MASSINISSE
Puisque vous me rendez le plus heureux des hommes , Ma violente ardeur et le temi)!! où nous soitimcs , Ne me permettent pas de beaucoup différer.
Cependant permettez que je prenne à mon aise
Un honnête baiser pour gage de la foi
Que le dieu conjugal veut de vous et de moi.
Et il prend en effet ce baiser tout à so)i aise. Cela va bien jusque là ; mais il ajoute tout de suite : Madame , s'il vous plaît, j'irai voir mes soldats. Et , les ordres donnés , je reviens sur mes pas.
Aux termes où ils en sont , ce brusque départ est peu civil et peu i^alant , et , dans le plan doimé de la scène, c'estia seule disconvenancequi s'y trouve. Ce qui n'empêche pas la reine de s'écrier :
o miracle d'amour!
Scipion a-t-il tort de dire dans l'acte suivant :
Massinisse , en im jour, voit , aime et se marie. Mais voici ce qui est plus curieux. Après (|ue la veuve de Sypbax et le prince numide sont mariés, celui-ci , tout en causant avec elle dans la première scène du quatrième acte , lui fait une question (lu'on ne peut s'empêcher de trouver très raisonnable :
J propos , où naquit , en quel temps , et pourquoi , La bonne volonté que vous avez pour moi ? De grâce , accordez -moi le plaisir de l'entendre. Vous plait-il ?
SOPHOMSBE.
Volontiers : je m'en vais vous l'apprendre.
Il a bien fallu exposer toutes ces platitudes pour faire voir d'où nous sommes partis, et ce qu'étaient nos chefs-d'œuvre avaijt Corneille. Il faut encore joindre à toutes ces fautes les pointes et le phébus des sonnets italiens. Massinisse, dans celte même scène , s'exprime ainsi :
Il est vrai que d'abord j'ai senti la pitié : Mais, comme le soleil suit les pas de l'aurore , L'amour qui l'a suivie , et qui la suit encore , A fait en un instant, dans mon cœur embrasé, Le plus grand changement qu'il ait jamais causé.
Ce jargon domine d'un bout à l'autre dans Sylvie, tragi-comédie de Mairet, jouée en \ Q2\ , quinze ans avant le Cid , et qui lit courir tout Paris pendant quatre ans. Il est vrai que cet insupportable abus d'esprit tomba entièrement lorsqu'on eut entendu le Cid, qui en offre fort peu de traces , et qui fit connaître un genre de beauté bien différent. Mairet lui-même ai)pela depuis celle Sijlvie, les péchés de sa jeunesse : tant un seul homme peut intluer sur ses contemporains! Mais il n'est pas moins vrai que Mairet ne put pardonner à Corneille d'avoir éclairé son siècle , et qu'il fut , à sa honte, un des plus ardents détracteurs du Cid.
Que Sophonisbe ait réussi lorsqu'on ne connaissait rien de mieux, ou jilutôt lorsqu'elle était meilleure que tout ce que l'on connaissait , rien n'est plus simple ; mais on demandera comment ce succès a pu durer encore cinquante ans après la lumière apportée par Corneille. C'est ici qu'il faut rendre à Mairet le tribu d'éloges qui lui est dû. Il convenait d'abord de faire voir les vices grossiers qui dotîiinaient dans les ouvrages les plus estimés; mais je dois dire à présent que, dans les deux derniers actes de cette pièce , il y a des beautés. A la vérité, le style en est trop faible et ti'op défectueux pour en citer des morceaux quand nous sommes si près de Corneille ; mais il y a , dans les sentiments , du pathétique et de l'élévation. La douleur de Massinisse , quand il faut sacrifier Sophonisbe , est touchante , quoiqu'elle ne soit pas toujours assez noble , et qu'il s'abaisse aux supplications beaucoup plus qu'il ne sied au caractère d'un monarque et d'un héros. Son désespoir tourà-tour impétueux et tranquille produit de l'effet; et ce qui dut en faire encore plus , c'est le moment ou il montre à Scipion son épouse mourante du poison qu'il lui a donné, étendue sur le lit nuptial. Ce spectacle qui n'est point une vaine pompe , mais qui fait partie d'une action tragique; ce dénouement théâtral était fort au-dessus de ce qu'on avait vu jusqu'alors. C'est là sans doute ce qui a fait vivre la pièce jusqu'au temps oii le grand nombre de modèles rendit les spectateurs plus difficiles; et c'est aussi ce qui engagea Voltaire à tenter un dernier effort sur ce sujet , déjà traité sept fois pour la scène française. Il y a plus : quand le grand Corneille, dans toute sa gloire, voulut faire une Sophonisbe , trente ans après celle de Mairet, il ne put la déposséder du théâtre, et resta au dessous dece qu'il voulait effacer. Ce n'est pas qu'il fût tombé dans des fautes pareilles à
celles qu'on vient de voir ; il avait enseigné aux autres à les éviter : mais son intrigue est froide ; sa pièce est bien moins tragique (jue les deux derniers actes de Mairet ; en im mot, elle a le plus grand de tous les défauts , celui d'être absolument sans intérêt. J'y reviendrai dans l'examen de son théâtre; mais, avant d'y entrer , il convient de parler d'une autre tragédie qui eut autant de succès que Sophoniabe, et qui vaut encore moins : ce qui est d'autant plus remarquable, qu'elle fut jouée inmiédiatement avant le Cid. C'est la Mariamne de Tristan, pièce long-temps célèbre, même après Corneille , et vantée après ses chefs-d'œuvre : tant le bon goût a de peine à s'établir ! Le sujet est connu ; c'est le même qu'a traité Voltaire , et à plusieurs reprises , sans pouvoir jamais en faire un bon ouvrage ; ce qui prouve qu'en lui-même le sujet n'est pas heureux. Il est tiré de l'historien Josèphe, qui raconte avec beaucoup d'intérêt les infortunes de Mariamne, conduite àl'échafaud par les fureurs jalouses d'un époux barbare , de cet ilérode , signalé dans l'histoire par ses talents et ses cruautés. Mais un événement tragique n'est pas toujours une tragédie ; il s'en faut de beaucoup. Il faut une action , une intrigue : celle de Tristan ne suppose pas beaucoup d'invention. Salorae, la sœur d'Hérode , et l'ennemie de Mariamne , sans qu'on dise même pourquoi , corrompt un échanson du roi son frère , et l'engage à iléposer que 3Iariamne lui a fait l'horrible proposition d'empoisonner Hérode. Sur cette accusation, destituée d'ailleurs de toute espèce de preuves, il prononce la sentence de mort contre une femme qu'il idolâtre; et quand on vient lui apprendre (pie la sentence est exécutée , il tombe dans un désespoir qui remplit tout le cinquième acte , sans que l'auteur ail eu même le soin de faire reconnaître l'innocence de Mariamne et la perlidie de Salome. Toute la pièce n'est donc qu'une déclamation dialoguée; elle est absolument sans art , mais non pas sans «luelque intérêt , puis([u'une femme innocente et mise à mort inspire toujours quelque i)itié. ftlondory , le premier acteur de ce temps-là , devint famenx par le succès qu'il eut dans le rôle d'Hérode , que sans doute il jouait avec autant d'emphase et d'exagération qu'il y en a dans les sentiments et les idées. Sa déclamation ne pouvait pas êlre moins outrée que tout le reste; elle l'était au point que :Mondory pensa périr des efforts tpi'il faisait dans les fureurs d'Hérode, et fut emporté presque mourant hors de la scène, où il ne put jamais rei)aruitre.
Mais (jucl était le style et le dialogue de cette tragédie , jouée en même teini)s (pie le Cid . et avec de si grands applaudissements? C'est ce (pril
est curieux de voir, non pas tant pour juger Tristan que pour apprécier Corneille.
Hérode, à l'ouverture de la pièce, est réveillé par un songe effrayant. Il appelle son capitaine des gardes Phérore, et lui [sarle de ce songe dont il est encore troublé. Phérore l'assure que les songes ne signifient rien du tout.
Et , selon qu'un rabbin me fit nn jour enteiulrc , C'est les prendre fort bien que de n'en rien attendre.
IlÉRODE.
Quelles fortes raisons apportait ce docteur.
Qui soutient que le songe est toujours un menteur'?
PUÉROBE.
11 disait que l'humeur qui dans nos corps domine
A voir certains objets en dormant nous incline.
Le flegme humide et froid s' élevant au cerveati ,
■y vient représenter des brouill irds et de l'eau.
La bile ardente et jaune, aux qualités subtiles.
N'y dépeint que combats, qu'embrasements de villes.
Le sang qui lient de l'air, et répond an printemps.
Rend les moins foriuiiés dans leurs songes contents, etc.
Après cette dissertation sur les rêves , qui occupe toute la scène, Hérode veut enfin conter le sien, et Salome sa sœur se présente à la porte en disant : j
A'ous plait-il que j'entende aussi cette aventure ?
Hérode conte son aventure, c'est-à-dire, son rêve ; ensuite il se plaint à Phérore et à Salome des chagrins ([ue lui donne 3Iariannie , (pii ne répond nullement à l'amour qu'il a pour elle. Les deux conlidents s'efforcent de l'aigrir de plus en plus contre son épouse.
SALOME.
Quel plaisir prenez-vous de chérir une roche Dont les sources de pleurs coulent incessamment , Et qui pour votre amour n'a point de sentiment'?