AU COURS DE LI
Parle-t-il de guerriers dont la fureur étincelle dans leurs regards :
Leur cœur monte à leurs yeux, et par leurs yeux menace. Un autre torribe-t-il en défaillance :
Il a la nuit aux yeux et la mort au visage. Un auteur de nos jours a imité heureusement cette heureuse tournure, en disant d'une femme :
La perle aux dents , la neige au sein.
Voilà comme le bon goût se perpétue.
Ce sont ces erreurs et ces travers que Boileau combattait, lorsqu'il disait dans son Art poétique :
La plupart, emportés d'une fougue insensée. Toujours loin du droit sens vont clierclier leur pensée ; Ils croiraient s'abaisser, dans leurs vers monstrueux , S'ils pensaient ce qu'un antre a pu penser comme eux.
Ce sont ces ridicules , si long-temps en crédit , dont Molière se moquait dans son Misanthrope.
Ce style figuré , dont on fait vanité ,
Sort du bon caractère et de la vérité ,
Ce n'est que jeu de mots , qu'affectation pure ,
Et ce n'est point ainsi que parle la nature.
Racine et Despréaux avaient ramené la poésie à son véritable esprit : ils avaient écrit parmi nous comme Horace et Virgile chez les Latins. Rousseau dans ses belles odes, Voltaire dans ses belles tragédies et dans la Henriiule, avaient suivi la même route. Les vrais principes du style , fondés snr la nature et le bon sens, sur des modèles avoués dans tous les siècles, semblaient irrévocablement fixés. Il était reconnu que plus on s'en approchait , plus on avait de talent ; que plus on s'en éloignait, moins on savait écrire. Maisqu'estil arrivé ? C'est ici le lieu de développer ce que j'ai indiqué plusieurs fois , de démontrer un fait qui doit avoir sa place dans l'histoire littéraire, et qui, moins sensible peut-être aux yeux des gens du monde , occupés d'autres choses , a dû frapper davantage les gens de l'art, intéressés, comme de raison, à l'objet de leurs éludes. La littérature a ses temps de schisme et d'iiérésie; différentes erreurs ont régné à différentes époques : j'aurai l'occasion de les rappeler successivement. Celle dont je veux parler ici s'est accréditée depuis environ dix ans; on la retrouve érigée en système datis une foule d'écrits de toute es|)èce , mais surtout dans des compilations périodicpies qui sont malheureusement ce qu'on lit le plus. Colle théorie , que je vais combattre , est née de l'impuissance. On a senti la prodigieuse difficulté de produire des beautés nouvelles sans s'écarter du bon sens ; les mauvais auteurs, devenus plus forts j)ar leur nombre, par leur réunion, par tous les moyens dont ils disposent, se sont lasses d'avoir toujours (levant les yeux cette comparaison des écrivains classiques qui les mettait à leur jJace, et
TTÉ RATURE.
cette rigueur des principes reçus qui servait à les juger. Ils se sont crus en état de secouer le joug , et au moment de pouvoir riscpier une révolte ouverte. Ainsi, d'un côté, en renversant tout l'édifice de notre système théâtral , élevé par les Corneille , les Molière , les Racine , les Voltaire ; en foulant aux pieds avec mépris toutes les règles qu'ils ont suivies, on a imprimé ces propres mots : Il flotte enfin dans les airs, le drapeau de la (luerre littéraire, etc. ; et l'on a prédit que celte guerre finirait par l'entière destruction de notre scène, qui doit tomber pour faire place à un nouveau système dramati(pie. D'unaulre côté (et cette autre révolte moins maladroitement concertée a été beaucoup plus contagieuse ) , on a dit hautement qu'il fallait substituer une nouvelle poésie à la nôtre, qui était trop timide; et, sans examiner si notre langue en comportait une autre , et si nos grantls écrivains l'avaient bien ou mal connue, on a affecté de répéter sans cesse que le vrai génie poétique consistait dans ce (pie Racine le fds appelle fort bien des al/iauces de mots; on a dit que Voltaire en avait peu et qu'il était peu poète , que Racine et Boileau n'en avaient pas assez. En conséquence on a cent fois loué avec profusion , dans de très mauvais ouvrages, quelques beaux vers qui pom-tant n'étaient beaux (pie parce qu'ils étaient faits suivant les bons principes. Et quant à la foule des mauvais , on n'a guère essayé de les défendre en détail , parce qu'on aurait trop choqué l'évidence ; mais on a toujours répété que c'était là du (/éiiie poétique, et qu'il n'y manquait qu'un peu plus de goût. On n'a pas osé non plus soutenir formellement que des ouvrages tombés du poids de l'ennui , après avoir été exaltés, étaient de bons ouvrages ; mais on ne parlait de leurs fautes mêmes (ju'avec le Ion d'admiration qui invite à en commettre de semblables. Il y a des gens ({ui prétendent ([ue tout cela est indiffèrent; ils se trompent : c'est là ce qui égare presque tous les jeunes écrivains. Nous en voyons la preuve dans les concours académiques : dans la multitude des pièces dont on ne peut pas lire vingt vers de suite, il y en a quelques unes dont les auteurs annoncent du talent; mais on voit clairement qu'ils font tous les efforts imaginables pour écrire mal ; on y reconnaît une prétention, une recherche continuelle, l'ambition des ligures , la manie des métaphores, l'envie d'imiter de mauvais modèles. II peut donc être utile de détruire leurs erreurs , de les ramener à des notions plus justes. Il faut bien revenir alors sur des vi'rilés familières aux bons (esprits ; maison ne peut pas réfuter aulronient ceux ipii les combattent , ni éclairer ceux (pii les oublient ; et quand on répond à ce qui est
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
déraisonnable , ou est forcé de redire ce qui est connu.
Les figures par elles-mêmes ne sont point une beauté : c'est tout ce qu'il y a de plus facile et de plus commun. Le langage du bas peuple en est rempli; et Boileau disait qu'on entendrait aux halles plus de métaphores en un jour qu'il n'y en a dans toute VKncïde. La beauté consiste doue dans l'usage et le choix des ligures. En effet , quel en est l'objet ? que veut-on faire quand on passe du propre au ligure ? rendre son idée plus sensible et plus frappante. Eh bien ! si l'image est fausse , si la métaphore est forcée , si elle est outrée, l'idée , le senlinient que vous vouliez exprimer , n'y perdent-ils pas au lieu d'y gagner ? Vous faites donc tout le contraire de ce que vous vouliez faire? Est-ce là de la force ou de la faiblesse? Vous voulez me peindre une flotte nombreuse qui vogue à pleines voiles. Vous cherchez une image ; fort bien. Vous me dites que jamoJs plus belles forêts n'ont volé dans l'air. Croyez-vous avoir présenté à mon imagination un tableau lidèle ? Vous ne m'avez offert qu'une chimère et une image fausse. Ne dirait-on pas d'abord que les forêts ont coutume de ro/er dans l'air? Quand même les forets voleraient dans l'air ^ elles ne ressembleraient point à une grande flotte. On a dit, même en prose, itne forêts de mâts, et la métaphore est juste : elle ne montre que les arbres des forêts taillés en mâts, et j'en saisis sur-lechamp le rapport. On dirait de même, d'une tlolte en mer , qu'on croit voir une forêt mouvante , parce que le mouvement d'une multitude de mâts peut ressembler en quelque sorte à celui des arbres agités par le vent. Ainsi Rousseau a dit dans une de ses odes :
A l'aspect des vaisseaux que vomit le Bosphore , Sous un nouveau Xerxès , Télhys croit voir encore Au travers de ses flots promener les forêts.
Observons ici l'art de rendre vraisemblables et naturelles les figures les plus hardies. Certainement les forêts ne se promènent pas plus qu'elles ne volent: mais voyez comme le poète nous conduit par degrés jusqu'à l'idée qu'il veut offrir. C'est d'abord Téthys qui croit voir; ce n'est pas une réalité ; c'est au travers de ses jlots ; voilà l'imagination fixée; il ne reste plus qu'à pouvoir prendre les mâts pour des forêts mouvantes , et nous avons vu que cette figure ne répugnait pas. Mais quand vous dites, jamais plus belles forêts ne volèrent par les airs, vous entassez trois ou quatre figures les unes sur les autres, dont pas une ne me rappelle des vaisseaux ; et ce n'est plus une image , mais une énigme. Voltaire , dans sa tragédie (ÏAhire , a dit en très beaux vers :
Je montrai le premier aux peuples du Mexique L'appareil , inouï pour ces mortels nouveaux , De nos châteaux ailés qui volaient sur les eaux.
Rien n'est plus brillant que cette métaphore , ni en même temps plus naturel , par la manière dont elle est placée. Car supposons qu'Alvarès, n'ayant point à parler des Mexicains ni de l'effet que produisit sur eux la première vue des vaisseaux européens , eût dit , en parlant du départ de la flotte espagnole pour toute autre expédition ,
Et nos châteaux ailés volèrent sur les eaux ,
il eût fait de la poésie très mal à propos , il eût abusé des figures ; car ce n'est pas à lui à voir dans des vaisseaux des châteaux ailés. Mais le cas est bien différent. Il a montré le premier à des peuples nouveaux un appareil inouï pour eux... Voilà l'imagination préparée. En prose , il aurait achevé ainsi , de nos vaisseaux qui leur semblaient des châteaux ailés; mais c'eût été trop languissant en vers. Tout ce qui précède rend le sens suffisamment clair. Il a recours à la figure rapide de l'ellipse : il s'exprime comme si c'était pour lui-même que ces navires fussent des châteaux ailés , parce qu'on ne peut pas s'y méprendre ; et , conservant la marche poétique sans blesvSer la vraisemblance , il peut dire :
L'appareil , inouï pour ces mortels nouveaux , De nos châteaux ailés qui volaient sur les eaux.
Et cette ellipse, qu'on entend très bien , est une nouvelle beauté et ime finesse de l'art. Piemarquons encore la filiation des idées , si essentielle au style. S'il eût donné au mot de châteaux loute autre épithète que celle d'ailés, le vers perdrait beaucoup. Mais ailés amène naturellement qui volaient sur tes eaux , et c'est ainsi qu'on est tout à la fois naturel pour contenter la raison , et hardi pour satisfaire la poésie.
Je me suis un peu étendu sur cet article pour faire bien sentir (jue l'effet des figures dépend toujours de la vérité des rapports physicjues ou moraux et de la liaison des idées. On peut juger combien il faut de talent pour y réussir. Aussi les figtu'es, bien employées, sont une des parties principales du grand écrivain ; mais les employer mal, est à la portée de tout le monde. En voilà beaucoup à propos d'une métaphore; mais on connaît le mot de Marcel : Que de choses dans un menuet! Et en passant du petit au grand ( car il faut bien soutenir notre dignité ) , on nous permettra de dire : Que de choses dans un beau vers !
Mais ce n'est pas assez que les figures soient parfaitement justes, il faut encore qu'elles soient adaptées à la nature du sujet. Ce vers du Saint- Louis que j'ai cité tout à l'heure.
L'or de son pavillon jouait avec le vent .
inrlépenaammcnt de ses autres défauts , a celui de pécher contre la convenance de ton ; car , en supposant nièrae que l'or pût jouer avec le vent, et que Vor, qui n'est ici que figuré, puisse , par une autre figure, être personnifié ( ce qui est ridicule), jouer avec le reni serait encore une expression au-dessous du style noble, et indigne de l'épopée. Ceci tient aux nuances du langage. Se jouer peut entrer dans le style le plus oratoire et le plus poétique : la fortune se joue (les grandeurs , le zéphyr se joue dans le feuillage . etc. Tout ceh est fort bon. Mais jouer peut être difficilement au-dessus du familier , parce qu'il rappelle trop l'idée des amusements puérils.
Ce n'est pas tout encore : quand même les figures seraient toutes excellentes en elles-mêmes, il faut en user avec sobriété ; car c'est un ornement , et il faut le ménager ; c'est un art , et il ne faut pas trop montrer l'art; c'est une partie de l'art, et ce n'est pas à beaucoup près l'art tout entier. Ils se trompent donc étrangement ceux qui affectent de vouer à cette espèce de beauté une admiration si exclusive, qu'ils semblent ne reconnaître , ne sentir en poésie aucune autre sorte de mérite. Il n'est que trop commun de voir de prétendus juges refuser leur estime à des ouMages écrits avec la plus heureuse élégance , et qui réunissent l'intérêt du style, la noblesse, l'harmonie et le sage emploi des figures. Tout cela n'est pas assez pour eux : il n'y a , disent-ils , rien qui f tonne, rien d'extraordinaire: enfin point d'alliance de mois. C'est ce que j'ai entendu dire de la Henriade, même à des gens d'esprit ; caria mode se mêle de tout , et l'on parle aujourd'hui ùes alliances de mots, comme si elles n'étaient découvertes que d'hier : il faut donc en parler ici. Ce qu'on appelle alliance de mots est une espèce de métaphore phis hardie que les autres : elle consiste dans le rapprochement dedeux idées, de deux mots, (jui semblent s'exclure, comme dans ce vers de Corneille :
Et monté sur le f?îtf» , il aspire à descendre.
Il désire descendre serait très simple. Mais le mot aspire suppose un objet élevé , et pourtant s'appli(iue ici à descendre. De là , l'énergie de la pensée et de l'expression. Le vœu de l'ambition, qui est ordinairement celui de monter , est ici de descendre. Racine trouvait ce vers sublime , et il s'y coniiaissait. Lui-même a su employer celte ligure , et plus souvent que Corneille. Il dit dans îiritannicus :
Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.
L'enfance et la rieif/csse semblent s'exclure. Elles sont ici réunies, et le sens est trop clair pour être
expliqué. L'idée est moins forte , moins profonde que celle du vers de Corneille; mais vieillir dans «lie longtie enfance est une métaphore bien singulièrement heureuse, et une de ces expressions que Boileau appelait trouvées.
Le père du Glorieux dit à son fils qui se jette à ses pieds en le priant de ne pas se découvrir :
.l'entends : la vanité me déclare à genoux, Qu'un père malheureux n'est pas digne de vous.
La vanité à geiioux semble offrir deux choses contradictoires. Ce vers est admirable et du très petit nombre de ceux qui prouvent que la comédie peut quelquefois s'élever au sublime.
Yoilà de beaux exemples d'a?/i«iices de mots. Il y en a une peut-être au-dessus de toutes les autres : elle est de Voltaire, à qui l'on reproche de n'en pas avoir. Gengiskan , dans la tragédie de l'Orphelin de la Chine, veut exprimer le vide fine la grande fortune avait laissé dans son ame avant qu'il aimât Idamé :
Tant d'états subjugués ont-ils rempli mon cœur? Ce C(rur lassé de tout . demandait une erreur Qui pût de mes ennuis chasser la nuit profonde , Et qui me consolât sur le trône du monde.
Consoler sur le trône du monde! quel sentiment à la fois touchant et profond ! et comme ces deux idées , qui paraissent si loin l'une de l'autre , sont ici naturellement réunies ! Joignez-y l'harmonie du vers , et vous trouverez tous les mérites ensemble. Il est pourtant vrai qu'en général il est moins riche en figures que Racine ; mais aussi Racine est supérieur dans cette partie , comme dans toutes les autres (jui regardent le style, à tous les poètes français. Et ce qu'il importe d'observer, ce qui achèvera de développer ce que j'avais à dire sur les ligures , c'est la manière dont il s'en sert. Il ne les emploie qu'à propos , et sait les cacher quand il les emploie. Adresse et réserve, voilà les deux grands préceptes. Il faut de la réserve, parce que la diction trop souvent figurée cesserait d'être naturelle. Rien n'est plus déraisonnable que de vouloir que tous les sentiments , toutes les idées aient une expression également marquée. Le plus grand nombre ne demande (jue de la pureté et de l'élégance. Pourquoi une figure brillante , énergique, hardie, produit-elle de l'effet ? c'est qu'elle tranche pour ahisi dire avec le reste, ftlais si vous '. oulez être trop souvent hardi , vous ne iiaraitrez plus qu'étranger et recherché ; si vous voulez être trop souvent fort; vous serez tendu et pénible; si vous voulez être trop souvent élevé, vous serez exagéré et emphatique. Il faut en tout des nuances el des ombres. Une femme (|ui des pieds à la tête serait couverte de diamants, aurait-elle bien bonne grâce? Je dis des diamants : ()ue sera-ce si sii pa-
SIÈCLK DE LOUIS XTV. - POÉSIE.
mire est composée de pierres fausses et mal assorties , d'oripeau terne et de clinquant déjà passé ? c'est précisément ce que sont les ouvrages chargés de ntauvaises fi,i,^nres, tels que ceux du père Le Moine et tant d'autres , qu'on veut nous donner , comme vous le verrez tout à l'heure, pour des trésors de poésie. Racine a quelquefois cinquante vers de suite sans qu'il y ait une seule figure remarquable; et ils n'en sont pas moins beaux, parce (pi'ils sont ce qu'ils doivent être , et (ju'ils ont tous les autres mérites qu'ils doivent avoir. Il y a plus (et c'est là cette adresse merveilleuse, cette autre condition qu'exigent les meilleurs critifiues, tels que Longin etQnintilien, dans l'emploi des (igures) : celles de Kacine sont toujours si l)ien placées , si naturellement amenées , qu'on ne les aperçoit que par réflexion. Il est hardi sans qu'on s'en doute, et c'est ainsi qu'il fout l'être. L'habileté consiste à produire l'effet sans montrer le ressort : il n'y a que les gens de l'art qui soient dans le secret. Quand il dit dans yïthaJie ,
Faut-il , Abucr , faut-il vous rappeler le cours Des prodiges fameux accomplis en nos jours , nos tyrans d'Israël les célèJjres disgrâces , Et Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces?
on sent bien que ce dernier vers est beau ; mais il faut y penser pour voir que c'est ordinairement dans ses promesses qu'on est trouvé fidèle, et que lidèle dans ses menaces est d'un poète. Cependant personne n'est étonné de cette alliance de mots (car c'en est encore une), parce que tout le monde supplée aisément l'ellipse , fidèle à accomplir ses menaces. On pourrait citer mille autres exemples : la lecture de Racine les amènera.
Riais parce que Voltaire a moins de beautés de ce caractère , est-il juste de le rabaisser ? N'a-t-il pas d'autres qualités ? Faut-il ne mettre dans la balance qu'un seul genre démérite? N'y en a-t-il qu'un seul en poésie ? Cette exclusion marque , ou la petitesse des vues, ou la partialité du jugement. Quand un auteur a rempli les conditions essentielles qui font d'abord le grand écrivain , il se distingue ensuite par un caractère qui lui est propre ; et heureusement pour nous chacun a le sien. Voltaire ne ressemble pas à Racine : eh ! tant mieux. Nous avons deux hommes au lieu d'un. L'un a plus de sagesse et d'art dans ses figures; l'autre a plus d'éclat : l'un a souvent plus de correction; l'autre a quelquefois plus de charme : l'un met plus de logique dans son dialogue; l'autre plus de vivacité. Apprécions tous ces différents mérites , comparons , préférons selon notre manière de sentir; mais jouissons de tout et ne ral)aissons rien.
Il me reste à faire voir jiîsqu'où cei amour
aveugle pour les figures bien ou mal conçues , et l'absurde affectation d'y voir la véritable poésie , même quand elles y sont le plus opposées , égarent nos jugements. J'ai rendu justice aux rédacteurs des Annales jJoétiques , à leurs recherches, à leur travail , aux notices en général judicieuses , où ils ont suivi les progrès de notre poésie dans ses premiers âges. Mais à mesure (pi'ils approchent dti nôtre, la contagion du mauvais goût dominant paraît trop les gagner; ils prodiguent au père Le Moine les louanges les plus exagérées , et ce qu'ils citent à l'appui de leurs louanges ne devrait le plus souvent être cité que pour faire voir combien , même dans ses meilleurs morceaux , il se trompe dans ce qu'il prend pour de la poésie.
« Le sidtan , disent-ils , prononce un discours où il y a de la chaleur et des expressions hardies , comme celle qui se trouve dans le second de ces vers : »
Déjà dans leur esprit l'Kgypte est renversée; Déjà dans noire sang ils trempent leur pensée.
Eh bien ! vousai-je trompés ! Ne voilà-t-il pas que l'on qualifie expressément de chaleur et de hardiesse ce dernier excès de ridicule et d'extravagance ? Par quel moyen , sous quel rapport peuton se représenter l'i pensée trempée dans le sangf et ce vers , qu'on ne peut entendre sans pouffer de rire , est cité avec éloge !
« L'expression du père Le Moineest toujours hardie et poétique. S'il veut peindre de grands arbres , voici comment il s'exprime : »
Et les pins sourcilleux , dont les têtes altières ,
Au lever du soleil , se trouvaient les premières.
Comment ne s'est-on pas aperçu (jue des pins qui se trouvent les premiers au lever du soleil, sont absolument du style burlescpie ? Une pareille idée serait digne de Scarron ; mais ce qui serait fort bien dans Je Vinjïle travesti, peut-il se trouver dans un poème épique ? Poursuivons le panégyrique et les citations.
« Les vers du père Le Moine ne sont jamais coniposésd'hémisliches ressassés d'après autrui. Ses défauts et ses beautés lui appartiennent. )'
Cependant le soleil à son gîte se rend ; Le jour meurt , et le bruit avec le jour mourant : l'our en porter le deuil les ténèbres descendent , Et d'une armée à l'autre en silence s'étendent.
Le second et le quatrième vers sont beaux ; mais y a-t-il une idée plus fausse, plus insensée que les ténèbres qui portent le deuil du jour? Il est difficile en effet de prendre à personne de pareilles choses : elles sont trop originales. Ce qui m'étonne , c'est qu'on ne cite pas aussi comme bien hardi et bien poétique le soleil qui se rend à son (jite. Cette énorme platitude donne lieu à une dernière observation ; c'est qu'à entendre les panégyristes de l'auteiu' du Saint-Louis, il n'a d'autres dé-
faiilsqiie OJalxiser de son esprit et (te son hucujination , une expression quelquefois outrée et de mauvais goût , des idées souvent défi(pirées par trop de recherche, toutesclioses qu'on pourraildire d'auteurs estimables d'ailleurs , et dont les beautés raclièteraient suffisamment les défauts. La vérité est (juc, dans ce long fatras dont la lecîiu'e est insoutenable , il y a autant de trivialité que d'entlure, autant de prosaïsme bas et dégoûtant que d'extravagante emphase. On en peut juger par ces vers pris au hasard :
Ils suivaient Garsadan , le célèlire jouteur , Dont le harnois , charmé par liniir rcncliantein' , Sous le fer émoulu plus ferme (ju'une enclume , S'étonnait aussi peu d'un dard ((ue d'une plume.
Et ailleurs :
Un garde cependant au prince donne a\ is
Que deux grands étrangers, d'un rielie train suivis.
Sont venus députés pour une grande affaire.
De la part du sullan (jui régne sur le Caire.
Ne reconnaît-on pas là un écrivain (jui , gâtant les grands objets i)ar l'exagération , ne sait pas ennoblir les petits par un peu d'élégance?
Le résultat des éditeurs répond à ce (jui a précédé.
(f Tel est le poème de Sohit-l.oiiii. Wnnraiia peutêtre le plus poétique qne nous aijons clans notre langue >
( Ceux qui l'entendent bien .savent que cette formule de doute , équivaut à peu près à l'affirmation....)
« ]\Ialgrc ses dcfaiils. »
( Remarquez cette expression si réservée, quand il s'agit de l'assemblage de tous les vices les plus monstrueux qui puissent déshonorer le goût, l'esprit et le langage. )
« Malgré ses défauts, nous croyons que les ouvrages du père Le Moine sont 7tne véritable école de poésie, et qu'une pareille lecture, faite néanmoins avec précaution (c'est quelque chose : on ne parlerait jias autrement de Corneille), peut être utile aux jeunes poètes, dans un temps surtout où notre poésie, à force de raison, est devenue peut-être trop timide, et où notre langue a perdu de sa richesse eu s'épurant. »
Voilà clone ce qu'on imprime à la fin du dixhuitième siècle ! voilà les belles leçons qu'on nous donne! Ainsi donc les ouvrages les phis poétiques de notre langue ne sont pas , sans contredit , ceux des IJoileau et des Rousseau , ceux des l\acine et des Voltaire , qu'on lit .sans cesse et (pi'on sait par coMir ; c'est peut-être le poèmede Saint-Louis, que personne ne lit ni ne pourrait lire, et dont per- .sonne ici peut-être ne .savait im .seul vers. Il y en a (pielques uns d'heureux parmi ceux qui sont rapportés dans les Annales poétiques : il y en a même qu'on n'a point cités, et (pii m'ont paru plus beaux et moins défectueux , (luoiqu'on y aperçoive
encore (pielque rouille. Tel est cet endroit où le sultan d'Egypte descend dans les souterrains destinés à conserver les corps embaumés de ses ancêtres :
Sous les pieds de ces monts taillés et suspendus,
// s'étend des pays ténébreux et perdus .
Des déserts spacieux , des solitudes sombres
Faites pour le séjour des morts et de leurs ombres.
Là , sont les cor[)s des rois et les corps des sultans ,
Dircrscincnt ranges selon l'ordre des temps.
Les uns sont enchâsses dans de creuses images ,
.4 qui l'art a donné leur taille et leurs visages;
Et dans ces vains portraits qui sont leurs monuments
Leur orgueil .se conserve avec leurs ossements.
Les autres , embaumés , sont posés en des niches ,
Où lt;urs ombres encore éclatantes et riches
Semblent perpéhier, malgré les lois du sort,
La pompe de leur vie en celle de leur mort.
De ce muet sénat , de cette cour terrible ,
Le silence épouvante et la face est horrible.
Là sont les devanciers avec leurs descendants ;
Tous les règnes y sont; on y voit tous les temps;
Et cette antiquilé, ces siècles dont l'histoire
N 'a pu sauver qu'.i peine une obscure mémoire ,
lléimis par la mort en cette sombre nuit,
Y sont sans mouvement , .sans lumière et sans bruit.
Si le pèreXe Moine avait un certain nombre tie pareils morceaux , il y aurait de quoi excuser tou les ses fautes : il mériterait d'être lu , et il le .serait. Mais j'ose a.ssurer qu'on n'en troH\erait pas uu second, écrit et conçu de cette manière. Ce qu'il peut avoir de bon d'ailleurs consiste en quelques traits , queUpies expressions , quelques vers épars çà et là, le tout noyé dans le galimatias. Et n'estce pas tendre un piège aux jeunes gens que de leur dire: Voilà l'école de la poésie? Quand on n'a parlé de ses fautes innombrables et inq)ardonnables que pour les excuser, ou même les exalter, n'est-ce pas dire en quelque sorte : Faites de même, et vous passerez pour avoir du (jénie; soyez entlé, et vous paraîtrez hardi, soyez insensé, et vous serez poétique. Encore , si l'on disait que des écrivains d'un goût formé peuvent trouver dans ces vieux poètes (pielques beautés informes, quelques idées ébauchées dont il est possible de tirer parti , cela ne serait pas dépourvu de vérité : mais de semblables modèles ne sont-ils pas pour les élèves infiniment plus dangereux qu'utiles ? Il n'y a que ceux qui par état sont à portée de voir et d'entendre tous les jours les jeunes littérateurs, qui sachent combien ils .sont infectés de mauvais goût et de faux principes. Convient-il de les y affermir au lieu de les en détourner? Faut-il les rappeler de l'école de Despréaux pour les envoyer à celle du père Le Moine?
Je n'insisterai pas sur l'injure que l'on fait à nos poètes classiques, en trouvant l'auteur du Saint-Louis plus poète (pi'eux. C'est ua outrage sans conséquence, auquel ils répondent assez par
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uu siècle de j^loiic el le suffrage de toutes les nations. Je me contenterai il'aflinner avec tous les connaisseurs , que , si l'on donne aux mots leur acception légitime, si la vraie poi-sie n'est en effet que l'expression de la belle nature , le langage de l'imagination conduite par la raison et le goût, l'accord heureux et soutenu de la foi-ce et de la justesse, du sentiment et de l'harmonie, il y a plus de poésie cent fois dans Athalie , dans la Henriade , et même dans Je Lutrin , que dans les dixhuit mortels chants du Saint-Louis. Qu'il me soit permis, pour sortir de tou!e cette barbarie , de (inir par un morceau de cette Heiiriade ([u'il est de mode aujourd'hui de dénigrer. Il sufllt pour faire voir si nous sommes en effet si timides , et si notre poésie, sous la plume d'un grand maître, ne sait pas exprimer même les objets qui semblent lui être le plus étrangers.
Dans le centre éclatant de ces orbes immenses ,
Qui n'ont pu nous cacher leur marche et leurs distances,
Luit cet astre du jour, par Dieu même allumé,
Qui tourne autour de soi sur son axe enflanuné :
De lui partent sans fin des torrents de lumière ;
11 donne , en se montrant , la vie à la matière ,
Et dispense les jours , les saisons et les ans
A des mondes divers , autour de lui flottants.
Ces astres , asservis à la loi qui les presse ,
S'attirent dans leur course , et s'évitent sans cesse ;
Et servant l'uu à l' autre et de règle et d'appui ,
Se prêtent les clartés qu'ils reçoivent de lui.
Au-delà de leurs cours , et loin dans cet espace
Où la matière nage , et que Dieu seul embrasse ,
Sont des soleils sans nombre et des mondes sans fin.
Dans cet abîme immense il leur ouvre un chemin.
Par-delà tous ces cieux le dieu des cieux réside.
Entendez- VOUS le chant du poète? n'est-il pas dans les cieux ? n'y êtes-vous pas avec lui? sont-ce là des béantes assez originales ? oti en était le modèle? qui lui a servi de guide quand il prenait ce sublime essor ? Son génie ,' le génie de la jwésie , dont l'reil sait tout voir, dont le pinceau peut tout rendre , dont la voix peut tout chanter. Et des
barbares oseront comparer, préférer même Je
in'aiTête. Ne passons pas de l'admiration à la colère :il y aurait trop à perdre. J'en dirai davantage lorsque , dans le dix-huitième siècle , nous retrouverons, marchant d'un pas plus ferme sur les traces de Voltaire, la itiuse de l'épopée, qui n'a fait que s'égarer dans le précédent. Il est temps de suivre , au point où nous en sommes , une muse plus heureuse , celle de la tragédie , qu'alors le grand Corneille plaçait avec lui siu' le même trône.