‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 53 sur 140 · SIÈCLE DE LOUIS XIV. — INTRODUCTION · texte numérisé non relu

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — INTRODUCTION

talent naturel , quelquefois élevé jusqu'au sublime des pensées , à l'éloquence des passions fortes , à l'énergie des caractères tragiques. Dans ces morceaux d'autant plus frappants qu'ils sont chez lui plus rares et plus mêlés d'alliage, il fut, il est vrai, au-dessus de son siècle, où la véritable tragédie était ignorée partout ; mais depuis que des génies du premier ordre, sous Louis XIV et de nos jours, l'ont portée à sa perfection , il n'appartient plus qu'à la prévention nationale chez les Anglais , ou parmi nous à la manie paradoxale , de comparer les maîtres dans le premier des arts cultivés par les nations éclairées à un écrivain qui, dans la barbarie de son pays et dans celle de ses écrits, lit briller des éclairs de génie.

Le Portugal pouvait se glorifier d'avoir donné à l'épopée un poète de plus , Camoëns , qui eut , à la vérité , fort peu d'invention , mais qui , dans plus d'un endroit de sa Lusiade, retraça l'élévation d'Homère , et, dans l'épisode d'Inès, l'expression louchante de Virgile. Son poème , trop au-dessous de son sujet, qui était grand; trop défectueux dans le plan, qui est à peu près historique ; se recommandait surtout par l'espèce de beauté qui contribue le plus à faire vivi'e les ouvrages de poésie , celle du style.

Le nord n'avait encore rien produit dans les arts de l'imagination , mais il s'illustrait d'une autre manière par les services qu'il rendait aux sciences; et , quoiqu'elles n'entrent pas dans noîre plan , il convient au moins de les rapprocher ici un moment sous ce coup d'oeil général que je dois étendre sur tous les pas que faisait en même temps l'esprit humain , qui , dans tous les états de l'Europe , reprenait le mouvement et la vie.

Copernic n'est pas le premier, comme il est trop ordinaire de le croire , qui ait placé le soleil au centre du monde , et qui ait fait tourner autour de cet astre la terre et les planètes. Près de deux mille ans avant lui , un des disciples de Pythagore, Philolaiis , avait publié ce système : il venait encore d'être discuté et soutenu à Rome, dans le quinzième siècle. Mais il est resté à Copernic , parce qu'il réussit à le démontrer. Il étendit et perfectionna , par ses méditations, celte ancienne théorie long-temps oubliée, et parvint à expliquer heureusement tous les phénomènes célestes par le double mouvement de la terre, et par les révolutions régulières des planètes autour du soleil , en proportion de la distance où elles sont de cet astre, placé au centre de notre sphère. Galilée, dans l'âge suivant, rendit sensibles aux yeux les vérités enseignées par Copernic. Le Hollandais Métius venait d'inventer les verres d'opti(iue : Galilée , à l'aide de cette découverte, (jue ses expériences

enrichirent encore, nous montra de nouveaux astres dans les cieux. Grâces à lui , et à Torricelli son disciple, qui nous fit connaître la pesanteur de l'air, l'Italie, déjà si prédominante dans les lettres et les arts , eut aussi son rang dans l'histoire de la philosophie. En Allemagne , Tycho-Brahé et Kepler , l'un , malgré ses erreurs , regardé comme le bienfaiteur des sciences auxquelles il consacra son temps et sa fortune, l'autre, nommé par les savants le législateur de l'astronomie et le digne précurseur de Newton, dédommagèrent leur patrie de ce qui lui manquait dans les arts d'agrément. L'Angleterre , destinée à devenir bientôt la législatrice du monde dans les sciences exactes et dans la saine métaphysique , [»ouvait dès lors opposer à tous les grands hommes que j'ai nommés le chancelier Bacon , l'un de ces esprits hardis et indépendants qui doivent tout à l'étude approfondie de leurs propres idées, et à l'habitude de considérer les objets comme si personne ne les avait considérés auparavant. II remplit toute l'étendue du litre qu'il osa donner , d'après la conscience de son génie, à ce li\Te immortel ', qui apprit à la philosophie à ne plus faire un pas sans s'appuyer sur le bâton de l'expérience ; et c'est en suivant ses leçons que la physique est devenue tout ce qu'elle pouvait et devait être, la sciencedes faits, la seule permise à l'homme, si long-temps condamné par son orgueil à déraisonner sur les causes, faute de reconnaître qu'il était condamné par sa nature à les ignorer. La France ( il a fallu finir par elle : elle est venue tard dans tous les genres ; mais elle a passé , dans plusieurs , les nations qui l'avaient précédée), la France était alors bien loin de pouvoir balancer tant de gloire. Descartes n'était pas né. La langue n'avait ni pureté ni correction. Ce qu'elle avait produit de meilleur en vers et en prose n'avait pu servir qu'à ses progrès , encore lents et bornés, sans donner à notre littérature cet éclat qui ne se répand au-dehors que quand une langue est à peu près fixée. L'historien de Thou pouvait être réclamé par les Latins , dont il avait emprunté la langue, et imité l'élégnnce, le goût et le jugement. Le théâtre français , devenu depuis le premier du monde , n'existait pas. Amyot en prose et Marot en poésie se distinguaient surtout par un caractère de naïveté qui est encore senti aujourd'hui parmi nous ; mais la noblesse et la régularité d'une diction soutenue, et les convenances du siyle proportionné au sujet, étaient des mérites ignorés. La scène, le barreau, la chaire, n'avaient qu'un même ton , également indigne de tous trois. Les malheureux efforts de Ronsard pour transporter dans le français les procédés du grec et du

' J^ovum Srienthnum Organiim.

COURS DE LÎTTÉHATURE.

latin , prouvèrent qu'inutilement rempli du génie des langues anciennes , il n'était pas en état de saisir celui qui était propre à la si<^nne. Deux hommes seuls, mais sous des rapports aussi éloignés que les degrés de leur mérite , peuvent attirer l'atlention : ce sont Rabelais et Montaigne. Le premier était aussi naturellement gai que le second naturellement raisonnable ; mais l'unabusa presque toujours de sa gaieté jusqu'à la plus l)asse bouffonnerie ; l'autre laissa quelquefois aller la paresse de sa raison jusqu'à l'excès du scepticisme. Rabelais, à qui La Fontaine trouvait tant d'esprit, et ([ui réellement en avait , ne l'exerça que dans le genre le plus facile, celui de la satire allégorique, babillée en grotesque. Il voulait se moquer de tous ses contemporains , des rois , des grands , des prêtres , des magistrats , des religieux et de la religion ; et pour jouer impunément ce rôle , toujours un peu dangereux , il prit celui de ces fous de cour à qui l'on permettait tout, parce qu'ils faisaient rire, et qui disaient quelquefois la vérité sans danger, parce qu'ils la disaient sans conséquence. A l'égard de son talent, on en a dit trop et trop peu. Ceux que rebutait son langage bizarre et obscur ont laissé là Rabelais comme un insensé : ceux qui ont travaillé à le décliiffrer ont exalté son mérite en raison de ce qu'il leur avait coulé à entendre. Au fond, il a, parmi beaucoup de fatras et d'ordures , des traits et même des morceaux pleins d'une verve satirique, originale et piquante; et , après tout, on ne saurait croire qu'un auteur que J.a Fontaine lisait sans cesse, et dont il a souvent profité , n'ait été qu'un fou vulgaire.

3Iontaigne était sans doute un esprit d'une trempe fort supérieure. Ses connaissances étaient plus étendues et mieux digérées que celles de Rabelais : aussi se proposa-t-il un objet bien plus relevé et plus difîîcile à atteindre. Ce ne fut pas la satire des vices et des abus de son temps, atîatpiés déjà de tous côtés; ce fut l'homme tout entier et tel qu'il est partout qu'il voulut examiner en s'examinant lui-même. Il avait voyagé et beaucoup lu ; mais il fondit son érudition dans sa philosophie. Après avoir écouté les Anciens elles lAlodernes, il se demanda ce qu'il en pensait. L'entretien fut fissez long , et il y avait en effet de quoi parler Iong-leni[»s. Avouons d'abord les déf.iuts : c'est par là qu'il faut commencer avec les gens qu'on aime , alin de les louer ensuite plus à son aise. Sa diction est incorrocle, mèmepour le temps, quoi- (pi'il ait donné à la langue des expressions et des tournures (ju'elle a gardées comme de vieilles richess:-s; il abuse de la liberté de converser, et perd de vue le point de la question établie; il cite de méin;)ire, et l'ail dos applications fausses ou

forcées de phis d'un passage; il resserre trop les bornes de nos conceptions sur plusieurs objets que, depuis lui , l'expérience et la réflexion n'ont pas trouvés inaccessibles. Tels sont, je crois, les reproches qu'on peut lui faire : ils sont effacés pas les éloges qu'on lui doit. Comme écrivain, il a imprimé à la langue une sorte d'énergie familière qu'elle n'avait pas avant lui , et qui ne s'est point usée , parce qu'elle lient à celle des sentiments et des pensées , et qu'elle ne s'éloigne pas , comme dans Ronsard , du génie de notre idiome. Comme philosophe , il a peint l'homme tel qu'il est , sans l'embellir avec complaisance , et sans le défigurer avec misantl)ro|)ie. Ses écrits ont un caractère de bonne foi qui leur esl particulier : ce n'est pas un livre qu'on lit ; c'est une conversation qu'on écoute. Il persuade d'autant plus qu'il paraît moins enseigner. Il parle souvent de lui , mais de manière à vous occuper de vous ; et il n'est ni vain , ni ennuyeux, ni hypocrite; trois choses très difficiles à éviter, quand on se met soi-même en scène daris ses écrits. Il n'est jamais sec : son ame ou son caractère sont partout. El quelle foule d'idées sur tous les sujets! quel trésor de bon sens ! que de confidences où son histoire est aussi celle du lecteur! Heureux qui retrouvera la sienne propre dans ce chapitre sur l'amilié, qui a immorlalisé le nom de l'ami de Montaigne! Ses Essais sont le livre de tous ceux qui lisent , et même de ceux qui ne lisent pas.

Nous avançons vers le dix-septième siècle , qui fut enfin celui de la France. La langue commençait à s'épurer; elle prenait des formes plus exactes, un ton plus noble et plus souteini ; elle acquérait de l'harmonie dans les vers de Malherbe et dans la prose de Balzac : mais celui-ci , moins occupé des choses que des mots , et s'appliquant surtout à l'arrangement et au nombre de la phrase, qui semblaient alors des miracles, parce qu'ils étaient des nouveautés , écrivit de manière que sa gloire , moins attachée au mérile de ses ouvrages qu'aux services qu'il rendait à notre langue, esl presque tombée dans l'oubli quand il esl devenu inutile. C'est peut-être une espèce d'ingratitude, mais qui ne paraîtra pas sans excuse, si l'on se souvient (|ue du moins les écrivains de cette classe ont joui d'une répiitaiion proportionnée an plaisir qu'ils procuraient à leurs contemporains; (pie les jouissances des lecteurs sont la mesure naturelle de la célébrité de l'écrivain , et qu'en ce genre une génération ne se charge giière delà reconnaissance d'une autre. ÏMalherbe, [>lus heureux, animant ses ouvrages du feu de la poésie, et y répandant des beautés de tous les temps, a conservé des droits sur la postérité, en même temps qu'il enseignait à nos aïeux

SIÈCLE DE LOUIS XIV

le rhyliinie ([ui convient à notre versilicalion, les règles essentielles de nos différents mètres et l'art de les entremêler, le mouvement et les suspensions de la phrase poétique, l'usa:ji;e légitime de l'inversion, le choix et l'effet de la rime.

Le bon goût avait cependant bien des obstacles j encore à surmonter; et il fallait, suivant une mar- i che assez ordinaire aux hommes, [lasser par toutes les mauvaises routes , avant de rencontrer le bon chemin. Nos progrès étaient relardés par ce même esprit d'imitation , qui pourtant est nécessaire au moment où les arts renaissent, mais qui a ses inconvénients comme ses avantages. Si les premiers modèles à qui l'on s'attache ne sont pas absolument purs, ils sont dangereux, en ce qu'on est d'abord bien plus facilement porté à imiter leurs défauts que leurs beautés. Quand les liomains demandèrent aux Grecs des leçons de poésie et d'éloquence, le goût des maîtres était assez parfait pour ne pas égarer les disciples. Mais l'Italie et l'Espagne, qui donnaient encore le ion à toute l'Europe, quand les lettres naissaient en France , avaient deux défauts très graves, et malheureusement très séduisants, qui dominaient dans leur littérature, et dont même leurs meilleurs écrivains n'étaient pas exempts. L'enflure espagnole et l'affectation italienne devaient donc régner en France avant qu'on eût appris à étudier le vrai goût chez les Anciens. La langue de ces deux nations était familière aux Français : nos fréquentes ex[)éditions en Italie, le luxe des princes de la maison de Médicis et nos alliances avec eux, l'éclat du règne de Charles-Quint , l'influence sinistre de Philippe II , du temps de la ligue ; toutes ces causes réunies avaient donné sur nous, à nos voisins du Midi, cet ascendant de la mode qu'ont eu depuis ceux du Nord. Livres , jeux , spectacles , vêtements , tout fut alors en France italien ou espagnol : leurs auteurs étaient dans les mains de tout le monde , et faisaient partie de notre éducation. Nos poètes se réglèrent sur eux, La poésie galante s'empara de ces pointes du bel-esprit italien appelées concetti, et de là ce déluge de fadeurs alambiquées, où l'amant qu'on entendait le moins passait pour celui qui s'exprimait le mieux. La poésie dramatique eut la même ambition , et les auteurs les plus estimés en ce genre lirent parler Melpomène en épigrammes et en jeux de mots. La Mariamne de Tristan et la Sophonisbe de Mairet sont infectées de ce ridicule style ; et c'étaient encore les merveilles de notre théâtre , au moment où Corneille donnait le Ciel et Cinna. D'un autre côté , les romanciers espagnols , dont Cervantes se moquait si agréablement dans son pays, mais qu'on admirait dans le nôtre , nous avaient a^'coutumés à donner

INTRODUCTION

aux héros de la tragédie un ton ampoulé (jui ressemblait au sublime comme la forfanterie révolutionnaire ressemble à la grandeur romaine; et l'exagération des sentiments et des idées se mêlant avec les subtilités épigrammaliques , il en résultait l'assemblage le plus monstrueux. La comédie, également calquée sur celle d'Itaiie et d'Espagne, n'était qu'une autre espèce de roman dialogué, une suite d'incidents destitués à la fois de vraisemblance et de décence, ce qu'on appelle encore aujourd'hui imbroglio, c'est-à-dire des travestissements , des déguisements de sexe , des méprises forcées, de longues scènes de nuit, des friponneries de valet , enfin toutes ces machines grossières, décrcditées parmi nous pendant cent ans, depuis que Molière nous eut fait connaître la vraie comédie d'intrigue, de mœurs et de caractère, mais qui de nos jours ont reparu en triomphe sur tous les théâtres, parce qu'enfin il faut du nouveau, et que rien ne paraît plus neuf à la multitude que ce qui était usé il y a cent ans.

Le style , qui tient beaucoup plus qu'on ne croit communément au caractère général de la composition , puisqu'il est assez naturel de s'exprimer comme on pense, le style n'était pas meilleur que le fond. C'était celui des farces d'Italie, le jargon de Trivelin et de Scaramouche. Ce bas comique, fait pour la populace , et non pour les honnêtes gens , était en possession de plaire au point que , même dans la comédie héroïque ou tragi-comédie, il y avait d'ordinaire un personnage bouffon qui était le gracioso des Espagnols ; et on le retrouve jusque dans les premiers opéras de Quinault, qui pourtant finit par en purger la scène lyrique, comme le grand Corneille en purgea le tliéàtre français dans h Ciel , représenté d'abord , comme on sait , sous le titre de tragi-comédie.

Cet amour pour la bouffonnerie donna naissance au genre builesque , qui t;ut aussi son moment de vogue , et dont Scarron fut le héros. Mais , pour réunir les deux extrêmes du mauvais goût , il régnait en môme temps une autre sorte de travers, le style précieux, qui est l'abus de la délicatesse , comme le burlesque est l'abus de la gaieté. Une société qui depuis long-temps n'est guère citée qu'en ridicule , mais qui , par le rang et le mérite de ceux qui la composaient , devait avoir une grande influence , le fameux hôtel de Rambouillet contribua plus que tout le reste à mettre en faveur ce langage obscur et affecté , qu'on prenait pour l'exquise politesse, et qui n'était que le pédantisme de l'esprit , remplaçant le pédantisme de l'érudition. Si l'on se rappelle (lue c'était un Richelieu , un Condé , un Montausier, qui fréquentaient cette maison célèbre

un l'amour et la poésie étaient soumis à l'analyse la plus sophistique, on concevra également que ces hommes si grands , chacun dans leur classe , pouvaient n'èlre pas d'excellents maîtres en fait de goût, et pourtant faire la loi à celui des autres. Quant aux gens de lettres, c'étaient , Chapelain, qui, n'ayant point encore donné sa Piicelle , passait pour le premier des poètes; Ménage, qui «railleurs ne manquait ni de connaissances ni même de jugement, puisqu'il fut le premier à rendre justice à Molière, quand JMolière la fit des Précieuses liUUculc; Voiture, de tous les beaux esprits le plus à la mode , (jui , bien venu à la cour où il avait des places honorables , homme de lettres et homme du monde , avait une de ces réputations imposantes que l'on craint d'attaquer, et devant qui Boileau lui-même , à la vérité jeune encore, se prosterna comme toute la France. Quoiqu'elle ait reconnu depuis, avec ce même Boileau , tous les défauts de Voiture , il ne faut pas croire qu'il ait été absolument inutile. Il avait l'esprit fin et délicat, et dans plusieurs de ses écrits il donna la première idée de cet art heureux et difficile que Voltaire a si éminemment possède dans la poésie badine et dans le style épistolaire , l'art de rapprocher et de familiariser ensemble le talent et la grandeur , sans compromettre ni i'un ni l'autre. L'hôtel de Rambouillet servit aussi à quelque chose : il accoutumait à avoir de l'esprit sur tous les objets; et c'est par là qu'il faut commencer. On apprend ensuite à n'avoir sur chaque objet que la sorte d'esprit convenable ; et c'est par là qu'il faut finir : c'est l'abrégé de la perfection et du goût.

Il ouvrit son école à Port-Royal ; et si l'esprit de secte , fait pour tout gâter, engagea ces grands hommes dans de malheureuses querelles qui troublèrent leur siècle , et dont le funeste contre-coup s'est fait sentir jusque dans le nôtre , ici nous ne voyons en eux que les bienfaiteurs des lettres, et nous ne pouvons que rendre hommage aux monuments cju'ils nous ont laissés. Héritiers et disciples de la littérature des Anciens , il nous apprirent à le devenir. Les excellentes études qu'ils dirigeaient , leurs principes de grammaire et de logique, les meilleurs (jue l'on connût jusqu'à eux, et bons encore aujourd'hui; leurs livres élémentaires , qui ont fourni tant de secours pour la connaissance des langues; tous leurs ouvrages écrits sainement et avec pureté , et ce mérite (pii n'ap[)ariient «pi'à la supériorité, de savoir descendre pour instruire; voilà leurs titres dans la postérité; voilà ce (pii servit à consonnncr la révolution (lue le goût attendait pour éclairer le génie. Pour tout dire en un mot , c'est de leur école que

sont sortis Pascal et Racine: Pascal, quinousdonna le premier ouvrage où la langue ait paru fixée , et où elle ait pris tous les tons de l'éloquence ; Racine, le modèle éternel de la poésie française.

Ces noms caractérisent l'époque qu'on appelle encore le siècle de Louis XIV. Le dix-huitième s'ouvre ensuite devant nous : spectacle d'autant plus intéressant qu'il forme presque en tout un contraste avec l'autre, particulièrement par la nouvelle philosophie qu'il vit naître en ses premières années , et que les dernières ont dû nous mettre à portée d'apprécier. Je n'ai pas besoin de dire (]ue sur cet objet de première importance j'énoncerai mon opinion tout entière, telle qu'elle est, sans m'embarrasser aucunement de ceux qui croiraient voir ici un devoir ou un intérêt à la modifier, ou à la soumettre à de prétendues considérations qui , étant étrangères à la vérité , doivent l'être à celui qui la dit. Je sais la taire lorsqu'elle serait sans effet; mais dès que je la crois bonne à entendre , il n'est pas en moi de la dire à demi. Il peut exister un pouvoir qui m'empêche de parler : il n'y en a point (jui m'empêche de parler comme je pense. Ce ne sera pas ma faute si je ne parviens pas à détromper ceux qui se persuadent si follement, ou qui voudraient se persuader encore, qu'ils sont faits pour commandera l'opinion , qu'en faisant le mal ils ont changé la nature du bien, que personne ne peut plus hononorer ce qu'ils insultent, ni louer ce qu'ils ont détruit ou voudraient détruire, ni détester ce qu'ils font ou voudraient faire , ni mépriser ce qu'ils voudraient mettre en honneur; et que si ce n'est plus , comme autrefois , la terre entière , au moins c'est toute la France qui doit être à jamais l'esclave et l'écho de leur atroce extravagance. Il ne tiendra pas à moi de dissiper cet étrange rêve d'un orgueil surhumain , et de leur montrer leurs systèmes absurdes , renfermés avec eux dans le cercle très étroit de leur existence très précaire , et conspués avec horrreur par le monde entier. C'est même, je dois l'avouer, cet intérêt sacré de la vérité nécessaire , qui peut seul me soutenir dans une carrière laborieuse ; dans une carrière qui, après tant d'événements, ne peut plus être la même; (lui autrefois, par ses rapports avec mes goûts les plus chers , pouvait paraître une suite de jouissances , et <iui est aujourd'hui en elle-même un sacrifice et un dévouement. INon que j'aie pu devenir insensible à ces arts que j'ai tant aimés, ni surtout aux témoignages de bienveillance (pi' ils m'ont procurés ici dans tous les temps , ot (|ui sont restés dans mon cœur; mais, je ne le I dissimulerai point, le charme s'est éloigné et af- I faibli : et que n'altéreraient pas nos longues années

SIÈCLE DE LOUIS XI Y

lie révoluliun ? Je sais que la facullé d'ouWicr est un des biens de l'homme, ijui ne ponn-ail guère suppoi-ler à la ibis et loul le passé et tout le présent; mais celle faculté, comme ton les les autres, doit avoir sa mesure ; et qui oublie trop et trop tôt n'est ni assez instruit ni assez corrigé. J'excuse et n'envie point ceux qui peuvent vivre comme s'ils n'avaient ni souffert ni vu souffrir; mais qu'ils me pardonnent de ne pouvoir les imiter. Ces jours d'une dégradation entière et inouïe de la nature luimaine sont sous mes yeux , pèsent sur mon ame, et retombent sans cesse sous ma plume, destinée à les retracer jusqu'à mon dernier moment. Dans cette situation d'esprit , les lettres ne sont [dus pour moi qu'une distraction innocente, et les arts ne se présentent plus à mon imagination i[ue poiu' colorier les imposantes et désolantes idées qui peuvent seules m'occuper tout entier. Sans doute , ceux qui ont tout oublié ne sauraient m'enlendre; mais je dirai à ceux qui pleurent encore, et moi aussi je pleure avec vous. La douleur de l'ijomme sensible est comme la lampe religieuse et solitaire qui veille auprès des tombeaux ; et »pii serait assez barbare pour l'éteindre? D'ailleurs il ne faut pas s'y tromper : toutes les vérités se tiennent par des liens plus ou moins apparents , mais toujours réels ; et bien loin que la morale nuise au goût et au talent, elle épure et enrichit l'un et l'autre. Je plains ceux qui ne savent pas qu'il y a une dépendance secrète et nécessaire entre les principes ([ui fondent l'ordre social et les arts qui l'embellissent. Je persisterai donc à joindre l'un avec l'autre , et je ne séparerai point ce que la nature a réuni. Je continuerai à regarder avec compassion , plus encore qu'avec mépris , ces nouveaux précepteurs des nations , qui si tristement et si iièrement seuls contre l'univers, contre l'expérience des siècles, contre le cri de tous les sages , contre la conscience de tous les hommes , en §ont venus à ne pas concevoir que l'on puisse lever les yeux vers la suprême justice (jui règne éternellement dans le ciel, quand le crime règne un moment sur la terre : incurables fous , condamnés à ne se douter jamais de l'étendue de leur sottise et de la richesse de leurs ridicules; semblables à ces malheureux privés de toute raison , qui , étalant leur nudité et leur folie , se moquent de tout ce qui n'est pas dégradé de même, et rient de ceux qui ont pitié d'eux. Enfin , je ne cesserai de signaler ceux qui s'efforcent obstinément de séparer la terre du ciel , parce que le ciel les condamne, et qu'ils veulent envahir la terre; et l'on ne m'ôtera ni l'horreur du mal ni l'espérance du bien , donec iranseaiiniquitan .

liMUODUGTION.

CIIAPIÏRE PREMIER. — De la Poésie franeaise avaut et depuis 3Iarot jusqu'à Corneille.

La poésie a été le berceau de la langue française, comme de presque toutes les langues connues. L'idiome provençal , qui était celui des troubadours , nos plus ancitns poètes , est le premier parmi nous qu'elle ait parlé, et même avec succès, pendant plusieurs siècles *. Il nous donnèrent la rime , soit qu'ils en fussent les inventeurs , soit qu'ils l'eussent empruntée des Maures d'Espagne, comme on le croit, avec d'autant plus de vraisemblance ([ue la rime chez les Arabes était de la plus haute antiquité , et que l'on sait d'ailleurs que ces peuples conquérants lorsqu'ils passèrent d'Afri<pie dans le midi de l'Europe, au huitième siècle , la trouvèrent entièrement barbare , et portèrent les premiers dans nos climats méridionaux le goût de la poésie galante et quelque teinture des arts. Les troubadours, qui professaient fa science {/aie (c'est aùisi qu'ils l'appelaient), et qui couraient le monde en chantant l'amour et les dames , furent honorés et recherchés. Leur profession eut bientôt tant d'éclat et d'avantages , les femmes , toujours sensibles à la louange traitèrent si bien ceux qui la dispensaient, que des souverains se glorifièrent du titre et même du métier de troubadours. Ils fleurirent jusqu'au quatorzième siècle: ce fut le terme de leurs prospérités. Ils s'étaient fort corrompus en se nniltipliant, et par des abus et des désordres de toute espèce, ils forcèrent le gouvernement de les réprimer, et tombèrent dans le discrédit. Ils firent place au poètes français proprement dits, c'est-àdire à ceux qui écrivaient dans la langue nommée originairement langue romance, formée d'un mélange du latin et du celte , et qui vers le onzième siècle s'appela langue française : c'est le temps où elle parait avoir eu des articles. Elle adopta la rime; et, quoique celte invention soit beaucoup moins favorable à la poésie que le vers métrique des Grecs et des Latins, elle paraît absolument essentielle à la versification de nos langues modernes, si éloignées de la prosodie presque musicale des anciens. La rime est voisine de la monotonie; mais elle est agréable en elle-même , comme toute espèce de retour symétrique; car la symétrie plaît naturellement aux hommes, et entre plus ou moins dans les procédés de tous les arts d'agréments. Voltaire a eu raison de dire :

La rime est nécessaire à nos jargons nouveanx , Enfants demi polis des Normands et des Gotlis. Les novateurs bizarres , tels que La Motte , qui ont voulu ôter la rime à nos vers, s'y connaissaient un peu moins que l'auteur de la Henriade.

* Voyez le Tableau de la lUlèrature an moyen âge . par M. Villeinain , III" , 1V<^, V et Vp leçon.

Des fabliaux et des chansons, voilà nos premiers essais poéti(iues. Ou sait que les fabliaux sont des contes rimes , souvent fort gais et plaisamment imaginés. Ce (piile prouve, c'eslcjne La rontaine en a tiré plusieurs de ses plus jolis contes , Boccace un assez grand nombre de ses Nouvelles, et Molière même quelques scènes. Un recueil où les nationaux et les étrangers ont également puisé ne peut être sans mérite. A l'égard du langage, il est aujourd'hui diflicile à entendre; mais , en l'étudiant, on y trouve une manière de raconter qui n'est pas sans agrément. Les sujets roulent la plupart sur l'amour , et ont quelquefois de l'intérêt. Nos chansonniers modernes en ont fait usage , et de là vient que les chansons qui ex priment les malheurs ou les plaintes de l'amour s'appellent encore des romances, du nom que l'on donnait anciennement à la langue française.

Nous avons des chansons provençales de Guil laume , comte de Poitou, troubadour qui vivait au onzième siècle. Les chansons françaises de Thibault, comte de Champagne, sont du treizième. Il était contemporain de saint Louis, et a beaucoup célébré la reine Blanche. On voit par les noms des poètes français inscrits dans les recueils bibliographiques , qu'il y en eut un nombre prodigieux sous le règne de saint Louis , et que l'enthousiasme des croisades échauffa leur verve : mais la langue était encore très informe. On croit que Thibault est le premier qui ait employé les vers à rimes féminines ; mais ce ne fut que bien longtemps après que Malherbe nous apprit à les entremêler régulièrement avec les vers masculins. Quand on lit les chansons de Thibault, qu'à peine pouvons- nous entendre, on ne conçoit pas que dansl'Antliologie française on ait imaginé de lui attribuer cette chanson , qu'on a depuis imprimée partout sous son nom :

LasI si j'avais pouvoir d'oublier,

Sa beauté , son bien dire , Et son tant doux , tant doux regarder,

Finirait mon martyre.

Mais , las ! mon cœur je n'en puis ôter : Et gi'and affolage M'est d'espérer, îlais tel servage Donne courage A tout ejidurer.

Et puis comment , comment oublier

Sa beauté , son bien dire , Et son tant doux , tant doux regarder!

Mieux aime mon martyre.

Qu3 l'on fasse attention qu'il n'y a dans celle chanson naïve et tendre que le mot d' affolage (jui ait vieilli, quoique nous ayons conservé affoler et raffoler {car , pour le mot servage, on l'emploie encoïc très bien dans le style familier ; (pie d'ail-

leurs toutes les constructions sont exactes, à l'inversion près, qui a régné jusiju'au temps de Louis XIV; qu'il n'y a pas un seul de ces hiatus qu'on retrouve encore jusque dans Voiture; que l'on compare ensuite ce style au jargon rude et grossier que l'on parlait au treizième siècle , et l'on verra qu'il est impossible que cette chanson date du règne de saint Louis , et qu'elle ne peut pas être plus ancienne que les poésies de Marot, dont les madrigaux, qn'il appelle épigrammes, ne sont pas tous si gracieusement tournés : il s'en fallait bien que la langue eiit fait tant de progrès, il y a cinq cents ans. C'est alors que parut le Roman de la Rose, commencé par Lorris et achevé par Jean de Meun. C'est, parmi les vieux monuments de noire poésie dans son enfance, celui qui eut le plus de réputation ; et il n'y a rien qui approche de cette chanson attribuée au comte de Champagne. Tout l'esprit de l'auteur : morale , galanterie , satire , tout est en allégorie, genre de fiction le plus froid de tous.

La ballade, le rondeau, le triolet, toutes les sortes de poésies à refrain , sont celles qui furent en vogue jusqu'au seizième siècle. Il faut savoir gré aux auteurs de ce temps d'avoir senti que ces refrains avaient ime grâce particulière , conforme an caractère de douceur et de naïveté , le seul que notre poésie ait eu jusqu'à Marot, qui le premier y joignit un tour lin et délicat. Dès le quinzième siècle, Villon, et auparavant Charles d'Orléans,père de Louis XII, tournaient la ballade et le rondeau avec assez de facilité. Voici des vers de ce dernier sur le retour du printemps : il faut se souvenir, en les jugeant, de quelle date ils sont.

Le temps a laissé son manteau

De vent, de froidure et de pluie ,

Et s'est velu de broderie

De soleil luisant , clair et beau.

11 n'y a bcte ni oiseau

Ou'en son jargon ne chante ou crie :

Le temps a laissé son manteau .

De vent , de froidure et de pluie.

On peut remarquer que toutes les mesures de vers étaient dès lors en usage , exce[)té l'hexamètre ou l'alexandrin, ainsi nomme, à ce (pi'on croit, d'un poème intitulé Alexandre , qui est du douzième siècle , et où ce vers est employé pour la première fois. II fut depuis très rare de s'en servir justju'à Dubeilay et Pionsard. La noblesse, qui est le caractère de ce vers, n'était pas encore celui de notre langue. Les \ ers de IMarot sont presque tous de cinq pieds. Leur tournure agréable et piquante s'accordait très bien avec celle de son esprit. On trouve dans Crétin et dans Martial de Paris des idylles en vers de quatre et cinq syllabes. Le dernier, qui vivait du temps de Ciiarlcs VU ,

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

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fil une espèce d'élégie sur la mort de ce prince. En Noici quelques vers , dont la marche est aisée et

coulante.

Mieux vaut la liesse , I/ainour et siniplesse De bergers pasteurs , Qu'avoir à largesse Or, argent , richesse .

Ki la gentillesse De ces grands seigneurs Car pour nos labeurs Nous avons sans cesse Les beaux prés et fleurs , Fruitages, odeurs , Et joie à nos cœurs.

Sans mal qui nous blesse.

En voici de Crétin qui ont une syllabe de moins, et qui ont aussi bien moins de douceur :

Pasteurs loyaux , En ces jours beaux.

Je vous convie A Jeux nouveaux.

Bergères franches , Cueillez des branche* De lauriers verts , etc.

Je fte les cite que comme des exemples fort anciens d'une espèce de mètre qui peut quelquefois être employée avec succès , pourvu que ce soit avec sobriété ; car l'oreille serait bientôt fatiguée du retour trop fi-équeut des mêmes sons. Madame Deshoulières et Bernard se sont servis hei:reusement de ces petits vers dans des sujets gracieux; Rousseau, dans sa belle cantate deCircé, a su les rendre propres aux images fortes. Tout le monde sait par cœur ces vers :

Sa voix redoutable Trouble les enfers , etc.

Mais il les a placés très judicieusement dans une espèce de poème musical où ils occupent peu de place, et où, parmi des vers de différente mesure, ils forment une variété de plus. Il y aurait de l'inconvénient à les prolonger: ils ne sont faits que pour des pièces de peu d'étendue. Comme la difficulté de se resserrer dans un rhy thnie très étroit est un de leurs mérites, celte difficulté trop long-temps vaincue ne paraUrait qu'un jeu d'esprit , un effort artificiel; et c'est ce qu'il faut éviter en tout genre.

On ne cite guère qu'en ridicule les vers de Scarron à Sarrazin, d'une mesure encore plus gênante , puisqu'ils ne sont que de trois syllabes :

Sarrazin ,

Mon voisin , etc.

Cette fantaisie convenait à r.n poète burlesque. On a été plus luin de nos jours ; on a mis la passion en vers d'une seule syllabe. "Voici un échantillon de cette pièce bizarre qui , je crois, n'a jamais

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