CHAPITRE II. — Du théaire français, et de
Pierre Corneille.
SECTION PREMIERE.— Poètes tragiques avaut Corneille. Mon dessein n'est pas de faire l'histoire de ce
(jii'on appelle les premiers âges du théâtre français; on ne doit pas même donner ce nom aux tréteaux des Confrères de la Passion, des Enfants sans souci, et des Clercs de la Bazoche, Une partie de ces farces intitulées Mystères . publiée dans les premiers temps où l'imprimerie fut connue, se conserve encore dans les bibliothèques des curieux , qui mettent un grand prix aux livres (|u'on ne lit point. On en trouve des extraits multipliés dans cette foule de compilateurs (jui se copient les uns les autres, et dont les recherches historiques sur notre théâtre se reproduisent tous les jours dans ces recueils où l'on a tout mis, excepté de l'esprit el du goi'it. La seule nomenclature des auteurs de Mystères el de MoruUlcs (ce sont les titres de nos ancieimes pièces) est presque aussi nombreuse que celle de nos poètes dramatiques depuis Corneille. Je remarquerai seulement qu'il n'est pas étonnant que nos livres saints aient fourni la matière de toutes ces productions informes : c'étaient les objets les plus familiers au peuple , qui ne lisait point j et, dans un temps où les connaissances étaient aussi rares que les livres , la multitude aimait à retrouver au spectacle les mêmes sujets qui l'édiliaient à l'église. Les croisades , (jui avaient transporté l'Europe en Asie, ajoutaient encore à cet esprit religieux, échauffé par la vuo des lieux saints qui avaient été le théâtre des souffrances d'un Dieu sauveur, ou par les récits qu'eu faisaient ceux que le zèle y avait conduits; et cette espèce de ferveur subsistait encore long -temps après ces expéditions lointaines, dans des siècles où la religion , bien ou mal appliquée, était le ressort le plus universel qui [uit mouvoir les peuples. Le diable jouait ordinairement un grand rôle dans ces représentations grotesquement mystiques, tel qu'il le joue encore dans les autos sacramentales ou actes sacramentaux du théâtre espa-» gnol. Il n'est que trop facile de s'égayer sur ces productions des temps d'ignorance et de grossièreté ; mais il ne faut en ce genre employer le ridicule qu'au prolit de l'instruction, et nous n'avons rien à gagner ici à nous moquer de nos pères. Les auteurs pouvaient-ils en savoir davantage , quand les spectateurs ne savaient pas lire?
Si nous leur reprochons de n'avoir |»as deviné ce qu'ils ne pouvaient pas savoir, ne seraient-ils pas plus fondes à nous reprocher de corrompre tous les jours ce qu'on nous a si bien appris?
Je ne vous arrêterai pas plus long-temps sur cette première enfance de l'art , bien différente de celle de l'homme : autant celle-ci est aimable et intéressante dans sa faiblesse, autant l'autre est insipide et dégoûtante. C'est vers le commencement du seizième siècle que nous avons essayé de
marcher avec des lisières. Les premiers pas ont ( (é bien faibles : ils se sont un peu affermis depuis Jodelle. Je ne les suivrai qu'un moment, et autant qu'il le faudra pour faire mieux sentir la force de celui qui le premier alla si loin dans une carrière que ses devanciers n'avaient guère faitqu'en- I revoir, à peu près comme ces deux conducteurs d'Israël qui découvrirent de loin la Terre promise, sans qu'il leur fût permis d'y entrer.
Avant Jodelle , on avait imprimé des traductions en vers de quckpies tragédies grecques, et ces essais montraient du moins que les motlèles commençaient à être connus. Lazare Baïf avait Iraduit V Electre de Sophocle et l'Hèciihe d'Euripide. Un auteur qui n'est connu que des bibliographes, Sybilet , avait traduit l'/ju/jif/éiiie eu Aiilide. Aucune de ces pièces ne fut représentée. Jodelle, sans prendre ses sujets chez les Grecs, voulut du moins traiter à leur manière ceux de Clcopûtre et de Didon : il iniila leurs prologues et leurs chœurs ; mais il n'avait aucune étincelle de leur génie , aucune idée de leur contexture dramatique; tout se passe en déclamations et en récits. Le style est un mélange de la barbarie de R(«isard et des froids jeux de mots que les Italiens avaient mis à la mode en France. Cependant sa Cléopdlre eut une grande réputation : la diflicuKé était de la représenter. Les Confrères de la Passion et les Bazorhiens , alors en possession des spectacles privilégiés, étaient bien éloignés de se prêter à établir un genre de pièces qu'ils regarilaient comme étranger, et qui pouvait nuire à leurs tréteaux. Dans ces circonstances , Jodelle reçut des gens de lettres , ses confrères et ses rivaux, une marque de zèle aussi honorable pour eux que pour Ini, et qui prouve qu'au moment de la naissance des arts l'amour (ju'ils inspirent est moms altéré par la jalousie qu'au temps où les inquiétudes de l'envie et les prétentions de l'amour-propre se multiplient en proportion du nombre des concurrents. Jean de La Péruse, Rémi Belleau , etquel([ues autres poètes , se réunirent avec l'auteur de Cléopntre pour jouer sa pièce au collège de Reims, devant Henri II et toute sa cour. Jodelle, qui était jeune et d'une figure agréable , se chargea du rôle de la reine d'Egypte. Cette représenUUion eut beaucoup de succès, et ce fut un événement assez considérable pour que Pasquier en fit depuis mention dans SCS Recherches hisloriques. C'est lui qui nous apprend ces détails, et (juc le roi gratifia l'auteur d'une somme de cinq cents écus de son épargne : d'autant, dit i^asquicr, que c'était chose nouvelle et trcs belle et très rare. Jodelle , encouragé par ce premier succès , fit une comédie en cin(| actes et en vers, inliluléc £nfjc)ic : c'était
encore une nouveauîé, et par conséquent une belle chose , du moins pour ceux qui ne connaissaient rien de mieux. Mais comment Ronsard , qui avait lu les anciens , pouvait-il dire :
JodeUe le premier, d'une plainte hardie ,
I<'ranroi.senient chanta la grecque tragédie ,
Puis , en changeant de ton , chanta devant nos rois
La jeune comédie en langage franrois ,
Et si bien les sonna que Sophocle et Ménandrc,
Tant fussent-ils savants, y eussent pu apprendre.
C'est une preuve (jue Ronsard n'avait pas plus de goût dans ses jugements que dans ses vers. Assurément Sophocle et IMénandre n'auraient rien appris à l'école de Jodelle, si ce n'est que celui-ci n'avait pas assez étudié dans la leiu-.
Cependant les Confrères de la Passion, à (pii le parlement avait défendu de jouer davantage les mystères de notre religion, et qui avaient pris le nom de Comédiens de l'hôtel de Bourgogne , voyant le succès qu'avaient eu les pièces de Jodelle, consentirent à les jouer, et y attirèrent la foule; en sorte que, du moins sous ce rapport, il {icut être regardé comme le fondateur du théâtre. Son ami , Jean de La Péruse , fit représenter une Mcdée ^ traduite de Sénèque, qui fut imprimée depuis , et retouchée par Scévole de Sainte-Marthe. Saint-Gelais traduisit la Sophonisbe du Trissin. Grevin fit jouer au collège de Beauvais inie H/ort de César, dont la versification est moins mauvaise que celle de Jodelle; il y a même des morceaux de force : tel est celui-ci, dont il ne faut juger que le fond, sans faire attention au langage.
Alors qu'on parlera de César et de Rome , Ou'ou se sou\ienne aussi qu'il a été un homme, Un Brute, le vengeur de toute cruauté , Oui auroit d'un seul coup gagné la liberté. Ouand on dira , César fut maitre de l'empire, Ou'ou sache quand et quand Brute le sut occire. Ouand on dira , César fut premier empereur, Qu'on dise quand et quand Brute en fut le vengeur.
Qu'on mette ces idées en vers tels qu'on en peut faire aujourd'hui, on verra qu'elles sont grandes et fortes, et du ton de la tragédie : il n'y a pas dans Jodelle unseid morceau de ce mérite.
Jean de La 'J'aille imita dans sa tragédie des Gabaonites quekiues situations des Troyennes d'Eurijjide. Un autre transporta dans celle de Jephté (jnelques scènes de VJphigénie en ^ulide. RJais on empruntait sans devenir plus riche, et tou- Ics ces imitations étaient défigurées par le plus mauvais goiU. Le style ne cessait d'être plat que pour être ridiculement affecté.
L'amour mange mon sang, l'amour mon sang demande.
\ olrc enfer, dieu d'enfer, pour mon bien je désire , sachant l'enter d'amour de tous enfers le pire.
SIECLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
VA
V oilà le slyie de Jodelle et de ses contemporains. Garnier s'éleva au-dessus d'eux , sans avoir encore ni pureté ni élégance : sa diction se rapproche davantage de la noblesse tragicjue, mais de manière à tomber trop souvent dans l'entlure. Il connaissait les anciens, et pres(|iie toutes ses pièces sont tirées du diéàtre des Grecs ou imitées de Sénèque ; mais il est beaucoup plus voisin des déclamations diffuses et emphatiques du poêle latin que du naturel et du pathéticpie des tragiques d'Athènes. Il offre pourtant (pielques scènes touchantes par les sentiments (|u'ils lui ont fournis, ([uoiqu'il ne sache pas les revêtir d'une expression convenable. La langue chez lui lient encore beaucoup de la rudesse de llonsard , (jui servait de modèle à la plupart de ses contemporains. I) prodigue comme lui les épithètes néologiques et les adjectifs latinisés. Un autre défaut remarquable dans ses pièces, c'est le mélange des styles : on y trouve les comparaisons de Virgile, les odes d'Horace, el le (on de l'églogue : c'est le caractère des imitateurs novices, qui ne savent pas encore bien employer ni bien placer ce qu'ils empruntent. En adoptant les chœurs, et (pielquefois les prologues dri théàîre des Grecs , («arnier méconnaissait la nature du nôtre; et, affectant la même simplicité de plan , sans avoir la même éloquence, il fait trop sentir le vide d'action el le défaut d'hilrigue. Il s'en faut de beaucoup aussi qu'il connaisse les convenances de mœurs et de caractère. Il prend la jactance pour de la grantîeur, et fait parler ses héros en rhéteurs de collège. Un seul morceau cité donnera l'idée de tout ce qui manquait à Garnier, et en même temps de ce qu'il peut y avoir de louable dans sa composition : c'est un monologue de César qui rentre victorieux dans Rome.
O sourrillcuses tours! ô coteaux décores .'
O palais orgueilleux ! ô temples honorés ' .'
O vous! murs que les dieux ont maçonnes eux-mêmes,
Eux-nicmcs étoffes de mille diadèmes ' ,
Ne ressenlez-vons point le plaisir de vos cœurs ',
De voir votre César, le vainqueur des vainqueurs ',
Par tant de gloire acquise aux nations étranges ',
Accroître son empire ainsi que vos louanges?
lit toi , fleuve orgueilleux , ne vas-tu par tes flots
Aux tritons mariniers faire bruire mon los \
Et au père Océan le vanter que le Tibre
lloulera plus fameux que l'Kuplirate et le Tigre ' ?
.là, presque tout le monde obéit aux Romains;
Us ont presque la mer et la terre en leurs mains ;
Et soit où le soleil de sa torche ' voisine
' Monotone amas d'exclamations et d'épithôtes. ' Termes prosaïques au-dessous de la tragédie.
Les cwurs des tours et des palais!
' Fanfaromiades.
On disait alors étrange pour étranger.
• Mariniers , terme do prose.
Mauvaises rimes.
' .Mauvaise expression en parlant du soleil.
Les Indiens perlenx ' du matin illumine . Soit où .son char lassé de la course du jour Le ciel quitte ' à la nuit qui commence son tour, Soit où la mer glacée en cristal se resserre ', Soit où l'ardent soleil sèche et bri'de la terre ', Les Uomains on redoute ', et n'y a si grand roi. Qui au ' cœur ne frémisse , oyant parler de moi. César est de la terre et la gloire et la crain'e. César des dieux guerriers a la louange éteinte '.
C'est là sans doute une amplification de rhétorique, et l'on sent qu'il est ridicule que César, parlant tout seul , fasse .son panégyrique avec lant d'emphase. C'est la caricature du style héroïque ; mais c'était déjà quelque chose , après les Mystères , que de ressembler à l'héroïque , même avec cette charge grossière; et c'est à peu près tout ce que firent Jodelle et Garnier.
Dans sa Thcbaîde , ce dernier fait dire à Polynice :
Pour garder un royamue ou pour le conquérir. Je ferois volontiers femme et enfants mourir.
Un ambitieux peut le penser , mais il ne le dit pas si crûment , et un poète ne doit pas le dire si platemeiit : c'est de toute manière un manque de mesure qui appartient à l'enfance de l'art.
Mairet eut plus de naturel dans les sentiments et dans le style. Sa diction, plus correcte, fait apercevoir les progrès de la langue. La meilleure de ses pièces, Sophonisbe, imitéede celle du Trissin , eut long-temps du succès au théâtre , même après Cortieille. C'est la première de nos tragédies qui offre un plan régulier et assujetti aux trois unités. Mais le sujet a de si grands inconvénients, que la pièce n'a pu se soutenir lorsque l'art a été mieux connu. Voltaire , qui l'a remanié de nos jours avec tout l'avantage que lui donnaient son expérience et son génie, n'a pu vaincre les difficultés du sujet, parce qu'il y en a d'irrémédiables. La plus grande de toutes , c'est que le héros de la pièce , Massinisse , y est nécessairement avili sous l'ascendant de la pui.ssance romaine. Nous verrons ailleurs les efforts étonnants d'un grand homme presque octogénaire pour venir à bout d'un sujet qu'il avait lui-même condamné , tout l'art qu'il y a mis, toutes les beautés qu'il y a répandues : c'est
' Epithète à la Ronsard.
' Inversion vicieuse. Au reste, on disait alors , Je vous quitte quelque chose , pour Je vous cède. ' Mauvaise figuré.
* Tous ces vers sont du style épique.
° Inversion vicieuse. On redoute les Romains serait tout aussi noble et plus clair. Quand l'inversion n'ajoute pas à l'effet, elle gâte la phrase.
• Hiatus encore en usage alors : ils reviennent .i tout moment.
' On ne dit pas éteindre la louange. Mais cette construction italienne , « a la louange éteinte» [ha estinta), peut convenir à la poésie , et nos grands écrivains ne l'ont pas rcjclée.
le litre le plus glorieux de sa vieillesse. Un objet i)ien différent doit nous occuper : c'est la multitude des fautes grossières qui nous choquent dans l'ouvrage de 3Iairet, qui ne précéda le Cid que de sept ans. Rien n'est plus propre à faire comprendre tout le chemin que fit Corneille, ou plutôt par quel rapide élan cet homme prodigieux laissa , dès sa seconde tragédie , tous ses rivaux si loin derrière lui.
La scène ouvre par une querelle entre la fille d' Asdrubai , Sophonisbe , et son vieux mari , Syphax , qui a surpris une lettre qu'elle écrit à IMassinisse. Ce prince, allié des Romains, et à qui Sophonisbe a été fiancée autrefois sans l'avoir jamais vu , est alors devant les murs de Cyrthe , capitale des états de Syphax , avec une armée romaiue commandée par Scipion. Sophonisbe en est devenue amoureuse un jour qu'elle l'a vu du haut des remparts s'avancer en combattant jusqu'aux Iwrds des fossés de la ville. Ces sortes de passions, qui font le nœud de beaucoup de pièces du siècle dernier, et même de celui-ci , sont des aventures de roman, et non pas des ressorts de tragédie. La lettre de Sophonisbe est du même genre :
Voyez à quel luallieiir mon destin est soumis. Le brnil de vos vertus et de voire vaillance 51e contraint aujourd'hui d'aimer mes ennemis D'un sentiment plus fort que n'est la bienveillance.
On conçoit que Syphax ne doit pas être content de cette tendredéclaration, et aujourd'hui le spectateur ne le serait pas davantage. Des avances si formelles . plus faites pour une coquette de comé- «lie que pour un personnage héroïque, pour une reine qui finira par se dévouer à la mort plutôt que d'être menée en triomphe, sufilraient pour faire tomber une pièce sur un théâtre perfectionné. Si le fond est vicieux, le style n'est pas meilleur. Syphax dit à sa femme :
Tu fais d'un ennemi l'objet de tes désirs ! ISe pouvois-tu trouver où prendre les jylaisirs , Qu'en cliercliant l'amitié de ce prince Numide, Oui te rend tout ensemble impudique et perfide?
Oue me pourrois-tu dire , impudente , effrontée. ?
On croit entendre Arnolphe dire à la jeune Agnès :
Pourquoi ne pas m'aimcr, madame l'impudente? Mais c'est précisément , parce que ce ton est excellent dans un vieillard ridicule, qu'il est détestable dans ime tragédie.
La conduite de Sophonisbe dans le reste de la pièce n'est pas plus décente, ni son langage plus modeste. Son mari est tué dans un combat : on le lui annonce. Elle reçoit cette nouvelle assez froidement , et s'écrie qu'il est trop heureux d'être morî. Elle demande si quelqn'im de sa suJte veut
la tuer, mais d'un ton à faire en sorte que personne n'en ait envie. Aussi sa confidente , Phénice, lui représente fort sensément qu'on est toujours à temps de se tuer.
lin mal désespéré A toujours dans la mort un remède assuré. Cependant c'est aussi le dernier qu'on essaie , Et qu'on doit applitiuer à la dernière plaie. Poiu' moi, je suis d'avis qu'ouljliant le trépas, Vous tiriez du secours de vos propres appas. Vous n'auriez pas besoin de beaucoup d'artifice Pour vous rendre agréable aux yeus de Massinisse. Essayez de gagner son inclination.
SOPnOMSBE.
Plût aux dieux !
La réponse est naïve. Cependant elle ajoute un moment après :
Je n'attends rien du tout du roté([c mes charmes. Ce remède , Phénice , est ridicule et vain ; Il vaut mieux se servir de celui de la main.
Mais Phénice la rassure en fidèle suivante :
Donnez-vous , s'il vous plaît , un peu de patience , Et de votre beauté faites expérience.
Sachez ce qu'elle vaut et ce que vous pouvez. Mais comment le savoir si vous ne l'éprouvez?
Une autre suivante , Corisbé , vient à l'appui :
De fait, la défiance où la reine se treuve ,
Ke peut venir d'ailleurs que d'un manque d'épreuve.
SOPnO.MSBE.
Corisbé , prenez garde à l'état où je suis , Et par là , comme moi , voyez ce (]ue je puis. Quand hier j'aurois été la vivante peinture Des plus rares beautés qu'on voit on la nature , Le moyen que mes yeux conservent aujourd'hui Une extrême beauté sous un extrême ennui ? Et n'ayant plus en moi que des attraits vulgaires. Ils ne toucbcroient point, ou ne toucheroient guères. De sorte qu'après tout, je conclus qu'il vaut mieux Essayer le secoux's de la main que des yeux.
Voilà encore l'agréable alternative des yeu.v et de l'a maiu. Mais on a quelque peine à concevoir pourquoi cette veuve si résignée craint tant que le chagrin n'ait altéré ses appas. Ce n'est pas du moins celui ipi'a pu lui causer la mort de son époux; car elle ne lui a pas donné la plus petite larme. Aussi n'est-on pas étonné que la sage conseillère Phénice la félicite sur sa fraîcheur.
Au reste, la douleur ne vous a pas éteint
>'i la clarté des yeux ni la beauté du teint :
Vos pleurs ' vous ont lavc'e , et vous êtes de celles
Qu'un air triste et dolent rend encore plus belles-
Croyez que Massinisse est imvivant rocher, Si vos perfections ne le peuvent toucher; Et qu'il est plus cruel qu'un tigre d'Hyrcanle, S'il exerce envers vous la moindre tyrannie.
Assurément Massinisse n'est point ce rocher et n'est point ce tigre; car à peine Sophonisbe a-
' Quels pleurs? Ce sont apparennncnt ceux qu'elle a répandus (piand son mari l'a querellée.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
t-elle répondu à son premier compliment, ({u'il s'écrie :
O dieux ! que de merveilles Enchantent à la fois mes yeux et mes oreilles !
Et Pliénice dit tout bas à Corisbé :
Ma compagne, il se prend.
Il est vrai que Sophonisbe lin donne l)eau jeu, et commence par l'assurer qu'elle est ravie de sa victoire, et qu'il n'aura jamais tant de bonbeur qu'elle lui en souliaite. C'est là le cas tle ne pas perdre de temps : aussi le prince numide avoue qu'elle vient de lui ravir son cœur. Sopbonisbe répond que c'est là un lanijarje moqueur qui ne sied pas à un (jéncreux vainqueur. Mais Massinisse , pour lui prouver qu'il ne se moque point, déclare qu'il est prêt à l'épouser. La reine ne se fait point prier , et s'écrie i)Our toute réponse :
o merveilleux excès de grâce et de bonheur, (Jui met une captive au lit de son seigneur !