‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 52 sur 140 · LIVRE PRE:^]1ER — POÉSIE · texte numérisé non relu

LIVRE PRE:^]1ER — POÉSIE

^^TRODU(;TIOîs , ou discours sur l état des lettres EN EUROPE, DEPUIS LA FiN DU SIECLE gUl A SUIVI CELUI d'auguste JUSQU'AU REGIME DE LOUIS XIV,

Tel qu'il fut prononcé en 1797. Nous avons parcouru ces beaux siècles de !a Grèce et de Rome , qui ont été ceux de la gloire et des prodij^es de l'esprit humain ; nous avons voyagé au milieu de ces grands monumenls dont le temps a respecté du moins une partie qui doit faire à jamais regretter l'autie. Si long - temps ensevelis c-ans les vastes et profondes ténèbres dont la barbarie obscurcissait la teire , aux premières lueurs de la raison et du goût, le travail et l'érudition les débarrassèrent des décombres «jui les couvraient et de la rouille qui les avait noircis. Le génie, au moment où il s'éveilla comme d'un long sommeil , ne put les contempler qu'avec cet enthousiasme (jui apprend à égaler ou du moins à imiter ce qu'on admire; et dans la suite la satiété, le paradoxe, et une rivalité mal entendue, leur ont insulté avec une oigueilleuse ingratitude, à celte epoiiue où l'esp: it devient subtil et contentieux , en même temps que les grands talents deviennent plus rares; où la prétention déjuger l'emporte sur le besoin de jouir ; où l'on médit de ce qui a été fait, à mesure qu'il devient plus difiicile de bien faire; enlin,où l'on ne conserve plusguèred'aulre goût que l'arnour aveugle de la nouveauté, quelle (ju'elle soit ; goût pervers et dépravé , (jui calomnie le passé , corrompt le présent , et méconnaissant tous les principes du beau et du bon, laisse à peine l'espérance de l'avenir.

Nous avons suivi des yeux les chantres d'Achille et d'Enée dans la carrière immense de l'épopée , et mêlé nos applaudissements à ceux de la Grèce assemblée, lorsqu'elle couronnait sur le théâtre les Euripide et les Sophocle , et que dans les jeux olympiques elle décernait des palmes au courage , à l'adresse , à la force , au son de la lyre de Pindare , que nous avons retrouvée depuis dans les mains de cet heureux favori de la nature et de Mécène, qui savait passer si facilement du sublime aux chansons , et de la morale du Portique à celle d'Epicure. Nous nous sommes crus un moment , dans ce lycée , Grecs ou Romains (et c'est ainsi seulement qu'il pouvait nous être permis de

le croire) , quand l'élotiuence elle-même , sous les traits de Cicéron ou de Démoslhènes, est montée dans la tribune d'Athènes ou de Rome, avec cet air de grandeur qu'elle devait avoir dans les anciennes républiques , et ce caractère énergique et lier , si naturellement empreint sur le front des orateurs de la liberté , si ridiculement contrefait de nos jours sur celui de la servitude factieuse ou île l'hypocrite tyrannie.

La muse de l'histoire s'est montrée à nous non inoins majestueuse, entourée de tous les héros qu'elle faisait revivre. Mais , en descendant à l'âge suivant , la décadence nous a déjà frappés. Les traits brillants de Lucahi, tout l'esprit de Pline et de Sénèque , les pointes de Martial , n'ont servi qu'à nous faire sentir davantage quels hommes c'étaient que Cicéron, Virgile , et Catulle. La Grèce ne peut plus se glorifier ([ue de son Plutarque , qui se place encore au rang des classiques. Rome a son Quintilien , qui défend le bon goût du siècle précédent contre la corruption du sien; mais, plus heureuse que la Grèce, elle montre encore à la postérité un homme unique, Tacite, qui seul, la tête aussi haute que tout ce ce qui l'a précédé , reste debout, comme une colonne parmi des ruines.

Au-delà de ce point où nous nous sommes arrêtés , que trouvons-nous ? un désert et la nuit.

Quelles sont les causes de ces étonnantes révolutions de l'esprit humain ? Pouniuoi ces éclipses si longues , qui succèdent à l'éclat du plus beau jour? D'où vient qu'on a vu le même flambeau tour-à-tour briller et s'éteindre , et se rallumer encore chez certains peuples , tandis que chez d'autres il semble avoir disparu pour toujours , ou même ne s'est jamais allumé pour eux? Quelle est cette espèce de prédilection accordée par la nature à certains siècles, où l'on dirait qu'elle a pris plaisir à développer toute sa puissance productive, à prodiguer ses richesses , à répandre ses trésors comme par monceaux ? Inépuisable et toujours la même dans ses productions physiques, est-elle dor».c si bornée dans son énergie morale, et n'a-lelle en ce genre qu'une fécondité passagère qui la condamne ensuite à une longue stérilité ? Cette question souvent agitée peut fournir cependant de nouveaux aperçus , quand il s'agira , vers la fin de

ce Cours, de chercher unrcsuUat satisfaisant clans la querelle trop longue et trop fameuse sur les Anciens et les ]>Iodernes. Aujouririmi je ne me propose ({u'un résumé rapide et succinct, où , ne in'arrétant (ju'aux faits, sans discuter les causes , je rappellerai quel a été, à différentes é[»oques, le sort des lettres et des arts, depuis la fin du siècle (|ui a suivi celui d'Auguste, jusqu'au temps où le génie vit renaître de beaux jours sous les Médicis , et répandit ensuite sous Louis XIV cette éclatante lumière qui a rempli le monde, cpii offusque aujourd'iuii plus que jamais la médiocrité jalouse et l'ignorance présomptueuse ; mais qui appelle encore les regards des hommes de sens, comme tians une nuit obscure des voyageurs égarés tournent les yeux vers le point de l'horizon d'où l'on verra renaître le jour.

Quoi(|u'on ail observé, avec raison, que le règne des arts a toujours été chez les Anciens , comme chez les Modernes , attaché à des temps de puissance et cle gloire, il parait cependant cpie, pour fonder et perpétuer ce règne, ce n'est pas une cause suffisante que la prospérité d'un gouvernement affermi. On en voit la preuve dans cette période de plus de quatre-vingts ans , qui s'écoula depuis Trajan jusqu'au dernier des Anfonins, sous des souverains comptés parmi les meilleurs dont le monde ail conservé la mémoire. L'histoire remarque que les nations furent alors aussi bien gouvernées qu'elles pouvaient l'èlre, parce que la vertu était sur le trône avec une philosophie qui se pi- (juail d'être éminemment morale et religieuse, connue celle de notre siècle s'est piquée de n'èlre ni l'un ni l'autre. La vertu régna comme la loi : la terre fut heureuse et le génie fut muet. Il y eut encore quelipies hommes d'esprit et de goût , tels ([ue le critique Longin, le moraliste satirique Lucien , et , par la suite , des historiens du second ordre, lelscpi' Annnien Marcellin,Hérodieu, etd'autres ; mais, dans l'éloquence et la poésie , Rome et la Grèce étaient réduites aux déclaraatems et aux sophistes , les uns occupés à vendre des louanges, les autres enfoncés dans les disputes de l'école. Cependant vers le milieu du ipiatrième siècle, lors(jue l'enqjire romain, chancelant sousle poids <le sa grandeur , était forcé de se partager pour se soutenir, lorsque Rome n'était déjà plus la seule capitale du monde , quand les ressorts de l'autorité étaient affaiblis , ijuand les Barbares menaeaient de tous côtés le peuple dominateur et corronq)U , (jui ne se défendait plus que par sa discipline militaire , une élocpience nouvelle naquit avec ime nouvelie religion , <|ui des prisons et des cchafauds venait de mouler sur le trône des Césars. Celle voix auguste et puissante était celle de,s

orateurs du christianisme; el le cercle des préjugés particuliers rétrécit tellement les idéesque peut-être entendra-t-oniciavecqueI(]nesHrprisedes noms qui ne sont guère plus cités parmi nous que dans les chaires évangéliques, el qu'on s'étonnera de voir , au rang des successeurs de Cicéron et de Démosthènes, des hommes en qui l'on est accoutumé de ne voir que les successeurs des apôtres '. Mais sans blesser le respect qu'à ce dernier titre doivent tous les chrétiens aux Basile , aux Grégoire, aux Chrysostôme, je puis les considérer ici principalement sous le rapport des talents et du génie. Pourquoi faudrait-il détourner les yeux , quand nous rencontrons ces grands hommes à la place qu'ils doivent occuper dans le tableau des différents âges littéraires? Sans doute ils appartiennent particulièrement à l'Eglise , qui les a consacrés à la vénération publique : c'est surtout à elle à rapfteler les services qu'ils ont rendus à la religion , les victoires qu'ils ont remportées sur l'hérésie , les exemples ({u'ils ont donnés de la sainteté pastorale ; les lumières qu'ils ont répandues panni les peuples , les tourments qu'ils ont soufferts pour la foi ; mais ils appartiennent aussi à l'histoire et aux lettres humaines. L'histoire, en nous aftliiieantdu récit des crimes qui furent alors, conunc dansions les temps , ceux de la tyrannie, de l'ambilion el du fanatisme, nous offre le contraste de tant d'horreurs dans le portrait fidèle et avoué de ces héros de l'Evangile. L'histoire nous présente en eux les {)lus touchants modèles des plus pures vertus; nous les fait voir réunissant la dignité du caractère à celle du sacerdoce , une douceur inaltérable à une fermeté intrépide, adressant aux empereurs le

' Dans le compte qu'a rendu de cette séance un des coopérateiirs des Nouvelles politiques , distiusné par sa touclie spiriluelle et fine . il est dit que ce morrcau a (ail languir un moîiicnt l'attention, et qu'il aurait c'té apjiloucli il y a vingt ans. Je puis assurer que ce même morceau , où je nai rien changé , fut applaudi en 1788. Ce ncsl pas quil y eût alors pins de religion qu'anjourd'luii; il y en avait moins; mais c'était une autre espèce d'incrédules. Ceux d'aloi-s l'étaient de la faron de Voltaire;; ceux d'anjonrd'liui le sont de la façon de Chaumelte et d'Hébert. Les hommes instruits senUient que l'orateur remplissait une partie essentielle de son sujet, en examinant une époque aussi remarquable que celle de l'éloquence cbrélieime.la seule qui fût connue dans le monde pendant plusieurs siècles. Ils savaient qu'il n'était pas impossible qu'on fût un saint et pourtant qu'on ne fût pas un sot; qu'où pouvait louer le génie et les vertus d'un saint, même sans être f/tro^, comme Voltaire a loué saint Louis; (]u'on pouvait aller JMS(|u'à nommer saint .fujuslin et sai7il Chrysostôme . sans faire une rapucinade. Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour me plaindre; au contraire, c'est pour nous féliciter de nos progrès. Du temps de Joseph Lebon, celui ipii aiuviit nonuné un saint eût été égorgé sur-le-champ. Aujourd'hui les athées jacobins se contentent de crier à la dc'rolion, en attendant mieux. Quel pas nous avons fait !

SIÈCLE DE LOUIS XIV

INTRODUCTION

liio

langage de la vérilé , an coupable celui de sa conscienceniii le tourmente, etde lajuslice céleste, qui le menace, à tous les malheureux celui des consolations Iraternelles. Les lettres les réclament à leur tour, et s'applaudissent d'avoir été pour quelque chose dans le bien qu'ils ont fait à l'humanité, et d'être encore, aux yeux du monde, une partie de leur gloire : elles aiment à se couvrir de l'éclat qu'ils ont répandu sur leur siècle , et se croiront toujours en droit de dire qu'avant d'être des confesseurs et des martyrs, ils ont été de grands hommes ; qu'avant d'être des saints , ils ont été des orateurs.

En les regardant sous ce point de vue, soit que l'on mette à part l'inspiration divine , soit que l'on reconnaisse encore la Providence dans les moyens naturels dont elle se sert, on peut observer les causes qui contribuèrent à donner cette nouvelle vie à l'éloquence, oubliée depuis si long-temps. Un nouvel ordre d'idées et de sentiments à développer, une foule d'obstacles à combattre et d'adversaires à confondre, la nécessité de vaincre parla persuasion et l'exemple , qui étaient les deux seules forces de la religion naissante ; voilà ce qui dut animer le génie des fondateurs et des défenseurs du christianisme. Le paganisme, long-temps persécuteur , était encore redoutable , même depuis que Constantin eut fait régner l'Evangile. Les zélateurs de l'ancienne religion avaient pour eux , selon les temps et les circonstances , des intérêts départi, et, dans tous les temps, l'intérêt de toutes les passions divinisées par le polythéisme. Mais il faut avouer que ce n'étaient , sous aucun rapport, des hommes à comparer aux prédicateurs de la foi chrétienne. Il s'en fallait beaucoup que Celse, Porphyre, Synmiaque , pussent balancer la dialectique d'un Tertullien, la science d'un Origèue, ni les talents d'un Augustin et d'un Ghrysostôme. Ce dernier, dont le nom seul rappelle la haute idée que ses contemporains avaient de son éloquence , peut être opposé à ce que l'antiquité avait eu de plus grand. Ce n'est pas que dans ses écrits, comme dans ceux de saint Augustin, de saint Basile, de saint G rcgoire, la critique n'ait pu remarquer des défauts que n'ont pas eus les classiques grecs et romains. On s'aperçoit que les orateurs chrétiens n'ont pu échapper entièrement au goût général de leur temps, qui s'était fort corrompu. On y désirerait souvent plus de sévérité dans ie style, plus d'attention aux convenances du genre , plus de méthode , plus de mesure dans les détails. On leur a reproché de la diffusion, des digressions trop fréquentes , et l'abus de l'érudition, qui, dans l'éloquence, doit être sobrement employée , de peur qu'en voulant trop instruire l'au-

diteur , on ne \1enne à le refroidir. Mais aussi quel connaisseur impartial n'y admirera pas un mélange heureux d'élévation et dedouceur, de force etd'onction, de beaux mouvements et de grandes idées, et en général cette élocution facile et naturelle , l'un des caractères distinclifs des siècles qui ont fait époque dans l'histoire des lettres ?

Celle où je m'arrête en ce moment présente une observation qu'il ne faut pas omettre , c'est la supériorité des Grecs sur les Latins. Ceux-ci nous offrent principalement comme écrivains et orateurs, dans ces premiers âges du christianisme, Tertullien, saint Ambroise, saint Cyprien, et saint Augustin. Personne ne conteste an premier la vigueur des pensées et du raisonnement, mais personne aussi n'excuse la dureté africaine de son style , même dans ses deux ouvrages les plus célèbres, V Apologie et les Prescriptions , dont les beautés frappantes sont mêlées d'affectation , d'obscurité, et d'enflure. Saint Cyprien , qui l'avait pris pour modèle, en a conservé le caractère, mais également affaibli dans les beautés et dans les défauts. Saint Ambroise a beaucoup plus de douceur et de pureté; mais il s'élève peu , et n'a pas comme eux cette foule de traits qui préparaient pour la chaire tant de citations heureuses et brillantes. Saint Augustin est certainement le plus beau génie de l'Eglise latine : il est impossible d'avoir plus d'esprit et d'imagination; mais on convient qu'il abuse de tous les deux. Son style nous rappelle Sénèque , comme celui de Grégoire, de Basile, de Chrysostôme, rappelle Cicéron et Démosthènes, et c'est dire assez que les pères grecs ont la palme de l'éloquence.

A l'égard du paganisme, on trouve, vers le temps dont je parle , Libanius et Thémiste , distingués parmi les philosophes rhéteurs , mais qui avaient plus de littérature que de talent. Le plus glorieux titre du premier, c'est d'avoir eu deux disciples dont le nom éclipsa bientôt le sien , et ce sont ce même Grégoire et ce même Basile , qui reçurent de leurs contemporains le nom de grand, et qui furent admirés des païens mêmes. L'autre illustra sa plume et son caractère , en se faisant , auprès de l'empereur arien, Valens, le défenseur des catholiques persécutés ; et ce fut un païen qui eut la gloire de donner cette leçon de tolérance et cet exemple de courage, qui furent couronnés par le succès.

Après cet éclat passager que la religion seule rendit aux lettres, les irruptions des Barbares, depuis le cinquième siècle jusqu'au dixième, étendent et épaississent de plus en plus dans notre Occident les ténèbres de l'ignorance et du mauvais goût : et si , dans ce long intervalle , on aper-

coulis DE LITTEKATUHE.

çoit quelcjnes hommes supérieurs aux autres par les dons de l'esprit ; un Photius , qui fit du sien un usage si funeste; un Abeilard, fameux dans les écoles, et qui paya par ses malheurs sa réputation et ses fautes; surtout nn saint Bernard, qui fut l'orac'e de son temps , et dont les écrits sont encore cités dans le nôtre; aucun d'eux ne put relever les lettres dégradées et les arts corrompus. Constantinople en élait encore le centre , même dans son abaissement; mais la scolastique et ses controverses, nées de cet esprit sophistique qui , dans tous les temps , fit plus ou moins partie du caractère des Grecs, avait acquis, en se joignant à la religion, qu'elle corrompait, une importance mal entendue, qui décourageaitles autres études chez tous les peuples qui avaient assis des trônes sur les débris de l'empire rc-nain. Théodoric, qui fit pour les lettres, en Italie, beaucoup plus qu'on ne pouvait attendre d'un roi golh, ne parvint ])as à les relever. Charlemagne , comme lui, conijuéraut politique et législateur, mais fort supérieur à lui, et, sans contredit, le plus grand homme ({ui ait paru dans ce long intervalle qui a séparé la chute des deux empires, Charlemagne fit entrer les sciences et les arls dans le vaste plan de gouvernement dont il voulait faire la base d'une puissance qui ne put survivre à son génie. Il fonda l'iuiiversitéde Paris : mais ce ne fut que longtemps après lui «lu'elle acquit une splendeur digne de son origine , et devint pour toutes les fiations de l'Europe un modèle et un objet d'émulation Ici je m'arrête involontairement, les

yeux fixés sur le passé, sur le présent , et sur l'avenir. Quand je prononçai pour la première fois ce même discours , il y a quelques années , elle existait encore cette savante et respectable école , la plus ancienne du monde , la mère des sciences et des lettres : elle n'est plus ! Vingt autres universités , dignes filles de cette illustre mère , honoraient et instruisaient la France : elles ne sont plus! Et depuis long -temps, toutes les fois que se rencontre sous ma plume quelqu'une de ces innombrables ruines dont nous sommes environnés , et que je considère d'un côté ce qu'on a détruit, et de l'autre ce qui en a pris la place, je me prosterne en idée , et je paie à ces tristes et vénérables souvenirs le tribut (jue leur doit tout ce qui n'a pas renoncé à la raison humaine, tout ce (jui a conservé des sentiments d'homme. Car, qu'y a-t-il aujourd'hui parmi nous de saint et de vénérable , si ce n'est des ruines ; à commencer par les autels, (jui sont des ruines; par les temples, oii l'on adore Dieu sur des ruines; par les tombeaux , où l'on pleure les morts sur des ruines; parles asiles de la vertu, de l'instruction, de

rimmanité, où l'on ne marche que sur des mines? Et je me dis en gémissant : Ici une race nouvelle et étrangère parmi les hommes , la race révolutionnaire, a passé; et que peut-il rester après son passage , si ce n'est le chaos renouvelé , et le génie du mal planant encore au-dessus du chaos, et s'applaudissant d'avoir tout détruit, comme autrefois le Créateur s'applaudissait d'avoir tout fait? Hommes célèbres, et si dignement célèbres, puisque vous l'êtes surtout pour avoir été ntiles , vous qui fûtes , de siècle en siècle , les instituteurs de la génération naissante, les maîtres et les modèles à la fois de la saine littérature , de la pure morale , et de la vraie religion , qui en est la sanction et le soutien ; ombres des Gerson , des Dumoulin, des Duval, des Rollin, des Hersan, des Gibert, des Coffin , des Grenan , des Le Beau , et de tant d'autres qui ont attaché leurs noms à des monuments à jamais précieux pour les amis des lettres et des mœurs, vous ne rejetterez pas l'hommage que je vous adresse au milieu d'eux. Si j'ose vous le rendre aujourd'hui, c'est que toujours je vous l'ai rendu; c'est que mon langage a toujours été le même à votre égard; c'est qu'au moment où touslescoi-ps littéraires, tous les établissements d'instruction publique , étaient déjà hautement menacés par la démence destructive , j'en pris bautemenL la défense; j'en rappelai les avantages et la gloire , et , avec autant de reconnaissance que de respect, je proposai seulement dans le plan des études (juelques légers changements, «luelques améliorations qu'indi(iuait l'expérience, que déjà même quekjues maîtres adoptaient, et dont l'utilité était généralement reconnue. Mais il n'appartenait pas à lignoraiice barbare, érigée pour la première fois en législatrice , de sentir tout ce qu'il y avait d'utile et de respectable , tout ce qu'il y avait de vraiment politique dans ces grandes institutions consacrées par les siècles, qui sont l'ornement des empires, et font partie de la dignité qu'un grand peuple doit toujours avoir chez les autres peu[)les; dans l'étendue, dans la stabilité , dans la réunion, dans la considération publique de ces sociétés d'enseignement, dont le nom seul imposait par avance à la légèreté naturelle d'une jetmesse nombreuse, et lui imprimait ce respect sans lecjuel il ne peut y avoir ni docilité, ni décence, ni progrès; dans ces décorations attachées au mérite d'une profession honorable et laborieuse , et qui , n'attestant que la gloire des lettres et des arts, ne produisaient que l'émulation, sans orgueil et sans danger; dans cette noble indépentlance des instituteurs , toujours choisis et jugés par leurs pairs, et non pas par une multitude ignorante, ou par des

SIÈCLE DE LOUIS XIV

administrations étrangères à la science ; dans la nature même des émoluments de leur travail , toujours assurés sur des fonds pul)lics, et dont la répartition fut toujours invariable , et n'eut jamais rien de précaire ni d'humiliant; dans la perspective encourageante d'une existence toujours la même et toujours distinguée , d'une vieillesse toujours aisée , paisible et honorable, trop juste récompense d'un long dévouement ; dans la discipline des maisons d'enseignement , qui commandait la régularité des mœurs , attribut indispensable de la profession d'instituteur; dans le goût «!u travail, résultat naturel de cette discipline et de l'esprit général de ces maisons de doctrine , et qui dédiait sans cesse de nouvelles productions aux lettres, aux sciences, à la morale, à la religion; enfin, dans ces solennités annuelles, dont la pompe innocente, enflammant l'imagination de la jeunesse , lui arrachait des efforts qui décelaient de bonne heure le secret de ses forces , et furent souvent les prémices du talent et du génie.

Ombres illustres , que j'aime à évoquer ici (car où pourrais-je les évoquer ailleurs ? ) voilà donc ce qu'ont anéanti ies barbares du dix-huitième siècle qui se sont nommés philosoplœf;! Autrefois vous aimiez à tourner encore vos regards sur ces écoles antiques où respirait votre génie , où vos noms étaient vénérés, où vos leçons étaient répétées. Aujourd'hui vous les détournez avec horreur, et peut-être avec pitié. Et qu'y verriez-vous? des cachots, des solitudes, des dévastations. Ce n'est pas seulement la basse envie, l'envie aveugle et forcenée, qui a voulu frapper tout ce qui l'humiliait : l'insatiable rapacité a cherché des dépouilles , même où il n'y avait guère de richesses (|ui fussent à son usage. Tout a été pillé , saccagé , enlevé; et des bandits qui ne savaient pas lire ont envahi les dépôts et les monuments de la science, ont ms à l'encan tout ce qu'ils avaient pris sans le connaître, l'ont vendu au nom de la nation; comme si elle eût jamais avoué cette prostitution infâme, comme s'il pouvait y avoir en Europe une nation qui fit sa propriété du brigandage, qui consentit à se nourrir de sang et de dépouilles , et à laisser mourir de faim ceux qu'elle n'aurait pas égorgés en les dépouillant. Brigands , qui avez spolié , mis dans les fers , torturé , traîné à l'échafaud les successeurs des RoUin et desFénélon, gardez pour vous le salaire des crimes qui ne sont qu'à vous, et cessez au moins d'outrager la nation, qui n'en a pas plus le produit que la honte , qui vous parle ici par ma voix , comme parlera l'histoire, comme parle l'Europe entière, comme parle quiconque n'est ni votre esclave ni votre complice. Mais qu'importent les plaintes?

INTRODUCTION

et où sont les réparations? quelle puissance serait capable de remédier à tant de désastres , et de combler tant d'abîmes ? Ah ! si les hommes vertueux dont j'ai appelé les mânes pouvaient aimer la vengeance, je leur dirais : Regardez ce qui a remplacé votre ouvrage ; voyez ces efforts si nuiltipiiés et si impuissants pour bâtir sans aucune base, pour organiser le désordre et réaliser le néant ; tous ces plans également stériles , tour-àtour préconisés et rejetés; ces généralités chimériques , qui , en voulant tout embrasser, n'atteignent jamais à rien; ces théories si follem.ent ambitieuses et si complètement inexécutables, où l'orgueil des mots est en raison du vide des idées; ce charlatanisme puéril qui croit changer les choses en changeant les m mis, et qui se retranche obstinément daus les spéculations de l'avenir, quand il est sans cesse repoussé par l'impossibilité actuelle. Voyez cette profonde et honteuse ignorance des premiers principes et des premiers éléments de toute éducation publique ; ignorance portée au point de ne pas même distinguer et classer ce quiconvient aux différents âges de l'homme, à l'enfance, à l'adolescence, à la jeunesse, à l'âge adulte; de confondre des académies avec des écoles , des rassemblements de gens de lettres avec des maisons d'éducation; d'imaginer qu'il suffit de nommer des maîtres pour attirer des disciples; que l'on peut instruire et former des enfants et des adolescents , sans aucun point de réunion habituelle et obligée, sans aucun but marqué et distinct, sans aucun lien moral d'attachement et de respect entre les instituteurs et les élèves, sans aucun frein de discipline , sans aucun moyen de subordination , et sans aucun plan d'avancement ; qu'on peut rétabUr la morale si déplorablement avilie, l'inspirer et l'inculquera des enfants, à des adolescents, avec des méthodes métaphysiques , sans aucune de ces notions religieuses , si naturelles, pour ainsi dire , à l'instinct de l'homme ; les seules qui, réunies à des objets sensibles, aient une véritable autorité sur ce premier âge , parce qu'elles seules parlent à son cœur, et que le cœur devance nécessairement la raison; notions si essentielles et si sacrées , même en politique humaine , qu'en supposant ( ce qui n'est pas) qu'elles pussent être inutiles à l'intelligence formée, elles seraient encore d'une indispensable nécessité pour ce premier âge, puisque, incapable de raisonnements abstraits , il ne peut et ne doit que croire, aimer, et obéir. Voyez enfin foute la génération qui a eu le malheur de naître dans ces temps abominables, livrée au plus funeste abandon , à moins de secours particuliers qui sont toujours rares, et condamnée à croître au milieu

de la plus dévorante contaj^ion de principes, d'exemples, d'action, et de paroles, qui ait jamais infecté l'espèce humaine , sans que, depuis quatre années, les réformateurs du monde aient pu seulement onvrir une école où l'enfance puisse apprendre à lire et à écrire , à honorer Dieu et ses parents.

Mais que me répondraient ces maîtres anciens , si tristement venirés et si aftligés de l'être ? qu'il n'arrive cpie ce qui doit arriver, et que, quand une justice suprême, à la fois sévère et prévoyante , a permis que la horde révolutionnaire se déchaînât parmi nous , elle a voulu que l'orgueil devînt stupide en devenant féroce, et que ces mêmes hommes, éminemment armésde tous les moyens dedétruire, fussent en même temps frappés de l'irreraédiahle impuissance de rien édifier.

Et moi, je dirai aux dignes représentants qui v.e peuvent être confondus avec ces ennemis du genre humain , à ceux qui , de concert avec quelques écrivains honnêtes et courageux, luttent contre l'influence encore menaçante des derniers fauteurs de la harharie : Si vous voulez ramener la lumière et les mœurs , après les ténèhres et les crimes, rétablissez les anciennes écoles; rétablissezles , avec les réformes très faciles et trt's légères que peut comporter la nature d'un gouvernement libre et légal. Il est aussi trop absurde que des universités ne puissent se concilier avec une république et qu'une république puisse craindre des universités.

C'est cet intérêt si pressant et si prochain, qui m'a entraîné un moment, non pas hors de mon sujet, mais un peu au-delà. Yotis le pardonnerez sans doute en faveur de l'intention, quand bien même elle serait sans effet. Je reviens.

Charlemagne retarda peut-être les progrès de^la langue française , en faisant régner dans ses vastes élals la langue des Romains, (jui fut généralement en France celle des lois et des actes publics jusqu'à François P''. Si nous jetons les yeux sur l'Espagne, l'Angleterre, l'ItaUe, l'Allemagne, nous les voyons , pendant près de six cents ans , foules tour-à-tour sons le choc des Barbares , [qui s'en disputent la possession ; et lorsque les nations formées de ce mélange d'indigènes assenis et de con(iuérants étrangers, ont pris quelque consistance , l'Europe entière , comme arrachée de ses fondements par cet enthousiasme des croisades que la Providence ne parait pas avouer, se renverse sur l'Asie mineure , sur la Palestine et l'Egypte ; et ces longues et violentes secousses éloignent encore le moment où les peuples du Nord , (|ui des provinces romaines de l'Occident avaient iàit tant de royaumes , pouvaient déposer par degrés la rouille de ietn- origine, et se dégager de

cette grossièreté de mœurs et de langage, incompatible avec la culture des arts. Les croisades servirent à l'affranchissement des communes et au développement des idées de commerce ; mais en agitant les empires encore peu affermis, elles ôtaient aux gouvernements , de qui tout dépend toujours, le loisir et les moyens de s'occuper des lettres.

Dans cet engourdissement des esprits, à qui avons-nous Tobligation d'avoir consersé du moins une partie des matériaux dispersés qui servirent dans la suite à reconstruire l'édifice des connaissances humaines? L'histoire, qu'on ne saurait démentir, répond pour nous que c'est encore aux gens de l'Eglise : eux seuls avaient quelque teinture des lettres , et de là vient que le nom de clerc devint le synonyme d'homme lettré, et se donna même par extension à quiconque savait lire , ce qui pendant long-temps fut assez rare pour être un titre privilégié. Je ne dissimulerai point que cet avantage fut un de ceux dont abusa la corruption , qui se mêle à tout bien sans le détruire. On s'est quelquefois étonné que les peuples et les rois aient souffert patiemment les usurpations de la puissance sacerdotale : la raison s'étonne seulement qu'on ait été de nos jours assez injuste et assez inconséquent pour les attribuer à la religion, qui les a toujours condamnées, et à l'Eglise, qui les a toujours désavouées. La raison sait que le bien est dans la nature des choses, et le mal dans la nature de l'homme, qui abuse des choses. Cette patience qu'on reproche aux peuples n'était pas seulement une conséquence mal entendue du respect, d'ailleurs légitime en lui-même , que l'on rendait à un ministère sacré; c'était aussi une suite naturelle du pouvoir des lumières sur l'ignorance. Pour remédier à cet abus des lumières , qui n'existait plus depuis qu'elles étaient répandues par le secours de l'imprimerie, on a imaginé de nos jours de faire régner l'ignorance sur les lumières; et nous n'aAons pas besoin d'attendre ce que l'histoire dira de ce système nouveau , résumé complet et digne résultat de l'esprit révolutionnaire : l'expérience a clé, ce me semble , assez forte pour être une leçon suffisante ; ou , si elle ne suffisait pas , il est douteux que la Providence elle-même, qui ne peut que le possible, pût donner une leçon plus efficace. Après ce que nous avons vu et ce (jue nous voyons, il ne paraît pas qu'elle puisse faire davantage pour corriger une nation tombée en démence , à moins de l'anéantir.

On doit donc aux éludes des clercs d'avoir préparé le rétablissement des lettres i)ar la conservation des manuscrits, trésors uniciues avant l'imprimerie : on leur doit la perpétuité des langues

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — JNTIiODUGTlON,

yreaiuc el laliiie, sans laciiielle ces trésors devenaienl inuliles. La plupart ont été déterrés , en diflérents temps, dans la poussière des bibliothèques monastiques; et c'est surtout depuis le douzième siècle jusfpi'au quinzième que les copies des ouvrages de l'antiquité connnencèrent à devenir moins rares, et lirenl d'abord renaître l'érudition, (pii long-temps ne s'énonça guère qu'en latin, aucun peuple ne se fiant encore assez à sa propre langue pour la croire capable de faire vivre les productions de l'esprit. La poésie seule, plus audacieuse , avait hasardé (juelques essais informes , (|ui ressemblaient au bégaiement de l'enfance. Deux honmies pourtant , avant que l'impression fût connue , furent assez heureux [tour produire ilans leur idiome naturel des ouvrages qui contribuèrent à le fixer, et que leur mérite réel a même iransmis jusqu'à nous. Ce fut l'Italie qui eut cette gloire; ce ipii prouve que sa langue est celle des langues modernes qui a été perfectionnée la première , et «lue ce fut le [mys de l'Europe où , dans les temps de barbarie , il se conservait encore le pins d'esprit et de goût pour les arts. Ces deux hommes furent le Dante* et Pétrarque : l'un, dans un poème d'ailleurs monstrueux, et rempli d'extravagances (pie la manie paradoxale de notre siècle a pu seule justifier et préconiser, a répandu une foule de beautés de style et d'expressions , (]ui devaient être vivement senties par ses compatriotes , et même quelques morceaux assez généralement beaux pour être admirés par toutes les nations. L'autre, né peut-être avec moins de génie, mais avec plus de goût, a eu le défaut , il est vrai , de faire de l'amour un jeu d'esprit presque continuel ; mais cet esprit a queUpiefois saisi le ton et le langage du sentiment, surtout dans ses odes appelées Canzoni, et même a su, dans des sujets plus relevés, tirer de sa lyre (pieUpies sons assez nobles et assez fermes i)0ur nous rappeler celle d'Horace, Son plus grand mérite est dans une élégance qui lui est particulière, et qui l'a mis au rang des classiques de son pays.

Il fut le maître de Boccace , qui fit pour la prose italienne ce que Pétrarque avait fait pour les vers, ilans ce même pays qui semblait destiné à faire tout renaître. Il se distingua , il est vrai, dans un genre moins relevé que celui de Pétrarque , mais iieureusement susceptible , par sa variété , de tous les caractères d'élégance qui peuvent convenir à la {)rose. Le conteur Boccace joignit à la naïveté du récit une pureté de diction qui, plusieurs siècles après lui, le rend encore, pour ainsi dire, le con-

* Voyez le Dante apprécie par M. Viltcmain , dans le 2\il'ican de la lilkrolitre nu moyeu (Ifje , X'', XI'' et XII<^ le- «iiii.

lemporain des auteurs les plus estimés en Italie; et c'est un avantage que n'ont point en France, ni en Angleterre , les écrivains qui ont montré du talent avant ([ue leur langue fût fixée : la tournure de leur esprit a préservé leurs ouvrages de l'oubli, mais n'a pu empêcher leur langage de vieillir.

Le milieu du (piinzième siècle fut l'époque mémorable de l'invention de l'imprimerie , de cet art nouveau dont les effets ont été si étendus en bien et en mal, que les déclamateurs inconsidérés ou passionnés, dont Irnit l'esprit consiste à ne montrer «pi'un côté des objets , ue iiourront jamais épuiser ici ni l'éloge ni la satire. Le bon sens, qui est l'opposé de la déchunadon, conmience i)ar reconnaître que cette invention, comme toutes celles qui contribuent ù étendre l'exercice des facultés de l'honmie, est bonne en elle-même, et l'une des plus belles et des plus ingénieuses de l'esjyrit humain. Si, dans l'applicalion des procédés de cet art, il a usé de sa lil)erté naturelle pour tirer également de l'imprimerie (îe bons et de mauvais effets, ce n'est pas l'art qu'il faut acciiser, c'est l'homme. C'est ù l'histoire à évaluer l'inlluence , très sensible sous tous les rapports, qu'a dû exercer l'imprimerie depuis trois siècles. C'est à l'autorité légale el ù la morale publique , partout où l'une et l'autre existent, à diriger l'usage et à réprimer l'abus , sans pourtant se flatter jamais que l'usage puisse subsister de manière à ce qu'il n'y ait pas lieu à l'abus ; absurdité la i>lus grande possible, chhnère de perfection, la plus folle et la plus pernicieuse de toutes les chimères, qui n'était jamais toml)ée dans la tête d'aucun peuple ni d'aucun gouvernement, et que la postérité marquera comme un des principes originels , un des caractères distinclifs de l'esprit révolutionnaire , qui est descendu si fort au-dessous de tout ce (jui avait jusque-là déshonoré la nature humaine, précisément parce qu'il a commencé par vouloir s'élever au-dessus d'elle; qui n'est devenu assez atroce pour tout bouleverser, que parce ({u'il a été assez sottement orgueilleux pour prétendre tout corriger. On ne se doute pas communément de tout ce que renferme cette féconde et terrible vérité : il n'était pas inutile d'en jeter ici le germe , qui sera développé ailleurs et en son temps.

L'imprimerie, en multipliant avec tant de facilité les images dt la pensée, a établi d'un bout du monde à l'autre la correspondance continuelle el rapide de la raison et du génie. En parlant aux yeux bien plus vile que la plume , elle a gagné , a» profit de l'instruction, tout le temps fpie faisaient perdre les difficultés réunies de l'écriture et de la lecture, cl il a été permis à l'homme qui pense de communiquer dans le même moment

avec tous ceux (]iii lisenî. En rendant les livres niissi communs et aussi populaires que les manuscrits étaient rares et peu accessibles , elle a tiré la science et la vérité de la retraite des lettrés , et les a répandues dans l'univers. Elle a donc certainement hâté la renaissance et le nouveau progrès des arts ; et il lui a été donné de pouvoir dire à la barbarie , même après la révolution française , tu ne régneras pas; à la puissance injuste, qui auparavant n'était guère dénoncée (}u'aux temps à venir, tu entendras dès ce moment la sentence ]irononcée partout; à l'homme capable de dire la vérité , parle , et le monde entier entendra ta voix.

Ce sont là de grands bientaits sans doute ; le mal n'est pas rnoinîlre, et je serais dispensé des preuves , quand même ce serait ici le lieu d'en parler : elles sont depuis long-temps dans notre expérience , et tout à l'heure dans notre histoire. Ce qu'il peut y avoir de consolant, c'est qu'en cela , comme en tout le reste, le mal ayant même passé le terme imaginable, nous sommes, par une mai che in'ésistible, ramenés pas à [las vers le bien ; et c'est ce qui explique parfaitement l'opposition fdrieuse des auteurs et des fauteurs du mal à cette liberté de penser et d'écrire, dont le nom seul de l'imprimerie a du vous rappeler le souvenir. J'apjdaudis volontiers aux écrivains honnêtes et courageux (jui en détendent les droits, et je m'honore d'avoir été un des premiers à [taraitre dans la lice, (|uand j'ai cru pouvoir appuyer la raison sur la volonté générale. Mais j'avoue que les efforts de nos adversaires ne m'ont jamais causé ni étonnement ni scandale. Ce n'est pas moi qui leur reprocherai d'être en contradiction avec eux-mêmes, et de vouloir aujourd'hui subordonner à l'action de leur police cette même liberté de la presse (jn'ils ont tant de fois déclarée supérieure à toute espèce d'autorité. Comme leurs actions m'ont de tout temps appris à connaître leur langage , je sais trop bien (pi'il n'a jamais été le nôtre , et (pie les mêmes mots n'ont pas pour eux et pour nous le même sens. C'est en effet la licence qu'ils avaient consacrée , pour renverser ou flétrir tout ce que les hommes connaissent de sacré ; et ils étaient si loin de la liberté, que pendant des années on n'a pu écrire autrement que dans leur sens , si ce n'est au péril ou aux dépens de sa vie. Cette liberté a donc été alors muette et enchaînée, et enchauiée par eux seuls. Depuis qu'une constitution, dont ils se croient obligés de respecter au moins le nom , ne permet plus d'abattre cette liberté avec le glaive, ont-ils cesse un moment de ratla(iuer par tous les moyens du pouvoir ou de la corrupliou? IS'onl-ils pas été sans cesso occupés à l'a-

néantir , s'il était possible , par des actes arbitraires qu'ils osent appeler des lois? Je me garderai donc bien de leur dire qu'ils sont inconsé- (|uenls; mais je leur dirai : Vous êtes bien malheureusement conséquents dans un bien malheureux système. Vous voulez à tout prix vous rendre les maîtres de l'opinion, parce que l'opuiion est aussi ime puissance, et la seule que vous n'ayez pas. Oui , c'en est une , sans doute , et il faut bien qu'elle soit réelle, puisque seule et dénuée de toute autre force , elle épouvante encore ceux qui ont toutes les forces dans leurs mains. Eh bien! il faut la conquérir. IMais sachez qu'on n'en vient pas à bout avec des canons et des baïonnettes, ni avec des décrets, pas plus qu'avec la plume de vos mercenaires. Il n'y a qu'une seule et unique voie pour y parvenir : c'est de mettre d'accord la conduite des gouvernants avec la conscience des gouvernés. S'il vous en cofite trop de faire cette alliance avec l'opinion, vous réduirezvous à lui imposer encore silence par la terreur ? Je suppose encore possible ce qui tout au plus ne la été qu'une fois : vous n'aurez encore rien gagné. Sachez que la vérité n'en est pas moins une [uiissance . même quand elle se tait , car elle reste dans les cœurs jusqu'au moment où elle en sort tout armée ; et ce moment , toujours inévi table, ne se fait pas même atten<lre long-temps. Enfin, tuerez-vous tous ceux qui sont capables de la dire ? Et qui a tué plus de monde que Robespierre ? Il n'a pas tué la vérité. Elle est éternelle comme son auteur; sans quoi il y a long-tem|)s que le crime serait seul maître de ia terre.

Les premiers ouvrages que l'impression lit éclore furent dictés par les muses latines , (jui revenaient avec plaisir, sous le beau ciel de l'An- .•■onie, respirer l'air de leur ancienne patrie. Vida , Frascator, Ange-Politien , Sadolet, Erasme, Sannazar et mie foule d'autres firent reparaître dans leurs écrits , non pas encore le génie , mais le goût et l'élégance de l'antique latinité : et il était juste que l'Italie fût le théâtre de celte heureuse révolution. Elle s'étendit à tous les genres, grâces à l'influence bienfaisante des Rlédicis , qui , tout puissants dans Florence et dans Rome, y recueillirent les arts bannis de Constantinople par les armes ottonîanes et par la chute de ce fantôuie d'empire grec, réduit depuis long-temps aux nuu's (le Byzance. Les Médicis enren; la gloire de niar- <|uer de leur nom , dur à jamais aux lettrés et aux ;irtistes , cette grande époque du seizième siècle , le premier qui, dans la poésie , ait été le rival du siècle d'Auguste; qui, dans la sculpture et l'architecture , ail retracé ces belles formes , ces pro- [lorlions élégantes , (^ette expression de la nature ,

SIÈCLE DE LOUIS XIV

INTRODUCTION

ces dessins à la fois simples et majestueux , jusque-là connus seulement des Grecs , et des Romains leurs imitateurs; enfin , qu] , dans la peinture, ait rempli l'idée du beau, et au jugement des artistes et des connaisseurs de tous les pays , soit demeuré le modèle invariable de la perfection.

La magnificence et le goût des Médicis encouragèrent cette foule de talents supérieurs qui naissaient de toutes parts. L'Italie se remplit de ces chefs-d'œuvre sans nombre qui attirent encore dans son sein les étrangers de toutes les contrées , et qu'elle montre avec une sorte d'orgueil national, qui a passé jusque dans cette classe du peuple , partout ailleurs étrangère aux arts , mais qui semble en avoir naturellement le goiit et l'amour dans le seul pays où les beaux-arts soient populaires. L'Europe a jeté un cri d'indignation , un cri entendu et répété même parmi nous , quand elle a vu enlever à ces peuples des monuments qui sont pour eux une propriété publique et l'objet d'un culte particulier. On a dit qu'entre les nations policées, la victoire, et même l'exemple des Piomains, n'autorisaient pas ces spoliations toujours odieuses , également condamnées par la politique et par la morale des nations. Pour moi , je l'avoue, je souhaiterais du fond du c(Eur que ce fut le seul tort qu'on eût à nous reprocher. L'enlèvement de quekpies tableaux , de quelques statues , de quel- <pies livres, est un mal qui peut être aussi aisément et aussi promptemenl réparé que commis. Mais jetez les yeux d'un bout de la France à l'autre sur la nudité des temples, et demandez ce qu'est devenue cette prodigieuse quantité de monuments de toute espèce , non seulement sacrés pour la religion des peuples , mais riches et précieux pour les arts , pourles antiquités, pour la gloire et l'oriiement d'un grand empire : ils ne sont plus, et il tant des siècles pour les remplacer. Parmi tant de maux et de crimes, on ne saurait s'arrêter aux moindres , et c'est un devoir de ménager son indignation et ses larmes.

Médicis , maître de Florence , et le fameux pontife de Rome , Léon X , firent chercher dans toutes les bibliothèques les manuscrits des anciens , et les j)resses les reproduisirent, enrichis de recherches iuslructivesetd'observations savantes. Alois fut entièrement déchiré ce voile épais et injurieux qu'une longue barbarie avait étendu sur la belle antiquité. Elle sortit de ses ténèbres , et parut encore toute vivante, comme ces statues qui, ensevelies pendant des siècles sous les décombres amassés par les tremblements de terre et les bouleversements du globe , semblent encore , au moment où elles sont rendues au jour, sortir des mains de l'ouvrier. De là cette eSftèce d'idolâtrie qu'elle inspira d'à

bord , et qui alla jusqu'à une sorte de fanatisme ; tant il est plus difficile en tout genre de régler le mouvement de l'esprit humain que de le lui donner ou de le lui rendre. Les érudits et les commentateurs formèrent un peuple de superstitieux. La science fut pédantesque, et l'âge suivant, par un autre excès, la rendit ridicule. Mais les hommes instruits et équitables reconnaîtront toujours avec plaisir les obligations essentielles que nous avons à ces travailleurs infatigables , qui vieillissaient sur les parchemins , et s'enterraient vivants avec les morts. Nous leur reprochons de s'être trop passionnés pour les objets de leurs veilles, comme si cette passion même n'avait pas été un soutien nécessaire à leurs travaux ; d'avoir surchargé leurs commentaires d'une érudition minutieuse et souvent même inutile , comme si nous n'étions pas trop heureux qu'ils ne nous aient laissé que l'embarras de choisir. Ils se perdent quelquefois dans des sentiers obscurs et stériles; mais ils ont, les premiers , débarrassé la grande route où nous marchons aujourd'hui sans obstacle. Ils amassent péniblement quelques ronces; mais ils ont défriché le champ où nous cueillons sans peine les fruits et les fleurs. Ne perdons pas une occasion de redire à ce siècle frivole et hautain , qu'il n'y a aucun mérite à mépriser tout , mais qu'il y en a beaucoup à profiter de tout. Est-ce à nous d'insulter aux savants du seizième siècle, quand nous jouissons du fruit de leur labeur ? Ils ont porté jusqu'à l'abus l'étude et l'amour de l'antiquité, je le veux; mais des modernes, qui ne devaient qu'aux lumières générales ce qu'ils pouvaient avoir d'esprit , ont beaucoup trop négligé cette même étude dont ils n'ont su que se moquer , comme des héritiers étourdis et prodigues laissent en riant dépérir entre leurs mains une fortune immense , obscurément amassée par des pères avares et laborieux. Tels ne furent point l'Arioste et le Tasse , qui tous deux, versés dans l'ancienne langue des Romains , assez pour y écrire avec succès , aimèrent mieux illustrer celle de l'Italie moderne, et y tiennent encore le premier rang : l'un qui a fait oublier le Boyardo et le Pulci , en immortalisant leurs fictions, qu'il embellissait des charmes de son style ; l'autre qui, précédé dans l'épopée par le Trissin , ne prit de lui que cette simplicité de plan, cette unité d'action enseignée parles Anciens; mais qui , rempli du beau feu qui les animait , et que la nature avait refusé au chantre trop faible de Vltalia liheraia, vint se placer à côté d'Homère et de Virgile , et balança par l'invention et l'intérêt ce qui lui manque pour les éj^aler dans la poésie de style. On n'ignore pas que ITtalie est encore partagée d'opinion entre le Tasse et l'A-

riosle , comme ou se partage encore entre Corneille et Racine, et depuis si long-temps entre Cicérou et Démosthènes; car le génie, ainsi que toutes les puissances conquérantes , divise les hommes en les subjuguant, et ne se fait guère des sujets sans se faire des ennemis. Ce n'est pas ici le lieu d'examiner les titres des deux concurrents, qui passeront dans la suite sous nos yeux, quand nous nous occuperons particulièrement de la littérature étrangère. Ils ne sont nommés ici que comme étant du petit nombre des hommes supérieurs dont la gloire devient celle de leur nation, et coimiie les deux écrivains qui ont donné à la langue italienne toute la grâce et toute la force dont elle parait susceptible.

C 'était le temps où cette langue souple et flexible prenait tous les tons , et s'assurait dans tous les genres des titres pour la postérité. L'auteur du Pastor fido disputait à celui de Y^minie la palme de la pastorale dramatique. Guichardin atteignait à la dignité de l'histoire. Fra-Paolo soutenait la liberté et la constitution de sa patrie, avec la plume et le courage d'un citoyen, contre la politique ambitieuse du pontificat romain : heureux, si cette louable fermeté n'eût pas dégénéré par la suite en une partialité blâmable ; si l'historien du concile de Trente , oubliant les querelles de l'avocat de Venise , eût écrit avec autant de fidélité que d'agrément et d'esprit; et si le défenseur de la liberté n'eut pas fini par être un des disciples de Machiavel !

Ce Florentin , nourri dans les conspirations , et (pii commença par échapper au dernier supplice en résistant aux tortures , s'est ac(juis ime déplorable célébrité par son livre intitulé le Prince, qui n'est autre chose que la théorie des forfaits et le code de la tyrannie , et dont on a très gratuitement voulu justifier l'intention, d'après une des rêveries d'Amelot de la lïoussaye , qui crut avoir découvert que Machiavel n'avait professé le crime que pour en inspirer l'horreur. Il suffit de lire ses ouvrages pour se convaincre que , naturellement imbu de la politique italienne de son temps , qui n'était guère que la perfidie et la scélératesse , il employa tout ce ((u'il avait d'esprit et de talent à réduire en système ce qu'il voyait pratiquer tous les jours. Celte sorte de perversité peut se rencontrer dans un pays de révolution , tel (ju'alors était l'Italie. Mais je dois ol}server aussi à ceux (|ui , ne connaissant point la mesnre des choses , voient des ressemblances où il n'y a que des rapjmrls éloignés, qu'on a fait injure à ]\îachiavel en agrégeant à son école nos docteurs révolutionnaires : la différence est très grande. IMachiavel examine les occasions où l'assassinat et rcmpoisonnemenl , les

moyens d'oppression , de division et de destruclion, peuvent être utiles ou nécessaires à la puissance qui ne fait pas entrer la morale dans sa politique. Il raisonne le crime , mais il ne le consacre pas ; il n'en dissimule pas même les dangers , et enseigne à en sauver l'horreur , autant du moins qu'il est possible. S'il se fût trouvé avec des hommes qui ne connussent d'autre politique que le pillage universel et le massacre universel , et qui posassent pour première base de gouvernement l'abolition de tout ordre social, moral et légal , comme le font encore aujourd'hui ceux qui veulent à toute force proclamer le gouvernement révolutionnaire, il n'aurait vu en eux que la lie des bandits de l'Europe, devenus fous depuis qu'on les a déchaînés; et ftîachiavel, en voulant séparer la tyrannie de la démence absolue, eût vraisemblablement péri parmi nous, comme étant de la faction des hommes d'état, ou de la faction des modères, ou de la faction des honnêtes gens : on peut choisir.

Il appartient à l'époque dont je parlais , par sa comédie de la Mandragore , qui, de son temps, eut un grand succès , et dont nous avons une imitation dans les œuvres de J.-B. Rousseau. Tout imparfaite qu'est pour nous cette pièce, elle donna la première idée de l'intrigue et du dialogue comique, comme la Sophonisbe du Trissin fut la première tragédie composée d'après les règles d'Arislote. Mais ces essais, quoique dignes d'estime, furent alors des semences stériles, et la jîoésie dramaticjue resta dans son enfance chez ces mêmes Italiens qui, dans les autres arts, étaient les précepteurs des nations.

Elle prenait cependant , non pas encore un vol soutenu ni bien réglé , mais un essor quelquefois très élevé , chez des peuples que l'Italie regardait comme des barbares. L'Espagne, qui tenait des Maures sa galanterie chevaleresque , ses tournois , ses poésies d'un tour oriental , et ses romances amoureuses, eut alors son Lopez de Vega,et, depuis , son Calderon , qui montrèrent de l'invention , de la fécondité, et un génie théâtral. On sait ({ue leurs innombrables drames , divisés en journées , sont dépourvus de tout ce que l'art enseigne, et de tout ce que le bon sens prescrit ; mais il y a des situations, des effets, 'des caractères même; et c'est ce que n'ont point on presque point nos meilleurs tragiques du même temps, aussi inférieurs aux Espagnols et aux Anglais, (pie Corneille et Racine leur ont été depuis supérieurs. C'est au même moment que parut chez les Anglais leur Shakspeare , ([ui eut les beautés et les défauts de Lopez et de Calderon , mais qui , sans porter l'art plus loin qu'eux , l'emporta sur eux par un

Page 1