire au-devant d'elle : qaand elle ne s'adresse qu'à la raison , il lui faut des auditeurs déterminés à s'instruire. Mais pourtant la raison a aussi son intérêt propre, et peut plaire à l'esprit en l'exerçant. Elle ne peut d'ailleurs aller ici jusqu'à la contention et à la fatigue de tête , que nous laissons aux érudits et aux savants de profession, avec les dédommagements qu'ils y trouvent. C'est à eux de rapprocher Platon et Aristote , Epicure et Zenon, le portique et l'académie, de les opposer l'un à l'autre , ou de les concilier et de chercher à les entendre partout, quand ils ne se seraient pas entendus eux-mêmes. Brucker et Deslandes , et une foule d'autres écrivains , ont passé leur vie à errer dans ce labyrinthe, semblable à ces châteaux enchantés où l'Arioste nous représente les paladins armés, courant les uns après les autres, se combattant toujours sans se reconnaître jamais, et après qu'ils sont enlin sortis de ce séjour d'illusions, se retrouvant tels qu'ils étaient entrés, et avouant tous qu'il avaient long-temps rêvé les yeux ouverts.
Tel est en général, il est vrai, le résultat de cette multitude de systèmes nés dans les écoles anciennes, et tous depuis long-temps abandonnés. Il n'y a rien à en conclure contre les anciens , si ce n'est qu'ils sont beaucoup plus excusables que les modernes d'avoir entrepris plus qu'ils ne pouvaient. L'erreur la plus naturelle à l'esprit humain , dès qu'il veut atteindre à l'origine des choses, c'est-àdire chercher ce qu'il ne trouvera jamais, a toujours été de se mettre tout uniment à la place de l'auteur des choses, et de refaire en ima-
gination l'oiuTage de la pensée divine. Il est donc tout simple que chaque philosophe ait fait son monde, l'un avec le feu, l'autre avec l'eau; celui-ci avec l'éther , celui-là avec des atomes. Je ne vous entretiendrai sûrement pas de toutes ces cosmogonies que les curieux trouveront partout : heureusement chacun a pu donner la sienne sans le moindre inconvénient; et celles de Descartes et de Leihnitz n'ont pas été plus dangereuses. Ceux-ci pourtant avaient moins d'excuse , puisque tant de siècles d'expérience auraient diileur faire sentir que nous devions nous borner à l'étude des fails et à l'observation des phénomènes, sans prétendre deviner les causes premières , dont le secret appartient à Dieu aussi nécessairement que l'ouvi-age même, puisque l'un et l'autre supposent l'infini en sagesse comme en puissance.
Si l'on a renoncé enfin à expliquer la théorie et les moyens de l'Architecte éternel , c'est depuis que deux génies puissants, l'un en mathématiques, l'autre en métaphysique , Newton , et Locke parvenus à démontrer le plus clairement qu'il était possible , celui-là les lois du mouvement , celui-ci les opérations de l'entendement humain , ont en même temps avoué tous les deux l'impossibilité de connaître la cause qui meut les corps , et l'action de la faculté pensante pour mouvoir le corps humain. Alors d'antres philosophes (caries athées s'appellent aussi de ce nom , et même exclusivement) se sont retournés d'un autre côté , et ont fait de gros livres , tels que le Système de la nature, pour nous apprendre comment le monde pouvait se passer d'une cause, comment tout existait par soi-même, et se maintenait par soJ-»uéHie dans un ordre nécessaire et éternel ; et avec un long amas de mots et de raisonnements absolument inintelligibles, ils ont conclu par cette grande découverte. Tout est ainsi, parce que tout est ainsi ; ce qui est profond et lumineux , et ce qui heureusement encore laisse le monde comme il est. Ce n'est pas sous ce rapport que les rêveries de nos philosophes ont pu être pernicieuses : il ne leur est pas plus donné de déranger le monde physique que de le comprendre; mais vous pouvez juger de ce qu'ils en auraient fait si le Créateur avait pu permettre qu'ils en disposassent un moment, comme il a permis qu'ils fissent un moment l'essai de leur monde moral et politique.
31algré le vice radical de tous les systèmes de l'ancienne [)hilosophie sur les premiers principes des choses, si la jdiysique entrait dans notre plan, il ne serait pas difficile de faire voir (|ue les anciens ont eu du moins des aperçus justes, ingénieux , étendus sur beaucoup de points de physique générale et particulière; mai.s des aperçus tou-
jours plus ou moins défectueux et stériles, par deux raisons : d'abord , par le défaut de progrès assez grands dans les mathématiques, où ils ne paraissent avoir été loin que dans la mécanique , qui fit la gloire d'Archimède; ensuite par le défaut de cette méthode qui consiste dans une analyse exacte et complète , et dans une dialectique sévère : par l'une, on embrasse un objet: dans toutes ses parties ; par l'autre , on se défend de laisser rien sans preuve , et l'on ne bàtitjamais sur une hypothèse comme sur une base. Cette méthode n'a été cormue que des modernes, et c'est ce qui a surtout affermi leurs pas dans la carrière des connaissances naturelles , et ce qui les a conduits si loin dans tout ce qui est du ressort de la physique et des mathématiques. C'est pourtant à un ancien que nous sommes redevables d'avoir fait de la logique une science , et du raisonnement im art, comme nous l'avons vu dans le précis sur Aristote. Mais lui-même , non seulement n'a pas tiré de cette découverte tout le fruit qu'on en devait attendre , mais encore a frayé la route de l'erreur aux scolastiques qui l'ont suivi , en abusant de ces abstractions connues sous le nom de catégories et d'universaux, et eni'angeant parmi les êtres ce qui n'existe quedans l'entendement. Sadialectique ne servit donc qu'à confondre par une argumentation invincible les paralogismes de mots et les puériles subtilités des sophistes, dont Socrate et Platon s'étaient tant motjués, comme nous le verrons tout à l'heure ; et c'était sûrement un service rendu à l'esprit humain : mais ce moyen qu'il trouva pour combattre l'erreur ne lui servit pas à établir la vérité. Sa métaphysique se réduisit à une longue suite de divisions et de subdivisions très méthodiques , mais dont les conséquences sont absolument vides et illusoires ; et sa physique générale n'offre partout que des formes substantielles et des qualités occultes, c'est-à-dire, des mots mis à la place des choses , et qui ont le plus grand de tous les inconvénients , celui d'ouvrir un champ immense à la controverse , sans pouvoir obtenir un résultat ; en sorte fpi'ici les erreurs mêmes devaient être perdues, comme elles l'ont été [jcndant si long-temps; au lieu qu'en disputant du moins sur les choses , l'erreur même n'est pas sans quelque fruit, parce que enfin l'examen amène des vérités de fait , et (ju'on finit par s'entendre et s'accorder.
Je n'en suis pas moins disposé à me ranger à l'avis de ceux qui regardent Aristote comme un es[)rit plus soliile et plus profond (pie Platon. \ous en avez vu la raison lorsque j'ai parlé des ouvrages où il a procédé d'une manière plus sûre et plus heureuse, c'est-à-dire, dans sa Poétique
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
eUlaiis sa Rhétorique , dans sa Morale et dans sa Politique même, (juoique celle-ci ne soit pas au nombre des objets qui doivent nous occuper. C'est là ([u'il a su appliquer cet esprit d'analyse et celte rare justesse de vues qui l'ont caractérisé parmi les anciens, comme parmi nous, et qui lui firent donner par l'antiquité le titre de Prince desphilosophes. C'est là que son excellente méthode lui sert à classer, à définir , à spécifier les choses , et qu'il s'est garanti de l'abus des abstractions, ([ui, en d'autres genres , l'a souvent égaré. Quand il parle d'éloquence , de poésie , de mœurs, de gouvernement , il considère sans cesse la nature de l'homme telle qu'elle est; il s'appuie de l'expérience, et c'est ce qui le mène à des résultats judicieux et féconds. Il ne bâtit pas en l'air, comme Platon a bâti sa République , qui est restée où elle devait rester, dans ses livres; mais il démêle avec beaucoup de sagacité les causes de l'ordre et du désordre dans les différentes sortes de gouvernements. Aussi a-t-il été étudié par tous les bons publicistes , qui en ont profité plus que de Platon , dont on n'a pu recueillir que des idées partielles et des vérités détachées , qui ne sont jamais d'un aussi grand usage que les théories générales, quand celles-ci sont bien conçues.
Mais aussi, en métaphysique et en morale , aucun des anciens ne s'est élevé aussi haut que Platon. L'on ne peut douter qu'il n'ait dû à Socrate, son maître, la gloire d'avoir donné le premier à la morale la seule base solide qu'elle puisse avoir, l'unité de Dieu, l'iumiortalité de l'ame, et les peines et les récompenses dans une autre vie. C'est ordinairement Socrate qui, dans les Dialogues de Platon, développe ces dogmes fondamentaux; et, quoiqu'il ne paraisse pas avoir rien écrit, si ce n'est quelques lettres % on sait, par le témoignage de toute l'antiquité , que ces dogmes étaient les siens, ceux qu'il enseignait publiquement; et c'est surtout par les écrits du disciple que nous est connue la sagesse du maître. Mais on ne peut guère penser que ce soit Socrate qui ait fourni à Platon ses idées sur la nature du monde et surl'espèce d'hiérarchie qu'il a établie entre les êtres divers qui le gouvernent ou qui l'habitent : il paraît, au contraire, que toute cette philosophie , purement conjecturale , n'a jamais été du goût de Socrate, qui n'approuvait pas que l'on s'égarât dans ces spéculations ambitieuses sur des objets dont l'homme ne peut jamais savoir que ce qu'il aura plu à Dieu de lui apprendre. Aussi n'est-ce pas Socrate , mais Timée de Locres ~ qui porte la parole dans le dialo-
U s'amusa aussi, clans les deiiiiers joiu-s de sa vie, à inettie en vers les fables d'Ésope.
' Ce Timée,' disciple de Pytliagore, était certainenieut
gue intitulé de son nom ; et l'on peut d'ailleurs conjecturer que, quand Platon a mis dans la bouche de Socrate des idées du même genre , c'est d'abord pour s'appuyer de l'autorité d'un homme reconnu dans la Grèce poiu" le plus sage des hommes , ensuite pour se mettre à couvert lui-même sous la sauvegarde d'un nom devenu plus respectable , depuis que le repentir des Athéniens avait consacré sa mémoire pour réparer l'injustice de sa condamnation. Nous apprenons même d'un ancien que, Socrate, ayant entendu la lecture du dialogue intitulé Lysis, l'un des ouvrages de la jeunesse de Platon , et où celui-ci le fait parler sur les causes d'amour et d'amitié entre les hommes, il s'écria : Que de belles choses me fait dire ce jeune homme, sans que jamais j'ij aie pensé! Si Platon risqua ce genre de supposition du vivant même de Socrate, il est extrêmement vraisemblable qu'il n'eut pas plus de scrupule après sa mort, surtout quand il traita des matières qui n'étaient pas sans danger chez un peuple aussi ombrageux que celui d'Athènes sur tout ce qui touchait à la religion , comme on le voit par plus d'un exemple avant et après Platon.
C'est par lui que je commencerai cet exposé succinct de ce que nous pouvons recueillir de plus profitable de la philosophie des anciens sous un dotible aspect, celui des choses où ils se sont le plus approchés de la vérité par les lumières naturelles , et celui des erreurs les plus remarquables où les a fait tomber l'inévitable imperfection de ces mêmes lumières. C'est le seul ordre que je crois devoir suivre dans ce précis , destiné seulement à donner des notions claires , et, si je le' puis , utiles à ceux qui n'iront pas s'enfoncer dans la lecture d'une quantité d'auteurs tant anciens que modernes; qui suppose beaucoup de ciu-iosité , d'étude et de loiantérieur à Socrate , et Platon en a fait le principal personnage du dialogue dont nous allons bientôt rendre compte , et qu'il ne faut pas confondre avec un ouvrage particulier, intitulé De la Nahire et de l'ame du Monde, qui ne fut publié que dans le second siècle de notre ère , sous le nom de ce Tiniée de Locres. Ce petit traité contient à peu prés tout le système que l'on voit dans Platon ; et l'on a cru d'abord que c'était de ce Timée que Platon avait emprunté sa cosmogonie ; mais il a paru depuis beaucoup plus probable que ce traité est l'ouvrage de quelque platonicien du second siècle , qui crut fortifier les idées de Platon par une plus grande antiquité : c'est l'opinion des meilleurs critiques. On ne peut douter, il est vrai , d'après le témoignage de Plutarquc , qui cite ce Timée, qu'il n'y ait eu quelque rapport entre sa philosophie et celle de Platon ; mais si cette dernière n'eiit été qu'un plagiat, et n'eût pas appartenu au disciple de Socrate . on ne lui en aurait pas fait honneur dans tous les siècles , et cette espèce de vol lui eût été reprochée par les critiques anciens , très curieux de ces sortes de découvertes ; et l'école de Platon se serait appelée celle de Timée.
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sir, sans beaucoup d'utilité. Ensuite viendront Plularque, Cicéron et Sénèciue, qui contiennent, avec Platon , tout le fond de la philosophie des Grecs ; car celle des Latins est tout entière d'emprunt. D'ailleurs , ces quatre philosophes sont aussi des écrivains renommés ; et par là ils appartiennent plus particulièrement encore à nos séances, et y seront aussi considérés sous ce point de vue, qui est en général celui d'un Cours de littérature, mais qui,dans cette partie, n'est pas, comme dans les autres, le premier.
SECTION PREMIERE. — Platon.
Tous les anciens philosophes ont cru la matière éternelle , et différaient seulement sur la manière dont s'était formé l'ordre universel des choses physiques qu'on appelle le monde. Les uns l'attrihuaient à une force motrice répandue partout , et qu'ils nommaient l'ame du monde ; les autres, au mouvement même , qui, dans la succession des temps , avait opéré la combinaison des divers éléments suivant leur nature et leurs rapports; ceux-ci à (el on tel élément en particulier , comme l'eau ou le feu , dont ils faisaient un principe générateur et conservateur; ceux-là à une sorte d'attraction sympa thicpie des parties similaires; et quelques uns ont appelé Dieu le monde lui-même , le Grand-tout , comme disaient les stoïciens. Il serait superflu de répéter ici ce qui a été démontré tant de fois, combien toutes ces hypothèses étaient absurdes et contradictoires en elles-mêmes, quoiqu'il n'y en ait pas une qui ne se retrouve plus on moins dans les nouveaux traités de matérialisme, dont les auteurs n'ont paru rajeunir un fonds d'extravagance usé depuis tant de siècles que parce que les dernières acquisitions de la physique et de la chimie les ont mis à portée de se servir de termes nouveaux pour reproduire de vieilles folies. Il esta remarquer (pie les poètes, naturellement disposés à se rapprocher en tout des opinions communes, ont été ici beaucoup plus près de la raison que tous les fabricateurs de mondes. Frappés, comme tous les hommes eu général, de cette harmonie de l'univers, qui montre à notre esprit une suprême intelligence , comme le soleil montre le jour à nos yeux, les poètes anciens ont tous représenté les dieux, non pas , il est vrai , comme créateurs , mais du moins comme ordonnateurs du monde, et auteurs de l'ordre (pii a remplacé le chaos; et l'on ne peut nier que cette espèce de cosmogonie antique , chantée par Hésiode et Oviile , ne soit beaucoup plus sensée (pie celle des Thaïes et des Anaxagoro.
Platon lui-même ne conçut [las la création telle qu'elle est dans la Gciu-sc, c'est-à-dire l'acte de la puissance suprême tirant tout du néant par sa
TTERATURE.
volonté; et ce n'est pas un reproche à faire à Platon, car celte idée est au-dessus de l'homme, et cette création ne pouvait être que révélée. Seulement la métaphysique a compris et démontré depuis que cette création , quoique incompréliensible pour nous , appartenait nécessairement à la puissance éternelle et infinie, à Dieu seul. Mais Platon reconnut du moins que le monde avait eu un commencement, et que Dieu seul en était le créateur. C'est surtout dans son Timée qu'il développe cette doctrine ; car dans quelques autres il ne s'explique pas si positivement, et semble laisser en doute si le monde est éternel; mais son doute ne se trouve que dans ceux de ses écrits où celte question se présente comme en passant; au lieu que dans le Timée , où elle est expressément traitée , il montre Dieu partout comme l'éternel et suprême architecte. Selon lui , Dieu a tout fait, parce qu'il est bon; il a formé l'univers sur le modèle qu'il avait dans sa pensée, et ce modèle était nécessairement le meilleur possible , en raison de la puissance , de la sagesse , et de la bonté de son auteur. L'on voit déjà que Platon est le premier qui ait fait de la bonté essentielle à la nature divine la cause de la création , et le premier aussi qui ait posé en principe ce que les modernes ont appelé Voptiinisine, et ce qui n'a été le sujet de tant de controverses que parce qu'on a toujours confondu plus ou moins deux choses très différentes , la bonté relative et la bonté absolue, dont l'une appartient aux idées humaines, et l'autre aux idées divines : c'est une méprise très grave en métaphysique, et dont les conséquences sont très importantes,ma!s dont la discussion ne saurait trouver ici une place qu'elle doit avoir ailleurs.
Platon n'a pas vu moins juste quand il a dit que Dieu ne pouvait pas être l'auteur du mal moral ou du pi'ché : ce sont ses expressions ; car le mot de pèche, qui parmi nous n'est plus que du style religieux , était chez les anciens de la langue I»hilosophique. Mais Platon n'a pas été et ne pouvait guère aller plus loin: d'abord parce qu'il ne paraît pas avoir connu la théorie métaphysique de la liberté essentielle à la substance intelligente, liberté dont il n'a parlé nulle part*; ensuite, parce qu'il
* On trouve au contraire dans Platon, iow , X , pageOS?: « Dieu a voulu , par la place et la destinée qu'il assignerait « à chaque partie de lame universelle . faire en sorte que la (( vertu fût réellement triomphante , et le vice vaincu. Alors « il a porté cette loi commune à tous que des actions de « cliacun dépendrait la place de son auie et le lieu de son « séjour; et il a laisséànotro libre arhihr le choix de notre « avenir. Kn effet , ce sont nos désirs , ee sont les qualités « de notre ame. qui nous font ce que nous sommes, etc. » Aussi M. Le Clerc a-t-il remarqué dans les J'rtixrcx fir Vin-
ANCIENS. — PHILOSOPHir:.
se contente <rattril)ner le désordre moral à la ré- i sistance de la nuilière, c'csl-à-dire au dérèglement des passions qui appartiennent à l'ame sensitive ; car on verra tout à l'heure qu'il distini^ne, comme presque tous les anciens, des âmes spirituelles et des âmes matérielles, ce qui est par soimême une grande erreur, et ce qui serait e core 1res insuffisant pour résoudre les objections sur le mal moral, dont la solution n'est due f[u'à la bonne philosophie des modernes , et surtout à celle des chrétiens.
Platon dislingue en général deux sortes de subslances : la substance intelligente , immuable , cternelle, incorruptible; et la substance matérielle, dépourvue de tontes ces qualités. Il range dans la première classe Dieu , et ce qu'il appelle en grec les rff*)H0)is, nom qui ne signifie point dans sa langue, comme dans la nôtre, des esprits maîfi'.isanis et réprouvés; mais des divinités secondaires, qui revieiment à peu près à ce qu'on entend par des génies dans les écrits des païens , et par des anges chez les clirétiens. A ces dieux du second rang , il joint dans la même classe , mais an-desssous d'eux , l'ame raisonnable qui anime et régit le corps de l'homme; et comme elle est, ainsi qu'eux, d'origine divine, il en conclut <]u'el!e doit se conformer en tout à ce premier mocièle de perfection , par l'amour du beau et de l'honnête ; et de là dérivent ses devoirs pendant la vie, et ses destinées après sa mort.
Ce philosophe est aussi le premier qui ait fait Dieu auteur du mouveuient, et qui ait fait du mouvement la mesure du temps. C'est une de ses plus belles idées , et personne avant lui n'avait rien conçu d'aussi sublime et d'aussi vrai que ce qu'il dit du temps et de l'éternité.
« L'éternité est immoliile dans l'unité d'é're , c'cst-;idire en Dieu, et n'admet ni changement ni succession. Il y a plus , la réalité de l'étro n'est c.u'en Dieu ; c'est le seul dont on ne puisse pas dire proprement , il a été on il sera, mais seulement il c>^ 11 a créé le temps en créant le monde : et cette durée successive, marquée par 1 s révolutions des corps célestes, est uue image mobile de l'éternité, et passera comme le monde, quelle que soii la fin qu'il doit avoir* ».
Toutes ces conceptions sont grandes , et sans contredilsupérieuresdebeancoupà toutescelles de l'antiquité païenne. Vous reconnaissez ici (pour le
ton , page 361, qu'on pouvait corriger la plirase de M. de l,a Harpe en lisant le contraire. En général , toute cette analyse du platonisme ne soutiendrait pas l'examen : l'auteur du Lycée n'avait pas étudié le texte , et il juge sur parole.
Timee , page IOj!. — Nous renvoyons aux pages de l'édition de Francfort .1602, in- fol., en avertissant une fois pour toutes que le texte a souvent fort peu de rapport avec tes imitations.
TOMt 1".
dire en passant) deux vers f.imeux du premier de nos lyriques :
Le temps, cette image mobile De t'immobile éternité.
C'est une traduction littérale de Platon , dont l'imagination brillante était faite pour inspirer la poésie même, et n'a seni cette fois à la philosophie qu'à rendre plus sensible et pins frappante une métaphysique. C'est encore un emprunt fait à Platon que ces vers d'tme ode de Thomas sur le Temps , l'une des meilleures de ce siècle , ma'gré quelques fautes :
Dieu dit au mouvement : Du temps sois la mesure.
Il dit à la nature :
Le temps sera pour vous , l'éternité pour moi.
Ces deux passages prouvent que la lecture du Tiinée n'avait pas été inutile à Piousseau et à Thomas.
La pureté et la sublimité de ces notions ont fait dire aussi à un docteur de l'Église, saint Clément d'Alexandrie, que les livres de Platon avaient servi à préparer les païens à l'Evangile, connne ceux de Moïse à préparer à la foi les .fuifs que l'Evangile avait convertis. On sait en effet que la philosophie platonicienne était extrêmement en vogue dans les premiers siècles de l'Eglise ; et de là les efforts que l'on fit alors pour concilier en q lelque sorte l'école d'Alexandrie avec le christianisme, et pour trouver dans Platon ce qui n'y était pas. C'était une erreur du zèle ; et ce qui fait voir que toutes les erreurs sont dangereuses , c'est qu'en même temps que des chrétiens trompés croyaient tirer avantage de l'autorité de Platon , et tâchaient d'attirer le platonisme à la révélation, les ennemis du christianisme naissant prétendirent, pour infirmer la divinité, en retrouver les principaux dogmes dans Platon. On alla jusq'i'ày voir le Verbe et la Trinité , et celte supposition a passé jusque dans ces derniers temps. Mais il suffit d'ouvrir Platon pour sa convaincre qu'il n'y a ici qu'une pure confusion de mots. Le mot grec, qui répond à celui de verbe, >>/5,-, ne signifie pas seulement en grec Ja parole, mais aussi la raison, ratio, d'où vient le mol logique, et n'est pris chez Platon que dans ce sens. Il n'est jamais dit que cette raison , cette sagesse de Dieu, soit une émanation de l'essence divine , encore moins que ce soit une des trois personnes de la Trinité; et celle de Platon n'est anlre chose que Dieu, l'ame du monde, et le monde lui-même, dent il fait l'animal par excellence, contenant en lui toutes les espèces possibles d'animaux. Il est clair que rien de tout cela ne ressemble à nos mystères : et il ne l'est pas moins que ces mystères , que Dieu seul a pu révéler, n'ont pu en aucune manière être devinés ni
même entrevus par la raison humaine, puisqu'ils sont au-dessus d'elle , même depuis qu'ils ont été révélés. Quant à la prééminence qu'il attache à son ternaire, que l'on a voulu confondre avec notre Trinité , elle tient à ces idée^ chimériques sur la puissance des nombres, que Platon emprunta des pythagoriciens, ainsi que beaucoup d'autres erreurs mêlées avec les siennes. Il faut à présent dire nu mot des principales , et voir la faiblesse de l'esprit humain, après en avoir vu la force.
Platon a beaucoup écrit , beaucoup pensé, puisque ses ouvrages embrassent toutes les connaissances naturelles, et non seulement toutes les parties de la philosophie spéculative , mais encore la physiologie et l'anatomie ; mais il faut avouer aussi qu'il a beaucoup rêvé. On lui doit pourtant cette justice, que, fidèle imitateur de la réserve de son maître, il se préserva toujours de cette affirmation ti'anchante qui caractérisait l'orgueil dogmatique de tant de sectes de philosophes, dont chacune se prétendait exclusivement en possession de la vérité. Socrate et Platon donnaient toujours leurs opinions seulement comme j)robable3 : nous verrons à l'article de Cicéron que ce probabilisme, qui devint le point de ralliement des différentes écoles de l'académie fondée par Platon, avait aussi ses inconvénients et ses abus. 3Iais ce fut du mouis dans l'origine une sorte d'excuse pour celte foule d'hypothèses plus ou moins erronées qu'il débitait avec d'autant moins de scrupule , qu'il ne demandait pour elles que cette espèce d'assentiment (ju'on peut accorder à ce qui n'est que probable, et non pas cette conviction qui ne peut naître que de l'évidence.
IVIais cette probabilité même se trouve-t-elle à l'examen dans la plupart des théories de Platon ? Nullement. Tl a trop peu de méthode et de logique ; il abonde en suppositions gratuites : rien n'arrête l'essor de son imagination. Il semble toujours avoir devant les yeux ce monde intelligible , ces idées archétypefi, où tout est disposé dans un ordre parfait de rapports infaillibles et éternels. Cela est en effet et doit être ainsi dans la sagesse divine ; et la plus grande gloire de Platon est de l'y avoir vu : c'est sûrement le plus grand pas de l'ancienne mélaphysi(iue, et (|ui suffirait seul pour mettre Platon au rang des plus beaux génies. Mais il n'a pas compris que , si ce modèle idéal et parfait était nécessairement dans l'intelligence infinie quand elle a produit le monde, de là même il s'ensuit qu'il ne saurait se retrouver dans l'intelligence humaine, qui elle-même n'a l'idée de l'infini (pie parce qu'elle trouve partout des bornes (pii ne sont pas celles des choses, mais de ses conceptions; car sU'infini est dans les idées de Dieu,
parce qu'elles embrassent tout , il n'est dans les nôtresque parce qu'elles n'embrassent rien, et que nous voyons touji)urs au-delà de nous , et bien loin au-delà , le réel et le possible , sans aucun moyen d'y atteindre. Il n'y a pas une science qui n'atteste que tout est partiel dans nos conceptions, et que nous ne pouvons rien classer parfaitement, parce (juc non seulement nous ne connaissons en rien les premiers principes, mais que nous ne connaissons pas même à beaucoup près tous les effets et tous les accidents. La modestie de Platon , au lieu de lui interdire toute affirmation, ce qui çst un excès et une erreur, aurait été mieux entendue, si elle l'eût empêché de donner, même comme probable, ce qui n'était appuyé sur rien.
Que signifie cette ame du monde qui n'est pas Dieu , et qui pourtant est une substance divine , comme s'il pouvait y avoir deux substances dans la Divinité, dont Platon lui-même a compris l'unité nécessaire ? Quelle contradiction ! et que de contradictions semblables dans tous le système de Platon ! Qu'est-ce que ce monde animal , la troisième partie de son ternaire , et (}ui a fourni à Spinosa la première base de son incompréhensible athéisme ?
iMais que dire surtout de la manière dont Platon explique la nature et la formation de l'ame humaine? Selon lui , elle est double, et même triple; et voici comment, autant du moins qu'il est possible de le comprendre à travers les obscurités de ses termes arbitraires et vagues, et de ses définitions subtiles. Le suprême ouvrier, aprèsavoir formé les astres et tous les corps célestes, et leur avoir promis l'immortalité, non pas qu'elle appartienne à leur nature , mais comme un pur don de ses bontés ; après avoir domié au monde une ame composée de la substance immuable, invisisii)le et incorruptible, et de la substance matérielle, divisible et muable; et encore d'une troisième substance mixte qui résulte des deux autres (inexplicable composé, qui pourtant, comme je l'ai dit , s'appelle chez lui un Dieu, ainsi (pie le monde lui-même), s'adresse à ces dieux secondaires, à ces démons, qui ne sont ni [dus clairement définis ni mieux expliciués que tout le reste, et les charge de former tous les animaux dont l'existence est comprise dans l'idée du grand animal qui est le monde; et s'il s'en remet à eux pour cette création , c'est, dit-il, que, s'il faisait lui-même ces animaux, ils seraient immortels. Mais c'est de lui que ces agents inférieurs doivent recevoir les semences du seul animal qui sera participant de l'immortalité et doué de raison , en un mot, de l'homme. Alors il fait lui-même un mélange des éléments ou principes qui lui ont servi à produire les astres
ANCIENS. - PHILOSOPHIE
ou l'anie ùu monde , de façon pourtant (ju'ils n'aient pas dans l'iionune la même perfection et la même pureté. Les agents du grand ouvrier joignent ensuite à cette partie inmiortelle de l'anie une autre espèce d'ame mortelle , susceptible de toutes les affections sensuelles d'où naissent le plaisir et la douleur, et de toutes les passions qui naissent du désir ou de la-crainte. Voilà bien jusqu'ici deux âmes très distinctes : mais , de peur que la plus mauvaise n'ait trop d'empire sur la meilleure, ils placent celle-ci dans la partie supérieure du corps humain, dans la tête , et l'autre dans la poitrine; et cette seconde ame se divise encore en deux, l'irascihle et la concxipiscihle , que nos agents logent de manière que le diaphragme en fasse la séparation. L'irascible a son siège dans le cœur , afin qu'elle soit [dus près du siège de la raison, qui doit tempérer ses mouvements. La codcupiscible est située plus bas, entre le diaphragme et le nombril, aîin que, dans cet éloignement de la tête , elle excite le moins de troubles et de tem- |)èles qu'il est possible dans le domaine de la partie divine, de la raison.
Si Platon n'eût donné toute cette fabrique que comme une allégorie , un emblème des deux puissances qui se disputent l'empire sur nous , la raison et la passion , ce genre d'apologue ne laisserait pas d'être ingénieux, et aurait du moins un dessein assez clair, (pioi(jue toujours mêlé d'inconséquences ; car, pourquoi les mouvements de la colère et de la vengeance auraient-ils plus besoin du secours prochain et du frein de la raison que les mouvements lîu désir et de la volupté? Ces deux âmes , comme Platon les appelle , qui passèrent depuis dans l'école de son disciple Aristote, et chez tons les scolastiques modernes jus- (pi'à ces derniers temps, mais sous un autre nom, celuid' appélitirascible eid' appétit concupiscible , ces deux âmes ou ces deux appétits ne sont ni moins indociles ni moins funestes l'un que l'autre, et l'on ne voit pas d'aillein-s ce que la distance plus ou moins grande de ces âmes à celle de la tète peut ôter ou ajouter à leur action ou à leur résistance réciproque. Mais ce qu'il est absolument impossible de concevoir, c'est ce que Platon dit du foie, (jui, étant un corps spongieux, est placé tout près del'ame concupiscible , comme un miroir destiné à lui représenter les lois de l'ame souveraine , de la raison. C'est une étrange idée que de faire du foie un miroir moral; et l'usage des figures et des comparaisons , qui est , en général , un des agréments du style de ce brillant philosophe , est aussi un des écueils de son jugement , et le jette dans des écarts bien extraordinaires.
Vous sentez que je »ie m'amuse pas à relever tout ce qu'il y a d'incohérent et d'incompréhensible dans ce maladroit assemblage de métaphysique et d'anatomie. Je ne fais guère que marquer de préférence les erreurs qui se sont propagées des anciens jusqu'à nous, pour vous faire voir qu'en ce genre les différents siècles n'ont guère fait que se copier les uns les autres avec plus ou moins de variations , et que le principe est toujours et sera toujoiys le même , la présomptueuse curiosité pour ce que nous ne pouvons pas savoir et pour ce que nous voulons toujours deviner. L'erreur se lègue ainsi d'un âge à l'autre, dans la race humaine , comme un héritage de famille, tantôt grossi, tantôt diminué, éprouvant divers changements selon les mains où il tombe , et enrichissant les uns ou ruinant les autres , selon l'ii sage qu'on en fait. Le faible pour îa divination , par exemple, (pii est celui de Platon , comme de tous les anciens , a foit de ses ouvrages le premier répertoire des illuminés et des théosophes, et des cabalistes de tous les genres. C'est lui qui nous dit très sérieusement (jue cette ame matérielle et sensuelle , toute grossière (pi'eile est , n'est pourtant pas inhabile à la connaissance de toutes sortes de vérités , et il lui attribue particulièrement la faculté de deviner et de prophétiser; ce qui n'arrive , dit-il , que dans le sommeil , par le moyen des songes, ou dans cet état d'enthousiasme que les anciens appelaient fureur, aliénation , tel qu'était celui des sibylles et des prêtresses : et voilà nos somnambulistes et nos convulsiounaires. Les beaux moyens de vérité, que les rêves et la démence I C'est aussi par les écrits de Platon que s'est le plus répandue la chimérique doctrine des uonibrcy , (pu joue un si grand rôle dans la cabale; car, quoitpie cette doctrine fût do Pythagore , comme nous n'avons aucun de ses ouvrages , nous ne la connaissons guère que par ceux de Platon , qui fréquenta long-temps ses disciples en Sicile ,. et emprunta beaucoup de leur philosophie, qu'il fondit dans la sienne. Ce n'est pas qu'il ait jamais été aussi fou que les cabalistes sur les merveilleuses propriétés des nombres , mais un ton souvent exalté ou mystérieux, qui est un des caractères de ses traités métaphysiques, adonné en effet lieu de croire qu'il voyait dans les nombres ce que jamais le bon sens n'y verra. S'il y a quelque chose au monde d'évident , c'est que les propriétés des nombres sont purement mathématiques, c'est-à-dire (pi'elles ne peuvent s'étendre en aucun sens au-delà de la sphère des calculs et des mesures , sans que jamais il en puisse résulter un effet quelconque sur les objets calculés ou mesurés, ni sur l'intelligence qui calcule
COURS DE LITTÉKATUUE.
ou qui mesure. Il n'est pas moins certain que celte ténébreuse folie est encore aujourd'liui une science dans toute l'Europe, c'est-à-dire la science des insensés.
Platon n'a-t-il pas pris à Pythagore sa métempsycose, qui ne lui sert qu'à gâter le dogme salutaire des peines et des récompenses à venir? Ecoutez-le , et il vous dira , ou plutôt il fera parler Dieu même, pour vous dire avec l'autorité d'un suprême législateur :
« Que les âmes qtii auront surmonté la colère , la volupté, la cupidité, et \écu dans la justice , soient tieureusps apr.s i;i mort; que celles qui auront mal vécu deTienuent femmes dans une seconde génération ; tl bêtes dans une troisièmc,si elles nesesont pas amendées; et qu'elles ne cessent de parcourir les différentes espèces de l)êlcs, jusqu'à ce qu'elles aient appris à se soumettre en tout à la raison. » ( 2'imée, page 105 1.)
Platon , qui s'était fait législateur dans sa Brpublique, c'est-à-dire dans son cabinet, ce (pii est permis à tout le monde , aurait pu du moins faire de même dans sa Théodicre ' , et ne pas promulguer ses lois par l'organe de la sagesse éternelle. Je ne parle pas de cette singulière progression de peines , qui place la bête immédiatement au-dessous de la femme : j'imagine que vous n'aurez fait qu'en rire ; et si Platon peut devenir une occasion de scandale , c'est quand il statue longuement et disert ement, dans sa République , que toutes les femmes seront communes à tous les citoyens. Ce n'est pas sans quelque répugnance que je mets sous vos yeux ce monstrueux délire d'un des plus illustres philosophes de l'antiquité: le scandale est ici d'autant plus réel , que le même dogme a été renouvelé [dus d'une fois, et même de nos jours. Mais il est juste d'ajouter que cette immoralité , qui à la vérité est forte , est du moins la seule qui se rencontre dans Platon , dont les écrits respirent d'ailleurs la morale, non seulement la plus pure , mais la plus élevée, et qui n'est jamais plus éloquent que (piand il appelle l'ame de l'honune à la contemplation de ce modèle parfait dont elle porte en elle l'image, et de ces idées éternelles qui sont pour elle les miroirs de l'honnêteté et de la vertu. Lui-même eut une conduite conforme à ses principes; et s'il s'est une fois égaré à ce point dans ses spéculalions politiques, tout ce qu'il y a de meilleur à en conclure, c'est que la raison humaine sans guide est capable, même en morale, et même dans le plus honnête homme , des plus honteuses illusions.
Je laisse de côté ses Androgynes , autrement
' Ce mot veuf (Wrejuslirr dr Dieu : cVst le titre d'un ouvrage de I>eil)nil7.
Hermaphrodites, fable cependant aussi ingéniefifî? qu'aucune de celles des Grecs , et qui a fourni à nos poètes la matière de petits contes assez gais et assez connus pour me dispenser d'en parler ici. Mais je puis ajouter à ce que vous avez entendu de sa métempsycose une autre distribution qui vous pr.'-aitra plus plausible, comme allégorie morale , et qui lui sert à rendre compte à sa manière de l'originedes diverses espèces d'animaux. Le premier, l'honune, fut d'abord créé mâle dans tous les individus; mais ceux qui furent méchants ayant été à la seconde période changés en femmes , comme il avait été prescrit, alors les individus de l'un et de l'autre sexe qui n'avaient pas bien vécu subirent à une troisième époque les métamorphoses suivantes : Les philosophes d'un esprit léger, qui avaient cru pouvoir, par le secours des sens, atteindre à la connaissance des choses intellectuelles, furent changés en oiseaux; ceux qui, négligeant l'étude des choses célestes, ne s'occupèrent que des objets terrestres, devinrent des quadrupèdes, et, parmi eux, les plus mauvais devinrent des reptiles; enfin les plusstupides furent condamnés à être poissons , comme indignes de respirer le même air que nous. Sans nous arrêter à ces transformations successives et sans cesse renouvelées, qui n'ont d'autre fondement que des analogies plaisamment morales , observons le seul résultat sérieux qu'on en puisse tirer : c'est que, dans le système de Platon, l'ame humaine, telle (pi'il la suppose, mi-partie de la substance immortelle et de la substance mortelle, est incessamment répandue dans toutes les espèces animales, qui par conséquent ne diffèrent del'homme que par la forme. Ce dogme est pris tout entier de l'école de Pythagore , et n'en est i)as moins une des plus choquantes absurdités où puisse tomber la philosophie , et une des contradictions les plus manifestes dans un philosophe qui nous avait d'abord dit de si belles choses sur l'origine de notre ame et sur sa destination.
L'ordre et la méthode ne sont sûrement pas pour Platon au nombre des mérites et des devoirs; car sa métaphysicpie , et sa physique, et sa nuisique, et sa physiologie, et ses mathématiques, sont indifférenunent semées dans ses livres de ia Republique et des Loi<. Tout est pêle-mêle dans ses ouvrages; ce qui n'empêche pas que la lecture n'en soit agri'able , parce (pi'il jette sur tous les objets une étoiuiante profusion d'idées, la plupart très hasardées, et souvent même fausses, mais toujours jtius ou moins séduisantes, ou par une imagination qui exerce celle du lecteur, ou par l'attrait d'un style orné et fleuri, ou par le pi(piant de la controverse et du dialogue.
ANClEiXS. - PHILOSOPHIE.
C'est peul-élre le plus bel esprit de l'antiquité, et celui (pii a parlé tie tout avec le plus de facilité et d'agrément. Aussi les poètes et les orateurs les plus célèbres chez les Grecs et les Romains avaient sans cesse dans les mains ses nombreux écrits , et jie se cachaient pas ou se glorifiaient même du [trofit qu'ils en tiraient. On sait quelle vénération avait pour lui Cicéron , cpii le traite toujours iriiommedivin, etqni ne connaît pas de plus grande autorité (juela sienne ; et nous apprenons de Plularque que ce fut la lecture de Platon (p)i déterinina Démosthènes au genre d'éloquence politique qu'il adopta , celui qui consiste à préférer en toute occasion ce qui est honnête et glorieux; et tel est en effet, si vous vous en souvenez , le principe de toutes ses harangues. Si l'on cherche ce qui put donner à Platon celte puissante influence qu'il exerça long-temps sur les plus grands esprits , on verra (pie ce ne pouvait être que la partie morale de sa philosophie , sans comparaison la meilleure de toute , parce qu'elle est noble, insinuante , persuasive , accommodée à la nature humaine , et la dirigeant toujours vers le bien dont elle est capable , sans la rebuter par la morgue et la raideur du stoïcisme. Personne, parmi les l'aïens , n'a mieux parlé de la Divinité et de nos rapports avec elle. On croit à la vérité que les livres des Hébreux (|ui font une partie de nos livres saints ne lui ont pas été inconnus; et ce (|ui peut appuyer cette conjecture, c'est qu'ils étaient assez répandus en Egypte lorsq;<e Platon y voyagea , puisqu'il ne s'écoula guère qu'un siècle depuis lui jusqu'à Ptolémée Phi.'adelphe , que la célébrité des écrits de Moïse et le désir d'enrichir la fameuse bibliothèque d'Alexandrie, formée par son père , engagèrent à faire traduire en grec les livres sacrés des Hébreux. Ce qui vient encore à l'appui de cette opinion , c'est la conformité frappante des idées de Plalon avec celles de l'Ecriture sur l'inévitable jugement de Dieu, smsa présence à toutes nos actions et à toutes nos pensées ; conformité qui va même jusqu'à celle des expressions et des phrases ; témoin ce passage des Psaumes ,
« Si je m'élève jusqu'aux deux , vous y êtes ; si je descends dans les profoudeurs de la terre , je vous y trouve *. »
et celui de Platon , dans le dixième livre des Lois, « Quand vous seriez assez pelit pour descendre daus les profondeurs de la terre , ou assez haut pour monter d:ms le ciel avec des ailes , vous n'échapperez pas aux regards de Dieu. » (Pag, 958 B. )
Il est possible que Platon et le psalmiste se sokul
■ rsaiinie 138, v. >S ; \mos , Profhet. IX, 2.
rencontrés ; mais la rencontre est remarquable. Au reste , c'est dans ce même livre des Lois que Platon établit et justifie la Providence par des moyens puisés dans la plus saine philosophie. Il prouve très bien que l'indifférence ou l'impuissance à l'égard des choses humaines sont également incompatibles avec la nature divine; et il est le premier chez lequel on trouve cet argument invincible , que l'homme , qui ne peut jamais voir (pie les accidents de l'individu et du temps , c'està-dire , ce (pii est partiel et passager, ne saurait être juge compétent du dessein de Dieu, qui doit nécessairement rapporter et subordonner le particulier au général , et le temps à l'éternité.
I! n'y a en philosophie aucune réponse possible à cette démonstration : il n'y en a ipie daus l'athéisme , qui n'est point une philosophie ; et l'on s'attend bien que Platon ne doit pas aimer les athées. Il est même , dans sa législation , tiès sévère à leur égard, et d'autant plus que la justice divine est la première base de toutes ses lois criminelles et civiles , et que le sacerdoce et le culte sont chez lui au premier rang dans l'ordre politique; en quoi Platon ne diffère d aucun législateur ni d'aucun gouvernement connu depuis l'origine des sociétés : ce n'est pas en ce point qu'on peut le trouver novateur ou romanesipie. Quant aux athées, voici ses paroles, à l'article des lois contre l'impiété :
« Parmi ceux qui nient la Divinité, il en est qui, par une suite de leur bon naturel, s'abstiennent de mal faire et vivent bien; il en est qui ne ctierchent dans cette opinion qu'une sauvegarde à leurs passions et à leurs vices : les uns et les autres so;U plus ou moins niûsil)les à l'ordre public. Les premiers seront punis de cinq ans de détention ; et pendant ce temps ils ne verront que les magistrats chargés de l'inspection des prisons, et (jui les exhorteront à rentrer eu eux-mêmes et à revenir au bon sens. Ils seront ensuite mis en liberté; mais, s'ils se rendent de nouveau coupables du même crime, ils seront mis à mort. Les autres seront condamnés à une prison perpétuelle , et , après leur mort, ils seront privés de sépulture et jetés hors du territoire de la république '. »
L'on ne sera pas surpris de cette rigueur, si J'onse rappelle combien tous les gouvernements de la Grèce étaient ennemis de l'irréligion , et que les deux ou trois sophistes qui manifestèrent une opinion contraire à l'existence des dieux n'évitèrent le supplice que par un exil volontaire. Les Romains , encore fort étrangers à toute espèce de philosophie lorsqu'ils firent leurs lois, ne supposèrent pas apparemment que l'on put nier l'existence de la Divinité , puisqu'en ordonnant des peines capitales contre le sacrilège et l'impiété ils
' Ceci n'est qu'une analyse. —Voy. le texte grec, page !;f>0.
ne (irent aucune ment ion de l'atliéisrae , qui pourtant, vers les derniers temps de la république , el à l'époque de l'extrême dépravation des mœurs, devint commun chez eux, comme chez les Grecs, mais de la même manière que parmi nous ; c'està-dire que la Divinité était {dutôt oubliée ou méconnue par inconsidération que niée par conviction. Il y eut pourtant celte différence, que Rome n'eut point de professeurs d'athéisme proprement dits , et que la France et l'Europe en ont eu , dont plusieurs même, dans les deux derniers siècles, périrent du dernier supplice. Malgré ces exemples et l'autorité de Platon, (jui en toute autre chose est fort loin d'une rigueur outrée, mon avis, si j'étais obligé d'en avoir un, ne serait jamais pour une peine capitale; mais il me semWe que l'on pourrait dire à celui qui professe ouvertement l'athéisme : Votre ddctrine est contraire à tout ordre social, et vous êtes par conséquent très coupable (le n'avoir pas du moins gardé pour vous seul une opinion qui ne peut faire que du mal. Dès que vous l'avez fait connaître , vous ne pouvez plus vivre sous nos lois, dont vous méconnaissez le premier principe. Retirez-vous donc de notre territoire, et allez vivre là où l'on voudra vous souffrir. « Tonte impiété, dit Platon, a l'erreur pour principe, »(P. 945.)
C'est directement l'opposé de la doctrine de nos jours , qui tient pour premier axiome , que toute religion est tme erreur. Il parait que Platon, d'ailleurs si doux et si indulgent , ne pouvait tolérer l'irréligion. On s'en aperçoit au commencement de son dixième livre des Lois , où il se propose de convaincre l'impiété comme absurde, avant de la condamner comme criminelle.
« Quoiqu'il ne soit piis possible, dit-il, de ne pas haïr tes impies , et de ne pas s'élever contre eux avec véhémence, tâchons cependant de contenir notre indignation, et de raisonner avec eux le plus paisiblement qu'il nous sera possible. » ( P. 947.) Et c'est ce qu'il fait : mais plus ces raisonnements sont plausibles , plus on en peut conclure qu'on n'eût pas ainsi laissé raisonner de nos jours un si grand ennemi de l'irréligion; et que, s'il fut assez heureux pour échapper aux deux tyrans de Syracuse , il n'aurait pas échappé aux tyrans de notre révolution.
L'article des femmes est toujours celui où Platon est le plus malheureux. Il veut les faire élever dans les mêmes exercices que les hommes, et (pi'elles portent les armes comme eux. Sa raison est qu'il n'y a <le différence d'un sexe à l'autre que celle de la force ; en (pioi d'abord il se trompe beaucoup : mais ou admettant même cette assertion, doiil ou prouverait aisémoiil la fausseté.
comment un philosophe tel (pielui n'a-t-il pas fait attention aux conséquences aussi nombreuses qu'importantes qui résultent de cette seule disparité de constitution physique? Comment n'a-t-il pas vu qu'il serait inconséquent et absurde , dans l'ordre naturel , que cette disparité si marquée fût un accident isolé , et qui ne tint pas à une disparité bien plus étendue de moyens, de fonctions et de devoirs, qui emichissent à la fois les deux sexes, précisément par l'opposition et la compensation de ce qui manque à chacun d'eux? Ce qui lui manque à lui , c'est la liaison des idées : s'il l'avait consultée avec plus d'attention , et s'il eût rempli ce premier devoir du philosophe , d'analyser d'abord parfaitement le réel avant de chercher le possible, d'où il résulte le plus souvent que ce qui est n'est autre chose que ce (pii doit être; s'il eût suivi cette marche dans l'examen des différences spécifiques des deux sexes, et de l'action réciproque du physique et du moral dans tous les deux , il aurait bien autrement encore adoré celte Providence bienfaitrice dont il parle d'ailleurs si bien , mais qu'il était loin d'avoir assez étudiée. Cette étude, au reste, devait être un des grands avantages de cetix qui ont eu le secours inappréciable de la révélation : eux seuls peuvent savoir (ju'il n'y a ici de vraie philosophie ( pour parler humainement) , ou pour mieux dire , qu'il n'y a de vraie sagesse que dans ces simples jtaroles du Créateur , lorsqu'il voulut faire une compagne pour Adam , et que pour la lui donner , il la tira de sa propre chaire : // n'est pas bon que l'homme soit seul. El Platon ne s'aperçoit pas (pie , dans son système, l'homme, avec une femme, serait encore seul. Heureusement ce système est totalement impraticable '. Aussi un philosophe révolutionnaire s'estil empressé de l'adopter , il y a quelques années. Il n'a pas fait plus fortune chez lui que chez Platon; mais je suis liiché que ce soit Platon qui le lui ait fourni.
On a emprunté de ses traités des Lois deux autres articles fort différents, et qui font partie de la dernière constitution française : l'un fort sensé, la justice arbitrale, dont je crois que Platon est le premier auteur , mais qui a été rarement usitée; l'autre encore très problématique , la révision décennale des lois : celui-là pourrait être le sujet d'une discussion <pn n'a rien de commun avec les matières qui nous occupent.
Au reste , si l'on veut une preuve du peu d'accord (jui règne dans la politique de Platon , bien plus encore que dans sa métaphysique, il suffira de remarquer ce qu'il dit dans son dialogue in-
' Coiuloi'cel.
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liliilc l'Ilomine poVdique * , et ce qu'il prescrit ensuite dans sa République et dans les Lois qu'il lui donne. Voici les propositions qu'il établit dans son dialogue :
<t La politique est l'art de commander aux hommes, de conduire la chose pul)lique : cet art est une science; et une science très rare et très difficile , qui ne peut ap- I)artenir, dans chaque élaf, qu'à un honmie ou deux, ou du moins à très peu d'hommes. C'est donc une science qu'on peut appeler royale. D'où il suit que le meilleur de tous les gouvernements est la monarchie, et le plus mauvais de tous la démocratie , comme étant le plus éloigné du premier. Quant à celui qui est entre les deux, et qu'on nomme aiistocratique, c'est-.Vdire le gouvernement des meilleurs ou du très petit iiomhre , il ne vaut pas le monarchique , mais il vaut mieux que le démocratique. »
Platon développe ensuite avec une très grande force tous les vices et tous les dangers du pouvoir de la multitude , et refuse même le nom de politique à toute administration qui n'est pas celle d'un seul, parce que l'administrateur, à moins d'être roi , est plus ou moins subordonné aux caprices de ceux qu'il gouverne. Sans entrer dans un examen qui nous serait ici étranger , j'observerai seulement t|ue les conséquences de Platon ne découlent point du tout de ses principes, et que, quand la science de gouverner ne pourrait résider que dans un seul gouvernant, ce qui est très faux , il ne s'ensuivrait pas du tout que le gouvernant dût avoir cette science , qui certainement n'est ni une attribution ni un liéritage. Il n'est pas plus \rai <|ue la politique appartienne exclusivement ni même éminemment à celui (jui gouverne seul, sous quelque nom que ce soit : et ici les faits parlent plus baut que toutes les théories; car, à ne consulter que l'histoire, je ne sais si, au jugement des connaisseurs , on trouverait dans quekiue monarque que ce soit , à plus forte raison dans une suite de monarques , une politique plus admirable que celle du sénat romain jusqu'au temps tles Gracques, ou du sénat de Venise justpi'au dernier siècle. Que serait-ce , si je faisais entrer ici en ligne de compte les ministres , qui non seidement ne gouvernaient pas seuls , mais (jui avaient à combattre à la fois et le roi et la nation , tels, par exemple (pie Ricbe'ieu et Ximeaez , regardés universellement comme deux politiques du premier ordre ? Toutes ces inéprises font assez voir que ce n'est pas sans fondement que j'ai reproché A Platon le défaut de logique , qui en effet tient de fort près , pour l'ordinaire , à la vivacité d'imagination. Il pose beaucoup trop légèrement ses principes , et les conséquences deviennent ensuite
* É<li(lon grecque déjà citée, page 32».
ce qu'elles peuvent; et, comme elles ne le font jamais revenir sur ses pas, du moins dans un même ouvrage , il s'en tire par des subtilités qui , à la fin , le mènent très loin du point d'où il était parti.
Mais ce qui est le plus étonnant , c'est qu'immédiatement après ce traité où il vient de faire un éloge exclusif de la monarchie , viennent les livres de sa République , qui n'est autre chose cpi'un mélange de beaucoup d'aristocratie et d'un peu de démocratie , et , pour tout dire , une espèce de communauté philosophique, comme Sparte était une communauté militaire ; avec cette différence , que Sparte , au moyen de l'injure faite à l'humanité dans ses esclaves appelés ilotes, et de son empire tyrannique sur ses sujets qu'elle appelait alliés , [)ouvait subsister par la force de ses institutions guerrières ; et qu'au contraire la République de Platon ne donnant des armes qu'à une partie des citoyens, qu'il appelle /es (jardieus, et s'en rapportant d'ailleurs à leur éducation et à leur sagesse , sans donner au reste du |»euple aucun contre-poids contre leur puissance , il était plus que probable que les gardiens pourraient , quand ils le voudraient, devenir des loups, et dévorer le troupeau , au lieu de le garder. Je ne me pique nullement de connaissances en ce genre; mais toutes les fois que je lis des philosophes qui se font législateurs , je me rappelle toujours ce vers d'une de nos comédies ,
Je vois qu'un pliilosophe est mauvais politique ; et je serai toujours porté à croire qu'il en est de celte science connne de toutes les autres qu'on appelle pratiques, pour les distinguer de celles (|ui se bornent à la spéculation : je veux dire que , connne il faut avoir manié l'instrument pour être artiste, il faut (qu'on me passe le terme ) avoir manié des hommes pour être politique. La machine du gouvernement , la plus compliquée de toutes , est, encore bien plus que les autres, sujette à l'épreuve des frottements et des résistances, pour être bien connue , parce que les frottements et les résistances ne se trouvent ni sous la plume ni sous le crayon. Aussi , pour peu qu'on veuille étudier l'histoire , on verra que nul homme , excepté Lycurgue , n'a fait un gouvernement ; et l'on pourrait assigner les motifs de cette exception, (jui sont connus, et ajouter que ce gouvernement n'était pas bon , puisqu'il ne l'était que pour quelques milliers de Spartiates. Et qui donc a fait tous les autres gouvernements , et les a maintenus plus ou moins de temps au milieu de leurs inévitables variations ? Les deux seuls législateurs du monde, le temps et l'expérience, ou , en d'autres termes , la force réunie des hommes et des choses , qui .
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COURS DE LITTEKATURE.
(laiis l'ordre moral, comme dans l'ordre physique, teiidenl toujours , malgré des oscillations et des secousses , à se reposer dans l'équilibre.
C'est dans les deux dialogues qui ont pour titre Alcihiade que l'on remarque les rapports les plus prochains de l'école de Platon avec celle des moralistes chrétiens. C'est là que Socrate donne les premières leçons de conduite à ce jeune Athénien à peine sorti de l'adolescence , et déjà rem- |)li d'espérances présomptueuses. Il lui démontre que la haute opinion qu'il parait avoir de lui- | même, fondée sur sa naissance, sa beauté, ses richesses , son esprit , n'est qu'une illusion et un ! danger. Il lui enseigne à regarder la vertu , non 1 seulement comme le premier des devoirs, mais comme le preuiier des moyens , ou plutôt comme i le seul ([ui puisse faire employer utilement tous les autres. Pour arrivera la vertu, le premier pas est la connaissance de soi-même , c'est-à-dire des défauts et des vices de la nature humaine, qui sont la source de tous ses maux ; et ces vices sont principalement l'ignorance et l'orgueil : et , comme la source de toute vérité et de tout bien est en Dieu , c'est de la manière d'honorer et de prier Dieu que Socrate fait dépendre celte sagesse qui consiste à se connaître soi-même. Il importe d'observer ici que , dans ces deux dialogues, c'est toujours de Dieu qu'il parle, et non pas des dieux : il établit que ce qui esl agréable à Dieu , ce n'est pas la nudtitude et la pompe des sacrifices , mais la disposition du cœur et la pureté des vœux qu'il forme ; qu'il faut suriout bien prendre garde à ce qu'on demande à Dieu , parce qu'il nous punit souvent, en exauçant nos vœux , de l'offense que nous lui faisons en les lui adressant. En conséquence , il approuve cette formule de prière à Dieu, comme la meilleure de toutes ' :
a Donnez-nous ce qui nous est bon , même quand nous ne le demanderions pas ; et refusez-nous ce qui est mauvais, même quand nous le demanderions. » Enfin , sur ce (ju'Alcibiade lui dit qu'il es[)ère acquérir la sagesse , si Socrate le veut , il répon<i :
« Vous ne dites pas bien : dites, Si Dieu le veut. » Et en effet, c'était une des phrases qu'on entendait le plus souvent dans la bouciie de Socrate , et (]ui esl la phrase des chrétiens , s'il pluit à Dieu. Dans un autre dialogue intitulé Ménon , il établit que ce n'est pas l'étude de la philosoi)hie qui peut donner la vertu , mais ([ue la vertu ne peut venir (jue de Dieu seul.
C'est dans ce même dialogue (pi'il soutient que notre esprit , en apjirenant , ne fait (jue se res-
' Cette prière esl tl'iiii ancien poète grec, et se U'oiivc dans l'JlnUtologii.
souvenir ; et il devait être d'autant plus attaché à ce dogme , que c'était une consétpieiice de celui de la transmigration successive des aines. 3Jais c'était une erreur née d'une erreur : ce qui pouvait 'a rendre spécieuse , surtout pour un homme d'une conception aussi prompte que Platon , c'est cette avidité du vrai , et celte vivacité du plaisir (|ue ressent notre ame par l'apercevance de la vérité , sentiments naturels à l'horamo , ([uoiqu'ils aient plus ou moins de force dans chacun , suivant la différence des facultés morales, et qui ont servi un moment à mettre en crétUt les idées innées dans la philosophie moderne , qui bientôt y a renoncé à mesure qu'elle s'est perfectionnée. Pour prouver cette prétendue réminiscence, l'interlocuteur Socrate interroge un esclave qui n'a aucune connaissance de la géométrie, et le conduit de (|uestions en questions à résoudre le problème du carré double ; ce qui peut être une fort bonne méthode pour enseigner de façon à donner de l'exercice à l'esprit , mais ce qui ne prouve nullement (juc l'esprit se ressouvienne de ce qu'il découvre. Platon ne s'est pas aperçu que cette découverte n'est pas un souvenir de l'esprit , quoicpi'elle en soit l'ouvrage , mais qu'elle est le produit du rapport exact des idées , considérées attentivement par la faculté peasante qui procède du connu à l'inconnu. C'est ainsi que, sans connaître aucune méthode algébri((ue, on résout de petits problèmes d'algèbre seulement en combinant de différentes manières la quantité qu'on cherche avec les quantités données. A mesure que vous écartez les résultats faux, vous approchez du véritable, que vous trouvez un peu plus tard que vous n'auriez fait par les procédés de la science ; à peu près comme Pascal devina par ses propres calculs les premières propositions d'Euclide.
Celte subtilité d'argumentation qui nuit à la justesse est une des causes principales des fréquentes erreurs de Platon. Ainsi, par exemple, pour faire voir que la faculté inlelligenle a la prééminence daas l'honmie , et que l'arae doit commaniler au corps, il se laisse aller à un flux de dialectitiue, (pii le mène jusqu'à conclure que l'homme n'est rien (pi'une ame : ce qui est évidemment faux ; car alors il serait une intelligence pure ; et l'homme est un animal dans lequel le corps même a ses lois , comme l'ame ; et la dépendance mutuelle de l'un et de l'autre est même une des merveilles de !a sagesse créatrice, et aussi une de celles que les anciens ont le moins approfondies. Celte erreur n'a pas, il est vrai, des suites graves dans la doctrine de Platon , où elle n'aboutit pour ainsi dire (|u'à une ligure de style , à une excigé'ralion oratoire pour exalter l'ame el
ANCIENS
di'primer le corps. Mais c'est tOMJoiirs un mauvais moyen , même avec une bonne intention , et c'est surtout en pliilosopliie (juequi prouve trop ne prouve rien , d'autant plus qu'en partant d'un faux principe vous tombez aussitôt dans le filet des fausses consé(|uences , dont vous ne pouvez l»lus sortir avec tout adversaire qui saura vous y envelopper. Un interlocuteur liai)ile <(ui, en réfutant ici Platon dans la personne de Socrate, lui aurait démontré , non seulement que l'homme est un composé de corps etd'ame, mais même que les besoins du (orps , dont la conservation est confiée à l'ame , sont par cousé(iuent des lois pour elle-même , qu'elle ne peut violer sans attenter à la nature de l'homme , (jui est celle d'un animal , et par conséquent sans désobéir à Dieu , qui en est l'auteur , aurait pu rétorquer contre Socrate ses propres arguments , juscju'à l'embarrasser beaucoup , même sur cette excellence de la substance pensante, cpii est pourtant une vérité, et une vérité nécessaire. Aussi tout ce que je prétends inférer de cette observation , c'est que , dans des matièressi importantes, il n'y a point d'erreur indifférente, et qu'il faut se garder soigneusement de l'enthousiasme , même en morale connue en tonte autre chose. La mesure du bien est ce qu'il y a de |)1 us essentiel dans le bien; et le siècle qui va finir fera époque dans tous les siècles , pour leur avoir enseigné , par un mémorable exemple , que l'enthousiasme de \di philosophie , le fanatisme de la raison, sont capables de faire plus de mal que tout autre enthousiasme et tout autre fanatisme , précisément parce (|ue la raison et la philosophie s )nt en elles-mêmes de très bonnes choses , et que l'abus du très bon , suivant un vieil axiome , est très mauvais.
Mais rien n'a fait plus d'honneur à S'îcrate et à Platon (pie la guerre opiniâtre qu'ils déclarèrent Ions deux aux sophistes de leur temps, et que le disciple poursuivit avec courage , (iuoi(iu'elle eût coûté la vie au maître. Ces sofihistes tels que nous les voyons aujourd'hui dans les écrits de Platon ne nous paraissent qu'impudents et ridicules; mais la vogue et le crédit (pi'ils eurent un certain temps prouvent que leur charlatanisme ne laissait pas d'être contagieux, surtout chez un peuple qui, entre autres rapports avec le peuple français , avait particulièrement celui de se pi(pier d'esprit pardessus tout , et de mettre ainsi au premier rang dans l'opinion ce qui , dans les choses et dans les hommes, ne doit jamais être qu'au second, puisque l'honnêteté doit être partout au premier. On peut juger de la jactance d'un Protagoras, d'un Gorgias, et d'une foule d'à ii res qui se vantaient d'être prêts ù répondre sur-le-champ à toutes sortes
POILOSOPHIE.
de questions , de soutenir le pour et le contre sur loutes sortes de sujets , et de fournir des arguments pour démontrer le faux et infirmer le vrai en tout genre. Il fallait bien que cette grande science, qui en bonne police n'est qu'un grand scandale, et aux yeux du bon sens une gi-ande ineptie, ne fût pas sans attrait , au moins pour les Jeunes gens, puisque ceux (piita professaient y gagnèrent de la célébrité et des richesses, quoiqu'elle ne fut pas sans inconvénient pour les professeurs eux-mêmes, puisque plusieurs furent mis en juslice et condanmés à des amendes ou à l'exil , et que les livres de Protagoras, qui avait mis la Divinité en problème, furent brûlés surla place publique d'Athènes. Mais cette animadversion des magisirals n'avait lieu que sur les matières qui touchaient à la religion , la seule chose que les Grecs ne permissent pas de tourner en contro>erse. Du reste, les sophistes avaient toute liberté, et l'on conçoit sans peine que des leçons de cette nature pouvaient être du gof;t de la jeunesse, toujours si disposée à regarder toute nouveauté comme un bien , et toute espèce de frein comme un mal. Aussi courait-elle en foule à la suite des sophistes, qui, allant de ville en ville, mettaient partout à contribution la curiosité et la crédulité. L'on sait que c'est là le fonds sur lequel les charlatans en tout genre ont placé leur revue , dans tous les lieux et dans tous les temps; et c'est peutêtre le seul qu'on ait jamais pu appeler un fonds perdu. Il était très fructueux pour ces maîtres i;ouveaux, d'autant plus courus qu'ils se faisaient payer plus cher, comme c'est la coutume; mais qui pourtant, s'ils faisaient des dupes, l'étaient quelquefois eux-mêmes de leurs disciples , tant ceux-ci profitaient bien de leurs leçons. Aulu-Gelle en rapporte un exemple que je crois pouvoir citer comme assez amusant pour égayer un peu le sérieux continu des matières que nous traitons.
Un jemie homme, nommé Evathle, qui se destinait au barreau , avait fait marché ^vec Protagoras pour apprendre de lui toutes les finesses de la plaidoirie et de la chicane, moyennant une certaine somme , mais sous la condition qu'il n'en fiaierait d'abord qu'une moitié, et ne serait tenu de payer l'autre qu'après le gain de la première cause qu'il plaiderait. Le jeune avocat, bien endoctriné , ne se hâte pourtant pas de mettre ses talents à l'épreuve, et , quoique pressé par son maître ,«qui avait le double intérêt de faire briller son disciple et d'en être payé, il diffère toujours d'entrer en lice, jusqu'à ce qu'enfin le sophiste impatienté le fait assigner sur sa promesse écrite , 1 1 , se croyant sûr de son fait , débute ainsi devant les
juges , d'un ton triomphant, et avec l'asssurance d'un maître qui va confondre un écolier :
ff De quelque manière que cette affaire soit jugée , mon débiteur ne peut manquer d'être obligé au paiement; car de deux choses l'une : ou il perdra sa cause, et , en conséquence de votre arrêt, il faut qu'il me paie; ou il la gagnera , et dès lors sa première cause étant gagnée , il s'ensuit encore qu'il doit me payer. )>
Grandes acclamations. Le jeune homme se lève à son tour, et du ton le plus tranquille :
« J'accepte , dit-il à son maître , cette même alternative comme le vrai fondement de toute cette cause , et comme un moyen péremptoire en ma faveur: car de deux ciiuscs l'une : ou la sentence me sera favorable, et dès lors je ne vous dois rien ; ou elle me sera contraire, et dès lors ma première cause est perdue, et je suis quitte. »
l,e rhéteur resta muet, et les juges interdits trouvèrent la cause si épineuse et si équivoque, qu'ils jefusèrent de prononcer.
J'ai conté ce trait pour vous donner une idée , non seulement de cet art sophistique , mais de ce qui le fit valoir chez les Grecs : c'était surtout le faihle qu'ils eurent en tout temps pour les arguties, pour tout ce qui est suhtil et délié, pour tout ce qui brille et échappe à l'esprit , comme l'éclair aux yeux. Ce goût est d'autant plus à remarquer en eux , qu'ils ne le portèrent point dans l'éloquence ni dans la poésie , chez eux recomluandahle surtout par une saine simplicité. îMais il dominait dans l'esprit social et dans le commerce de la vie ci\ile. On en a des preuves sans nombre ilans tout ce que les lettres anciennes nous ont transmis. Ici, par exemple, il est clair qu'on abusait de part et d'autre d'une é(|uivoque ([ui tombait sur-le-champ, en distinguant ce que le bon sens devait distiuguer. Il était clair que le procès pour le paiement devait d'abord être séparé de ce\le première cavse ùont le gain éventuel devait motiver ce paiement même ; sans (pioi l'engagement réciproque n'aurait eu aucun sens : aucun des contractants n'aurait rien stipulé d'obligatoire; chacu^l des deux aurait promis le oui et le non; ce qui répugne. Il s'ensuivait que, jusqu'à (X'ile première cause, qui ne pouvait pas être celle du paiement, le jeune homme, en aucun cas, ne devait rien, grâces à la négligence du maîlre, (pii , en accei)lant un paiement conditionnel , n'a- \a!t pas eu la précaution nécessaire de fixer l'épo(|ue où cette condition devait être réalisée, sous peine de payer dans le cas même où elle ne le serait pas. Faute de cette clause, le jeune hoiame n'était tenu à rien; et tout restait égal, attendu qu'en ne faisant point usage des leçons <|u'il avait icçues, s'il gagnait d'un côté la moitié de la .'oinine promise , de l'autre il perdait ce *t" '' ■"'
rait pu gagner dans les tribunaux; et comme cette seconde moitié devait être , du consentement du maîlre , le prix du succès de ses leçons , rien ne lui était dû dès que ce succès n'avait pas lieu, puisque lui-même avait consenti que l'un fût le prix de l'autre.
Ce qu'il y a de bon , c'est que les juges, quoiqu'ils n'eussent pas su écarter un dilemme également sophistique de part et d'autre , et qui ne pouvait pas être la solution du procès , puisque c'était le procès même qui faisait du dilemme un argument contradictoire dans les termes , an fond cependant jugèrent comme nous jugeons ; car , en ne rendant aucune sentence , ils donnaient , par le fait , gain de cause au jeune homme, fiuis- (jue ne rien prononcer sur une demande en paiement , c'est dispenser de paiement celui qui est actionné comme débiteur.
Cette historiette a pu vous divertir, parce ([u'ici du moins le sophisme est lié à quelque chose de réel ; mais vous ne verriez qu'un excès de sottise , d'autant plus digne de mépris qu'elle afiiche plus de prétention , dans celle foule de subtilités puérilement captieuses qui faisaient le fond de la doctrine de ces sophistes qui figurent dans les dialogues de Platon. Ce n'est que chez lui qu'on peut les entendre avec quelque plaisir , parce qu'il a eu l'art de les présenter avec des formes comicpies , comme les casuisles des Provinciales de Pascal. C'est précisément leur sérieux ((ui les rend plus fous ; et il n'est pas douteux que le Molière de Port-Royal n'ait pris pour modèles les dialogues de Platon sur les sophistes , d'autant qu'il n'y avait pas d'auteur ancien qui fût alors lu , cilé et célébré autant que Platon dans la bonne littérature française. Un des premiers essais de Racine fut la traduction d'un morceau de cet illustre Grec , et La Fontaine en était naïvement enthousiaste, comme de Baruch. Il est certain <iue cette ironie de Socrate , qu'on n'a pas vantée sans raison , joue ici un rôle très avantageux. Il commence toujours avec ses sophistes connue il faut commencer avec les sols glorieux et les bavards importants dont on veut lirer parti dans la société. Il a l'air et le ton d'un humble écolier (pii veut s'instruire , et , pour les rassurer contre son nom , et mettre à l'aise toute leur impertinence, il feiut d'abord une sorte d'élonnemeut ([u'ils ne manquent pas de prendre pour de l'aduiiralion , quoicpie pour tout autre (pi'eux il laisse percer un mépris froid et piquant, (pii bienl«)t devient très gai à mesure que nos rhéteurs encourages débitent plus librement toutlos les inepties de Unir science. Alors Socrate , usant de la permission de les interroger , cl ar-
ANCIENS. - PHILOSOPHIE
î^imientant sur leurs réponses avec cette finesse qu'on peut se permettre dans des questions frivoles , pour confondre la vanité et l'ignorance de docteurs de cette espèce , les fait tomber à tout moment dans les contradictions les plus absurdes et les conséquences les plus folles , jusqu'à ce qu'enfln ils se sentent assez humiliés par le rire des auditeurs pour prendre de l'humeur contre lui , et que , se taisant de confusion , ils lui laissent la parole. Il ne s'en sert que pour ramener la philosophie à son véritable but , à des vérités utiles et morales ; car c'est toujours là qu'il en revient , et il ne veut décrier ces sophistes devant la jeunesse que pour la garantir de leurs séductions , et lui inspirer le goût des bonnes études et l'amour du devoir et de la vertu. Mais on ne peut rien détacher de ces dialogues : c'est un tissu où tout se tient ; et , pour en sentir l'adresse et l'heureux artifice , il faut le suivre d'un bout à l'autre : et je ne sache pas que cette partie des ouvrages de Platon , qui , pour être bien rendue en français , demanderait beaucoup de facilité , de précision et de grâce , ait jamais été parmi nous traduite comme elle devait l'être. Ce ne sont guère que des savants qui ont travaillé sur Platon , et pour le traduire il faut plus que de la science : celle-ci même n'a réussi ([ue fort médiocrement à faire passer dans notre langue les morceaux les plus sérieux des écrits de Platon , ceux qui regardent la politique et la métaphysique.
C'est, en effet, dans la partie sérieuse et didactique ■, et dans les résumés moraux des dialogues de Platon, que l'on peut plus convenablement prendre quelques morceaux qui justifient ce que j'ai dit de cette surprenante conformité de sa morale avec celle des chrétiens. Ainsi, par exemple , lorsque , dans son Gorgias, il a mis à bout ce vieux rhéteur , et son jeune admirateur Calliclès , dont l'un fait de la rhétorique un art d'imposture , et l'autre confond absolument le pouvoir et l'autorité avec la tyrannie , Socrate termine ainsi , de manière à ce que vous croiriez presque entendre un prédicateur de l'Église , si ce n'est que le ton de l'un est plus oratoire , et l'autre pins philosophique; mais les idées sont les mêmes.
" Pour moi , Calliclès ( p. 358 ) , je considère comment je pourrai, devant le souverain juge, hii présenter mon ame dans l'élat le plus sain. Méprisant les honneurs populaires, et attentif à la vérité, je tâcherai, le plus qu'il m'est possible, de vivre et de mourir honnête homme; et c'est à quoi j'exhorte aussi les autres autant qu'il est en moi. Je vous y iuvite vous-même, cl vous rappelle à cette vie qui doit être ici-bas celle de l'homme , et à celte espèce de combat qui est vraiment ce'ui de la vie
humaine, et celui que l'homme doit soutenir de préférence à tous les autres. C'est là dessus que je vous réprimande ' , vous qui oubliez que vous ne pourrez vous secourir vous-même quand vous serez juo;c, et quand la sentence, dont je vous parlais tout à Thenre vous menacera de près. Lorsque vous serez saisi et amené devant ce tribunal =, vous serez tremblant et muet : c'est là que vous essuierez de véritables affronts , et que vous serez vérital)lement humilié et maltraité ^, réellement frappé et souftleté. Peut-être ceci vous paraît-il un conte de vieille, et des paroles dignes de mppris: et ce mépris ne ra'étonnerait pas si vous étiez en état d'opposer à ce que je dis quelque chose de meilleur et de plus vrai. Mais vous l'avez cherché et vous ne l'avez pas trouvé, et vous venez de voir qu'entre trois personnaofes tels que vous, qui passez pour les plus éclairés desGiecs, Poilus, Gorgias et vous , vous n'avez pu prouver qu'il fallût vivre d'une autre manière que celle que j'ai démontrée être la plus avantageuse pour paraître à ce dernier jugement. En effet, de toutes nos discussions, qu'est-ce qui est resté sans réponse et reconnu irréfragable ? Cela seul , qu'il faut se donner de garde de faire du mal plus que d'en souffrir; qu'il faut travailler avant tout, non pas à être tenu pour honnête homme, mais à l'être en effet, soit dans le pul)lic, soit dans le particulier; que si l'on a fait le mal , on doit en être puni ; et que , si le premier bien est d'être juste et irréprochable, le second est de recevoir ici la peine du mal qu'on a fait, et de devenir bon par le châtiment et le repentir; qu'il faut éviter d'être flatteur, ni pour soi-même, ni pour les particuliers, ni pour la muUitude; et qu'enfln la rhétorique, comme toute autre chose, ne doit servir que pour la justice. Croyez-moi donc, Calliclès , et marchez avec moi vers ce but: si vous y parvenez, vous serez heureux , et dans cette vie , et après votre mort. A ce prix , laissez-vous traiter d'insensé, et ne regardez pas comme un affront, si quelqu'un vous injuiie ou vous frappe ; car vous n'éprouverez jamais rien qui soit véritablement à craindre tant que vous serez juste, honnête, et attaché à la pratique de la vertu. »
Après ces échantillons de la philosophie de So-
' Sur cette expression , qui est littérale , il faut se souvenir de l'autorité que donnait la vieillesse chez les anciens . et du respect inviolable que les jeunes gens étaient tenus de lui porter.
" C'est ici celui de Minos , parce que , dans ce dialogue , il y a un auditoire , et que Socrate se faisait un devoir de respecter le culte de son pays , et de se conformer en public au lan,£;age commun. Mais, dans les traités particuliers, où Socrate et Platon parlent librement , ils disent d'ordinaire Dieu, ©jô;, et rarement les dieux, si ce n'est quand la controverse les y force.
' Socrate venait de soutenir que les mauvais traitements qu'on essuie des tyrans et des hommes injustes ne sont eu effet des injures et de vrais maux que poiu- celui qui les fait, et non pas pour celui qui les souffre ; ce qui avait d'abord causé une étrange surprise à Gorgias et à Calliclès, mais ce qu'il avait démontré de manière à les réduire à l'absurde et au silence par les aveux qu'il leur avait successivement arrachés, comme il va le rapitcler ici. Ces notes , au reste, prouvent ce que je disais tout à l'heure de la difficullé d'extraire d'un écrit où tout se lient.
crate et de son disciple, j'aurais ({uelque peine et même quelque honte à vous en donner de celle dont ils s'étaient déclarés les ennemis , et qui était si loin d'en mériter le nom. Mais , comme il convient pourtant d'en faire au moins apercevoir la distance, je me bornerai , ne fût-ce que pour A arier. à vous citer un des arguments de ces écoles, entre mille autres tout semblables , qui en étaient l'exercice habituel. On se proposait, par exemple , de prouver qu'il était faux qu'un rat pût manger des livres , ou du lard , ou du fromage; et voici comme on s'y prenait :
« IN'est-il pas vrai qu'un rat est une syllabe ? » On accordait cette majeure , et le maître alors reprenait :
« Or, mie syll.il)e ne mange ni livres, ni lard, ni fromage : doue, etc. »
Cela est , sans doute , prodigieusement ridicule ; vous vous tromperiez cependant , si vous pensiez que les Grecs, (pioiqu'ils ne fussent pas sots, eussent en général pour ces sottises le dédain et la pitié qu'elles méritaient , et qu'elles trouvèrent à Rome ([uand elles y furent transportées dans les derniers temps de la république. Il y eut toujours dans le caractère des Grecs un fonds de frivolité que les Romains appelaient (jro'cam Jevitatem, et dont leur sévérité naturelle ne put jamais s'accommoder, du moins jusqu'à l'époque de l'entière dégradation de l'esprit public. C'est ce qui fit chasser de Rome les philosophes grecs dans les plus beaux siècles de la république , non pas qu'ils fussent tous si décidément frivoles, mais tous donnaient plus ou moins dans le sophistique , c'est-à-dire dans l'argumentation des mots , sans en excepter même les plus graves de tous , les Stoïciens. S'ils furent bannis pareillement sous Uomitien , l'on comprend bien (pie ce ne pouvait [)as être pour la même raison • mais c'est que les philosophes étaient aussi mathématiciens , et que les mathématiciens étant en même temps astrologues et devins , ils étaient suspects et odieux aiix tyrans, qui veulent bien qu'on raisonne mal, mais qui ne sauraient souffrir qu'on prédise , de peur que tout le monde ne croie ce qu'ils savent que tout le monde souhaite.
Ne vous imaginez pas d'ailleurs que ces ineptes sophisines ;-e renfermassent dans des jeux d'esprit : non ; ils s'étendaient aux matières les plus inqmrlanics , soit dans l'ordre moral , soit dans l'ordre judiciaire; et av€C ces abus de mots, rien n'était plus ni faux ni vrai , ni juste , ni injuste ; !'e «|ui couviei't toujours merveilleusement à une certaine classe d'honnnes , et alors la déraison passe à la faveur de la perversité. On en voit la
preuve dans les livres de Plalon; où les sophiste* mettent en avant les propositions les plus immorales, toujours en jouant sur les mots. On demandera peut-être comment il y avait quelque embarras à pulvériser ces niaiseries scolasliques, (pii devaient s'évanouir devant la simple définition des termes et la distinction naturelle des idées. Mais d'abord la logique d'Aristote, qui est làdessus d'un grand secours , n'était pas encore connue , et ne le fut qu'après Platon , dont Arisiole fut le disciple. Jusque-là l'on ne savait guère attaquer les mauvais raisonnements par le vice de forme qui se trouvait en effet dans la plupart de ces sophismes dont on fit tant de bruit dans les écoles, qui dès lors seraient tombés d'eux-mêmes, au point de dispenser de toute réponse , puisqu'un raisonnement vicieux par la forme est nécessairement faux; non pas qu'il ne puisse y avoir du vrai dans les propositions , mais parce que la démonstration entière est nécessairement mauvaise, faute de cohérence dans les parties qui la composent. De plus , il était reçu dans les écoles des sophistes (et ils avaient bien leur raison pour cela ) qu'il fallait se tirer d'un argument tel qu'il était , sous peine de paraître vaincu ; et c'est ce qui favorisait le plus celle lutte méprisable , où l'on n'était armé que de l'équivoque des termes. Aussi que faisait-on? Souvent l'on rétorquait l'argument pas une autre équivoque , c'est-à-dire l'absurde par l'absurde. Ainsi , pour achever le peu de détails que je me permets sur ces misères de l'esprit humain , et dont je demande pardon à la curiosité même , quoique voulant à un certain point la satisfaire , il y avait deux manières d'écarter le bel argument qui tout à l'heure vous a fait rire, ha première et la bonne était de distinguer la majeure en définissant les termes :
<( Le mot rat est une syllabe , oui : la chose rat est une syllabe, non; car un rat est un animal. «
Et dès lors il n'y a pas même de sens dans tout le reste , (pi'on ne peut répéter qu'en éclatant de rire aux dépens du raisonneiu*. 3Iais cela était trop sinqtle et trop sensé pour contenter des sophistes; et, pour ne pas demeurer court , on leur répondait dans leur genre :
« Un rat est une syllahe : or un rat mange des livres : donc une syllabe mange des livres. »
Et les deux arguments sont de la même force : l'un vaut l'autre. Rien ne ressemble plus à ce faussaire normand , à (pii un autre faussaire montrait en justice une obligation où l'écriture du premier était si parfaitement contrefaite, que les e\|)erls n'osaient pas la démentir. JVieras-tu ion ! cniixtrrf disait le demandeur. Je me» (jarderai
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
bien, répondit l'autre, je suis trop honnête homme poiir cela. Mais apparemment tu ne nieras pasnon plus la tienne:et voici la quittance. Et en effet la quittance valait l'obligation.
Eu voilà bien assez et même trop sur cette matière; et je terminerai cet article en m'arrètant un moment aux deux morceaux de Platon les plus renommés peut-être , ou du moins les plus généralement connus , V Apoloqie de Socrate , ou le discours cpi'il prononça devant l'Aréopage, et le Phcdon , dialogue fameux où ipielques heures avant de boire la ciguë , le sage d'Athènes entrelient de l'immortalité de l'ame ses amis qui l'admirent et qui pleurent. Ces deux morceaux se retrouvent partout dans nos livres d'histoire et de philosophie : on lésa même transportés sur lascène, quoique ce ne fût pas là leur place, comme on s'en est bien vite aperçu. Je dois donc dire peu de chose de ce qui est partout; et j'observerai d'abord que dans ces ouvrages , les plus purs qui nous restent de l'auteur , il se rencontre pourtant quelques erreurs, dont les imes tiennent à son pythagorisme, c'est-à-dire à ses chimères sur la transmigration des âmes , et les autres à ces illusions brillantes qui devaient plaire à son imaginalion. Je voudrais retrancher du Phcdon celte argumentation subtilement erronée qui a pour objet de prouver que le vivant nail du mort, ce qui est égalemeut faux dans l'ordre phy. ique et dans l'ordre intellectuel ; car, pour ce qui est des corps, rien ne peut naître sans germe; et pour ce qui regarde les âmes, il est prouvé en mélliaphysiqr.e qu'elles ne peuvent devoir leur origine qu'à Dieu même. Platon en convenait , puisqu'il les regardait, ainsi que nous, connue des émanations de la substance divine; mais il abusait des termes pour prouver que, l'ame immortelle passant d'un corps à un autre , chaque naissance était ainsi le produit d'une mort. On excusera plus aisément ce qu'il dit du cygne , et la comparaison qu'il fait de lui-même avec cet oiseau. Comme ses amis s'étonnent de son inaltérable tranquillité et de la hauteur et de la force de ses pensées à l'approche du moment fatal, il tire de c* qui les étonne un nouvel appui pour la thèse qu'il soutient, (]ue l'ame, en (piitlant le corps dont elle n'a pas été l'esclave, ne fait autre chose qu'être rendue à sa pureté originelle; qu'en conséquence il est tout simple qu'à l'instant de rompre ses chaînes corporelles elle paraisse s'épurer et se fortifier d'autant plus (ju'e^ie est plus près de sa délivrance. C'est !à dessus qu'il ajoute qu'on se trompe beaucoup en prenant pour une plainte funèbre le chant du cygne, qui devient plus mélodieux quand l'oiseau va mourir; qu'au contraire , cet oiseau étant consacré à Apol-
lon et aux Muses , la beauté de ses derniers accenls est une espèce d'oracle divin qui fait l'éloge de la mort , et nous apprend à n'y voir que l'entrée dans une meilleure vie. Tout ce passagcserait charmant dans un poète, mais l'est un peu trop pour un philosophe , qui vouant à la vérité le dernier reste d'une belle vie et l'autorité d'une belle mort , n'y doit rien mêler de fictif et de fabuleux; et l'on sait que tout ce qu'on a dit du cygne est une fable. Mais il fallait bien que l'imagination de Platon , qu'on pf)uvait appeler lui-même le cygne de la philosophie, en adoptant ses fiel ions et son langage , se montrât partout et se servit de tout , quel([ue sujet qu'il traitât. Il ne s'en est abstenu que dans VApoloçjie, que l'on croit avec raison être à peu près le même discours de Socrate : discours qui avait eu un trop nombreux auditoire pour que Platon se permit d'en altérer en rien le caractère et les expressions, en sorte qu'il fut cette fois comme enchaîné , et par le respect pour son maître , et par le respect pour le public.
On ne peut attribuer qu'à cette même effervescence d'esprit un ilialogue (celui qui a pour titre Ion) destiné tout entier à prouver ([ue la poésie n'est point un art. parce qu'elle ne peut être que l'effet de l'inspiralion et de l'enthousiasme, et (pie les poètes ne peuvent faire des vers que quand ils sont hors d'eux-mêmes. On voit que l'auteur a outré beaucoup trop une vérité commune , et que son opinion favoriserait trop aussi ceux qui veulent à toute force que tous les poètes soient des fous ; ce qui n'est pas plus vrai (lu'il ne l'est que tous les fous sontpoè.es. C'est comme si l'on disait qu'un athlète ou un danseur de corde n'est pas fait comme un autre homme , parce (pie les mouvements de l'un et les efforts de l'autre vont au-delà des facultés comnumes. Mais l'un et l'autre , liors de la lutte ou du théâtre , rentrent dans la classe générale , et la facilité même qu'ils ont à en sortir quand ils exercent leur art prouve que c'en est un réellement , et qui ne s'acquiert , comme tous les autres, que par ime méthode tt un travail qui se joignent aux dispositions naturelles.
Les discours de Socrate dans le Phcdon seraient d'ailleurs admirables partout, mais le sont encora plus là où ils sont; car il n'est pas douteux que, si Platon les a écrits , c'est Socrate qui les a tenus, et il ne paraît pas (ju'il ait été donné à aucun homme de voir plus loin par ses propres lumières, ni de monter plus haut par l'essor de son ame. Si l'on se rappelle que dans ce siècle un philosophe , d'ailleurs très estimable ', a condamné la salutaire pensée de la mort , qui est le plus grand fiein de Vauvenargiies.
COURS DE LU TÉKATUKE
la vie, on n'en sera que plus frappé de ces paroles du Phédo», les premières de ce genre qu'on trouve dans toute l'antiquité :
a Voulez-vous que je vous explique pourquoi le vrai philosophe voit la mort prochaine avec l'œil de l'espérance , et pourquoi il est fondé à croire qu'elle sera pour lui le commencement d'une grande félicité? La multitude l'ignore, et je vais vous le dire : c'est que la vraie philosophie n'est autre chose que l'étude de la mort, et que le sage apprend saus cesse dans cette vie , non seulement à mourir, mais à être déjà mort. Car qu'estce que la mort ? N'est-ce pas la séparation de l'anie d'avec le corps? Et ne sommes-nous pas convenus que la perfection de l'ame consiste surtout à s'affranchir le plus qu'il est possible du commerce des sens et des soins du corps, pour contempler la vérité dans Dieu ? Ne sommes-nous pas convenus que le plus grand obstacle à cet exercice de l'ame est dans les objets terrestres et dans les séductions des sens ? N'est-il pas démontré que, si nous pouvons avoir ici quelque connaisssncedu vrai , c'est en le considérant avec les yeux de l'esprit , et en fermant les yeux du corps et les portes des sens? Donc, si jamais nous pouvons parvenir à la pure compréhension du vrai, ce ne peut être qu'après la mort , et vous avez reconnu avec moi, dans le cours de cet entretien, qu'il n'y a de bonheur réel pour l'homme que dans la connaissance de la vérité; que Dieu en est le principe et la source, et que cette connaissance ne peut être parfaite qu'en lui. N'avons-nous donc pas droit d'espérer que celui qui a fait de cette recherche la grande affaire de sa vie, et dont le cœur a été pur, pourra s'approcher, après sa mort, de cette vie éternelle et céleste? car assurément ce qui est impur ne peut approcher de ce qui est pur. Voilà pourquoi le sage vit eu effet pour méditer sur la mort , et pourquoi il n'en est pas effrayé quand elle approche : voilà le fondement de cette confiance heureuse que j'emporte avec moi au moment de ce passage qui m'est prescrit aujourd'hui, confiance que doit avoir, comme moi , quiconque aur.i préparé de même et purifié son a me *. »
Quand on entend ce langage, qui est d'un bout à l'autre celui du PliMon , l'on excuse celte singulière saillie de l'un des plus spirituels écrivains du seizième siècle, Erasme, qui s'écrie quelque part : Saint Socrate , priez pour nous ! Et , en effet, il n'y a rien là qui ne soit parfaitement d'accord avec ce que les saints ont écrit et pratiqué.
Une similitude n'est pas une preuve ; mais je vous ai tléjà prévenus que Platon ne se fait pas scrupule d'employer l'une pour l'autre; et ce même endroit m'en offre un exemple , où vous ne serez pas fâchés de retrouver encore l'imagination du disciple de Socrate.
fc Quoi donc';fail-il dire à son mailre) ! l'art des Egyptiens conserve 1rs corps pendant des siècles avec des préparations aromatiques, et vous croiriez que la substance
* Siiinilc analyse du texte. A oyez Phœdon , page 49.
qui est par elle-même incorruptible , que l'ame, en w\ mot, pourrait mourir au moment où elle se dégage de la contagion du corps pour s'élever jusqu'à la demeure de l'Etre éternel , qui est le seul bon et le seul sage ? » (P. 60.)
Cette idée , si purement métaphysique , que Dieu seul est vraiment bon et vraiment sage, c'està-dire que la sagesse et ia bonté , également infinies en lui , sont des attributs essentiels de son être , est en effet de Socrate, et se représente sous les mêmes termes dans V apologie. Ce précieux monument de ranti(]uité grecque est peut-être encore plus singulier que le Plmlon; car c'est le seul exemple , parmi les anciens , qu'un accusé ait parlé de ce ton à ses juges. Ce n'est rien moins qu'un plaidoyer : le célèbre orateur Lysias en avait fait un pour Socrate , qui le refusa : Il est fort 6mu, lui dit-il , Diras il ne me convient pas. Le sien , s'il est permis de l'appeler ainsi , ressemble parfaitement à une leçon de philosophie, du même genre que celles qu'il donnait habituellement à la jeunesse d'Athènes. Il ne justifie point sa conduite; il rend compte de ses principes avec un calme imperturbable, et tel qu'il ne pouvait l'avoir qu'en parlant ])0ur lui-même; car il n'aurait pas pu l'avoir en parlant pour un autre. Mais s'il est sans trouble , il est aussi sans orgueil , quoiqu'il ne cache pas le mépris pour se» accusateurs : il le montre même d'autant plus, qu'il n'y mêle aucune indignation , pas le plus léger mouvement de colère, comme il convient quand le méchant ne fait de mal ((u'à nous , et (piand il n'est que notre ennemi particulier , sans être un ennemi public. Socrate, qui d'ailleurs sentait bien (pie son danger venait siu'lout de l'envie que lui attirait cette haute réputation de sagesse, confirmée par un oracle , apprécie cet oracle suivant ses principes , qui sont encore ici entièrement conformes à ceux de la philosophie chrétienne , et qui font un devoir , non pas seulement de la modestie que tous les sages ont recommandée, mais de l'humilité dont Socrate seul paraît avoir eu quelque idée avant les chrétiens. Voici ses paroles :
« Ou m'appelle sage, parce qu'on s'imagine que je suis savant dans les choses sur lesquelles je prouve aux autres qu'ils sont ignorants. On se trompe, Athéniens: Dieu seul est ?age ; et tout ce que signifie l'oracle rendu en ma faveur, c'est que la sagesse humaine est peu de chose , ou plutôt n'est rie.i. Si l'oracle m'a nommé sage, c'est qu'il s'est servi de mon nom comme d'un exemple; c'est comme s'il eût dit aux hommes : Apprenez que celui-là est le plus sage de tous, qui sait qu'en effet sa sagesse n'est rieu. » ( P. 18.)
On ne peut mieux dire ; et cpiant à ce courage tranquille qui ne va pas chercher le danger, mais qui ne le regarde pas (piand il le rencontre dans
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la roule du devoir , il ne peut s'exprimer avec plus de simplicité, c'est-à-dire avec plus de grandeur que dans cette déclaration de Socrate à ses juges :
« Si vous me promettiez de m'absoudre, sous la condition que je ne m'occuperais plus de l'élude et de l'enseignement de la philosophie, je vous répondrais : Athénieus , je vous aime et vous chéris , mais j'aime mieux obéir à Dieu qu'à vous ; et taut qu'il me laissera la vie et la force, je ne cesserai pas de faire ce que j'ai fait jusquici, c'est-à-dire d'exhorter à la vertu tous ceux qui voudront bien ra'écouler. »
Tout cela ne saurait être trop loué. Mais il fallait bien que l'imperfection humaine se montrât ici comme ailleurs ; et si , comme je le disais tout à l'heure, Socrate a du moins aperçu la théorie de l'humilité , il lit voir une fois qu'il n'en soutenait pas la prati(iue , ni même celle de la modestie , telle que l'enseignent les hienséances fondées sur la nature de l'homme. Jamais la raison n'approuvera que, dans cette même Apolofjie où il a si bien prouvé que l'homme doit faire peu de cas de sa propre sagesse , il répond aux juges que , puisqu'ils lui ordonnent de statuer lui-même sur la peine qu'il mérite , il ne croit pas en mériter d'autre que celle d'être nourri dans le Prytanée, ce (jui était le plus honorable tribut de l'estime publique. Ici l'orgueil humain est pris sur le fait, et dans la personne d'un sage. Assurément, il lui suffisait de répondre que, ne se croyant pas coupable , il était dispensé de prononcer contre luimême aucune peine : cela était conséquent et irréprochable, et même suflisamment courageux ; car il était d'usage de ne déférer ainsi à l'accusé la faculté d'arbitrer lui-même la peine que quand elle devait se borner à une amende; et lorsque cette faculté lui fut accordée, le parti qui voulait le sauver avait prévalu dans l'Aréopage, et sa vie était en sûreté. L'orgueil de sa réponse révolta la plus grande partie des juges : ce qui n'empêchait pas qu'ils ne fussent très injusiesen le condamnant; car l'orgueil n'est pas un délit dans les tribunaux; mais c'est une tache dans l'homme, et c'était de plus dans Socrate une coniradiction.
Mais ce qui n'en était pas une , et ce qui faisait voir, au contraire, un accord très réel entre sa doctrine et sa conduite , c'est que dans toute celte affaire on voit clairement le mépris de la vie et la détermination à saisir dans cet odieux procès une belle occasion de bien mourir. Il est évident qu'il ne voulut pas la perdre, et qu'il refusa deux fois la vie; d'abord à ses juges, qui la lui offraient visiblement; ensuite à ses amis mêmes, qui lui offraient toutes les facilités possibles pour sortir sans obstacle et sans danger , et de la prison , et de sa
patrie. Ici le sage d'Athènes autorisa ses résolutions sur des principes très beaux et très vrais , mais qui ne sont pas encore sans mélange d'erreur, de façon pourtant que les vérités sont d'un grand usage , et l'erreur de peu de conséquence. Quand il ne voulut point consentir à se donner la mort lui-même pour échapper à ce qu'on appelait la honte du supplice , il eut toute raison , et ses arguments contre le suicide lui font d'autant plus d'honneur, qu'il est le premier et je crois même le seul parmi les Païens qui ait osé condamner, non pas seulement comme une faiblesse , mais comme un délit , ce qui était reçu dans toute l'antiquité , et dans l'opinion, et dans l'usage. On peut dire que la philosophie avait deviné la religion en ce point , quand elle décida par la bouche de Socrate que l'homme, qui a reçu de Dieu la vie, ne doit pas la quitter sans son ordre , et qu'il n'a pas le droit de disposer de ce qui n'est pas à lui. Socrate semble avoir aussi aperçu le premier ce principe social et politique qui fait de l'obéissance aux lois un devoir fondé sur un pacte tacite, par lequel tout homme , en naissant , est censé appartenir à sa patrie, et tenu d'obéir à l'autorité qui le protège , tant que cette autorité est en effet protectrice; car on sent bien qu'un pays où il n'y aurait plus ni lois ni garantie de la sûreté commune ne serait plus une patrie pour personne , et remettrait chacun dans l'état de nature; ce qui n'était nullement le cas d'Athènes et de Socrate. Dans tous ces points, il a devancé de fort loin tous les philosophes des âges suivants. IMais il va trop loin quand il prétend qu'il n'est pas permis de se soustraire par la fuite à une condamnation injuste, en vertu de celle règle , qu'il ne faut pas rendre le mal pour le mal ni à sa patrie , ni aux particuliers. La règle est juste et certaine, mais ici mal appliquée. Elle serait violée sans doute si vous opposiez la force à l'injustice publique, ce qui ne pourrait se faire sans révolte; et dès lors vous rendriez en effet le mal pour le mal, ce qui est défendu ; et vous feriez même à votre patrie un mal plus grand que celui qu'elle pourrait se faire par une sentence inicpie. IMais en vous y dérobant vous ne lui en faites aucun ; vous suivez une loi naturelle sans renverser les lois positives, dont aucune ne vous ordomie d'abandonner sans nécessité le soin de votre conservation ; et de plus, vous servez la patrie, loin de lui nuire , puisque vous lui épargnez un crime. Au reste , il n'y a là, dans Socrate et dans Platon, (pi'un excès de scrupule , sorte d'excès aussi peu dangereux que peu commun.
Cicéron disait * que si les dieux voulaient * Brutus sive De Claris Oratorib. C. XXXI.
parier la langue des hoiumes , ils parleraient celle de Platon; ce cpii sans doute ne se rapportait pas seulement à l'élcgance de son clocution, mais aussi à la nature de ses conceptions philosophiques, qui sont d'un ordre très élevé. C'est , sans contredit, de tous les philosophes anciens, celui qui a le plus hrillé par le talent d'écrire : sans parler de cette pureté de diction qu'on appelait atticisme, et que tous les criticjues anciens lui accordent dans le plus haut degré , il a su concilier la sévérité des matières les plus abstraites avec les ornements du langage ; et l'on voit que celui qui conseillai! à Xénociate de sacrifier aux(iraces n'avait pas négligé leur culte, et avait prolité de leur conmierce. Il n'est pourtant pas e.\enii)t de défauts dans son style , non plus que dans sa composition et dans sa méthode. S'il a communément de l'éclat et de la richesse , il a aussi quelquefois du luxe et de la recîierrhe , et très souvent de la diffusion et du désordre. Il se répète hear'-^oup , et ne se suit pas toujours. Quant à l'obscurité qu'on peut lui reprocher en beaucoup d'endroits , elle n'est pas dans sa manière d'écrire, mais dans sa manière de philosopher. Architecte d'un monde intellectuel et hypothétique, il bâtit dans le possible avec une confiance égale à sa fijcilité , comme on dessinerait sur le papier un magnifique édifice , sans songer aux matériaux et aux fondements. Il est certain (pie ceux du monde de Platon sont en grande partie chimériques; et, comme il suppose fies êtres de sa façon, sans prouver leur existence , il en arrange les rapports aussi gratuitement qu'il en a créé la substance; ei, au lieu d'idées qu'il puisse comiminiquer à ses lecteurs , il entasse des dénominations métaphysiques dont on peut d'autant moins se rendre compte, que lui-même, au liesoin , varie sur leur acception. Il ne faut donc pas aspirer à rendre son système intelligible dans toutes ses parties; mais il n'y en a pas une qui ne pr. sente des notions et des idées d'une tète très philosophique, (pii conçoit trop vite pour s'assurer de ses conceptions , mais qui , dans cette science des propriétés générales de l'être, qu'on appelle oniohrjic, fait, comme en courant, des découvertes rapides et lumineuses, dont elle laisse à d'autres les conséquences et le profit. (;'est ainsi, par exemple, qu'il a manpié le premier, avec la plus grande sagacité, le [irincipe universel du plaisir et de la douleur, dont l'un consiste dans ce qui est analogue au maintien de la constitution organique des corps animés , et l'autre dans ce qui lui est contraire; et l'on peut ajipeler cette définition un excellent aphorisme de physiologie. Ainsi , dans un aiiiiv genre, il a conçu le premier, (pie l'aivie,
séparée du corps , arrive à une autre vie dniis le même état moral oii l'a laissée le moment de la mort * , c'est-à-dire avec les affections vicieuses ou vertueuses qui lui ont été habituelies dans son union avec le corps; ce (pi'il n'a pas développé suffisamment, a beaucouji près, mais ce qui, par une suite de conclusions philosophiques , conduit à infirmer k grande erreur de ceux qui , ponr nier les peines et les récompenses à venir, soutiennent que l'ame , dégagée des sens, ne peut rien cou server des habitudes d'être qui ne tenaient qu'aux objets sensibles.
Je crois devoir rappeler en finissant, comme objet de remarque et de curiosité , (|ue c'est dans Platon ** que les modernes ont trouvé les plus anciennes traditions de cette grande île de l'Océan atlantique, appelée Atlantide, (}ui a donné lieu à tant de discussions et de conjectures dans ces derniers temps, où l'on a soutenu (pie cette ile prétendue devait tenir autrefois au continent de l'Amérique, dont une des révolutions du globe l'avait détachée, ou du moins qu'elle n'en était pas éloignée, et qu'elle y avait porté tous les arts dont nous avons trouvé des vestiges au Mexique et au Pérou. Je laisse aux savants ces controverses, et renvoie à Platon même ceux qui v;)udront voir tout ce qu'il raconte de celte Atlantide, sur la foi des prêtres égyp iens. Mais il est bon d'ol>server que , si Platon lui-même n'a pas fait son île comme il a fait nu monde , il ne faut pas croire sur sa parole tout cequ'i. fait dire à ses Egyptiens, qui font remonter à huit mille ans l'existence et la disparition de cette Atlantide, aussi grande, seUm leur rapport . que l'Europe et l'Afriipie ensemble. Platon et beaucoup d'autres anciens ont voulu accréditer de prétendus livres des sages d'Egypte, qui devaient contenir une foule de merveilles que l'on cachait au vulgaire ; mais il est extrêmement probable que ces livres n'ont jamais existé. Il n'est guère possible qu'ils se fussent entièrement perdus dans un jiays où les rois en avaient rassemblé si soigneusement un si grand nombre , on que du moins il n'en fût pas demeuré (pielque trace certaine, soit dans les écrits, soit dans les traditions de l'antiquité. Les seuls qu'on ait cités en ce genre sont ceux qu'on attribuait à Hermès; mais ces livres, qui ne renferment ni secrets ni merveilles , sont très certainement apocryphes ; et quand ils furent imprimés dans le dernier siècle , on prouva qu'ils ne pouvaient pas cire jilus anciens que le second âge de l'ère cluvtieiine, et que l'auteur, ipii montre partout une grande horreur de l'idolâtrie, ne pouvait
* A la fin (In Gorglas , pas. 537.
■* Dans le Thme , an cominciiccmciit . jng. I04j.
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pas êlre cet Hermès conlemporain d'Oisirs , et regardé conmie nu des auteurs de la philosophie égyplieune, la pins idolatrique de toutes, mais hieu quelque platonicien d'Alexandrie.
SECTION II. — Plutarque.
Plutarqiie aussi paraît avoir été un des hommes de l'antiquité qui eut le plus de connaissances variées, 'et qui traita le plus facilement différents genres de philosophie et d'érudition. Nous l'avons déjà vu dans un rang distingué parmi les historiens, et au premier des biographes; mais ses autres écrits, qu'on peut appeler une véritable polyergie, font voir que, s'il fut homme de grand sens, il fut aussi écrivain de grand travail , et que , s'il jugeait bien les hommes, il ne savait pas moins apprécier les choses, à commencer par la plus précieuse de toutes , le temps. Ce n'est pas que , dans cette multitude de petits traités, tout soit en général suffisamment approfondi, ou même assez choisi; on voit seulement que, toujours curieux et studieux , il aimait à se rendre compte de tout , et à jeter sur le papier toutes les idées qui l'occupaient , et tous les résultats de ses lectures. Ainsi les Questions phijsiqucs ou métapliysiques ne sont guère que des extraits raisonnes d'Aristote, de Platon, et des autres philosophes plus ou moins d'accord avec ces deux coryphées des écoles , et n'offrant couséquemment (pie le même mélange de vérités et d'erreurs. Autant il goûtait la doctrine de ces deux grands hommes, autant il avait d'aversion pour celle des Stoïciens , dont il a réfuté les paradoxes. Ses Questions de tahle roulent souvent sur des points d'érudition historique assez frivoles, et ressemblent beaucoup à quelques morceaux de nos Mémoires de l'Académie des Belles -Lettres, oîi l'utilité des recherches ne semble pas proportionnée à ce qu'elles ont coûté; ce qui n'empêche pas qu'en total cette collection, peut-être trop négligée par les littérateurs, ne soit un très bon répertoire de science, quoi qu'on y désirât un peu plus de cet agrémentdont tous les sujets sont jusqu'à un certain point susceptibles, et que les anciens ont rarement négligé. La forme du dialogue que Platon mit à la mode, soit (ju'il en ait été le premier auteur d'après les leçons de Socrate , ou seulement le modèle d'après son talent; cette forme heureuse, adoptée par Cicéron et Plutarque , a contribué plus que tout le reste à rendre agréable par la forme ce qui n'est pas toujours fort attachant ou fort instructif pour le fond. Le Banquet des scptSa(jes ellesQuestions de table en sont un exemple : dans ces dernières surtout , la matière est souvent assez futile, mais l'entrelien est amusant , parce que les interlocuteurs ont
une physionomie , et que cet assen:blage de raisonnements sans aigreur, et de gaieté sans bouffonnerie , de saillies et de sentences , d'historiettes et de discussions , forme un tout qui ne fatigue pas plus l'esprit qu'une conversation d'honnêtes gens. Je nevoisdans Plutarque qu'un seul ouvrage ou il ait montré de l'humeur; c'est celui qui a pour titre De la inaliçjnité d'Hérodote , que pourtant , de l'aveu de Plutarque lui-même, on n'aurait pas cru fort malin , etqui en effet neparaît pas l'avoir été, même dans les endroits où Plutarque l'a convainc:i de méprise: et quel historienne s'est jamais trompé? L'on convient assez que , dans ce qui regarde les anciennes dynasties de l'Orient et des siècles reculés, Hérodote, en s'approchant de l'époque et du pays des fables , ne pouvait guère y trouver les monuments authentiques de l'histoire , quand presque tout était tradition. Il ne pou vait guèreavoir de mauvaise volonté contre les Assyriens et les Scytlies , et l'on ne voit pas même pourquoi , dans les temps postérieurs et plus voisins de lui , il eu aurait eu contre les Béotiens et les Corinthiens. C'est pourtant là le procès que lui intente Plutarque ; mais il faut savoir aussi que jamais personne ne fut phis attaché que lui à sa patrie, et ne porta plus loin l'amour du sol natal. Ce sentiment est naturel à tous les hommes , mais c'était chez lui une passion, et l'on peut dire à son honneur que c'en était pour lui une fort belle , par les idées qu'elle lui inspira , et l'influence qu'elle eut sur sa vie entière. Ses talents et sa réputation le mirent à portée de choisir son séjour où il aurait voulu, et particulièrement dans quelqu'une de ces cités célèbres qui étaient un théâtre pour les hommes supérieurs , dans Piome même , sans comparaison la première de toutes, où l'on avait voulu le tixer quand il y fut député par ses concitoyens. Mais il ne voulut jamais quitter la petite ville de Béotie où il avait pris naissance , Chéronée , où il renferma tous ses désirs et toute son ambition , et dont il remplit toutes les charges municipales. On lui remontrait en vain que , dans cette vaste étendue de la domination romaine, Chéronée, était un petit coin fort obscur, imperceptible aux yeux de la renommée. Il répondait que , si Chéronée n'avait jusque làauciui lustre, il lui donnerait du moins celui qu'elle pouvait tenir de lui , quel qu'il fût, et lui ferait tout le bien qu'il lui pourrait faire. C'est là sans doute la plus louable de toutes les ambitions , et la meilleure preuve du bon esprit de Plutarcpie dans ses actions comme dans ses écrits. Vous lui pardonnerez sans doute , d'après ces dispositions, sa colère contre Hérodote, qui , selon lui , n'avait pas rendu justice aux peuples du Péloponèse ; et sur le Péloponèse, le bon Plutarcpic
jic Iroiivait rien (Finclifférent pour lui. Il aurait dii pourtant èlre d'autant plus indulgent sur les inexactitudes de faits , de fiâtes et de noms que luimême, comme j'ai dû le dire à l'article des historiens , en est moins exempt que personne : et les raisons que j'en ai données , et que tout le monde connaît , attestent aussi qu'il n'y avait dans ses erreurs aucune mauvaise intention , non plus que dans Hérodote; et encore moins d'inconvénients, parce qu'elles étaient beaucoup plus faciles à rectifier.
Mais en morale, je ne sais si , parmi les anciens, quelqu'un est préférable à Plutarque, au moins «lans celte morale usuelle , accommodée à toutes les conditions et à toutes les circonstances. Ce n'est pourtant pas qu'il manque d'élévation et de noblesse : vous en yerrez des traits dans mes citations, et ce ne sont pas, à beaucoup près, les seuls qu'offrent ses écrits. Mais sou caractère particulier, c'est de rapprocher toujours ses idées de la pratique , plulot que de les étendre en spéculations ; et de là , non seulement son mérite propre, mais aussi les défauts qui s'y mêlent. C'était peutêtre l'esprit le plus naturellement moral qui ait existé, et c'est la hase de ses admirables Parallèles ; mais c'est aussi la cause de ses fréquentes excursions , qui n'ont pas toujours assez de mesure et de motif. De même, dans ses ouvrages philosophiques, il ramène tout à ce qui est de tous les hommes et de tous les jours : il veut tout rendre sensible, et abonde en comparaisons physiques, au point que la pensée ne marche presque jamais seule chez lui , et qu'on peut toujours s'attendre à voir arriver à sa suite une similitude quelconque ; méthode agréable par elle-même , il est vrai, et chez lui le plus souvent très ingénieuse, mais qui a quelque chose aussi de trop uniforme en soi , et ressemble quelquefois chez lui à l'envie de mettre en avant tout ce qu'il sait , abus assez commun et peut-être endémi(iue chez les Grecs. Joignez-y de temps en temps le défaut d - choix, ou même de justesse, dans les comparaisons, et vous aurez à peu près tout ce qui se mêle de défectueux à l'excellente morale de Plutarque, et ce que la réflexion aperçoit , sans presque rien ôter au plaisir et à l'instruction.
Dans cette multitude de petits traités , tous utiles et estimables, on peut distinguer ceux-ci : iS"iir la manière de lire les poètes; sur la manière d'écouter; sur la distinction entre l'ami et le flatteur; sur l'utilité qiCon peut retirer de ses ennemis; sur la curiosité; stir l'amour des richesses; sur l'amour fraternel; sur les hahillards; sur la inauvaise honte: sur les occasions oii ilestjiermis de se louer soi-même; sur les délais de la justice
divine par rapport aux mrchan{s. Tout eslgénélalement sain et substantiel dans ces morceaux d'élite, et il serait bien à souhaiter que quelque bonne plume se chargeât , en faveur de la jeunesse , d'en composer un petit volume à part , en laissant à un Age plus avancé ce qui n'est pas aussi pur ou ce qui est hors de la portée des adolescents.
Je vous ai promis fpielques maxin)es de Plutarque, et en voici qui sont pr ses à l'ouverture du livre , et qui peuvent faire désirer d'en voir davantage :
« Les enfants ont pins besoin de guides pour lire que pour marclier.
« La perfection de la vertu se forme de trois choses : du naturel , de l'instrnction , et des hal)itudes.
« C'est dans l'enfance que l'on jette les fondements d'une bonne vieillesse.
« Se laire à propos vaut souvent mieux que de bien parler.
ff II n'y a dhomuie libre que celui qui obéit à la raison.
« Celui qui obéit à la raison obéit à Dieu.
« L'homme ne saurait recevoir et Dieu ne saurait donner rien de plus grand que la vérité.
« L'autorité est la couronne de la vieillesse.
« Un ennemi est un précepteur qui ne nous coûte rien.
a Le silence est la parure et la sauvegarde de la jeunesse.
« Pour savoir parler, il faut savoir écouter.
«Sachez écouter, et vous tirerez parti de ceux mêmes qui parlent mal.
« Ceux qui sont avares de la louange prouvent qu'ils sont pauvres en mérite.
K Je fais plus de cas de l'abeille qui tire du miel des K fleurs que de la femme qui en fait des bouquets.
« Quand mon serviteur l)at mes babils, ce n'est pas sur moi qu'il frappe : il en est de même de celui qui me reproche les accidents de la nature ou de la fortune.
« Il n'en est pas de l'esprit comme d'un vase; il ne faut pas le remplir jusqu'aux bords.
« L'équitation est ce qu'un jeune prince apprend le mieux , parce que son cheval ne le ilatte pas.
« Celui qui alfectede dire toujours comme vous dites, et de faire toujours comme vous faites , n'est pas votre ami ; c'est votre ombre.
« Le caméléon prend toutes les couleurs , excepté le l)!anc : le flatteur imite tout , excepté ce qui est bien.
« Le flntteur ressemble à ces mauvais peintres qui ne savent pas rendre la beaulé des traits, mais saisissent parfaitement les difformités.
« Il y a des hommes qui, pour fuir les voleurs ou le feu, se jettent dans un précipice; il en est de même de ceux qui , pour éviter la superstition , se jettent dans le triste et odieux système de l'athéisme, passant ainsi d'uu extrême à l'autre, et laissant la religion, qui est au milieu.
a L'endurcis.;ement dans le crime pourrit le cœur , comme la rouille i«)urrit le fer. »
Malgré cette aptitude marquée à donner à sa
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jjcnsce un lour précis et nerveux , l'affeclalion du style sentencieux lui est entièrement étrangère. Vous sentez que ces passages détaches ici sont ré- |)andus cliez lui dans divers traités , et jamais accumulés nulle part. Sa diction même est haljitueiiement liée et périodique , ef sa composition progressive ; mais il connaît l'usage et la variété des mouvements, et atteint même le style sublime, soit par la grandeur des idées et des rapports, soit par l'énergie des tournures et des expressions; témoin ces deux passages sur le flatteur :
« Il dit à la colère , venge-toi: à la passion , jouis ; à la peur , fuyons ; au soupçon , crois tout.
« Patrocle, en se couvrant des armes d'Acliille, n'osa pas prendre sa lance, qu'Achille seul pouvait manier. Ainsi la flatterie emprunte tout ce qui est de l'amitié , hors la sincérité courageuse : celle-ci est une armure troi) pesante ; l'amitié seule peut la porter. »
Quand il se rencontre dans la poésie épique ou dramatique des maximes perverses ou des sentiments vicieux , Plutarque veut qu'on inspire aux jeunes gens qui les lisent , encore i)lus d'horreur de ces paroles que des choses mêmes qu'elles expriment. Il a raison; et ce précepte est d'un moraliste profond : car un mauvais principe fait plus de mal qu'une mauvaise action; d'abord, parce qu'il y a une foule de mauvaises actions renfermées dans un mauvais principe; et de plus , parce que les mauvaises actions admettent le repentir , et qu'un mauvais principe le repousse. Vous apercevez ici le motif de cette inexprimable horreur qui se perpétuera dans toutes les générations futures pour la doctrine révolutionuaire , qui avait mis en axiomes de morale et de législation beaucoup plus que les poètes n'avaient osé mettre en imitation ou en invention théâtrale dans la bouche des tyrans et des scélérats.
Vous croirez sans peine que la doctrine de Plularque sur la Divinité et la Providence est absolument la même que vous avez vue dans Platon , et que vous retrouverez dans Cicéron. Voici comme il prouve , par cette méthode comparative qui lui est si familière , que nous devons nous abstenir de juger les desseins de la Providence, et (ju'il faut s'en remettre à elle de la disposition des choses de ce monde.
" Celui qui ne sait pas la médecine ne saurait assigner les raisons qu'a pu avoir le médecin pour employer te! remède plutôt que tel autre , et aujourd'hui plutôt que demain. De même il ne convient pas à l'homme , dont la justice est si imparfaite et la législation si défectueuse, de rien prononcer sur la conduite de Dieu à notre égard , par cela seul que lui seul sait parfaitement en que! temps il faut appliquer la punition comme on applique un remède. Il se sert des méc'aauts pour en punir d'antres; il s'en sert comme de minislrcs puhli's et
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d'exécuteurs de sa justice , et ensuite les écrase et les anéantit.... Quand les peuples ont besoin de frein et de châtiment , ii leur envoie des princes cruels ou des tyrans impitoyables, et il ne détruit ces instruments d'affliction et de désolation que quand le mal qu'il fallait guérir est extirpé. C'est ainsi que le règne de l'halaris fut proprement une médecine pour les Siciliens, comme le règne de Marins en fut une pour les Romains. »
Il cite avec applaudissement un passage de Pindare , qui fait voir que les grands poètes ont pensé là-dessns comme les grands philosophes.
« Dieu , l'auteur et le maître de tout , est aussi l'auteur et le maître de la justice : à lui seul appartient de statuer quand , comment et jusqu'où chacun doit être puni du mal qu'il a fait. »
Mais je vous disais que ces comparaisons, souvent si belles, ne sont pas toujours justes, comme lorsqu'il compare l'ami généreux et délicat qui oblige sans vouloir être connu , à la Divinité qui aime à faire du bien aux hommes sans qu'ils s'en aperçoivent , parce qu'elle est bienfaisante par sa nature. Or, il est bien vrai que nous ne savons ni ne pouvons savoir tout le bien que nous fait Dieu ; mais , bien loin qu'il veuille que nous ne nous en apercevions pas autant qu'il nous est possible , il veut au contraire que nous sentions les biens que nous recevons de lui, et nous en fait un devoir, comme il nous en fait un de l'aimer; non pas en effet qu'il ait aucun besoin de notre amour et de noire reconnaissance, mais parce (pie cet amour et cette reconnaissance nous rendent meilleurs. Et Plutarque pouvait aller juscjne-là, puisqu'il cite avec éloge ce mot de Pythagore :
" Quand nous approchons de Dieu par la prière . nous devenons meilleurs. »
Mais, s'il n'a pas été toujours aussi loin qu'il pouvait aller, il a plus d'une fois devancé les modernes , de manière à les faire rougir d'avoir préféré les vieilles erreurs de quelques rêveurs décriés à des vérités reconnues par les hommes les plus sages de tous les temps. Le paradoxe renouvelé de nos jours, et dont il sera question dans la suite de nos séances , que l'homme n'était le plus intelligent des animaux que parce qu'il avait des mains, n'appartient pas même à Helvétius , comme on l'a cru : il est d'Anaxagore l'athée ; et Plutarque, qui le cite, répond judicieusement que la proposition d'Anaxagore est l'inverse de la vérité, que c'est précisément parce que l'homme est doué de raison que la nature lui a donné des mains , qui sont des instruments proportionnés à son intelligence.
Il se trouva aussi à Rome , du temps de Plutarque , un homme qui se prétendait philosophe , et qui, raisonnant comme Helvétius et nos autres matérialistes, n'attachait aucune conséquence ma-
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vale anx liens de la nature et du sang , et n'y reconnaissait que des relalions purement physifjues. Comme le bon Plul arque l'en n'primandail fortement , et d'autant plus <pi'il voulait le réconcilier avec un frère envers ([ui ses mauvais procédés étaient conséquents à ses principes; comme il lui alléguait les droits sacrés naturellement inhérents à la paternité , à la maternité , à la fraternité , Jl- Jez, lui dit cet lionnne , gUcz prrchrr ro/'v doririnc à des ignorants ; quant à moi, je ne rois pas ce que je puis devoir ii un autre homme , parce que lui et moi nous sommes sortis du sein d'une même femme. C'est absolument le même abus de l'analyse métapliysi(pie cpie l'on trouve dans les mêmes tennes en vingt ou\Tages de ce siècle. Plutarque, indigné qu'on se servît si insidieusement d'une partie de la philosophie pour détruire l'antre , et qu'on abusât à ce point de la métaphysique pour saper la morale , s;^ contenta de lui répliquer, sans raisonner davantage : Et moi , je vois fort bien que vous ne comprenez pas infime la différence qu'il peut y avoir à être né d'une femme ou d'une chienne. Cet homme, au reste, était [)hilosophc comme il était frère.
Un de ses écrits le plus spirituel et le plus piquant, c'est celui Sur les babillards. Jamais ce vice de l'esprit n'a été mienx combattu , et c'est là surtout que l'on s'aperçoit que les poètes comi- ([ues pourraient aussi lire Plutarque avec fruit; car ce n'est pas le seul endroit où il soit pittoresque et diamalique, à la façon de notre La Bruyère. Il a saisi toutes les haî)itudes des babillards, et les peint avec une vivacité de couleurs qiii ferait croire que sa sagesse avait rencontré en son chemin cette espèce de folie, et en avait été heurtée. Vous concevez (jue parmi les babillards il comprend, comme de raison , les nouvellistes, car l'un ne va pas sans l'autre; et tout nouvelliste est babillard , comme tout babillard est nouvelliste. Plutarque, pour caractériser celle passion (car c'en est une), rapporte deux aventures très avérées , qui en n»ar- (pient si bien la force impérieuse, et qui sont par elles-mêmes si anuisantes , (pie sans doute vous ne me saurez pas mauvais gré de les reproduire ici. Voici d'abord la plus gaie ; je la raconterai dans les termes de l'auteur :
«Les l)aii)iers sont l'espèce la plus bavarde de toutes: comme les plus grands bavards affluent clicz eux , et y tiennent leurs séances, il faut (jue les barbiers le deviennent par imitation et par habitude. Le roi Archclaûs ayant eu besoin d'un barbier, celui-ci , en lui arranfîcant la serviette au cou , lui demanda comment il voulait être rasé : Sans rien dire , répondit le prince. Ce l'ut aussi un barbier qui répandit le premier dans Atlicnes la nouvelle de la grande déraite de iNicias en Sicile. Il la tenait d'un esclave dé!)ar(|ué au Pyrée avec
quelques autres fugitifs. Mon homme quitte aussitôt sa lumlifiue, et court à tontes jambes .1 la ville pour ne pas laisser à un autre l'honneur de lui enlever la nouvelle. Grande rumeur : on s'assemble dans la place , et le peui)le veut savoir quel est l'auteur d'un bruit de cette nature. On traîne dans l'assemblée notre barbier, qui ne peut pas même dire de qui venait son rapport ; car il ne s'était pas donné le temps de s'informer du nom de l'esclave. Le peuple irrité s'écrie : C'est une invention de ce miscrablr. Quel antre que lui a entendu rien de semblable? Qu'on le mette à la question. On l'attache aussitôt sur une raue ; mais en ce même moment le fait se confirmait de tous côtés par ceux qui arrivaient du Pyrée, et chacun , occupé des siens, court pour en savoir des nouvelles. La place est bientôt déserte, elle malheureux barbier y reste seul sur la roue ; il y reste jusqu'au soir : enfin pourtant le boin*reau vient le délier. Mais devinez quelle fut sa premièii! parole pendant qu'on le déliait? Et Mrias, soit-ou comment il a péri ? C'est ainsi qu'il était corrigé, tant le babil du nouvelliste est une maladie incurable.»
L'autre aventure est plus sérieuse : ledénoùment en est très moral , et peut se joindre à tant d'exemples du même genre , qui prouvent que la Providence se sert des moyens les plus inattendus pour conduire les criminels à se trahir eux-mêmes et à devenir les instrî'ments de leur perte.
« A Lacédémone , on trouva un jour que le temp'e de Pallas venait d'être pillé, et que les voleurs y avaient jaissé une bouteille récemment vidée. On s'assemb'e sur le lieu , et l'on s'épuise en conjectures sur cette bouteille. Si vous le rott/r«, dit un de ceux' qui étaient présents, je vous dirai bien, moi, ce que je pense. Je crois que les sacrilèges n'ont osé s'e.xjwser d un si grand péril qu'après avoir, à tout créncmcnt, avale de la ciguë , et qu'ils ont apporté du vin pour en boire tout de suite , dans le cas ou ils aïonient fait leur coup sans être vïis. Attendu que le irin est une antidote contre la ciguë, et en détruit l'effet; au lieu que. s'ils avaient été pri.<;, la cigué aurait agi assez h temps pour les dérober aux tortures et au supplice. Cette explication parut trop ingénieuse pour n'être qu'une conjecture, et l'on conclut que celui qui venait de parler n'avait rien deviné, mais savait tout. Chacun l'interroge : Qui es-tu ! d'où ticns-tu ce que lu viens de dire? et de qui es-tu connu ici? On le presse, et il finit par avouer qu'il est un des auteurs de ce vol sacrilège. »
Ainsi la tentation de parler et de montrer de l'esprit le conduisit an supplice.
Au reste, personne n'ignore que les écrits de Plutarque sont un magasin d'histoires , de contes et d'apologues , où tout le monde s'est approvisionné; et La Fontaine, entre autres , en a tiré plusieurs de ses fables.
A|)rès avoir doimé des exemples de la démangeaison de parler , il en donne aussi de l'exactitude ù se taire. Le plus singulier est celui d'un esclave (|ui sut le porter jus(ju'à confondre son
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
niailic, cl Uninier contre luises ordres , d' une manière 1res piiiuante.
« Le rhéteur Pisoii , ne pouvant souffrir d'être iatcrrompii dans ses pensées, avait défendu à ses esclaves de lui parler jamais sans être ialerrofTés. Quelque temps après, il fait apprêter un festin splendide pour Irailer un de ses amis, Clodius, <iui venait d'être nommé à une magistrature , et il l'envoie prier à soulier. A l'heure marquée, les autres convives arrivent tous, et Clodius seul se fait attendre. Pison envoie coup sur coup au-devant de lui pour voir s'il venait, et le taire hâter. Cependant l'heure se passe, la nuit vient, eU'ou se met àtable. JS'cs-lu pas allé inviter Clodius de via part? dit Pison à son esclave. — Oui. — Pourquoi donc, ne rieni-ilpus? — C'est qu'il a dit qu'il nepourait pas venir. — Et pourquoi ne me l'as-tu jjas dit? — C'est que vous ne me l'avez pas demandé, he ïaailre resta la bouche close. Mais aussi cet esclave était romain , un esclave grec n'en ferait jamais autant. »
Plularque distingue trois manières de répoudre : la réponse de nécessité , la réponse de politesse , la réponse de babil. Et c'est un des eudroits où il peint très comiquement celui des Athéniens.
« Socrate y est-il? L'esclave de mauvaise humeur dira , il n'y est pas ; ou même , s'il se pique de laconisme, il dira simplement, non, comme les Lacédémoniens , qui , recevant de Philippe une grande lettre pour les engager à le laisser entrer dans leur ville, lui envoyèrent en réponse une grande pancarte où il n'y avait que ce monosyllabe , mais en lettres énormes : NON. Si l'esclave est plus poli , il dira , Socrate n'y est paSj il est allé chez son banquier; et s'il veut montrer encore un peu de courtoisie, il ajoutera, ^wire qu'il ij attend des hôtes qui lui arrivent. Mais l'Athénien jaseur dira : Socrate est chez le banquier, ou il attend des hôtes d'Jonie , sur la iccommandation d'Alcibiade ,qui lui a écrit de Milct, oit il est auprès de 'l'issapherne , oui Tissapherne , le satrape du grand roi, auparavant l'ami et l'allié des Lacédcmoniens : mais Jlcibiude l'a retourné, et à présent il est tout Athénien ; car Jlcibiade meurt d'envie de revenir, etc. Et il lui récitera de suite tout ce que nous voyons dans le huitième livre de Thucydide: il inondera son homme d'un déluge de paroles, et ne le laissera pas aller que Milet ne soit pris,el Alcibiade exilé une seconde fois, a
On ne peut rien lire de plus instructif (pie les leçons de Plutarque , pour apprendre à écouter , à se taire, et à ne parler (pi'à propos ; et cette science n'est ni petite ni commune. Les conseils (lu'il donne , et les moyens qu'il prescrit , montrent une connaissance réfléchie de uos diverses habitudes et de la uianière dont elles se forment ou se rélbrmeut. On reconnaît en lui un esprit observateur, à ce qu'il vous rappelle souvent ce (|ue vous aviez vu sans l'observer, et (jui se trouve , à l'examen , d'accord avec ses remarques. Il s'est aperçu , par exemple , que les gens curieux
ne vont guère à la campagne , ou s'y ennuient bientôt.
« Il leur faut toute une ville , des théâtres , des tribunaux , des lieux publics , un port de mer. » Rien n'est plus vrai, etrieu n'explique mieux ce que nous avons souvent ouï dire de certaines personnes, qu'elles ne pouvaient se passer de Paris. Je ne puis me refuser à citer encore un de ces traits historiques dont Plutarque est plein , dussiez-vous dire (jue je me laisse aller avec lui à l'habitude facile de cmter. Elle est facile sans doute , mais très morale quand elle a un but , et que les faits sont bien choisis. Celui-ci est tel , (iue je n'en connais pas de plus frappant , ni même de plus extraordinaire siu- la puissance du remords. D'ailleurs , je ne dois pas dissimuler , ce qui n'est que trop vrai et trop attesté depuis long-temps, que, si le goût de la lecture est plus général que jamais , il est plus que jamais frivole. On ne lit point , disait Voltaire ; et il avait raison , car il voulait dire qu'on ne lit guère ce qu'il faut lire et comme il faut lire. Je viens à mon histoire , et ce sera la dernière , au moins dans cet article : car je ne veux pas trop m' engager pour le reste.
« Bessus le Péonien avait tué son père, ei son crime fut long-temps caché. Un jour qu'il allait souper chez un de ses hôtes avec quelques amis , il entend crier des petits d'hirondelle ; et, avec une pique qu'il tenait â la m:iin , il abat le nid et écrase les petits oiseaux. On s'étonne, comme de raison, d'une aca(m si bruLdc, et on lui en demande le motif. Quoi! répondit-il , roîis ne vouez pas que ce sont de faux témoins? vous ne les entendez pas crier à mes oreilles que j'ai tué mon pire? On alla sur-le-champ rendre compte du fait au roi , qui le fit arrêter; il fut bientôt convaincu et supplicié.» Je ne saurais me résoudre à mettre au rang des ouvrages pbilosopliiques de Plutarque ces deux morceaux , l'un i5'ur la fortune des liomains, l'autre 5îo- la fortune d'Alexandre, qui ne me {taraissent autre chose que des essais d'un jeune liomnie dans le genre oratoire, tels que ceux (jue nous appelons dans nos classes amplifications , et que les anciens appelaient déclamations. Ce n'est pas qu'il n'y ait beaucoup d'esprit , et même assez d'éloquence proprement dite, poiu- faire voir (pie Plutarque aurait pu briller , s'il l'eût voulu , parmi les orateurs. C'est surtout une idée très brillante que de personnifier la Vertu et la Fortune disputant à qui des deux a plus fait [)Our la grandeur des Piomains ; et les détails de la discussion n'ont [)as moins d'éclat et de pompe que cette prosopopée. Mais c'est précisément tout cet appareil , non seulement oratoire , mais [trcsque poétique , et fort étranger au goût de l'auteur , comme aux convenances des sujets (pi'i! traite e!
COURS DE LÎTTÉRATCRE.
au (ou habiluel qu'il y prenil ; c'esl cette disparate vraiment étrange qui seule me persuaderait que ce n'est pas là une composition tie Plularque historien et philosoplie , mais un des caliiers de sa rhétorique ; et cette opinion approche de la certitude , si Ton considère le fond d'un de ces morceaux, celui qui regarde Alexandre. Comment concevoir qu'un esprit si sage et si éloigné de la manie du paradoxe et du besoin de la singularité ait entrepris de prouver que toute l'expédition d'Alexandre n'était qu'un système de civilisation générale; qu'il n'avait d'autre but que de faire adopter dans toull' Orient les mœurs, les lois et les lettres grecques ; qu'en un mot toute son ambition ne fut que de la philosophie? C'est là évidemment un jeu d'esprit , (pie Plutarque n'a pu se permettre (jue comme un amusement de jeunesse. Celui qui a écrit si judicieusement la vie d'Alexandre, et qui ne dissimule, ni ses fautes, ni ses passions , ni ses vices , n'a sûrement pas voulu le flatter si grossièrement, ni inventer un genre de flatterie si maladroit et si ridicule. De plus , il était lui-même trop bon philosophe pour ne pas savoir que ie projet de ranger tous les gouvernements du montle sous un même niveau , et de donnei' à tous les peu[)les de tous les climats les mêmes habitudes politiques et sociales , ne pouvait entrer que dans la tète d'un fou , et même d'im fo!i tel qu'il ne s'en est jamais rencontré, puiscpie , parmi les conquérants , qui ne sont pas les plus sages de tous les hommes, il n'y en eut jamais un (jui ait songé à un pareil nivellement , et que tous au contraire ont eu assez de sens commun pour laisser à chaque peuple ce qu'on ne saurait jamais lui ôter par la force, ses mœurs, ses coutumes , ses opinions, qui ne peuvent jamais être changées que par le pouvoir insensible du temps , qui change tout. S'il était possible que Plutarque eût écrit cela sérieusement, on ne pourrait décider s'il aurait voulu , dans celte supposition , faire l'éloge ou la satire d'Alexandre. Heureusement l'un n'est pas plus vraisemblable que l'autre : mais j'ai cru cette remarque nécessaire pour faire voir que dans la lecture des anciens il faut distinguer avec attention , non seulement ce (|ui est reconnu pour leur appartenir , ou ce (pii leur a été attribué sans preuve et sans authenticité, mais encore , dans ce (jui est réellement sorti de leur [dume , le temps où ils ont écrit , et la nature et répo{(ue de leurs ouvrages , (pii n'ont pas toujours été recueillis avec assez de précaution et de disceruemenl .
SECTION m. — Cicéron.
Cicéron , dans les dernières années de sa vie ,
éloigné du gouvernement par les guerres civiles , qui avaient substitué le pouvoir des armes à celui des lois, ne crut pas pouvoir employer mieux le loisir de sa i-etraite qu'en remplaçant les travaux de l'éloquence et de l'administration par ceux de la philosophie. Il l'avait toujours aimée et cultivée , comme on l'aperçoit dans tous ses ouvrages ; mais il n'avait pu y donner que le peu de moments que lui laissaient les affaires publiques , où nous l'avons vu jouer un si grand rôle , comme orateur et comme magistrat , jusqu'au moment où la guerre éclata entre César et Pompée. C'est depuis cette époque jusqu'à sa mort qu'il composa tous ses écrits philosoi)hiques, dont une partie a péri par l'injure des temps. Ils formaient un cours complet de la philosophie des Grecs , et furent achevés dans l'espace de cinq ans , malgré les troubles et les orages qui se mêlèrent encore aux dernières occupations qu'il avait choisies, et le rejetèrent plus d'une fois dans le Ilot des discordes civiles , qui finirent par l'engloutir lui-même avec la liberté romaine.
Cette philosophie des Grecs avait à Rome des sectateurs et des amateurs depuis Leiius ; mais peu de Romains avaient écrit sur ces matières jusqu'à Brutus et Varron; et c'est au premier que Cicéron adressa le plus souvent ses Traités de philosophie et d'éloquence, car Brutus était également versé dans l'une et dans l'autre. Mais Cicéron seul eut assez d'étendue de génie pour embrasser toutes les parties de la philosophie grecque , et assez de confiance tians ses forces peur entreprendre de faire passer dans la littérature latine tout ce qui, dans ce genre, était sorti des plus célèbres écoles de la Grèce. Ce fut la dernière espèce de gloire qu'il ambitionna; et le plan qu'il conçut , et dont lui-même nous rend compte à la tète de son second livre Sur la Divination , prouve la variété de ses comiaissances et la facilité de son talent. Ces matières étaient encore si neuves à Rome, que les Latins n'avaient pas même de termes pour rendre les abstractions de la métaphysifiue des Grecs; et ce fut lui qui créa pour les Romains la langue philosophique , transportée depuis dans nosécoles modernes, quijusipi'ici n'en ont pas connu d'autre.
Il commença par le livre intitulé Uortcnsius , (pie nous avons perdu , et où il faisait à la fois l'éloge de la philosophie et sa propre a p(Mogie , contre ceux qui lui repiochaient ce genre d'étude et de composition , comme au-dessous de sa dignité [jersonnelle. Il revient ailleurs, et à plus d'une reprise , sur ce reproche, (pfil n'a pas de peine à détriiire; ci il st' ihudc , non seulement s(U' ce (pie
celle élude esl Uès digne eu elle-même d'occuper l'esprit humain , mais sur ce (ju'il n'y a tlonué que le temps où il ne pouvait rien faire de mieux , et qu'il n'a rien pris sur ses devoirs de citoyen et d'homme public. Il ajoute qu'il est aussi de l'honneur des lettres latines de n'avoir rien à envier aux Grecs en celte partie, depuis ([u'elles sont entrées en concurrence pour l'éloquence et la poésie ; et il trouve tîalteur pour lui (ju'elles lui soient redevables de ce nouvel honueur. Enlin , il se félicile de ce dernier moyen d'être utile à la jeunesse romaine dans des temps corrompus , ou elle a plus (jue jamais besoin des secours de l'instruction et du frein de la morale :
« Mes concitoyeus, dit-il, me pardonueront, ou plutôt i s uie sauront gré , quand la république est asservie, de u'avoir nionlio ui la fail)!esse et l'abattement qui abandonnent tout, ni le ressentiment qui se refuse a tout, ni la coniplaisduce adulatrice qui thitle la puissauce absolue , faute de pou\ jir soutenir une condition privée. »
Après ïllorteiisius il donna les Académiques , dont nous n'avons qu'une partie , et où il se propose de défendre la doctrine qu'il avait embrassée, celle de l'académie de Plalon , qui , d'après Socrale, n'admettait rien que comme probable, et ne reconnaissait ni évidence ni certitude. Celle doctrine, quelques efforts qu'il fasse pour la jusliiier , n'est pas soutenable en riguecu" : aussi la réduit- il, à mesure qu'il est pressé, à peu près à ce qu'elle a de raisonnable quand elle est i-es- Ireinte , c'est-à-dire|qu'il la borne à ce qui est vérilablement inaccessible à l'intelligence humaine, et ne permet que les conjectures. Les exemples qu'il cite sont presque tous de ce genre; mais en général il ne renonce jamais formeliement à ce principe de sa secte, qu'on ne peut dire d'aucune chose qu'elle est vraie, au j)oint que le contraire soit nécessairement faux. Ce sont ses termes , et c'est une absurdité. C'est même un assemblage d'inconséquences visibles ; car , en voulant bien laisser de côté une preuve de fait, tirée tles connaissances mathématiques , dont il ne parle jamais , ou dont il semble ne tenir aucun compte , il y a une contradiction méthaphysique qu'auraient dû apercevoir Socrate , Plalon et leui-s disciples ; c'est qu'il n'est pas possible que l'intelligence, émanée dans leur proj)re système , de la Divinité , ait été donnée à l'homme comme une faculté tellement illusoire, qu'elle ne pût avoir de notions évidentes, ni arriver à un résullat certain sur quoi que ce soit. Oui veut la lin veut les moyens : or , la lin de la créature raisonnable est , de leur aveu , la connaissance de la vérité , sans lacmellerhonnne n'aurait aucmi uuide. î! s'ensuit
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que, si Dieu lui a refusé la connaissance de ce qui est au-dessus de lui, et de ce (jui par conséquent ne lui est pas nécessaire , il a dû lui donner la perception entière des idées dont il a besoin pour se conduire et se déterminer; sans quoi Dieu ne serait ni juste ni bon envers sa créature, ce qui répiigne ; et ne serait pas d'accord avec lui-même, car il voudrait et ne voudrait pas , ce qui ne répugne pas moins. Cicéronabeau dire, poiu- éciiapper à des conséquences qui détruiraient toule morale, que cette probabilité ([u il substitue à la certitude est cependant assez forte pour produire une détermination sufdsanle , et servir de mobile à toutes les actions et à tous les devoirs de la vie ; non, ce n'est pas là raisonner conséquemmenl; et avec sou probalisme il restera toujours sans dé fense contre celui qui, le serrant de près, lui soutiendra, non sans raison, qu'il ne se croit obligé à rien quand rien ne lui est prouvé ; que, si rien n'est évident en principe , rien n'est évidemment bon ou mauvais dans l'application; cl il serait curieux alors de savoir de Cicéron lui-même ce ([ue deviendrait son Traité dts Devoirs. Comment, lui dira-t-on , me prescrirez-vous pour règle inviolable , pont premier intérêt , pour souverain bien, ce (lui est honnête et vertueux, quand vousmême ne pourriez pas aflirmer que ce qui vous parait le contraire de l'iionnêle ne soit pas l'honnête en effet ? Car voilà ce qui résulte rigoureusement de la théorie du probabilisme, et ce dont la secte académique, à cela près la plus raisonnable de toutes, n'a pas vu tout le danger. Cicéron, d'après ses maîtres , se rejette toujours sur les hypothèses physiques où méihaphysiques; mais il semble éviter le fond de la question, sans doute parce qu'il n'ose pas y entrer. Il importe fort peu en effet que nous soyons sûrs île la grosseur du soleil ou delà manière dont l'ame agit sur le corps , et nous pouvons rire indifférennnent de ceux qui ne croyaient pas le soleil plus gros en réalité qu'en apparence, ou de ceuxquilecroyaient plus gros que la terre seulement il'un ilix-huitième. Mais il est de la plus haute inqjorlance que l'homme soit sûr de ses devoirs et de sa lin. Quoi ! le méchant est assez corrompu pour décliner le jugement de sa conscience et de celle de tous les hommes, quoique reconnu pour certain, et vous ne craignez pas qu'il ne se serve des armes que vous lui fournissez vous-même pour révoquer en doute , ou plutôt , pour rejeter loin de lui les lois que vous dépouillez de toute sanction ! Vous pouvez croire qu'il lui suflira d'une probabilité pour préférer le devoir qui lui semblera dilïijcile au crime qui lui paraîtra aisé et avantageux ! Non : ce système est aussi mauvais dans la [iraliijuo ipie
dans la spéculation. Celle réserve du doute aca- | démique , qu'il se piquait d'opposer à la présomption dograatifiue , n'est cju'un excès , et retombe de son poids dans l'absurde du pyrrlionisme, dont eux-mêmes sentaient tout le ridicule. Affirmer tout est une illusion de l'orgueil, mais douter de tout est une arme pour la perversité.
Ce doute absolu sur ce qui se perçoit par le rapport des idées inlellecLuelles n'est pas même admissible sur ce qui se perçoit par les sens. C'est là-dessus que les académiciens triomphaient le l)lus, parce que les erreurs des sens sont nombreuses et avouées ; mais ils triomphaient fort mal à propos , et seulement à la faveur de paralogismes dent ils ne s'apercevaient pas. D'abord ce <[u'ils appelaient erreur des sens prouvait contre eux qu'il y avait des sensations certaines ; car l'erreur n'est que la négation de la vérité ; et l'on ne peut dire que telle sensation est erronée qu'en suf»pcsant soi-même que la sensation contraire est réelle, sans quoi l'on ne dirait rien qui eût du sens. De plus, ce ne sont pas les sens qui se trompent, car les sens ne jugent jxiint : c'est l'ame seule, c'est la faculté pensante qui forme des jugements sur les objets transmis par les sens ; et Gioéron lui-même le dit très clairement dans ses Tuscidanes. Enlin, si les sens nous trompent souvent, nous connaissons les causes de l'erreur, et les moyens de la rectifier dans tout ce qui est à la portée de nos sens. Les expériences physiques en sont la preuve , et les effets de la pression et de la pesanteur et de l'élasticité de l'air, effets qui certainement n'arrivent que par les sens à l'intelligence qui les juge, nous sont aussi démontrés que des corollaires mathématiques. En un mot, cette incertitude générale ferait de notre existence et du monde une espèce de rêve; ce qui ne peut se soutenir (ju'en rêvant ou en plaisantant , et ce qui serait même un fort triste rêve et une fort inepte plaisanterie.
Cicéron a suivi partout la méthode de Platon , celle du dialogue , mais rarement celle de Targumentation socraticiue par demandes et par réponses, qui est par elle-même subtile et sèche, et convenait peu ;'u génie de Cictron et à sa manière d'écrire plus ou moins oratoire dans tous les genres. Il se rapproche beaucoup plus de cette partie des dialogues de Platon dans laquelle chaque interlocuteur expose tour-à-lonr son opinion raisonnce et développée , ce qui domie beaucoup {)lus <le champ à l'élocution; et Cicéron avait trop d'intérêt à n'y pas renoncer. On retrouve partout dans la sienne l'élégance et la richesse, ipii ne l'aliandonnenl jamais, el , ce (jui est en-orc plus important en i»liilosophie, la clarlé el la méthode,
deux choses tpii manquent à Platon. Cicéron ne s'est pas borné non p!us à l'exposé et à la discussion des différentes doctrines; on crou'a sans peine qu'il y met du sien, et qu'il tâche dans chaque cause d'être aussi bon avocat qu'il est possible, par l'usage qu'il fait des moyens qu'on lui a fournis. Dans ses cinq livTes Sur la imiure du hieu et du vicd, on peut dire de lui ce que Voltaire disait de F)ayle, qu'il s'était fait l'avocat -général des philosophes; mais non pas ce que Voltaire ajoute de Bayle, qu'il ne donne jamais ses conclusions : car on connaît très bien celles de Cicéron, soit qu'il parle lui-même, comme lorsqu'il défend le probabilisme académique, et attaque les dogmes d'Epicure et de Zenon, soit qu'il donne la parole à (pielqu'un des personnages qu'il introduit, et qui sont la plupart au nombre des plus considérables de son temps et des plus distingués de ses amis, tels que Lucullus , CatuUus , Cotta , Caton , Torquat !s, et autres, comme vous avez entendu Crassus et Antoine dans les dialogues sur l'éloquence. Il s'agit ici de la grande question du souverain hien; et si l'on ne trouve nulle part un résultat entièrement satisfaisant, c'est qu'il était impossible d'en obtenir sur ce qui n'existe pas. C'est le prejnier inconvénient ( et il est capital ) de ces interminables controverses des anciens. Aucun ne s'est aperçu qu'ils cherchaient tout ce qu'on ne peut pas trouver, puisqu'il est de toute impossibilité que le souverain bien soit dans un ordre de choses où tout est nécessairement imparfait. Cela nous parait aujourd'hui si simple , que personne ne s'avise plus d'en douter; mais il est très commun d'ignorer ce qui est pourtant une vérité de fait, que si les modernes ont absolument renoncé à celte question, qui n'a cessé d'agiter pendant tant de siècles les écoles anciennes, c'est depuis que le législateur de l'Evangile eut appris à l'homme que le bonheur n'était point de ce monde , et qu'il ne fallait pas l'y chercher. Cette vérité, quoique révélée, a paru si sensible, que tout le monde en a profité, même lorsque par la suite l'Evangile perdit l)eaucoup de disciples ; et , ce n'est pas à beaucoup près la seule vérité qu'en ait empruntée , sans s'en apercevoir, la philosophie moderne , ni le seul avantage (ju'aient conservé des lettres chrétiennes ceux mêmes qui, d'ailleurs, se sont déclarés contre la religion.
Eu quoi consiste le souverain bien ? C'était là ce (pi'on demandait à tous les philosophes , comme on leur demandait à tous , Comment le monde ai-il été fait? Il n'y en avait pas un qui se crût en état de répondre sur les deux questions : et de là autant de systèmes sur l'une (pie sur l'aulrc. Epieuro et Arislippe répondaient. Dans le plaisir:
ANCIENS. - PHILOSOPHIE
Hiéronyme , Dans l'absence de la douleur: Zenon, Dans la vertu ; et ces trois systèmes étaient simples et absolus : Platon , Dans la connaissance de la vcrité, et dans la vertu qui en est la suite : Aristote, Carnéade etlesPéripatéliciens, A vivre conformément aux lois de la nature , mais non pas indépendamment de la fortune : ces deux systèmes étaient complexes, et l'Académie, que Cicéron faisait profession de suivre, se rapprochait du dernier en le commentant et l'expliquant. Du reste , les choses et les mots se confondaient tellement dans l'exposition et la discussion de chaque doctrine, que souvent l'une rentrait en partie dans l'autre; et même Cicéron prétend que Zenon et tout le Portique ne s'étaient séparés des péripaléticiens que par un rigorisme mal entendu ; tju'ils étaient d'accord sur le point principal, où ils ne différaient que dans les termes; mais (ju'ils avaient rendu ce même fond vicieux et insoutenable en le rendant exclusif. Vivre conformément aux lois de la nature était, selon les péripatéticiens , la même chose que vivre honnêtement ; et par là ils rentraient dans le souverain bien de Zenon, qui était l'honnêteté , ou la vertu (mots synonymes dans la langue philosophique). Mais Zenon allait jusqu'à ne reconnaître aucune espèce de bien que la vertu, aucune espèce de mal que le vice; et c'est là-tlessus que les péripatéticiens et les académiciens se réunissaient contre lui , admettant également comme biens l'usage légitime des choses naturelles et l'éloignement des maux physiques; et ils avaient raison.
Epicure était à la fois attaqué par tous , surtout par Cicéron , qui détestait sa doctrine , quoique estimant sa personne; car toute l'anticjuité convient que cet homme , qui s'était fait l'apôtre de la volupté, vécut toujours très sagement et fort éloigné de tout excès et de tout scandale. Il n'en est pas moins prouvé que ceux qui ont voulu expliquer et justifier sa philosophie , en rapportant à l'ame tout ce qu'il disait de la volupté , se sont entièrement abusés. Nous n'avons plus ses écrits, il est vrai; mais du temps de Cicéron, ils étaient entre les mains de tout le monde; et quand Cicéron en cite souvent des passages entiers comme textuels, en présence d'un épicurien qu'il délie de nier le texte , on ne peut penser que Cicéron ait voulu mentir gratuitement , ni citera faux, quand il eût été si facile de le démentir. Il est bien vrai qu'Epicure , comme s'il eût f té honteux et embarrassé lui-même de sa doctrine (ce qui est assez croyable), l'embrouille en quelques endroits , au risque de ne pouvoir plus ni s'entendre ni s'accorder j et ceux de ses disciples (jui ne voulaient pas être, selon l'expression d'Horace, des pourceaux
du troupeau d' Epicure' , profitaient de ces obscurités pour crier à la calomnie , et se plaindre sans cesse qu'on ne blâmait cette philosophie que parce qu'on ne l'entendait pas. Ce n'est pas la seule fois qu'on a eu recours au même artifice en pareille occasion pour repousser ou l'odieux ou le danger d'une doctrine perverse , et se conserver le droit et les moyens d'en répandre la contagion : artifice frivole et misérable ; car si ce que vous dites est tel qu'il ne soit bon que de la manière dont vous seul l'entendez , et mauvais de la manière dont tout le monde l'entend et doit l'entendre , il est clair que vous ne devez pas le dire. D'ailleurs , les mêmes termes ont et doivent avoir nécessairement la même signilicalion pour tous ceux qui parlent la même langue, sans quoi il faudrait renoncer au commerce du langage et à la communication de la pensée. Mais il vaut mieux écouter là-dessus Cicéron lui-même , qui emploie ici une dialectique irrésistible , et une démonstration qui peut servir de réponse péremptoire à tous les écrivains qui de nos jours se sont efforcés fort mal à propos de réhabiliter Epicure.
Cicéron s'adresse en ces termes à l'épicurien Torquatus , qui vient de faire l'apologie de ce philosophe en présence de Triarius :
« Epicure dit que le souverain bien consiste dans la volupté , et le souverain mal dans la douleur, par la raison des contraires. Or, le mot qui dans sa langue répond à celui de volupté dans la nôtre ( /iôîv^ ), ne signiQe absolument rien chez les Grecs, comme chez nous, que les plaisirs des sens ; et Epicure lui-mcnie ne lui donne pas une autre signification, puisqu'il dit en propres termes que le plaisir et la douleur n'appartiennent (pi'au eorps, et que les sens en sont les sevfs juges. Cela est-il positif? Il dit en propres termes qu'il ne conçoit même pas quel bien peut exister sans la volupté, ni ce que peuvent entendre les stoïciens par leur soureraln bien qui est dans l'honnêteté, et oh la volupté n'est, pour rien. Il affirme que ce sont là des mots vides de sens ; il spr'cifie luimême comme volupté les sensations agréables qu'on peut recevoir par le goût, par le tact , par la vue , par l'ouïe, par l'odorat ; et enfin il ajoute ce qu'on ne peut pas même énoncer sans blesser la décenee. Il est bien vrai qu'en d'autres endroits, comnce s'il rougissait luimême de sa morale (tant est grande lu force des sentiments naturels' '. ) , il dit qu'on ne saurait vivre agréablement sans vivre honnêtement ; mais il ne s'agit pas ici de ce qu'il dit dans quelques endroits; il s'agit de savoir comment on peui concilier ces endroits avec sou système entier, tel qu'il se montre partout, tel que tout le monde l'entend. Ce n'est pas notre ftiute, s'il a méprisé la logique, parce qu'il n'en avait pas, et s'il n'entend rien endéiiuitioas. Nous définissons tous l'/ioimctc. ce qui est juste et louable eu soi , désirable eu soi, indépendainment de tout intérêt particulier, de toute louange
■ Epuuri de rjrcfjc porcum. (lîpist. I, 't.] ' Tante, est vis natvra' !
élraugcre , de toute jouissance sensible. Cela est clair , et Epicure répond qu'il lui est impossible de conopreadre quel bien nous voyons dans Vhonnite, à moins, ditil , que nous n'entendions ce qui est glorieux dans l'opinion populaire; ce qui, en effet, ajoute-l-il, est souvent plus agréable que certains plaishs , mais ce qu'on ne désire encore qu'en vue du plaisir '. Voilà donc un philosophe fameux qui a mis eu rumeur la Grèce et l'Italie, et qui connaît si peu Vlionntte , qu'il le fait dépendre de l'opinion de la nmltitude!... Je sais aussi tout co qu'il débite sur cette douce tranquillité d'ame'jùeu//.ici) qu'il vante et recommande sans cesse, au point , dit-il , que le sage de son école s'écriera dans le taureau de Phalaris : Que cela est dou.r ! Voilà qui est plus que stoïcien ; car le stoïcien dira seulement que la douleur nest point un mal, et il sera du moins couséquent, puisqu'il n'appelle mal que ce qui est viciejix et honteux. Mais à qui Epicure feia-t-ii comprendre comment les sens, seuls juges du plaisir et d3 la douleur, trouveront, grâce à la tranquillité d'amc, du plaisir à être déchirés et brûlés? Si ce n'est pas là une vaine jactance de mots, qu'estce que c'est? Enfin, \oulons-nous connailre le fond de la morale d'Épicure, ouvrons le livre par excelleuce, celui où il a renfermé ses principaux dogmes , comme les oracles de la sagesse et les leçons du bonheur; en un mot, ce qu'il appelle les sentences souveraines ( xvpis:,ùola; ). Qui de vous ne les sait pas par cœur? Écoutez donc, et dites-moi si ma version est infidèle : Si ce qui fait les plaisirs des hommes les plus voluptueux leur ùte en mime temps la superstition ]usillanime, la crainte de la mort et de la douleur, et leur apprend à mettre de la mesure dans leurs passions , nous n'avons rien à reprendre en eux-, car d'un côté ils sont combles de voluptés, et de l'autre il n'y a en eux rien qui souffre, riend e malade, c'cst-à-d'irc aucun mal.
» Ici ^ Triarius ne peut se contenir , et se tournant vers Torquatus : Soal-ce là , dit-il , les paroles d'Épiciu-e? (11 le savait bien, mais il voulait en entendre l'aveu. ) Oui, répondit Torquaîus avec assurance, ce sont ses propres paroles; mais vous n'entendez passa pensée. S'il dit une chose, repris-Je alors , et eu pense une autre , c'est une raison pour que je lie sache pas ce qu'il pense, mais ce n'eu est pas uue pour que je n'entende pas ce qu'il dit; et il dit une absurdité : car ces paroles signifient que les hommes les plus voluptueux ue sont pns à blâmer, s'ils sont sages, s'ils apprennent à régler leurs passions;et n'est-il pas plaisant qu'un philosophe suppose que la volupté puisse apprendre à régler les passions? Selon lui , il ue s'agit ici que de la mesure. Ainsi la cupic-'téaura sa mesure, l'adultère a» mesure, la débauche sa mesure! Quelle philosophie que celle qui ne s'occupe pas à détruiie le vice, mais seulement à le régler! Quoi I Epicure, vous ne trouvez pas ^o luxure ^ repréhens'ible en elle-même ! vous eu voulez
■ C'est mot à mot ce que dit Helvétius sur la sloire.
■ C'est toujours Cicérou qui continue de rendre compte de son cnlrelien.
' C'est le mol du U'xtn latin, et il a fallu s'en servir ici, quoiffuc Iiisasc lait reiésuc drms la morale religieuse. Mais je n'ai pas voulu risquer plus liant les luxurieux {luxuriosi), qui est aussi dans le tr\lc , ci une jai traduit par les plus voluptueux.
seulement séparer les craintes superstitieuses et la peur de la mort 1 Mais en ce cas vous pouvez avoir conteulement : il y a tel débauché si peu super, titieux , qu'il mangera dans les plais du sacrifice; et d'autres craignent si peu la mort, que vous les entendrez chanter :
« six mois , six mois de bonne vie ,
« Et donnons le reste à Pluton.
Au fond, Torquatus, je suis de l'avis de votre sévère philosophe, en ce qu'il demande des bornes à la volupté: car, dans son hypothèse, que la volupté est le souverain bien, je crois bien qu'il n'entend pas parler de ceux qui vomissent sur la table , qu'il faut emporter au lit , et qui recommencent le lendemain ; qui n'ont jamais vu , comme on dit, le soleil se coucher ni se lever, et qui finissent par manquer de tout, parce qu'ils ont tout mangé. Non : parlez-moi de ces voluptueux de bon ton et de bon goût, qui ont le meilleur cuisinier, îe meilleur pâtissier, la meilleure marée , la meilleure volaille, le meilleur gibier, le meilleur vin ; en un mol, toutes les choses sans lesquelles Epicure ue connaît pas de bonheur. Joignez-y, si vous voulez, des esclaves jeunes et beaux pour servir à table, la plus belle vaisselle d'argent et le plus bel airain de Corinlhe, et le plus magnifique logement. 11 s'ensuivja seulement que ceux qui vivent ainsi, vivent b'ien, selon vous, puisqu'ils \ivent dans la volupté, qui est, selon vous, le bien-, mais il ne s'ensuivra nullement que la volupté soit en effet le bonheur, soit le souverain bien. La volupté par ellsméme ne sera jamais que la volupté, et pas autre chose ; et tout ce que je vois de clair dans la doctrine d'Epicure, c'est qu'il ue cherche des disciples que pour leur apprendre que ceux qui \eulent èlre voluptueux doivent d'abord devenir philosophes. » (De fin. H.)
Voilà, ce me semble, le procès d'Epicure fait el parfait. Cicérou vient ensuite à celui des stoïciens, qui d'abord ont dans Caîon un robuste défenseur et un digne représentant du Portique. Je m'étendrai peu sur celte pliilosopbie , jugée depuis long-temps, et d'autant plus facilement abandonnée , que l'excès dans la vertu est le moins séduisant de tous. Aussi Epicure a-t-il trouvé dans ce siècle une foide de partisans et d'apologistes, et Zenon pas un. Vous avez déjà vu , dans le plaidoyer pour JMurena , les dogmes follement outrés du stoïcisme fournir matière à une raillerie douce et fine , telle (jue la comportait l'éloquence judiciaire. Ici l'on s'attend bien que Cicérou procède plus sévèrement , mais néanmoins sans se refuser l'espèce de force (pie peut prêter au raisonnement la plaisiinteric délicate ([ui nait des choses mêmes, el n'ofiense pas les persoimes. Cicérou ne pouvait pas se priver de celte partie de la discussion.
On voit à quel point la pensée d'Épicure est eu effet absurde et contradictoire dans les termes ; car luxure équivaut à rft;'i««r/ic, et toute dchaufhe est un e.vcès ; en sorte ([u'il suppose la mesure dans l'e-vas. \ oilà pourquoi le mot lu.Kurc {lu.curia), ([ui, chez les Latins, passait métaphori- (piementà toutcc qui offre l'idée d'excès, était si nécessaire poiu' rendre sensible la démonstration de Cicérou.
ANCIENS. -PHILOSOPIili:.
qu'il manie aussi bien (lu'aucune autre, el l'inie de celles qui forment chez lui comme l'assaisonnement de ses banquets philosophiques. Il tâche de faire sentir à Caton même, et fait très aisément comprendre à quiconque n'est pas stoïcien , que Zenon et SCS disciples ont méconnu la nature humaine en voulant trop l'élever ; que d'ailleurs leur philosophie a un double inconvénient , d'abord en ce (ju'ils se sont fait un langage d'école tellement conventionnel, que leurs ternies, souvent détournés de leur accei)tion propre , ne peuvent être entendus de personne ; de plus , en ce que , se refusant tout moyen de persuasion dans la chose où il est le plus important de persuader , daas la morale , ils lui ôtent son plus grand charme et son pouvoir le plus universel, et ne disent jamais rien au cœur, pour s'adresser toujours à la raison. En effet , tout le stoïcisme était resserré dans une sorte de formules exiguës , d'argumentations abstraites , et > comme dit Cicéron, de petites concJiirAoïcnles ( car l'expression me paraît assez heureuse pour passer du latin au français) qui dessèchent et exténuent tellement la morale , que , n'ayant plus ni suc , ni mouvement , ni couleur , elle est comme réduite en squelette; et que, quand j'entends les aphorismes stoïqnes, tels qu'ils sont, par exemple, dans le Manuel d'Épivicte, je crois entendre un cliquetis de petits ossements. Ce n'est pas que cette secte n'ait compté parmi ses disciples de très grands hommes. Mais il ne faut pas s'y tromper : ce n'est pas parce qu'ils étaient stoïciens qu'ils furent grands ; mais la hauteur de leur caractère se trouva au niveau des principes du Portique dans ce qu'ils ont de beau et de bon , c'està-dire dans la prééminence donnée à la vertu sur toute chose ; et ils ne comptèrent le reste que pour un assortiment scolasti(iue , qui était pour ainsi dire le protocole de la secte.
Cicéron leur reproche avec justice de n'avoir rien produit qu'on puisse opposer, pour l'utilité générale , à ce qu'avaient écrit Platon et Aristote, et plusieurs de leurs disciples , sur les mœurs et la législation.
>t Cléaute et Chrysippe, poursuit-il, out pourtant essayé de faire une ihéLorique; mais ils s'y sout pris de façon qu'il n'y a rien de meilleur à lire pour apprendre à ne jamais parler ; et cependant quel faste et quelle prétention 1 A les entendre, ils vont entlauinier les auies. Et comment? C'est que l'univers est la cité de l'homme. Fort bien : voilà donc les habitants de Pouzzoles dout le monde est la ville municipiile 1 C'est avec ces mots d'invention qu'ils prétendent mellre le feu auxamcs! Ils l'éteindraient , s'il y était. S'ils parlent de la puissance delà vertu, ils vous pressent avec de petites questions comme avec des aiguilles; et quand vous avez dit oui , i'ame na rien entendu; il n'y a rien dechîmgé en nous,
et l'on s'eu va comme on était venu. Est-ce donc que la nouveauté des termes change la nature des idées et des sentiments? Je viens vous demander comment il se peut (jue la douleur ne soit pas un mal; et vous me répondez (juc la douleur est une chose fâcheuse, incommode, odieuse, difficile à supporter. Eh bienl vous avez mis une définition à la place du mot: soit; mais pourquoi cette chose fâcheuse, incommode, odieuse, etc., n'estelle pas un mal? — C'est que dans tout cela, il n'y a, ni malice, ni fraude, ni méchanceté, ni faute, ni honte, et par conséquent point de mal. — Supposons que je puisse m'empécher de rire en apprenant qu'il n'y a pas de malice, ni de fraude, ni de honte, daus la douleur, me voilà bien avancé! Et comment cela m'apprendrat-il le moyen de supporter courageusement la douleur ? — C'est que l'homme qui regarde la douleur comme un mai ne saurait être courageux.— Soit; mais comment le sera-t-il davantage en la regardant seulement comme une chose fâcheuse , incommode , odieuse , et difficile à supporter? Je vous défie de me le dire; car le courage et la faiblesse assurément tiennent aux choses mêmes , et non pas aux différents noms qu'on leur donne. » (De lin. IV.)
Vous voyez avec quelle grâce et ([uelle légèreté d'escrime Cicéron ne laisse pas de porter de rudes atteintes ; et si vous étiez curieux d'entendre aumoins quelqu'un des paradoxes stoïqnes dont il se divertit si gaiement, permettez que je me borne à un seul, qui suffira, parmi cent autres, pour faire voir jusqu'où l'on peut , avec de bonnes intentions, pousser l'extravagance philosophique. Les stoïciens tenaient que tous ceux qui n'étaient pas parfaitement sa(jes , étaient èçjaJement misérables, celui qui avait tué son père n'était pas plus misérable que celui qui, vivant d'ailleurs en honnête homme, n'était pas encore parvenu à la parfaite sagesse. Et cette parfaite sagesse , comme ou peut le penser, ne se trouvait que dans le stoïcien : et en vérité elle ressemble fort à la parfaite folie. Mais au ridicule de l'assertion il faut joindre celui de la comparaison dont ils l'appuyaient. De deux hommes qui se noient, disaient-ils, celui qui est prés de la superficie de l'eau ne respire pas plus que celui qui est au fond : donc , etc. Vous en riez comme Cicéron : mais c'est au moins ici un ridicule innocent ; et il faut avouer que les stoïciens, généralement probes dans leur conduite, étaient dans leur doctrine les plus honnêtes et les meilleurs de tous les fous.
L'objet des cinq dissertations en dialogue , ({u'on appelle les Tusculanes, parce qu'elles eurent lieu à la maison de campagne qu'avait Cicéron à Tuscuhuii ' , est de chercher les moyens les plus essentiels pour le bonheur ; et l'auteur en marque cinq : le mépris de la mort , la i)alience daus la
' Aujouril'Iuii Frascati.
douleur , la fermeté dans les différentes épreuves de la vie, l'habilude de conibaltre les passions, enfin la persuasion (|ue la vertu ne doit chercher sa récompense «ju'en elle-même. Toute cette théorie, qui ne mérite que des éloges, est plus ou moins empruntée de ce que l'Académie et le Porli(iue avaient de meilleur , et toujours ornée , corrijîée et enrichie par Cicéron , qui la profe*ise en personne d'un bout à l'autre de l'ouvrage. Tout ce que la philosophie naturelle a de plus beau en métaphysique et en morale est ici embelli par l'éloquence; et ce qu'il peut y avoir de défectueux ou d'incomplet ne doit pas être imputé à l'auteur, puisque la révélation seule l'a suppléé pour nous. Il prouve très bien que , dans toutes les hypothèses, la mort n'est point un mal en elle-même ; puisque , dans le cas oii tout l'homme périrait, le néant est insensible : que si l'ame est immortelle , comme il le pense et l'élablit de toute sa force , ce n'est pas la mort même (jui est un mal pour le méchant , mais seulement les peines qui la suivront, et qui ne sont que la suite de ses fautes ; pour l'honmie de bien , elle est plutôt à désirer qu'à craindre , puisqu'elle lui ouvre une meilleure vie. Il appuie d'arguments très plausibles l'immortalité de l'ame, et la mémoire surtout lui paraît en nous une faculté merveilleuse , qui ne peut appartenir à la matière. Quant à ceux qui nient l'immorlalilé de l'ame , parce qu'ils ne conçoivent pas ce (jue peut être l'ame séparée du corps, il leur répond fort à propos :
« Et concevez-vous mieux ce qu'elle est dans son union avec le corps? »
Réponse très digne de remarque ; car elle fait voir <iu'il avait du moins aperçu ce genre de démons- I ration dont la bonne philosophie moderne a tiré et peut tirer encore un si grand avantage, et qui consiste à se servir de ce qui est reconnu certain et pourtant inexplicalile , pour renverser la dialeclicpie très connnune et très fausse , qui nie d'autres faits tout aussi certains et tout aussi démontrés, seulement parce que l'intelligence humaine ne l)eut pas les expliquer.
Cicéron a très bien senti tout le faux de cette manière de raisomier, en usage de son temps connue du nôtre, et qui n'a d'autre effet qu'une ignorance volontaire de ce (ju'on peut savoir, très misérablement fondée sur l'ignorance invincible de ce (jui est au-dessus de nous. Voici , à ce sujet , un échantillon de sa logique :
« L'origine de notre amc ne saurait se h-ouvcr (ians rien de ce qui est inatcriel , c;ir l;i niiiliorc ne saurait produire la pensée, i;i connaissance, la niémoire, qui n'ont rien decoMiiutni avec elle. 11 n'y a rien dans l'eau, dans l'air, dans le lén, dans ce que les cléments oflren!
de plus subtil et de plus délié, qui présente l'idée du moindre rapport quelconque avec la faculté que nous avons de percevoir les idées du passé, du présent, et de l'avenir. Cette fiiculté ne peut donc venir que de Dieu seul; elle est essentiellement céleste et divine. Ce qui pense en nous, ce qui sent, ce qui veut, ce qui nous meut, est donc nécessairement incorruptible et éternel; et nous ne pouvons pas même concevoir l'essence divine autrement que nous ne concevons ct lie de noire ame, c'est-à-dire, comme quelque chose d'absolument séparé et indépendant des sens, comme une substance spirituelle qui connaît et qui meut tout. Vous me direz : Et où est cette substance qui connaît et qui meut tout ? el comment est-elle faite ? Je vous réponds : Et ouest votre ame? et comment se la représenter? Vous ne sauriez me le dire, ni moi non plus. Mais, si je n'ai pas, pour la comprendre , tous les moyens que je voudrais bien avoir, est-ce une raison pour me iiriver de ce que j'ai ? L'œil voit et ne se voit pas : ainsi notre amc , qui voit tant de choses , ne voit pas ce qu'elle est elle-même ; mais pourtant elle a la conscience de sa pensée et de son action '. — Mais oii habite-t-elle? et qu'est-elle? — C'est ce qu'il ne faut pas même chercher... Quand vous voyez l'ordre du monde el le mouvement réglé des corps célestes, n'eu concluez-vous pas qu'il y a une intelligence suprême qui doit y présider, soit que cet univers ait commencé et qu'il soit l'ouvrage de cette intelligence, comme le croit Platon, soit qu'il existe de toute éternité, et que celte intelligence en soit seulement la modératrice, comme le croit Aristote? Vous reconnaissez un Dieu à ses o'uvres et à la beauté du monde, quoique vous ne sachiez pas oii est Dieu ni ce qu'il est : reconnaissez de même votre ame à son action continuelle, et à la beauté deson œuvre , qui est la vertu. »
D'après la vénération profonde qu'il eut toujours pour le divin Platon (car c'est le nom que lui lionne toute l'antiquité), vous ne serez pas surpris de retrouver chez lui ce ([ue vous avez entendu du philosophe grec sur i'étude de la mort ; et si j'en fais ici mention , c'est pour constater une opinion qui a été la niêsne dans ces deux grands hommes sur un point de morale que l'on imagine communément tenir à un abus de spiritualité ou d'austérité , et dont on a l'ait à la philosophie chrétienne un reproche très mal fondé. Vous voyez que làdessus Platon et Cicéron , (ju'on n'a jamais accusés (.le rigorisme , ont parié comme les Chrétiens ; et il est d'autant plus singulier qu'ils aient mis en avant ce principe, (pi'ils n'avaient pas pour l'appuyer les motifs puissants que notre religion seule y a joints.
« Que faisons-nous, dit Cicéron, quand nous séparons notre ame des objets terrestres, des soins du corps et des plaisirs sensibles, pour la livrer à la méditalion? (jtie faisons-uons autre chose qu'apprendre à monrii", puisque l;i mort n'est que la séparation de l'ame et du corps? Appliquons-nous doue à cette élude, si vous m'en
' Je pense : donc je suis , disait Pcscarlcs.
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
âfjo
croyez; mettons-nous h part <le notre corps, et accoutumons-nous à mourir. Alors notre vie sur la terre sera semblal)]e à la vie du ciel ; cl quand nous serons au|monient do rompre nos chaînes corporelles, rien ne retardera l'essor de notre ame vers les cieux. »
Dans l'excelleiU traité sur Ja Nature des Dieux, Cicéron paraît s'être proposé suilout de prouver et de justifier la Providence. Il introduit d'abord un épicurien qui déraisonne contre elle, d'après les dogmes qui semblent appartenir particulièrement au maître de celte école; car, par son aloniisme, on sait qu'il l'avait pris tout entier de Démocrite, quoiqu'il le traitât fort mal dans ses livres. Cicéron voit là une sorte d'ingratitude : c'était plutôt, ce me semble, un petit artifice de la vanité d'Epicure , qui affectait de déprécier celui dont il avait emprunté son système physique , afin de faire croire qu'il n'y avait de bon que ce qu'il y avait mis ou paru mettre du sien. Pour ce qui est de l'obligation, elle était mince, et les atomes, tant ceux de Démocrite que ceux d'Epicure , n'avaient pas fait assez de fortune pour valoir la peine qu'on se les disputât, quoique Lucrèce ait pris celle de les mettre en vers; car rien n'empêche d'habiller l'erreur aussi poétiquement que la vérité, comme on peut parer la laideur aussi bien que la beauté. Cicéron, qui d'ailleurs paraît faire cas du personnel d'Epicure , dit en termes exprès que toute sa philosophie était universellement méprisée des hommes instruits.
« Je ne sais comment il se fait , dit à ce propos Cicéron, qu'il n'y a rien de si absurde qui n'ait été avancé et soutenu par quelque philosophe. »
Epicure, en ce genre , ne fut pas mal partage, et ses dieux étaient encore bien plus ridicules que son monde d'atomes; car, après tout, nous n'avons aucune idée de la manière dont le monde a été fait: mais !a métapliysique, analysant les nolions du plus simple bon sens , avait, dès le temps d'Epicure , reconnu les attributs nécessairement renfermés dans l'idée de la Divinité. Il n'en fallait pas davantage pour rire de pitié du beau loisir, et de la belle indolence , et de la bienheureuse insouciance dont Epicure gratifiait ses dieux , qui ne devaient se mêler de rien , de peur de se fatiguer ; qui ne devaient s'offenser de rien , de peur (lèse chagriner, ni s'intéresser à rien, de peur de troubler celle parfaite tranquillité qu'Epicure devait attribuer à ses dieux , comme à son sage; cai' Epicure était un raisonneur si conséquent ! "^^ous pouvez imaginer que le stoïcien Balbus , que Cicéron met en tête de l'épicurien, a beau jeu contre tant d'inepties; car si les stoïciens déliraient en voulant faire de leur sage un dieu , ils avaient de la Divinité des idées très saines; et Ballnis s'a-
muse beaucoup de son épicurien, qui, ne soupçonnant aucune différence entre la nature divine et la nature humaine , semble persuadé que l'action de Dieu est un travail comme celle de l'homme; que Dieu ne saurait bâtir sans instruments et sans outils, non plus que l'homme; qu'il ne saurait veiller sur son ouvrage sans se tourmenter, non plus que l'homme, ni même punir sans être blessé , quoique les juges mêmes de la terre punissent le crime sans trouble et sans colère.
Il faut ici rendre justice aux anciens : toute cette théologiie d'ICpicure, qui a été renouvelée de nos jours avec les mêmes arguments et presque avec les mêmes termes ' , fut, parmi eux , si généralement bafouée, qu'enfin un de ses disciples n'imagina d'autre moyen , pour soustraire à tant de ridicule la mémoire de son maître, que de publier, comme un fait dont il était confident, qu'au fond Epicure n'avait jamais cru à l'existence de la Divinité, et que c'était uniquement pour voiler son athéisme, et se dérober à l'animadversion des lois , qu'il avait eu recours à cette impertinente doctrine , qui , sans anéantir expressément la Divinité , du moins en fabriquait une assez oiseuse pour être sans conséquence, ou assez méprisable pour en dégoûter.
Il prétendait, entre autres folies, que les dieux étaient nécessairement de forme humaine, attendu fpi'ils devaient avoir la plus belle de toutes, et qu'il n'y en avait point de plus belle que celle de l'homme. L'interlocuteur, qui est ici son adversaire , le réfute avec beaucoup de gaieté ; mais je ne sais si le sérieux soutenu dont l'épicurien débite les cahiers de sa secte , et qui ressemble fort à celui des matérialistes modernes , n'est pas encore plus plaisant. Avec quelle noble fierté il se glorifie des grandes lumières apportées par Epicure, des grands services qu'il a rendus à l'iuinianité ! On croit entendre un des professeurs de nos jours.
« Vous avez mis au-dessus de nos têtes, dit-il, un dospote éternel qu'il faut craindre jour et nuit ; car, qui ne redouterait pas un Dieu qui veille à tout, qui pcîisc à tout, qui observe tout, qui se croit chargé de tout, en un mot, uu Dieu toujours occupé et affdiré ? Epicure nous délivre de toutes ces craintes, comme il délivre les dieux de tOHt embarras. Il vous remet en liberté; il vous apprend à ne rien appréhender d'un être qui n'est pas plus capable de faire le moindre chagrin à personne (juc d'en prendre lui-même. C'est là la véritable idée que l'on doit avoir d'une nature excellente et parfaite, et le aille pieux et saint que nous lui rendons. »
Une des difficultés qu'il élève contre la créc-
■ Notamment dnns le Code de la nature, de nidernt.
ÔGO
lion , et qui a clé aussi fort répétée parmi nous, c'est de deniam'.er ce (lue faisait Dieu avant de faire le monde, et comment et poinquoi il l'a fait flans nn temps plutôt que dans un autre. Il ne peut se fi2;urer iJieu sortant tout-à-coup de son repos éternel pour produire tant de choses , après avoir été si long-temps sans rien faire.
« El pour qui tout cel;i ? Pour les liouinics. i\Iais la plupart des hommes sont fous; et Dieu , qui ne saurait travailler pour les fous, a donc travaillé pour un bien petit nombre 1 »
Comme cette objection a été cent fois rebattue de notre temps , et que ce n'est pas ici le lieu d'approfondir des théories mélapliysiques , je me bornerai à observer que, si quelque chose pouvait encore étonner dans l'extravagance de l'orgueil humain , ce serait de l'entendre dire à Dieu : .le ne concevrai jamais que tu aies foit tout ce que nous voyons , à moins (]ue je ne sache pourquoi tu ne l'as pas fait plus tôt , et ce que tu faisais auparavant; et je ne puis croire que tu aies jamais rien produit, à moins que tu ne me rendes compte de tout l'emploi de ton éternité.
Cicéron traite fort légèrement les futiles chicanes de nos épicuriens; mais il est très grave et très sévère sur les conséquences désastreuses de ces systèmes irreligieux, qui ne vont à rien moins qn'à renverser les fondements de la société; et là-dessus il parle comme tous les hommes sages et honnêtes ont parlé de[»uis Cicéron jusqu'à nous. Vous ne doutez pas non plus qu'il ne soit très éloquent dans la description des beautés, des richesses et de l'harmonie du monde physifjue : c'est un des morceaux où il semble avoir mis le plus <Ie soin et d'étendue, et avoir pris le plus de plaisir. Mais il faudrait aussi tant de soins pour lutter en français contre ce chef-d'œuvre d'élocntion latine ' , que je suis obligé de me refuser ce plaisir, qui en serait un pour moi, si je n'étais entraîné plus loin par la multitude des objets, et resserré par la nécessité de les borner.
IMais, toujours lidèleà la méthode académique de plaider également le pour et le contre, Cicéron , après que Balbus a comme préludé par une légère escarmouche contre l'épicuréisme , oppose audéfenseurde la Providence l'académicien Cotla, (jui engage un combat plus sérieux, et déduit avec lieaucoup de force les dfficullés réelles sur la question du mal moral, et si réelles, que la révélation seule a pu en donner l'entière .solution. Cependant Cicéron , trop sensé et trop judicieux pour ignorer que des difiicultés même
' Voyez le second livre de Nalura Deoriim, § 39 et %w- \nnts : Je principio terra vnivrrxo , olc. Cicéron n'a jamais rien écrit de plus élégant.
insolubles ne décident rien contre des preuves positives qui forcent l'assentiment delà raison, et qu'il ne résulte rien de ces difficultés, si ce n'est qu'en ces matières nous n'en savons pas assez pour répondre atout; Cicéron, qui sentait que l'idée de la Providence était en elle-même inséparable de l'idée de la Divinité , au point que l'une ne peut exister sans l'autre, et que toutes les deux sont aussi démontrées que nécess^aires ; que si la démonstration ne détruit pas toutes les objections, les objections peuvent encore moins détruire les preuves admises , ce qui est reçu partout en logique; Cicéron conclut, pour ce qui le concerne, en faveur de Balbus, dont l'opinion lui paraît approcher le plus de cette probabilité , le seul résultat admis dans l'académie , et dont vous avez vu que les conséquences équivalaient dans le fait à celles de la certitude.
Il avait fait un ouvrage fort considérable en six li\Tes, dans le même genre et avec lem.ême titre que celui de Platon, delà République. Nous l'avons perdu. Et il le fil suivre d'un autre , sur Jeu Lois , (jui ne nous est parvenu que fort mutilé. La partie qui nous en reste est , moitié morale et religieuse, moitié politique. Il met. Comme Platon , Aristote et tous les anciens , une imporiance majeure à la religion et au culte, qui tiennent une très grande place dans les trois livres qui nous restent dans son traité sur les Lois. C'est lui-même qui porte la parole devant Quintus son frère, et son ami Atticus, qui l'écoutent beaucoup plus qu'ils ne le contredisent. On voit à peu près, par cet ouvrage, quel était le fond de celui dont il était la suite, et que son i)lan de gouvernement était Je pouvoir du peuple, toujours dirigé par Vauioriié du sénat : et dans ce mot d'awforif^* était contenue , dans la langue latine dont nous l'avons pris, l'idée d'une puissance de raison, différente de celle du peuple, qui n'est qu'une puissance de force. C'est la distinction reconnue par tous les bons latinistes entre les molspoiestas et aurioritus. dont le premier se dit indifféremment en bien et en mal , et dont le second ne s'emploie jamais (pi'en éloge, et emporte toujours une idée de respect. C'est pour cela que les Romains disaient dans tous leurs actes , Seuatus Populusqve romajiKS. mettant toujours le sénat au premier rang. De même, par le mot de citoijetis, ils n'entendaient (jue ceux qui jouissaient des droits de cité; ce qui demandait beaucoup de conditions , et ce (pii fut long-temps fort restreint. Ils ne se rendaient pas moins difficiles sur la profession de soldat , et ne confiaient la défense de l'étal (ju'à ceux dont les propriétés étaient le garant de leur inlérèl à la chose publicpie. Il fallait donc un certain
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PHILOSOPHIE
revenu pour servir dans les armées , et avant tout, il fallait être de condition libre. Marins , qui , le premier arma les esclaves , ce que n'avait jamais fait Rome (ians ses plus grands dangers, donna un scandale extraordinaire et nouveau. Des lois populaires étendirent ensuite le droit de cité jusqu'à un excès qui accéléra la chute de la républicpie, quoiqne jamais il n'ait été poussé jusqu'à devenir universel. Les seuls citoyens de Rome eurent aussi le droit de suffrage pendant six cents ans; et quand les tribus de l'Italie y furent admises, au temps des guerres de Marins , la république croulait de toutes parts. Il ne faut donc pas s'éionner que Cicéron, dans ses livres de politique et de philosophie, témoigne partout un si i)rofond mépris pour la multitude : c'étaient les principes de l'aristocratie romaine , dont je ne dois è!re ici que l'historien, et non pas le juge. On sait assez que ces questions seraient ici d'autant plus oiseuses , qu'elles ne se décident point par le raisonnement , et ne sont qu'une perte de temps et de paroles.
Cicéron s'étend beaucoup et très dissertement sur la justice naturelle, comme étant la régulatrice de toutes les lois ; et il la fait dépendre ellemême de la justice divine , qu'il établit comme la seule sanction de la justice humaine. Voici ses termes :
« Que le premier fondpment de tout soit cette persuasion générale, que les dieux sont les maîtres et les modérateurs de tout; que toute administration est subordonnée à leur pouvoir et à leur providence ; qu'ils sont les bienfaiteurs du genre humain ; qu'ils observent ce qu'est en lui-même chaque individu , ce qu'il fait, ce qu'il se permet , dans quel esprit et avec quelle piété il pratique le culte public; et qu'ils font le discernement des gens de bien et des impies. Voilà ce dont il faut que tous les esprits soient pénétrés pour avoir la connaissance de l'utile et du vrai. »
S'il attache tant de prix à la religion, ce n'est sûrement pas qu'on puisse la taxer de la moindre teinte de superstition et de crédulité. Jamais homme n'en fut plus éloigné : il suffirait, pour s'en convaincre, si là-dessus sa réputation n'était pas faite , de lire son traité de la Divination. ; c'est là qu'il a passé en reviie tous les genres de charlatanisme en général , tous les prestiges , toutes les impostures , toutes les rêveries qni composaient la prétendue science des oracles, des prodiges, des auspices, des prophéties sibyllines, etc. Jamais la raison n'a été plus sévère à la fois et plus gaie : il ne fait grâce à rien ; il donne même les meilleures explications naturelles de quelques faits avoués de son temps, et que son frère Quintus, très entêté de la divination , lui cite comme merveilleux, et (pii en ont en effet l'apparence. Cicéron lui ré-
pond , entre au'res choses aussi justes qu'ingénieuses, qu'il ne préfend pas non plus que les devins soient assez malheureux pour qu'une chose n'arrive jamais par hasard, parce qu'ils l'auraient prédite à tout hasard. Il conclut de tout son ouvrage que l'homme raisonnable doit respecter la religion , et mépriser la superstition. Il était augure, et son fière lui demande s'il parlerait dans le sénat ou devant le peuple comme il vient de parler dans son jardin entre un frère et un ami sur cette partie de la tlivination qui tient au culte public , comme les auspices et l'expiation des prodiges. Il répond fort sensément que tout ce que les lois ont consacré comme police religieuse n'a rien de commun avec la philosophie, et que l'homme public et le citoyen doivent alors respecter comme police ce que les lois ont fait entrer dans l'ordre politique, parce que le mépris des lois est toujours un mauvais exemple et un délit; mais que le langage public de l'augure n'obligea aucune croyance la raison du philosophe , pas plus que le citoyen n'est obligé à croire bonnes toutes les lois auxquelles il est pourtant tenu d'obéir. Cette distinction est très bien fondée, et un païen ne pouvait faire une meilleure réponse. En total , sur cette matière, que Cicéron semble avoir épuisée, les modernes, qui se sont le plus moqués de la superstition , n'ont pu que le répéter.
Parmi les anciens livres de morale, je ne pense pas qu'il y en ait un meilleur à mettre entre les mains de la jeunesse que le Traité des Devoirs' de Cicéron. Il roule entièrement sur la comparaison et la concurrence de l'honnête et de l'utile, qui est en effet pour l'homme social la preuve de tous les moments et la pierre de touche de la probité. Il écarte les arguties des stoïciens , mais il s'approprie leurs principes , généralement bons à cet égard ; il en sépare ce qu.i est outré , et adapte à leurs dogmes toujours secs, même quand ils sont vrais , sa diction attrayante et persuasive. Il entre , sans diffusion et sans superttuité , dans tous les détails des devoirs de la vie , et donne une grande force à la liaison réelle , et beaucoup plus étroite et plus essentielle qu'on ne pense communément, entre les devoirs de rigueur et les devoirs de bienséance. Il est triste et honteux d'être obligé d'avouer que , sur ce point important , les anciens étaient plus sévères, et par conséquent plus judicieux que nous. Ils avaient senti combien c'est
' On le faisait lire aux écoliers , dans toutes les maisons d'éducation publique; mais, autant que je m'en souviens , on s'occupait trop exclusivement du style, et pas assez des choses mêmes , (jui pourtant ne sont point au-dessus de la portée de cet âge , et peuvent être des semences d'honnêteté et de vertu.
une Jurande loi morale et sociale , que de se respecter soi-même devant les autres , et de respecter les autres à cause de soi , dans les paroles et dans Ions les dehors dont l'homme est le juge et le témoin , quand Dieu seul est le juge de l'intérieur. L'histoire de la censure romaine , tant que les mœurs publiques la soutinrent en même temps ((u'elle les soutenait, fournit des exemples de cette observation , trop connus pour les rappeler ici. L'indécence et la corruption qui suivirent trouvèrent une justification dans la doctrine des cynif[ues ; et il n'y a rien d'étonnant , leur nom même" était celui de l'impudence : mais il est plus fâcheux que la grossièreté et le scandale aient eu des patrons au Portique , au moins dans les paroles. C'était la suite de ces généralités mal entendues , qui ne sont qu'un alnis de la métaphysique mal appliquée. La métaphysifiue devient folie dès qu'elle sort des choses purement intellectuelles, comme tout ce qui est déplacé devient mauvais. C'est la pire espèce d'erreur philosophique , dangereuse dans tous les temps, mais qui chez les anciens ne s'étendit guère au-delà des écoles, comme autorité, et n'alla guère , comme exemple, au-delà des ridicules et des vices ; au lieu que de nos jours elle a produit des scandales atroces et des crimes publics : progrès déploraL'le , mais assez naturel , en ce que la démence des imitateurs va toujours au-delà de celle des modèles, et que l'excès dans l'imitation est un des caractères, ou de notre vivacité , ou de notre vanité.
Cicéron , qui adresse son ouvrage à son fds alors étudiant à Athènes, l'avertit de ne pas en croire les cynicjue , ni même les stoïciens , sur cet article presque cyniques, qui ont beaucoup argumenté contre la pudeur et la décence, sous prétexte que ce (jui n'est pas honteux en soi ne l'est pas non plus à dire ou à faire en présence d'auliui. Il réfute aisément ce sophisme en puisant ses raisonnements dans la natiu'e même , dont les indications impérieuses et générales ont été le premier type des lois de la société.
« Suivons la nahire , conclut-il , et évitons tout ce qui blesse la modestie des oreilles et des yeux. »
Aucun ancien n'a mieux vu ni mieux développé l'accord des principes de la raison avec ceux de l'ordre social , et c'est un des plus puissants moyens dônl; il se sert pour rectifier cette fausse notion , et'môme cette fausse dénomination (['utilité, vulgairement attribuée par chacun à son intérêt particulier. Il démontre lumineusement que ce qui
' Cyniqne vient d'un mot srci; qui signifie cMcn. On .ippctn ;tinsi rotli- socti!, parci; qu'elle faisait profcssidii (l'aboyer après tout le monde, et de n'avoir honte d'aucune indécence.
tend à détruire l'harmonie du corps social dont nous sommes membres ne peut en effet nous être itti/e ,• et cette théorie , qui est hidiipiée par Platon, est si puissamment conçue et éclairée par Cicéron, qu'on peut dire qu'elle lui apparlient. Nous lui avons donc l'obligation d'avoir affenni plus que personne cette seconde base de la morale : elle est bée, chez lui, comme chez Platon, à la première, qui est la loi divine; mais celle-ci est la seule que Platon semble avoir bien connue ; il n'a fait qu'entrevoir l'autre. Et j'observerai par avance à cpielques hommes que je vais combattre tout à l'heure, panégyristes de Senèque au point d'être contempteurs de Cicéron, qu'en fait de vues vraiment philosophiques , celle-ci est bien autrement importante , bien autrement étendue que toutes les sentences de Sénèque. C'est déjà un très grand avantage de Cicéron; et combien il en a d'autres ! Combien cette manière de sanctionner l'honnêteté, et de décréditer l'intérêt prive, est supérieure, sous tous les rapports, aux subtilités et aux exagérations stoïciennes, qui sont tout le fond de la philosophie de Sénè(jue !
Jamais, d'ailleurs, Cicéron ne tombe dans les conséquences outrées ; ce qui est encore un vice capital du Portiipie et de son élève Sénèque. Après qu'il a fait valoir, comme il le doit et comme il le peut, cette loi sainte du maintien de l'ordre social, il se demande s'il sera quekiuefois permis de sacrifier à la chose publique la modération et la modestie '. Il répond décidément, non.
« Jamais l'homme sage et vertueux ne fera des actions honteuses et ciimiuelles eu elles-mêmes; jamais, pas mime pour le salut de la pulhc. Et pourquoi ? C'est que la patrie elle-même ne le veut pas ; et la meilleure réponse à cette question , c'est qu'il ne peut jamais arriver de conjoncture telle, qu'il soit de l'intérêt de la chose publique qu'un honnête homme fasse rien de coupable et de honteux. »
Si vous vous rappelez à ce sujet tout le mal qu'on a fait avec les mots de vivismeti de modère, vous en conclurez que les rérolutionnitires , q\\\ se disaient p/iiioso;;/) es, ne l'étaient sûrement pas à la manière des anciens, ou plutôt (lu'ils n'avaient pas plus de philosophie que de poIiti(|ue et d'humanité.
Vous n'avez pas besoin dt; Cicéron pour détester la doctrine de ceux qui ordonnaient qu'un fils accusât son père, ou un père son (ils , et qu'il le iraindt hti-mème au sujyplice, non pas seulement pour des actes ({uelcouques , mais pour des opinions ou avouées ou même intérieures, supposées ou présumées. Ce n'est donc que pour vous donner
■ Il ne faut pas onlilirr que ces mois ont ici tonte l'éleu- (!ue q)ie doit leur donner le langage [)IiilosopIii(|uc. (pii comprend tout ce qui est renfermé dans l'idée ilu mot.
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le plaisir de respirer au sein de la nature que je vous citerai encore un vrai philosophe, qui connaît assez bien la politique pour ne la mettre jamais en contradiction avec la nature. Il parcourt une foule de ces cas possil)les où un devoir semble contredire l'autre ; et il entre dans tous ces détails, d'abord parce qu'il traite de cette partie de la morale «lui consiste dans les différents degrés du devoir , ensuite parce que cette espèce d'opposition apparente se rencontre fréquemment dans le cours de la vie civile. Il ne se borne point aux cas les plus communs; il suppose les plus rares , et se sert en exemple de ce qui était le plus énorme attentat chez les Romains, le sacrilège.
« Si vous savez que votre père a pillé un temple , qu'il a pratiqué des souterrains pnur voler le trésor public ( toujours renfermé dans un temple), devez-vous le dénoncer aux magistrats? Ce serait un crime. Il y a plus : s'il est accusé dans les tribunaux, vous devez le défendre autant qu'il vous sera possible. — Quoi ! l'intérêt de la chose publique n'est donc pas avant tout? — Avant tout assurément ; mais le premier intérêt de la rhose publique est que les devoirs de la nature soient observés , et que la piété filiale ne soit pas violée. — Mais si mon père vent s'emparer de la tyrannie, ou trahir la patrie, garderai-je le silence? — Ce cas unique est différent. Vous devez alors mettre tout en usage pour détourner votre père du crime qu'il médite. S'il persiste , vous devez alors préférer le salut de la pairie à celui de votre père. »
Ciccron est conséquent. Le vol du trésor public ou la piofanation d'un temple , ne va pas au renversement d'un corps politique et de l'ordre sodal , et dès lors le respect pour les lois de la nature est toujours la première des lois. l\lais s'il s'agit d'un cas où la chose publique est évidemment menacée de sa ruine , son intérêt est avant tout autre devoir , puisque tous les devoirs ne vont qu'à la conserver. Tel est l'avantage d'une morale dont les fondements sont si bien posés , que vous y trouverez la solution de tous les problèmes ; et c'est conformément à ces principes que Brutus fît mourir ses deux fils , et ne fit que son devoir.
Cicéron est d'accord avec tous les moralistes ; mais non pas avec tous les politiques, sur le choix des meilleurs moyens de maintenir le pouvoir , ceux de l'amour ou de la crainte : il prononce sans balancer.
« Rien de plus favorable au maintien du pouvoir que l'amour ; rien de plus contraire que la crainte. Il n'y a point de pouvoir qui résiste à la haine universelle. Au reste , ajoute-t-il , on conçoit très bien que la domination fondée sur la force croit se soutenir par la cruauté , et ce peut être la politique du despote ; mais cette politique , dans un éiat libre , est ce qu'il y a de plus insensé. »
Il trace la règle des intérêts pécuniaires et mer-