‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 54 sur 140 · Tome I · texte numérisé non relu

Tome I

été imprimée , et (jui n'est connue que de quelques curieux :

De

Ce

Lieu,

Dieu

Mort

Sort;

Sort

Fort

Dur,

Mais

Très

Sûr.

Ces prétendus tours de force ne prouvent que la manie puérile de s'occuper laborieusement de petites choses , et l'on en peut dire autant des acrostiches et de toutes les belles inventions decegenre, imaginées apparemment par ceux qui avaient du temps à perdre.

Le nom de Marot est la première époque vraiment remarquable dans l'histoire de noire poésie , bien plus par le talent qui brille dans ses ouvTages et qui lui est particulier , que par les progrès qu'il fit faire à notre versification , progrès qui fiu'ent très lents et très peu sensibles depuis lui jusqu'à Malherbe. On retrouve dans ses écrits les deux vices de versification qui donnèrent avant et après lui , les hiatus ou concours de voyelles , et l'inobservation de cette alternative nécessaire entre les rimes masculines et féminines. Mais on ne lui a pas rendu justice, quand on lui a reproché d'avoir laissé subsister l'e muet au premier hémistiche , défaut capital qui anéantit la césure et le nombre, eu faisant disparaître le repos où l'oreille doit s'arrêter. Cette faute, très commime avant lui, est infiniment rare dans ses vers ; et ne reparaît presque plus dans les poètes de quelque nom qui l'ont suivi. Il faut donc le louer d'avoir contribué beaucoup à corriger ce défaut, destructeur de toute harmonie. Mais ce n'est là qu'un de ses moindres mérites : il eut un talent infiniment supérieur à tout ce qui l'a précédé -, et même à tout ce qui l'a suivi jusqu'à Malherbe. On remarque chez lui un tour d'esprit qui lui est propre. La nature lui avait donné ce qu'on n'acquiert point : elle l'avait doué de grâce. Son style a vraiment du charme , et ce charme tient à une na'iveté de tournure et d'expression qui se joint à la délicatesse des idées et des sentiments. Personne n'a mieux connu que lui , même de nos jours , le ton qui convient à l'épigramme, soit celle que nous appelons ainsi proprement, soit celle qui a pris depuis le nom de madrigal , en s'appliquant à l'amour et à la galanterie. Personne n'a mieux connu le rhythme du vers à cinq pieds et le vrai ton du genre épislolaire , à qui cette espèce de vers sied si bien. C'est diuis

les beaux jours du siècle de Louis XIV que Boileau a dit :

Imitons de Marot réléganl badinage.

11 fut, sans doute , beaucoup plus élégant que tous ses contemporains ; mais, comme le clioix des termes n'est pasce qiiidomine leplus dans son talent, et que son langage était encore peu épuré, on aimerait mieux dire , ce me semble :

Imitons de Marot le charmant badinage.

Pour peu (lu'on soit fait à un certain nombre de mots et de constructions qui ont vieilli depuis, on lit encore aujourd'hui avec un très grand plaisir une partie de ses ouvrages; car il y a un choix à faire , et il n'a pas réussi dans tout. Ses psaumes , par exemple , ne sont bons qu'à être chantés dans les églises protestantes. Mais quoi de plus galant et même de plus tendre que cette chanson ?

Pnisque de vous je n'ai autre visage , Je m'en vais rendre herniife en un désert , Pour prier Dieu , si un antre vous sert , Ou'ainsi que moi en votre bonneur soit sage. Adieu amour, adieu gentil corsage.

Adieu ce teint , adieu ces friants yeux. Je n'ai paseu de vous grand avantage; Un moins aimant aura peut-être mieux.

Que de sentiment dans ce dernier vers ! On a depuis employé souvent la même pensée; mais jamais elle n'a été mieux exprimée :

On a tant de fois cité la petite pièce intitulée le Oui et le iV^ejuii qu'on me reprocherait avec raison de l'omettre ici.

Dn doux nenniavec un doux sourire lîst tant honnête ! il vous le faut apprendre. Quant est de oui , si veniez à le dire , D'avoir trop dit je voudrais vous reprendre. Non que je sois ennuyé d'entreprendre D'avoir le fruit dont le désir me point ; 3Iais je voudrais qu'en me le laissant prendre , Vous me disiez , Non, vous ne l'aurez point.

Nos agréables rimeurs , qui se sont plaints si souvent au public de trouver des maîtresses trop faciles , n'ont fait que commenter et paraphraser ces vers de Marot, et ne les ont sûrement pas égalés. On a de même imité et retourné de cent manières l'idée ingénieuse de ce madrigal , qui n'est pas moins joli que le précèdent :

Amour trouva celle qui m'est amère ,

( Kt j'y étais : j'en sais !)i(Mi mieux le conte).

Bonjour, dit-il , bonjour, Vénus, ma mère ;

Puis tout-à-eoup il voit (pi'il se mécompte ,

Dont la couleur au visage lui monti; ,

D'avoir failli , honteux , Dieu sait combien !

Non , non, Amour, luidis-je , n'ayez honte;

Plus clairvoyants que vous s'y trompent bien.

En voici un autre où il y a moins d'esprit, mais beaucoup de sensibilité, et l'un vaut bien l'autre.

lin jour, la dame en qui si fort ji; pense Me dit un mot de moi tant estimé

Que je ne pus en faire récompense ,

Fors de l'avoir en mon cœur imprimé;

Me dit avec un ris accoutumé :

« Je crois qu'il faut qu'à t'aimer je parvienne. »

Je lui réponds : » N'ai garde qu'il m'advienne

« Un si grand l)ien , et si j'ose affirmer

« Que je devrais craindre que cela vienne ,

« Car j'aime trop quand on me veut aimer. »

Voltaire citait souvent l'épigramme suivante , qui est d'un genre tout différent : c'est ce que Despréaux appelait le badinage de Marot.

Jlonsieur l'ablié et monsieur son valet Sont faits égaux tous deux comme de cire : L'un est grand fou , l'autre petit follet ; L'un veut railler, l'autre gaudir et rire ; L'un boit du l)on , l'antre ne boit du pire. Mais un débat le soir entre eux s'émeut ; Car maître abbé toute la nuit ne veut Être sans vin, que sans secours ne meure, lit son valet jamais dormir ne peut, Tandis (ju'au pot une goutte en demeure.

On connaît la fin tragique de Samblançay surintendant des finances sous François l"', et condamné à mort, quoique innocent. Il fut mené au supplice par le lieutenant criminel Maillard , dont la réputation était aussi mauvaise que celle de Samblançay était respectée. Nous avons sur ce sujet une épigramme de Marot, dans le goût de celles des anciens , où l'on traitait quelquefois des sujets nobles; ce qui n'est point contraire au caractère de l'épigramme, qui peut prendre tous les tons, et qui peut finir aussi bien par une belle pensée que par un bon mot. Martial , Rousseau , Sannazar , et beaucoup d'autres, l'ont prouvé. Celle de Ma rot est d'autant plus remarquable , que c'est la seule où il ait soutenu le ton noble qui n'est pas le sien.

Lorsque Maillard . juge d'enfer, menait

A Montfaucon Samblançay lame rendre ,

A votre avis , lequel des deux tenait

Meilleur maintien? Pour vous le faire entendre ,

Maillard semblait homme que mort va prendre.

Et Samblançay fut si ferme vieillard ,

Que l'on cuidait pour vrai qu'il menât pendre

A Montfaucon le lieutenant Maillard.

Maintenant il faut entendre Marot dans la familiarité badine du style épistolaire et de ses correspondances amoureuses; car ses ouvrages sont pleins de ses amours, qui ont troublé sa vie et embelli ses vers, comme il arrive prestjue toujours. On sait quel éclat firent à la cour de François I*"'' let intrigues du poète avec Diane de Poitiers, qui depuis fut à peu juès reine de France sous le règne de Henri II , et avec Marguerite de Valois , d'abord duchesse d'AIençon et ensuite reine de Navarre. Ces noms-là font bonneur à la poésie, et au poète qui élevait si haut ses hommages. Diane, la beauté la plus fameuse de son temps , écoula les vœux de Marot avant de se rendre à ceux d'un

SIECLE DE LOUIS XIV. — POESIE

roi. Il paraît ([n'ils ne furent pas mal ensemble, puisqu'ils finirent par se hrouiller. Marot eut le malheur de déshonorer son talent jusqu'à l'employer contre celle-même à qui d'abord il avait consacré ses chants. Cela fait tant de peine que, pour l'excuser un peu , l'on voudrait croire qu'il l'aimait encore, tout en lui disant des injures; et Ton pardonne bien des choses à l'amour en colère. Diane pourtant ne lui pardonna pas : elle se servit de son crédit auprès de Henri , alors dauphin , pour faire emprisonner Marot , qu'on accusait de favoriser les nouvelles opinions des réformés. Il subit un procès criminel , en l'absence de François I*^'", qui l'aimait et le protégeait , et qui alors était prisonnier en Espagne. Marot fut mis en liberté par un ordre exprès du roi, qu'il avait sollicité en langage poétique , en lui envoyant une pièce fort plaisante intitulée l'Enfer, composée dans sa prison ; car sa verve et sa gaieté ne l'abandonnèrent jamais. Cet Eu fer, c'est le Chàtelet, et les juges en sont les démons. Marguerite de Valois , dont il était valet de chambre , le servit beaucoup en cette occasion auprès du roi son frère. La reconnaissance dans un cœur tendre devint bientôt de l'amour , et celui de Marot pour ]\îarguerite éclata d'autant plus qu'il fut très bien accueilli. Nous avons encore des vers de cette princesse adressés à Marot, qui dut en être content. Une lettre qu'elle lui écrivit, et que nous ne connaissons que par la réponse , dut lui faire encore plus de plaisir , puisqu'on y joignait l'ordre de la brûler. C'est là-dessus qu'il lui écrit :

Bien heureuse est la main qui la ploya Et qui vers moi de grâce l'envoya ; Bien heureux est qui envoyer la sut.

Et plus heureux celui qui la rerut.

Il peint avec une véi'ité touchante le regret qu'il eut et l'effort qu'il se fit en jetant cette lettre au feu.

Aucune fois au feu je la mettais Pour la brûler, puis soudain l'en ûtais . Puis l'y remis , et puis l'en reculai : Mais à la fin à regi-et la brûlai , Disant , ô lettre ! (après l'avoir baisée) Puisqu'il le faut tu seras embrasée.

Car j'aime mieux deuil en obéissant , Que tout plaisir en désobéissant.

La Fontaine , qui lisait beaucoup Marot , paraît avoir imité la peinture qu'on vient de voir , dans cet endroit d'une de ses meilleures fables , où il dit des souris :

Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tète . Puis rentrent dans leurs nids à rats , Puis ressortant font quatre pas; Puis enfin se mettent en quête.

Mais le clief-d'œiivre de Marot dans le genre de l'épitre, c'est celle où il raconte à François I^"^

comment il a été volé par son valet. Olez ce qui a vieilli dans les termes et les constructions , c'est d'ailleurs un modèle de narration ; de finesse et de bonne plaisanterie.

On dit bien vrai : la mauvaise fortune ?s'e vient jamais qu'elle n'en apporte une , Ou deux ou trois avecques elle : sire. Votre cœur noble en saurait bien que dire; Et moi chélif, qui ne suis roi ni rien. L'ai éprouvé , et vous conterai bien , Si vous voulez, comment vint la besogne. J'avais un jour un valet de Gascogne , Gourmand , ivrogne et assuré menteur, Pipeur, larron , jureur, blasphémateur, Sentant la hart de cent pas à la ronde , Au demeurant le meilleur fils du monde.

Ce vers , si plaisant après l'énumération des belles qualités de ce valet , est devenu proverbe , et se répète encore tous les jours dans le même sens.

Ce vénérable ilôt fut averti

De quelque argent que m'aviez départi ,

El que ma bourse avait grosse apostimie.

Si se leva plus tôt que de coutume ,

Et me va prendre en tapinois icelle ,

Puis vous la mit très bien sous son aisselle ,

Argent et tout , cela se doit entendre ,

Et ne crois point que ce fut pour la rendre ;

Car oncques puis n'en ai ouï parler.

Bref le vilain ne s'en voulut aller Pour si petit , mais encore il me happe Saye et bonnets , chausses , pom-point et cape. De mes habits en effet il pilla Tous les plus beaux , et puis s'en habilla Si justement , qu'à le voir ainsi être , Vous l'eussiez pris en plein jour pour son maître.

Finalement de ma chambre il s'en va Droit à l'étable , ou deux chevaux trouva , Laisse le pire , et sur le meilleur monte , Pique et s'en va. Pour abréger mon conte , Soyez certain cpi'au partir dudit lieu , N'oublia rien, fors à me dire adieu.

Ainsi s'en va , chatouilleux de la gorge , Ledit valet, monté comme un Saint-George, Et vous laissa monsieur dormir son saoul , Qui au réveil n'eût su finer d'un sou. Ce monsieur là , sire , c'était moi-même , Qui , sans mentir, fus au matin bien blême , Quand je me vis sans honnête vêture, Et fort fâché de perdre ma monture.

Mais pour l'argent que vous m'aviez donné , Je ne fus point de le perdre étonné.

Car votre argent, très débonnaire prmce. Sens point de faute, est sujet à la pince.

Bientôt après cette fortune-là Une autre pire encore se mêla De m'assailiir, et chaque jour m'assaut , Me menaçant de me donner le saut , Et de ce saut m'envoyer à l'envers Rimer sous terre et y faire des vers.

C'est une longue et lourde maladie De trois bons mois , qui m'a tout étourdie La pauvre tête , et ne veut terminer ; Ains me contraint d'apprendre à clieminer. Tant faible suis : bref à ce triste corps Dont je vous parle , il n'est demeuré , fors Le pauvre esprit fpù lamente et soupire,

COURS DE IJTTÉRATl UE.

Et en pleurant tâche à vous faire rire.

\oilà coinrueut depuis neuf niuis en rà Je suis traité : or ce que me laissa Mon larronnear. . long-temps a , l'ai vendu , Kt en sirops et juleps dépendu.

Ce néanmoins ce que je vous en mande >"est pour vous faire ou requête ou demande. Je ne veux point tant de gens ressembler. Qui n'ont souci autre que d'assembler.

Tant qu'ils vivront , ils demanderont . eux ; Mais je commence à devenir honteux , Et ne veux plus à vos dons m'arréter.

Je ne dis pas , si voulez rien prêter, ■Que ne le prenne : il n'est point de prêteur. S'il veut prêter, qui ne fasse un debteur. Et savez-vous , sire , comment je paie?

Nul ne le sait si premiev ne l'essaie. Vous me devrez , si je puis , du retour, Et vous ferai encores un bon tour, A celle fin qu'il n'y ail faute nulle , Je vous ferai une belle ccdule , A vous payer, sans usure s'entend , Quand on verra tout le monde content; Ou , si voulez , à payer ce sera Quand votre los et renom cessera.

Depuis Horace, on n'avait pas donné à la louange une tournure si délicate..

Je sais assez que vous n'avez pas peur

Que je m'enfuie ou que je sois trompeur :

Mais il fait bon assurer ce qu'on prête.

Bref votre paie , ainsi que je l'arrête ,

Est aussi sûre , avenant mon trépas.

Comme avenant que je ne meure pas.

Avisez donc si vous avez désir

De me prêter : vous me ferez plaisir.

Car depuis peu j'ai bâti à Clément,

I,à où j'ai fait un grand déboursement;

Et à Marot, qui est un peu plus loin ,

Tout tombera qui n'en aura le soin.

Voilà le point principal de ma lettre ;

Vous savez tout : il n'y faut plus rien metti'P.

Rien mettre , las ! Certes et si ferai ,

Et ce faisant mon style hausserai ;

Disant : O roi ! amoureux des neuf muses ,

Roi en qui sont leurs sciences infuses,

Roi , plus que Mars d'homieur enviroimé ,

Roi , le plus roi qui fut onc couronné ,

Dieu tout puissant te doint , pour t'étrenner,

Les quatre coins du monde à gouverner,

Tant pour le bien de la ronde machine ,

Que pour autant que sur tous en es digne.

(Jn imagine sans peine que François I'"'', qui st^ glorifiait du litre de Père des Lettres, voulut bien être le créancier d'ini debteur qui empruntait de si bonne grâce. Marot eut plus d'u:.e fois besoin de la libéralité et de la protection de son mailrc. Ses succès en poésie et en amour lui avaient fai( des ennemis , et la liberté de ses opinions et de ses discours les irritait encore et leur donnait des armes contre lui. Uien n'est si facile (jue de trouver des torts à un liomnic qui a la tète vive cl le cœur bon. Il fut pliisieiu's fois obligé de sortir de France, et mourut enOu hors de sa patrie, après une vie aussi agitée que celle du Tasse , el à peu

près par les mêmes causes, mais bien moins malheureuse, parce que le lualheur ou le bonheur dépend principalement du caractère , et que celui de Marot était porté à la gaieté , comme celui du Tasse à la mélancolie.

Observons que, dans l'épilre qu'on vient de voir et dans plusieurs autres , l'oreille de l'auteur lui avait appris que l'enjambement , qui est par lui-même vicieux dans l'hexamètre, à moins qu'il n'ait une intention marquée et un effet particulier , non seulement sied très bien au vers à cinq pieds , mais même produit une beauté rhythmique , en arrêtant le sens ou suspendant la phrase à l'hémistiche.

Bref le vilain ne s'en voulut aller

Pour si petit. . .

Finalement de ma chambre il s'en va

Droit à retable. . .

Voilà comment depuis neuf mois en rà

Je suis traité. . .

Cette coupe est très gracieuse dans cette espèce de vers, pourvu qu'on ne la prodigue pas trop; car on ne saurait trop redire à ceux qui sont toujours prêts à abuser de tout , que l'excès des meilleures choses est xui mal, et (jue l'emploi trop fréquent des mêmes beautés devient affectation et monotonie. Voyez le commencement de VÉpître sur la Calomnie , de Voltaire.

Écoutez^moi , respectable Emilie :

Vous êtes belle : ainsi donc la moitié Du genre humain sera votre ennemie.

Vous possédez un sublime génie :

On vous craindra. Votre simple amitié Est confiante , et vous serez traliie.

Ces vers sont parfaitement coupés ; mais si tous les vers de la pièce l'étaient de même, cela serait insupportable.

Marot , en s'élevant fort au-dessus de ses contemporains , n'eut cependant qu'une assez faible influence sur leur gotît , et l'on ve voit pas que la poésie ait avancé beaucoup de son temps. Celui qui s'approcha le plus de lui fut son ami Salnl- Gelais : il a de la douceur et de la facilité dans sa versification , et l'on a conservé de lui quelques jolies épigrammes; mais il a bien moins d'esprit et de grâce que ÎMarot. Celui-ci eut une destinée assez singulière : il eut une espèce d'école deux cents ans après sa mort. C'est vers le milieu de ce siècle , et lorsque la langue, dès long-temps fixée, était devenue si différente de la sienne , que vint la mode de ce qu'on appelle le marotisme. Rousseau, qui avait montré tant de goût et parlé un si beau langage dans ses poésies lyriques, s'avisa dans ses épitres , et plus encore dans ses allégories, de rétrograder jusqu'au seizième siècle . et ce dangereux exemple fut imilé par une foule

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

d'ailleurs. Mais je remets à l'article de ce grand poète à examiner les effets et l'abus de cette innovation , dont je ne parle ici (jue pour faire voir combien la tournure naïve de Marot avait paru séduisante, puisqu'on empruntait son langage , depuis long-temps vieilli, pour tacher de lui ressembler. A présent il faut poursuivre l'histoire des progrès de notre poésie.

Les premiers qui essayèrent de lui faire prendre \m ton plus noble, et d'y transporter quelques imes des beautés qu'ils avaient aperçues chez les anciens, furent Dubeilay et surtout Ron-ard. Ce dernier est aussi décrié aujourd'hui qu'il fut admiré de son temps , et il y a de bonnes raisons pour l'un et pour l'autre. Si le plus grand de tous les défauts est de ne pouvoir pas être lu , quel re- ]iroche peut-on nous faire d'avoir oublié les vers de Ronsard , tandis que les amateurs savent par cœur plusieurs morceaux de Marot et même de Saint-Gelais , qui écrivaient tous deux trente ans avant lui? C'est qu'en effet il n'a pas quatre vers de suite qui puissent être retenus , grâce à l'étrangeté de sa diction ( s'il est permis de se servir de ce mot nécessaire et que l'exemple de plusieurs grands écrivains de nos jours devrait avoir «léjà consacré). Cependant Ronsard était né avec <lu talent; il a de la verve poétique : mais ceux qui, en lui refusant le jugement et le goût , vont jusqu'à lui trouver du génie , me semblent abuser l)eaucoup de ce mot , qui ne peut aujourd'hui signifier qu'une grande force de talent. Certainement elle ne peut pas consister à calquer servilement les formes du grec et du lalin sur un idiome qui les repousse. Ce n'est pas non plus par les idées qu'il peut être grand ; elles sont ordinairement cliez lui communes ou ampoulées : ni par l'invention , rien n'est plus froid que son poème de la Fiwiciade. Ce qui séduisit ses contemporains, c'est que son style élale une pompe inconnue avant lui : quoique étrangère à la langue qu'il parlait , et ])lus faite pour la défigurer que pour l'enrichir, elle éblouit parce qu'elle était nouvelle , et de plus parce qu'elle ressemblait au grec et au latin , dont l'érudition avait établi le règne , et qui étaient alors généralement ce qu'on admirait le plus.

Ajoutons, poiir excuser Ronsard , et ceux qui l'admiraient, et ceux qui le suivirent, que le genre noble est sans nulle comparaison le plus difficile de tous; et si ce principe avoué partons les bons esprits avait besoin d'une nouvelle preuve, nous la liouverions dans ce qui est arrivé à la langue française. Avant d'être formée, elle compta de bonne heure des écrivains qui surent donner à sa simplicité inculte les grâces de la naïveté et

de la gaieté ; mais quand il fallut s'é!ever au style soutenu, au style des grands sujets, tous les efforts furent malheureux juscju'à Malherbe, et pourtant ne furent pas méprisables ; car il y avait quelque gloire à tenter ce (pii était si difficile , et à faire au moins quelques pas hasardés , avant que la route pût être frayée. Alors la véritable force , le ATai génie aurait été de sentir quel caractère , quelles constructions, quels procédés, pouvaient convenir à notre langue ; à la débarrasser des inversions qui ne lui sont point naturelles , vu le défaut de déclinaisons et de conjugaisons proi»rement dites , et l'attirail d'auxiliaires et d'articles qu'elle traîne avec elle; à purger la poésie des hiatus qui offensent l'oreille; à mélanger régulièrement les rimes féminines et masculines, dont l'effet est si sensible. Voilà ce que fit Malherbe, qui eut vraiment du génie , et qui créa sa langue ; et ce que ne fit pas Ronsard , qui n'avait qu'un talent informe et brut, et qui gâta la sienne.

Il faut étudier ses ouvrages pour y trouver le mérite que je lui ai reconnu malgré tous ses défauts, et pour y distinguer quelques beautés d'harmonie et d'expression qui s'y rencontrent , au milieu de son enflure barbare. Le système de sa versification n'est pas difficile à saisir. On voit clairement qu'il veut mouler le vers français sur le grec et le latin ; qu'il a senti l'effet des césures variées et des épitbètes pittoresques : il les prodigue maladroitemeut : c'est en général une caricature lourde et grossière. Mais pourtant il y a quelques traits heureux et dont on a pu profiter; car à cette époque , comme je l'ai déjà dit , celui qui se trompe souvent et rencontre quelquefois ne laisse pas d'être utile. C'est une épreuve où l'art doit absolument passer , et ce n'est pas en ce genre que les sottises des pères , suivant l'expression connue de Fontenelle , sont perdues pour les enfants. Sans doute il y a peu d'art et de mérite à franciser arbitrairement une foule de mots latins ou à latiniser des mots français pour les accumuler en épitbètes ; à mettre ensemble les cornes rameuses , les sources ondeuses; à faire rimer à deux un esprit qui n'est point; ocieux; à parler de baisers colatubins , turiurins ( et je ne cite que ses. inventions les moins bizarres ) : mais on peut le louer d'avoir osé quelquefois avec plus de Iwnheur, d'avoir trouvé des constructions poétiques, des césures qui varient le nombre du vers alexandrin ; par exemple , dans cet endroit où il dit en parlant de la Fortune :

Elle allaite un chacun d'espérance ; — et pourtant , Sans être contenté, chjcini s'en va content.

L'antithèse du second vers , quoique assez ingénieuse , n'est qu'nne espèce de jeu de mots. Un

chacun n'est pas du slyle noble, et le premier hémistiche offre à l'oreille un son équivoque. Mais ce mot tVespérance , formant la césme au cinquième pied, coupe le vers de manière à produire une suspension qui a un effet analogue à l'idée de l'espérance. Ronsard a connu aussi l'usai^e des phrases d'apposition et d'interposition, autre espèce de variété dans le rhythme. Il dit en parlant du siècle d'or :

Les champs n'étaient bornés; et la terre commune, Sans spmer ni planter, — bonne mère , — apportait Le fruit qui de soi-même heureusement sortait.

Bonne mère , placé là par interposition , est d'un effet agréable.

L'ambition , l'errenr, la guerre et le rtiscord . Par les peuples courant , — images de la mort...

T.e premier hémistiche du second vers est plat : mais cette apposition , iiHacjes de la mort, le termine noblement.

Ce n'est pas la peine de redire jusqn'où l'a égaré la manie d'introduire dans notre langue les mots combinés, la toux roiufe poumon , le gosier mâche laurier , Castor dompte poulain , et mille autres , ni l'abus qu'il a fait des ligures : il est tel, que l'on a oublié qu'il s'en sert de temps eu temps avec une hardiesse poétique que l'on ne conaissait pas avant lui.

oisives dans les champs, se rouillaient les charrues. Ce vers est beau , et l'on a remarqué , sans doute , les charrues oisives : c'est là vraiment de la poésie.

Mais , en donnant quelifue idée de l'expression et du nombre qui conviennent au vers héroïque et à la versification soutenue, il a donné tant d'exemples vicieux , (ju'il aurait fait un mal irréparable , si ses succès avaient été moins passagers. Son affectation presque continuelle d'enjamber d'un vers à l'autre est essentiellement contraire au caractère de nos grands vers. Notre hexamètre, naturellement majestueux , doit se reposer sur lui-mêine; il perd toute sa noblesse, si on le fait marcher par sauts et par bonds ; si la fin d'un vers se rejoint souvent au commencement de l'autre , l'effet de la rime disparait ; et l'on sait qu'elle est essentielle à notre rhyihine poétique. Il est vrai rjue , par lui-même , il est voisin de l'uniformité ; mais aussi le grand art est de varier la mesure sans la détruire , et de couper le vers sans le briser. Le moyen (pi'ont employé nos lx)ns poètes , c'est de placer de temps en temps des césures ou des repos à différentes places , en sorte qu'un vers ne ressemble pas à l'autre ; de ne pas toujours procéder par distiques , et de finir (pielquefois le sens en faisant aliendre la rime, comme dans cet entlroit de Racine :

11 faut des châtiments dont 1 univers frémisse: Qu'on tremble — en comparant l'offense et le supplice. Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. — Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : Il fut des Juifs. —

Et ailleurs :

Je l'ai ti-ouvé couvert d'une affreuse poussière , Revêtu de lambeaux , tout pâle , — mais son œil Conservait sous la cendre encor le même orgueil.

Tous ces vers sont d'une coupe différente, et la césure est toujours placée avec une intention relative au sens. La césure est différente de l'hémistiche en ce qu'elle se place où l'on veut ; mais l'hémistiche exprime essentiellement la moitié d'un vers divisé en deux parties égales. On peut aussi en varier l'effet, suivant les diverses structures de la phrase, arrêtée sur l'hémistiche d'une manière plus ou moins distincte : c'est ce que nous enseigne Voltaire dans ces vers qui sont à la fois une leçon et un modèle.

observez l'hémistiche , — et redoutez l'ennui Qu'un repos uniforme attache auprès de lui. Que votre phrase heureuse — et clairement rendue Soit tantôt tenninée et tantôt susiiendue. C'est le secret de l'art- — Imitez ces accents Dont l'aisé Jéliotte avait charmé nos .sens. Toujours harmonieux — et libre sans licence , Il n'appesantit point ses sons et sa cadence. Salle, — dont Terpsichore avait conduit les pas , Fit sentir la mesure , — et ne la marqua pas.

« On a dû voir que la phrase est contenue tantôt dans un demi-vers, tsntôt dan? un vers entier, tanlot dans deux. On peut même ne compléter le sens qu'au bout de huit, de dix , de douze vers, quand on sait faire la période poétique , et c'est ce mélange qui produit l'harmonie. »

Mais que fait Ronsard? Toujours rempli des Grecs et des Latins, il veut en français procéder comme eux, et il va sans cesse enjambant d'un vers à l'autre.

Cette nymphe royale est digne qu'on lui dresse

Des autels....

Les parques se disaient : Charles qui doit venir

Au monde....

Je veux , s'il est possible, atteindre à la louange

De celle....

Il ne s'aperçoit pas que placer ainsi une chute de phrase au commencement d'un vers est tout ce qu'il y a de plus ridicule et de plus baroque ; et qu'alors, pour me servir d'une expression triviale, mais juste, le vers tombe sur le nez , ou plutôt qu'il n'y a plus de vers. Je n'aurais pas même insisté là-dessus, si de nos jours on n'avait pas poussé l'absurdité jusqu'à vouloir reproduire ce mécanisme grossier. Qui le croirait , si des ouvrages qui ont fait du bruit un moment ne Tatlestaient pas, (pie Ronsard ait été sur le point de redevenir le législalcur de noire poésie, après les Racine et les lîoilcaii , et qu'on ait pre.sque crige en système l'i-

SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE

eriiorauce la plus liouteuse du rhythme de notre versification? Il est de l'intérêt des lettres et du goût de rappeler de temps en temps ces exemples, qui font voir de quels travers est capable l'impuissance orgueilleuse, qui, ne pouvant pas même innover en extravagance, croit se relever en renouvelant de vieilles erreurs et rajeunissant de vieux abus. Et de (piel point est-on parti pour en venir là ? Nos grands écrivains avaient fait de la langue et de la versification ce qu'il est possible d'en faire; et l'ambition du talent doit être de produire des beautés nouvelles par les mêmes moyens , reconnus les seuls bons , les seuls praticables. Cela est difficile , il est vrai : on a donc pris un autre parti. On a abusé d'un aveu qu'i's avaient fait de l'infériorité de ces moyens , comparés à ceux des langues anciennes ; mais , loin de reconnaître avec eux qu'il faut se servir de son instrument , quel qu'il soit, et non pas le dénaturer, on a trouvé plus court de dire qu'ils n'y entendaient rien, que la langue de Racine ft de Voltaire était usée, qu'il fallait en créer une nouvelle: (jue notre poésie, qui pourtant est assez vivante dans leurs ouvrages, se mourait de timidiié ; qu'il n'y avait point de mot qu'on ne pût faire entrer dans la poésie noble; et cent autres assertions aussi folles , répétées magistralement par des journalistes qui ont le privilège de nous enseigner tous les jours ce qu'ils n'ont jamais appris. L'exécution est venue à l'appui de cette belle théorie, et, sous prétexte d'égaler les Grecs et les Latins , on nous a fait une foule de vers qui ne sont pas français. On s'est mis à multiplier les enjambements tels que ceux que vous venez d'entendre , à tournîenter, à hacher le vers de toutes les manières, à lui donner un air étranger en voulant le faire paraître neuf; à chercher les vieux mots, quand ceux qui sont en usage valaient mieux; à faire, ce que n'eût pas osé Chapelain, un hémistiche entier d'un adverbe de six syllabes ; et tout cet amas de prose brisée et martelée , de locutions barbares , de constructions forcées, s'est appelé, pendant quelque temps, du mouvement, de l'effet, de la variété , de la physionomie. Et cessnblimes découvertes du dix-huitième siècle n'étaient pas tout à fait renouvelées des Grecs , mais du siècle de Ronsard : lieureusement elles ont passé aussi vite que lui.

On se rappelle qu'à l'exemple des Grecs qui formèrent uite Pléiade poétique dé sept écrivains qui florissaient du temps de Ptolémée Philadelphe, on fit aussi une Pléiade française du temps de Ronsard. Ceux qui la composaient avec lui étaient Belleau, Baïf, Jodelle, Jean Dorât, Dubellay, Ponthus. Belleau et Baïf n'eurent guère que les défauts de Ronsard sans avoir son niérit^.

Du Bartas fut pire encore : jamais la barbarie ne fut poussée plus loin. Il semblait que l'érudition mal entendue et le pédantisme scolastique eussent conspiré la ruine de l'a langue française. Les latinismes , les héllénismes , les épithètes entassées et les métaphores outrées avaient tout envahi. C'est un des caractères de la médiocrité d'esprit de voir l'art tout entier dans ce qui n'est qu'une partie de l'art ; et un genre de beauté nouvellement découvert est d'abord employé avec profusion. On avait vu dans Ronsard l'effet de quelques belles épithètes, de quelques métaphores expressives; on ne voulut plus faire autre chose , et l'on entendit de tous côtés , dans l'ode et le poème, des vers tels que ceux-ci :

O grand Dieu qui nourris la rapîneuse engeance.

Des oiseaux ramcirjeux...

Par toi le gros bétail des rousses iiacheries , Par toi l'humble troupeau des blanches bergeries... Ici se vont haussant les neigeuses montagnes : Là vont s'aplanissant les poudreuses campagnes.

Si la profusion des épithètes est un défaut en poésie, c'en fst un bien plus grand encore dans la prose, dont le ton doit être plus simple. Ce n'est pas apparemment l'avis de beaucoup de prosateurs de nos jours , qui s'imaginent avoir de la force et du coloris en accumulant des mots. Cela donnait parfois un peu d'humeur à Voltaire , qui écrivait à ce sujet : nepourra-t-on pas leur faire comprendre combien l'adjectif est souvent ennemi du substantif, quoiqu'ils s'accordent en genre , en nombre, et en cas?

A l'égard des figures, on va voir comme on les employait d'après Ronsard. Chassignet, par exeml)}e, traduisant un psaume, disait à Dieu : Par toi le mol Zéphire , aux ailes diaprées , Refrise d'un air doux la perruque des prés ,

Et sur les monts voisins , Eventant ses soupirs par les vignes pamprées. Donne la vie aux Heurs et du suc aux raisins^

Remarquons, à travers ce fatras, que pour rendre

le dernier vers fort bon, il n'y a qu'à changer un

seul mot et mettre ,

Donne la vie aux Heurs et le suc aux raisins.

Chassignet continue sur le même ton :

Par toi le doux Soleil à la Terre sa femme , D'un œil tout plein d'amour communique sa llamme ,

Et tout à l'environ.

Lui poudre les cheveux , ses vêteiaents embàme , Et de fruits et de grains lui jonche le giron.

Nous l'avons vu tout à l'heure donner ime perruque aux prairies : il ne s'en tient pas là , il en donne une aussi au soleil.

Soit que du I)eau Soleil la perruque empourprée

Redore de ses rais cette basse contrée.

Il faut avouer que le dieu du jour, qui de temps immémorial est en possession chez les poètes d'à-

voir la plus belle chevelure du naonde , ne doit pas être content de Cliassignet, qui s'avise dele mettre en perruque.

Du Bartas a imité , dans une description du déluge, le morceau connu des MéUimorphoses d'Ovide. Il y a quelques vers qui ont de la précision et de l'énergie. Son style a beaucoup de rapport avec celui de Ronsard : on voit qu'il s'était modelé sur lui. Voici la fin de cette description, qui, malgré des faules sans nombre , n'est pas sans beautés. Cette citation suffira pour faire voir ce que les poètes de ce temps avaient de talent , et à quel point ce talent était dépourvu de goût.

Tandis ■ la sainte nef, sur l'e'rhine ' azurée

' Du superbe Océan, navigeait assurée .

Bien que sans mât, sans rame, et loin, loin de toutiwrt:

Car l'Éternel était sou pilote et son nord.

Trois fois cinquante jours le ijéncral naufrage '

Dévasta l'univers. Enfin d'un tel ravage

L'inimorlel attendri n'eut pas sonné sitôt

' La retraiie des eaux, que soudain flot sur flot

Elles vont s'écouler : tous les fleuves s'abaissent ;

La mer rentre en frison ; les montagnes renaissent ' ;

Les bois montrent déjà leurs limoneux rameaux ,

' Déjà Id terre croît par le décroit des eaux ;

Et bref là seule main du dieu darde-tonnerre ',

' Montre la terre au ciel et le ciel à la terre.

Desportes écrivit beaucoup plus purement que Ronsard et ses imitateurs. Il effaça la rouille imprimée à notre versification, et la tira du chaos où un l'avait plongée. Il parla français : il évita avec assez de soin l'enjambement et l'hiatus; mais, faible d'idées et de style , il n'a pu , dans l'âge suivant, garder de rang sur notre Parnasse. Il imita ?>Iarot dans les pièces amoureuses , et resta fort inférieur à lui. Il devança Malherbe dans des stances qu'on ne peut pas encore appeler des odes , «pioique la toiunure en soit ai^sez douce et facile, et 3Ialherbe le fit oublier.

Celui-là fut vraiment un homme supérieur : (;'est son nom qui marque la seconde éfx)que de notre langue. Marot n'avait réussi que dans la poésie galante et légère : Malherbe fut le premier modèle du style noble, et le oréateur de la poésie lyrique. Il en a l'enthousiasme, les mouvements, et les tournures. Né avec de l'oreille et du goût, il connut les effets du rhythme, et créa une foule de constructions poétiques adaptées au génie de notre

■ Pour cependant.

' Racine a dit : te dos delà plaine liquide.

' Enjambement.

* .Ne dirait-on pas que c'est un général qui s'appelait ISaufrage ?

' Enjambement.

• ISelle expression.

' Beau vers.

' Épithélc grecque.

' Beau vers.

langue. Il nous enseigna Fespèce d'hannonie irailative qui lui convient, et comment on se sert de l'inversion avec art et avec réserve. Ses ouvrages pourtant ne sont pas encore d'ime pureté comparable aux écrivains des beaux jours de Louis XIV : il ne serait pas juste de l'exiger. Mais tout ce qu'il nous apprit, il ne le dut qu'à lui-même, et au bout lie deux cents ans on cite encore nombre de morceaux de lui , qui sont d'une beauté à peu près irréprochable. Voyez cette belle paraphrase d'un psaume sur la grandeur périssable des rois : Ont-ils rendu l'esprit ? ce n'est plus que poussière Que cette majesté si pompeuse et si fière , Dont l'éclat orgueilleux étonnait l'univers; Et dans ces grands tombeaux où leurs âmes hautaines , Font encore les vaines , Ils sont rongés des vers.

Là se perdent ces noms de maîtres de la terre , D'arbitres de la paix , de foudres de la guerre = Comme ils n'ont plus de sceptre, ils n'ont plus de flatteurs; Et tombent avec eux , d'une chute coinnume. Tous ceux que la fortune Faisait leurs serviteurs.

Voilà enfin des vers français , et l'on n'avait rien vu jusque-là qui pût même en approcher.

Veut-on un exemple de ce beau feu qui doit animer l'ode : voyez celle qu'il adresse à Louis XIII partant pour l'expédition de la Rochelle. Il faut excuser quelques défauts de diction, quelquesprosaïsmes ; la limite entre le langage de la poésie et celui de la prose n'était pas encore bien fixée : on ne peut pas tant faire à la fois. Voyons seulement si les mouvements et les idées sont d'ua poète.

Certes ou je me trompe ou déjà la victoire,

Qui ' son plus grand honneur de tes palmes attend ,

Est aux bords de Charente . en son habit de gloire.

Pour te rendre content.

Je la vois qui t'appelle et qui semble te dire : Roi le plus grand des rois , et qui m'es le plus cher. Si tu veux que je t'aide à sauver ton empire ,

Il est temps de marcher.

Que sa façon est brave , et sa mine assurée ! Qu'elle a fait richement son armure étoffer ! Et que l'on connaît bien, à la voir si parée ,

Que tu vas triompher!

Telle en ce grand assaut où des fils de la terre La rage ambitieuse à leur honte parut , Elle sauva le ciel , et lança le tonnerre

Dont Briare mourut.

La strophe suivante est remarquable par l'harmonie imitalive.

Déjà de toutes parts s'avançaient les approches. Ici courait Mimas : là Typhon se battait ; Et là suait Euryte à détacher les roches Qu'Encelade jetait.

Dans le premier de ces deux derniers vers on sent le travail du géant (jui détache te roche; dans le dernier on la voit partir.

' Inversion vicieuse.

SIÈCLE DE LOUIS XÏV. — POÉSIE

Veut-on de l'intérêt et de la noblesse ? écoutons encore la lin de cette même ode où l'auteur a pris tous les tons de la lyre : c'était pourtant la dernière fois qu'il la maniait 3 c'est la dernière ode qu'il ait faite.

Je suis vaincu du temps ' : je cède à ses outrages. Won esprit seulement, exempt de sa rigueur, A de quoi témoigner dans ses derniers ouvrages Sa première vigueur.

On a vu s'il dit vrai , et si l'on peut lui pardonner cette sorte de jactance , permise aux poètes «iuand on peut les supposer inspirés , un peu ridicule quand on sent qu'ils ne le sont pas , et qui dans tous les cas est sans conséquence. Les puissantes faveurs dont Apollon m'honore , Non loin de mon berceau commencèrent leur cours. Je les possédai jeune , et les possède encore

A la fin de mes jours.

Ce que j'en .-■i reçu , je veux te le produire. Tu verras mon adresse , et ton front cette fois Sera ceint de rayons qu'on ne vit jamais luire Sur la tète des rois.

Quel nombre ! quelle cadence ! (faelle beauté d'expression! Voyons-le dans des sujets moins grands , et qui demandent de la douceur et de la sensibilité ; par exemple , dans les stances qu'il adresse à son ami Dupérier, qui avait perdu sa lille à peine au sortir de l'enfance.

Ta douleur, Dupérier, sera donc éternelle ,

Et les tristes discours Que te met en l'esprit l'amitié paternelle ,

L'augmenteront toujours.

Observons d'abord le choix du rhythme : ce petit vers qui tombe régulièrement après le premier, peint si bien l'abattement de la douleur! c'est là le vrai secret de l'harmonie dont on parle tant aujourd'hui : il ne s'agit pas de la travailler avec effort j il faut la choisir avec goût.

Le malheur de ta fille au tombeau descendue

Par un commun trépas , Est-ce quelque dédale où ta raison perdue

Ne se retrouve pas ?

Elle était de ce monde , où les plus belles choses

Ont le pire destin , Et rose , elle a vécu ce que vivent les roses ,

L'espace d'un matin.

Le charme de ces vers est inexprimable. C'est dans celte même pièce que se trouvent les vers sur la mort, trop fameux pour n'en pas parler, trop connus pour les répéter. Les quatre premiers sont faibles j mais les quatre derniers sont d' une beauté parfaite.

Deux poètes, élèves de Malherbe , eurent, même de son vivant , une réputation méritée : Racan et Maynard.

Racan , dans la poésie lyrique, est demeuré fort

' Faute de français. On est vaincu par, et non vaincu de. Mais en poésie celte licence bien platée peut s'excuser.

au-dessous de son maître ; mais , comme poète bucolique, il a justifié l'éloge qu'en a fait Boileau , quand il a dit :

Racan clnnte Philis , les bergers et les bois. Il a le premier saisi le vrai ton de la pastorale , qu'il avait éludiée dans Virgile. Son style , malgré les incorrections et les inégalités que Malherbe lui reprochait avec raison , respire celte mollesse gracieuse et cette mélancolie douce que doit avoir l'amour quand il soupire dans ime solitude champêtre , et qui rappelle ce mot d'une femme d'esprit à qui l'on demandait, dans ses dernières années , ce qu'elle regrettait le plus de sa jeunesse : Un beau chmjrin dans une belleprairie.Les bons vers de Racan ont du nombre et quelquefois une élégance heureuse et poétique.

Plaisant ' séjour des âmes affligées,

vieilles forêts de trois siècles âgées, Qui recelez la nuit, le silence et l'effroi; Depuis qu'en ces déserts les amoureux , sans crainte',

tiennent faire leur plainte , En a-t-on vu quelqu'un plus malheureux que moi?

Soit que le jour dissipant les étoiles ,

Force la nuit à retirer ses voiles , Et peigne l'orient de diverses couleurs , Ou que l'ombre du soir, du faite des montagnes ,

Tombe dans les campagnes , L'on ne me voit jamais que plaindre mes douleui's.

Ahisi Daphnis rempli d'inquiétude ,

Contait sa peine en cette solitude , Glorieux d'être esclave en de si beaux liens. Les nymphes des forêts plaignirent son martyre.

Et l'amoureux Zéphire Arrêta ses soupirs pour entendre les siens.

Il y a quelques tantes dans ces stances , dont la première est imitée d'Ovide ; mais elles sont en général d'un ton intéressant. Le rhythme en est bien choisi, à l'exception des deux premiers vers. On peut remarquer , pour peu qu'on ait l'oreille sensible , que le vers de quatre pieds se mêle très bien avec l'hexamètre ; jamais le vers à cinq pieds , qui n'est fait que pour aller seul.

Racan, qui formait son goût sur celui des anciens, emprunta souvent leurs idées morales sur la rapidité et l'emploi du temps , sur la nécessité (le mourir , sur les douceurs de la retraite ; mais il paraphrase un peu longuement, et s'il imite leur naturel , il n'égale par leur précision. C'est le seul défaut de ces stances sur la retraite, plus d'une fois cités par les amateurs , comme un de ses meilleurs morceaux. Les vers se lient facilement les mis aux autres; ils sont doux et coulants : mais

' Plaisant se disait alors pour agréable, et se trouve en- (•:)re pris en ce sens dans Boileau , comme adjectif verba I \rnant du verbe plaire.

'- Il faut prendre garde à ces constnictions équivoques. .Vf/ns crainte se rai)porlc à viennent faire leur plainte , cl parait à l'oreille se rapporter d'a!)ord à amoureux.

4,jO

comme la pièce est un peu longue , cette sorte de langueur qu'on aime pendant trois ou quatre stances, devient monotone, quand on en lit sept ou huit. En voici quelques unes :

Tircis, il faut penser à faire la ■ retraite : La course de nos jours est plus qu'à demi faite; L'âge insensiblement nous conduit à la mort. Nous avons assez vu , sur la mer de ce monde , Errer au gré des flots notre nef vagabonde : Il est temps de jouir des délices du port.

Le bien de la fortune est mi bien périssable ;

Quand on bâtit sur elle , on bâtit sur le sable :

Plus on est élevé , plus on court de dangers.

Les grands pins sont en butte aux coups de la tempête ,

Et la rage des vents brise plutôt le faite

Des maisons de nos rois que les toits des bergers.

O bien heureux celui qui peut de sa mémoire Effacer pour jamais les vains désirs de gloire , Dont l'inutile soin traverse nos plaisirs; Et qui loin retiré de la foule importune , Vivant dans sa maison, content de sa fortune, A selon son pouvoir mesuré ses désirs.

C'est un objet de comparaison assez curieux , que de voir précisément les mêmes idées renfermées dans le même nombre de vers par le grand vei'sificateur Despréaux.

Qu'heureux est le mortel ([ui , du monde ignoré ,

Vit content de lui-même en un coin retiré,

Que l'amour de ce rien qu'on nomme renommée ,

N'a jamais enivré d'une vaine fumée,

Qui de sa liberté forme tout son plaisir,

Et ne rend qu'à lui seul compte de son loisir!

Peut-être serait-il difficile de choisir. L'expression est certainement plus poétique dans les derniers ; mais il règne dans les autres je ne sais quel abandon qui peut balancer l'élégance.

La diction est plus soignée dans les vers de Maynard ; la langue s'y épure de plus en plus : mais ses vers plus travaillés n'ont pas le caractère aimable de ceux de Racan. On a de lui des sonnets et des épigrammes d'une bonne tournure et d'une expression choisie; mais il est toujours un peu froid. Si jamais on a pu appliquer particulièrement à quelqu'un ces vers de madame Deshoulières, qui sont assez vrais de tout le monde,

Nul n'est content de sa fortune , Ni mécontent de son esprit ,

c'est surtout à IMaynard. Il loue sans cesse son talent , et même un peu au-delà des libertés poétiques, et se plaint continuellement du peu de fruit (ju'il en retira. C'est ce (ju'on verra dans le sonnet suivant , qui peut d'ailleurs faire juger de sa manière d'écrire dans le genre noble, et de la clarté, de la correction et de la pureté de ses vers.

Mes veilles, qui partout se font <k's partisans, ' L'arliclc est de trop : il f^iit dire fnhr n Imite.

N'ont pu toucher le cœur de ma ' grande princesse ,

Et le Palais-Royal va traiter mes vieux ans

De même que le Louvre a tiuité ma jeunesse.

Jamais un bon succès n'accompagna mes vœux ,

Bien que ma voix me fasse un des cygnes de France ;

Douze lustres entiers ont blanchi mes cheveux ,

Depuis que ma vertu se plaint de l'espérance.

Un si constant reproche à la fin m'a lassé ,

Et je vois à regi'et , en mon âge glacé ,

Que la faveur me fuit et que la cour me trompe

Voisin comme je suis du rivage des morts ,

A quoi me servirait d'acquérir des trésors ,

Qu'à me faire enterrer crfecque plus de pompe.

Ses deux pièces les plus connues et les meilleures sont celles qui regardent le cardinal de Richelieu ; et malheureusement l'une est un éloge , et l'autre une satire.

Armand l'âge affaiblit mes yeux .

Et toute ma chaleur me quitte ; Je verrai bientôt mes aïeux , Sur le rivage du Cocyte.

C'est où je serai des suivants De ce bon monarque de France , Qui fut le père des savants , Dans un siècle plein d'ignorance.

Dès (jne j'approcherai de lui, Il voudra que je lui raconte Tout ce que tu fais aujourd'hui Pour combler l'Espagne de honte.

Je contenterai son désir Par le beau récit de ta vie , Et charmerai le déplaisir Qui lui fait maudire Pavie.

Mais s'il demande à quel emploi Tu m'as occupé dans ce monde , Et quel bien j'ai reçu de toi , Que veux-tu que je lui réponde ?

On sait la réponse du cardinal: Bien. Et quelque temps après , Maynard fit le sonnet suivant , qui est d'un tour très philosophique , et vaut beaucoup mieux tpie l'autre, mais qui finit par un trait piquant contre le ministre qu'il venait de louer

Par votre humeur le monde est gouverné ;

■N'os volontés font le calme et l'orage ,

Et vous riez de me voir confiné ,

Loin de la cour ', dans mon petit village.

Cléomédon , mes désirs sont contents ;

Je trouve beau le désert où j'habite;

Et comiais bien qu'il faut céder au temps ,

Fuir ' l'éclat et devenir ermite.

Je suis heureux de vieillir sans emploi ,

De nie cadier, de vivre tout à moi ,

D'avoL- dompté la crainte et l'espérance ;

Et si le ciel, qui me traite si bien ,

Avait pitié de vous et de la France ,

Votre bonheur serait égal au mien.

' La reine Anne.

' Aujourd'hui ce ne serait pas trop la peine (pi un jioéte fil remanpier qu'il vit loin de la cour; mais il faut se souvenir quedu temps de Richelieu tous les poètes étaient courtisans, excepté le grand Corneille.

■ Fvif était alors de deux syllabes. L'oreille apprit depuis à n'en faire qu'une.

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

4jI

Rien n'a fait pins de fortune <inc son épitaplie, devenue depuis la devise de convenance ou de nécessité , adoptée par tant de gens.

Las d'espérer et de me plaindre

Des Muscs , des grands et du sort ,

C'est ici que j'attends la mort.

Sans la désirer ni la craindre.

Sarrazin , écrivain faible et inférieur à ces deux poètes, osa pourtant prendre en main la lyre de Malherbe , et en tira même ((uelques sons assez heureux dans l'ode sur la bataille de Lens. On a remarqué cette strophe , la seule qui en effet soit \ belle, et qui de plus a été imitée par l'auteur de | la Henrittde. j

Il monte un cheval superbe ,

Qui , furieux aux combals ,

A peine fait courber Ihei-be

Sous la trace de ses pas.

Son regard semble farouche ;

L'écume sort de sa bouche ;

Prêt au moindre mouvement ,

Ilfrappe du pied la terre,

Et semble appeler la guerre

Par un fier hennissement.

Voltaire a dit :

Les moments lui sont chers : il parcourt tous lés rangs Sur un coursier fougueux , plus léger que les vents ; Qui , fier de son fardeau , du pied frappant la terre. Appelle les dangers , et respire la guerre.

Cette description est rapide ; mais elle est , si j'ose le dire, moins énergique et moins animée que celle de Sarrazin. Appelle les dangers ne me semble pas aussi beau qu'appeler la guerre, et ce vers, par tm fier hennissement , est un trait qui dans l'imagination achève le tableau.

Gombaud et Malleville furent plutôt des écrivains ingénieux que des poètes , surtout le premier , qui nous a laissé un recueil d'épigrammes, ou plutôt de bons mots. Il est bien vrai que Boileau a dit :

L'épigramme , plus libre , en son tour plus borné , JS'est souvent qu'un bon mot de deux rimes oraé.

Mais , sans blesser le respect dû au législateur du Parnasse, osons dire que cette définition ne caractérise guère que l'épigramme médiocre. Celle dont IMarot a donné le modèle , surpassé depuis par Piacine et Rousseau , doit être piquante par l'expression comme par l'idée. L'épigramme a son vers qui lui appartient en propre , et cenx qui en ont fait de bonnes (ce qui n'est par extrêmement rare) , le savent bien. Gombaud ne le savait pas, et c'est ce qui fait que ses épigrarames sont oubliées..

Et Gombaud tant loué garde encor la boutique , disait Boileau; et depuis ce temps, elles n'en sont pas sorties. Celle-ci m'a paru une de ses meilleures :

Gilles veut faire voir qu'il a bien des aflaires; On le trouve partout , dans la presse , à l'écart. Mais ses voyages sont des erreurs volontaires ; Quoiqu'il aille toujours , il ne va nulle part.

Bïalleville fut renommé surtout pour le sonnet et le rondeau. Mais il s'est mieux soutenu dans ce dernier genre que dans l'autre. Son fameux sonnet de la belle Matineuse, tant vanté lors du règne des sonnets , est fort an-dessous de sa renommée. Il y a Irop de mots et trop peu de pensées : celle qui le termine tient de celte galanterie des poètes italiens, dont la France reçut les sonnets vers le XVP siècle , et qui comparent toujours leurs belles au soleil. La comparaison est brilianle; mais elle a été usée de bonne heure ; et , long-temps avant 3Iolière, les valets de comédie s'en servaient. A cela près, le sonnet de Malleville n'est pas trop mal tourné , et de son temps il a pu faire illusion.

Le silence régnait sur la terre et siu: l'onde ,

L'air devenait serein et l'Olympe vermeil ;

Et l'amoureux Zéphire, affranchi du sommeil.

Ressuscitait les fleurs, d'une haleine féconde '.

L'Aurore déployait l'or de sa tresse blonde,

Et semait de rubis le chemin du Soleil ;

Enfin ce dieu venait au ' plus grand appareil.

Qu'il soit jamais venu pour éclairer le monde :

Quand la jeune Philis au visage riant .

Sortant de son palais plus clair que l'orient.

Fit voir une lumière et plus vive et plus belle.

Sacrés flambeaux du jour, n'en soyez point jaloux;

Vous parûtes alors aussi peu devant elle ,

Que les feux de la nuit avaient fait devant vous.

J'aime mieux , je l'avoue, son petit rondeau contre l'abbé de Boisrobert , dont Richelieu avait fait un riche bénéficier , et non pas un bon ecclésiastique.

Coiffé d'un froc liien raffiné.

Et revêtu d'un doyenné Qui lui rapporte de quoi frire.

Frère René devient messire Et vit comme un déterminé.

Un prélat riche et fortuné.

Sous un bonnet enluminé , En est , s'il le faut ainsi dire ,

Coiffé.

Ce n'est pas que frère René D'aucun mérite soit orné , Qu'il soit docte, qu'il sache écrire .

Ni qu'il dise le mot pour rire ; Mais seulement c'est qu'il est né

Coiffé.

Boisrobert est peint assez fidèlement dans ce joli rondeau , hors un seul trait. Il est très sur qu'il n'était ni savant ni bon écrivain ; mais il n'est pas vrai qu'il fût sans gaieté. Un homme qui faisait

■ Fin de vers traùiantc ; l'inversion était ici de nécessité. = Il faut dans le plus grand, -lu ne peut remplacer rfaw 5 le que lorsqu'il est question tl'iui lieu.

4m COURS DE L

rire le cardinal de Richelieu , devait avoir le moi pour rire.

Voiture et Benserade, les deux poètes de la cour, par excellence, durent aussi leur fortune à un esprit aimable et liant , et à des talents agréables. On n'ignore pas que le premier , d'une naissance très commune, s'éleva par l'amitié des grands et la faveur de la reine-mère , à un assez haut degré de consi lération. Ses places et son crédit répandirent sur lui un éclat qui rejaillit toujours sur la réputation littéraire. La sienne fut une dos plus grandes dont un homme de lettres ait joui de son vivant. On a reproché à Boileau d'en avoir été la dupe ; mais il faudrait se souvenir aussi que dans la suite il restreignit beaucoup ses éloges : la postérité , encore plus sévère , les a réduits presque à rien. Ses lettres, autrefois si recherchées, et qui faisaient les délices de la cour et de la ville, ne sont plus lues que par curiosité , et comme on va voir dans un garde-meuble les modes du temps passé. Cependant il faut convenir qu'il eut une sorte d'esprit qui lui était particulière et qui devait le distinguer : c'était un enjouement quelquefois délicat et fin , qui contrastait avec l'emphase oratoire de Balzac et la galanterie fade et alambiquée des poètes et des romanciers de son temps; mais chez lui l'affectation gâte tout, et ses succès même servirent à l'égarer. On lui trouvait de l'agrément : il voulait être toujours agréable, et cessa d'être naturel. Il se mit à raffiner surtout, et à travailler son badinage et sa gaieté , qui dès lors ne furent le [)lus souvent que de mauvaises équivoques , des quolibets , des points énigmati- <|ues , un jargon précieux ; enfin il trouva le moyen de tomber dans ce qu'on appelle lejohéhus en voulant être gai, comme tant d'autres en voulant être sublimes. Il ressemblait à ces plaisants de profession , à ces bouffons de société, qui se croyant toujours obligés de faire rire, pour deux on trois traits heureux (]u'ils rencontrent , se permettent cent sottises. Tel est Voilure dans ses leitres. A l'égard de sa versification , elle est lâche, diffuse etincorlecte , et souvent prosaï([ue jusqu'à la platitude. C'est à lui surtout qu'on peut appliquer ces vers tle Voltaire :

11 dit avec profusion

Des rieiis en rimes redoublées.

T.a seule pièce de lui qui ait (juelque mérite, celle qu'il adressa au grand Condé, au sujet d'une maladie qui attaqua ce prince après la cam[)agne de ^6'i■3, est en général d'un ton facile et eujoué, mais ne roule que sur deux ou trois idées prolixement délayées dans trois cents vers. Ce défaut serait moins sejisible, si l'expression poétique renipl.ssait le vide des pensées; mais clic manquait

ITTERATURE.

I entièrement à l'auteur, beaucoup plus homme j d'esprit que poète. Citons un morceau de cette j épître.

La mort , qui dans le champ de Mars, Parmi les cris et les alarmes , Les feux , les glaives et les dards , La fureur et le bruit des armes , Vous parut avoir quelques cliarmes , Et vous sembla belle autrefois , A cheval et sous le hamois , N'a-t-elle pas une autre mine Lorsqu'à pas lents elle chemine Vers un malade qui languit?

Et semble-1-elle pas bien laide Quand elle vient, tremblante et froide.

Prendre un homme dedans son lit?

Lorsque l'on se voit assaillir Par un secret venin qui lue , Et que l'on se sent défaillir Les forces, l'esprit et la vue; Quand on voit que les médecins Se trompent dans tons leurs desseins , Et qu'avec un visage blême On voit quelqu'un qui dit tout bas-:

Mourra-t-il? ne mourra-t-il pas ?

Ira-t-il jusqu'au quatorzième?

Monseigneur, en ce triste état Convenez que le cœur vous bat , Comme il fait à tant que nous sommes.

Et que vous autres demi-dieux , Quand la mort ferme aussi vos yeux , Avez peur comme d'autres hommes.

Tout cet appareil des mourants, Un confesseur qui vous exhorte, Vn ami qui se dévon forte , Des valets tristes et pleurants, Kous font voir la mort plus horrible..

Je crois qu'elle était moins terrible.

Et marchait avec moins d'effroi , Quand vous la vîtes aux montagnes De Fribourg, et dans les campagnes Ou de Aordiingue ou de Rocroi.

Malgré toutes les répétitions, toutes les inutilités, toutes les fautes de ce morceau , le contraste de la mort qu'on brave dans les batailles et qu'on craint dans son lit est une idée assez heureuse, et il y a quelque grâce à dire à un héros tel que Condé, que celui qui n'a pas eu peur du canon peut avoir eu peur des médecins. C'est là respritde Voiture, et cet art d'assaisonner la louange du sel de la plaisanterie mérite des éloges.

Voltaire , qui savait si bien se servir de l'esprit d'autrui parce qu'il en avait prodigieusement , a employé dans une ode ce contraste des deux es- |)èces de morts ; et il est assez curieux d'observer la ressemblance des idées , avec la différence de ton qui doit se trouver entre une épître familière et luic ode.

Lorsqu'en des tourbilbms de flamme et de fumée Cent tonnerres d'airain, précédés des éclairs, ife Icins globes brnluuts écrasent une armée; Quand de guerriers mourants \q» sillons sont couverts, Tous ceux qu'épargna la foutirc,

SIÈCLE DE LOUIS XIV

POESIE

Voyant rouler dans la pomlro

Leurs compagnons massacrés ,

Sourds à la pitié timide ,

Marchent d'un pas'Intrépide

Sur leurs membres déchirés.

Ces féroces humains, plus durs , plus inflexibles Çue l'acier cpii les couvre au milieu des combats, S'étonnent à la fin de devenir sensibles , D'éprouver la pitié qu'ils ne connaissaient pas,

Quand la mort qu'ils ont bravée ,

Dans celle foule abreuvée '

Du sang qu'ils ont répandu,

Vient d'un pas lent et tranquille,

Seule aux portes d'un asile,

Où repose la vertu.

Ces trois derniers vers qui sont beaux rappellent

ceux-ci de Voiture :

N'a-t-elle pas une autre mine Lorsqu'à pas lents elle chemine Vers un malade qui languit ?

La couleur est différente , mais le tableau est le

même. Voiture dans cette même épître dit au

prince :

Que d'une force sans seconde La mort sait ses traits élancer.

Et qu'un peu de plomb sait casser La plus belle tète du monde.

Cette idée a encore été imitée, mais bien embellie par Voltaire , qui dit au roi de Prusse :

Et qu'un plomb dans un tube entassé par des sots. Peut casser d'un seul coup la tète d'un héros.

La tête d'un héros vaut un peu mieux que /« plus belle tête (lu monde; el cet hémistiche, entassé par des sots, est d'un homme qui savait multiplier les •contrastes et non pas les chevilles.

Les plus jolis vers de Voiture ne se trouvent point dans ses œuvres, ni même dans les recueils qu'on a faits depuis. C'est madame de Motteville qui nous les a conservés dans ses mémoires. La reine Anne étant à Ruel aperçut Voiture qui se promenait dans les jardins, d'tm air rêveur. Elle lui demanda à quoi il peiisait : quelques moments après il lui porta les stances suivantes. Il faut se souvenir qu'après avoir été persécutée par Riclielieu , elle était alors régente , et que sous le règne précédent le duc de Biickiiigam avait eu la hardiesse de se déclarer amoureux d'elle.

Je pensais si le cardinal ( J'entends celui de la Vallette ) Pouvait voir l'éclat sans égal Dans lequel maintenant vous êtes; J'entends celui de la beauté ; Car, auprès je n'estime guère , Cela soit dit sans vous déplaire , Tout l'éclat de la majesté. Je pensais que la destinée , Après tant d'injustes malheurs,

(1) A quoi se rapporte abreuvée ? est-ce à la mort ? esîce à la foule ? C'est une amphibologie condamnable.

Vous a justement couronnée

De gloire , d'éclat et d'honneurs ;

Mais que vous étiez plus heureuse ,

Lorsque vous étiez autrefois ,

Je ne veux pas dire amoureuse ,

La rime le veut toutefois.

Je pensais que ce pauvre amour.

Qui toujours vous prête ses charmes ,

Est banni loin de voti'e cour.

Sans ses traits , son arc et ses armes ;

Et ce que je puis profiter,

En passant près de vous ma vie ,

Si vous pouvez si maltraiter

Ceux qui vous ont si bien servie.

Je pensais (nous autres poètes

Nous pensons extravagamment)

Ce que , dans l'humeur où vous êtes ,

Vous feriez, si da'ïis ce moment

Vous avisiez en cette place

Venir le duc de Buekingliam,

Et lequel serait en disgrâce

Du duc ou du père Vincent ' ?

La plaisanterie était familière.

« La relue, dit madame de Motteville, ne s'eu offensa pas, et trouva les vers si jolis qu'elle les garda long-temps dans son cal)iuct. »

Elle ajoute :

« Cet homme avait de l'esprit, et, par l'agrément de sa conversation, il était l'amusement des beZ/fiS rud/es des dames qui font profession de recevoir bonne compagnie. »

Voilà, pour le dire en passant , un de ces mots qui font voir les changements que la mode introduit dans le langage. Boiieau a eu beau dire dans son ^rt jioétique, en parlant de Louis XIV, Que , de son nom chanté par la bouche des belles , Benserade en tous lieux amuse les ruelles,

il y a long-temps qu'il n'est plus question de ruelles. Aujourd'hui nos rimeurs galants qui font l'amour dans nos almanachs ne croiraient pas leurs vers de bon ton , s'ils n'y plaçaient pas un boudoir , et peut-être dans cent ans, si la mode change encore, le boudoir aura passé comme leurs vers :

Benserade soignait les siens un peu plus que Voiture. Il a plus de pensées , plus d'esprit proprement dit ; mais ses devises faites pour les ballets de la cour de Louis XIV , quoique toutes plus ou moins ingénieuses, ont perdu beaucoup de leur mérite avec l'à-propos. C'est uiae preuve que l'esprit tout seul est peu de chose, même dans le genre où il doit le plus dominer. On a pourtant retenu de lui quelques vers. Voltaire , dans son Siècle de Louis Air, a cité les plus jolis. Ils furent faits pour le roi, représentant le soleil.

* C'était son confesseur, ajoute La Harpe. Mais il est plus probable que Voiture parlait de lui-même. Son nom de baptême était Vincent , et on l'appelait par familiarité le pire rincent.

COURS DE LITTEHATIIRE.

Je doute qu'on le prenne avec vous sur le Ion ,

ne Daphné ni de Phaéton :

Lui trop ambitieux , elle tro[) inhumaine. Il n'est point là de piège où vous puissiez donner.

Le moyen de s'imasiuer Qu'une femme vous fuie cl qu'un homme vous mène '.

La querelle des deux sonnets , l'un de Benserade, l'autre de Voiture, a fait tant de bruit autrefois qu'il faut bien en parler. Toute la France se partagea en urauistes et eajohelius : heureuse si elle n'eût jamais été partagée en d'autres sectes ! Les jobelins tenaient pour Benserade, qui avait fait un sonnet sur Job, les uranistes pour Voiture qui en avait fait un pour Uranie. On peut les rapporter tous deux ; car si la querelle est fameuse les somiets sont assez peu connus.

11 faut linir mes jours en l'amour d'Uranie ; L'absence ni le temps ne m'en sam'aient guérir : Kt je ne vois plus rien qui pût me secom'ir, Ni qui sût rappeler ma liberté bannie.

Dès long-temps je connais sa rigueur infinie: Mais pensant aux beautés pour qui je dois périr, Je bénis mon martyre , et content de mourir, Je n'ose murmurer contre sa tyrannie.

Quelquefois ma raison par de faibles discours M'invite à la révolte et me pi'omet secours; Mais lorsqu'à mon besoin je veux me servir d'elle. Après beaucoup de peine et d'efforts impuissants, Elle dit qu' Uranie est seule aimable et belle , Et m'y rengage plus que ne font tous mes sens.

C'est la, sans doute, un assez mauvais sonnet. Remarquons que Boileau , dans le même temps qu'il louait Voiture, se raoquaitdeces rinieurs froidement amoureux

Qui ne savent jamais qu'adorer leur prison , Et faire quereller les sens et la raison.

Et Voiture ici fait-il autre chose? Mais il y a des réputations qu'on n'ose pas juger, et qui en imposent aux meilleurs esprits. Despréaux , cette fois, fut entraîné par son siècle; et d'ailleurs il l'a con-igé si souvent et si bien , qu'il faut l'excuser de n'avoir pu ce qu'après tout personne ne peut, c'est-à-dire avoir toujours raison. Il faut voir si le sonnet de Benserade ne sera pas meilleur.

Job de mille tourments atteint

Vous rendra sa douleur connue ,

Et raisonnablement il craint

Que vous n'en soyez point émue.

Vous verrez sa misère nue ;

Il s'est lui-même ici di'peint :

Accoutumez-vous à la vue

D'un homme qui souffre et se (Jaint.

Bien qu'il eût d'extrêmes souffrances ,

On vit aller des 2>atiences

rius loin ([u(! la sieime n'alla.

S'il souffrit des maux incroyables,

Il s'en plaignit, il en parla :

J'en connais de jilus misérables.

Il y a du moins ici uiw prnséo spirituelle cl Une,

Je ne sais pas de quel côté je me serais rangé , si j'avais été du temps où le prince de Conti était à la tète du parti des jobeUns , et madame de Longueville à la tête de celui des taanistes ; car qui peut savoir quel goiit il aurait eu il y a cent cinquante ans ? mais il me semble qu'aujourd'hui je serais jobelin. On est tenté de dire : O qu'il fait bon venir à propos ! ù le bon temps cpie celui oii la cour et la ville , toutes les puissances , se divisaient pour deux sonnets , dont l'un est fort mauvais , et l'autre assez médiocre ! Mais allons doucement , et songeons que l'on pourrait bien quelque joiu- en dire autant de nous ; et que , quand on parlera de la fortune prodigieuse de quelques ouvrages d'aujourd'hui, on aura quelque droit de s'écrier aussi : O (ju'alors on avait de grands succès avec de bien petits talents ! Il faut que les siècles , ainsi que les individus , se ménagent un peu les uns les autres, de peur que ceux «jui se moquent de leurs pères , ne soient à leur tour moqués par leurs enfants.

Puisque nous en sommes sur le chapitre des sonnets , il faut achever en peu de mots ce qui reste à dire sur ce genre de poésie qui a été si long-temps en crédit, et qui est aujoard'hui entièrement passé de mode. Boileau paya lui-même une sorte de tribut à l'opinion , en traçant laborieusement dans son Art poétique les règles du sonnet , et finissant par dire :

Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème. Cela est un peu fort , et c'est pousser un peu loin le respect pour le sonnet. On a remarqué avec raison qu'il n'y avait point de différence essentielle entre la tournure d'un sonnet et celle des autres vers à rimes croisées, et ([u'il doit seulement , comme le madrigal et l'épigramme , finir par une pensée remarquable : il n'y a pas là de quoi lui donner une si grande valeur. Dans le très petit nombre de ceux qui ontéclvappé au naufrage général , ou compte celui de Desbarreaux , qui finit par une belle idée , rendue par une belle image; mais où les connaisseurs ont remarqué des idées fausses ou trop répétées , de mauvaises rimes et des expressions impropres ; celui de Haynaut sur l'aror/on, qui est plein d'esprit, mais qui j)èche par une multiplicité d'antithèses recherchées, monotones, et disant presque toutes la même chose ; un autre de ce même Ilaynaut , qui malheureusement est une satire injuste contre Colbert; et , dans le style badin, celui de Fontenelle sur Daphné, Je citerai les deux derniers , comme les meilleurs. Oublions que l'esprit de parti a dicté celui de Haynaut : l'auteur était créaliu'c de Fouquct; il écrivait contre l'ennemi de son bienfaiteur. La reconnaissance est «lu moins

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

une excuse, et le repentir qu'il en témoigna depuis peut lui mériter son pardon : n'examinons que les vers.

Ministre avare et làclie, esclave mallienreux , Qui gémis sous le poids des affaires puliliques , Victime dévouée aux chagrins politiques, Fantôme révéré sous un titre onéreux!

Vois combien des grandeurs le comlile est dangereux ! Contemple de Fouquet les funestes reliques , Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques , Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux. 11 part plus d'un revers des mains de la fortune : La chute , comme à lui , te peut être commune ; Nul ne tombe innocent d'oi'i l'on te voit monté. Cesse donc d'animer ton prince à son supplice , FA, près d'avoir besoin de tonte sa bonté , Ne le fais pas user de toute sa justice.

La tournure des vers est un peu uniforme ; mais elle est ferme , et la précision , l'élégance, la noblesse peuvent racheter quelques fautes. Voici le .sonnet de Fontenelle :

Je suis (criait jadis Apollon à Daphné ,

Lorsque tout hors d'haleine il courait après elle ,

Et lui contait pourtant la longue kyi'ielle

Des rares qualités dont il était orné);

.le suis le dieu des vers , je suis bel-esprit né.

Mais les vers n'étaient point le charme de la belle.

Je saisjouer du luth. Arrêtez. — Bagatelle.

Le luth ne pouvait rien sur ce cœur obstiné.

Je connais la vertu de la moindre racine.

Je suis , par mon savoir, dieu de la médecine.

Daphné courait encor plus vite que jamais.

Mais s'il eût dit : Voyez quelle est votre conquête.

Je suis un jeune dieu toujours beau , toujours frais ,

Daphné sur ma parole aurait tourné la tête.

Pour traiter de suite les genres de poésie qui avaient du rapport entre eux , j'ai laissé en arrière la satire et le conte, qui, dès le temps de Malherbe, firent de grands progrès sous la plume de Régnier et de Passerat. Il suffit de dire , pour la gloire de celui-ci, que sa pièce intitulée l'homme métamorphosé en coucou est digne de La Fontaine. Il a eu, dans celte seule pièce à la vérité, le naturel charmant et les grâces de notre fabUer. Le sujet, quoique sans aucune indécence , n'est pourtant pas de nature à pouvoir s'en permettre une lecture publique. Mais on le trouve dans tous les recueils , et la pièce est si bien faite d'un bout à l'autre que j'aurais du regret de la morceler. Ce petit chefd'œuvre du XVP siècle prouve encore ce (jue j'ai dit ailleurs , que tout ce qui comporte le style familier a été porté à un certain degré de perfection long-temps avant tout le reste, A l'égard de Régnier, on sait ce qu'en a dit Boileau , après avoir parlé d'Horace et de Juvénal :

De ces maîtres savants disciple ingénieux , Régnier, seul parmi nous , formé sur leurs modèles , Dans son vieux style encore a des grâces nouvelles.

Et ce qui était vrai alors n'a pas cessé de l'être

aujourd'hui. Despréaux l'a bien surpassé , mais il ne l'a pas fait oublier; et que peut-on dire de plus à la louange de Régnier? Voilà donc tous les genres de poésie qu'on peut appeler du second ordre , parce qu'ils n'exigent point d'invention, déjà créés en France , où nous les verrons se perfectionner dans le siècle de Louis XIV et dans le nôtre. Il reste la poésie du premier ordre, l'épopée et le théâtre. Celui-ci va bientôt acquérir la plus haute splendeur, grâces au génie puissant de Corneille. La muse épique, moins heureuse, ne fit que bégayer, même dans un temps où toutes les autres parlèrent le langage qui devait leur appartenir.

C'est la seule couronne qui ait manqué à ce grand siècle, où d'ailleurs la France en a tant amassé qui ne se flétriront jamais. Il faut voir quels obstacles purent s'opposer dans ce seul genre au progrès qu'elle faisait dans tous les autres.

Si l'on en juge par le petit nombre d'hommes qui chez les anciens et chez les modernes ont eu le bonheur d'y réussir, ce doit être le plus difficile de tous. Il est soumis à moins d'entraves que la tragédie; il a bien plus d'espace, de moyens, et de ressources : mais aussi sa carrière est immense , et il faut bien de l'haleine pour la parcourir d'un pas égal. Il n'est pas obligé de produire de si grands effets ; mais ceux qu'il doit atteindre sont en plus grand nombre. Le poète épique a presque toujours la liberté d'être poète sans se cacher de l'être , avantage que n'a pas le poète tragique, qui parle toujours sous d'autres noms ; mais aussi on lui impose l'obligation d'être toujours poète autant qu'il est possible , et de soutenir le ton d'un homme inspiré. Enfin l'intérêt d'une ou deux situations et l'illusion du théâtre peuvent faire vivre un drame médiocre, au moins sur la scène ; mais le poème épique , qui doit être lu, ne supporte pas la médiocrité , et la fable la mieux faite ne saurait y racheter le défaut de siyle. Malgré tant de difficultés, les poètes épiques pariu-ent en foule dans le dixseptième siècle : il est vrai que c'étaient pour la plupart des hommes sans talent. On ne connaît plus le titre de leurs poèmes que par les satires de Boileau Le Charlemafjne, le Childebraud, le Jonas, le Moïse, le Clovis, V Alaric, furent appréciés à leur juste vale'ir, même par les contemporains. La patience la plus infatigable ne soutiendrait pas la lecture suivie de ces ennuyeuses productions, à peu près aussi mauvaises par le fond que par le style. Que dire, par exemple, d'un Scudery , qui s'avise de conduire le roi des Goths dans un désert , sur les côtes de la mer du Nord , où il trouve ini Hibernois qui depuis trente ans s'est retiré solitaire dans une caverne pour lire et étudier à son

Àm

COURS DE LITTÉRATUHE.

aise? Ce studieux hermile ini prouve par un long discours qu'il n'y a rien de plus beau que la science, ce qui est fort utile et fort intéressant pour le roi goth , qui va pren:!re Rome. Il lui montre sa bibliothèque, et lui en fait le détail circonstancié comme ini catalogue de librairie. Voici , dit-il, les philosophes :

Par Piix nous apprenons l'admirable physique , L'élliique , la morale , avec l'économique , La politique sage ; et , d'un vol glorieux , Par la métaphysique on va jusqucs aux cieiix.

De cet autre côté, voici , prince héroïque. Ceux de qui l'art dépend de la mathématique. Architectes, sculpteurs, peintres, musiciens, Géomètres certains, arithméticiens, Les maîtres de l'optique avec les cosmographes , Ceux de la perspective avec les géographes , etc.

Cette belle nomenclature et cette conversation si bien placée remplissent tout un chant. C'est ainsi qu'écrivait ce Scudery qui censurait en maître les vers de Corneille, lui citait sans cesse Aristote, et qui , malgré toute son érudition , ignore pourtant que l'éthique et la morale sont parfaitement la même chose, si ce n'est que l'un de ces deux mots est latin et l'autre grec. Il ne manque pas de dire dans sa préface qu'il faut de l'érudition dans un poème épique : il s'autorie de l'exemple d'Homère, qui a fait voir dans ses ouvrages qu'il n'était rien moins qu'étranger aux diverses connaissances de son siècle ; et il ne s'aperçoit pas que ce qu'il va dans Homère de géographie, de physique, de médecine et d'arts mécaniques, est rapidement fondu dans la poésie qui lui fournissait son idiome pittoresque. C'est ainsi que des pédants se servaient mal à propos de l'exemple et de l'autorité des anciens pour les rendre complices de leurs sottises; et l'on voit clairement que, quand même l'auteur d'^/ff rie écrirait moins mal, son érudition bibliographique serait encore dans son poème un épisode ridicule.

Chapelain a plus de jugement que Scudery : la marche de son poème est plus raisonnable, et pouvait avoir quelque intérêt, s'il avait su écrire. Voltaire a blâmé le choix de son sujet, qu'il ne croyait pas susceptible d'être Irailé sérieusement. Un de mes confrères à l'Académie française a combattu celte opinion avec beaucoup d'esprit, et l'on peut croire en effet (ju'avant l'exislence d'un autre poème, fort différent de celui de Ciiapelain, l'héroïne d'Orléans, appelée la Pucelle, pouvait avoir dans la poésie la dignité (m'elle a dans l'histoire. Mais je doute, même dans cette supposition , que cette époque de l'histoire de France pût fournir à ré[)opée un ouvrage intéressant. Il est bon (] l'un poème trouve l'imagination déjà prévenue pour le héros; et ni Dunois ni Ciiarles V'FI, ni même

Jeanne d'Arc, malgré son courage et ses exploits, n'ont joué, ce me semble, un assez grand rôle l)Our remplir la majesté de l'épopée : c'est là surtout que l'héroïsme doit être au plus haut point. Je ne parle pas des fie! ions que ne permettent guère une époque si récente et le lieu de la scène si voisin : les fictions aujourd'hui ne se présentent naturellement que dans l'éloignement des temps et des lieux. L'auteur de la Henriade s'en est passé; mais il est soutenu par l'intérêt attaché au nom de son héros, et par les beautés d'une philosophie aimable qui remplace, du moins en partie, le charme des fictions poétiques : et malgré ses ressources et son talent supérieur pour la versification, il est resté fort au-dessous d'Homère, de Virgile et du Tasse, pour l'imagination et l'intérêt; tant la machine de l'épopée a besoin des ressorts du merveilleux !

La dureté du style de Chapelain est célèbre, et il a été de son vivant assez tourmenté par Boileau pour obtenir aujourd'hui qu'on laisse en paix sli cendre. Mais si l'on veut voir encore un exemple des fausses idées que l'on prenait alors dans les anciens législateurs des beaux-arts , si mal interprétés par les modernes , il n'y a qu'à lire la préface où il rend compte du dessein de son poème et de la manière dont il a voulu conformer son plan aux principes d'Arislote. Le philosophe grec a dit que l'épopée avait pour objet non pas le réel, mais le possible, l'universel; ce qui signifiait simplement que le poète n'était point astreint à la vérité historique, et qu'il était le maître de présenter les faits, non pas tels qu'ils étaient , mais tels qu'ils pouvaient être. Chapelain abuse de ce précepte si clair et si raisonnable, pour l'appliquera un système d'allégorie, rêverie purement moderne, et qui n'a jamais existé dans la tête des anciens ; et voici comme il nous explique /c m{/.sfrre de son poème : c'est le terme dont il se sert avec beaucoup de raison , comme on va voir.

<f Je l^ve^ai ici le voile dont ce mystère est couvert , et je diiai on peu de paroles qu'afîn de réduire l'action à l'universel , suivant les préceptes, et de ne la priver pas du sens allégorique par lequel la poésie est faite un des principaux instruments de rarchitectoniquo, je disp().sai la matière de lello s )rte que la France devait représentcr lame de l'homme en guerre avec elle-même, et travaillée par les filiis violentes de toutes les émotions; le roi Charles , la volonté, inaiiresse absolue, et portée nu bien par sa nature, ninis facile à porter au mal par l'apparence du bien ; l'Anglais et le Bourguignon , sujets et ennemis de Charles, les divers Iransports de l'appctil irrascible qui allèrent l'empire légitime dr la volonté ; Amann et Apnès l'un fa\oriel l'autre amante du i)rince , les différents mouvements de l'appèVt rutirupisrihleqw corrompent l'innocence de/o rolonlé par

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

leurs iiidiiciions et par letii's i'li;irine.s ; lo comty de Diiuois , parent du roi, inséparable deses intérêts et champion de sa querella' , la vertu (jiii a ses racines dans la rolontè, qui maintient les semences de la justice (juisont en elle, et qui combat toujours pour l'affranchir de la tyrannie des passions; Tanneguy, chef du conseil de Charles, l'entendcmerit qui éclaire la volonté aveugle; la Pucelle , qui vient assister le monarque contre le Bourguignon et l'Anglais, et qui le délivre d'Agnès et d'Amaury, la grâce divine , qui , dans l'embarras ou rabattement de toutes les puissances de l'amc, vient raffernn'r la volonté, soutenir l'entendement, se joindre à la vertu, et , par un victorieux effort, assujettissant à la volonté les appéttis irascible et concirpiscihlc qui la troublentet l'amollissent , produit cette paix intérieure et cette parfaite tranquillité, en quoi toutes les opinions conviennent que consiste le souverain bien. »

On connaissait déjà, grâces à Boileau, quelques traits de la muse de Chapelain ; mais j'ai cru (jiie peu de gens connaissaient sa prose, et que cet échantillon pouvait paraître cnrieux. On voit qu'il est bon quelquefois de tout lire , et de feuilleter jusqu'aux préfaces de ces poudreux auteurs, placés comme des éponvantails dans les bibliothèques, où ils semblent se défendre par leur masse iH-fo/Jo, autant que par l'effroi que leur seul titre inspire. Il faut bien ne pas s'épouvanter, et se résoudre à acheter ([uelques découvertes par un peu d'ennui. On trouvera d'abord tout simple qu'il n'y ait pas beaucoup de poésie dans une tête remplie de ce galimatias métaphysique. Mais , dans le fait, ce n'était qu'un tribut payé à la mode généralement reçue d'affecter une érudition scolastique ; et il est probable que Chapelain , dont l'ouvrage , ridicule par le style , n'est pas déraisonnable par le fond , avait arrange toutes ses allégories sur son plan déjà tout fait, et non pas son plan sur ses allégories. Ce qui rend cette opinion plausible, c'est que le Tasse lui-même donna une explication à peu près semblable de sa Jérusalem délivrée, qui n'en est paj moins un ouvrage admii'able. On sait qu'il ne prit ce parti cpie pour répondre aux critiques qui avaient blâmé ses fictions , et pour les rendre respectables sous le voile de l'allégorie morale et religieuse, qui semblait alors devoir tout consacrer.

Parmi tous ces malb.eureux poètes épiques ensevelis dans la poussière et dans l'oubli , celui qui eut le plus d'imagination est sans contredit le père Le IMoine , auteur du Saint-Louis. Ce n'est pas que son ouvrage soit fait pour attacb.er par la construction générale ni par le choix des épisodes. Il invente beaucoup, mais le plus souvent mal; son merveilleux n'est le plus souvent que bizarre ; sa fable n'est point liée , n'est point suivie; il ne sait ni fonder ni graduer l'intérêt des événements et des situations : c'est un chaos d'où sortent quel-

(pies traits de lumière (jui meurent dans la nuit. Mais dans ses vers il a de la verve , et l'on trouve des morceaux dont l'invention est forte, quoique l'exécution soit très imparfaite. Voilà ce qu'on aperçoit quand on a le courage , à la vérité difficile, de lire dix-huit chants remplis de fatras, d'enflure , et d'extravagance. Mais pourcpioi cet auteur, né avec du talent; pourquoi l'auteur du Moïse , Saint-Amand , qui n'en était fias dépourvu ; pourquoi Brébeuf, qui en avait encore davantage; pourquoi ces trois hommes n'ont-ils écrii que d'illisibles ouvrages, précisément à la même époque où Corneille donnait tous ses chefs-d'œuvre? Ce n'est pas seulement à cause de la disproportion du génie : sans égaler les sublimes conceptions de Corneille , on pouvait du moins mériter d'être lu. Qui donc les a détournés si loin du but, quand lui seul savait y atteindre? qui leur a fait parler un langage si étrange , quand le sien était souvent si beau dans Cinna et dans les Horaces? Il faut chercher dans le ton général do leurs écrits le principe de leur égarement : il est d'autant plus digne d'attention que c'est absolument le même qu'on a voulu et qu'on voudrait encore faire revivre au milieu de tant de grands modèles, et qui contribue le plus à corrompre le goût et à ramener la barbarie après un siècle de lumières. C'est le facile et malheureux abus du style figuré ; c'est la folle persuasion que la poésie consiste , non pas dans le choix des figures , mais dans leur accumulation; non pas dans la justesse et la vérité des métaphores, mais dans leur hardiesse bizarre ; c'est l'habitude de croire qu'il faut être toujours outré pour être fort, exagéré pour être grand , recherché pour être neuf. Ouvrez le Saint-Louis , et vous ne lirez jamais vingt vers sans y trouver ce caractère constamment .sou tenu , c'est-à-dire l'enflure de la diction dès que l'auteur veut s'élever. Veut-il peindre une flotte nombreuse :

Jamais un cami) plus beau ne roula sur ta miT,

Ni plus belles forêts ne volèrent eu l'air.

Le soleil, pour les voir, avança la journée.

Les ailes de leurs mâts à l'air ôlent le jour.

Concevez, s'il est possible, comment on ôte le jour à J'air. Il appelle une lance un long frêne ferré, les étoiles, un roulant émail. Veut-il peindre des pavillons flottants dans les airs :

L'or de son pavillon jouait avec le vent. Un guerrier reçoit-il un coup dans les yeux : Et la nuit lui survint par les portes du jour.

Un enfant est-il venu au monde en donnant !a mort à sa mère :

Je sortis d'une morte , el jo naquis sans mi^re.

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