‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 48 sur 140 · TOME I · texte numérisé non relu

TOME I

cantiles , dont la discussion est d'autant plus instructive , que ceux-là sont de tous les hommes et de tous les moments. Il décide toujours, conformément à son principe, qu'il est contraire à la nature de l'homme et des choses , c'est-à-dire , à ce qui fonde l'ordre social , d'ôter rien à persomie de ce qui lui appartient , de lui causer le plus petit dommage , directement ou indirectement , par action ou par omission , de nuire de paroles ou de réticences ; et il résulte de tous les exemples qu'il propose cette grande vérité usuelle et pratique , que la probité , pour être complète, doit aller jusqu'à la délicatesse , ou , en d'autres termes , que la délicatesse n'est autre chose que la parfaite probité.

« La disette est extrême à Rhodes; et le blé par conséquent très cher. Un marchand d'Alexandrie en apporte, et, en raison du besoin, le vendra ce qu'il voudra; mais, en partant d'Alexandri», il a vu une foule d'antres vaisseaux chargés de grains , et prêts à mettre à la voile pour Rhodes. Le marchand honnête homme est-il tenu de le dire aux Rhodiens? »

Cicéron cite les avis opposés de deux philosophes fort austères et fort éclairés , et le pour et le contre est parfaitement discuté. Il décide pour l'affirmative , fondé sur cette règle , que l'acheteur ne doit rien ignorer de ce que sait le vendeur , sans quoi le marché n'est pas égal ; et il doit l'être dans les principes de la société humaine.

«Le silence du vendeur, en pareil c.is, est-il d'un homme franc , droit , juste? TN'on. Il n'est donc pas d'un honnête homme.»

J'ai toujours été étonné qu'en fait de commerce l'intérêt même n'ait pas fait un calcul qui serait l'éloge le plus efficace de la probité. Je suppose qu'un marchand , après avoir évalué ce que doit légitimement lui rapporter son commerce , se bornât au profit qui est le juste salaire de son travail, et la subsistance légitime de sa famille, comme , par exemple , un intérêt de quinze pour cent, qu'on dit être celui du commerce ; se défendît d'ailleurs de jamais y rien ajouter, de jamais surfaire , de jamais donner une qualité de marchandise pour une autre , d'en jamais cacher les défauts ; en un mot , qu'il vendît toujours comme il voudrait acheter : je mets en fait que cet homme, une fois connu pour tel , et il le serait bientôt , deviendrait dans un temps donné le plus riche de son état , et qu'il n'aurait pas de plus grand embarras que de suffire à la foule des aclieteurs. Je sais bien que quelques uns se sont piqués de n'avoir qu'un prix ; mais cela est très insuffisant , et même très insidieux : l'expérience l'a bientôt fait voir. Ce que je propose est tout autre , et l'homme dont je parle serait tel, qu'on pourrait envoyer chez lui

un enfant, pourvu qu'il sût dire ce qu'il faut , et qu'on pourrait prendre sa marchandise les veux fermés. Je ne craindrais pour lui qu'une tenlation, très prochaine et très forte , il est vrai , celle de faire de la confiance une fois bien établie un moyen de tromperie très lucrative, au moins jusqu'à ce qu'elle fût reconnue ; car le gain fait naître la soif du gain , et la fortune allume la cupidité. Mais ici encore la cupidité calculerait mal ; car à peine la fraude serait-elle publique, qu'il ne vendrait plus rien : il serait le seul à qui l'on ne passât pas d'être fripon; et alors ce qu'il aurait gagné pendant un certain temps, et gagné mal, vaudrait-il ce qu'il aurait pu bien gagner tout le reste de sa vie?

i\Iais voici des problêmes tout autrement épineux; aussi ne devaient-ils pas, selon moi, être même proposés. Au milieu d'un naufrage , deux hommes se jettent sur une planche qui n'en peut sauver qu'un ; lequel des deux doit céder à l'autre ? Cicéron décide (lu'elle appartient à celui qui est le plus utile à la chose publique. Et (pii en sera juge? Et quand l'un des deux jugerait en faveur de l'autre contre lui-même, ce qui serait déjà beaucoup, cela suffirait-il pour vaincre le sentiment naturel et légitime de sa conservation ? Cicéron prononce de même que, s'il s'agit de mourir de faim ou de froid , et qu'il y ait un aliment ou un vêtement disputé entre deux personnes, celle qui est la plus nécessaire à ses concitoyens a droit de s'emparer du pain ou de l'habit au préjudice de l'autre. Remarquez qu'il s'agit de deux personnes éga'es d'ailleurs en tout le reste ; car les exemples de Cicéron ne sont pas de ceux qu'offre assez fréquemment l'histoire, comme des soldats qui font à peu près de semblables sacrifices à leur général , ou des sujets à leur souverain : encore n'est-ce pas dans cette extrémité de besoin physique où l'homme n'a plus guère qu'un mouvement machinal ; et l'on pourrait douter , dans tous les cas, si ce qui est cité comme trait d'héroïsme et de dévouement, peut être prescrit comme devoir. INIais, en total, mon avis serait que ces sortes d'hypothèses sortent de la sphère des devoirs , et doivent être en conséquence étrangères à un traité de morale. La morale suppose nécessairement l'homme jouissant de ses facultés morales. Or, dans les exemples allégués , où un homme est près de se noyer , ou de périr de faim ou de froid ( ce sont les termes de Cicéron) ', l'homme n'est qu'animal", et ce

' Si famé mit frir/ore conficialur.

• H est de fait qu'une faim extrême, un froid extrême. Ctent la raison. Dans nos lois , un liomnie qui , mourant de faim , prendrait un pain chez un lioulanger, ne serait pas puni comme voleur. Il importe de prendre garde que je ne parle ici que de ce seuU^iat, cl que celte exceplion n'est

n'est plus le moment de lui tracer des devoir?; quand il ne peut en sentir qu'un, le premier alors pour tous les êtres animés, celui de se conserver; et, en supposant même qu'il y eût en ce genre des phénomènes de magnanimité , ce qui est possible , on ne pourrait pas faire une règle de ce qui n'est qu'ime exception.

Cicéron paraîtra moins rigoriste sur le serment, matière aussi souvent agitée qu'aucune autre. Il se range à l'opinion généralement reçue , non seulement que, si l'on a juré de mal faire, le serment est nul , mais que tout serment imposé par la force n'est point obligatoire.

« Le seiment , dit-il , tient à la conscience , et dès que vous n'avez pas juré selon votre conscience, ex animi sentcntki , il n'y a point de parjure. » Mais il ne touche pas la qiiestion la plus délicate , si l'honnête homme peut jurer, par la crainte d'un danger quelconque, ce qu'il ne croit pas devoir tenir par respect pour son devoir. Je ne la traiterai pas non plus, parce qu'elle dépend d'un grand nombre de circonstances qui peuvent changer les obligations, au point qu'il n'est guère possible làdessus de fixer une loi générale.

Les traités de la r"ieiUesse et de Vy^millé, naturellement moins abstraits que tous les autres, ont été si souvent traduits , et sont si connus de toutes les classes de lecteurs, que je me crois dispensé de tout examen et de tout extrait. Il y a long-temps que ces deux morceaux ont réuni tous les suffrages. Celui de la Vieillesse, surtout, a paru charmant, et d'autant plus qu'on s'y attendait moins : on a dit qu'il faisait appétit de vieillir. Si l'on a désiré quelque chose dans celui de l'^miiiè , c'est peut-être en raison d'une attente contraire : personne n'aime la vieillesse , quoique chacun souhaite de vieillir; et il est aussi commun de se piquer d'amitié que de se plaindre de la rareté d'un ami. Chacun prétend l'être, en répétant ce mot connu : 0 mes amis! il n'y a plus d'amis. Heureusement pour Cicéron, nous avons la preuve qu'il l'était , et qu'il en eut un. Ses lettres à Atticus attestent l'un et l'autre, et c'est à lui aussi qu'il dédia son livre de l'Amitié : mais c'est Lelius qui en trace les caractères et les préceptes ; c'est lui qui dit que Scipion ne connaissait point de plus odieux blaspliêmo contre l'amitié que ce mot d'im ancien : Il faut aimer comme si l'on devait un jour haïr. Ce mot vous révolte et moi aussi , et j'allais peut-être céder au plaisir d'en faire justice avec vous ; mais je me rappelle qu'elle a déjà été faite, et en vers, ce qui vaut toujours mieux que la prose ipiand les vers sont bous; et ceux-ci le

pas dangereuse ; car ce n'est pas cet état qui produit des crimes.

ANCIENS. — PHTLOSOPîlîE

sont, quoique l'autenr', dislingué en d'autres genres , ait fait fort peu de vers en sa vie. Ah ! périsse à jamais ce mot affreux rl'im sage , Ce mot, l'effroi du cœur et reffroi de l'amour! Songez que votre ami "peut vous trahir un jour. Qu'il me trahisse, hclas! sans que mon cœur l'offense, Sans qu'une douloureuse et coupable prudence Dans l'obscur avenir cherche un crime douteux : S'il cesse un jour d'aimer, qu'il sera malheureux! S'il trahit nos secrets, je dois encor le pl.iindre. Mon amitié fut pure, et je n'ai rien à craindre. Qu'il montre à tous les yeux les secrets de mon cœur : Ces secrets sont l'amour, l'amitié, la douleur, La douleur de le voir, Infidèle et parjure. Oublier ses serments , comme moi mon injure.

Cicéron doit revenir encore devant nous , sous les rapports du mérite philosophique , en comparaison avec Sénèque , dont il me reste à parler.

SECTION IV. — Sénèque.

Il y a quinze ou seize ans qu'il s'éleva une grande querelle sur Sénèque : elle ne fit pas , il est vrai , le même bruit en France et en Europe que celle dont Homère fut le sujet dans le siècle dernier et dans le nôtre. Sénèque ne tenait pas «ne assez grande place dans l'opinion pour intéresser dans sa cause autant de lecteurs qu'Homère ; et la discussion sur les anciens et les modernes, dont celui-ci fut l'occasion, n'était d'ailleurs qu'une question de goût. On ne laissa pas, suivant l'usage, d'y mêler cette espèce d'aigreur ([ui naît si facilement de la contrariété des avis, et même cette dureté qui tient au pédantisme de l'érudition : vous avez vu qtie ce fut le tort de la savante Dacier. Cependant les injures ne furent du moins que littéraires , et n'attaquaient que l'esprit. Ici ce fut bien autre chose : la controverse sur Sénèque , roulant en grande partie sur le personnel de ce philosophe, fut une espèce de procès criminel , et au point que, dans aucune espèce de procès , on ne publia jamais de facium plus violent, plus outrageant, plus forcené que celui de Diderot contre quelques journalistes ([ui , en rendant compte de la traduction des OEuvres de Sénèque^ avaient osé, ou

• M. Gaillard , historien savant et éclairé , écrivain pur et élégant , dont les recherches utiles et laborieuses ont répandu beaucoup de lumières sur une grande partie de notre histoire. Il était mon confrère à l'Académie Française, et avait été de très bonne heure un des gens de lettres dont l'estime et la bienveillance encoux'agèrent les travaux de ma première jeunesse. Il était d'ailleurs très digne de bien parler de l'amitié : il fut honoré pendant trente ans de celle du vertueux et infortmié îMalesherbes. La profonde reti-aite o:'i il a vécu depuis la révolution l'a éloigné de moi sans que jamais je l'aie oublié ; et j'ai saisi avec empressement cette occasion de laisser une marque de souvenir et de reconnaissance à un ancien confrère , aujourd'hui octogénaire , et que peut-être ne rcverrai-je plus.

' Ouvrage posthume de La Grange . publié par Naigeon en 1778.

censurer sa conduite, ou seulement élever des doutes et jeter quelques nuages sur sa vertu. Heureu ement le public ne prit pas à cette cause un intérêt égal , à beaucoup près, au vacarme que firent les apologistes de Sénèque ; et il en prenait fort peu à la diffamation répandue sur ses adversaires , dont plusieurN en effet n'étaient pas déjà très bien famés, mais qui cette fois avaient raison pour le fond des choses, qnoitju'ils n'eussent pas toujours bien choisi ni bien déduit leurs moyens. Ils eurent même , ce qui ne leur était pas ordinaire , l'avantage de la modération , comme celui de la vérité , sans doute parce que personne ne pouvait guère se passionner, contre Sénèque , comme Diderot seul était capable de se passionner pour lui. Le scandale ne fut donc ni long ni éclatant; mais l'ouvrage de Diderot, qui fut lu milgré sa longueur et ses défauts , surtout à cause de quelques sorties indirectement satiriques contre des puissances de plus d'une espèce, est re'^té comme un des monuments les plus singuliers de l'intolérance fort peu philosophique de ceux qui s'appelaient exclusivement philosophes. Il a encore un autre caractère particulier à l'auteur : c'est le contraste , à peine concevable dans tout autre que lui, des louanges outrées qu'il prodigue à la philosophie et au talent de Sénèque , avec les reproches et les censures qu'il lui adresse , et qui en sont la contradiction la plus formelle. L'examen que je ferai tout à l'heure de ce livre de Diderot , soit en réfutant ses erreurs et ses .sopliismes, soit en évaluant ses aveux, sera la confirmation la plus forte de l'opinion, que déjà plus d'une fois, dans le cours de nos séances, j'ai eu occasion d'énoncer, quoique en passant, sur les écrits de Sénèque, qu'à présent il convient de rassembler sous vos yeux dans un aperçu général et raisonné.

Le premier qui se présente, ensuivantle même ordre que son traducteur La Grange, ce sont ses Lettres à Luci lius : elles sont au nombre de cent vinglquatrej, et roulent toutes sur des points de morale, tantôt différents, tantôt lesmèmes. Si l'on voulait les juger comme l'auteur prétend les avoir écrites, c'est-à-dire comme une correspondance familière avec un ami et un disciple (carLucilius paraît avoir été l'un et l'autre), la première critique qu'on pourrait en faire , c'est qu'elles ne sont rien moins que ce que l'auteur voulait qu'elles fussent.

« Yous vous plaignez', écrit-il à Lucilius, que mes

■ Je me sers , dans tout cet article , de la traduction de La Grange , non qu'elle soit la meilleure possible , il s'en faut de beaucoup , mais elle est généralement assez bonne ; et , comme je ne peux montrer ici Sénèque que traduit , j'ai cru devoir déroger cette fois à l'habitude où je suis de traduire moi-même, de peur qu'on ne m'accHs.it de g.lfcr Sénèque

COURS DE LITTEUATURE.

Jetfros ne sont pas assez soignées ; mais soigne-t-on sa conversation , à moins fju'on ne veuille parler d'une manière affectée? Je veux (jue mes lettres ressemblent à Mue conversation que nous aurions ensemble , assis ou en marchant. Je veux qu'elles soient simples et faciles, qu'elles ne sentent en rien la recherche ni le trovail. ')

Certes , les Lettres à LuciUus ne tienneitt p,s plus de la conversation que du style épistolaire : ce sont, à [)eu de choses près , de petits sermons de morale, on de petits traites de stoïcisme, ou de petites dissertations sur des matières de [)liilosopliie et d'érudition ; souvent même rien n'indi- (jne que ce soient des lettres , hors le titre du recueil. Le ton est habituellement celui d'un philosophe en chaire ou sur les bancs; et le style, celui d'un rhéteur qui tombe souvent dans la déclamation, et la déclamation va quelquefois jusqu'à la puérilité'.

L'éditeur de l'ouvrage posthume de La Grange, homme instruit, mais récusable dans une cause où il était partie, et où il se déclarait adorateur de Sénèque et disciple de Diderot , a voulu tirer avantage de ce reproche de Lucilius, (]ui semble opposé à celui qu'on a toujours fait à Sénècpie, puis- «pi'ici l'on ne parait taxer que de négligence celui que l'on a toujours accusé d'affectation. Mais l'éditeur s'est mis, ce me semble , à côté de la question en se mettant à la suite de Diderot. Il a l'air de croire , ainsi que lui, que les criticjues si souvent renouvelées contre le style et le goût de Se" nèque tombent sur sa latinilé. J'aime à croire cpi'il n'y a ici qu'une méprise : l'esprit de parti peut se méprendre de bonne foi. Mais pourtant dans tout ce que Diderot cite de ceux qu'il appelle/es détracteurs de Sénèque, et que je ne connais que par les citations , il n'y a qu'une ligne sur la laliiiité , parmi une foule d'autres censures. Cette ligne porte que c'est un auteur de la

pour le blâmer. Pour obvier à ce reproche , qu'il fallait prévoir comme tout autre, dès que l'on avait affaire à l'esprit de l>arli, je u'aipniiic servir d'un niciilenr nioyou que de suivre partout la version apin'ouvée, revue et augmentée par les prôuciu's de Sénèque.

' Telle est la manière dont on peut classer les diverses compositions : l'écrivain élo(iu('iit ijui a toujours le style du sujet; le rhéteur qui veut tout agrandir et tout orner; le déclamateur qui s'échauffe à froid. La première classe est celle des grands génies et des modèles, comme, parmi nous, les Bossuet, les Montesquieu, etc.; la seconde, celle des homme (jui ont eu plus de talentque de jugement etdc goût, comme Thomas, comme Raynal, Diderot, et bien d'autres après eux; la dernière et la plus noml)reuse, celle des écrivains , ou mauvais ou très médiocres, eu prose ou en vers, (juisont le plus souvent boursouflés et vides. onq)hati<iues et faux. Ce dernier caractère est généralement celui de ta plupart des jtroductions modernes depuis le milieu de ce siècle , d'oii l'on pcutd.iter la dépravation des esprits et du goût , qui depuis a toujours été et va toujours en croissant.

basse lat'niiti^, et ces mots sont en guillemets : d'oii l'on doit supposer ([ii'ils sont transcrits. Cependant, comme Diderot réfute tout le monde à la fois , la plupart du temps sans aucune désignation , mettant tout pêle-mêle , et ne se piquant ni de méthode ni d'exactitude , j'avoue que j'ai peine à croire que quekju'un ait pu se servir d'une expression si impropre , et confondre le dernier âge des lettres romaines , qui était celui de Sénèque, avec cette époque très postérieure (ju'on nomma le moyen dge , qui fut véritablement celui delà basse latinité. Quoi qu'il en soit, Diderot et son éditeur profilent adroitement de ce mot, réel ou supposé, pour attribuer cette bévue à tous les censeurs de Sénèque , qui dans le fait n'ont jamais dit autre chose si ce n'est que la latinité de son temps n'était déjà pltis aussi généralement pure que celle du siècle d'Auguste ; ce qui est reconnu de tous les philologues et de tous les bons critiques , et ce qui ne fait rien du tout à la question. On ne manque pas de nous répéter ici très gratuitement tout qui a été avancé de nos jours sur l'impuissance absolue oii nous étions d'avoir un avis sur la diction des auteurs latins; et je ne crois pas devoir répéter ce que vous avez entendu dans nos premières séances ' sur la valeur de cette assertion. J'ai fait voir alors combien elle (levait être restreinte, et combien l'étendue qu'on voulait y donner était , ou de mauvais sens , ou de mauvaise foi. Mais ce n'est point de latinité, qu'il s'agit : c'était à Quintilien déjuger en grammairien celle de Sénèque , et il n'en parle pas. Mais dans tous les temps nous pouvons juger son style , c'est-à-dire , le tour qu'il donne à ses pensées , à ses phrases , et le choix des figures qu'il emploie. Tout honnne instruit peut y remarquer , même aujourd'hui , ce qu'il a de force , d'outré , de faux, d'obscur, d'entortillé , d'affecté : tout cela est vicieux partout et en tout temps , et se rencontre dans Sénèque à peu près à toutes les pages , plus ou moins. Je ne me souviens pas d'avoir vu en ma vie auciui homme de lettres cpii en doutât. Diderot et son éditeur objectent (pi'on n'a jamais rien cité à l'appui de cette opinion : c'est apparemment parce qu'elle n'avait guère été contestée. Mais comme ceci est proprement de notre ressort, je letu- ferai le plaisir de citer, et, s'il le faut, jus(|u'à satiété, c'est-à-dire, justpi'au terme où l'ennui seul suffit pour tenir lieu de conviction.

Mais avant tout il faut rendrejustice à ce qu'il va de bon dans Sénèque, soit comme moraliste, soit comme écrivain. Je n'ai pas besoin d'assurer <|ue cet auteur m'est aussi indifférent <pie tous

' Voyez plus liaut, livre I", cliap. j. De la Langu-e fran- (■(ihc comparée aux Langues anciennes.

ANCIENS. - PHILOSOPHIE

les anciens dont j'ai parlé. Vous verrez , vers la fin de cet arlicle, pourquoi les panégyristes que je combats ne peuvent pas professer la même impartialité , et comment la cause de Sénèquc n'a été que le prétexte et l'occasion d'une querelle très personnelle , une affaire de parti pour eux, qui ne saurait en être une pour moi.

S'il n'y a guère de pages qui n'offrent dans Sénèque des défouts plus ou moins choquanls , il n'y en a guère non plus qui n'offrent quelque chose d'ingénieux, soit par la pensée, soit par la tournure. La morale de l'auteur est souvent noble et élevée, comme l'était celle des stoïciens : elle tend à inspirer le mépris de la vie et de la mort, et A mettre l'homme au-dessus des choses sensibles et passagères , et la vertu au-dessus de tout. C'est ce que vous avez déjà vu dans Socrale, dans Platon , dans Plutarque , dans Cicéron , avec des couleurs et des nuances différentes. La prédication de Sénèque (car c'en est une , et il a l'air de prêcher quand les autres raisonnent ) a une espèce de force qui n'est point dans les autres : je dis une espèce de force, car si la meilleure et la véritable est celle qui est la plus efficace et qui produit le plus d'effet sur l'ame, la force de Sénèque n'est sûrement pas celle-là : sa chaleur est de la tête , et monte à la tête sans affecter le cœur. Il est proprement le rhéteur du Portique. Mais j'ose croire, et avec bien d'autres, que, parmi les anciens, l'orateur de la morale, c'est Cicéron, c'est l'auteur des Tusculaues , du Traité des Devoirs , et de celui de la lYature des Dieux. Vous verrez dans les deux moralistes latins , quand je les rapprocherai tout à l'heure dans quelques morceaux , le même fonds de principes et d'objets , mais une grande disparité dans le choix des moyens et dans la manière de les présenter. Vous verrez que l'académicien doit avoir plus d'effet réel que le stoïcien , parce qu'il a plus de mesure ; qu'il doit obtenir plus, parce qu'il demande moins; que son sage est un homme , et celui de Sénèque une chimère; et, dans toutes ces différences, vous pourrez encore observer le rapport naturel des hommes et des clioses qui rend compte de tout. Le stoïcisme et Sénèque se convenaient : c'est le même esprit; c'est de part et d'autre une exagération, un effort, un excès. On peut dire à l'un , Qui vent trop n'obtient rien. La raideur , la jactance et la morgue sont dans les phrases de Sénèque , comme dans les dogmes de Zenon : le commentaire est comme le texte. Ce n'est pas là que les hommes se prennent : on exalte ainsi les têtes, mais on choque la i-aison, et l'on manque le cœur. Prenons cependant quelques morceaux

où il y a de l'élévation sans sécheresse , et de la grandeur sans trop d'emphase.

« Oui , Lucilius , uq esprit saint réside dans nos âmes ; il observe nos vices , il surveille nos vertus , il nous traite comme nous le traitons. Point d'homme de bien qui n'ait au-dedans de lui un dieu : sans son assistance, quel mortel s'élèverait au-dessus delà fortune? De lui nous viennent les resolutions grandes et fortes. Dans le sein de tout homme vertueux , j'ignore quel dieu , mais il habite un dieu. S'il s'offre à vos regards une forêt peuplée d'arbres antiques dont les cimes montent jusqu'aux cieus , et dont les rameaux pressés vous cachent l'aspect du ciel , cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces masses d'ombres au loin prolongées et continues ' , tant de signes ne nous annoncent-ils pas la présence d'un dieu? Sur un antre formé dans le roc s'il s'élève une haute montagne, celte immense cavité creusée par la nature, et non pas de la main des hommes, ne frappera-t-elle pas votre arae d'une terreur religieuse ? Ou révère les sources des grandes rivières ; l'éruption soudaine d'un fleuve souterrain fait dresser des autels ; les fontaines des eaux thermales ont un culte; l'opacité et la profondeur de certains lacs les ont rendus sacrés : et si vous rencontrez un homme intrépide dans le péril , inaccessible aux vains désirs , heureux dansl'adversilé, tranquille au sein des orages, votre ame ne sera pas ^ pénétrée d'admiration 1 Vous ne direz pas qu'il se trouve en lui quelque chose de trop grand , de trop élevé pour ressembler à ce corps chétif qui lui sert d'enveloppe 1 Ici le souffle divin se manifeste ; cette ame supérieure et si bien réglée , qui dédaigne les biens périssables , comme au-dessous d'elle , qui se rit de nos désirs et de nos craintes , sans doute est mue par uue impulsion divine ; sans l'appui d'un dieu , ce bel édifice ne pourrait se soutenir. De même que les rayons du soleil touchent à la terre, et tiennent au globe lumineux d'où ils émanent , ainsi l'ame sacrée du grand homme, envoyée d'ea-haut pour nous montrer la Divinité de plus près , séjourae avec nous , mais sans abandonner le lieu de son origine : elle y reste attachée, (lie le regarde, elle y aspire, et ne vient un moment sur la terre que comme un cire supérieur. Et en quoi ? En ce qu'elle ne brille que de son propre éclat. Quelle folie de louer dans l'homme ce qui lui est étranger , d'admirer en lui ce qui peut dans un moment passer à un autre l Un coursier ne vaut pas mieux pour avoir un frein d'or. Le lion aux crins tressés , dompté par un maître au point de souffrir ^ les caresses et la parure ,

' Il y a dans La Grange, qui de loin forment continuité'; ce qui est trop inélégant pour le ton de ce morceau.

' Dans La Grange, ne. serait-elle pas? Ce qiii change le sens et l'altère beaucoup. Le traducteur ne s'est pas aperçu que , dans les plirases précédentes, sur les merveilles de la nature, l'interrogation équivaut à l'affirmation; mais non pas ici, parce que l'auteur passe d'une vérité reconnue à ime autre vérité qu'il v eut persuader, comme la conséquence de r autre : si Lucilius en était convaincu comme lui , l'auteur n'aurait rien à démontrer. Il y a bien d'autres fautes dans cet ouvrage ; mais l'auteur est mort sans y avoir mis la dernière main.

' La Grange dit, au point d'e^idiirer, ce qui est un terme impropre -. on n'endure que ce qui fait de la peine, et il ne

et le lion que la servitude n'a point énervé, ne se présentent pas du mémo air sur l'arène. Le dernier, bouillant, iiiipétueux, coinnie le veut sa nature, majestueusement hérissé, fier et beau de la terreur qu'il inspire , ressemble-t-il à ce quadrupède aniolli et languissant snus les lames et les feuilles d'or ? On ce iloit se glorifier que de ses biens. Quand les i^arments d'une vigne sont chargés de grappes , quand ses appuis mêmes succombent sous le faix, on l'admire, on la préfère à une vigne dont les feuilles et les fruits seraient d'or. Pourquoi? C'est que le premier mérite d'une vigne est la fertilité. Louez donc aussi dans l'homme ce qui lui appartient. 11 a de beaux esclaves , de riches pahis, des moissons abondantes, un ample revenu; tout cela n'est pas en liTi , mais autour de lui. Réservez vos éloges pour les bieos qu'on ne peut ni ravir ni donner , et qui sont propres à l'homme, c'est-à-dire sou ame, et, dans cette ame , la sagesse. »

Je me suis permis quelques changements dans h traduction que l'auteur n'eut pas le temps de revoir; mais l'intention n'en saurait être suspecte. C'est par le même motif que j'ai supprimé deux ou trois lignes de l'original , pour ne rien gâter au morceau, ni au plaisir qu'il pourrait vous faire. Sénèque dit de son sage, qu'il voit les hommes sous ses pieds, et les dieux sur la lupie. La première moitié de cette phrase est arrogante , et l'autre ridiculement fastueuse. Ailleurs : Il ne quitte pas le ciel pour en descendre. Cette phrase, louche et amphibologique, est une faute du traducteur. Il fallait dire :

« Le sage n'a pas quitté le ciel pour en èlre descendu. »

Ce qui s'explique très Inen par cette comparaison tirée des rayons du soleil, etqui me parait suhlime. Le paragraphe entier est plein de mouvement et d'éclat. Je n'examine point si cela est d'une conversation ou d'une lettre: je ne prends point l'auteur au mot : je regarde la chose; elle est entièrement oratoire. Mais si l'ouvrage était seulement intitulé Lettres philosophiques , il n'y aurait rien à ohjecter, car celles-là comportent tous les tons. C'est ce que sont les lettres de Sénèque , quoiqu'elles n'en aient pas le titre. Et qu'importe? Ce n'est donc pas sur cette convenance réelle ou prétendue que j'appuierai aucune critique : je prends ici pour bon tout ce (jui l'est en soi. L'on i>e trouverait peut-être pas dans Sénèque trois morceaux qui vaillent celui-là. Mais quoiqu'il soit de la vieillesse de l'auteur , et qu'il y ait de l'imagination , n'avez-vous pas senti qu'il y avait là du faux et du luxe de jeunesse ? Les grands spectacles de la nature attestent un dieu ; mais le culte

s'agit ici que de ce qu'on permet. 5'or///)-ir est reçu pour tons k's deux. Le lion .ipprivoisé souffre les caresses , et n'en souffre rien; au conti- il ic, il les reçoit avec joie, tout comme le ililcn.

rendu aux lacs et aux fontaines est une superstition , et il ne faut pas partir d'une erreur pour arriver à une vérité. Cela pourrait se passer tout au plus à un poète qui , avec de beaux vers , a toujours raison ; jamais à un philosophe. Quatre comparaisons si près l'une de l'autre, c'est du trop; et il manque trois ou quatre lignes qui étaient nécessaires pour en marciuer les rapports , car, en soi-même , le lion sauvage ou apprivoisé n'est pas trop l'emblème d'un sage. Cependant le fond de l'idée est juste; ce qui ne dispensait pas de l'expliquer. La dernière comparaison , celle de la vigne , a le même défaut. Il eût fallu énoncer d'abord et positivement le principe (ju'une chose n'est belle que de la beauté qui lui est propre; qu'une vigne chargée de grappes est belle de sa fertilité , et qu'une vigne à fruits et à feuilles d'or n'est pas une belle vigne, mais un beau morceau de ciselure. Cette précision et cette justesse dans l'ordre des idées sont indispensables, surtout en matière philosophique ; et l'auteur aurait prévenu l'objection qui se présente d'ellemême , quand il dit trop tôt et trop crûment de la vigne fertile : On la préfère à une vi(jne d'or. Non pas , s'il vous plaît ; car avec 'a vigne d'or j'aurai mille arpents de l'autre , et du meilleur terrain.

Voilà bien des fautes , et pourtant je vous ai montré Sénèque dans ce qu'il a de plus beau. Je suis persuadé que , quand Lucilius lui faisait observer que seslettres n'étaient pas assez soignées, il ne voulait pas dire qu'il écrivait mal en latin ; ce qu'on a supposé très mal à propos , et ce qui n'est pas présumable d'un écrivain des plus renommés de son temps; mais qu'il ne donnait pas assez de soin à ce qui en demande toujours , même dans des lettres , dès qu'elles roulent sur des matières de cette importance; qu'il négligeait trop la liaison, la clarté, la précision des idées et (les expressions. L'ami de Sénèque aura poliment renfermé cette censure dans une phrase générale ; mais les lecteurs anciens et modernes en ont eu l'intelligence et la preuve , et ne s'y sont pas trompés , ou n'ont pas feint ( e s'y tromper, comme ceux qui se sont faits les patrons de Sénèque.

Le morceau que vous venez d'entendre n'est donc en total qu'une brillante amplilication d'un rhéteur qui a du talent , et quelquefois de grands traits. Cette manière d'écrire , et la foule de sentences et de pensées saillantes et détachées qui abondent dans Sénèque, sont d'ordinaire plus favorables dans des citations (|ue dans une lecture suivie , surtout dans les matières philosol>hiques, et |>ar comparaison avec un écrivain

ANCIENS. - PHILOSOPHIE

qui , comme Cicêron , se fait un devoir des convenances de cliaque sujet , de la chaîne de ses idées , et de la variété de sa diction. Vous n'êtes plus ici dans le genre oratoire, où j'étais sûr, à l'ouverture du livre , d'offrir à votre admiration quelqu'un de ces endroits dont l'intérêt et le charme se font sentir d'abord à tout le monde. Il faut ici le jugement de la réflexion , mais il suffit ausssi d'être averti pour apercevoir aisément la supériorité réelle de l'écrivain consommé, qui ne peut avoir que le mérite propre à chaque objet , et qui l'a toujours. Le passage que je vais traduire a beaucoup de rapport avec celui de Sénèque. Cicéron veut prouver , comme lui , que notre ame a en elle un principe divin ; mais il la considère ici du côté des connaissances et de l'invention des arts. Sa manière de prouver réunit, ce me semble , la philosophie et l'éloquence, mais sans que l'une nuise à l'autre, et dans l'accord qui convient à toutes deux.

« Quelle est donc en nous cette puissance qui recherche ce qui est cache , qui invente et imagine ? Peut-elle A DUS paraître formée d'un limon terrestre ? et n'est-elle qu'une substance mortelle et périssable ! Que vous semble de celui qui donna le premier à chaque chose son nom, ce que Pythagore regarde comme l'ouvraged'une haute sagesse; de celui qui rassembla les hommes dispersés, et leur apprit à vivre en société; de celui qui marqua par un petit nombre de caractères toutes les différentes inflexions de la voix ' (|u'on aurait cru devoir échapper au calcul; de celui qui observa la marche elle retour des étoiles, et leur destination? Tous furent de grands hommes sans doute; et ceux-là le furent aussi , qui avaient trouvé auparavant l'art du labourage, le vêtement, le logement, les instruments nécessaires au travail , et les moyens de défense contre les animaux sauvages. C'est par ce chemin que riiorame , adouci et policé, passa des arts de nécessité aux arts d'agrément et aux sciences élevées; qu'on en vint jusqu'à préparer des plaisirs à notre oieille, par l'assemblnge, le choix et la variété des sons ; que nos yeux apprirent à contempler les astres, tant ceux que Ton appelle lixes, que ceux que nous nommons errants , et qui , dans le fait , sont fort hnn d'errer. Mais l'homme, qui a su en mesurer les mouvements réguliers , a fait voir que son intelligence devait être de la même nature que celle de l'ouvrier qui les a faits.

« Et quand un Archiraède a renfermé dans les cercles d'une sphère le soleil , la lune et les étoiles , n'a-t-il pas fait la même chose que le suprême artisan du Timée de Platon , qui régla les mouvements toujours uniformes des corps célestes, par la proportion entre la vitesse des uns et la lenteur des autres? Et si cet ordre n'a pu exister dans le monde sans un Dieu, Archimède aussi n'a pu l'imiter dans sa sphère artificiehe sans une intelligence divine. Oui, certes, elle est divine cette faculté qui pro-

■ cicéron a raison : l'invention d« l'aiiiiiabet csl un des prodiges de 1 tspiit humain.

duit tant et de si grandes choses. Que ttlrai-je de la mémoire qui retient tout, et de l'esprit qui invente tout ? J'ose affirmer que cette puissance est ce qu'il y a de plus grand dans Dieu même. Croyez-vous que ce soit le nectar et l'ambroisie , et cette Hébé qui les sert aux tables de l'Olympe, qui fassent le bonheur de la Divinité? Fictions d'Homère, qui transportait au ciel ce qui est de l'homme : j'aimerais mieux qu'il eût transporté à l'homme ce qui est du ciel. Qu'y a-t-il donc de réelle ment divin? L'action, la raison, la pensée, la mémoire. Ce sont là les attributs de l'ame : elle est donc divine; et si j'osais m'exprimer poétiquement, comme Euripide, je dirais : L'ame est un Dieu. »

J'avoue que je préférerai toujours cette manière de philosopheret d'écrire à celle de Sénèque. Laissons même de côié ce qui est hors de parallèle , le fini de cette composition , où il n'y a pas une tache, et où le goût a distribué et proportionné les ornements préparés par l'imagination. Combien n'y a-t-il pas ici , dans un moindre espace , plus de choses que dans Sénèque ? Chez ce dernier, une seule idée est retournée et reproduite dans plusieurs comparaisons plus ou moins défectueuses ; dans Cicéron , pas une phrase où une nouvelle idée n'ajoute à celle de la phrase précédente , où une nouvelle preuve ne fortifie sa thèse : et c'est encore un mérite étranger à Sénèque, que celte progression dans les idées, qui produit celle qu'on a toujours recommandée dans le discours.

A présent, voulez-vous savoir comment Sénèque est d'accord avec lui-même , et juger de sa logique et de sa métaphysique? La lettre que je vais transcrire vous prouvera combien il était pauvre en ce genre. Si ce que vous avez entendu de lui , sur cette divinité qui est en nous , était autre chose qu'un essai de rhétorique sur des idées qui sont de Platon , il faudrait absolument que l'auteur eût écrit sans s'entendre , et qu'à la morale près , qui est à la portée de tout le monde , il n'en fût pas d'ailleurs aux éléments de la philosophie.

Vous savez que , selon les principes de Zenon , il ne reconnaît de bien proprement dit que la vertu. Lucilius lui demande si /eftje» est un corps. Il répond ( je vous préviens que la citation vous paraîtra peut-être un peu longue , parce que rien n'impatiente comme la déraison ; mais il faut entendre toute l'argumentation de notre philosophe, pour apprécier sa dialectique et les éloges de ses panégyristes ; et cela vaut bien quelques minutes de résignation) :

« Sans doute le bien est un corps, puisqu'il agit ' , et

■ Il n'y a point d'homme un peu versé en métaphysique qui n'aperçoive là une absurdité donnée pour preuve d'une autre absurdité. Vaction est en elle-même u» mouvement

ce qui agit est corporel. Le bien agit sur l'ame ; il lui donne sa forme ; il eu est pour ainsi dire le moule : effets qui ne sont propres qu'à un corps. D'ailleurs, les biens relatifs au corps ne sont-ils pas corporels ? Ceux qui sont relatifs à l'ame le sont donc aussi , puisque rameelle-nicme est une substance corporelle.... Je ne crois pas que vous doutiez que les passions soient des corps ; par exemple , la colère , l'amour, la tristesse. Si vous en doutiez, considérez à quel point elles allèrent le visage, contractent le front, épanouissent les traits, excitent la rougeur, ou repoussent le sang vers le cœur. Croyez-vous qu'une cause incorporelle puisse imprimer des caractères aussi corporels? Si les passions sont corporelles, les maladies de l'anae le sont pareillement ; telles sont l'avarice, la cruauté, et généralement tous les vices invétérés et devenus incorrigibles. On peut donc eu dire autant de la méchanceté et de toutes ses espèces, de la malignité, de l'envie, de l'orgueil. Il en est donc de même des biens: d'al)ord, parce qu'ils sont contraires i!ux maux; secondement, parce qu'ils produisent les mêmes indices au-dehors. ISe voyez-vous pas quel feu le courage donne aux yeux , quels regards attentifs a la prudence, quelle retenue et quel calme a le respect, quelle sérénité ala jo'e, quelle raideur a la sévérité, quelle aisance a la gaieté? Il faut donc que toutes ces vertus soient des corps pour changer ainsi la couleur et la façon d'être des corps, et pour exercer siu" eux un empire si absolu. Or, les vertus que j'ai rapportées et tous les effets qu'elles produisent sont des biens , et n"allèrcraient pas le corps sans un contact ; et , comme a dit Lucrèce, tout ce qui peut toucher est corjjs : ces vertus sont donc des corps. Allons plus loin : ce qui a la force de pousser, de contraindre, de retenir, de commander, est corporel. Or, la crainte ne retient-elle pas? L'audace ne pousse-t-elle pas? le courage ne donne-t-il pas delà fougue et de l'impulsion? la modération n'est-elle pas un frrin qui contient? la joie n'élève-t-el!e pas? la tristesse n'abat-elle pas? Enfin, nous n'agissons que par les ordres de la méchanceté ou de la vertu : ce qui commande au corps est corps ; ce qui fait violence au corps l'est pareillement. Le bien du corps est corporel : le bien de l'homme est le bien du corps : le bien est donc corporel. »

Si quelque chose peut ajouter au ridicule de tant d'inepties , c'est le ton magistral dont elles sont débitées. Je ne vois aucune excuse à cet entassement d'extravagances. Diderot parle de cette /f ftre dans son examen général, et se contente d'en indiquer le titre, qve les vertus sont corporelles, et d'ajouter , rames disputes de mots. S'il eût trouvé quelcjne chose de semblable dans Cicéron , (pie n'eùl-il pas dit ! Et que dirons-nous d'un philosoi»he qui dans celle assertion, que l'ame est corporelle, ne voit qu'une dispute de mots? Ce

.spontriui' qui siipi>ose une volonté d'agir ; et cette action n'appirliciil ([u'à I,! laculté intclliscnlc . et ne peut .ipparlciiir à la matière, qui ne lient ni penser ni vouloir, et dont le mouvement ne peut être , dans tous les cas , que mécanique. iMatoii avait ('-té jusque-là , et c'est pourquoi II avait doiiiK' une mno an inonde, jiarce (jiie faîne seule rir/il.

n'est là pourtant qu'une de ces erreurs (pii composent cet incompréhensible paragraphe. Dira-t-on que Sénèque ne fait que suivre ici la doctrine des Stoïciens? JMais d'abord , quoiqu'il soutienne dans ses Lettres plusieurs de leurs paradoxes les plus étranges, il fait profession de ne point s'astreindre en tout aux opinions de sa secte, d'avoir son avis , de ne jurer sur la parole de personne ; et Diderot lui-même nous le donne pour un véritable éclectique. En plus d'un endroit, Sénècjue rejette avec mépris certaines subtilités du stoïcisme, tandis qu'il en adopte de vraiment révoltantes en ellesmêmes , comme par exemple , que toutes les faxttes et toutes les vertus sont égales'. On ne peut donc mettre sur le compte de son école toutes les sottises qu'il débite ici en son propre nom : sottises est liien le mot , et il n'y a point de raison pour ménager les termes quand les choses sont si mauvaises. Celles-ci sont bien de son choix , et il en est très responsable. Mais comment un homme qui avait lu Platon, Aristote, Cicéron, et tant d'autres philosophes, sur l'immatérialité de l'ame, est-il excusable de méconnaître la force de leurs raisons, et celle même du sens intime, qui en est une en pltilosophie , et celle du sentiment commun à tous les hommes, qui, comme le dit fort bien Cicéron, est en ce genre tuie loi de la nature " ? Vous avez déjà entendu Platon, et ( icéron (pii le répète et le fortifie, x^rislote , quoique plus abstrait en celte matière , est du moins liors de tout soupçon de matérialisme; car, après avoir admis quatre principes universels, qui ne sont autre chose que nos quatre éléments, et par conséquent toute la matière, il affirme expressément que l'ame humaine n'a rien de commun avec eux , que c'est une substance à part, dont la nature est «n mouvement spontané et continuel : c'est ce qu'il nomme entelcclne. Pylhagore même, bien autre-

' Épilre66. — Cette lettre, de l'aveu de Diderot, n'est qu'un tissu de sopliismes.

' Consensus omnium lex naturœ futanda est. Cicéron pose ce principe à propos de la croyance en Dieu , de l'ininiortalité de l'ame, et des notions de la morale universelle , c'est-à-dire des vérités dont la nature a donné la conscience à tous les hommes, parce qu'elles sont nécessaires à tous. Les matérialistes et les athées, un peu embarrassés de ce principe, aussi incontestable qu'essentiel , n'ont pas manqué d'objecter les erreurs de physique généralement rerues dans l'antiquité. C'est se mettre à coté de la question avec une mauvaise foi maladroite, (jui ne peut en imiwscr qu'aux ignoranls.Il importe fort peu au genre humain que ce soit le «oleil ou la terre qui soit au centre de notre système planétaire , et toutes les questions de ce genre sont également indifférentes à l'ordre social. Mais ce qui concerne les devoirs et la destination d(; l'honune est d'une tout autre importance. On ne peut donc assimiler des choses si diverses sans violer le principe de parité entre les idées, fondement de tijute logique : c'est un sophisme grossier qui ne prouve que limpuissmiee de répondre.

ANCIENS. - PHILOSOPHIE

ment abslrait dans sa mystérieuse doctrine des nombres , disait que l'ame était en nous ce qu'est l'harmonie dans un instrument, le résultat intelligible des sons, de la mesure et du mouvement. Il ne s'agit pas d'examiner ces définitions en ellesmêmes : il nous suffit que rien de tout cela n'indique la matérialité. Nous avons droit d'en conclure que tous les philosophes les plus accrédités avaient senti que l'esprit et la matière , l'ame et le corps , étaient deux substances nécessairement hétérogènes, et que Sénèque, venu long-temps après eux, n'a pas même eu assez de sens pour profiter de celte lumière généralement répandue ; ce qui le met d'abord fort au-dessous d'eux.

Ses panégyristes nous opposeraient vainement en sa faveur quelques physiciens, quelques savants de nos jours , qui ont été ou qu'on a crus matérialisles. Le mérite qu'ils ont pu avoir dans les sciences , très indépendant de leur opinion sur ce point , ne prouve rien pour Sénèque , qui n'entre pas en partase de leur génie et de leur gloire pour avoir partagé une erreur qui n'y a jamais été pour rien. Parmi les ouvrages de matérialisme ou d'athéisme que nous avons vus éclore , on n'en citerait pas un seul qui ait été un titre pour son auteur, et qui lui ait donné un rang parmi les savants. Ces livres ont été lus et recherchés comme hardis et prohibés , nullement comme bons ; et aucun d'eux ne porte le nom d'aucun des hommes célèbres dans les sciences , d'un grand géomètre, d'un grand physicien , d'un grand astronome , d'un grand chimiste , etc. Pour ce qui est de Sénèque , il ne fut rien de tout cela , ni rien même qui en approchât de loin. Il n'a guère écrit que sur la morale , si l'on excepte ses Questions naiurelles , dont il sera bientôt fait mention ; et comme les premières bases de la morale touchent à la métaphysique et à la logique , c'est sous ces deux rapports qu'il convenait de l'envisager d'abord , au moins dans le peu qu'il en dit, car elles occupent chez lui peu d'espace, et, comme vous venez de le voir, il serait à souhaiter qu'elles en tinssent encore moins.

Je comprends parfaitement Socrate , Platon et Cicéron , quand ils me disent que l'ame humaine, émanée de la Divinité , et faite pour s'y réunir , doit regarder comme son seul hieu, comuie sa fia , la vérité et la vertu , dont le principe et le modèle sont dans ce même Dieu , et dont les notions premières sont dans notre intelligence. Je vois là une connexion d'idées, un motif et un dessein. Mais (juand Sénèque , en me disant que Vame est corps, et que les rertiis sont coi'ps. et que le souverain bien est corps, amasse ensuite volume sur wlume pour me redire de mille manières qu'il ne

faut faire cas que de Vhonnête , de la vertu, du souverain bien , et avoir le plus grand mépris pour le corps , le compter pour rien , ne pas même s'embarrasser s'il aura du pain et de l'eau, qui ne sont pas plus nécessaires qu'autre chose (ce sont ces termes) , j'avoue qu'il m'est impossible de soupçonner comment je dois faire si peu de cas de mon corps, et en faire tant de la vertu, qui est corps aussi. L'honnête , la vertu , le souverain bien , la matière , le corps , les sens , tout devient dès lors égal : tout est sujet également à la dissolution des parties , et par conséquent à la mort; car apparemment Sénèque n'ignorait pas ce qui a été reçu partout, même chez les anciens, que tout ce qui est corporel est corruptible et mortel. Pourquoi donc m'occuperais - je plus de mon ame que de mon corps , quand tous les deux sont la même chose? Et (|u'est-ce alors que Vhonnête et ht vertu, qu'assurément mon corps ne connaît ni ne conçoit, tandis qu'au contraire il connaît fort bien la sensation du plaisir et de la douleur? Mais passons encore que ce chaos d'inconséquences vienne du Portique, où l'on disait en effet, avec Zenon , que l'ame était de la nature du feu , animaest ignis; toute l'argumentation de Sénèque sur les vertus quisontcorporelles est à lui , et c'est un chef-d'œuvre de déraison. Quel philosophe, surtout depuis qu'Aristote avait écrit , pouvait se méprendre au point de prendre les vertus pour des substances corporelles ou incorporelles? Elles ne sont pas plus l'un que l'autre : il y avait quatre centsansqu'Aristoteavait distingué /é?s substances et les modijicaiions, les sujets et les attributs; et quoiqu'ileût admis les qualités, \esabstractions,avi moins dans le raisonnement, comme êtres rationnels, jamais il ne les avait confondu es avec les êtres réels. Qu'est-ce donc qu'un raisonneur qui se fait demander si le bien est un corps , si la vertu est un corps , et qui répond oui ? La demande et la réponse sont également impertinentes, et dénotent un excès d'ignorance qu'on ne peut pas excuser dans Sénècpie , comme on excuse sa mauvaise physique , par le peu de progrès qu'avait fait la science. Pour la physique, soit; mais l'homme qui a écrit les deux pages précédentes était prodigieusement en arrière de la raét^iphysique et de la logique de ton temps. Le moindre écolier eût répondu , d'après les catégories d'Aristote, que le bien , ta vertu, n'étaient jias plus des su!)stances quelconques, pas plus des corps dans notre ame, quand même notre ame serait corporelle , que la blancheur dans la neige et Vodeur dans les roses ne sont des corps. L'écolier , parlant le langage de ses cahiers, aurait distingué là le concret et V abstrait ; mais il aurait pu aussi se faire entendre

de tout le monde , en disant que la vertu n'était autre chose que l'être vertueux , considéré par l'esprit sous le rapport delà qualité nommée vertu; qu'il n'y avait point de substance , corps ou ame , qui se nommât re/tw , qui se nommàlV honnête , qui se nommât le bien , comme il n'y en a point qui se nomme blancheur et odeur. Il n'eût pas même fallu remonter pour cela jusqu'aux livres d'Aristole; toute cette théorie esta peu près dans ceux de Cicéron. Mais celle qui fait du courage un corps , parce que le courage pousse , comme si une métaphore était luie expression propre , toute cette longue chahie de sophismes puérils , où chaque ligne est un abus de mots et une ignorance des choses, appartient en propre à Sénèque , et je n'ai rien vu de semblable dans les anciens.

C'est pourtant de lui que l'éditeur de La Grange et de Diderot nous dit '

« Qu'il a lui seul plus de connaissances, plus d'idées, plus de profondeur que Platon et Cicéron réunis et analysés; cju'il a plus de nerf, plus de sul)stance et de véritable sève dans cinq ou six pages que ces auteurs n'en ont dans cent. »

On ne dira pas cpie l'éloge est mince. Ce n'est pourtant qu'un texte dont le commentaire est dans Diderot, et je le citerai successivement à mesure que la réfutation trouvera sa place. Mais je puis , dès ce moment, réduire à leur valeur, c'est-à-dire au néant , ces premières hyperboles , aussi gratuites que fastueuses. L'éditeur ne les a pasétayées de la plus légère preuve , non plus que son suffragant Diderot : moi , qui ne me crois point le droit tie prononcer en maître comme eux , et qui n'ai point l'habitude d'aflirmer sans prouver, je m'appuierai d'abord sur des faits.

Platon a traité toutes les parties de la philosophie, et y a même fait entrer la politique et la législation, qui peuvent, il est vrai, se lier à la métaphysique et à la morale par des consétiuences très généralisées , mais qui ont cela de commun avec la physique, (pi'elles ne peuvent se passer de l'expérience, et sont par conséquent des sciences pratiques. Cela n'empêche pas que, dans ses traités de la République, il n'ait semé des observations justes et utiles, et qu'il n'y ait montré assez de connaissances pour que les peuples de Thèbes et d'Arcadie lui demandassent des lois, comme J.ycurgiie en avait donné à Lacédémone , et Zaleucus aux J.ocriens. Platon leur répondit qu'ils étaient trop heureux pour avoir besoin de changer de gouvernement, et trop riches pour admettre l'égalité des biens. Platon apparemment n'avait pas conçu (\ut le plus bel ouvrage de la philsophie

' Tome I , liage J '< du l;\ pr<.-inière t-ditioir.

et de la politique fût de sacrifier un peuple à I'mnivers , et une génération à la postérité. Cela prouve seulement qu'il n'était pas à notre hauteur, mais non pas qu'il n'eût acquis une grande réputation de politique et de législateur. Nous n'avons pas un mot de Sénècjue sur ces matières : ce n'est donc pas là qu'il peut passer de si loin Platon en connaissancen, en idées, en profondeur. Serait-ce en métaphysique? Le peu qu'il en a mis dans ses écrits en démontre l'ignorance absolue. Serait-ce en physique générale ? Celle-ci , dans Platon, est fort erronée ; mais le même éditeur que j'ai cité avance au même endroit , non sans raison , que ceux des anciens qui , mêine en se trompant, ont éveillé la curiosité, ont ingénieusement conjecturé et entrevu des vérités importantes, ne sont point à mépriser , et ont bien mérité des âges suivants, ne fût-ce qu'en leur épargnant beaucoup de mensonges. Or, on ne peut nier que ce mérite ne soit celui de Platon dans sa physique. Des hommes (pii , dans ces matières , ont acquis une autorité que je suis fort loin d'avoir et de prétendre, assurent que Platon avait eu en mathématiques des connaissances très distinguées pour son temps , à en juger par quelques aperçus fort heureux, entre autres , par celui de la gravité qui attire les corps célestes vers un centre , en même temps qu'un mouvement de rotation les en éloigne '. Il y a encore loin de là , sans doute, à la gravitation calculée par Newton ; mais il y a une vue juste et étendue , et Cicéron en a été assez frappé pour la rapporter dans ses ouvrages. En métaphysique , Platon a eu des idées aussi grandes que neuves , dont je n'ai remarqué qu'une partie d'après l'assentiment universel ; mais l'un des plus savants et des plus célèbres professeurs de philosophie , dans un pays où elle est depuis long-temps comme, naturahsée , l'Allemagne, M. Thiedmann % à qui nous devons le meilleur commentaire qu'on ait encore fait sur tous les écrits de Platon , a pris la peine d'observer toutes les notio-as capitales en métaphysique , que Platon a trouvées le premier , et que les modernes n'ont pu qu'adopter et développer, II eu compte un assez grand nombre , et lui en décerne l'honneur , non pas à beaucou[) près avec le ton d'un commentateur entliousiaste, mais avec le discernement d'un juge compétent dans ces matières, qui explique très bien en quoi

• c'est ce qu'on a nomme' depuis la force centripète et la force centrifuge, ctcc qui est indiqué dans Platon, et répété dans les Tusailanes.

' Voyez la dernière édition de Platon, imprimée aux Deux-Ponts, t2volumes in-8", t78t; dont le dernier contient un résumé de la philosopliie de Platon, écrit en latin, excellent morceau de M. Thiedmann, qui était encore vivant lors de la publication de cet ouvrage.

ANCIEINS. - PHILOSOPHIE.

Platon s'est trompé , et que sa vaste érudition met à portée de lui assigner ce qui est à lui, et ce qu'on ne trouve que chez lui.

C'est par ses écrits que nous connaissons la philosophie de Pythagore, dont il n'a fait lui-niêrae que trop d'usage pour nous qui n'en faisons aucun cas , mais qui du moins , comme objet de curiosité , entre avec bien d'autres dans l'article des comiaissances , dont il n'y a que peu ou point de traces dans Sénèque.En un mot , je ne vois pour celui-ci que ses Questious naUireUes , qu'on ne se serait peut-être pas attendu à voir figurer parmi ses titres , vu l'obscure existence de cet ouvrage chez les anciens, comme chez les modernes. C'est dans un avertissement particulier , à la tête de ces Questions , que l'éditeur a cru devoir enrichir la gloire de Sénèque de ce trésor caché ; et il ne lui faut pour cela que sa méthode familière d'aflirmer l'hyperbole la plus outrée comme la vérité la plus reconnue. C'est là que Sénèque est mis, comme naturaliste, et je crois pour la première fois , à côté d'Aristote et de Pline. Vous vous souvenez de toute l'estime qu'a témoignée Buffon pour le Traité des aviinaux ; et ce suffrage, autorisé par celui des anciens , qu'a suivi celui des modernes, acquiert un nouveau poids de la part d'un si bon juge. L'ouvrage de Pline était depuis si long-temps fameux, même tel qu'il nous est parvenu, était un magasin si riche, si curieux et si orné , un si précieux dépôt des acquisitions anciennes dans vingt sciences différentes, qu'il aurait pu se passer du témoignage de ce même Buffon , si celui-ci ne s'était honoré lui-même en louant le plus illustre écrivain de l'antiquité dans l'histoire naturelle. Les Questions de Sénèque prouvent seulement qu'il n'était pas étranger à ce (|u'on pouvait savoir alors en physique^ et l'on peut en dire autant de Plutarque et de Cicéron , à qui pourtant on n'en a jamais fait un mérite particulier. Mais amener Sénèqueavecses Questions enlre Pline et Aristote, c'est un genre de confiance, ou plutôt d'intrépidité, qui n'étonne plus, parce qu'on en a bien vu d'autres depuis, mais qui a sur moi le même effet qu'un nain entre deux géants, montré par un nomenclateur qui crierait , Voilà trois géants !

Ce n'est pas assez , au gré de l'éditeur , pour agrandir le Sénèque qu'il montre. Il faut qu'il ait cru que, pour diviniser son nom, il n'y avait qu'à lui accorder de grands noms. Il appelle encore à son aide Bacon et Lucrèce. Que fait là Lucrèce ? Sa place est parmi les poètes. L'éditeur nous dit qu'il n'est pas donné à tout le monde de se tromper comme aristote, Pline , Lucrèce, et Sénèque; et il s'agit de physi(iue ! Je suis fort de son avis sur les deux premiers , sur le troisième, si l'on veut ,

dans ce sens qu'il n'est pas donné à toutle monde de joindre une poésie quelquefois très belle à une philosophie toujours plus ou moins mauvaise. Mais celle de Lucrèce n'est pas à lui, et je ne vois pas quels mensoncjes Epicure et lui ont éparqnès aux modernes, car leurs arguments sont encore tous ceux des athées de nos jours. Pour Bacon, j'aperçois de tous côtés dans le champ de la philosophie les pas de ce génie scrutateur et pénétrant , et je vois que tous les maîtres en physique vénèrent ces traces lumineuses , les premières qui aient éclairé le sentier abandonné par où l'expérience conduit à la vérité. Je vois dans ses écrits, tout ignorant que je suis, une foule dépensées fortes, originales, et profondes , qui en font naître une foule d'autres. Mais de ma vie je n'ai entendu personne parler des obligations que la physique avait à Sénèque ; et si quelque chose pouvait embarrasser l'éditeur, ce serait peut-être de nous les révéler.

Cicéron , qui n'a prétendu que transplanter chez les Latins la philosophie des Grecs , n'est pas plus profond que Fontenelle quand il analyse les travaux de l'académie des sciences. Mais si ce talent de l'analyse, qui, par l'étendue des connaissances et l'agrément du style , a fait la réputation de Fontenelle, n'a pas fait de même celle de Cicéron, quoiqu'il y eût chez lui le même mérite d'exécution, la raison en est sensible : c'est qu'il a été si supérieur dans l'éloquence, qu'on ne voit guère en lui que l'orateur. L'orateur a effacé le philosophe : l'orateur a jeté tant d'éclat, que le reste de l'homme est demeuré dans l'ombre. C'est bien aux ouvrages philosophiques de Cicéron qu'on peut appliquer ce que l'éditeur dit de Sénèque , que , quand iiotts n'aurions de lui que ses Questions naturelles, il serait encore compté parmi les hommes distingués de son siècle. Il est bien sûr que celui qui n'aurait fait que les Tuscidanes et les Devoirs, et la Nature des Dieux , elc, serait loin d'être un homme vulgaire , et aurait encore une belle place parmi les philosophes et les écrivains de l'antiquité. Mais , pour les Questions de Sénèque , je crois que peu de gens seront de Tavis de l'éditeur. Ce n'est sûrement pas le fond des choses qui peut faire valoir cette production ; lui-même le pense comme moi, et, connue lui, je ne reproche pas à l'auteur tout ce qu'il peut y avoir de faux et mémedepuéril, dans sa physique.Les deux savants, si justement célèbres % qui voulurent bien joindre quelques notes à la version de La Grange, n'ont pas même cru devoir indiquer toutes les erreurs de Sénèque , et s'en sont servis seulement comme d'un texte pour leurs observations instructives. On n'y voit nulle part qu'il ait eu même de ces aper-

' >1M. Darcet et Desmaiest.

çus éloignés qui sont comme le pressentiment du vrai, si ce n'est qu'il prédit que quelque jour on connaîtra la nature des comètes ; ce qui ne me semble pas plus difficile à prévoir que l'explication de tout autre phénomène , et ce qui n'a probablement servi en rien à mettre Newton sur la route, pour nous apprendre ce que sont les comètes.

C'est encore moins par le style que les Questions peuvent être disiincjuccs : il est tout aussi ampoulé , tout aussi déclamatoire que partout ailleurs; et, comme partout ailleurs , il y a de temps en temps du bon. Si l'on veut des exemples d'un ridicule rare et curieux, il n'y qu'à lire ce qu'il nous dit I)our nous jas -urer contre la foudre et les tremblements de teire.

'< Quelle folie, quel oubli de la fragilité humaine, de ne (Tiiindre la mort que quand il tonne ! C'est donc de la foudre que dépend votre vie! Vous seriez donc sûr de vivre, si vous échappiez à ses coups? Vous n'auriez done pins à craindre, ni le glaive, ni la chute des pierres, ni la fièvre? Croyez-moi, la foudre est le plus éclatant, mr.is non le plus grand des périls. Vous serez donc bien nisllienreux , si la célérité de la mort vous en dérobe le sentimen!? »

Il n'y a jusqu'ici de raisonnable que cette dernière pensée, qui est si commune. IMais compter pour rien un danger présent , parce qu'il y en a beaucoup d'autres plus ou moins éloignés , est de la logique ordinaire de l'auteur. Ce qui suit est vraiment boufi'onije défie qu'on puisse le qualifier autrement,

« Vous serez donc bien malheureux , si votre trépas es! expié ■ , si même, en périssant , vous n'éles pas inutile au monde, et lui donnez le présage de quelque grand événement? »

Il faudrait èlrebien difficile pour ne pas prendre celle consolation pour bonne, et bien incrédule, pour ne pas être aussi superstitieux que le philosophe Sénèque , qui prend de si bonne foi la foudre pour un présage \

« Vous voilà bien infortuné d'être enseveli avec la Hnidre!... Vous trouvez donc plus beau de mourir de peir que par la foudrt^? Armez-vous plutôt de courage contre les menaces du ciel : et quand vous verrez le monde embrasé de toutes parts , songez que vous n'cîes pas assez important pour périr par d'aussi grands coups ; ou si vous croyez que c'est pour vnu? que le ciel est en désordre, que les tempêtes s'excitent, que les nua-

' Parce qu'on faisait des expiations dans les lieux où était l.imbéc la fuiidre; ce que le traducteur aurait dû indiquer dans sa version , pour l'vitor l'équivoque du mot expié.

' Diderot n'est pas cet liicrédnie-là; car il dit tnVs sériensenient dans son commentaire : Pourquoi pasîEiW indique les raisons qu'on pourrait en donner.

' Les iMi-ufs et les clicvaux , que le tonnerre frappe si souvent dans les campaRucs , sont donc des ftrcs bien ))«porUmIs?

ges s'accumulent et s'entrechoquent , que les feux brillent et éclatent, ji'est-re/Ms wne roiiso'ation pour vous, que votre mort mérite tout ce fracas? »

Ah ! il n'y a pas moyen de s'y refuser : cela est si persuasif!... Je demande si Gros-René, expliquant dans IMolière la philosophie dn counn ^ristote , est plus plaisant et plus gai. Nos très sérieux adversaires ne manqueront pas de s'indigner qu'on traite Sénèque de bouffon; mais il se garderont bien de dire à quel propos , ou de transcrire ce que je cite : ils seraient trop sûrs des éclats de rire du lecteur. Ce moyen de consolation lui paraît si puissant ( à Sénèque s'entend , et non pas au lecteur ) , qu'il y revient encore sur les tremblements de terre : il y déploie toutes les voiles de sa rhétorique j et il faut au moins voir quelque chose de ce morceau pour rire encore , mais non pas tout, car Sénèque lui-même ne nous autorise pas à épuiser comme lui le ridicule :

« Ces grandes révolutions, bien loin de nous consterner plus qu'une mort ordinaire, devraient au contraire nous enorgueillir; et, pui.^qu'il est nécessaire de sortir de la vie, puisqu'il faut un jour rendre l'ame, il est plus beau de périr par de grands moijens. »

Comment ne s'est-on pas avisé de lire ce chapitre de Sénèqne sur les ruines de Lisbonne abymée, afin û'enorcjveiUir ce qui restait d'habitants, assez peu philosophes pour être consternés ? C'est (ju'on n'a pas assez lu Sénèque. Mais depuis qu'il est traduit et commenté, il faut espérer qu'en pareille occasion l'on n'y manquera pas.

« Car enfin il faut mourir, quelque part que ce soit, en quelqne temps que ce soit. »

( A cela il n'y a rien à répondre. )

« Eh ! que m'importe qu'on jette la terre sur moi , ou qu'elle s'y jette elle-même?... Elle m'emporte dans un abymc immense: eh bien! la mort est-elle plus douce à sa surface? Qu'ai-je à me plaindre, si la nature ne veut déposer mon cndavre que dans un lieu célèbre par quelque catastrophe, si elle me couvre d'une partie d'elle-mrme? »

( Se plaindre ! il y aurait de l'humeur, à présent que nous savons qu'il n'y a que de quoi f^^'enoryueillir. )

« C'est une grrajidc conso/ation, en mourant, desavoir que la terre elle-même est mortelle. »

{Grande assurément; qui s'avisera d'en douter?)

« Craindrai-je de i)érir, quand la terre périt avec moi, quand ce globe qui me fnt tr(m')lcr trcmhlc luivicvie, et ne parvient à ma destruction que par la sienne Ijropre?... Il faut mourir : la mort est la loi de la nature : la mort est le tribut et le devoir des mortels : la mort est le remède à tous les maux , etc. »

Cela est convaincant. Vous voyez que c'es

ANCIENS. - PHILOSOPHIE

d'après Sénèqne qu'un tle nos auteurs a dit si heureusement :

Mourir n'est rien ; c'est notre dernière heure. Vous voyez aussi, par ces dernières phrases sur la mort, que, quand Sénèqne répète sa pensée, c'est toujours avec des nuances délicates , et que c'est ainsi, comme l'assure Diderot, qu'il fait à chaque licjne le charme de l'homme de (joût, et le désespoir du traducteur. Vous voyez enfin que Diderot, en avouant qu'il y a des pointes dans Sénèque, a raison d'assurer qu'il n'y en a jamais dans les endroits où le style doit s'élever avec le sujet. En effet, qui oserait dire que le (jlobe , qui tremble quand il me fait trembler, et la terre qui se jette eUe-mème sur moi au lieu d'être jetée sur moi , et qui est mortelle quand je meurs, etc. , sont autant de pointes et d'abus de mots? Et il ne s'agit, après tout, que des tremblements de terre et de la fin du monde.

Mais s'il n'y a (jue des détracteurs qui puissent incidenter sur le charme de ce style , voici dans ces mêmes Questions un passage que l'éditeur ne balance pas à égaler aux plus beaux mouvements oratoires de Cicéron , en ajoutant qu'il r en a mille de la même force dans Sénèque ; et comme il n'en faudrait pas tant pour égaler l'un à l'autre, il est clair cpie Sénèqne est aussi grand orateur que Cicéron , au moins par les mouvements oratoires ; ce qui est coimu de tuus les gens de goût, comme le charme de son st]fle. Voyons donc ce morceau : il s'agit de la mort de Callisthènes.

« C'est pour Alexandre une tache éternelle, que n'effaceront jamais ni son courage ni ses exploits militaires. Quand on dira qu'il a fait périr des milliers de Perses, on répondra, et Callisthènes. Quand on dira qu'iZ a fait périr Darius, le souverain d'un puissant empire, on répondra : Mais il a tué Callisthènes. Quand on dira qu'il a tout soumis jusqu'à l'Océan , qu'il a couvert l'Océan même de nouvelles flottes , qu'il a étendu son empire depuis un coin obscur de la Thrace jusqu'aux limites de l'Orient , on répondra : Mais il a tué Callisthènes. Quand même il aurait éclipsé la gloire de tous les rois et de tous les héros ses prédécesseurs , il n'a rien fait de si grand que le crime d'avoir tué Callislhènes '. a

La figure de répétition, mais il a tué , etc. , ade l'énergie et de l'effet dans ce morceau , et c'est ce qui le rend oratoire. Quant au fond des choses et aux détails de la phrase, il y a de l'iiyperbolique et du faux, c'est-à-dire ce qui domine partout

' Ce n'est pas la faute du tradua'eur si le mot grand est pris ici abusivement en deux sens opposés. L'original est encore pis : Nihil tam magnum quàm cœdcs CaUisthenis : « Rien n'est si grand que le meurtre de Callisthènes.» Faire un contre-sens pour être concis , ce n'est pas savoir écrire. Il était indispensable de spécifier les deux grandeurs différentes , celle des exploits, et celle du crime : c'est ce que La Grange a fait à moitié.

dans Sénèque ; et il y en a même au point d'en détruire l'effet , à la réflexion : ce qui n'arrive jamais dans la véritable éloquence. Il n'est pas permis de faire un mensonge grossier et calomnieux pour symctriser une antithèse. Alexandre n'a point tué Darius ( occidit , dans l'original ) , et ne l'a point fait périr ( comme traduit La Grange, pour adoucir l'expression ) ; il n'est pas même possible de supposer qu'il l'eût fait , quand on se souvient de quelle manière il traita Porus , des larmes qu'il versa sur la mort de Darius, de la terrible vengeance qu'il en tira " , et même de l'opinion que manifesta Darius de la générosité d'Alexandre, dont il menaça ses meurtriers. Sénèque montre partout une haine furieuse contre ce prince; mais la haine et la fureur ne justifient pas le mensonge et la calomnie. Il sied bien peu à des philosophes de faire assez de cas d'une aniithèse oratoire pour oublier tout ce qu'elle coûte à la vérité. Si leurs adversaires avaient donné prise sur eux jusqu'à ce point, à quelles personnalités les apologistes se seraient-ils donc portés, eux qui s'en permettent de si injurieuses sur une opinion dont ils ne prouvent pas l'injustice ! De plus, quoique la mort de Callisthènes soit une cruauté détestable , pourquoi le serait-elle plus que le meurtre de Clitus, qui était l'ami d'Alexandre, et luiavait sauvé la vie? Et, si l'on excuse l'ivresse, pourquoi plus que celui de Parménion , vieillard non moins innocent que Callisthènes, et à qui Alexandre avait les plus grandes obligations? N'est-ce pas trop faire voir qu'on regarde le meurtre d'un philosophe comme le plus grand de tous les attentats? Et ce n'est pas là, ce me semble, un principe reconnu : nous avons en moiale , pour évaluer les crimes, une autre échelle de proportion. Et je veux bien laisser de côté tout ce que les historiens reprochent à l'intolérable orgueil de Callisthènes: dès qu'il s'agit de la victime, je ne m'occupe point d'excuses pour l'assassin.

Il y a donc ici même beaucoup de cette malheureuse déclamation dont l'auteur ne pouvait pas se défaire , et dont il était si aisé de se passer. Et c'est-là ce qu'on oppose à ce qu'il y a de p/ws beau dans Cicéron !

Il n'y a pas deux voix sur l'excellent goût de celui-ci dans ses dialogues et ses traités philosophiques : aussi , quoique moins connus et moins célébrés en général que ses chefs-d'œuvre oratoires, d'abord en raison des matières plus ou moins abstraites , ensuite parce que la plupart ne font pas partie des études classiques , cependant i! est peu d'hommes instruits qui ne les aient lus et même relus ; et plusieurs , tels que la F^ieillesse ■ U fit écarteler Dessus.

et V Amitié, sont familiers à ceux mêmes qui lisent le moins , à ceux qu'on appelle gens du monde. Mais, excepté le très petit nombre d'hommes qui veut connaître tout ce qui a rapport à la science, qui a lu ou qui lira les Questions de Sénèque ?

II serait difficile , d'après cet exposé très exact et très motivé , de comprendre où l'éditeur a pu voir l'incommensurable supériorité de Sénè([ue sm* Platon et sur Cicéron , pour les connaissances, les idées, et la profondeur, puisqu'il n'a pas eu une idée en philosophie (je dis une, et je défie qu'on en cite une) , et que Platon en a eu beaucoup; puiscpi'il n'a pas même effleuré quantité d'objets où Platon el Cicéron montrent des connaissauces variées et réfléchies qu'on ne peut attribuer à Sénèque , à moins d'avoir de lui en manuscrit ce que nous n'avons pas en imprimé. Reste la profondeur, et apparenmient ce ne |)eut être qu'en morale qu'il a été si profond; car , dans le fait , il n'est que moraliste , et pas autre chose ; et ses panégyristes mêmes ne nous disent pas qu'il soit profond dans sa physique : il n'y est que disiimjué. Reste donc à le considérer dans sa morale, soit comme penseur, soit comme écrivain. C'est bien là tout Sénèque; et nos adversaires ne se plaindront pas que l'examen soit incomplet , et que la question ne soit qu'ébauchée. Nous reviendrons ensuite sur le panégyrique qu'ils ont fait de cet auteur au détriment de Cicéron , qui pourtant , je l'espère , n'y a pas perdu beaucoup.

La profondeur en morale consiste en deux choses : dans les vues générales qui déterminent le mieux les vrais fondements des devoirs et des vertus ; et dans les traits particuliers qui caractérisent le mieux les défauts et les vices. Je crois voir le premier de ces mérites dans Cicéron, et j'en ai déjà observé un exemple décisif dans cette idée fondamentale qu'il a puissamment embrassée, d'attacher toute l'économie du monde social et moral à l'observation des devoirs de chacun envers tous, pour l'intérêt même de chacun et de tous. Il n'y a presque point de trace de cette théorie vraiment profonde ailleurs (pie dans Cicéron, et Sénèque ne parait pas même s'en être douté. II faut que l'éditeur , consé(pient dans son mépris pour Cicéron , ou ne l'ait pas lu depuis Je collège (comme il dit que c'est l'usage), ou n'y ait guère fait attention, car il fait honneur aux modernes, ou plutôt au seul Ilelvétius, d'avoir vu dans la vertu la conformité avec l'intérêt général. Il y a ici une double erreur: d'abord, ce qu'il y a de vrai dans ce qu'a dit à ce sujet Ilelvétius est emprunté de Cicéron, puiscjue tout le Traité des Devoirs est bâti sur cette base; mais de plus (et c'est là le mal) , Ilelvétius ne s'est emparé de celte

idée que pour la dénaturer, au point que ce qui est , dans Cicéron , la sanction de toutes les vertus, est, dans Helvétius celle de tous les vices ; et cela devait être, dès que le sophiste français, en prenant un principe du philosophe latin, jugeait à propos d'en rejeter un autre dont celui-là n'était que la conséciuence. Ce premier principe, comme vous devez vous en souvenir, était la conformité des lois positives de la morale avec les notions de justice naturelle , qui sont proprement la loi divine écrite dans nos cœurs, et constituent ce qu'on appelle la conscience : c'est la croyance de Socrate, de Platon, et de Cicéron. IMais comme ces moralistes-ià ne sont pas profonds, l'éditeur de Sénèque et de Diderot félicite Helvétius d'une tout autre découverte , qui consiste à faire dériver tous nos devoirs et toutes nos .ertus de la sensibilité phiisiquc. Vous concevez que par ce chemin-là Helvétius ne pouvait plus se rencontrer avec Cicéron , ni avec Platon , ni avec Socrate , ni avec aucun des moralistes de tous les siècles. Cette profondeur est très moderne, et n'en paraît que plus admirable à l'éditeur, <pii se prosterne devant ce système d'Helvétius avec autant de vénération et de foi qu'un géomètre devant les calculs de Newton. Mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner celte doctrine , qui appartient à la dernière partie de ce Cours , à la philosophie du dix-huitième siècle '.

La seconde espèce de profondeur se remarque dans la peinture des vices , et c'est en ce sens (jue les bons poètes comiques sont moralistes , et que Molière est le plusjjro/oJid des poètes comiques. Théophraste aurait pu avoir cette qualité, que demandait le genre de son ouvrage. 3Iais celle que les anciens distinguèrent chez lui, ce fut suriout la pureté de son atiicisme , la grâce de son élocution. Son livre des Caractères offre des trait.s d'une vérité ingénieuse, soit dans les maximes, soit dans les portraits. Mais il a laissé la palme aux modernes , à La Ptochefoucauld , dont les pensées sont souvent très fines et les observations quelcpiefois profondes , et surtout à La F)ruyère , le premier en ce genre, et qui est également pro/'oiir/ , comme observa lein- et comme peintre : son regard

■ Cet examen a cependant paru depnis séparément , son'î le titre de Rcfutotion du livre de l'Esprit, et ne s'en tn)nvera pas moins dans la suite de ce Cours , dont il fait un article essentiel. Les partisans, et même les amis d'flclvétins , ont gardé sur cette firfutation le silence le plus profond , et qui eût été aussi le plus prudent . si , au défaut absolu de raisons, ils n'eussent prodigué les injures. Vn philosophe, un économiste très connu *, qui n'est pourtant pas athée, a été de meilleure foi. 11 a imprimé (pie le censeur d'Helvélius oraitmison presque en tout; mais qu'il nvail tort de dire du mal de la philosophie ; et l'on voit de quelle plrilosophie.

' M. niiponi de Neinnurs.

ANCIENS. - PHILOSOPHIE

atteint loin , et son pinceau rend tout ce qu'il a vu.

Cette espèce de profondeur n'est ni dans Cicéron ni dans Sénèque : du moins , je ne l'y aperçois pas. Elle pouvait plus natiu'ellenient se trouver dans le dernier qui parle toujours en son nom , qui , dans ses traités , et surtout dans ses Lettres , pouvait prendre tous les tons, et n'en a jamais qu'un. On se rejettera probablement sur les pensées , les sentences , les maximes ; et il faut d'abord distinguer entre les idées et les pensées , car ce sont deux choses différentes : une pensée peut être belle , forte , délicate , mais elle est renfermée en un seul point : une idée belle , grande , jnofomle, est un aperçu qui en contient beaucoup d'autres. Quand Cicéron dit à César , « Il n'y a rien de plus grand dans ta fortune que de pouvoir sauver la vie à une foule d'hommes, et rien de plus grand dans ton ame que de le vouloir » , il renferme en deux lignes, avec autant de noblesse que de précision, le résultat le plus juste, le plus étendu , le plus moral de la puissance et de la bonté. C'est là une idée et une grande idée. Quand Sénèque dit,

« Combien d'hommes ont manqué d'amitié plutôt que d'amis '. »

il tourne ingénieusement une pensée vraie qui revient à cette maxime vulgaire, que, pour être aimé , il faut savoir aimer : Si vis amari ama. A présent , pour apprécier Sénèque , qu'on a loué principalement pour les maximes détachées, et qui lui-même les donne pour ce qu'il y a de plus efficace en morale , je ne crois pas pouvoir mieux faire que de m'arrêter sur celles qui sont du choix de son apologiste Diderot. Vous jugerez aisément de leur valeur , et vous évaluerez encore plus aisément les éloges inouïs qu'on a faits de sa philosophie.

« Une partie de la vie se passe à mal faire, la plus grande partie à ne rien faire , presque la totalité à faire autre chose que ce qu'on devrait. »

Sénèque lui-même ne savait pas à quel point cela est vrai ; mais il dit bien ce qui était trèsaisé à dire.

« Où est l'homme qui sache apprécier le temps , compter les jours, et se rappeler qu'il meurt à chaque instant? »

« INe pouvant lire autant de livres que vous en pouvez acquérir, n'en acquérez qu'autant que vous en pourrez lire. ))

« On lit pour se rendre hnbile : si on lisait pour se rendre meilleur, bientôt on deviendrait plus habile. »

" Celui qui ne veut que satisfaire à la faim, à la soif, aux besoins de la nature, ne se morfond point à la porte des grands, n'essuie ni leurs regards dédaigneux, ni leur politesse insultante. »

<t Vous parlez de.s présents de la fortune : dites sas pièges. »

« Rien de plus nuisible auxlwnnes mœurs que la fré quentation des sp-ectacles. »

" La vertu a perdu de son prix pour cdui qui se sur» fait celui de la vie. »

« Rien de plus commun qu'un vieillard qui commence à vivre. »

Pas si commun ; et Diderot lui répond très à propos que quelque chose de plus commun , c'est un vieillard qui meurt sans avoir vécu. Mais jusqu'ici connaissez-vous rien de plus commun que touîes ces pensées ? Elles sont raisonnables, et c'est tout. Est-ce là cette force de sens et d'expression qui vous a frappés dans ce que j'ai cité des pensées de Plutarque? Encore quelques unes, toujours prises de la main de l'apologiste :

« Un mal n'est pas grand quand il est le dernier des maux : la perte la moins à craindre est celle qui ne peut être suivie de regrets. »

Cela est mot à mot dans Cicéron , sur le-même sujet , sur la mort.

« La colère est une courte démence. »

Cela est mot à mot dans Horace : Ira, furor hrevis est *.

« L'homme le plus puissant doit craindre autant de mal qu'il en peut faire. »

« La route du précepte est longue: celle de l'exemple est plus courte et plus sûre. »

<f Le même mot peut sortir de la bouche d'un sage et d'un fou. »

Je le crois, amsi que tout ce qui précède; mais qu'y a-t-il à tout cela de profond?

<r La philosophie est la vraie noblesse : nul n'a vécu pour la gloire d'autrui. j>

C'est dire d'une manière très louche ce qui avait été dit mille fois mieux, et particulièrement dans Salluste (discours de IMarius). Beaucoup de bons citoyens ont vécu et ont voulu vivre pour la gloire de leur patrie, et tons ont considéré la (jloire , qui en rejaillirait sur leur postérité. Quant à la philosophie, il faut croire qu'elle est ici le synonyme deAertu; ce qui n'est pas toujours vrai.

Voici des pensées qui me paraissent meilleures :

« Un voyageur a be.iuoup d'hôtes et peu d'amis. »

« IN'e faites rien que votre ennemi ne puisse savoir. "

« Dieux, accordez-moi la sagesse, et je vous tiens quitte de tout le reste. »

« L'administration d'une république livrée à des brigands n'est pas digne d'un sage. »

« Les petites âmes portent dans les grandes choses le vice qui est en elles. »

« On donne du temps et des soins à tout : il n'y a que la vertu dont on ne s'occupe que quand on n'a rien à faire. »

* Epist. XVIII , et De Ira , I , « .

s'attribue pas cette définitii

Mais Sénèque ne

« Si vous avez à peser un service avec une injure , ôtez au poids de l'une, et ajoutez à celui de l'autre : vous ne serez que juste '. »

<c Au fond d'un cœur reconnaissant, un bienfait porte intérêt. »

<c La vertu pa«e entre la bonne et la mauvaise for tune , et jette sur l'une et l'autre un regard de mépris. •>

On confond trop aisément les sentences avec le ton sentencieux, les pensées avec ce qui n'en a que la tournure. L'éditeur regarde Sénèque comme l'auteur le plus grave, le plus moral detoutel'antiquité : il l'est beaucoup moins que Cicéron, et surtout que Plutarque. La (jravité, dans les ouvrages de raisonnement consiste dans la solidité des moyens et dans une dignité de style assortie à celle du sujet. C'est précisément ce qui manque à Sénèque ; car on peut dire qu'une qualité mantiue à un auteur , (juand elle se montre très rarement chez lui , et que le contraii:e y est à tout moment. Je l'aurai démontré, si je fais voir, par des citations nombreuses et de tout genre , que ses moyens , loin d'être solides , sont la plupart frivoles , faux , ridicules même ; que , loin d'avoir une abondance de pensées, comme le dit encore l'éditeur, il n'a qu'une abondance de phrases tournées en apophthegmes pour redire une même chose , sans nuances et sans progression ; que les formes de son style, loin d'avoir le sérieux qui convient à la chose , sont des tours de force et des jeux d'esprit qui peuvent quelquefois éblouir un instant l'homme inattentif, mais dont la futilité paraît dès qu'on y regarde. Je prends d'abord pour exemple un des objets qu'il semble avoir voulu épuiser, tant il y revient souvent, le mépris de la douleur etde la mort. Vous le retrouverez le même que sur le mépris delà foudre et des tremblements de terre. Je ne peux pas vous lire ici tout Sénèque; mais (juand un même caractère est si marqué dans les morceaux importants et dans des passages entiers, tels qu'on ne rencontrerait rien d'approchant dans un auteur qui saurait écrire; quand ce caractère se reproduit dans une foule de citations diverses plus ou moins étendues; quand les citations sont prises

' J'ai pris la liberté dabréser ainsi cette pensée , dont le fond est très l)ou . pour faire voir que Sénèque , qui cherche souvent la concisio.a aux dépens de la clarté et de la justesse, alonge aussi sa phrase sans nécessité , et n'est alors ni concis ni précis. Diderot traduit , d'après le texte : « Si vous « avez à peser un service avec une injure , juge dans votre •« proprecause, laprudenceveut que vous ajouticzdu poids Il aux services que vous avez reçus , et que vous en ôtiez à « l'injure qu'on vous a faite. » Que de superllu dans cette phrase ; Diderot a dit qu'o» a toujours envie de resserrer Cicéron et d'étendre Sénèque. L'un n'est pas plus vrai que l'autre : l'on n'a nulle envie d'étendre Sénè(pic, dont l'abondance est si souvent stérile : et qu'on essaie sur une pensée des ouvrages philosophiques de Cicéron une réduction du même genre que celle qui a lieu ici sur Sénèque ;

dans ce que les apologistes eux-mêmes présentent à l'admiration (et c'est une loi que je me suisfeite dans tout cet article) ; alors on peut affirmer que ce caractère est celui de l'auteur : et si ce n'est pas , le procédé d'un criti(jue impartial, que nos adversaires nous en indiquent un autre.

Diderot nous crie de sa voix d'inspiré ' : c( Homme pusillanime, si les deux grands fantômes, la douleur et la mort t'effraient , lis Sénèque. »

J'aime mieux, pour mon compte, lire les Tusculanes , où la même matière est traitée, et dont Sénèque a pris tout ce qu'il y a de sensé dans le fond de sa morale. Cicéron n'outre rien : ses motifs sont pris dans la saine raison, dans une juste estimation des choses humaines. Il n'insulte point à la nature , comme s'il y avait en elle de la folie à repousser ce qui lui est contraire : il tâche seulement de l'affermir par des considérations analogues à ses forces, et oppose à des maux nécessaires le courage que doit inspirer à l'homme la noblesse de son ame, et cette patience virile qui n'est qu'une résignation réfléchie, seul remède à ce qu'on ne peut guérir , seul adoucissement à ce qu'on ne peut éviter. Enlin il se sert principalement des moyens de comparaison . ici les mieux appliqués de tous, puisque la meilleure manière de juger un mal , c'est de le comparer à un plus grand ; et il fait sentir combien le vice et la honte, (jui souillent et tourmentent l'ame , sont des maux plus à craindre que la douleur et la mort.

« Je ne nie pas, dit il, que la douleur ne soit un mal; je nie qu'elle soit le plus gi'and des maux: et si elle n'était pas un mal, où serait donc le courage de la braver? Je dis que ce mal est surmonté par la patience. Et, si vous manquez de patience, où est donc la philosophie? A quoi nous serl-cUe? Pourquoi la vanter, et nous en gloritier? — Jlais la douleur me fait sentir ses aiguillons. — Et, quand ce serait un poignard, qu'arrivera-t-il? Si vous êtes sans défense, vous recevrez le coup. Mais vous le repousserez , si vous avez le bouclier d'Achille, l'armure céleste : et vous l'avez; car ce bouclier, qu'est-ce autre chose que le courage? Si vous n'en avez pas, renoncez donc à la dignité d'homme.... Ne m'avez-vous pas accordé qu'aucun mai n'est comparable à la honte, à l'infamie? Et quoi de plus honteux h l'homme que de succombera lu douleur ou à la crainte? S'il ne sait pas leur résister, comment préfèrera-t il à tout le devoir et la vertu? »

Voilà qui va au fait; voilà parler en homme et à des honnnes. Ecoulons Sénèque :

« 11 est difficile, dites-vous, d'amener l'ame jusqu'au mépris de la mort. Eh ! ne voyez-vous pas quels sujets fuliics la font tous les jours mépriser? C'est un amant qui se pend à la porte de sa maîtrcss.' ; ua esclave qui se précipite du haut d'un toit pour u'élrc plus sujet aux

' Eu parlant des Épitrcs XXIII et XXIV.

ANCIENS. — PHILOSOPHIE

einportemeutsde son niatlre; un fugitif qui se peree le seinpour i/clrc pas ramené dans les fers. Doutez-vous que le courage puisse opérer ce qu'a fait l'excès de la crainte ?.. . . Que veulent dire ces fouets armés de pointes aiguës, ces chevalets, cet attirail de supplices? Quoi! ce n'est que la douleur! Ce n'est rieo, ou elle (luira proniplenient. A quoi bon ces glaives , ces feux , ces bourreaux qui frémissent autour de moi? Quoi ! ce n'est que la mort! Mon esclave ia bravait hier. »

C'est là ce que Diderot admire et ce qu'on nous ordonne d'admirer. Riais quel homme de sens peut-être dupe de cette déclamation fanfaronne ? Tout est faux dans la pensée , tout est puéril dans lestournures. Que veut Sénèque? M' inspirer de la fermeté, du courage, de la résolution. Et il m'offre des exemples de désespoir , qui , de son aveu , ne sont qu'un excès de crainte] Quelle grossière inconséquence! Quand Cicéron me dit, Soyez homme, et me prouve qu'il faut l'être , Je ne saurais lui dire. Je ne suis pas un liomme. Mais je dirais à Sénèque : Je ne suis, ni esclave, ni fugitif, ni enragé. Il me demande si /e courage ne fera pas ce qu' a fait l ex eus de la crair.te. C'est comme s'il me demandait si je ne ferais pas en état de raison et de santé ce qu'on fait dans la fièvre chaude. Le courage est une force tranquille, et celle-là est rare ; c'est celle qui est vraiment la vertu : aussi le courage et la vertu sont le même mot chez les latins. La force , qui fait qu'on se pend , qu'on se précipite , qu'on s'égorge soimême, est une frénésie, une aliénation née, tu en conviens , d'un mouvement aveugle et désordonné, d'un excès de crainte et de fureur : c'est la force de l'hydrophobe qui se jette dans le feu de peur de l'eau. L'une de ces forces est donc essentiellement un bien , et l'autre une maladie ; l'une est r honneur de la nature humaine , et l'autre en est la faiblesse ; l'une enfin n'appartient qu'au sage , et l'autre à tous les fous : et c'est un philosophe qui conclut de l'une à l'autre à fortiori! c'est un moraliste grave et profond qui assimile ce qu'on fait , quand on a perdu la tête , à ce qu'il prescrit de faire par un calcul de raison et par un principe de sagesse , comme si deux causes si différentes devaient avoir le même effet ! Un amant désespéré, un esclave excédé de coups , un fugitif échappé de sa chaîne, sont les modèles encourageants, les professeurs d'héroïsme que Sénèipie Fait asseoir avec lui dans sa chaire de philosophie ! Et il ne sent pas tout ce ridicule ! et ses admirateurs ne s'en doutent pas ! Il est vrai que les tours de phrases sont dignes des idées. Quoi! ce n'est qtie cela? Ce n'est rien. Ce n'est que la douleur? Ce n'est que la mort?.... Mais qu'y a-t-il donc de plus aisé que celle forfanterie de paroles , qu'on peut appeler proprement la gasconnade philosophi-

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