TOME I
que; car le ton en est assez risible pour autoriser cette expression familière ? On pardonne cette rhétorique aux écoliers et aux charlatans. Mais un vieux philosophe ! un écrivain de profession ! Cela n'est digne que de mépris , et peut très raisonnablement faire douter qu'il y ait eu quelque chose de réel et de solide dans les principes , quand il y a dans le langage une affectation si habituelle et si risible.
L'éditeur, qui estime Platon comme poète et orateur , quoiqu'il n'ait été ni l'un ni l'autre (car on n'est ni poète ni omieur pour avoir écrit en prose avec l'imagination et l'éloquence que peut comporter le style philosophique), lui refuse nettement le titre de philosophe ; et il ne faut pas moins que l'autorité de l'éditeur pour faire passer ce paradoxe , que vous pouvez apprécier d'après ce que vous avez entendu , et d'après l'opinion générale , qu'il appelle une idolâtrie , mais qu'il avoue s'être conservée jusqu'à nos jours dans toute sa pureté. Je m'en flatte, et lui sais gré de l'aveu. Mais il se flatte, lui, que, dans un s'iécle telqvele nôtre , oit l'on n'a pas moins de lumières que de goût, Platon et Cicéron doivent nécessairement perdre , comme philosophes, ce qu'apparemment Sénèque doit gagner. Permis à chacun de se donner raison dans l'avenir ; et , quoique Platon et Cicéron aient déjà deux mille ans pour eux , celui-ci un peu moins, celui-là un peu plus, rien n'empêche que dans deux mille ans encore quelqu'un ne réclame contre le préjugé, l'éducation, et l'idolâtrie, et n'en appelle à un plus amplement informé , comme cet orateur de café , Boindin, qui , se trouvant seul de son avis au milieu d'un cercle nombreux, disait froidement : C'est qu'il me manque là dix mille personnes qui seraient peut-être de mon avis.
Nous savons que les opinions peuvent changer avec les siècles sur les objets des sciences, toujours perfectibles; mais nous n'avons pas encore vu que, sur des hommes tels que Platon et Cicéron , un siècle ait contredit tous les siècles. Il n'y en a point d'exemples ; et pourtant le monde est assez vieux pour en avoir fourni. On sait depuis longtemps à quoi s'en tenir sur ce qu'il peut y avoir à prendre ou à laisser dans la philosophie d'Aristote, de Platon , de Cicéron, comme dans celle de Descartes et de Leibiiitz; mais les hommes ont gardé leur place , et l'on peut présumer qu'ils la garderont. La contradiction particulière est de tous les temps, mais elle n'infirme point la voix générale; et quand on espère convertir nos neveux , il faudrait au moins commencer par être fort devant ses contemporains. Nous sommes déjà peut-être assez avancés pour avoir un avis arrêté
sur Sénèque et ses partisans ; mais il faut pousser jusqu'au bout eette discussion, moins pour convaincre deux ou trois adversaires qu'on ne persuadera pas , (jue pour confirmer et venger la vérité que les autres ne sont, point intéressés à rejeter.
Ce Platon, qu'on dédaigne tant comme philosophe et comme moraliste, me rappelle ici le Phédon , par le contraste qu'il forme avec la manière de Sénèque. Quelle différence et quelle distance ! Ce que Sénèque met en controverse est là en action : Socrafe va mourir dans quelques heures, et parle du mépris de la mort. Cherchez dans ce dialogue, cherchez dans VApolofjiede Socrate quelque chose qui ressemble au faste insensé de Sénèque , soit dans les morceaux que je viens de citer, soit dans mille autres du même goût. On voit que l'ame de Socrate est calme , parce que son langage est simple j on voit qu'il est persuadé , parce qu'il n'affecte et n'exagère rien. Ses idées sont consé- (pientes, et ses sentiments élevés; et l'un prouve la tranquillité de l'esprit, l'autre la grandeur de l'ame , mais celte grandeur vraie, qui est de prmcipe et d'habitude , qui n'a d'effort à faire sur rien , parce qu'il y a long-temps qu'elle est préparée à tout et décidée sur tout. Je conçois donc très bien que le Pliédon soit depuis si long-temps l'objet d'une admiration unanime : c'est là, chez les anciens , ce qu'il faut lire pour voir ce que peut être l'homme aux prises avec la mort, sans autre secours que sa propre force. Mais Sénèque!.... On en dira ce qu'on voudra, mais avec lui je suis toujours dans une école ; je vois toujours un de ces anciens sophisies , de ces anciens (Irclamateurs qui s'exerçaient à étonner leur auditoire : c'était la profession de Sénèque le père , dont n'a point dégénéré Sénèque le fils.
' A la marche naturelle , facile et décente de Platon et de Cicéron comparez celle de Sénèque : c'est un homme sur des échasses. Au premier aspect , il paraît haut ; mais toisez-le, et vous voyez qu'il vacille, parce qu'il n'a qu'une base factice : tous ses mouvements sont forcés et désagréables , et il tombe souvent. Sénèque a beau exagérer l'expression du dédain quand il me parle de la mort , comment pourrait- il me donner une force que je vois qu'il n'a pas ? Il en i)arle trop pour la mépriser tant; ce qu'on ne peut pas dire de Cicéron , qui n'a traité ce point de moral qu'à sa place, au premier livre des Ttisculaves, et qui n'y est guère revenu. Sénèque le rebat sans cesse, et partout . et à tout propos, toujours du même ton. I.esmou-
■ Voyez ci-dessus , à l'article Quinlilien , ce qu'il tiit de CCS déclamaleurs , et des mauvaises études de la jeniipsse . qui se sàtaif l'esprit dans leur école.
vementsde son style sont les mêmes : des saillies, des bravades, des abus de mots. Il a l'air de cliercher querelle à la mort , de la morguer comme un ennemi qu'on défie de loin ; il s'escrime en l'air. Ses apologistes vont se récrier : — Comment ! estce qu'il n'a pas su mourir ? — C'est ce que nous verrons tout à l'heure : continuons à voir comment il a su écrire.
Ce n'est pas ma fiuite si vous n'avez pu trouver rien de fort remarquable dans les pensées que Diderot lui-même a cru devoir extraire. Je pourrais encore en rapporter une d'après lui :
«La gloire suit la vertu, coiumc l'ombre suit le corpr.« Il demande si cette pensée n'est pas charmante •" c'est mon avis; mais il aurait dû ajouter ([u'elle est mot à mot de Cicéron ; et cela m'avertit de vous en citer quelques autres de lui.
« Qu'y a-t-il de grand dans les choses humaines, pour l'homme qui a l'idée de l'iiifiDi? »
« Tout ce qui est pernicieux dans ses progrès est vicieux dans sa naissance. »
<( Celui qui cherche de la mesure dans le vice ressemble à un homme qui , se précipitant des sommets de Leucate, voudrait se tenir en l'air. »
« La nature n'a pas été assez injuste envers nous pour nous donner tant de remèdes pour le corps, et aucun pour l'ame : celle-ci même a été la mieux traitée, car les remèdes pour le corps lui viennent de dehors, les remèdes pour l'ame sont en elle. »
J'ose croire (pie ce sont là des vérités plus réfléchies , plus étendues et mieux exprimées que celles de Sénèque. Venons à celles qui sont vicieuses, ou comme fausses , ou comme vagues , ou comme contradictoires , etc. Elles sont sans nombre , et il y a de quoi choisir. Mais il est juste de commencer par celles qui font dire à Diderot :
« Malheur à celui que quelques unes de ces pensées que je jette au hasard, à mesure que la lecture du philosophe me les offre , ne plongeront pas dans la méditation 1 » •
Ne vous effrayez pas trop de ce foudroyant anathème de Diderot : c'est chez lui , et chez beaucoup d'autres écrivains de la même classe , une formule parasite. Rien de plus fréquent chez eux que la malédiction ; si tous ceux qu'ils ont solennellement maudits , au propre ou au figuré , avaient dû s'en ressentir , je ne sais ce que le monde serait devenu. Nous ne pouvons pas trop nous plonger ici dans ht m^ditatioit , nous sommes en trop bonne compagnie ; mais il ne faut pas Diéditer beaucoup pour ce (jue nous avons à discuter.
« Le tyran vous fera conduire.... Où? Où vous allez. »
Il vent dire à la mort; car c'est encore là que nous en sommes. Cela est faux , et très faux do
ANCIENS. — PIITLOSOPllIE.
tleux manières. .//> vnif; à la mort . il est vrai , mais non pas an supplice. Je rais et je puis aller fort long-temps à la mort, qui est peut-être fort loin; mais le tyran me fera conduire au supplice qui est là devant moi. Prétendre me faire accroire que c'est la même chose , ce n'est ni m'instruire ni m'encourager; c'est se moquer de moi : c'est me prendre pour un inilîécile , et non pas me rendre plus ferme. Il n'est pas permis à un pliilosophe d'ignorer deux choses également certaines : l'une, que le passage prochain d'une \ie pleine et entière à une mort violente et infdime est ce qu'il y a de plus répugnant à la nature humaine; l'autre, que, dans cette teiTible nécessité , la mort est encore moins terrible que l'ignominie ; ce qui est prouvé par le grand nombre d'hommes qui se sont donné la mort , et une mort cruelle , pour se dérober aux bourreaux. Et vous me dites froidement, que c'est là que je vais ! Vous mentez ; et un mensonge é>ident n'est ni une raison , ni mi conseil , ni une consolation; c'est une insulte, et ici une insulte au malheur. Il est d'un philosophe de connaître la nature humaine, et de prendre en eUe, autant qu'il est possible , l'antidote des maux qui sont en elle. Il y a en effet dans la raison et dans la vertu des appuis réels contre toutes les infortunes, et même contre celle qui me menace de si près; mais vous ne les connaissez pas , car vous ne parlez ni en homme , ni en philosophe , mais en rhéteur qui veut faire une phrase. Allez faire des phrases dans votre classe; et moi , je vais invoquer le Dieu qui a les yeux sur l'innocence et sur le crime.
Telle est la réponse qu'on pourrait faire à Sénè- (jue , en attendant la réplique des adorateurs de sa philosophie.
« Il est dur de vivre sous la nécessité; mais il n'y a point de nécessité d'y vivre '. »
Ici la nécessité ne peut signifier que le destin , fatum , que Sénèque , ainsi que les stoïciens , admettait avec la Providence, sans trop se mettre en peine de les concilier. Mais, dans celte hypothèse, les termes de cette phrase impliquent contradiction; car avec la fatalité , qui est cette même nécessité, tout est également nécessaire, et par conséquent il l'est de vivre soxis cette nécessité, autant qu'elle le voudra. Mais , en laissant même cette rigueur métaphysique, qui est fort loin de Sénèque, ce qu'il nous apprend dans cette pensée se réduit à mourir quand il ne nous convient plus de vivre; ce qui n'est pas un merveilleux secret , mais ce qui est un des pivots de la philosophie de Sénèque , grand prédicateur du suicide. Ce n'était
* iMaxime d'Épicure, cifée par Sénèque, Kp. Xll.
pas l'opinion de Socrate et de Platon , car il e«i juste de n'opposer à Sénèque que des philosophes païens. Mais celte question , (pii n'en doit pas être une iiour nous , a été trop souvent agitée pour y revenir ici. J'observerai seulement, comme idée à méditer, pour ceux qui méditent, qu'un moyen de disposer de son existence, qui serait commun à l'homme de bien et au scélérat , ne saurait être dans l'ordre métaphysique et moral.
« Arracher à Caton son poignard, c'est lui envier son immortalité. )>
La belle passion du suicide n'a-t-elle pas emporte Sénèque un peu trop loin ? Quoi ! Caton n'avait pas assez de sa vie pour être inmiortel ! et il ne le serait pas, s'il ne s'était pas tué I C'est ce qu'on a ditd'Othon, et ce qui était vrai d'un homme qui n'avait fait en sa vie qu'une action de courage , celle de mourir. Mais Catou ! quelque satisfait qu'il ait pu être de sa mort , je ne crois pas qu'il le fût assez peu de sa vie pour l'être ici de Sénèque.
« Quelle sera la vie du sage enfermé dans un cachot, on jeté sur une plage déserte? Celle de Jupiter dans la dissolution des mondes. »
Sur quoi Diderot s'écrie :
« De pareilles idées ne viennent qu'à des hommes d'une trempe rare. i>
Sur quoi je réponds que de pareilles idées ne viennent qu'à des fous , et que cette folie n'est pas rare. Horace, homme d'une trempe assez rare, au moins pour l'esprit , avait dit dans ces strophes connues pour un des exemples du sublime, et où il peint l'inébi'anlable fermeté du juste ( Od. m, 3):
Si fractus illahntur orh'is , Im/pavidum ferlent ruinœ.
Le ciel tonni! . la mer gronde :
Sur lui les débris du monde Tomberont sans TelTrayer.
Cela est grand , et ne peut l'être davantage sans passer toute raison, c'est-à-dire sans cesser d'être grand; et Sénèque était très capable de cette transmutation : sa phrase n'est pas autre chose, et son Jupiter y a tout gâté. Le bon sens demande en quoi tes pensées de Jupiter peuvent ressembler à celles du sage dans la dissolution des mondes. Mais l'esprit de Sénèque affectionne extraordinairement cette similitude de Jupiter et du sage : c'est une de ses pensées favorites.
« L'homme de bien ne diffère de Dieu que par l;i durée : il est son disciple et son rival. »
Ailleurs, ce n'est pas assez pour Sénèque de la parité; et en effet ce serait dommage de s'arrêter en si beau chemin.
« Un petit nomlire d'nnnéps est autant pour le sage
que l'olcrnilé pour les dieux. Il a même un mérite de plus : la sagesse des dieux est due à leur uature, et non à leurs efforts. »
N'oubliez pas que tout à l'heure il demandait aux dieux la sagesse, et Diderot n'a pas manqué de le lui reprocher. IMais enfin , selon lui , les dieux du moins étaient donc pour beaucoup dans la sagesse humaine ; et il n'est pas trop bien que le sage se fasse ainsi le rival , et même le supérieur d'une divinité l)ienfeitrice. On pourrait trouver là quelque ingratitude et queUpie impiété. IMais je ne ferai pas une nouvelle injure à la raison en combattant ces arrogantes folies : c'est bien assez de celle que lui fait Sénèqne en les débitant. Je m'en tiens à une consé(|uence qui est de mon objet , et qui devient de plus en plus manifeste ; c'est que ceux qui ont trouvé ce style si grave et si moral jugent comme Sénèque écrivait; et c'est, je crois, la seule manière de leur dire la vérité sans les offenser; car qu'y a-t-il pour eux qu'un rapport quelconque avec Sénèque ne rende honorable ? îMais , pour nous, rien ne sera jamais plus contraire à la gravité qui sied à la morale que ces fanfaronnades qui tiennent du burlestiue; et rien ne convient moins à un philosophe que de parler des dieux comme le capitan Matamore de l'ancienne comédie parlait des rois et des empereurs. Le faux sublime, qu'on ne pardonne pas même aux poètes, est intolérable en philosophie. Celui de Sénèque est comme la glace qui brille de loin , qui vous gèle dès qu'on y touche , et qui se résout en eau sale dès qu'on la presse.
<r L'amour ressemble à l'amitié : il en est pour ainsi dire la folie. »
C'est ne connaître ni l'un ni l'autre. L'amour et l'amitié sont deux choses aussi différentes qu'un sentiment et une passion; et je ne sais ce que c'est que la folie de l'amitié, folie qui dès lors ne serait plus l'amitié , et ne serait pas encore Vamour. Il ne faut point assimiler ce qui ne peut jamais se ressembler.
J'ai promis des citations plus étendues : voici une suite de pensées sur l'amitié du sage. Mais ici c'est moi qui cite , et non pas Diderot :
« Le sage ne manque de rien , mais il a des besoins ; au contraire, l'insensé n'a pas de besoins, ne sachant user de rien , mais i! manque de tout. Le sage a besoin de mains, d'yeux, de mille autres choses nécessaires à ses besoins journaliers, mais il ne manque de rien. Manquer suppose une contrainte : le sage n'en connaît point. Voilitdiinsqud sens il a besoin d'amis. Quoiqu'il sache se suffire, il en veut le plus grand nombre possible, mais non pour être heureux ; il le sentit même sans amis : le souverain bien n'emprunte rien du dehors. Il trouve dans l'ame toutes ses ressources; il ne vit que de lui-raëme; il s'assujettirait h la fortune en $'?H<;orporflnf
aux objets extérieurs. Le sage, comme Dieu, se renferme dans son ame et liabile avec lui-même. S'il peut disposer des circonstances, il se suffit et prend une femme; il se suffit, et donne le jour à des enfants; il jse suffit , et ne vivrait pas, plutôt que de vivre seul. »
Je veux croire que Diderot , et l'éditeur , et les apologisîes, entendent à merveille ce galimatias double et triple ; qu'ils savent comment on o des besoins sans manquer de rien, quoique le besoin suppose essentiellement le manque de quelque chose de nécessaire, et ne soit même que cela; qu'ils savent surtout comment celui qui se suffit ne vivrait pas , jilidôt que de vivre seul ; car plus ce dernier trait est pour nous incompréhensible , plus sans doute il y a de génie et de philosophie à le comprendre en se plongeant dans la méditation. L'éditeur dit que
<r Sénèque entasse vérités sur vérités, mais qu'il les entasse quelquefois arer tant d'ordre et de imcision, que, plus rapprochées, elles n'en sont que plus sensibles et plus évidentes. »
Ce mot quelquefois indique, il est vrai, une assez considéralile restriction sur six volumes ; et peutêtre ce passage n'entre-t-il pas dans le quelquefois. Quant à moi , je suis encore à voir dans Sénèque cette espèce iVentassement avec ordre et précision; peut-être même inclinerais-je à penser que ces idées ne s'accordent guère plus que celles de Sénèque; que Y entassement exclut Vordre, et que , de tous les styles possibles , le style de Sénèque est celui qui exclut le plus la précision. Mais pour le moment je n'ai pas la force de raisonner en rigueur; le sage de Sénèque m'en ôte l'envie. Oui , en vérité , ce sage qui se suffit et mourrait 2)lutôt que de vivre seul, qui se suffit et prend iine femme, et fait des enfants par circonstance , m'a rappelé tout de suite D. Japhet , qui , tout mouillé , demi-nu et transi de froid , dit aussi philosophiquement:
Pour vous faire plaisir, j'approclieral du feu.
On convient que personne n'a parlé de la vieillesse mieux que Cicéron , n'a mieux fait sentir ses dédommagements et ses jouissances, ni mieux consolé de ses pertes ; mais il ne s'est avisé d'aucun des motifs que Sénèque nous propose pour chérir la vieillesse, dans le petit entassement de vérités que voici :
« Chérissons la vieillesse ; jetons-nous dans ses bras : elle a des douceurs pour qui sait en user.... »
Vous allez lui demander quelles douceurs ? Ecoutez : il ne vous fait pas attendre.
« Les fruits sont plus recherchés quand ils se passent, et l'enfance semble plus btllc quand elle se termine : les buveurs trouvent plus de charmes aux derniers coups de vin , à ceux qui les achèvent , qui consomment leur
ANCIENS. - PHILOSOPHIE
ivresse : ce que le plaisir a de plus jùqnant, il le garde pour la lin. »
Ce ne sont pas là des pensées , si l'on veut , ce sont des similitudes ; mais aussi quoi de plus semblable que la vieillesse et le dernier tenue de l'ivresse! Quoi de plus semblable (|ue la vieillesse qui termine la vie, et l'adolescence qui termine l'enfance? Mais surtout quoi de plus semblable ([ue la vieillesse et la fin piquante du plaisir? N'êtes -vous pas saisis de la justesse de ces rapports, de leur profondeur , de leur moralité , de leur gravité? Ils sont tellement (jraves, que sans doute vous me dispenserez du dt3tail. Il ajoute :
« Je crois même qu'au bord de la tombe il y a des plaisirs à goûter, ou du moins, ce qui tient lieu de plaisir: on n'eu a plus besoin. »
Cela est vrai sans être fort consolant : il eiit mieux valu, comme Cicéron, rendre compte des vrais plaisirs de la vieillesse , et , comme lui , les faire aimer. Mais ce n'est pas la seule fois que Sénèque, si diffus dans l'inutile et le faux, esta peu près nul dans le nécessaire et le vrai. Il ajoute enfin :
« Quel bonheur d'avoir lassé les passions, et de les voir au loin derrière soi '. »
Voilà du moins un motif raisonnable : aussi est-il de Cicéron , et l'un de ceux dont il a tiré le meilleur parti. Pour Sénèque, il se garde bien de dire (m mot de plus; mais il emploie deux pages à commenter ce vers d'Horace ( Ép. I. , 4 ) :
Omnem crcde diem tibi dUuxisse supremtim. Croyez que chaque jour est pour vous le dernier.
Plusieurs autres de ses Lettres ne sont aussi que des paraphrases des Épitres d'Horace , entre autres celle sur les voyages, où la prose du philosophe ne vaut- sûrement pas les vers du poète.
« Vous pouvez corriger un mal par un autre, la crainte par l'espoir. »
Il répète ailleurs cette même maxime , qui fait de l'espérance un mal : c'est un démenti donné à la nature. Il se peut (pie cela fût dans la doctrine stoïcienne, mais cela n'est pas dans la raison.
Il conseille , comme tous les moralistes , de ne pas pousser les soins du corps jusqu'à s'y asservir, et dit sensément d'après tout le monde :
« La vertu n'aura plus de prix pour vous, si le corps en a trop. »
Mais l'esprit de Sénèque ne manque guère une occasion de gâter la raison d'autrni.
« Donnons des soins au corps, continue-t-il , mais sans balancer à le jeter dans les flammes au premier signal de la raison , de l'houneur, du devoir. »
Eternel et incorrigible déclaniateur ! ne dirait-on pas qu'il n'y a rien de si commun que de se jeter dans les flammes au signaMg la raison, de l'hon-
neur, du devoir ? Si on lui demandait des exemples, il se trouverait que des assiégés s'y sont jetés par un desespoir furieux ; que le sentiment de la nature et de l'amour , exalté par le danger de \*oasonnes chéries, y a précipité pour les sauver; et, dans toutes ces occasions , ce n'est ni la raison , ni l'Jionneur , ni le devoir qui a donné le signal : c'est un mouvement antérieur à toute réflexion.
« Le sage considère en tout le commencement et non la fin. »
Le sage de Sénèque apparemment ; car La Fontaine n'a été que l'écho de tous les sages du monde quand il a dit :
En toute chose il finit considérer la fin. Et, malgré Sénèque , je suis de l'avis de La Fontaine et de tout le monde. Si Sénèque a voulu dire que le sage considère en tout le principe , et non pas l'événement , pourquoi ne l'a-t-il pas dit ? Il aurait dit une vérité très commune, qui ne contredit point le vers de La Fontaine , parce que le devoir est pour l'honnête homme le principe et la lin ; mais il aurait du moins exprimé sa pensée.^
A propos des soins de la santé et de l'exercice qui peut ajouter à l'embonpoint, il trouve indécent pour un homme lettré d'exercer ses bras. J'ai vu des hommes lettrés , et fort lettrés , jouer encore à la paume et à la balle à (piaranle et cinquante ans, sans aucune indécence. Il ajoute:
<c Quand vous serez gras à souhait, quand vos épaules auront une largeur démesurée, jamais vous n'égalerez le poids et l'encolure d'un bœuf. »
J'en suis convaincu ; mais je le suis aussi qu'ex cepté la grenouille de la fable, jamais personne n'eut cette prétention.
Il approuve cette maxime d'Epicure :
« Croyez-moi , un grabat et des haillons donnent au discours une grandeur plus imposante. » )f
Et pourquoi? Un grabat est plus sain que la plume et l'édredon ; soit : un habillement simple et modeste convient à l'homme de bien , à moins que son rang ne lui en prescrive un autre. Mais les haillons, si ce sont ceux de l'indigence , n'imposent que l'aumône : si ce sont ceux du cynisme , je dirai à Antisthène , avec Socrate : Je vois percer ton orgueil à travers les trous de ton manteau. Mais , ce qui est vrai, c'est qu'il y a telle situation où ce sont les discours (pii peuvent donner de la grandeur au grabat elaux ha'iUons, qui par euxmêmes n'en ont pas.
« Préservons surtout nos cœurs d'une passion trop commune , celle de la mort. "
Il fallait q«ie Sénèque lui-même ne la crût pas si commune, puisqu'il a tant écrit pour nous apprendre à mépriser la mort ; au contraire . il ne nous met en
ÔUO
COURS DE LlTTÉRATUnE.
garde qu'en ce seul endroit contre la passion de la mort mise au premier rang entre toutes celles dont il faut se préserver. Je ne sais si même en Angleterre, où l'on connaît une maladie endémique, qui est le dégoût de la vie, on parlerait ainsi de la passion de la mort; et le spleen n'était [)as connu à Rome.
a Qui vous rendra l'égal de la Divinité? Sera-ce l'argeat? Dieu u'a rien. La loge-prétexte? Il est nu. La renommée , la représentation , l'immense étendue de votre célébrité? Dieu n'est connu de personne. Sera-ce celte foule d'esclaves qui porienl votre lili^-re? Mais Dieu lui-même porte le monde entier. »
J'avoue qu'ici, et dans toutes les vérités de cette force, Sénèque ne doit rien, nia Socrate, nia Platon , ni à Cicéron , ni à personne. Tous ces philosophes avaient dit , il est wai , que la vertu seule peut nous rapproclier de la Divinité; mais il restait à Sénèque de découvrir de pareils moyens de conviction , pour nous démontrer (lu'il n'y avait pas d'autre manière d'être l'égal de Dieu. Dieu a tout fait , tout lui appartient ; il donne tout , et il n'a rien! Il est nu; car il a un corps et apparemment Sénèque l'a vu. Il n'est connu de personne! J 'aurais cru qu'il avait une assez grande renommée, puisque nos athées mêmes n'ont pu encore la lui ôter. Si l'auteur a voulu dire que l'essence de Dieu n'est pas connue , c'est une équivoque bien inepte et un contre-sens dans la phrase ; car il s'agit de réputation et de célébrité. Mais ce qu'il y a de plus heureux , c'est de nous dégoûter des lititres et des porteurs ', parce que Dieu luiniènie porte le monde... Il faut en revenir à ce que disait Diderot , que Sénèque et son sublime sont d'une trempe rare.
« ÎS'i les enfants ni les imbéciles ne craignent la mort ! Quelle honte , si la raison ne pouvait nous conduire à une sécurité que donne l'ajjsence de la raison 1 s
Encore la même absurdité relevée ci-dessus ; et il y est tellement attaché , qu'il tire ailleurs la même
' 11 y a environ cinquante ans qu'un chevalier de Modèiic , lioinme d'esprit , et d'un esprit fort original , avait fait une centaine de stances contre l'usage des chaises à porteurs. Il les récitait à Versailles , dans une société où était l'alibé de Boismont, prédicateur du roi, et qui, ce jour-là tiiênie , devait prêcher. Ou vient l'avertir qu'il est l'heure de se rendre à la chapelle , et que ses jio^'/ewri- sont là. Il s'excuse auprès du chevalier sur la circonstance qui le prive du plaisir d'entendre le reste des stances. — « Monsieur « l'abbé, encore une, et je vous laisse aller : •
Double spectacle Jiien contraire :
Jé:jus porte sur le Calvaire La croix où sou saag va couler ; Les !)ucc&>&eiir.s des Chrysostoines Sout portés par ce^ mèiues boiumes Pour <[ui Jésus va s'immoler.
— « Monsieur le chevalier, je vous entends. (Ju'on renvoie • mes porteurs: j'irai à pied. »
preuve des brutes , tant il abonde en vérités et en idées !
Si, par hasard , il en était chez lui des rapports entre sa morale et sa conduite , comme entre ses principes d'éloquence et leur application dans son style, la cotiséquence serait fâcheuse pour lui. Mais on sait que l'un n'entraîne pas l'autre , et je tombe sur une lettre on il parle d'une manière qui vous édifiera , sur l'éloquence qui convient au philosophe. Il s'élève contre la rapidité étourdie d'un vain babil , soit dans la composition , soit dans le débit.
"Quoi! vous avez à dissiper mes craintes, à réprimer mes déiirs , à combaltre mes préjugés , à m'affranchir du luxe et de l'avarice , et vous comptez le faire en courant! Que jienser de l'anie quand le latifjfige est confus, en dcaonlre et sans freina Sous cet amas de jiarolcs je ne cois qu'un grand vide, beaucoup de bruit , et nid (ffet.... Un philosophe ne doit pas laisser oller ses paroles, mais les régler, les mesurer.... Il peut s'élever, mais sans compromettre la dignité de son caractère : elle est perdue par ces tours de force, pnr cette véhémence outrée , etc. » (Traduction de Im Grange.)
Il n'y a pas là un mot qui ne tombe à plomb sur le style de tous les ouvrages de Sénèque : il ne lui UKUKjuait que d'ajouter , Faites comn.e moi, pour renouveler la fable de l'écrevisse , qui enseigne à marcher en avant. Ce morceau est le résultat le plus exact de l'analyse faite et à faire de tous les écritsde cet auteur, et c'est lui qui nous l'a fourni. Mais qu'en faut-il inférer ? Que du moins il savait très bien comment il fallait faire , quoiqu'il ne le fit pas? qu'il avait un goût sain et éclairé, quoique sa manière d'écrire fût très mauvaise ? Nullement. Tout le monde peut connaître et répéter ces notions de critique générale , sans en être plus habile àIesappliquer,nonseulement dans la conifjositioii , mais dans le jugement. Le vrai goût, comme le vrai talent , ne se constate qu'à l'épreuve. Il faut avoir approché des objets , soit pour les traiter en écrivain , soit [>our les examiner en critique; et c'est alors seulement (|iie l'on peut voir si vons pouvez les manier. Rien n'est moins rare que de rencontrer des esprits faux qui recommandent la justesse , et des auteurs boursouflés qui blâment l'entlure. Conuue eux, Sénèque était de bonne foi en parlant de la mesure des paroles et du frein dans le style , et ne se doutait pas que nul auteur n'en avait eu moins que lui. De Belloy se piquait d'être admirateur de Racine, et s'était même engagé à nous dévoiler le secret de son élégance. Ou a dit (pi'il y avait aussi une conscience d'écrivain : il faut s'entendre. Je croirais bien <|u'il y a une arrière-conscience (pii pitrle fort bas et fort rarement , et à «pii l'amoiu'-piopre inqH)se bien vite le
ANCIENS. -PHILOSOPHIE
silence , comme la passion l'impose aux remords (lii méclianl. Mais la conscience habituelle qui lounnente et irrite les mauvais écrivains , c'est celle du rang (ju'ils occupent dans l'opinion : c'est là ce (fu'ils ne peuvent guère se dissimuler, maigre tous leurs efforts , parce (jue toujours la voix [)ubli(pie se fait entendre un peu plus tôt , lui peu plus tard; et delà les blessures secrètes de l'amour-propre. On a vu ce même de Belloy mourir à peu près de chagrin , après les plus brillants succès , également persuadé que le public le regardait comme un très mauvais versificateur et un très médiocre poète tragique, et que ce public était prévenu contre lui. Sénèque ne put pas même être averti , comme lui , par la froide indifférence et le silence du mépris , succédant à un fol engouement : Sénèque fut l'écrivain de son temps le plus à la mode , mais l'illusion ne dura pas plus que sa vie. Quinlilien le mit , quoique avec beaucoup de ménagement , à sa véritable place ; et, à la renaissance des lettres en Europe , l'opinion publicpie le relégua parmi les auteurs de la seconde classe, quoiqu'il ait eu encore alors quelques suffrages comme moraliste , bien plus que comme écrivain, suffrages qui seront évalués avant de finir cet article , qui doit nous mener plus loin.
Il écrit à Lucilius :
« Si votre ami savait ce que c'est qu'un homme de bien , il ne se flatterait pas de l'être ; il désespérerait même de jamais le devenir. »
Que les stoïciens parlassent ainsi de leur sage, qui n'était, à leur dire , qu'wu vœu plutôt qu'une réalité , il n'y avait pas grand mal , on n'était guère tenté d'y croire. Mais il est d'une bien mauvaise philosophie de fairedel'/joinmede bien un phénix qui peut paraiire tout au ^)/its une fois en cinq cents ans : ce sont les termes de l'auteur. Si cela n'était pas heureusement un paradoxe aussi outré que centautres de la même plume , il n'y aurait là qu'une dispense d'êlre homme de bien, une excuse pour qui ne l'est pas, un découragement pour qui voudrait l'être, ime injure pour celui qui l'est.
<f La bonne conscience veut des témoins : la mauvaise , dans un désert, aurait encore des alarmes. »
Il eût été beaucoup plus juste de dire : La Ixinne conscience ne craint pas les témoins, et n'en a pas besoin : le méchant les craint , même quand il est seul.
V Vous rougissez d'apprendre la verîu. Pour itn arl de cette importance , est-il donc humiliant do prendre un maitre? Espérez-\oiis que le hasard la fera descendre en pluie dans votre unie ? »
Un sophiste pouvait se donner pour un muiitc (Ir reriu et appeler la vertu un art . il voulait se
faire payer ses leçons en argent ou en louanges. Un philosophe aurait dû savoir que , si la morale théorique est un art, la morale pratique ou la vertu n'en est pas un ; et qu'on n'étudie et qu'on n'apprend celle-ci qu'entre Dieu et sa conscience. Le hasard qui la fuit descendre en pluie n'est qu'une platitude, comme il y en a mille autres, et n'est pour moi qu'une occasion d'avertir que je ne m'arrête pas aux fautes de style, aussi nombreuses, mais beaucoup moins importantes que les fautes de sens.
« Apprendre la vertu , c'est désapprendre le vice. » Fort bien : mais pourquoi ajouter :
« La vertu ne se désapprend pas. a
Ilélas ! plus aisément que le vice : c'est une vérité d'expérience.
« La philosophie ne veut que des respects. » Dieu est donc meilleur que la philosophie, et n'est pas si fier : il veut l'amour.
« La vieillesse ne vaut pas un désir : elle ne mérile pas non plus un refus. »
Cela est dit ingénieusement et à la manière de Sénèque , quand il est à peu près tout ce qu'il peut être. Mais il ajoute :
« Aussi n'est-il pas décidé qu'on doive renoncer aux dernières années de la vieillesse , et se donner la mort au lieu de l'attendre. »
Pas décidé! mais je l'espère : quelle grâce vous nous faites! En vérité, disait Voltaire dans ses moments de gaieté, ces philosophes sont de drôles de (jens ! Est-il possible que la comédie n'ait guère fait qu'ébaucher un sujet si riche ' ? Il l'est au point que ce ne serait pas trop de tout Molière pour le remplir.
« Avant la vieillesse, je ne pensais qu'à l)ien vivre : je ne pense aujourd'hui qu'à bien mourir, c'est-à-dire avec résignation. »
Voilà du bon sens .-je le saisis quand je le rencontre.
« La nécessité n'est que pour les rebelles : il n'y en a plus quand on se soumet. »
Encore mieux, ainsi que tout ce qui suit sur la perte de nos amis.
« Hàtons-nous de jouir de nos amis , parce que nous ne savons pas si nous en jouirons long-temps. Voyez combien de fois nous les quitUjns pour de longs voyages , combien de temps nous passons dans le même endroit qu'eux sans les voir ; et vous sentirez que ce n'est poiut leur trépas qui nous en prive le plus. Mais que dire de ces insensés qui négligent leurs amis, et se désolent de leur perte ! Ils n'aimeat que les amis qu'ils n'ont plus. Leur douleur est sans bornes, parce qu'ils
' Les Philosophis de M. Palissot sont un ouvrage plein d'esprit , de goût et d'élégance : ne leùt-il pas fait plus fort de comique, s'il lavait fait plus tard?
craignent qu'on ne donîe s'ils aiment : ils s'y prennent trop tard pour le prouver. »
C'est là fienser et observer en moraliste. Pourquoi Diderot ne cite-t-il rien dans ce goût ? Il y en a peu d'exemples; mais il y a, entre autres, toute la lettre sur la manière dont il faut traiter ses domestiques, la meilleure , à peu de chose près, de tout ce recueil, et dont Diderot ne parle même pas. Je la rapporterais volontiers, s'il ne suffisait pas à l'équité de l'indiquer ici, dans un article que je ne saurais conduire à son but sans m'étenilre un peu plus queje ne l'aurais désiré. Pourquoi Diderot ne nous offre-t-il rien dans ce genre? C'est qu'il y a des hommes (et des femmes) qui se sont mis dans la tète , mais très sérieusement , que l'esprit ne peut guère se rencontrer avec le bon sens ; ce qui est vrai... de leur esprit.
« Une marque infaillible d'imperfection, c'est de pouvoir augmenter, a
D'accord; mais au lieu d'en conclure qu'étant imparfaits, nous devons travailler à augmenter en nous ce qui est bon , la sagesse et la vertu , il en conclut que la vertu, la sagesse, qui sont le souverain bien , ne sont susceptibles eu nous ni déplus ni de moins: que toutes les vertus sont parfaites, parce que toutes sont divines, etc. Je ne sais s'il y a eu au monde de plus mauvais raisonneurs que les stcïciens. Comment tant d'hommes graves n'ont-ils pas compris que, dans une snl)stance imparfaite, tous les attributs sont imparfaits, et que par consé(]uent la sagesse, parfaite en Dieu, ne saurait l'être en nous ? Ils auraient pu dire de même que notre intelligence est sans bornes, parce qu'elle émane de l'intelligence divine , qui n'en a pas. Mais tout ce que nous en avons reçu est dans une proportion nécessaire avec notre nature, et Dieu lui-même ne pouvait pas lui comuiuniquer une perfection (pii n'est qu'en lui. Jiéves de Zenon, nous dit-on. Je le sais; mais pourquoi Sénèque les a-t-il délayés daas cinquante amplifications que vous nous donnez pour de l'éloquence , quand il n'y a que de l'ennui ?
« La mort la plus longue est toujours la pins fâcheuse. »
Passons que cela soit toujours vrai : pourquoi donc l'auteur a-t-il compté entre les avantages de la vieillesse ^^ne dissolution lente et graduée^ La contradiction est manifeste, et Sénèque se contredit sans cesse d'une page à l'autre, et souvent dans la même page : c'est ainsi qu'il affirme que le besoin d'aimer est inhérent à l'Ihomme (ce qui est vrai) ; quatre lignes après cette autre assertion. que le sage se suflif. Or, à moins que ce besoin d'aimer ne soit celui de s'aimer soi-même, ce qui
n'aurait pas de sens, et ce que l'auteur ne veut pas dire, qu'est-ce qu'un être qui se suffit, et à qui le besoin d'aimer est inhérent? Au reste , je ne reviendrai plus sur les contradictions : il y en a trop.
Mais voici de la raison et de la haute raison ; et savez-vous pourquoi? C'est qu'elle est de Platon. Sénèque , qui paraît en faire plus de cas que son éditeur, le cite en quelques endroits de ses Lettres, et c'est une occasion dont je profite.
« Admirons ces formes qui remplissent l'espace , et au milieu d'elles un [Dieu bienfaisant , qui , par sa sagesse , corrige le vice de la matière , et sauve du trépas un monde qui n'est pas indestructible par lui-même. S'il subsiste et se conserve , c'est par les soins d'un surveillant. S'il était éternel, il n'aurait pas besoin de gardien; mais il faut que le même bras qui l'a formé le soutienne, et qu'à la faiblesse de l'ouvrage supplée la puissance de l'ouvrier. »
Quand on trouve après ce morceau , quoique dans une autre lettre , que
« La mort la plus dégoûtante est préférable à la servitude la plus propre, »
on se sent tomber de haut, et l'on passe du génie de Platon à l'esprit de Sénèque. Les antithèses lui tiennent lieu même de raisonnement , comme dans l'endroit où il prouve que le suicide est suffisamment indiqué par la loi éternelle, qui n'a ouvert qu'ime porte pour entrer dans larie, et mille pour en sortir. La facétie n'est pas mauvaise, mais l'induction est bien étrange , et cette manière-là n'est pas grave.
Veut-il prouver que la raison est ce qui nous rend supérieurs aux animaux , il nous dit :
« L'homme a une voix ; mais celle des chiens n'estelle pas plus claire .' celle des aigles plus perçante ? celle des taureaux plus grave ? »
On peut lui passer ses aigles et lem' voix perçante; mais la voix claire des chiens et la voix grave des taureaux, mises en contraste avec l'organe de l'homme , sont d'un choix bien hétéroclite. En fait d'organe , la gravité de celui des taureaux ne me semble bonne à citer que comme la bouffissure de Sénèque s'appelle gravité de style chez ses apologistes.
Non seulement il gâte ses pensées par la redondance , ou la disconvenance , ou la frivolité des détails , mais souvent aussi par l'impuissance de rendre bien une seule fois ce qu'il rend mal à plusieurs reprises. Il a eu, par exemj)le , une pensée juste et noble, que la ferme résolution à mourir pour sa patrie est aussi honorable pour celui qui la formée que pour celui qui l'exécute. Mais comment l'exprime-t il ?
« Vous Tnonnpc pour la patrie, quand même votre résolution ne s'exécuterait pas sur-le-champ, du moment même où vous serez convaincu qu'il faut le faire.»
ANCIENS. - PHILOSOPHIE
Celle phrase esl louclie et à peine inlelligible , dans le texte comme dans la version , surtout par l'équivoque du futur, vous mourrez, qui laisse douter si c'est au propre ou au figuré. Mais s'il eût dit,
Ètes-vous bien convaincu qu'il faut mourir pour la patrie, êtes-vous liien déterminé à mourir pour elle s'il le faut; c'est assez : le sacrifice de votre vie est fait, quand même il n'y aurait pas lieu à la donner; et la patrie a accepté votre mort : »
sa pensée était complète et entendue.
«Vous voulez savoir ce que je pense des arts libéraux? 11 n'en est pas un dont je fnsse cas , pas un que je range dans la classe des Mens. C'est l'appât du gain qui les excite : éludes mercenaires , abjectes, exercices d'enfants, etc. »
L'éditeur et Diderot ont également improuvé ce passage, qui ne blesse pas seulement la justice, mais qui va jusqu'à l'absurde, comme si tout travail devenait abject par un salaire légitime. Sénèque était loin d'avoir aperçu cet admirable plan d'une Providence , dans la dépendance réciproque des besoins et des travaux , et dans l'intérêt de chacun à travailler pour autrui en travaillant pour soi. Il est même fort douteux que ceux qui ont si justement repoussé cette incartade de Sénèque y aient vu autre chose que l'injure faite aux beauxarts.
On peut encore s'égayer , en passant , sur son goût délicat et sur la force de ses raisons , quand il conseille de ne pas attendre la mort dès qu'on a épuisé la vie ; et comment épuisé ?'
« Vous connaissez la saveur du vin et du miel. Qu'importe qu'il en passe cent ou cent mille tonneaux dans votre corps? Vous n'êtes , dans le vrai, qu'un sac. Vous connaissez le goût de l'huitre et du surmulet , etc. ')
Il est clair qu'alors ce n'est plus la peine de vivre. Cela est grave , moral , philosophique et le style vaut les pensées.
J>iderot nous dit que ,
<t Si Sénèque revenait au monde , il serait bien plus fâché d'avoir fait un mauvais raisonnement qu'une mauvaise phrase. »
Cela aurait quelque sens, s'il ne faisait pas l'un aussi fréquemment que l'autre. Mais s'il se trouve, d'après les citations , que le penseur ne vaille pas mieux que l'écrivain, comment excuserez-vous l'un par l'autre ?
« Sénèque ne veut jms que le philosophe , que l'orateur même , s'occupe de l'élégance et delà pureté du style : il l'aime mieux véhément qu'apprêté. » Vid.
Sénèque ne veut pas '. Eh bien ! il a dit une sottise , et il avait appareunnent ses raisons pour la dire. Pounpioi la répéter ? Est-ce pour eu faire
un précepte? A moins que l'élégance et la pureté ne nuisent à la pensée , il n'y a pas de sens dans ce (pie veut Sénèque. Dès qu'on écrit, il faut s'occuper d'écrire le mieux qu'on peut ; car , si le philosophe écrit mal , il ne sera pas lu. A l'égard de l'orateur , cela ne mérite pas même de réponse : il suffit de renvoyer l'homme à la fable du renard sans queue. Sénèque aime que l'orateur soit véhément plutôt qu'apprêté : cela est merveilleux ! Il aime mieux une bonne qualité qu'une mauvaise. La véhémence est une qualité oratoire très bonne, à moins qu'elle ne soit déplacée : Vaijprêt est vicieux partout ; et qui jamais a loué Vapprèt dans le style ?
Le philosophe a donc dit une niaiserie, et un autre l'a répétée : cela n'est-il pas fort imposant ?
La Consolation à Marcia et celle à Helvia sont proprement deux déclamations de sophiste. L'une pleurait son mari* depuis trois ans; l'autre, mère de Sénèque, venait de perdre le plus jeune de ses fils **. Le Consolateur dit à Marcia que c'est l'habitude, et non pas le regret , qui prolonge l'affliction et les larmes ; ce qui est obligeant pour celle qui pleure depuis si long-temps , et qui aurait pu lui répondre : Si vous avez cette opinion de ma douleur, vous êtes bien bon de prendre la peine de me consoler. Mais Sénèque s'occupe-t-il d'être conséquent ? Il dit à l'autre*** :
« Votre fils est mort trop tôt ; et Pompée , et Caton, et Cicéron , et tant d'au'res , ont vécu trop d'une année. »
Et Diderot : Cela est beau. S'il eiit perdu sa fille, et qu'on lui eût adressé une pareille consolation , il eût dit : Quel plat sophisme ! Pour me consoler d'une perte réelle, vous m'offrez l'idée d'un malheur possible et éventuel. Taisez-vous, et sachez qu'il n'y a qu'une bonne manière de consoler l'aftligé ; c'est de s'aftliger avec lui.
« Les funérailles des enfants sont toujours prématuî'ées lorsque leurs mères y assistent. » Ah ! pour cette fois , vous parlez bien : en ce cas, pleurez donc avec moi.
Les autres ©uvrages moraux de Sénèque sont les Traités de la Colère , des Bienfaits , de la Clémence , de la Tranquillité de l'ame , du Loisir du Sage, de la brièveté de la Fie, de la Constance du Sage, de la Providence. Partout le même ton et le même esprit; et ses Traités sont comme ses Lettres , et ses Lettres comme ses Traités. Ce qui
* c'est une erreur. Lisez son fils. Ce n'est pas de la perte de son mari que Sénèque la console.
** Ce n'est pa? là non plus le sujet de l'ouvrage. Séuùque qui venait d'être exilé , console sa mère.
*** Oh plutôt, il lui dit encore; car ce passage est aussi de la Consolation à Mania , eh. XX,
élait bon à dire peut se réduire au tiers, et ce qui est bien dit à quelques pages.
Il prétend que la colère n'est pas couforme à la nature de l'homme, \^arce qiCeUe n'est que le désir de la vemjeance. La première fausseté est si évidente, que l'éditeur et l'apologiste l'avouent. La seconde est moins sensible ; sans èlre moins réelle, et l'on n'en a rien dit. La colère n'est pas le désir delà vemjeance, quoique souvent ce désir suive ou accompagne la colère. Pxien n'est plus commun (|ue de se mettre en colère sans avoir envie de faire aucun mal. La colère est un mouvement violent de l'ame qui repousse ce qui la blesse. JMais il ne faut pas demander des délinilions à Sénè([ue : je ne crois pas qu'il y en ait une bonne dans tout ce qu'il a écrit. Et quand il ajoute que, si la colère n'est pas naturelle à l'homme, c'est parce que l'hommene désire pasnaturellementlavemjeance, il entasse fausseté sur fausseté , et raisonne comme il définit.
« Si c'est Dieu qui nous frappe, ou perd sa peine en s'emportantconlre lui, comme cnessaijant de le fléchir . »
Si Sénèque avait cette idée de la Divinité , il avait bien perdu sa peine à nous en parler tant. La Divinité est chez lui, ici comme en vingt endroits, aussi indifférente , aussi nulle que celle d'Epicure. Celui qui s'emporte contre Dieu n'est pas seulement insensé , il est coupable ; et si Dieu était inllexible, il serait plus mauvais (pie l'homme, qui se laisse jléchir. Vous pouvez remarquer, en passant , combien les idées de l'ancienne philosophie sur la Divinité étaient souvent erronées : celles de Platon, de Cicéron, de Plutarque, les meilleures lie toutes, ne sont pas elles-mêmes exemptes d'erreur, et souvent, en ce genre, l'instinct naturel a mieux valu que la philosophie. Mais nous ne considérons ici que celle de Sénèque , qui nous donne pour unique preuve de ce paradoxe , qxie le désir de la vengeance n'est pas naturel à l'homme, l'exemple des magistrats qui font périr les coupables sans avoir aucune envie de se venger d'eux.
On ne revient pas de celte fréquente absence de toute logique, et de cette imperturbable déraison. Il nous apprend que la colère est la seule jyassion qui s'empare des sociétés entières. H ne devait pourtant pas ignorer que, (piand les Cimbres , les Teutons et les Ambrons vinrent fondre sur la Gaule et l'Italie, ces sociétés assez nombreuses n'étaient nullement guidées par la colère. La passion (jui s'était emparée d'elles , comme de tant d'autres peuplades barbares, était uniquement le désir (hi bien d'aulrui.
Il a dit à Néron , à (|ui son Traité de la C.lcmcnce est adresse :
I' La sorxiliwio la pl'.is fjcnanlf de !a graïuîeur est de
ne pouvoir eu descendre ; mais cette nécessité vous est commune avec les dieux : le ciel est leur prison. »
Trait de rhéteur ; car , dans la croyance vulgaire, les dieux quittaient celte prison quand ils voulaient , et l'on sait à quel point ils aimaient à s'humaniser; et, dans les principes philosophiques, dans ceux de Sénèque , Dieu est partout. Une pareille phrase pouvait être excusable dans le Jeune disciple ; elle ne l'est pas dans le vieux précepteur. On a conté qu'Alexandre fit exposer Lysiniaque à un lion, et que l'homme, sans armes, \int à bout de la bête féroce. Ce trait , qui a toujours passé pour fabuleux , et dont Quinte-Curce ne parle pas , fournit à Sénèque cette apostrophe :
« Je te le demande , ù Alexandre '. quelle différence y avait-il enti-e exposer Lysiniaque à un lion , où le déchirer de tes propres dents ? »
L'indignation qu'inspire la cruauté autorise cette hyperbole oratoire , et c'est là proprement de la véhémence, et de la véhémence louable et bien placée. Mais l'auteur n'était pas homme à s'en tenir là; il ajoute :
« Sa gueule éîait ta bouche '. Tu aurais voulu sans doute être armé de griffes et de mâchoires assrz larges pour dévorer un homme. »
Voilà le pathos. IMènie mélange dans le morceau souvent cité de la mort de Caton :
« Voici deux athié;es dignes des regards de Dieu : un homme de courage aux prises avec la mauvaise fortune, »
beau jusque-là , « surtout quand il est agresseur. »
Cela n'a iilus de sens; la figure n'est plus suivie, car, entre deux athlètes, il n'y a poùil d'agresseur ; et comment Caton était-il l'agresseur de la fortune , quand il ne se tuait que pour se dérober à Sescoups ? Cette inconséquence est puérile.
<t Les dieux furent pénétrés de la joie la plus pure quand ce grand homme, cet enthousiaste sublime de la liberté , veillait à la sûreté des siens , disposait tout pour leur fuite: lorsqu'il se livrait à l'étude la nuit même qui précéda sa mort, »
beau jusque-là ;
<t lorsqu'il plongeait le fer dans sa poitrine sacrée , » passe encore , à la liiveur des maximes païennes , <f loi'squ'il anachait ses propres entrailles , et tirait avec ses mains son ame rénèrable que le fer eùl souillée. »
Ce phébus fait pitié : ne fallait-il pas écarter celle image des entrailles arrachées! Cela est d'un furieux plus que d'un sage. Mais ce qui est indigne de tout écrivain sensé , c'est de tirer son ame avec
' il > a de plu!> daus St'ncquc, ta fnociic clml l<i tienne.
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
rm
ses mains ; c'est cette pensée si folle et si contra-
<licloiie,
<■ que le fer eût souillé l'ame de Caton i)lii.s que ses
mains , »
coiuine si Van eût touché l'ame plus que l'autre; comme si Caton , eu se frappant , n'eût pas employé le fer ; et comme si le fer pouvait souiller une urne plus que les mains : trois absurdités en trois njots j cela est d'une trempe rare.
u Les dieux ne laissent tomber la prospérité que sur les âmes abjectes et vulgaires. »
C'est pourtant une vérité assez reconnue de tout temps, que la prospérité est la plus forte épreuve <le la saiçesse ; et Tite-Live ' avait dit , avecl'approluition iijénérale : Secundœ res sapientium aniinus fatifjant : La prosiiérité fatigue les forces du sage. Sénèque , (]ui fut très riche , et long-temps puissant et honoré, se croyait-il alors abject devant les dieux ? Au reste , il y a des moments où ses ])rélentions morales paraissent extrêmement bornées, connne dans cet endroit où il dit :
« Je ne me propose pas d'égaler les plus vertueux , mais de surpasser les méchants. »
Il est pourtant assez raisonnable de se proposer le mieux possible en fait de conduite ; on en ajsproche au moins le plus qu'on peut : mais que peut-on gagner à se comparer aux méchants ? Qui croirait que ce fût là l'émulation d'un philosophe ? ce n'est sûrement pas celle de l'homme de bien.
J'ai dit que je ne parlerais plus de contradictions ; mais en voici une si inconcevable , que je ne saurais me dispenser d'en tenir compte :
« Peut-on douter que le sage ne trouve plus d'occasions de déployer son ame dans l'opulence que dans la pauvreté ?
Et c'est lui qui vient de dire que les dieux ne laissent tomber la prospérité que sur les âmes abjectes!
Selon Diderot , « le Traite de la Colère est parfait dans son genre : l'auteur s'y montre grand moraliste, excellent raisonneur, et de temps en temps peintre sublime. » Cet éloge est de la même mesure que tous ceux <pi'il prodigue aux différents ouvrages de son philosophe favori ; et , d'après les procédés qu'il a suivis dans la revue de ses ou\Tages, tout ce que l'on peut conclure, c'est qu'il n'était pas difiicile eu perfection, et que plus il se croyait permis d'affirmer , moins il se croyait obligé de prouver : ce dernier caractère est celui de tous ses écrits.
' Non, maisSalItisto, arri/. c. IL — La Harpe cite encor.? cette pensée en parlant de \'-lmadis de Ouiiiaiilt, mais sans en nommer fauteur. Il parait ipi'il la croyait de Tite- Live.
Il ne laisse pas de combattre, dans cet excellent raisonneur, et dans ce même traité, comme dans les autres , les absurdités les plus intolérables , et que lui-même trouve telles. Les expressions les plus fortes contre Sénètpie ne sont pas ici sous la pkmie des détrac/eurs, mais sous la plume de l'apologiste qui les réfute.
« Cela est d'un fou... cela est d'un vil esclave... Vous demandez l'impossible , le nuisible même.... Sénèque , mon philosophe, que faites-vous? Vous administrez Si iemment da poison.... Je le répète : Sénèque m'est odieux.... J'entre dans une espèce d'indignation, etc. »
Qui s'exprime ainsi? Diderot. Mais en même temps , quels hommes ont été les critiques de Sénèque ?
« Des ignorants qui ne l'avaient pas lu , des envieux qui l'avaient lu avec prévention , des Epicmiens dissolus et révoltés de sa morale austère , des littérateurs qui préféraient la pureté du style à la pureté des mœurs. »
Qui parle ainsi? Encore Diderot. Je ne sais dans laquelle de ces classes il veut être placé ; mais aucun critique , que je sache , n'en a dit davantage contre Sénèque. Il lui reproche les contradictions , les subtilités , les assertions les plus révoltantes, des vues antisociales, superstitieuses, pusillanimes, perfides, un esprit monacal ; il argumente contre lui , et fréquemment , et de façon à le réduire à l'absurde, ce qui n'est pas difficile. Demanderez-vous comment il concilie ses louanges avec tant de reproches qui les détruisent? c'est que Diderot ne s'occupe pas plus que Sénèque d'être d'accord avec lui-même; c'est qu'il n'a jamais dans la tête que la page qu'il écrit, et qu'il oublie dans l'une ce qu'il a dit dans l'autre; c'est qu'enfin , lorsqu'il s'aperçoit lui-même des atteinr! les qu'il porte à son héros de {)liilosoplne , il en est quitte pour nous dire qu'il faut pardonner à Sénèque, parce que r'ieu n'est plus naturel et plus commun que de passer les bornes de la vérité par intcrctpour la cause qu'on défend ; et il est vrai que rien n'est plus naturel et plus commun aux tètes chaudes et aux mauvais esprits , à qui sans doute ou peut le pardonner, pourvu qu'on nous pardonne aussi d'en faire fort peu de cas, et pourvu qu'on se souvienne que les bons esprits et les bons écrivains n'ont pas besoin de ce pardon-là.
Malheureusement encore Diderot reprend dans Sénèque le vrai comme le faux, et j'en donne surle-champ la preuve. Il s'agissait de répondre à ceux qtîi avaient soutenu très mal à propos que la colère en elle-înème était utile , et servait de soutien et de mobile aux vertus, par exemple, au courage dans les combats; comme si l'on ti'étail lirave que [tar colère , et «pie le f>romicr mérite
de la bravoure nefùl pas le calme et le saiig-froid, qui la distinguent de la témérité. Sénèque traite fort sensément cet endroit, quoique beaucoup trop longuement , comme de coutume. Il s'écrie à ce sujet :
c( La vertu serait bleu malheureuse, si elle avait besoin du secours des vices. »
C'est peut-être une des plus belles Ihjnes (pour parler comme Diderot) qui soient venues sous la plume de Sénèque. Mais pour cette fois ce n'est pas l'avis de Diderot, qui ne veut pas que les passions soient des vices ; et il est ici question de la colère comme habitude , iraamdia ' ( disaient les Latins ) , mot qui nous manque en français pour exprimer substantivement la différence de l'homme eu colère à l'homme colère. Dès lors il est hors de doute que l'iracundia est une habitude vicieuse, une passion, un vice. Mais Diderot soutient le contraire , c'est-à-dire qu'il nie qu'une passion soit un vice. Cependant nous appelons passions , dans un sens absolu et générique, les affections déréglées de l'ame ; et quand nous voulons donner à ce mot une acception favorable , nous y joignons toujours une épilhète qui le relève et le corrige, comme ime passion nohle, louable, légitime, etc., espèce de figure de diction reçue dans toutes les langues. Mais comment Diderot prouve-t-il sa thèse? Connue il a coutume de prouver. Il ne conçoit pas qu'un être sensible agisse sans passion ; et il confond ainsi les affections naturelles quelconques avec les affections vicieuses qu'on appelle en français passions. Pour nous faire entendre qu'ofi n'agit ^mint sans passion ( quoique ce seul énoncé , agir avec passion, soit universellement l'expression du blâme) , il ne lui feut que deux lignes , et pas un mot de plus. a Le magistrat juge sans passion ; mais c'est par gcûl ou par passion qu'il est magistrat. »
Je ne connais guère que Dandin qui fût magistrat par passion , et j'en ai connu beaucoup qui ne l'étaient pas même par goût, sans compter que le goût n'est point la passion. Mais qu'importe ù Diderot ? Vous voyez qu'il est au niveau de Sénèque, et, comme lui, excellent raisonneur et sublime moraliste. Mais c'est avec cette rare logique (fu'on endoctrine le goire humain, et qu'on lui commande de respecter les philosophes.
« La raison est tranquille ou furieuse. » Ce n'est pas un axiome de Sénèque , c'est une ligne de Diderot, dont la raison en effet est sou-
' Jra , la colèri!; irdtus, riioiiiiiK! vu colùie; inirnudus. l'homme colùre. .1us(iu('-là , nmis somnics en (^i)iiivaloiil; mais, pour iranaidia , nous souiuifs oblis<5s de dire Tiiabtlude de la oolèrc.
\ent furieuse , en ce sens que la fureur lui tient lieu de raison, comme dans ses réponses aux censeurs de Sénèque. Vous verrez qu'elles ne sont jamais que des invectives qui supposent la fureur, ou des sophisnies audacieux qui supposent im homme hors de sens.
Il s'est appliqué surtout , ainsi que l'éditeur, à donner un grand poids aux suffrages qu'a obtenus Sénè(|ue , et à décrier ceux qui se sont réunis contre lui, depuis Quintilien jusqu'à nos jours. Ceci nous mène à l'examen des autorités qu'on a voulu balancer, et qui sont curieuses à peser. Mais auparavant je crois devoir compléter cette analyse par un morceau du choix de nos adversaires, qui met à portée de les prendre pour ainsi dire corps à corps, et de les combattre sur leur propre terrain. Il faut leur ôter le subterfuge bannal dans ces sortes de controverses , que l'on n'a montré que le côté faible de l'auteur. J'ai commencé par fiure tout le contraire ; mais ce n'est pas assez : je veux finir de même , et de la manière la plus décisive. Diderot nous propose un morceau de deux pages, sur lequel il consent que Sénèque soit jugé.
« Si l'on doute , dit-il , que Séuèque sache penser de grandes choses, et les rendre avec iioblesse, j'en appellerai au discours qu'il a mis dans la bouche de INéron , au commencement du Traité de la Clémence, et je demanderai quelques pages piîts belles en aucun auteur, sans en excepter Tacite. »
Tant mieux : cela s'appelle se présenter de bonne grâce, et pounjuoi l'afwlogiste n'est-il pas toujours aussi franc du collier? Cependant il n'a pas voulu cette fois confier son auteur à un autre , et sa version n'est pas celle de La Grange. Mais il est juste de préférer celle-ci, car elle est plus fidèle et meilleure : et d'un côté , Diderot a joint ses fautes à celles de Sénèque, ce dont je ne veux pas profiter; et de l'autre, il s'est permis des suppressions qui changeraient un peu l'état des choses, et par conséquent celui de la question. Lisons le morceau.
a 11 est agréable de se dire à soi-même : Seul de tous les mortels, j'ai été choisi pour représenter les dieux sur la terre. Arbitre absolu de la vie et de la mort des nations , le sort et l'état de chaque individu est remis dans mes mains. C'est par ma bouche que la fortune déclare ce qu'elle veut accorder à chaque homme. C'est de mes réponses que les peuples et les villes rec^oivent les motifs de leur joie. KuUe partie du monde n'est florissante que par ma faveur et ma volonté. Ces milliers de glaives que la paix retient dans le fourreau , d'un clin d'œil je les en ferai sortir. C'est moi qui décide quelles nations doivent être anéanties ou lransporl(^es ailleurs, affranchies ou réduites en. servitude; (piels souverains doivent être faits esclaves ; quels fronts doivent être ceints du
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PHILOSOPHIE
bandeau royal; quelles villes doivent être détruites, quelles cites s'élever sur leurs débris. Malgré cette puissance suprême , on ne peut pas me reprocher un seul supplice injuste. Je ne me suis laissé emporter, ni par la colère , ni par la fougue de la jeunesse , ni par la témérité et l'obstination des hommes , qui fait perdre patience aux âmes les plus tranquilles, ni par l'ambition cruelle, et pourtant si commune aux maîtres du monde, de montrer leur pouvoir par la terreur. Chez moi , le glaive est enfermé, ou plutôt captif, dans le fourreau. Je suis avare du sang même le plus vil ; et quand on n'aurait pas d'autre recommandation que le titre d'homme , c'en serait une suffisante auprès de moi. A ma cour, la sévérité se cache, et la clémence se montre à découvert. Je m'observe comme si je devais compte de ma conduite aux lois, que j'ai tirées des ténèbres pour les exposer au grand jour. Je suis louché de la jeunesse de l'un , de l'âge avancé de l'autre; je fais grâce à la grandeur de celui-ci, à la faiblesse de celui-là ; et si je ne trouve pas d'autre motif de commisération; je pardonne pour me faire plaisir à moi-même. Si les dieux immortels me demandent compte aujourd'hui de mon administration, je suis prêt à leur faire le dénombrement du genre humain. »
Si l'on doute qu'avec l)eaucoup de connaissances on puisse avoir très peu de tact , et ne pas distinguer l'enflnre de la grandeur, et la déclamation de l'éloquence , ce jugement solennel de Diderot en sera une preuve et un exemple. Il n'est pas même besoin d'un goût très exercé pour apercevoir tonte la grossière inconvenance de ce morceau. Comment Sénèqne et Diderot n'ont-ils pas senti , l'un plus que l'autre, tous les vices de cette composition? Il n'y a là en tout qu'une seule idée :
« Je jouis du plus grand pouvoir, et n'en ai point abusé; je puis faire beaucoup de mal, et n'ai fait que du bien. »
Voilà le fond. Admettez ensuite l'amplification oratoire ; elle doit avoir partout ses bornes : Cicéron ne les passe jamais. Elles sont ici outre-passées au dernier excès , et devaient être d'autant plus resserrées, qu'on ne supporte pas long-temps un bomme qui se rend un compte si gratuit de tout ce qu'il est, de tout ce qu'il peut , de tout ce qu'il vaut , de tout le bien qu'il a fait. Aucun panégyrique ne paraît plus long à l'auditeur ou au lecteur que celui qu'on fait de soi-même. Cette prolixité , fastidieuse en soi , est donc ici doublement insupportable. L'emphase ne l'est pas moins ; elle est l'opposé de la noblesse modeste et de la dignité simple, qui sied surtout au témoignage de la conscience. Qu'est-ce que ce gigantesque étalage de la puissance impériale , dont personne ne doit être moins ébloui que celui qui la possède? Il pourrait passer dans la bouche d'un flatteur : il ne saurait être dans celle du maître du monde. Les détails
mêmes en sont faux et du plus mauvais choix. Un homme raisonnable ne croit jamais être en droit défaire le mal, d'anéantir des nations, de détruire des villes, de faire esclaves des souverains, etc. Et ce n'est pas seulement le pouvoir, c'est aussi le droit qui est exprimé dans les termes de l'auteur'. Cette jactance féroce est d'un chef de hordes barbares, d'un Attila, d'un Tamerlan; et il n'y a qu'un maladroit rhéteur qui puisse l'attribuer à un empereur romain, qu'il croit agrandir et qu'il fait petit. En écoutant Néron, je croyais entendre le matamore dont je parlais cidessus :
II est vrai que je rêve -, et ne sais que résoudre , Lequel des deux je dois le premier mettre en poudre, Du grand Soplii de Perse ou bien du grand Mogol.
N'est- ce pas la même chose ? Et vous voyez que la fausse grandeur , dans la comédie qui veut faire ru-e , a le même ton et le même langage que dans un philosophe qui veut faire admirer la véritable grandeur. Le rapport peut-il être plus frappant et plus instructif? Voulez-vous quelque chose qui le soit davantage? C'est l'exemple du bon substitué à celui du mauvais. Racine a fait usage de ce qu'il y avait de bien vu dans le dessein de Sénèque , et n'a rien pris de l'exécution. Il a rempli et rectilié son idée en la restreignant à ce qui peut instruire et toucher, c'est-à-dire , à la satisfaction intérieure d'un bon prince qui jouit du bonheur qu'il donne. Il fait dire à Burrhus , en scène avec Néron :
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même : Partout, en ce moment, on me bénit, on m'aime; On ne voit point le peuple à mon nom s'alanner ; Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer; Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage ; Je vois voler partout les cœurs à mon passage.
Quelle différence de ton et de style ! C'est celle de l'écrivain éloquent à celui qui tâche de l'être. Il n'a , d'ailleurs , dans cette même scène , rien emprunté de Sénèque , (pie ce seul vers , placé beaucoup plus convenablement dans la bouche de Burrhus,
Le sang le plus abject vous était précieux ; vers qui n'a rien de fort remarquable : mais celui-ci ,
Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer, réunit au sentiment cette élégance qui est à Racine. Ce seul vers vaut mille fois mieux que toute la rhétorique de Sénèque.
Parmi les autorités que Diderot veut faire valoir en faveur de son philosophe , on nous permettra , je crois , de ne pas compter pour beau-
' Que les nations rfoiuewt être anéanties, etc.; et tout le reste de la phrase est de môme . ainsi que dans le latin. * L'Illusion comique, de P. Corneille.
coup Juste-Lipse, savant du seizième siècle' , j et l'un de ces commentateurs dont le travail n'a j pas été inutile , mais dont le goût n'a jamais fait loi; ni un abbé PonçoK qui, de nos jours, a donné une Vie de Sénèqve^el une traduction du Traité des Bienfaits , ouvrages fort ignorés, que Diderot a cru devoir tirer dé l'oubli , apparemment pour nous apprendre que d'ordinaire un traducteur faisait cas de l'auteur qu'il prenait la peine de traduire; ce que personne ne contestera. Il suffirait, pour annuler le jugement de Juste- Lipse, de rappeler ce que Diderot et l'éditeur étalent en latin et en français , avec une bonne foi et une complaisance également admirables , que ce savant retrouvait dans Sénèque la réhémence de Déraosthènes. C'est à coup sûr la seule fois qu'on a mis ces deux noms ensemble : Démostbènes et Sénèque ! Pour déterrer ce bizarre alliage , il fallait fouiller dans les broussailles des scoliastes avec l'infatigable curiosité de nos deux apologistes, déterminés à tirer parti de quiconque aurait pu dire du bien de Sénèque. Si l'on voulait dire du mal d'Horace , il n'y aurait qu'à produire de même les inepties pédantesques de Jules-Scaliger, beureusement ensevelies avec lui. Que n'eussent-ils pas dit eux-mêmes , si on leur eût allégué en toute autre occasion l'autorité de Juste Lipse ? Comme ils se seraient moqués , non sans raison , et du pédant , et de ses écoliers ! Mais aujourd'hui , à tout ce qui a été avancé contre le style de Sénèque , ils répondent gravement : Ce n'est pas l'avis de Juste-Lipse. Et ils partent de Juste-Lipse pour nous donner comme une chose convenue que Démosthènes et Sénèque sont , du moins pour la véhémence, sur la même ligne. Ouiconcpie a étudié les anciens autrement que les glossateurs du seizième siècle , quiconque a un ])eu d'usage des principes de l'art d'écrire, ne
■ Juste-Lipse fut, dans son enfance , un proJige d'énulilion et de mémoire; etcnsuite un prodigede ridicule, comuie homme et comme écrivain. Il s'était pris de belle passion pour Tacite ; et ce qui prouve que ce n'était pas une passion fort éclairée . c'est qu'il en avait une encore plus grande pour Sénèque. Il se mit en tète de ressusciter le sto'icisme , et d'en expliquer toute la doctrine , qu'il prétendait avoir toujours été mal entendue ; et on lui a prouvé que c'était lui qui ne l'entendait pas. Il prit Si'nèquc [mur son modèle de style, et n'en imita que les défauts , qu'il porta au point de tout écrire en épigrammes et en pointes, même "sou épitaplie , que nous avons , et qui est un morceau rare en ce genre. L'éditeur de La Grange avait dit lui-même dans ses notes que Juste-Lii)sc rivait ])his (rcrudilio)) rjue de (jont. Mais, quand la querelle s'allume, ce même Juste-Lipse devient, dans l'ouvrage de Diderot, im juge plus compétent que tous les littérateurs modernes, jKnrc qu'il savait mieux le latin. Mais ce n'est point de /«/<« qu'il .s'agit , c'est de goût; et, si vous convenez qu'il n'en avait guère, pourquoi doncle citez- vous?
daignera pas même melire à l'examen ce blasphème littéraire. Il se contentera d'assurer que Démosthènes n'eût pas même voulu d'un Sénèque pour élève dans l'art oratoire. Il lui aurait dit : N'y pensez pas; vous n'êtes point né orateur, sur tout pour des Athéniens. Vous avez deux défatits , entre autres, qui sont l'opposé de notre atticisme, la verlwsité et l'affectation. Notre peuple d'Athènes a une telle aversion pour ce qni est surabondant . que nons sommes toujours occupés à réduire nos harangues au lieu de les amplifier. Il a ime telle aversion pour le faux , que tout l'art , toute l'élégance et tout l'éclat de la diction d'Eschine peuvent à peine faire écouter ses sophismes; encore ne lui ont-ils guère réussi. Croyez-moi, restez , comme votre père , un bon déclaniateur ' des écoles. Il n'y a veine chez vous qui tende à ce que nous appelons Véloquence, nous autres qui passons pour nous y connaître.
On nous oppose aussi le témoignage de Lamothe-Levayer; mais il ne porte (pie sur la morale de Sénèque , et personne ne nie qu'il n'y ait de belles et bonnes choses , bien ou mal dites , parmi une foule d'autres qui sont outrées , et même extravagantes, Diderot en convient, et prétend qu'il faut les mettre sur le compte de son stoïcisme. Tant pis pour son stoïcisme et pour lui : voilà une plaisante excuse ! Et qu'importe que ce soit de sa secte ou de lui que vienne ce qui fait une grande partie de ses écrits , et ce qui en rend la lecture si difficile à soutenir?
On fait grand bruit d'un suffrage de Montaigne, qui, en effet, est un autre homme que ceux-là : mais d'abord , pour ce qui concerne Sénèque, Montaigne lui reconnaît de grands défauts; et, s'ils adoptent l'avis de Montaigne quand il loue , et le rejettent quand il blâme , pourquoi n'aurions -nous pas le droit d'en faire autant? îMontaigne n'est pas plus infaillible dans l'un que dans l'autre, et pas plus poin- nous que pour eux. Diderot et l'éditeur placent Sénèque au-dessus de tous les moralistes , et multiplient toutes les expressions du mépris pour quiconque a pu en douter. Cependant je ne vois pas que , du parallèle que fait JMontaigue de Plutarque avec Sénèque, on puisse conclure, à beaucoup près, la sup( riorité du dernier. Vous en jugerez en écoutant Montaigne lui-même , qu'on est toujours bien aise d'entendre.
«Plutarque est plus uniforme et constaut, Sénèque plus ondoyant et divers, Cettuy-ci se peine, se roUUl < I se inid pour imncv In. vertu contre In foiblesse , la craiutc et les vicieux appétits : l'auslre semlilc n'esliiucr
' c'est l'expression de Diderot , eu |)arlaut du pèn; de. Sénèque.
ANCIENS. -PHILOSOPHIE
pas liint leur effort, et desdaigner d'en hastcr son pas et de se mettre sur sa garde. Plniarque a les opinions platoniques, douces et aecommodabks à la société civile : l'austre les a stoïques et épicuriennes ' , plus esloignées de l'usage commun , mais , selon moy, plus commodes en particulier et plus fermes. »
( Cela i)araissait plus commode à Montaigne , mais peu de gens ont été de son avis et en seront; et, de plus, il ne s'agit ici , comme on voit, que de morale, et ceci n'a point trait au mérite de l'écrivain. )
«Ilparoist en Sénèque qu'il preste un peu à la tyrannie des empereurs de son temps. »
( Voilà bien Montaigne au rang des échos de SuilHvs , et de Dion, et de Xijphilin , comme disent les apologistes, puisque ces échos n'en ont guère dit davantage. )
a Car je tiens pour certain que c'est d'un jiigemeiit forcé qu'il condamne la cause de ces généreux meurtriers de César. »
( Si Montaigne ne doute pas que le philosophe Sénèque n'ait laissé forcer son jugement, pourquoi serait-ce un si grand crime de penser qu'il s'est un peu i)rclé à la tyrannie en bien d'autres occasions ? )
<( Plutarque est libre partout. »
( Il me semble qire ce n'est pas là nn avantage médiocre ; et, si Plutarque a écrit sous Trajan, il écrivit aussi sous Domitien. )
« Sénèque est plein dépeintes et saillies; Plutarque, de choses. »
( Lequel vaut le mieux ? )
« Celui-là vous eschauffe plus , et vous esmeut. »
( N'en déplaise à Montaigne , il me semble ici peu conséquent , à moins qu'il n"ait voulu dire que Sénèque échauffait plus la tête. )
« Cettuy-ci vous contente davantage et vous paie mieux. »
( Ceci confirme ma conjecture , et donne beaucoup plus à Plutarque qu'à Sénèque, ou je n'enlends pas le français. )
« Il nous guide, l'austre nous pousse. »
En morale , celui qui est capable de guider est
' On demandera peut-être comment Montaigne réunit deux choses si différentes. C'est d'abord en ce qu'Epicure . comme Zenon , s'éloignait de. l'usage commun des mots : on en a vu la preuve dans tout ce qui a été dit de leur pliilosophie. De plus , il parait que Montaigne . ainsi que Sénèque , considère ici Epicure dans sa morale personnelle , «lui était très sévère , et non pas dans sa doctrine publique , (lui certainement, quoi qu'on en ait dit , anéantit les devoirs et les vertus. On disait de lui : « 11 déti-uit les devoirs par ses )' paroles , mais il les soutient par ses exemples. « On pourrait répondre qu'un philosophe qui détruit les devoirs penses iKiroles donne en effet le phis pernicieux de tons les rxemjiles.
le plus siir : celui qui pousse peut quelquefois potisser tout de travers.
Conclusion , qu'au dire de Montaigne même , qu'on nous oppose avec nn préambule foudroyant, non seulement Sénèque n'est pas p/iis grand moraliste, plus grave , plus profond, plus utile que Plutarque, mais même est entaché de plus d'un défaut et de plus d'une faiblesse , qui ne sont rien moins que sans conséquence , tandis que ce même Montaigne ne fait pas à Plutarque le moindre reproche; et, s'il fallait choisir d'après ce parallèle, qui est-ce qui balancerait à vouloir être Plutarque plutôt que Sénèque ?
— Mais comment les apologistes ont-ils euxmêmes cité ce qui leur est si contraire? — Je vous l'ai dit : c'est qu'ils n'ont jamais qu'une idée à la fois, et qu'ils n'ont vu dans tout le passage que la préférence doimée, en philosophie morale, à Plutarque et à Sénèque conjointement, sur Platon et Cicéron, comme vous l'allez voir; et , à la faveur de ce résultat , ils ont laissé passer Plutarque sans y faire trop d'attention , non plus qu'à la nature des motifs de préférence énoncés dans Montaigne , qui nous dit au même endroit :
« Tous deux ont cette notable commodité pour mon liumetir. que la science que j'y cherche y est traitée à pièces décousues, qui ne demandent pas l'obligation d'un long travail, de quoi je suis incapable. Aussi soutce les Opuscules de Plutarque et les Épitres de Sénèque qui sont la plus belle partie de leurs ouvrages, et la plus profitable. II ne faut pas grande entreprise pour m'y mettre , et les quitter où il me plaît, car elles n'ont point de suite et de dépendance les unes aux autres. »
C'est donc l'humeur paresseuse de IMontaigne qui est le premier motif de sa prédilection pour les Épitres de Sénèque et les petits Traités moraux de Plutarque , que l'on peut prendre et quitter comme on veut; au lieu qu'en effet il y a beaucoup plus de suite et d'étendue dans les dialogues philosophiques de Platon et de Cicéron , dont on ne peut pas perdre de vue le tissu sans être totalement dérouté. Il se peut que l'autre manière soit plus commode pour la paresse; mais il me semble que la dernière suppose un mérite plus essentiellement philosophique, et une bien plus grande force de tête et de composition. On peut bien ne pas convenir non plus que les Opuscules de Pli> tarqneet les lettres de Sénèque soient la plushelle partie de leurs ouvrages, et la plus profitable. f es Vies parallèles du premier ont toujours passé pour ce qu'il a fait de plus beau, et sa manière d'écrire est si morale dans l'histoire, qu'elle peut y être tout aussi profitable que dans ses œuvres philosophiques. Pour ce qui est du dernier, Diderothiimônie n'est pas de l'avis de Montaigne : il préfère
les Traités de Sénèque à ses Leitrex , et là-dessus je pense comme lui; ce qui prouve encore que Montaigne n'est pas plus irréfragable pour lui que pour nous. Tous ne serez pas surpris , sur ce que Montaigne nous a dit de sa façon de lire, qu'il s'ennuie de la manière d'écrire de Cicéron , qui ne traite rien à pièces décousues , et qui se croit obligé de remplir chaque objet à sa place. Mais peut-êlre le serez-vous qu'il ne trouve dans les écrits philosophiques de l'orateur de Rome que du vent : c'est une opinion qui lui est particulière, et qui fait un grand sujet de joie pour nos adversaires, quoiqu'elle fasse plus de tort à Blontaigne qu'à Cicéron. Personne n'estime plus que moi l'auteur des Essais '; mais lui-même sentait si bien qu'il allait heurter l'opinion de tous les siècles , qu'avant d'énoncer la sienne il nous prévient avec sa naïveté badine, que, quand on a franchi les bornes de V impudence , il n'y a plus de hride. Vous concevez que ce mot d' impudence ne signifie rien de plus ici que la légèreté ; et vous concevrez aussi la place qu'il peut avoir dans son véritable sens , quand nous en serons à l'objet le plus important de celte réfutation.
Mais s'il ne s'agissait que d'autorités, voilà Bayle , plus foncé en ces matières , sans contredit , que Montaigne, et qui trouve plus de substance dans une période de Cicéron que dans sept ou huit de Jénéque. Je suis entièrement de son avis; mais je pense , avant tout , que si ces divers sentiments peuvent mettre quelque chose dans la balance, ils ne l'emportent pas. Ne parlons que de ce qui est constaté : jus(}u'ici Montaigne seul peut être cité contre Cicéron ; Bayle , quand il serait seul , le vaut pour le moins , et l'opinion générale est pour Bayle et pour nous. J'en trouve l'aveu dans les apologistes eux-mêmes, qui cherchent pourquoi Sénèque est si peu lu et si peu (joùté : ce sont leurs ternies ; ils sont positifs. Or , pourquoi est-il en effet si peu lu et si peu goûté? Esl-ce en raison de la nature des sujets? ils sont les mêmes que ceux de Cicéron , et souvent de Phitarque, et tous deux sont lus et goûtes. On nous répond que ce qui dégoûtç de Sénèque c'est qu'il atrop d'héroïsme pour nous. Depuis quand les leçons nous font-elles assez de peur pour l'emporter sur notre plaisir ? Nos orateurs de la chaire les plus suivis, Bourda'oue et ISIassillon, étaient les plus sévères, et pouvaient effrayer bien davantage. Mais ne serait-ce pas (jue l'on va chercher ce qui est bien loin pour fermer les yeux sur ce qui est bien près? Si Scnècpie n'est ni lu ni goûte , ne serait-ce pas parce qu'il écrit mal et assez mal pour
■ Voyez tlans r/n(rorft«;tion, à la seconde partie tic ce Cours, l'éloge de cet écrivain.
n'être pas moins rebutant en français qu'en latin ; pour fatiguer également le lecteur, et le choquer à toutmoment, dansune langue comme dans l'autre? Voilà tout le mystère ; voilà le fait et l'explication du fait : l'un est avoué ; l'autre ne peut pas s'appeler une décision tranchante, mais bien une démonstration , après qu'on vous a montré l'auteur là même où ses partisans se plaisent à nous le montrer.
Ils voudraient bien qu'il en fût de Cicéron comme de Sénèque, puisqu'ils prétendent qu'on ne lit guère non plus Cicéron quand on est sorti des classes. Cela peutêtre vrai jusqu'à certain point des ouvrages oratoires , ([ue les gens du monde ne relisent guère, précisément parce qu'ils les ont beaucoup lus au collège; mais comme on n'y lit guère ses autres écrits, ceux-ci sont dans les mains de tous les hommes biens élevés ; et ce qui doit le faire présumer , c'est le grand nombre de traductions qu'on a faites de ses œuvres philosophiques , et qui ont eu du succès. Qui est-ce qui n'a pas lu le livre de la Nature des D'ieux traduit par d'Olivet , ceux de ?« f^ieillesse et de V Amitié, ei des Devoirs, traduits par tant d'autres? et avant la traduction de Sénèque par La Grange, il n'y en avait point de connue ; et celle-là même , malgré les efforts et les moyens d'une secte qui en avait fait une affaire de parti , n'a pas réhabilité Sénèque.
Rien ne tourmente plus ses apologistes que le jugement qu'en a porté Quintilien, regardé depuis dix-sept siècles comme l'oracle du bon goût , au point que son nom est devenu celui de la saine critique, comme Cicéron celui de l'éloquence. Son opinion sur Sénèque , considéré, comme écrivain, a été confirmée unanunement jusqu'à nous, si l'on excepte Juste-Lipse, le seul, absolument seul, parmi les gens de lettres de tous les siècles , que nos adversaires aient pu découvrir pour faire une exception dont il n'y a pas trop à se vanter. 11 leur importait donc beaucoup de décrier le jugement de l'Aristarque de Rome; et leur premier moyen, celui qui leur est familier dans ces sortes d' occasions , a été de dénigrer sa personne , de noircir son caractère et d'envenimer ses intentions. Pour la première fois, Quintilien, (jui n'avait jamais essuyé, ni de ses contemporains, ni de la postéririté , le plus léger reproche sur son impartialité, a été parmi nous diffamé et calomnié. Pourquoi? Parce qu'en rendant justice à l'esprit, au talent, aux connaissances de Sénèque, il a osé dire que « son style est presque partout corrompu , et ses exemples dangereux. »
Inde ira'.
D'abord ils ont commencé par nous aviser d'un genre de découverte dont ils réclament tout l'hon-
ANCIENS. — PJÎÏLOSOPHIE.
neur ; c'est que tous ceux qui ont censuré les ccrits de Scnèqiie n'ont été que les échos de Quintilien ; et ensuite voici comme ils s'y prennent pour mettre au néant les témoignages réunis de tant de siècles :
« Il n'y a proprement contre les écrits de Séiièque qu'un seul avis, celui de Quintilien; et il ai récmable, comme ennemi et rival de Sénèqiie, et animé par une basse jalousie. y>
Vous les entendrez tout à l'heure faire mot à mot le même raisonnement sur la vertu de Sénèque. Et d'abord, comme je suis ici nécessairement un de ces littérateurs échos, je prends la liberté de répondre à nos maîtres: Votre réflexion, qui nous avait échappé , est vraiment atterrante. En effet, je n'avais jamais songé qu'il fallait que quelqu'un eût parlé le premier d'un auteur mort il y a dix-sept cents ans. Mais vous-mêmes n'avez pas vu (car on ne voit pas tout) l'étendue de voire réflexion, et je veux aussi en tirer parti. Voyons quel est celui des anciens qui nous apprit le premier que Cicéron était grand orateur. Je crois que c'est Ti(e-Live qui a dit que, pour louer dignement Cicéron, il faudrait 1 éloquence d'un Cicéron. Voilà qui est fait : la renommée de Cicéron est tout entière dans Tite-Live. Il est vrai que les deux Pline et mille autres ont dit la même chose , mais d'après Tite-Live, et par conséquent autant d'admirateurs, autant û'échos. Je ne vois ici qu'un inconvénient , mais qui, tel qu'il est, va troubler un peu votre joie : on ne peut pas |3enserà tout. Voilà Juste-Lipse qui a dit, il y a deux cents ans, précisément la même chose que vous sur Sénèque , et qui s'est moqué comme vous de ses censeurs, si ce n'est qu'il ne les trouve qu'ineptes et ridicules, et qu'il ne va pas jusqu'à les croire des méchants. Quoi donc ! vous aussi, vous n'êtes (jue des échos! Allons, il faut se consoler. Écho pour écho, je consens à être celui de' Quintilien : soyez celui de Juste-Lipse , qui jusqu'ici n'en a pas eu d'autres que vous.
Tout cela , comme vous voyez , messieurs , n'est que risible , et ne mérite pas d'être traité autrement : mais ce qui va suivre est plus sérieux.
« Quintilien nnquit la seconde année du règne de Claude : alors Sénoque avait quitté le barreau. Celui-ci professa la philosophie, l'autre l'art oratoire. Tous deux furent instituteurs des grands; mais Quintilien resta maître d'école , et Sénèque devint ministre. » Did.
Vous vous trompez. Quintilien , après avoir été le premier professeur d'éloquence (jui eut un traitement de l'état , fut appelé à la cour , et chargé de l'éducation des neveux de Domitien, destinés à l'empire ; ensuite décoré des ornements cousu- Tome I".
laires , ce qui était le second des honneurs publics' après le consulat, qui était le premier. Mais Quintilien fut sans ambition, et quitta la cour pour la retraite , quoique avec une assez grande fortune et une plus grande considération : ce n'est pas là tout à fait un maître d'école. IMais qu'importe? et que veut dire cette opposition affectée du ministre au maître d'école? Est-il d'un philosophe de juger les hommes par la fortune ? Il s'agit ici de talent, et Quintilien, à cet égard, a eu dans la postérité et aura toujours une autre place que Sénèque. Que voulez-vous donc dire ? Ne serait-ce pas que vous voudriez insinuer par avance que Quintilien fut ja/ou.r de Sénèque, et le traita en ennemi? Oui, c'est votre dessein ; car vous l'accusez un moment après de hasse jalousie et de haine, et vous croyez en donner la preuve dans ses propres paroles , au commencement du morceau qui concerne Sénèque ; paroles que vous traduisez de manière à nous persuader que Quintilien avouait lui-même qu'on le regardait généralement comme Vennemi personnel de Sénèque. Mais Quintilien dit dans le texte que vousmême citez :
« Je m'étais abstenu jusqu'ici d'en parler, à cause de l'opinion fau'jsement répandue que je réprouvais cet écrivain , et que j'avais de l'aversion pour lui. Propter vulgatam falso de'me opinioncm, qud damnare ewm et imnsum quoque habere sum creditus. »
J'ai traduit exactement, et on ne lui attribue ici autre chose qu'une de ces préventions de goût qui tombent uniquement sur le talent , et telle qu'on la reprochait, par exemple, à Boileau contre Quinault. S'il y avait eu des motifs connus pour attribuer à Quintilien des ressentiments particuliers ou des intérêts de concurrence , à coup sûr il en eût parlé ici , et aurait tâché d'éloigner de lui le soupçon de partialité. Quant à vous , vous lui faites dire :
« C'est à dessein que je xm snis abstenu d'en parler jusqu'ici, par égard pour la prévention générale que je hais l'homme et que je mèiirise l'auteur. » Mais ces mots, je hais l'homme, sont de votre version , et non pas du texte ; votre antithèse de l'homme et de l'auteur , et celle de la haine pour l'un et du mépris pour l'autre, sont de vous, et non pas de Quintilien ; et vous avez transporté à l'homme ce qui ne tombe que sur l'écrivain. Je m'adresse ici à tous les bons latinistes , et je leur
' C'est à ce propos que Juvénal dit :
SiJorLuna volet ,fics de rheture consuf.
« Si la fortune le veut, de rliétcur vous deviendrez consul. » Ici ce n'était pas la fortune, c'était le mérite ; et Juvénal était loin de le nier, car il fait le plus grand élogi; de Quintilien , sous tous les rapports.
•lemande si rauteiir , ayant fait une seule et même phrase de damnare eum, qui tombe évidemment sur Vécrivain^ et d'i^risuni quoque habere , a voulu exprimer autre chose que cette improbation ; des ouvrages qui va (pielquefois jusqu'à Varersio)) . Voilà le vrai sens, le vrai rapport de ces mots, damnare^ et Invisum quoque habere. Et s'il peut j y avoir du doute sur les termes , certes les faits ! connus et avoués doivent en déterminer l'accep- i tion : c'est une règle de criticpie. Or, pour sup- ; poser à Quintilien une inimitié personnelle contre Sénèque , il faudrait ([u'ils eussent été contemporains , de manière à pouvoir être concuiTcnts , et i avoir quelque chose à démêler l'un avec l'autre. ' Mais comment cela se peul-il , puisque l'un entrait I dans le monde quand l'autre l'avait quitté? Que | les faits parlent pour moi ; c'est ma méthode : les • voici. Quintilien était né la seconde année du règne \ de Claude ; c'est vous-même qui le dites , et cela | est vrai. Claude régna régna quatorze ans , et Se- j nèqiie mourut la huitième année du règne de Né- ^ rou , successeur de Claude : donc Quintilien avait J vingt ans lors de la mort de Sénèque ; et qu'est-ce qu'un jeune homme, à peine so ti des classes, pouvait avoir à disputer à un vieux ministre déjà retiré de la cour et du monde ? Est-il assez évident que Quintilien n'a pas pu dire qu'il passait pour haïr l'homme? Et si le texte latin prouve qu'il ne l'a pas dit, est-il moins prouvé par les faits qu'il n'a pu ni le dire ni le penser ? Vous en avez donc imposé sur ses paroles, comme sur ses sentiments ; vous en avez imposé au point de dire (|u't()i auire que QuiuiU'ten se serait condamné au silence sur Sénèque; ce qui Certainement ne peut s'entendre que de celle inimitié publique et déclarée qui défend à l'homme délicat de juger Vécrirain , quanil on sait qu'il a des raisoas de haïr
• Il est vrai que la version de l'ablié Gédoyn. traducteur de Quintilien , se rapproche de celle de Diderot : « ou s'est « imagir.i, non seidement que je condamnais cet auteur, « mais que je le haïssais personnellcmoU. » Je suis convaincu que ce mot fersonnellement , qui n'est pas dans le latin , est un contre-sens , et , encore une fois ,?j'invoque làdessus le témoignage de tous les humanistes. Au reste, Quintilien explique tout de suite d'où venait cette espèce de préjugé ; c'est qu'en commençant à enseigner, il avait trouvé la jeunesse infatuée de Sénèque , au point de ne lire presque que ce seul auteur; et , sans le retirer de leurs mains, il leur avait appris seulement à ne pas le préférer à ceux qui valaient beaucoup mieux que lui. C'est ainsi que, parmi nous, on a dit que Voltaire tlait Vennetni de Corneille, parce ([u'il préférait à ses tragédies celles de Racine. Mais qu'y a-t-il ici dans Quintilien, même en adoptant ia version de Gédoyn , ([ni dorme la moindre idée de concurrence individuelle et de lusse jalousie , ni qui indi({uc aucun de ces motifs qui défendent à un auteur d'en juger un autre? Il n'y a donc rien par conséquent qui puisse justifier les Inductions calomnieuses des aiwlogistes de Sétiè/pie.
l'homme. Vous avez voulu le faire présimier par le contraste insidieux et mensonger du maître d'école et du ministre , contraste qui s'évanouit devant les dates et les faits. Vous n'alléguez ni ne pouvez alléguer aucun autre motif de haine et de basse jalousie. Tout cela n'est donc , de votre part , qu'une insulte fondée sur une imposture.
Après des torts de cette nature, il importe peu que l'aniraosité qui a déchiré l'homme se répande siu' ses écrits ; que vous trouviez de Vopre et du barbare dans le style de Qukitilien , dont tout le monde a loué l'urbanité et la grâce ; que vous le trouviez incorrect, inélégant et dur, vous qui avez répété cent fois que les Mxiret et les Sannazar n'étaient eu.v-mèmes que des jwjes très médiocres du latin. II est juste, très juste que ceux (jui refusent à tous les humani tes les plus renommés depuis trois cents ans le droit de juger le style de Sénèque, réprouvé dans tous les temps par les meilleurs criticpies , tant anciens que modernes , depuis Quintilien jusqu'à Piollin . s'arrogtnt le droit déjuger la diction de Quintilien hii-mème, admiré dans Unis les temps ; de voir dans sa latinité de V incorrection , de l'inélé(jance . de la barbarie, etc. Mais si quelque censeur de Sénèque fût tombé dans cet égarement d'esprit, vous contenteriez - vous d'y voir ce que l'inconséquence a de plus absurde ? et n'y feriez-vous pas remarquer ce que la présomption a de plus révoltant ?
Vous continuez du même ton :
« Pour nous, qui professons l'impartialité... » ( c'est qu'il ne vous en coûte pas pour professeï' tout le contraire de ce que vous êtes ) ,
« Admirateurs de Sénèque et de Quintilien.... » ( vous êtes aussi bons juges de l'un que de l'autre ),
« ^ous prononçons.. . »
(prosternons-nous: les maîtres vont prononcer.)
« Que leurs qualités leur appartiennent , et que leur rice est celui de leur temps, s'ils ont été vicieu.r. »
C'est là ce que vous proj)o»ce;-.' Maîtres, votre prononcé n'a pas de sens. Personne, pas même vous, n'a reproché à l'un le même vice (pi'à l'autre : comment donc ce ricc serait-il ce/ni deleur temps? Il n'y a pas le plus léger rapport entre le style de
: l'un et celui de l'autre, pas plus qu'entre le bon et le mauvais ; et quand tous les deux seraient
I mauvais , ils ne peuvent l'être de la même manière. Où en sommes-nous ? et avec qui sommes - nous réduits à combattre?
« Le critique de Sénèque ne sera pas l'approbateur de Tacite , cl tant pis pour lui. »
Tant pis assurément poiu- (iui ne sera pas et Yapprobateur et l'admirateur de Tacite. Mais aussi
ANCIENS. — PHILOSOPHIE
pAiirais cru qu'il n'y avait qu'un Juste-Lipse qui piît les accoler ensemble : actuellement on peut compter deux hommes capables de ce ridicule imique, Juste-Lipse et Diderot.
Ce monstrueux rapprochement de Sénèque et de Tacite revient plus d'une fois sous sa plume , comme si blâmer l'un c'était condamner l'autre. J'en conclus qu'il tenait fermement tous ses lecteurs pour des idiots , ou qu'il se croyait un art infaillible pour brouiller ce tpi'il y a de plus simple et de plus clair. Qui jamais a entendu parler de Tacite comme on a toujours parlé de 8énè(iue ? Dans ce siècle particulièrement , l'éloge est venu de tous côtés sur Tacite, comme le blâme sur Stnèque. Nous pouvons même ici opposer un des apologistes à l'autre, et l'éditeur à Diderot. Tous deux , il est vrai, louent la 2)rècislon de Sénèque, et Diderot va jus([u'à dire qu'il est laconique . Mais l'éditeur nous dit aussi , en termes exprès , qu'il a une abondance fastueuse, un hijce de pensées, nue affectation vicieuse de présenter une même idée par plusieurs traits détachés. Il a dit vrai , mais je ne crois pas que ce soit là le portrait de Tacite. Il reste à concilier tous ces défauts avec la précision et le laconisme : c'est l'affaire des apologistes , et non pas la notre. L'éditeur y a fait quelques efforts : il dit que le style de Sénèque a l'air verbeux, quoique d'ailleurs vif et serré. Quand il voudra s'assurer du rapport des idées et des mots , il comprendra que , par un zèle mai entendu pour son auteur, il a voulu fort mal à propos allier ce qui s'exclut ; qu'à la vérité le tour de phrase dans Sénèque est quelquefois vif, et souvent concis , mais ([ue le tissu de son style n'est pas et ne peut pas être serré : d'abord , parce qu'il «st décousu , comme l'éditeur l'avoue lui-même , sans paraître s'en douter , puisque la multitude des traits détachés forme précisément le décousu du style ; ensuite , parce ([u'un style souvent composé de la répétition des mêmes idées, comme il en convient encore , ne saurait être serré , et au contraire est très réellement verhexix . car la verbosité n'est autre chose que l'habitude de redire plusieurs fois ce qu'il suffisait de dire une. Le style de Sénèque n'est donc point serré ; il est haché menu. Sénèque affecte les phrases elles tournures concises , et par là même il est souvent louche , obscur, équivoque ; mais la concision et la précision sont deux choses très différentes. La précision consiste dans la proportion exacte entre l'idée et l'expression , entre ce qui était à dire et ce qui est dit , de manière que l'un n'excède pas l'autre , et (pie la mesure des pensées règle celle des paroles, et la mesure du sujet celle de l'ouvrage. Telle est la précision , qualité des bons esprits en prose
comme en vers , et devoir de tout écrivain dans tous les genres. La concision au contraire n'est point un devoir ; c'est une qualité de tel ou tel esprit , un caractère de tel ou tel écrivain : elle consiste à renfermer habituellement sa pensée dans le moindre espace possible; elle ajoute à la force , si elle n'ôte rien à la clarté , comme dans Tacite et Salluste , chez qui elle est une beauté ; elle est un défaut dans Perse , dont il faut deviner la pensée, qui n'est pas suffisamment exprimée. Mais , lors même que la cojicision ne passe pas les bornes , il ne faut pas l'affecter. Les formes concises entrent , comme toutes les autres , dans la variété essentielle au style ; si elles sont accumulées et trop près les unes des autres , c'est sécheresse tt monotonie , et ce sont des vices de Sénèque qui ne sont point dans Tacite. Celui-ci donne à son style toutes les formes et la période , comme les autres. Il est souvent concis à propos , et toujours précis , jamais verbeux , parce qu'il n'y a dans sa phrase ni trop ni trop peu : il sait écrire, et Sénèque ne le sait pas. Je ne parle pas de la connaissance des hommes, qui annonce le penseur et l'observateur ; ni de l'énergie des tableaux , qui fait le grand peintre : je respecte trop un homme tel que Tacite pour lui comparer le phrasier scolaslique qui a fait parler le maître du monde en fanfaron de théâtre.
Pour Diderot , il ne respecte pas plus Corneille que Tacite ; et qu'est-ce que Diderot respecte , si
ce n'est la philosophie de Sénèque? Il aperçoit
une merveilleuse analogie entre Corneille et lui : par les défauts peut-être ; mais un homme de la trempe de Corneille se juge par son génie et non par ses défauts ; et sont-ce des rapports de génie que Corneille peut avoir avec Sénèque ? j'en vois plus dans une belle scène de l'un , et cent fois plus, que dans tous les ouvrages de l'autre ; et je dis du génie penseur, et non pas setilenient du génie dramatique : ou plutôt le mot de génie ne peut pas avoir lieu pour Sénèque. Il a de tout ce qui tient à l'esprit , €t de ce qui ne mène jamais le talent bien loin. Il a de la finesse, et quelquefois même de la délicatesse dans les pensées , particulièrement dans son Traité des JHenfaits; mais sa finesse devient le plus souvent subtilité, et, pour une fois qu'il est délicat , il est cent fois recherché. Et Lucain aussi offre des rapporîs avec Corneille, et même des rapports d'élévation et de force , soutenus dans des morceaux entiers , des rapports du genre sublime. Cependant cette analogie, et le cas que faisait Corneille de Lucain , ont-ils changé l'opinion établie sur la Pharsale et sur son auteur? Et quelle distance encore entre ces auteurs, tous deux du second ordre , entre Sénèque et Lucain ! Il faut que les apologistes ne se soient pas crus
bien forts en autorités, et qu'ils aient eux-mêmes senti l'insuflisance de eelles qu'ils ramassaient ; car ils ont pris un parti qu'on peut diredésespéro, celui d'en faire à peu près , faute tl'en avoir.
« Le Portique, l'Acatlémie et le Lycée de la Grèce n'ont rien produit de comparable à Sénèque pour la philosophie morale. Et de qui imagine-t-on que soit cet éloge ? Il est de Plutarque. » Did.
En effet , je ne l'aurais pas imaginé , et je ne le crois pas encore. Ces hyperboles si déplacées ne sont nullement du style ni du caractère de Plutarque, si réservé dans ses jugements, surtout en matière de goût , qu'il s'abstient même de prononcer entre le mérite oratoire de Cicéron et celui de Démosthènes. Aussi ne trouve-t-on pas dans ses écrits un seul mot de ce que Diderot lui fait dire , et pourtant le nom de Sénèque y est cité deux fois , mais sans le plus léger éloge. Où donc Diderot a-t-il trouvé ce jugement de Plutarque? Dans une note de Juste- Lipse , qui cite une J'Jpitre de Pétrarque à Sénèque, où ce jugement est rapporté. Mais jusqu'à ce qu'on nous montre sur quelle autorité s'appuyait le poète italien, il est très permis de croire (pie cette opinion qu'il attribue à Plutarque était une tradition erronée dont il ne reste aucune trace, on peut-être une fiction poétique. Quand on fait ainsi parler un homme tel que Plutarque , il faut citer le texte : et où est-il ?
Autre découverte à peu près du même genre : Dryden a fait un très judicieux parallèle de Sénèque et de Plutarque , et ce n'est nullement à l'avantage dn premier. Diderot a trouvé, je ne sais où, que ce n'est pas du tout de Sénèque et de Plutarque qu'il s'agit ici ; que Dryden n'y pensait pas (quoique tous les traits du parallèle conviennent parfaitement aux deux anciens philosophes); mais qu'il voulait , sous leur nom , montrer deux de ses compatriotes (ju'on ne nous nomme pas. Je le veux bien : mais qu'importe, si dans le fait les portraits ressemblent aux originaux nommés? Ditlcrot n'essaie pas trop de prouver le contraire ; et, quant à la ressemiilance des deux Anglais, c'est l'affaire de Dryden, et non pas ia nôtre; ce qui n'empêche pas que Diderot ne regarde comme de bien pauvres dupes ceux qui ont cru bonnement voir là Plutarque et Sénèque, parce que Dryden a mis leur nom , apparemment comme on mettrait Damis et Mondor.
Mais voici bien un autre adversaire de Sénèipie, un terrible détracteur de sa philoxophie et de ses vertus. C'est Diderot cpii le met en scène, et (psi, après l'avoir vigoureusement châtié , finit par nous le faire connaître. Je puis vous annoncer d'avance qu'à son nom vous demeurerez tout stupéfaits.
Mais puisqu'il est ici produit par Diderot, il faut l'écouter.
« Sénèque, chargé par état de braver la mort , en présentant à son disciple les remontrances de la vertu , le sage Sénèque, plus attentif à entasser des richesses qu'à remplir ce périlleux devoir, se contente de faire diversion à la cruauté du tyran en favorisant sa luxure. Il souscrit par nn honteux silence à la mort de quelques braves citoyens qu'il aurait dû défendre. Lui-Tiième , présageant sa chute prochaine p^r celle de ses amis, moins intrépide , avec tout son stoïcisme , que l'épicurien Pétrone ; las d'échapper au poison en se nourrissant des fruits de son jardin , et de se désaltérer au courant d'un ruisseau, s'en va miséralilcment proposer l'échange de ses richesses ' contre une vie doni il avait prêché le néant, qu'il n'aurait pas été fâché de conserver, et qu'il ne put racheter à ce prix; chàiiment digne des soins avec lesquels il les avait accumulées. On dira que je traite ce philosophe un peu durement. 11 n'est guère possible , sur le récit de Tacite , de le juger plus favorablement : et , pour (lire ma pensée en deux mots, ni Sénèque ni Burrhus ne sont pas d'aussi honnêtes gens qu'on nous les peint, »
Or, maintenant , devinez de qui est cette violente et laconique satire que les ennemis de Sénèque n'ont fait depuis que délayer , à ce que nous dit ici Diderot. Elle est de Diderot lui-même, oui, de Diderot; mais c'est un des péchés de sa jeunesse. Il n'avait , dit-il , que vingt ans quand il l'imprima : il en fait amende honorable, et s'écrie avec une componction tout à fait pathétique :
« Hélas 1 jeune homme , c'est bien moins à vousmême qu'il faut imputer votre indiscrétion , qu'aux grammairiens qui vous ont élevé, et qui, sous prétexte de garantir votre goût de la corruption , éloignèrent de vos yeux les graves leçons du philosophe... Vous n'aviez pour toute mesure des actions que les misèrablescahlers de morale aristotélique que l'on vous dictait sur les bancs de l'école , avec quelques chapitres de ÎSicole , qu'un professeur janséniste vous commentait le dernier jour de la semaine. »
Eh bien! monsieur Diderot, puisque vous croyez avoir besoin de toutes ces excuses pour vous pardonner un des morceaux les plus raisonnables que vous ayez écrits , imjugement où vousmême ne faisiez que vous ranger à celui qu'avaient porté avant vous nombre d'écrivains fort sensés, nous allons faire tout le possible pour admettre votre justification, toute mal conçue qu'elle peut être. Nous vous passerons qu'une opinion, qui n'est en effet qu'une suite toute naturelle rfii récit de Tacite , ne doive être imputée qu'auj; gramniui-
' L'auteur se trompe ici dans l'ordre des faits : ce fut avant de quitter la cour que Sénèque proposa de remettre à Néron tout ce qu'il eu avait reçu; et ce fut après sa retraite qu'il prit contre le poison toutes les précautions dont ou parle ici. Hors cette erreur de date , en clle-nièiue fort iuilifférentft, l'auteur a <Vaillrurs raison en tout.
ANCIENS. - PHILOSOPHIK.
rietiS qui ne vous ont pas fait lire Sénèque, quoiqu'aii fond ce qu'il a écrit ne soit pour rien dans ce (pi'il a fait. Nous vous passerons même votre mépris pour la morale d'Aristole, qui pourtant n'a jamais été regardée comme si misérable, et pour celle de Nicole, dont Voltaire lui-même a lait l'éloge. Vos opinions sur tout cela sont libres. IVIais pourquoi donc ne permettez-vous pas que celles des autres le soient? Si vous n'avez commis qu'une indiscrétion en imprimant que Sénèque n'était pas un si honnête homme, pourquoi donc tous ceux qui ont pensé et qui jiensent comme vous pensiez alors sont-ils des méchants, des hijjmcrites , des pervers , et des scélérats, etc.? A vingt ans étiez-vous tout cela, quand vous traitiez si durement Sénèque? Non , sans doute , car vous vous dites ici à vous-même , en vous peignant tel que vous étiez alors :
« Je vous connais : vous êtes naturellement indulgent, tous avez V ame honnête et ^ensVde. Vingt fois on voii^ a entendu mettre à la défense du coupable plus d'intcrét et plus de chaleur qu'il n'en mettrait à sa propricause. Comment aviez- vous subitement perdu cetti' heureuse et rare disposition? »
Que vous ayez l'anie honnête et sensible, c'est ce qui ne fait rien ici , et ce que tout le monde peut dire de soi , quoiqu'il vaille mieux le laisser dire aux autres; mais pourquoi ne le croiriez- vous pas aussi de ceux qui , connue vous , ont pu condamner Sénèque sans cesser d'être honnêtes et sensibles, ou plutôt parce qu'ils l'étaient? Le seraieniils moins que vous, parce qu'ils ne mettent pas tant de chaleur et d'intérêt que vous à la défense du coupable? Mais ne vous êtes-vous pas un peu mépris sur le caractère de l'honnêteté et de l: sc(isife(/*fé.' S'il ne s'agissait que de défendreVaccusé, vous seriez dans le vrai; mais vous dites vous-même le coupable. Et où avcz-vous donc \n\s la morale qui vous fait regarder comme un attribul de l'honnêteté de défendre le coupable? Ce n'est pas dans celle d'Aristote ni de Nicole ; mais pourriez-vous en citer luie qui autorise un travers si condamnable ? Nous devons tous plaindre et même excuser le coupable autant que la chose le permet, parce que chacun de nous [»eut le devenir. iMais , après le malheur d'être complice du coupable , le plus grand , c'est de s'en rendre le défenseur, et d'y mettre tant de chaleur et d'intérêt. Ne sentez-vous pas que dès lors vous vous ôtez le droit de défendre l'innocence et la vertu , parce que votre jugement est d'avance infirmé et déshonoré par vous-même ? Ne sentez-vous pas que dans cette [ilirase vous avez prononcé , sans y peîiser , contre celui qui a mis , non seulement tant de chaleur et d'intérêt, mais eiicore tant d'emportement et de
mauvaise foi à défendre la conduite de Sénèque ? C'est le dernier objet de cette discussion , et le premier de l'ouvrage de Diderot, si nous l'en croyons; car il assure n'avoir pris la plume que pour défendre l'homme encore plus que l'écrivain, quoique l'un tienne bien autant de place que l'autre dans les six cents pages de sa diatribe. Ce procès moral pourrait en tenir ici beaucoup, s'il fallait errer avec l'auteur dans le dédale où il se jette, et le suivre à travers ses innomljrables détours , qui tous aboutissent à l'erreur, et pas un à la vérité. Mais comme dans notre plan ce n'est pour nous (ju'un incident, ou, si l'on veut, un épisode admissible seulement sous le rapport de l'intérêt naturel que vous avez toujours rais à ne pas écarter entièrement le personnel des hommes célèbres dont les écrits nous ont occupés , je restreindrai cette partie à l'essentiel , et un simple exposé des faits et des principaux moyens de conviction suffira pour le but que je dois me proposer.
Une première présomption très légitime contre l'apologiste Diderot, c'est que tout est visiblement artifice dans ce qu'il dit du dessein de son ouvrage et des motifs de son entreprise. A l'entendre, c'est le zèle pour l'innocence calomniée, pour la mémoire d'un philosophe vertueux, qui lui a dicté un gros volume écrit avec la plus horrible virulence. Il revient vingt fois là-dessus avec des redoublements de pathos et d'emphase tels , que l'on dirait qu'il n'y a plus dans le monde ni philosophie ni vertu, si la philosophie et la vertu de Sénèque ne sont pas hors d'atteinte. C'est en même temps, par la raison des contraires, uniquement la haine de la vertu et de la vérité qui, selon Diderot et l'éditeur , anime tous les improbateurs de Sénèque. Mais l'un et l'autre répugnent à la nature et au bon sens. Il est insensé qu'on ne puisse blâmer un ancien , mort il y a dix-sept cents ans, sans haïr la vertu , ([uand même cet ancien serait un Caton ou un Phocion. La mémoire des hommes qui ont un nom dans l'histoire appartient à l'opinion de tous les siècles ; et c'est parce que cette opinion est plus désintéressée en proportion de l'éloignement , c'est parce qu'elle ne peut plus ni flatter ni blesser personne , ([u'elle s'appelle , suivant une expression heureusede Diderot lui-même, la justice des siècles. Lui-même nous dit aussi dans son ouvrage que l'on peut bien haïr l'homme vertueux en présence, mais qu'il n'est pas dans la nature de haïr la vertu en elle-même. Cela est généralement vrai , et cela seul fait tomber toutes ses accusations injurieuses contre ceux qu'il préi tend combattre. Cette vérité renverse toute la I partie satirique de son livre : cette vérité , nous la ! recevons de sa main ; et vous avez déjà vu que
pour réfuter Diderot on n'a besoin le plus souvent que de lui-même.
D'un autre colé , il n'est pas plus naturel que Diderot , quelque chaleur qu'il mit à tout , en ait pu mettre ici au point de devenir furieux contre une opinion qui n'était rien moins que nouvelle , et qui avait été la sienne. Il l'a si bien senti , qu'il s'en fait faire l'objection , et se reproche lui-même plus d'une fois l'amertunicde ses invectives, qu'il rejette tantôt sur Vintérci de la vérité , tantôt sur VindignatiO't quelui inspirent ses adversaires, qui exposent un pJiilosophe à être fdehé de ce qu'il a écrit, à être mal avec lui-même : ce sont ses expressions , qui ne sont pas des excuses , mais des aveux. En un mot , les faits décident , et il faut les «lire. Les journalistes qui avaient le plus maltraité Sénèque en rendant compte de la traduction de La Grange étaient les ennemis publics de Diderot et de ses amis: ils l'avaient crititpié cent fois, et l'attaquaient tous les jours. Dans l'article même sur Sénèque se trouvait cette phrase :
« INous ne croyons pas aisément aux vertus philosophiques. »
C'est Diderot qui la rapporte. Que s'ensuit-il? que Diderot, qui s'était fait un devoir et un effort de ne pas répondre directement à ses censeurs, saisit l'occasion de guerroyer au nom et sous les enseignes de Sénèque; et l'on peut dire qu'une seule fois paya pour toutes : tout ce qu'il avait aînassé de bile déborda dans son ouvTage. Je n'examine pas à quel point ces représailles étaient, ou fondées , ou proportionnées , ou conformes à /« constance du sage : mais c'était à coup sûr la plus mauvaise disposition possible pour traiter contradictoirement une question de littérature et de morale.
Diderot a tellement besoin qu'on le croie exalté, pour excuser le fonatisme de son li^Te , qu'il se met à faire l'éloge des têtes e.ra/tée.s; ce qui était encore une manière de faire le sien : mais vous avez vu qu'il ne s'en faisait pas scrupule. Il prétend qu'on donne le nom de tête exaltée à ceux qui marquent une violente indignation contre les vices communs: il craint que l'on n'ait le cœur corrompu dès qu'on cesse dépasser pour une tête exaltée.
«Mon enfant, puissiez-vous mériter cette injure toute votre vie'. »
Même système partout dans la même classe d'hommes : ils font leurs poéti(pies avec les défauts (le leurs ouvrages , et leur morale avec ceux de leur caractère. Mais les phrases, les apostrophes, les exclamations, les imprécations, ne font rien ici , si ce n'est pour la populace qui écoute au
bas des tréteaux. Le bon sens répond au harangueur de place : L'exaltation n'est que le premier degré de la folie ; et la folie n'est bonne à rien. Une tête exaltée s'accorde merveilleusement avec une ame froide, et je ne fais pas plus de cas de l'une que de l'autre. Enfin, il est souverainement ridicule qiK' ceux qui affichent la rérité affichent en même temps l'exaltation. Quelle disparate I Abats l'une de tes deux enseignes: Si tu es philosophe, raisonne ; si tu as une tête exaltée , déraisonne. Lequel des deux es-tu? Choisis.... Mais la nature a choisi pour toi.
Un des arguments , ou plutôt une des déclamations ( c'est ici la même chose ) que Diderot ressasse jusqu'au dégoût, c'est le respect pour la vertu , qui doit l'emporter sur les raisonnements les plus clairs, sur les inductions les plus plausibles. Et là-tlessus arrivent les phrases à la file :
« Je ne croirai qu'àla dernière extrénùlc... Je plaide la cause de la vertu... Lecteur, qni que tu sois, bon on méchant, je compte sur ton estime, etc., etc. . etc. »
Sophiste, arrête-toi un moment, s'il est possible ; cet artifice est aussi trop usé : tu commences par mettre en fait ce qui est en (piestion. C'est la vertu de Sénèque, entends-tu bien? C'est sa vertu que l'on te nie fonnellement , et on la nie par des faits ; et à ces faits , qui détraisent la vertu de Sénèque, et que tu ne saurais détruire , tu opposes l'hypothèse de la vertu de Sénèque ! Comment n'as-tu p^s honte d'une logique si puérile ? Commence par mettre les fails d'accord avec la vertu dont tu parles, alors il sera tem[)s de te glorifier, et tu n'auras du moins fait ton panégyriipie qu'une fois. 1\ 'est-ce pas assez?
« Vous êtes tous des disciples de Tinfame Suillius , et proprement Sénèque n'a janjais eu qu'un seul accusateur, Suillius. B
Le nom de ce Suillius couvre les pages des apologistes , et n'est pas une fois sous la plume des censeurs qu'ils réfutent. Je ne ferai pas comme Diderot, qui s'est chargé de démasquer Suillius: s'il a eu un masque de son vivant, Tacite était bon pour le lui ôter. îMais il n'en avait aucun : c'était un délateur de profession . un homme vil , coupable de la mort de plus d'un innocent. Exilé tour à tour et rappelé sous Claude, il est de nouveau poursuivi sous Néron , qui était alors gouverné par Burrhus et Sénèque. Il est condamné au tribunal de l'empereur; et, selon Tacite, et quoiqu'il eût mérité la haine de bien des gens, sa condamnation ne laissa pas de jeter de l'odieux sur Sénèque : »
Quamvis muUorum odiu mcritus reus, haud tamen sine invidid Seiteca- damnatur. Cette expression défavorable n'est pas ici un grief contre
ANCIENS
Sénèque : elle indique seiileiuent qu'il eut la plus Jurande part à celte nouvelle sentence d'exil, que l'on trouva ti-0[) sévère , comme punissant une seconde fois; et dans un temps où les mœurs étaient sans force , le malheur et l'abaissement faisaient aiscuient oublier les fautes. Celle affaire lit quelque bruit à Rome, puisque Tacite la rapporte avec assez de détails : il fait parler Suillius ; et l'accusé, dans ses défenses , paraît n'imputer ses dangers qu'à Sénèque. Il lui reproche son avidité , ses grandes richesses , peu conformes à ses maximes de philosophie , et ses intrigues d'amour avec Julie, saur de Caligula. Ce dernier grief avait été le sujet ou le prétexte de l'exil de Sénèque sous Claude, et la dernière opinion est la plus vraisemblable. Aucun historien ne parle <le ce commerce avec Jidie que comme d'un bruit vague ou d'une accusation supposée. Dion même, <pii ménage fort peu Sénèque , n'eu parle pas autrement, Saint-Evremoud , qui ne doutait de rien, fait aussi de Sénèque l'cuiuint (C^grippine , sans y être plus autorisé , et apparemment pour le plaisir de faire d'un stoïcien un débauché. Il n'y a ià que des rumeurs populaires , dont les historiens font mention sans les apr uyer ; et Tacite ne confirme en rien les discours de Suillius. Si l'on a prétendu (connue on peut le présumer par le texte de Diderot, qui se fait l'objeclion ) que Suillius n'a pu, sans être fou , articuler devant Néron des faits tlont il pouvait savoir la fausseté , on a mal raisonné ; et Diderot ne répond pas mieux en disant que Suillius pouvail être fou, puisqu'il Hait méchant : c'est une argumentalion stoïcienne , qui n'est concluante qu'au Portique. Mais rien n'empcche qu'un homme ulcéré ne répète contre un ennemi des accusations qui ont éclaté sans être vérifiées. Quant aux richesses de Sénèque, le scandale n'a pu venir de Suillius. Sénèque lui-même, dans les discours qu'il adresse à Néron , avoue que cette excessive opulence ne convient pas à Sénèque, et je crois qu'il avait raison. Cependant je n'en conclurai pas, comme bien d'autres, que ce fût, à cet égard , un hypocrite. On ne peut nier, je l'avoue, qu'il n'ait été assez généralement taxe d'hypocrisie pour qu'un sévère moraliste du dernier siècle , La J\ochefoucauld ' , ait mis à la tête de ses 3Iaximes la figure
• C'est sans doute l'injure la plus réfléchie et la plus caractérisée qu'on ait faite à Sénèque; et, en conséciucnce , La Rochefoucauld aurait dû être traité comme un sacrilège par nos fougueux apologistes. Cependant l'un d'eux s'est borné à remarquer que cette estampe ne se trouvait que dans les trois ou quatre premières éditions; d'oii il conclut que V auteur s' était rétracté. D'autres en concluraient seulejnent que , la planche étant usée , et l'ouvrase abandonne aux librairjs, on n'avait pas pris l.i peine de faire les frais
PillLOSOPJHE.
de ce philosophe sous l'emblème de l'hypocrisie avec son masque et le nom de Sénèque au bas. C'est bien une forte preuve que ce nom n'était pas , à beaucoup près , aussi vénéré que voudraient nous le faire croire ses apologistes , qui ont toujours l'air de nous prendre pour des gens d'un autre monde. Si l'auteur des Maximea eût fait une semblable caricature d'Aristide , ou de Socrate , ou de Platon , ou de queliju'un de ces fameux anciens dont la réputation est intacte, que n'eùt-on pas dit? Et personne depuis cent ans n'a dit un seid mot, personne ne s'est formalisé en faveur de Sénèque. Mais ce n'est pas non plus une preuve qu'il ait été réellement hypocrite sur l'article des richesses. -1 ** Un sage peut être riche sans déroger à la sagesse : il peut user de l'opulence sans y tenir. Nous ne savons pas quel usage en faisait Sénèque ; mais rien n'indi(iuant qu'il Ml mauvais, nous pouvons présumer qu'il était bon. Dion, toujours suspect quand il parle seul , fait de Sénèque un avare; mais Juvénal parle des beaux présents qu'il envoyait à ses amis. 2" Il n'était pas sans danger de rejeter les libéralités de Néron: cette retenue pouvait paraître une censure des prodigalités indécemment répandues sur des affranchis. Il était encore plus périlleux de lui rendre tout quand Sénèque quitta la cour : c'eût été comme une déclaration de guerre , et si l'homme de bien doit braver le danger nécessaire , il ne cherche pas un danger gratuit. 3° Si Sénèque l)laçait son argent à gros intérêts , c'était depuis long-temps l'usage universel des Romains , même des plus honnêtes gens; et Calon le censeur et r>rulus ' étaient des plus forts usuriers de leur teuips. Dans tout ce qui n'est pas criminel en soi, et ne le devient qu'à une mesure éventuelle dont la règle peut varier, les mœurs publiques sont une excuse pour les individus; et c'est ce qu'il ne faut jamais perdre de vue dans tout ce qui regarde les anciens.
Que Diderot crie, comme à l'audience : Instruisons le procès de Suillius, et qu'il l'instruise en effet dans un terrible plaidoyer qui envoie ce misérable au roc tarpêien , laissons-le faire , c'est qu'il a du temps à perdre. Le procès de Sénèque , u:\ peu plus imporlant , n'a rien de commun avec celui de .Suillius. Il s'agit pour nous de savoir, i « si Sénèque a été , dans son exil de Corse , le
d'une nouvelle planche ; mais le fait est que la famille La Rochefoucauld était alors puissante et respectée , et qu'il n'y ayailpas moyen de l'affilier aux Suillius. Les apologistes ne s'en sont-ils pas bien tirés? et n'ont-ils pas su tout accom nioder?
■ Voyez, dans les Lettres de Cicéron , les détails d'une affaire d'argent où Brutus avait un intérêt de (piarante-huit pour cent.
plus bas et le plus dégoûtant flatteur de l'imbécile Claude , et d'un affranclii nommé Polybe , auquel il adresse une Cousolation qui a toujours fait partie de ses ouvrages; 2° s'il a été le vil complaisant du crime, et l'ii dame apologiste d'un parriciiie . quand Néron fit périr sa mère. Yoilà ce que reprochent à Sénèijue tous ceux qui refusent de reconnaître dans ses actions la morale de ses écrits. Dion tt son abrévialear Xyphilin ne sont ici pour rien. Jamais Suillius n'a parlé ni pu même parler de ce (pai va nous occuper. Nous venons d'écarter sa querelle particulière avec Sénèque , et d'annuler tous les reproches qu'il lui a faits. Nous allons donc juger Sénèque sur le récit . sur le seul récit de Tacite , autorité irréfragable pour les apologistes comme pour nous. Songez à présent , je vous prie , que , quand même il n'y eût jamais en au monde de Suillius, les choses seraient encore ce qu'elles sont, et la question entière est dans le même état pour nous; songez ensuite que tous ceux qui , dans notre question , ont prononcé contre Sénèque d'après Tacite , et d'après le seul Tacite , sont tous , sans exception , aux yeux de Diderot , des Suillius: et jugez si un homme raisonnable peut voir sans quelque pitié le froid délire d'un vieillard qui se passionne si follement contre quiconque n'est pas de son avis sur Séix'(pie , qu'il exhume à grands cris et poursuit à chaque pas un mort ignoré, qui ne lui sert qu'à injurier les vivants sans rien faire pour sa cause , et dont le nom est pourtant devenu si familier aux deux ou trois enthousiastes de Sénèque, que , si par hasard l'un d'eux essaie encore de revenir à la charge, je serai bien surpris , et même un peu fiché, de ne pas me trouver aussi de la famille de Suillius.
Commençons par le principal , le meurtre d'Agrippinti : ici la vérité , démontrée en un point capital , sert d'appui et de confirmation pour tout le reste. Que Tacite soit notre guide : nos adversaires ne reconnaissent d'auire autorité que la sienne , et je n'en veux pas d'autre. Diderot s'accuse de ne l'avoir pas ey-tendu à riinjt ans : alors pourtant il paraît l'avoir entendu fort bien et comme tout le monde , puisque , sur son récit , il condamnait Sénèque. Mais vous allez voir qu'il iui a plu de Ventendre très mal , de le défigurer et de le dcnientir, lorsqu'à soixaiite ans il n'a plus songé qu'à plaider contre ses propres ennemis, en paraissant plaider pour Sénèque.
Rien n'est plus connu que l'invention infernale de ce navire construit pour faire pt-rir Agrippine; invention digne de Néron et lie son affranchi Anicet. Agrippine échapjte au danger comme par miracle; elle se relire à sa maison deBaules, près du
livage de la mer ; et les agents de Néron viennent aussitôt à Baîes , au milieu de la nuit, lui annoncer que la machine a manqué l'effet qu'on en attendait , et n'en a eu d'autre que de manifester le crime. La frayeur le saisit : il craint tout des ressentiments d'Agrippine et de l'indignation universelle. Ecoutons maintenant Tacite que je vais traduire avec la plus scrupuleuse fidélité , et non ]tas en tronquant, morcelant, retranchant , ajoutant , comme font les apologistes. Soyez attentifs à toutes les expressions : l'historien savait les peser et les choisir. Néron est représenté délibérant avec lui-même.
« ' Quelle ressource lui restait-il , à moins que Burrlius et Séncqne n'en imaginassent quelqu'une ? Il les a^ait fait mander aussitôt : étaient-ils précédemment instruits du projet? C'est ce qui n'est pas avéré. Tous (l^ux gardent daliord un long silence, soit pour s'épargner des remontrances inutiles, soit qu'ils crussent les choses au point qu'il fallait que ?^éron périt ou qu'il [irévint Agrippine. Enfin Sénèque, d'ordinaire piu& l)rompt à s'expliquer, regarde Burrhus, et lui demande s'il faut ordonner ce meurtre aux soldats. Burrhus répond que les prétoriens sont attachés à toute la maison des Césars et à la mémoire de Germanicus , et qu'ils n'oseront se porter à aucune violence contre sa fille ; qu'Anicet eût à se charger seul de ce qu'il avait promis il exécuter. Celui-ci , sans balancer, prend sur lui de consommer le crime. A cette parole , Néron sécrie que c'est de ce jour qu'il va être empereur, et qu'il en est redevable à un affranchi. 11 lui ordonne de se hâter, et de prendre avec lui des hommes déterminés. »
Arrêtons-nous un moment sur cette première partie de la narration. D'abord Sénèque et Burrhus étaient-ils confidents du premier projet d'assassinat ? Dion n'en doute pas , mais il l'affirme sans preuve , et même sans vraisemblance. Néron, comptant sur Anicet , n'avait jusque-là aucune raison de se conlier àeux. En étaient-ils au moins hiformés ( ^'taros ) , comme ils purent l'être, puis- (pie, selon Tacite, Agrippine elle-même avait été avertie ? Tacite ne l'assure pas ; mais on peut le présumer raisonnablement , et Diderot lui-même en convient, du moins pour Burrhus , d'après ces paroles :
• Quod contra siibsicHutn silri , nisi quid Burrhus tt Seneca e.vpergiscei'entur ? Quos statim acciverat , incertumanet anté ynaros. Igitur long uni utriusque silentiuni, neirriti dinsuadcrent, an eo desccnsum credebant, ut , nisi prœceniretur .4grifinna , pcreundum Neroni esset ? Pàst Seneca , hactenùs promptior, reapiccre liurrhum , ac sciscîtarl un viiliti imperanda cœdes csset ? Jlle prœlorianos toli Cœsarum domni obstrictos , etmemores Germanici . nihil adrersiis 2^''ogeniem ejus atrox ausuros rexpondit ; prrpctrarct Jnicctus promissa. Qui nildl cunclalus, poscit summum sceleris. Ad illam vocem .Tcro , i'.lo sibi die dari imperium , auctorcmqur lunli muncris Ivierium pro/ilclur ; irct properé, duccrciqncpromplisshnosad jussc. (Tacit. Ànn.. XI.)
ANCIENS
I! Que votre Aiiicet n'achève-t-il ce qu'il a prorais? » liurrhus le savait donc , et par conséciueiit Sénét|ne aussi. Mais ce n'est pas encore là un grief sans excuse : ils ont pu le savoir , non seulement sans y avoir ])ris part et sans l'approuver , mais même sans moyen de l'empêcher , comme l'indiquent ces mots de Tacite: ne irriti dissuadèrent. Jusqu'ici donc ils sont hors d'atteinte, et leurfoiif/ silence est encore une marqne tl'improhation. Mais qui du moins jusqu'ici a pris davantage sur lui, et s'est opposé au forfait autant qn'il a pu ? Burriius, sans contredit; car il refuse nettement le niiiiislèrede la garde qu'il commande, et devant Néron c'était risquer heaucoup : on le voit assez aux transports de sa joie , et à ses remerciements après les promesses de l'affranchi. Ce n'est pourtant pas l'avis de Diderot : il les mettons deux ici , Burrhus et Sénèque , sur la même ligne. De ce «pie Sénèque parle le premier , et interroge Burrhus , il conclut que lui seul ignorait tout , quoi- <|u'il soit ahsohmient improhahle que l'un des deux en sût plus que l'autre. De ce que tons deux furent long-temps sans rien dire , il conclut qn'il ne faut pas douter qu'ils n'aient fait les remontrances les plus énergiques , et il assure que c'est là ce que Tacite lui fait entendre. Ensuite vient un paragraphe sur la force du silence. Enfin , après s'être récrié sur l'audace sacrilège d'ajouter un seul mot au texte de Tacite, il suhstitue son narré à celui de l'historien. Il fait dire à Néron ces mots en guillemets :
« Parlez , et songez que \ ous répondrez de l'évènelueut sur vos tètes. »
Or , il n'y a pas un mot de tout cela dans Tacite : on voit que Diderot n'a songé qu'à rendre Néron plus terril)!e , pour rendre la frayeur de Sénèque plus excusahle. Mais il a oublié qu'alors c'était Néron Ini-même qui avait peur, parce qu'il se croyait en danger , et que dans le danger , et même à la moindre apparence de danger, jamais personne ne fut plus lâche que Néron. Tacite , qui nous l'a peint ainsi , n'était pas homme à nous le leprésenter menaçant ses gouverneurs quand il craint tout de sa mère ; et Diderot seul avait besoiii de la supposition, au point de ne pas faire attention à l'ineptie. C'est ;iussi par le besoin de donner à la timide interrogation de Sénèque une intention et une énergie que Tacite ne lui donne pas, qu'il lui fait dire :
« Faut-il ordonner aux soldats d'égorger la mère de l'empereur ? »
Mais l'historien lui fait dire simplement :
" Faut-il ordonner ce ni;;ur;re aux soldats? »
An impcranda miliii cœdes ! Tacite d'aij.'eiirs ne
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caractérise en aucime manière ni le silence , ni le regard, ni le ton , ni le maintien : il a laissé tout cela pour la plaidoirie de l'avocat Diderot.
Il en résulte que, pour ce qui est de la complicité, Dion seul en accuse Burrhus et Sénèque , et il n'a été suivi par personne ; mais on ne voit pas non plus que , selon Tacite , Svfnèque ait donné aucun indice d'opposition , ni aucune preuve de courage ; et en cela Burrhus a fait beaucoup plus ([ue lui. Achevons d'entendre Tacite après qu'Agrippine a été massacrée dans son lit par Anicet, par un centurion et un commandant de galère , suivis d'une escorte de soldats de marine, à la vue de ses esclaves et de toute sa maison , et du peuple rais en fuite , et après que les félicitations du sénat et du peuple sont venus jusqu'à Naples rassurer le parricide qui s'y est retiré.
« C'est de là qu'il écrivait au sénat une lettre dont la teneur était ' : Que l'as-assin Agérluus , un des affranchis et des conGdenls d'Agrippine, avjiit élé surpris avec un poignard , et qu'e//e avait porté la peine de son crime avec la mc'ine conscience qui le lui avait inspiré.» Il ajoutait des accusations renouvelées de plus loin :
« Qu'elle avait prétendu au partage de l'empire , voulu forcer les cohortes prétoriennes de prêter un serment à une femme , et de déshonorer ainsi le sénat et le peuple romain : que le mauvais succès de ses entreprises l'avait irritée contre l'armée, le sénat, et le peuple , au point de s'opposer aux largesses impériales, ot de susciter des délateurs contre des citoyens illustres. Combien n'avait-il pas eu de peine à l'empcclier d'enfoncer les portes du sénot, pour y dicter des lois aux députés des nations '. II attaquait même indirectement le règne de Claude, rejetant sur elle toutes les inftmiies de ce temps-là; et, rappelant son naufrage, il attribuait sa mort à la fortune publique. M "is y avait-il quelqu'un d'assez stui)ide pour croire ce naufrage fortuit, ou pour imaginer qu'à peine retirée des flots une
' Litteras ad senatum mîsit , quarum sumnin erot : « ReperUcmciimferro percvssoremJgerinum, exintimis « Âggripmœ liber Us , et luisse eam pœnam ed conscien- (I tid qud scelus jyararissel. » Adjiciebalcrimina longiùs repetita : « Quôd consortium imperîi , jurotura.sque in « feminœ verba prœlorias cohortes , idemquc dedecns se- « natûs et populi speravisset , ac posteaquàm frustra « optata sint, infensa militibus patribusç[uect plcbi, dis- « suasisset donaticum et congiariuni , pcricnlaque viris « illustribus instruxîsset. Quanto suo laborc perpétrait tîim , ne irrumperet curimn , ne gentibus e.vternis res- « ponsa daret ? » 2'emporum quoque Clodianorum obliqua însectationc cuncta ejus dominalionis, flagitia in malrem transtulit , publicd fortund cxiinctam referens, namquect naufragium narrabat. Quodfortuitum fuisse, ([uis adcô hebes invenirctur, ut crederet ? aiit à muliere naufragd missum cum telo ununi qui cohortes et classes imperatoris pcrfringeret . Ergo nonjam Nero, cujus iinmanitas omnium (jueslus anteibot , sed adverso rumore Scneca erat qitod orationc tali confessionetn scripsissil (Tacit. Jnn., XIV, to.)
femme eût envoyé un affranchi avec un poignard contre les flotles et les armées de César? Aussi n'était-ce plus de jNéron que l'opinion publique s'occupait : ses forfaits atroces étaient au-dessus de ce qu'on eu pouvait dire. Elle s'élevait contre Sénèque, qui , dans une semblable lettre, n'avait écrit qu'un aveu. »
D'après ce texte littéral il est certain , i " que la lettre était de Sénèque, et universellement connue pour en être : elle fut long -temps conservée connue un monument curieux ( et elle l'était ) , puisque , trente ans après , Quintilien en cita la première phrase , mais seulonent sous le rapport de la diction ' .
Il est certain , 2° que l'objet de la lettre était de justifier , autant qu'il serait possible, l'attentat du lils par les fautes de la mère, en ne s'expli- (|uant toutefois sur sa mort qu'en termes envelop- [)és et susceptibles d'jn double sens. Celui de l'assassinat et celui du suicide. Il n'y avait pas moyen de dire : J'ai fait massacrer ma mère. Cela eût été trop cru , même pour Néron. Il n'y avait pas moyen non plus de nier publiquement un meurtre exécuté publiquement et à force ouverte. La phrase latine , dont j'ai conservé ré(juivoque dans la version française , peut signilier également , ou qu" ^grippine , eu se tuant , a eu dans l'ame la même fureur qu'en voulant tuer son fils (et c'est le sens qu'a choisi Diderot) , ou qu'en recevant la pxtuiiion de son crime , elle s'est sentie coupable, comme en le commettant. Mais , dans tous les cas, on conclut que sa mort est un coup de la fortune de Borne; et c'est là qu'on en voulait venir.
Il est certain , 3° que personne , au rapport d<' Tacite, ne fut ni ne po^-îvait être dupe du prétendu suicide , non plus que du prétendu naufrage , et qu'en conséquence la voix publicpie reprochait à Sénèque d'avoir prêté sa plume à ce grossier tissu de plates impostures , qui n'étaient en effet (|ue l'aveu d'un grand crime, puis(|u'on ne prend pas la peine de le justifier quand on ne l'a pas commis.
Voilà ce que dit Tacite j et l'on peut ajouter que suivant sa brièveté accoutumée , il expose les faits de manière à ce qu'ils contiennent son jugement , et dictent celui du lecteur , sans l'énoncer expressément. Tacite es! d'ailleurs moins disposé «|uc personne à charger Sénèque, de l'aveu même dtt Jusle-Lipse, qui, pour cette fois , ne peut pas cire suspect, et qui, reprochant à Dion sa malveillance contre Sénèque, reconnaît une disposition tout op[)Osée dans Tacite, dont la bienveillance , dit-il dans son Commentaire, favorise partout Sè-
' Solrnm me cdsc ndhur ncc credo ner gnudeo : « .}c no « suis encore ni bien sûr ni tden satisfait d'rtrc sauvr. »
néque : Senecœ ubique volens et omicus. Les apologistes qui ont tant cité leur Juste-Lipse , se sont bien gardés de citer ce passage , et je conçois bien pourquoi ; mais il est bon de leur faire voir qu'on a lu aussi Jusle-Lipse.
Mais que pensez-vous que Diderot ait vu dans ce récit de l'historien ? Vous en aurez une première idée dans la façon dont il a traduit la dernière phrase.
« Cette lettre , devenue publique , détourna les yeux de dessus le cruel Néron , et l'on ne s'entretint plus que de l'indiscrétion de Sénèqua qui l'avait dictée. »
Ne vous hâtez pas de vous récrier. Il a prévu l'étonnement et l'exclamation : aussi a-l-il mis le mot indiscrétion en italique, et il sefait^dire sur-lechamp , en alinéa : — La lettre adressée au sénat, tuie indi^'crétion? Mais il ne s'étonne pas aisément , lui , et il répond avec la plus froide assurance , et en citant les mots latins au bas de la page :
a C'est l'expression de Tacite. »
Elle me manque, moi, pour rendre ce que j'éprouve... Mais on ne peut l)alancer qu'entre le mépris et l'indignation. Commençons par articuler la chose telle qu'elle est : Vous mentez : vous ne vous trompez pas ; vous mentez. Vous n'êtes pas assez ignorant pour traduire coii/iessionem par indiscrétion. Ceux mêmes qui ne savent pas le latin entendent ici ce mot devenu français, et voient qu'il s'agit d'tuie confession, d'un aveti.U est vrai qu'io! arenest aussi quelquefois une indiscrétion : mais vous n'êtes pas stupidej et, quelque hardi que vous soyez , vous n'oseriez pas dire même au papier , à plus forte raison devant les hommes , que IV/rnid'un parricide n'est autre chose qu'une *»f/isc/é/ion. Ce serait la première foisqu'on aurait mis cet aveu-là au nombre des aveux indiscrets. Tacite n'était pas capable de cette incroyable bêtise, et la lui prêter si afiirmativement est d'une incroyable impudence... C'est à vous, messieurs, que je demande pardon de celle expression, et non pas à celui (jui la mérite, et (|ui lui-même me sert ici d'autorité. Il dit dans son livre , au milieu de toutes les horreurs qu'il vomit contre les vivants et les morts, le tout en l'honneur de Sénèque :
«Je parle aux vivants comme aux morts, et aux morts comme aux vivants. »
Je puis aussi user de ce droit, mais je suis loin d'en abuser comme lui, d'après son livre. Ouvrezle, et vous verrez cjue le terme le plus fort donlje me sois servi avec toute raison, n'est rien en comparaison de ceux dont il se sert partout quand il a tort. 11 me suflit de vous assurer (pie je ne pour-
ANCIENS. - PHILOSOPHIE
rais pas même , sans violer toutes les l)ienséances et sans donner un affreux scandale , répéter ici la moindre partie des ordures qui tombent à flots de sa plume cynique.
Il continue à commenter le récit de Tacite, pour en falsifier en tout le sens et l'esprit.
« Il n'est question dans l'historien que d'un bruit populaire. »
Vous mentez encore. Quoique vous sachiez assez mal le latin, à en juger par votre livre, vous ne pouvez pas vous méprendre à ce ({ui est clair et sans difliculté. Rumore adverso esse est une jdirase faite, qui signifie être mal dans l'opinion publique, comme adversû famâ esse : cela est la même chose, et cela est très différent d'wii bruit populaire.
<( Tacite n'approuve ni ne désapprouve. » Sa phrase l'en dispensait : en matière si grave rendre compte de l'opinion publique sans y rien opposer, c'est y souscrire; et si la faute de Sénè- (|ue n'était pas manifeste par le seul exposé , le jugement public est assez flétrissant pour que l'on prit la peine de le repousser.
« Sénèque est taxé d'une faute qu'il n'a pas même commise, car il n'y a nulle indiscrétion dans sa lettre »
Réfutez , si vous le voulez , vos propres suppositions : la tâche n'est pas difficile. Non, il n'y a pas en eïïeld'' indiscrétion dans cette lettre, non plus que dans le texte de Tacite : il y a ce que tout le peuple romain y a vu , ce que Tacite a énoncé lextueilement, ce que tous les hommes y verront à jamais, l'aveu etV apologie d'un parricide sous la plume cVun philosophe.
'< La rumeur ne l'accuse ni de crime , ni de làchelé , ni de bassesse. Pourquoi faut-il que nous nous montrioQS pires que la canaille, dont le caractère est de tout envenimer 1 »
Suivez la marche du sophiste déhonté. Tout à l'heure l'indignation publique , se détournant de Néron même pour éclater contre celui qui confesse et justifie le crime, n'était qu\n bruit populaire; et déjà ce n'est plus que la canaille de Rome qui envenime la conduite de Sénèque; et ceux (pii voient dans cette conduite une bassesse , une lâcheté, un crime, c'est-à-dire ce qui est compris dans le seul énoncé de l'historien, sont pires que la canaille! Cette accumulation de menson ges et d'injures, d'autant plus odieuse que l'audace semble ici de sang-froid, autorise à répondre, au nom de la morale universelle, ici fouiée aux pieds, qu'au moment où Diderot écrivait il n'y avait pas d'exemple que la canaille, même la plus vile, eût approuvé et consacré l'apologie d'an par-
ricide: mais que, grâces à la lettre de Sénètiue et à l'ouvrage de Diderot, il est de fait qu'un philosophe écrivit à Rome cette apologie , et qu'un autre philosophe de la même trempe écrivit à Paris , au bout de dix-sept siècles, pour la consacrer. Je dis consacrer , car les conclusions de Diderot sont que Sénèque o fait ce qu'il y avait de mieux à faire, et nUi pas craint le déshonneur pour remplir le d-evoir du sage en sesacrifiant à Vintérèl public. C'est là tout le fond du plaidoyer , qu'il faut encore suivre un moment , pour l'intérêt sacré des mœurs publi(iues , et la répression d'un mémorable scandale.
Rien ne révolte plus dans un sujet de cette nature que de laisser sans cesse la question pour s'attaquer aux personnes. (Juand il s'agit de ce (jue Sénèque devait faire, Diderot vous demande toujours si vous l'auriez fait. C'est substituer à une discussion de morale une querelle personnelle; et c'est tout ce que voulait l'auteur. Il nous dit fièrement :
« Qui a le droit d'accuser Sénèque? »
Tout le monde, pourvu qu'on prouve l'accusation . Depuis quand , lorsqu'il s'agit de principes généraux , exige-t-on des titres particuliers ?
« Censeurs , vous avez beau faire, je ne vous en croi rai pas meilleurs. »
Sophiste , c'est de Sénèque qu'il s'agit , et non pas de ses censeurs. C'est son procès que vous instruisez, et non pas le leur; et qu'importe d'ailleurs l'opinion que vous aurez d'eux, quand la vôtre sur Sénèque suffit pour fixer celle qu'on doit avoir de votre jugement, et même de votre bonne foi?
Vous dites à un homme distingue par ses vertus (c'est ainsi que vous-même appelez Saey), vous dites à cet homme de bien (comme l'appelle votre éditeur) :
« Ce n'est pas dans le fond d'une retraite paisible , dans une bibliothèque , devant un pupitre , que l'on juge sainement ces actions-là. C'est dans l'autre de la bète féroce qu'il faut être , ou se supposer devant elle , sous ses yeux étincelants, ses ongles tirés, sa gueule entr'cuverte et dégouttante du sang d'une mère. C'est là qu'il faut dire à la bète : Tu vas nie déchirer, je n'en doute pas ; mais je ne ferai rien de ce que tu me commandes Qu'il est aisé de braver le danger d'un
autre, etc. »
Sacy aui-ait pn répondre : Sophiste , un instant de réflexion, et vous vous ferez pitié à vousmême. Je n'ai pas parlé de ce j'aurais fait devant la béte et devant ses ongles , et devant sa (juetile ; car il n'y a que Dieu qui le sache. J'ai parlé de ce que le devoir et la vertu prescrivaient de faire; et je ne connais ni héte, ni ongles, ni (jueule , qui
41i COURS DE Ll
doive changer le moins du monde le devoir ni la verlii. Vous devez savoir apparemment ce qui appartient à l'un et à l'autre, puisque vous avez lu votre Sénèque. Vous avez donc bien peu profité à son école , ou c'est im bien mauvais précepteur , puisque tout ce qui paraît vous causer tant d'effroi ne lui paraît pas même valoir la peine qu'on y pense ou qu'on y regarde. S'il était là , il vous dirait de votre bête , et de ses ongles, etde sa fjueule: Quoi ! ce n'est que cela ? J'avoue qu'il n'a pas parlé de même devant la héte ; mais cela prouve seulement contre lui , et non pas contre moi : cela prouve qu'on agit d'ordinaire en lâcbe quand on a parlé en fanfaron. C'est à vous maintenant à prouver que nous avons tort de condamner , au nom du devoir et de la vertu , la làclieté qui se rend complice du crime, quand elle voit de près le danger qu'elle n'a su braver (pie de loin.
Et j'ajouterai que plus la jactance a été ridicule, plus la lâcheté est méprisable; que plus on a parlé haut de la vertu , plus on est bas quand on llatte le crime ; que si Tigellin eût préconisé ' le meurtre d'Agrippine , personne n'y aurait pris garde; mais que la lettre de Sénèque fut un détestable exemple, parce qu'elle était un démenti solennel de sa doctrine et de ses écrits , et qu'elle autorisait à croire que la vertu en paroles n'engage à rien pour les actions. Et cependant, s'il n'y avait pas des bétes féroces qui commandent à la vertu l'infamie des paroles ou celle du silence , sous peine de la vie, où seraient donc les dangers et les honneurs de la vertu ?
"Quel si grand avantage y avait-il pour la republique à ce que Sénèque fût égorgé plus tôt ? »
Il y en avait un très grand , et pour la chose [uiblique (car il n'y avait plus de république) , et |)Our Sénèque : pour la chose publique , car on ne la sert jamais mieux qu'en apprenant à tous les citoyens à préférer le devoir à la vie, et la mort à l'opprobre ; pour Sénèque , car il valait mille fiiis mieux nu)urir quehpies années plus tôt que de déshonorer sa vieillesse , son nom , sa place , et ses écrits. Et je pourrais rétorquer la question avec bien plus de fondement. Quel si grand avantage y avait-il , à l'âge de Sénèque , et sous le
' C'est l'expression du vrrfiicnx Saey sur la Lettre de Senè(iiie; et , quoi (|n'e:i dise niderot, l'expression est juste; car, assurer que la mort d'Agrippine ei^ un eoiip de la fortune de Jiuiiie , c'est liien la préconiser ; et Diderot Iniinème avoue ipie personne ne doutait du genre de celle mort. Cela n'enipêelie pas l'i^ditenr de nous dire, dans une note , que les cris d'indujnntion des gens de bien retentissent aujourd'hui sur la tombe de Sacy; et cela veut dire seulement que ceux qui poussent ces cris d'indujnulion s'imif^iiient (pie!(picfois faire plus de bruit (pi'ils n'en font , et (jne , s'ils sont (jens de bleu , ce n'est [)as loul-à-luit de la même manière que Sacy t'I.iit homme de b'im.
TTÉKATUUE.
règne de Néron, à sauver sa vie aujourd'hui aux dépens de son honneur, pour perdre demain la vie après avoir perdu l'honneur aujourd'hui?
« II ciait utile de rester au palais , pour l'Empire , pour la famille de Sénèque, pour nombre de bons citoyens. Après l'assassinat d'Agrippine , n'y avait-il plus de bien à faire ? »
Ce moyen tient au moins vingt pages de développements plus ou moins frivoles et faux : c'est en morale un des plus pernicieux sophismes ; et heureusement on peut le pulvériser en quelques lignes. \° l\ est absurde de légitimer ce (jui est coupable en soi, sous prétexte d'en tirer un liien : ce serait la subversion de tous les devoirs , et l'excuse de tous les crimes. Avec ce prétexte on pourrait s'associer à des brigands et à des assassins , pour empêcher une partie du mal qu'ils pourraient faire. Aussi est-ce un axiome reconnu qu'il n'est jamais permis de faire le mal pour produire un bien. 2° Il est absurde de supposer, comme le fait Diderot, qu'on put encore attendre que le dégoût de la débauche et la lassitude du crime amèneraient des jours plus heureux. Quelle illusion insensée! Des jours phts heureux sous le parricide et le fratricide Néron, encouragé par un sénat adulateur (pii divinise ses forfaits ! 3° Il est absurde de penser que Sénèque, soit comme instituteur , soit comme ministre , put se flatter de conserver le moindre pouvoir, le moindre crédit sur Néron, après s'être fait l'apologiste de ses attentats. Néron avait assez d'esprit pour mépriser dès lors celui qui s'était à ce point avili lui-même. Sénèque aussi ne tarda pas à demander sa retraite , et n'y attendit pas long-temps la mort. Etait-ce la peine de l'attendre à ce prix ? Quant à sa familh^ et à ses amis, moyen qui fournit encore trois ou (juatre mortelles amplifications, une famille et des amis qui vous presseraient de vivre infâme, aiin de vivre pour eux , auraient-ils le droit d'être écoulés ?
Diderot cite cette objection proposée par ses adversaires :
«Les choses en était-ellcs venues au point qu'il fallait que le fils pérît par sa mère , ou la mère par son fils ? C'est une chose invraisemblable. »
Mais lui, qui s'efforce d'établir cette affirmative, parce que l'apologie de Sénèque le mène tout naturellement, comme cela devait cire, jusqu'à l'apologie de Néron, il répond, lui, avec son audace tranchante :
K Invraisemblable jrour vous, censeurs, mais non pas pour Taciic. »
Et moi, je lui réponds comme je suis toujours oblig<' de répondre : Vous mentez encore; el non seulement ce (jue vous dites n'est pas vrai , mais
ANCIENS. — PHTLOSOPIÏIE.
loiit le contraire du vrai , rar ici l'opinion de Tacite est décidée et manifeste. C'est (juand il interprèle le loïKj siletice de Sénèqiie et de Burrhiis qu'il ne sait si c'était en eux conviclion de leur impuissance ou de la nécessité de choisir entre la mort du fils et celledela mère. Mais quand il parle en son nom , il est si loin de penser (pie les ressentiments d'Agrippiue pussent opérer la moindre révolution, qu'il ne suppose pas même parmi les Romains quelqu'un assez imbécile ou assez crédule pour ajouter foi aux prétendus dangers de Néron. C'est ce que vous avez entendu tout à l'heure dans le récit de l'historien ; et vous voyez comment Diderot, à soixante ans, lisait , entendait et interprétait Tacite.
Peut-être avez-vous été surpris quand j'ai dit que la justification de Sénèque menait Diderot jusqu'à celle de Néron. Mais je ne demande pas à en être cru sur mes paroles; écoutez les siennes:
« Il y aurait trois grands plaidoyers à faire : l'un pour Séiipqne etBurrhus; un second pour Néron; un troisième pour Agrippine. Hommes sensés, imaginez tout ce qu'il vous serait possible d'alléguer pour et contre les accusés, et dites-moi quelle serait voire pensée. ' »
Qu'on me dise à présent si jamais tout ce qu'il y a de plus sacré parmi les hommes a été plus formellement mis en problème et en litige que dans ces trois grands lïlaidoijers . proposés (jravement par Diderot à l'examen des hommes sensés, et dont le second est pour Néron. Tel est l'esprit de tous les ouvrages du même auteur : nulle part il n'a vu que des plaidoyers à faire pour et contre; et ce dernier trait explique tout , en vous donnant la mesure de l'homme et cel'e de l'intérêt qu'il prenait à la morale et à la vérité. Tout ce qui avait pu vous frapper d'étonnement dans celui qui faisait l'apologie de Sénèque doit à présent vous paraître tout simple dans celui qui a proposé et ébauché celle de Néron.
Vous ne trouverez pas plus extraordinaire que Sénèque , auteur de la Lettre apologétique adressée au sénat après le meurtre d'Agrippiue, le soit aussi d'une Consolation à un Polybe affranchi de Claude, sur laquelle Diderot lui-même s'explique ainsi :
<c II faut en convenir : il est incertain si l'auteur de cet ouvrage se montre plus rampant et plus vil dans les éloges outrés qu'il adresse à Polybe que daus les flatteries dégoûtantes qu'il prodigue à l'empereur. »
J'en conviens : mais , après la Lettre, la Consolation semble si peu de chose que je n'en parlerais même pas , si ce n'était pour moi une sorte de devoir d'achever le tableau de la philosophie-pra-
' Page 166, OEuiucs de Sénèque , tome I, édition in-8". Paris, ('liez Smitli.
tique de Sénèque , et de celle de ses apologistes. Il y a même ici quelque chose de particulier, une progression dans les sophismes tellement maladroite , que les premiers et les derniers se détruisent mutuellement. D'abord, l'éditeur La Grange avait vu si peu de jour à nier que celte Consolalion fût de Sénèque , qu'il employait huit pages à en accuser la bassesse dans un Avertissement donl les premières phrases vont nous mettre au fait de tout.
« Polybe était un des affranchis de l'empereur Claude ; Sénèque lui adressa cette consolation au commencement de la troisième année de son exil en Corse. Ce philosophe était alors âgé d'environ trente-neuf ans , et n'avait encore composé que deux Traités, la Consolation à sa mère, et celle à HTarria : c'est du moins l'opinion des critiques , qui comptent cette Consolation à Pnhjbe comme le troisième de ses ouvrages dans tordre chronologique. Ce Polybe était un homme très instruit, et qui occupait à la cour de Claude un emploi fort considéralile, puisqu'il était secrétaire d'état. On ne doit pas être étonné que Sénèque, qui connaissait le pouvoir de cet affranchi sur l'esprit de Claude, et qui avait avec raison plus de confiance dans rhumanilé et la commisération d'un ministre éclairé et homme de lettres luimême, que dans celle des courtisans ordinaires, la plupart sans pitié pour les malheureux dorit il n'ont plus rien à craindre ni à espétvr, on ne doitjjas être étonné, dis-je, que Sénèque ail cherché à se concilier adroitement la bienveillance de Polybe, et à s'en faire un appui auprès de l'empereur. Cette conduite n'a rien de répréhensible , même quand Sénique aurait un peu exagéré le mérite de son protecteur, ce donl nous n'avons aiwune preuve. Mais ce qui parait «loins facile à justifier, c'est que, dans cette même lettre où il entreprend de consoler Polybe sur la mort de son frère , il prodigue à Claude, qu'il n'aimait ni n'eslimait, des falterics outrées et d'autant plus ridicules, que ceprince imbécile ne rachetait ses vices par aucune vertu. Les ennemis de Sénèque lui ont reproché ces louanges excessives données à un tyran dont la vie publique et particulière 'impire autant de haine que de mépris. Mais ces reproches spécieux sont beaucoup trop sévères, et peut-être mémeinjiistes. »
Mais qu'est-ce donc que ces en «émis de Séné- ([ue ont pu dire de plus fort que ce même exposé de l'éditeur? Ici le fait seul est un jugement; et comment ce qui, de l'aveu de l'éditeur, n'est pas facile à justifier, n'est-il plus que spécieux:, et même injuste, d'une phrase à l'autre? Cette contradiction si palpable et si choquante n'est encore rien près du plaidoyer qu'il va commencer, et dont les premiers mots , en vous offrant la même logique qu'a employée Diderot pour la Lettre apologétique , vous dispenseront d'en entendre davantage sur la Consolation à Polyhe.
« Pour juger Sénèque, il faut se placer en idée dans la situation où il se trouvait alors, etc. »
L'éditeur nous envoie de là dans l'île de Corse , comme Diderot nous plaçait devant la béte. Jamais vous ne les tirerez de là ; jamais ils n'ont -d'autre appréciation des devoirsde l'homme. Telle ■est leur philosophie , et vous concevez où elle peut mener. Je crois que Sénèque était fort mal à son aise dans son exil de Corse ; mais peut-être me permettrez- vous de rappeler ce que j'ai eu occasion de dire d'Ovide dans un cas tout semblable. Je ne pensais nullement alors à Sénèque : je rendais seulement hommage à des principes imprescriptibles. J'excusais Ovide sur ses longues élégies et sur ses lameutations , que Gresset lui reprochait, et je me fondais sur ce que l'homme souffrant est toujours excusable d'être faible , et qu'il faut plaindre la faiblesse , comme on admire la fermeté. Mais, comme il y a quelque différence entre la faiblesse et la bassesse, souvenez-vous que je le trouvais inexcusable dans ses abjectes adulations pour Auguste et Tibère , par la raison , disaisje , qu'on n'est jamais forcé d'être vil : et pourtant Auguste et Tibère lui-même étaient beaucoup plus susceptibles de louange que ce Claude , qui ve rachetait ses rices par aucune vertu. C'est l'éditeur qui nous ledit , et qui trouve tout simple qu'on proffif/uc o cet imbécile tijrau les flatteries les plus ridicules , dès qu'elles sont datées de Corse. Quant à Polybe l'affranchi, je le connais fort peu , et je laisse l'éditeur et Diderot s'accorder là-dessus comme ils le pourront. L'un n'arien ru de réprèhensible , même dans l'exagération des louanges , alienda que iwus n'avons aucune preuve qu'elles soient exagérées : l'autre, qui va toujours devant lui sans s'embarrasser de rien ni de personne, affirme au contraire que ces louanges sont d'une exagération si extraordinaire, qu'elles ne peuvent être qu'une sanglante ironie. Pour Y exagération , elle n'est pas douteuse, et ce Polybe ne nous intéresse pas assez pour vous rapporter ici ce qui est à faire vomir. 3Iais il faut vous apprendre pourquoi Diderot veut que ce soit une ironie ; et c'est ici la progression dont je vous parlais. L'éditeur, après avoir si longuement justifié celte Consolation , finissait par dire, avec une sorte de timidité, que Dion semble insinuer que l'ouvrage de Sénèque ne subsistait plus , parce que l'auteur lui-même en avait été honteux dans la suite, et l'avait effacé {stglo verso delevit). L'éditeur ajoutait de son crû :
a Ce qui signifie qu'il en retira toutes les copies qu'il put rassembler. r>
Soit. ^lais comment les retirer toutes? Cela est impossible. Il n'en infère pas moins que la Consolation que nous avons , ou n'est pas celle de Sénèque , ou a été altérée par Suillius ; car les apolo-
gistes ne sauraient nulle part se passer de Suillius. Ils appellent aussi à leur secours Juste-Lipse , autre rempart de leur plaidoirie. Mais il est encore bien plus résené que l'éditeur.
« Il a douté plus d'une fois que tout ce qu'il y a là de bas et d'abject fût de Sénèque; mais il est sûr au moins qu'il n'y a que ses ennemis qui aient pu mettre au jour ce morceau: et peut-être l'ont-iis aliéré. »
{Portasse et maculdrunt.) L'intrépide Diderot se moque de tant de circonspection. // restait un pas « faire . dit-il naïvement; et il le fait. L'écrit n'est pas de Sénèque', et il le prouve par un nouveau plaidoyer, dont la seconde partie détruit radicalement la première. D'abord il prétend que , la véritable Consolation ayant disparu (supposition gratuite, comme tout le reste) , on y a substitué une espèce de centon pris çà et là dans les écrits de Sénèque. Il cite ensuite tout ce qu'il y a de plus dégoûtant en adulation, et soutient que Sénèque n'a pu écrire de pareilles sottises. IMais louf s'explique, selon lui, si la pièce n'est qu'une satire, une ironie, w» persiflage , et il lui parait impossible d'en douter. Mais alors comment celui qui n'a voulu que diffamer Sénèque par un écrit adulatoire s'y est-il pris si maladroitement , qu'on ne pût y voir qu'il HP satire!
« Si la Consolation n'est qu'une satire , tout s'explique , et l'on ne peut plus reprocher à Sénèque l'amertume de l'Apocoloquiutose '. »
Quoi! cette Consolation est donc de Sénèque, comme l'Apocoloquintose! Eh, vous disiez tout à l'heure très affirmativement qu'elle n'était pas de lui. Que faut-il croire, et auquel des deux vous tenez-vous ?
« Ou Sénèque n'est point l'auteur de la Consolation à Fohjbc, ou c'est une satire, ou Sénèque n'a point écrit Ylncucurliiation de Claude. »
Le dernier fait n'est pas doutez , n'est pas contesté , et YlncucurbUation est bien de lui; et vous oubliez que la Coji.ço.'(7tio)i est, selon vous, une moquerie si évidente , que Polybe même n'aurait pu s'y tromper, et n'eût vu dans l'auteur qu'un insolent; et, selon vous encore , Sénèque ne pouvait pas être si maladroit: donc il n'a pas écrit la Consolation comme une satire. Tâchez de vous tirer de toutes ces contradictions.
« Quoi '. Sénèque aurait eu la bassesse d'adresser .'i Claude les flatteries les plus outrées pendant sa vie , et les plus cruelles invectives après sa mort! C'était à faire trainer dans le Tibre le dernier des esclaves. »
Traînez, si vous voulez, vous êtes bien le maître. Il est vrai qu'il ne fallait pas faire de Claude
■ Paso 528 , § 88.
' Ou nu'tamorpliosc de Cl.iudo en citrouille; proprement incucurbilado en latin. C'est une satire de Sénèque , qu'il répandit après la mort de Claude.
ANCIENS. - PHILOSOPHIE
une citrouille , après eu avoir fait un dieu , ni le inellre, lui et tous les siens , dans la boue , après s'y être mis devant lui. Mais pourtant cette ApocoJoquiniose est un morceau piquant et ingénieux, et je ne vois pas pourquoi vous voudriez l'ôter à Sénèque, faute de pouvoir la concilier avec la Consolation. Vous faites donc bien peu d'attention aux faits que vous rapportez vous-même? Vlncuciirhitation est-elle plus facile à concilier a\ec Y Oraison funèbre de Claude , que Sénèque dictait pour Néron , et que vous rappelez d'après Tacite? Est-il assez avéré qu'il traçait de la même plume , et au même moment , la satire et l'apothéose? Cette oraison funèbre ne laisse pas de vous embarrasser im peu.
<t Si j'avais , dites-vous , un reproche à faire à Sénèque, ce ne serait pas d'avoir écrit V Apocoloquintose , mais d'avoir composé l'Oraison funèbre. » Soit; mais, bien résolu de ne lui jamais faire aucun reproche, essayez donc de l'excuser d'avoir fait les deux pièces. Vous savez ce qui arriva de l'Oraison funèbre : quoique prononcée par l'empereur, et d'abord écoutée patiemment, elle fit rire le sénat et le peuple, quand on entendit louer le bon jugement et la profonde politique de Claude. Il vous reste, à vous, de louer ici le bon jugement de Vautem\ qui, à ce que dit Tacite , avait soigné et poli cette harangue.... Vous croyez, messieurs, que je plaisante : point du tout; et vous ne sauriez trop vous persuader que tout ce qu'on peut supposer ici en ridicule est toujours surpassé dans le grand sérieux de l'apologiste.
« Oui , Sénèque avait mis beaucoup d'art dans cette harangue; c'est Tacite qui le dit : Multkm cultûs. » Mais multùm cuUûs signifie un style soigné et poli, et non pas beaucoup d'art. Et enfin, quel est cet art?
« Une leçon énergique. Sénèque a prévu que sa harangue serait sifjlée , et c'est comme s'il eût dit à son élève : Prince , entendez-vous ? si vous gouvernez mal , c'est ainsi que vous serez traité lorsqu'on ne vous craindra plus. »
Ce dernier trait est si subtilement imaginé , que l'auteur lui-même n'a pu s'empêcher de s'en faire compliment. Il se fait dire :
« Vous êtes bien ingénieux pour justifier Sénèque. » Mais il réplique modestement qu'il l'est beaucoup moins que les détracteurs pour le noircir. Cependant ne faut-il pas bien moins d'esprit pour ne voir que ce qui est dans les choses que pour y voir et y faire voir ce qui n'y est pas? C'est la différence entre l'apologiste et ceux qu'il appelle détracteurs; et ce n'est pas la peine de disputer sur la mesure d'esprit , car des deux côtés ce n'est sûrement pas le même esprit.
Il convenait à celui de Diderot d'attaquer la véritable vertu comme il avait défendu la fausse; et il fallait, pour couronner l'œuvre , immoler Thraséas à Sénèque. Thraséas, au milieu des adulations sénatoriales , exerçait la seule espèce de censure que comportât ce temps déplorable , celle du silence : à quoi auraient servi les paroles d'un seul contre tous? Ce silence fut si bien entendu, qu'il devint le seul chef d'accusation que les délateurs intentassent contre lui, assez capital pour le forcer à se donner la mort. Mais il était arrivé qu'une fois il avait pris la parole sur une de ces affaires d'un intérêt subalterne que le despotisme impérial abandonnait à ce fantôme de sénat. Les flatteurs à gages ne manquèrent pas de lui reprocher d'avoir un avis sur la police des spectacles de Syracuse, quand il n'en donnait point sur les plus grandes affaires de l'empire. Il répondit
<( qu'en s'occupant de petites choses il montrait assez , pour l'honneur du sénat , qu'on n'aurait pas négligé les grandes , s'il eût été permis de s'en mêler. » Ce qu'une pareille réponse renferme de sens et de courage ne peut échapper à personne , et je ne serais pas excusable d'y insister. Diderot sera , je le crois, le seul à demander si cette réponse frivole estdigned'un magistrat. S'il appelle frivole une réponse qui accusait si ouvertement ce qu'on voulait le plus dissimuler, la tyrannie , c'est qu'il veut que l'on fasse un crime à Thraséas d'être resté au sénat , vu qu'on ne trouve pas mauvais que Sénèque n'ait pas quitté la cour. Ses expressions mêmes vont beaucoup plus loin, et font nettement l'éloge de l'un, et la condamnation de l'autre.
« Thraséas reste inutile dans un sénat déshonoré , et personne ne l'en blâme 1 Sénèque garde une place dangereuse et pénible, où il peut encore servir le prince et la patrie , et on ne lui pardonne pas 1 Quels censeurs de nos actions 1 quels juges 1
Je réponds à Diderot pour la dernière fois, et je finis.
Non seulement on ne blâmera point Thraséas , mais on lui doit des éloges. Le sénat était déshonoré, il est vrai, par ses paroles; mais Thraséas n'y était pas inutile par son silence. Ce silence représentait l'opinion publique , qui ne pouvait plus avoir d'autre organe. Thraséas pouvait, sans danger, rester chez lui comme bien d'autres : il y en avait à rester au sénat pour se taire seul au milieu des acclamations de la servitude; il y en avait à expliquer son silence, comme il osa le faire; et quand il n'y serait resté que pour en sortir une fois, comme on sait qu'il en sortit, c'en serait assez pour sa mémoire , comme ce fut assez pour sa perte. C'est quand on en vint jusqu'à lire dans le
sénat cette infâme IrUre qui vous a coi'ilo six cents paiîes,que Tlirasi'as se leva, et soriii, dit Tacite, se dcvoxtaut à la mort , mais saus rendre la liberté il un sénat esclave. Le militaire Tliraséas, coinine vous l'appelez, eut horreur d'entendre ce que le philosophe Senèque n'eut pas honte d'écrire ,et l'oreille de l'un eut plus de pudeur que la plume de l'autre. Je vous plains de ne l'avoir pas senti, et je conçois fort bien (jue vous n'ayez pas osé rapporter ce trait mémorable , ([ui m'apprend pounpioi Thraséas a encouru votre disgrâce. Son silence avait condamné Néron , el sa sortie du sénat condamnait Séuèque. Ainsi Thraséas avait prononcé dès lors contre les sophistes (s'il pouvait s'en trouver) (jui seraient ca])abl('s de proposeï' un (jrand plaidoyer pop.r le parricide, et d'en faire un très !i;rand pour l'apologiste.
Cependant Sénèque et Thraséas moururent tous deux de même , et se firent ouvrir les veiues : c'est tout ce qu'ils eurent de commun; et cela prouve seulement ([u'il y a un genre de tyrannie à laquelle on n'échappe pas i»lus en la llaltant qu'en la bravant. îMais dans les mœurs de Rome , et surtout de ces temps-là, jamais la résignation tranquille à une mort forcée n'a sufli pour caractériser la grandeur d'ame et le courage. Il n'y avait point de force plus vulgaire : les exemples en sont innombrables , et les exceptions très rares. Combien d'hommes méprisables et méprisés ont su mourir avec résoliition dans ces temps -là, comme dans les nôtres ! Mais il y a ici quelque chose de plus : depuis un certain temps, Sénèque, instruit que Néron cherchait à se défaire de lui par le poison , ne se nourrissait plus (pie de fruits qu'il cueillait lui-même , et se désaltérait de Teau de ses fontaines. Est-il bien difficile de se résoudre à quitter une semblable vie? Il peut n'être pas prouvé ([u'il ait conspiré avec Pison, quoique cela soit aussi probable qu'indifférent; mais il est sûr qu'il dut avoir peu de peine à mourir.