‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 59 sur 140 · NARBAL · texte numérisé non relu

NARBAL

Sire , avecque regret je l'ai vu de mes yeux.

BÉBODE.

Viens m'en conter au long la pitoyable histoire. La belle chute ! Rien ne ressemble plus à cet amant de comédie qui, dans son désespoir, est

allé se jeter par la fenêtre? non, sur son Ut.

Cette tranquille interrogation d'IIérode, après toutes ses lamentations , est absolument du même genre. Mais il n'y a pas de quoi s'en étonner : ces lamentations sont si froides ! et voilà le plus grand mal, c'est qu'avec tant de figures et d'antithèses il n'y a pas un mot de sentiment.

Et ce n'est pas ainsi que parle la nature. C'est toujoui's là qu'il en faut revenir.

Ah ! voici le plus court : il faut que cette lame

D'un coup blesse mon cœur et guérisse mon ame.

Ou bien , meurs du regret de ne pouvoir mourir.

Est-ce là le langage de la douleur ? Cherche-telle jamais des pohiles et des subtilités? Ce n'élait point la peine de se tuer à réciter de pareils vers. Nous venons de voirie style de Marini, voici celui de D. Japhet :

Ah ! Cerbère têtu , fatal à ma maison ,

Tu sais bieu contre moi produire du poison.

Mais inutilement ta bouche envenimée

Jette son aconit contre ma renommée ;

Elle est d'une candeur que rien ne peut tacher, etc.

Quelque chose de bien pis encore, c'est le rôle que l'auteur fait jouer à la mère de Mariamne, Alexandra : elle prononce dans un monologue de justes imprécations contre le bourreau de sa fille, contre le tyran qui vient de condamner l'innocence ; mais , dans la crainte qu'on ne la soupçonne elle-même de complicité dans la prétendue trahison de Mariamne, elle attend au passage cette infortunée que l'on mène au supplice , et l'arrête pour l'accabler des plus atroces invectives , pour applaudir à sa condamnation , insulter à son infortune, lui reprocher un crime qu'elle sait trop bien être supposé. On n'a jamais donné à la nature un démenti plus outrageant, et c'est une nouvelle preuve qu'avant Corneille on no la connaissait guère plus dans la fable et dans les caractères que dans la diction.

Il n'y a dans toute cette pièce qu'un seul beau vers : Ilérode s'indigne contre les Juifs de ce qu'ils neviennent pas venger sur lui la mort d'une reine qu'ils adoraient j il s'adresse aux cieux, et s'écrie :

Punissez ces ingrats qui ne m'ont point puni.

Ce n'est point là une antithèse de mots , c'est un sentiment vrai et profond , rendu avec énergie.

D'après ce que nous avons vu de la Sophonisbe et de îa Mariamne, jugeons maintenant ce que Corneille avait à faire, et ce qu'il fît. Rappelonsnous ce qui a dû nous frapper davantage dans ces étranges scènes de deux pièces les meilleures , ou les moins mauvaises qu'on eiit encore faites. Il en résulte que l'on ignorait presque entièrement le ton qui convenait à la tragédie ; et sans ce point si important , tout ce qu'on avait fait était peu île chose. On avait lu les Grecs; on avait étudiera Poétique d'Aristote ; on y avait appris les règles essentielles de la construction du drame ; le simple bon sens suffisait pour les adapter : c'était là le premier pas. Mais il ^'agissait de saisir l'ensemble de toutes les convenances et de tous les rapports dont la réunion produit ce qtfon appelle un art. En effet, à quoi tient cette agréable illusion que l'art produit sur nous quand il est à sa perfection , et que nous avons appris à le juger? N'est-ce pas à ce tout artificiel dont les parties bien liées , bien assorties, nous présentent, non pas la nature

réelle (elle est toujours près de nous, et nous n'avons pas besoin des arts pour la trouver ) , mais une nature assez vraisemblable pour ne contredire en rien la réalité, et assez embellie pour être fort au-dessus de la nature ordinaire? Quand ce but est atteint, qu'arrive-t-il ? C'est que nous jouissons , non seulement des efforts de l'art , mais encore du talent de l'artiste qui en a vaincu les difficultés; et il suffit de connaître un peu l'esprit humain pour sentir que cette admiration qu'on nous fait éprouver est encore un plaisir de plus ; car nous aimons naturellement tout ce qui nous rappelle l'idée du beau ; il semble que le modèle original en soit gravé dans notre imagination , et que, chaque fois que nous en apercevons les images , nous ne fassions que le reconnaître dans sa ressemblance. D'ailleurs, cette surprise agréable qui naît des efforts du génLe , ce souvenir qui nous avertit, au milieu du spectacle, que ce n'est qu'une illusion bien préparée , est nécessaire pour adoucir en nous les impressions de la tragédie, qui, sans cela , seraient trop fortes , et ressembleraient trop à la douleur réelle. C'est ce que l'on a tenté d'exprimer dans ces vers :

A tous les mouvements dont mon ame est saisie , Se mêle un charme heureux ué de la poésie : En me faisant frémir, en me faisant pleurer, Elle me donne cncor le plaisir d'admirer; Et ce doux sentiment que son art nie procure Est un nectar divin versé sur ma blessure.

[Molière à la nouvelle Salle.)

Personne ne va au théâtre pour s'affliger de bonne foi ; mais chacun est bien aise de voir comment on s'y prendra pour le faire pleurer comme si en effet il s'affligeait. En un mot, nous y allons pour être trompés, et tout ce que nous demandons, c'est qu'on nous trompe bien. Je citerai, à ce propos , le mot d'un Anglais qui était venu voir les tours d'adresse d'un fameux joueur de gobelets. A côté de lui se trouvait un de ces hommes toujours prêts à faire ce (pi'on ne leur demande pas, et qui s'offrit , pour l'empêcher d'être dupe , de lui montrer d'avance le secret des tours d'escamotage qu'il allait voir.

ff Je TOUS en dispense, monsieur, dit froidement l'Anglais, je paie ici pour être trompé. »

Mais pour tromper avec le secours de l'art, il faut observer toutes les convenances sur les(pielles il est fondé. Or, une des premières est que clia(iue personnage agisse et parle selon le caractère ipi on lui connaît. Un héros, un roi ne s'exprime pas comme im homme du peuple ; ni une reine , une princesse, comme une soubrette. C'est ce qu'enseignait Horace, lorsipi'il a dit : Que chaque persommxje parle le Ia»(jarie qui lui est propre. Un héron lie doit pas s'expr'nner comme Dare. Ce

précepte paraît bien simple; cependant, jusqu'à Corneille , on avait été presque toujours , sur la scène, ou plat jusqu'à la trivialité, ouboursoufflé de figures de rhétorique : ce dernier défaut était surtout celui de Garnier; l'autre fut celui de Mairet. La tragédie me montre des rois et des héros; elle me les montre , non pas dans les actions indifférentes de la vie , oi'i tous les hommes peuvent se ressembler à un certain point , mais dans des moments choisis , dans des situations intéressantes. Je m'attends natm-ellement à entendre im langage digne de leur rang, conforme à lein* caractère, adapté à leurs intérêts , à leurs passions , à leurs dangers ; et , si je ne suis pas frustré dans mon attente , l'illusion s'établit et mon plaisir commence. Mais , si je les vois agir et parler comme mon voisin et mes voisines que j'ai laissées à la maison , je vois sur-le-champ que celui qui a voulu m'en imposer n'y entend rien; et, sous les habits de Massinisse et de Sophonisbe , je reconnais les bourgeois de mon quartier. C'est cette disconvenance qui choque dans ce que nous avons vu de la pièce de Mairet. Est-ce bien la fille d'Asdrubal, l'épouse de Syphax, cette reine que l'histoire nous représente si fière et si sensible, et qui accepta du poison de la main de Massinisse plutôt que d'être traînée en triomphe au Capitole ? est-ce elle qui se conduit et qui s'énonce comme une veuve coquette, pressée de se marier, et qui se jette à la tète d'un jeune homme qu'elle a trouvé beau ? Et Massinisse , qui ne l'a vue que dans ce seul moment où ces avances indécentes devraient le prévenir contre elle , peut-il convenablement lui offrir sur-lechamp de l'épouser ? Voilà pour le fond des choses. Et le dialogue n'est-il pas entièrement de la comédie ? Il est vrai que cette séparation si essentielle et si indispensable entre le langage familier et celui de la tragédie ne peut s'établr qu'à mesure que l'idiome s'épure et s'ennoblit. Il fallait faire à la fois ce double travail. Mais heureusement l'uu tient à l'autre , et c'e>t l'habitude de penser noblement qui donne de la noblesse au langage. Voilà le premier service que Corneille rendit à la langue et au théâtre. C'est lui (jui , le premier, marqua des limites entre la diction tragique et le discours ordinaire. En fais;mt de suite un grand nombre de beaux vers, il apprit aux Français que la dignité du style achève de caractériser les persoimages de la tragédie, comme le costume et les attitudes caractérisent les figures sur la toile et sous le ciseau. Que serait-ce eu effet si un peintre nous représentait Achille vêtu comme Sosie, et mettant le poing sous le nez d'Agamemnon ? C est précisément ce (pie faisaient les poclos tragiiiues avant Corneille. Des expressions ignobles dans la bouche

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

d'un ^-and personnage sont des haillons (jui couvrent un roi. Corneille écarta ces lambeaux qui rendaient Melpomène méconnaissable, et la revêtit d'une robe majestueuse : il y laissa encore quelques taches; et, après lui, Racine la couvrit d'or et de diamants.

Mais, dit-on, comment, avec cette noblesse continue d'expression et cette harmonie nécessaire au vers, conserver un air de vérité qui ressemble à la nature ? A cette question il faut répondre comme Zenon à ceux qui niaient le mouvement : il marcha. T,isez nos bons écrivains dramatiques , et voyez si leur élégance ôte rien au naturel. C'est ici le momentde citer Corneille, puisqu'il a donné parmi nous le premier modèle de ce grand art du style tragique. Ecoutez don Diègue défendant son fils accusé par Chimène :

Qu'on est digne d'envie Lorsqu'on perdant la force on perd aussi la vie ! Et qu'un long âge apporte aux hommes généreux , Au bout de leur carrière, un destin malheureux! Moi , dont les longs travaux ont acquis tant de gloire , Moi , que jadis partout a suivi la victoire , Je me vois aujourd'hui , pour avoir ti'op vécu , Recevoir un affront , et demeurer vaincu. Ce que n'a pu jamais combat , siège , embuscade , Ce que n'a pu jamais Aragon , ni Grenade , l\i tous vos eraieniis , ni tous mes envieux , Le comte , en votre cour, l'a fait presque à vos yeux , Jaloux de votre choix et fier de l'avantage Que lui donnait sur moi l'impuissance de l'âge. Sire , ainsi ces cheveux blanchis sous le harnois , Ce sang , pour vous servir prodigué tant de fois , Ce bras , jadis l'effroi d'une armée ennemie , Descendaient au tombeau tout chargés d'infamie , Si je n'eusse produit un fils digne de moi , Digne de son pays et digne de son roi. Il m'a prêté sa main , il a tué le comte ; Il m'a rendu l'honneur, il a lavé ma honte. Si montrer du courage est du ressentiment , Si venger un soutt'et mérite un châtiment ;

Si Chimène se plaint qu'il a tué son père , 11 ne l'eût jamais fait, si je l'eusse pu faire. Immolez donc ce chef que les ans vont ravir. Et conservez pour vous le bras qui peut servir. Aux dépens de mon sang satisfaites Chimène ; Je n'y résiste point, je consens à ma peine , Et loin de murmurer d'un rigoureux décret , Mourant sans déshonneur, je mourrai sans regret.

Eh bien (excepté le mot de chef qui a vieilli dans le sens de tète probablement parce qu'il est sujet à l'équivoque) y a-t-il dans tout ce morceau si vigoin-eux, si animé, si pathétique, un seul motau-dessous du style noble? et en même temps y en a-t-il un seul qui ne soit dans la nature et dans la vérité ? On entend un beau langage , des vers nombreux ; et en même temps que l'oreille et l'imaginaliou sont flattées, l'ame est toujours satisfaite et jamais trompée : elle avoue , elle reonnait tout ce qu'elle entend. C'était là l'heureux

secret qu'il fallait découvrir, le problème qu'il fallait résoudre ; et peut-on s'étonner de l'effet prodigieux qu'éprouva toute la France des transports de l'admiration universelle , la première fois qu'on entendit un langage sinouveau,si supérieur à tout ce qui existait auparavant? Quelle distance des pièces de Scudérj- , de Benserade , de Duryer, de Mairet, de Tristan, de Rotrou, à cette merveille du Cid ! Rotrou s'en rapprocha depuis dans f^euceslas; mais quoique Corneille eût la déférence de l'appeler soH père, parce qu'il n'était entré qu'après lui dans la carrière du théâtre , cependant , comme Rotrou n'avait rien produit jusque là qui ne fût au-dessous du médiocre, et que le seul ou\Tage qui lui ait survécu n'a paru que six ans après /e Cid, la justice veut qu'on le range parmi ceux qui profitèrent à l'école du grand Corneille, et c'est à ce rang que j'en parlerai.

Pour développer d'abord le grand changement que l'auteur du Cid introduisit dans le style tragique , j'ai un peu anticipé sur ce que j'avais à dire de cette mémorable époque de notre théâtre; et avant de m'y arrêter, je dois dire un mot de Médèe , qui la précéda , car on me dispensera sans doute de parler des premières comédies de Corneille. On se souvient seulement qu'il les a faites, et que , sans rien valoir , elles valent mieux que toutes celles de son temps. C'est quand il donna le Menteur qu'il eut encore la gloire de précéder 3Iolière dans les pièces de caractère. Maintenant je ne considère en lui que le père de la tragédie.

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