FEUX
Enfin , ma bonté cède à ma juste fiireur. Adore-les , ou meurs.
POLYEUCTE
Je suis chrétien.
FÉLIX
Impie !
Adore-les , te dis-je , ou renonce à la vie.
POLYEUCTE
Je suis chrétien.
FÉLIX
Tu l'esl ô cœur trop obstiné !
Soldats , exécutez l'ordre que j'ai donné.
PAULINE
Où le conduisez-vous ?
FÉLIX
A la mort.
POLYEUCTE
A la gloire.
Chère Pauline , adieu , conservez ma mémoire.
Je te suivrai partout , et mourrai , si tu meurs.
POLYEUCTE
Ne suivez point mes pas , ou quittez vos erreurs , etc.
On trouve dans Garnier et dans les auteurs qui ont précédé Corneille quelques exemples d'un dialogue coupé : mais il ne suffit pas de répondre en un vers; il faut que le vers ait assez de sens et de force pour dispenser d'en dire davantage.
On reproche au dénouement de Pohjeucte ladouble conversion de Pauline et de Félix. La première ne paraît pas répréhensiblc : c'est un miracle, il est vrai, mais il est conforme aux idées religieuses éta-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
l)lies dans la pièce. La seconde est en effet vicieuse par plusieurs raisons : d'abord, parce <iu'un moyen aussi exlraordinaire (pi'un miracle peut passer une fois, mais ne doit pas être répété; ensuite, parce que l'intérêt du christianisme étant mêlé à celui de la tragédie, il est convenable qu'une femme aussi vertueuse tiiie Pauline se fasse chrétienne , mais non pas que Dieu fasse un second miracle en favenr d'un homme aussi méprisable que Félix.
La première question qui se présente sur la tragédie qui a pour titre Pompée, c'est de savoir quel en est le sujet. Ce ne peut être la mort de Pompée, quoique depuis long-temps on se soit accoutumé à l'aflicher sous ce titre très improprement; car Pompée est assassiné au connnencement du second acte. Ce pourrait être la vengeance de cette mort , si Ptolémée , qui périt dans un combat à la fin de la pièce , était tué en punition de son crime. Mais il ne l'est que parce que César, à qui ce prince perfide veut faire éprouver le sort de Pompée , se trouve heureusement le plus fort et triomphe de l'armée égyptienne. Cette conspiration contre César, et le péril qu'il court, forment donc une seconde action , moins intéressante que la première; car on sait quels éloges unanimes les connaisseui's ont donnés à la scène d'exposition, qui montre Ptolémée délibérant avec ses ministres sur l'accueil qu'il doit faire à Pompée , vaincu à Pharsale, et cherchant un asile en Egypte. On ne peut pas conunencer une tragédie d'une manière plus imposante à la fois et plus attachante ; et, quoique l'exécution en soit souvent gâtée par l'enflure et la déclamation , cette ouverture de pièce , en ne la considérant que par son objet , passe avec raison pour un modèle. Des scènes d'une galanterie froide , et quelquefois indécente , entre César et Cléopàtre, ne sont qu'un remplissage vicieux qui achève de faire de cette pièce un ouvrage très irrégulier, composé de parties incohérentes. Les caractères ne sont pas moins répréhensibles. Le roi Ptolémée, qui supplie sa sœur Cléopàtre d'employer son crédit auprès de César pour en obtenir la grâce de Photin , est entièrement avili ; et quand Achorée dit , en parlant de sa contenance devant César,
Toutes ses actions ont senti la bassesse :
J'en ai rougi tnoi-mènie , et me suis plaint à moi.
De voir là Ptolémée et n'y voir point de roi.
il fait en très beaux vers la criticpîe de ce caractère. César, qui n'a vaincu à Pharsale que pour Cléopàtre, et qui ri est venu en Egypte que pour elle, est encore plus sensiblement dégrade, parce que c'est un de ces personnages dont le nom seul annonce l\ grandeur. Cléoitàtre, f[ui parle d'amour et d3 mariage, en style de comédie , à Cé-
sar qui est marié , joue un rôle indigne d'une princesse. Cependant la pièce est restée au thàtre malgré tous ses défauts , et s'y soutient par une de ces ressources qui appartiennent au génie de Corneille, par le seul rôle de Cornélie. Il offre un mélange ~ de noblesse et de douleur, de sublime et de pathétique , qui fait revivre en elle tout l'intérêt attaché à ce seul nom de Pompée. Il ne parait point dans la pièce ; mais il semble que son ombre la remplisse et l'anime. L'urne qui contient ses cendres, et qu'apporte à sa veuve un Romain obscur qui a rendu les derniers devoirs aux restes d'un héros malheureux; l'expression touchante des regrets de Cornélie , et les serments qu'elle fait de venger son époux; les regrets même de César, qui ne peut refuser des larmes au sort de son ennemi ; répandent de temps en temps sur cette pièce une sorte de deuil majestueux qui convient à la tragédie. La scène où Cornélie vient avertir César des complots formés contre sa vie par Ptolémée et Photin est encore une de ces hautes conceptions (jui caractérisent le grand Corneille , et rappellent l'auteur des Horaces et de Cinna.
On sait qu'il leur préférait Roûogune. Il n'a pas dissimulé sa prédilection pour cet ouvrage; et si les quatre premiers actes répondaient au dernier, il n'y aurait pas à balancer ; tout le monde serait de son avis. Il n'y a point de situation plus forte; il n'y en a point où l'on ait porté plus loin la terreur, et cette incertitude effrayante qui serre l'ame dans l'attente d'un événement ipii ne peut être que tragique. Ces mots terribles ,
Une maia qui nous fut liien clière....
Madame , est-ce la vôtre ou celle de ma mère ?
ces mots font frémir. Et ce qui mérite encore plus d'éloges , c'est que la situation est aussi bien dénouée qu'elle est fortement conçue.
Cléopàtre , avalant elle-même le poison préparé pour son fils et pour Rodogune, et se flattant encore de vivre assez pour les voir périr avec elle , forme un dénouement admirable. Il faut bien qu'il le soit, puisqu'il a fait pardonner les étranges invraisemblances sur lesquelles il est fondé , et qui ne peuvent pas avoird'autre excuse. Ceux qui ontcrn, bien mal à propos , que la gloire de Corneille était intéressée à ce qu'on justifiât ses fautes ont fait de vains efforts pour pallier celles du plan de Rodogune. Pour en venir à bout , il faudrait pouvoir dire : Il est dans l'ordre des choses vraisemblables que , d'un côté , une mère propose à ses deux fils, à deux princes reconnus sensibles et vertueux, d'assassiner leur maîtresse ; et que , d'un autre côté , dans le même jour, cette même maîtresse , qui n'est point représentée conmie une fennne atroce , propose à deux jeunes princes , dont elle
connaît la vertu , d'assassiner leur mère. Comme il est impossible d'accorder celte assertion avec le bon sens , il vaut beaucoup mieux abandonner une apologie insoutenable , et laisser à Corneille le soin de se défendre lui-même. Il s'y prend mieux ((ue ses défenseurs : il a fait le cinquième acte. Souvenons-nous donc une bonne fois , et pour toujours , que sa gloire n'est pas de n'avoir point commis de fautes , mais d'avoir su les racheter : elle doit suffire à ce créateur de la scène française.
Il prit des Espagnols le sujet û'HémcJivs, comme celui du Cid , mais en y faisant beaucoup plus de changements , et empruntant moins dans les détails. Ces vers si connus ,
O niallieiireux Pliocas ! ô trop lieui-ciix Maurice ! Tu retrouves deux fils pour mourir après toi , Et je n'en puis trouver pour régner après moi.
sont en effet de Calderon ; mais ce sont les seuls qu'il ait fournis à son imitateur. L'intrigue d'ailleurs est fort différente : la fable de l'auteur espa gnol est chargée d'épisodes ; celle de Corneille est une. Il ast vrai que les ressorts sont d'une compli cation qui va jusqu'à rol)scurité. C'est à propos d'IIéraclins que Boileau, dans son ^rt poéiique , censure l'auteur,
. . Qui, débrouillant mal une pénible intrigue, D'un divertissement me fait une fatigue.
Ceux qui ont pris leur parti d'admirer tout dans un auteur illustre , ont prétendu , malgré Boileau , (|ue cette multiplicité de ressorts dont il est difficile de sui\Te le jeu prouve une très grande force de composition. Cela peut être, je ne veux pas les démentir; mais je crois qu'il y en a davantage à produire de grands effets avec des moyens très simples, comme dans les trois premiers actes des lloraces. C'est là , ce me semble , la véritable force et le premier mérite d'une intrigue dramatique. La raison en est sensible , c'est que plus l'esprit est occupé, moins le cœur est ému. Le temps est précieux au théâtre : quand il en faut tant pour l'attention , il n'y en a pas assez pour l'intérêt. Le spectateur n'est pas là pour deviner, mais pour sentir.
Ce qu'on a blâmé jtrincipalement dans Héraclius , c'est ^° que, l'auteur représentant lesdeu princes également vertueux , également dignes du trône, il devient assez indifférent que ce soit celui-ci ou celui-là qui soit Iléraclius : il n'y a que l'amour de Piilcluérie pour l'un des deux (jui puisse y mettre (piehpie différence ; mais cet amour est si peu de chose dans la pièce (ju'il ne supplée pas ;m défaut d'un contraste entre les deux princes, • pii amait pu marquer des nuances entre le lils d'im tyran et celui d'un empereur vertueux, et iinicner , ce me scniltle , de nouvelles beaulc's.
c'est du fils d'un tyran que j'ai fait ce liéros. est un beau vers dans la bouche de Léontine; mais deux héros dans une pièce se nuisent un peu l'un à l'autre, à moins qu'ils ne le soient d'une manière différente, comme, par exemple. César et Brijtus. De plus , on aime assez au théâtre que la nature l'emporte sur l'éducation , quoique dans le fait cela ne soit pas toujours vrai.
2'^ Cette Léontine, qui plaît par sa fermeté et par la perplexité cruelle où elle jette Phocas lorsqu'elle dit ce beau vers de situation,
Devine si tu peux , et choisis si tu l'oses , ne laisse pas d'avoir de grands défauts. Le plus considérable n'est pas d'avoir sacrifié son fils pour sauver celui de l'empereur. Ce sacrifice , à la vérité, devrait être bien puissamment motivé , s'il faisait partie de l'action : il est si loin du cœur d'une mère qu'il serait bien difficile de le faire supporter. Biais il n'est que dans l'avant-scène, dans cette partie du drame où nous avons vu que le spectateur permet assez volontiers à l'auteur tout ce dont il a besoin pour fonder sa fable. Un reproche plus grave , c'est que Léontine , annoncée dans les premiers actes comme le principal mobile de l'intrigue, y prend en effet très peu de part : tout se fait sans elle. C'est un persoimage subalterne, c'est Exupère, qu'elle traite avec le dernier mépris ; c'est lui qui fait le dénouement , c'est lui qui sauve et qui coin'onne Iléraclius et fait périr Phocas ; autre défaut contraire aux principes de l'art , qui exige que la catastroj)he soit toujours amenée par les personnages (jui ont attiré l'atlentiDU des spectateurs. En général cette tragédie , pendant les trois premiers actes, n'excite guère que de la curiosité ; mais, dans les deux derniers , la situation de Phocas entre les deux princes, dont aucun ne veut être son fils, est belle et théâtrale. Ce qui n'est pas moins beau, c'est le péril où \h sont ensuite; c'est le combat (le générosité qui s'élève entre eux , à (jui portera un roin (jui n'est qu'un arrêt de mort ; c'est aussi le moment où Iléraclius voit le glaive levé sur le [irince , son ami , et consent , pour le sauver, à [ asser pour J\L'irlian.
.Te suis donc, s'il faut que je le die,
Ce qu'il faut que je sols pour lui sauver la vie,
A^oltaire avait sans doute oublié celle scène quand il a dit (pie l'amitié des deux princes ne produisait rien. Sans cette amitié , la scène ne subsisterait pas. Il n'y avait ipie ce motif qui put forcer Iléraclius, qui se connaît très-bien, à renoncer à être ce (pi'il est ; et cet effort , (pii prolonge l'erreur de Pli(»ca> , est une des beautés de la pièce.
Après JJèi'iclhts, le talent de Corneille commence à baisser. Il ne s'était |>ourlant écoulé que
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l'espace de dix ans entre cette tragédie et celle du Cirf, et l'auteur n'en avait encore que (luarante. C'est l'âge où l'esprit esl dans sa plus grande force : c'est depuis cet âge que Voltaire a fait le plus grand nombre de ses chefs-d'œuvre. Racine avait cinquante ans quand il composa son atbniralile Athalie; et, à cette même époque, nous ne trouvons plus que deux ouvrages où le grand Corneille, déjà fort inférieur à lui-même dans le choix des sujets et dans la composition tragicpie , se retrouve encore à sa hauteur, au moins dans quelques scènes, je veux dire Nicoméde et Seitorius.
Lorsqu'en ]756 les comédiens reprirent Mcomcde , qui n'avait pas été joué depuis qtiatre-vingts ans, ils l'annoncèrent sous le titre de irayi-coinédie , sans doute à cause du mélange continuel de noblesse et de familiarité qui règne dans ce drame, et dont aucune des meilleures pièces de Corneille n'est tout à fait exempte. On sait que le Cid fut d'abord joué et imprimé sons le même titre. Un grand nombre de pièces des prédécessenrs de Corneille est intitulé de même. Les anciens n'avaient jamais connu cet alliage du tragique et du familier, du sérieux et du bouffon, marqué au coin de la barbarie. Mais comme il faisait le fond du théâtre des Espagnols, qui servit long-temps de modèle au nôtre, nos auteurs, qui empruntaient leurs pièces et leurs défauts , quoique sans (.lescendre au même degré de bouffonnerie, imaginèrent ce nom de tragi-comédie, (lu'ils donnaient surtout aux pièces où il n'y avait point de sang répandu, et qui excusait la bigarrure de leurs drames informes. Mais, depuis que Racine eut fait voir, le premier, comment on pouvait être , dans le cours d'une pièce, à la fois simple et noble, naturel et élégant, sans tomber jamais dans le familier et dans le bas, il n'y eut plus de tragicomédie.
Il semble que l'auteur de Nicoméde ait voulu faire voir dans celle pièce le contraste singulier de toutes celles où il avait fait triompher la grandeur romaine : ici elle est sans cesse écrasée , et l'on dirait qu'il a voulu en faire justice. Cette singularité prouve les ressources de son talent, qui se montre encore dans le rôle de Nicoméde. On aime à voir la fierté de ces tyrans du monde foulée aux pieds par nn jeune héros , élève dAnnibal. Ce rôle soutient la pièce , qui d'ailleurs n'a rien de tragique. Aucun des personnages n'est jamais dans un véritable danger. C'est une intrigue domestique à la cour d'un roi vieux et faible, à qui l'on veut donner nn successeur. Une bellemère ambitieuse veut écarter INicomèdedu trône, il y placer son fils Attale. Les ressorts de l'intrigue sont entre les mains de deux subalternes qui ne
paraissent môme pas : ce sont deux faux témoms subornés par la reine , et (pi'elle prétend subornés par Nicoméde. Il s'agit d'un projet d'empoisonnement; mais l'accusation est si peu vraisemblable; Nicoméde si puissant, si bien soutenu par ses exploits et par la faveur du peuple , et , d'un autre côté, la reine a tellement subjugué la vieillesse de Prusias, qu'il est impossible de craindre pour personne. Le dénouement en est très défectueux , parce qu'il se trouve à la fin qu'Attale, méprisé jiar Nicoméde , îet traité d'homme sans cœur, fait une action de générosité très éclatante , et que tout-à-coup Nicoméde lui est redevable de la vie sans que l'on comprenne bien comment celte vie a été en péril. Joignez à ces défauts la faiblesse et l'avilissement extrême de Prusias, et l'on conviendra que Voltaire a raison quand il dit que l'auteur aurait dû appeler cet ouvrage comédie héroïque, et non pas tragédie.
L'intrigue de Sertorius est encore plus froide , et la fable plus vicieuse. Il n'y a ni terreur ni pitié; et, en exceptant la fameuse conversation de Sertorius et de Pompée, qui sera toujours justement admirée, en exceptant quelques morceaux du rôle de Viriate , tout le reste ne ressemble en rien à une tragédie.
C'est ici, à proprement parler, que finit le grand Corneille: tout le reste n'offre que des lueurs passagères d'un génie éteint. Il n'y a rien dans Théodore, dans Attila, dans Pidchérie, dans Suréna. On ne peut citer Bérémce que pour plaindre l'auteur d'avoir consenti à lutter contre Racine dans lin sujet où il lui était si difficile de soutenir la concurrence. Pertharite n'est remarquableque par la découverte que Voltaire a faite de nos jours , (pie le second acte de cette pièce contient en germe la belle situation d'Hermione , demandant à Oreste, qui l'aime, la tête de Pyrrhus qu'elle aime encore. Mais cet exemple ne sert qu'à faire voir ce que nous aurons lieu de vérifier plus d'une fois, qu'on peut se senir des mêmes moyens sans prodtiire les mêmes résultats; et ce n'est que dans le cas où l'un et l'autre se ressemblent (ju'un auteur dramatique peut être traité de plagiaire. On peut voir dans le Commentaire pourquoi ce qui est d'un si grand effet dans Amïromaque n'en produit aucun dans Pertharite. Il suffit de dire ici que ce qui n'est dans l'une dece-s pièces que passagèrement indiqué et comme épisodique, dans l'autre tient au fond des caractères et au développement des passions : il n'en faut pas davantage pour résoudre le {>roblème , et il s'ensuit que les idées de Corneille n'ont point été celles de Racine.
Lorsque j'ai rendu compte de VOEdipe grec, j'ai cilé les veïs sur la fatalité , qui se trouvent
daiis celui de Corneille , et ce sont les seuls qui méritent d'être retenus. J'ai cité aussi , à propos du sublime d'expression , les quatre beaux vers que l'on distiniîue dans l'exposition d'0</î on, exposition à laquelle Voltaire donne beaucoup d'éloges.
Il y en a quatre dans Sophonishe, qui sont aussi d'une expression énergique. Ils sont dans la bouche du vieux Sypliax , et sont en même temps la critique de sou rôle.
Que c'est un imbécile et honteux esclavage, Que celui d'un époux sur le penchant de l'à^e, Quand , sous un front ridé . qu'on a droit de haïr. Il croit se faire aimer à force d'obéir!
A l'égard d'Jr/Mi/a.ç,Fontenelles'exprime ainsi : <f H faut croire qu'il est de Corneille, puisque son nom y est ; et il y a une scène d'Agésilas et de Lysander qui ne pourrait pas facilement être d'un autre. » Cette louange est fort exagérée. Le ton de cette .scène est noble, et les pensées entassez de dignité; mais la versific;>lion en est faible.
Andromède et la Toison d'or sont ce qu'on appelle des pièces à machines. Elles ne furent point représentées par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne : la première le fut sur le théâtre qu'on appelait (7k pdif fiowrJjoi!, l'autre en Normandie, chez le marquis de Sourdéac, à qui nous devons l'étal)lissement de l'Opéra. Ces pièces à machines, où léchant se mêle de temps en tennis à la déclamation, étaient encore une nouveauté qu'essayait le talent de Corneille , trente ans avant les opériisde Quinauît, et qui prouve qu'il a tenté tous les genres de poésie dramatique.
Le spectacle de la Toison d'or, donné depuis t^ur le théâtre du 3Iarais , réussit beaucoup par un appareil de représentation que l'on n'avait jamais vu , et fut oublié quand on eut les chefs-d'œuvre lyriques de Quinaull. Mais les amateurs ont conservé dans leur mémoire ces quatre vers du prologue , qui exprimaient une vérité devenue bien plus sensible long-temps après que Corneille les eut faits. C'est la France qui parle :
A vaincre tant de fois mes forces s'affaiblissent ; L'état est florissant , mais les peuples gémissent : Leurs membres décharnés fonrfcoit'sousmeshaulsfeits. Et la gloire du trône accable les sujet'i.
Ce deniier vers est parfaitement beau.
La comédie du Menteur, qui précéda de vingt ans celles de Molière, fut cniprtintée des Espagnols, comme le Cid : ainsi nous devons à d'heurenses incitations, embellies par la nuise de Corneille, la première tragédie touchante et la première cométlie de caractère que l'on ait vues sur
' Courber n'est point uu verbe neutre : c'est un verbe actif qui demande u:i n'gime. Ployrr était le mot propre, s'il l'ùt fui entrer dans le vers.
notre théâtre ; et l'auteui- fat dans l'une et dans l'autre également supérieur à tous ses contemporains. C'est dans le ^lenteur qu'on entendit pour la première fois sur la scène la conversation des honnêtes gens. On n'avait eu jusque-là que des ftuces gro.ssières , telles que les Jodelets de Scarron , et ('e mauvais romans dialogues. L'intrigue du Menteur est faible, et ne roule que sur une méprise de nom qui n'amène pas des situations fort comiques. Mais la facilité et l'agrément des mensonges de Dorante , et la scène entre son père tt lui, où le poète a su être éloquent sans sortir du ton de la comédie , font encore voir cette pièce avec plaisir au bout de cent cinquante ans. La suite du Mentexir n'a pas été aussi heureuse; mais Voltaire pense que , si les derniers actes répondaient aux premiers, cette suite serait au-dessus du Menteur. Plusieurs vers de cette dernière pièce sont restés proverbes , mérite unique avant Molière.
Il reste à tracer un résumé des qualités distinctives du génie de Corneille , des parties de l'art où il a réussi , et de celles qui lui ont manqué. Ce sera une occasion de rassembler sous un même point de vue quelques observations essentielles à la théorie du théâtre , qi'.i eussent été moins frappantes , si je les avais dispersées dans l'analyse succincte que j'ai faite de ses ouvrages. C'est aussi le moment de réfuter les méprises et les injustices de Fontenelle. I\lais il est à propos auparavant d'examiner les motifs de la partialité qui a dicté trop souvent les jugements qu'on a portés sur Corneille.
Il a eu le sort de tous les grands hommes. De son vivant, et au milieu de ses succès, les Scndery , les Claveret , les d' Aubignac, et vingt autres barbouilleurs de cette force , lui disputaient son mérite, ne pouvant lui disputer sa gloire, et censuraient indisiinctement ses défauts et ses beautés. Lorsque , dans la vieillesse de ses ans et de son génie, on eut vu s'élever à côté de lui la jeunesse brillante de Racine , des beaux-esprits jaloux, des courtisans qui faisaient quelques jolis Acrs, et à qui Racine ne laissait rien , parce qu'il en faisait supérieurement , se mirent à exalter au-delà de toute mesure le vieil athlète qu'ils regardaient coimne hors de combat, pour rabaisser injustement le triomphateur qui occupait la lice. De là ces éloges prodigués par Saint-Evrcmond à des pièces aussi mr.uvaises de tout point que Sojihouisbe et Attila; ces cabales des ducs de Nevers et de Bouillon contre Phèdre; ce sonnet platement satirique de madame Deshoulières; cet acharnement de n^'idame de Sévigné à répéter que Racine nira pas loiri, qn il pasf'era comme le café (lecafc et Racine sont restés), qivil faut bien se garder de
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rien comparer à ConieiUe. J'y reviendrai avec assez de détails quand il sera question de Racine. Pour ce qui est de Fontenelle , deux motifs d'intérêt personnel doivent d'aîjord infirmer son jugement : il était peîit-neven de Corneille, et de plus ennemi déclaré de Racine. Leurs démêlés étaient connus , et les actes d'hostilité réciproque étaient publics. Ce n'est pas (|u'on ne puisse se mettre audessus de l'intérêt de la parenté, et même de celui de l'amour-propre ; mais la philosophie de Fontenelle ne put aller jusque-là. Il s'est montré trop évidemment parlial dans sa P"ie de Corneille et dans ses Réflexions sur la Poétique; et l'on peut ajouter, sans lui ôter rien de ce qui lui est dû à d'autres égards , qu'il a fait voir dans ces deux morceaux une connaissance très médiocre des objets qu'il avait à traiter.
Quand Voltaire donna son Commentaire, on avait agité cent fois la question frivole de la prééminence entre Corneille et Racine : on crut qu'il avait voulu la résoudre , quoiqu'il n'en ait jamais dit un mot , et qu'il dise en propres termes que cette dispute lui a toujours paru très puérile. Il a raison, et ceux qui se sont imaginé qu'en relevant les défauts de Corneille on le mettait au-dessous de Racine , sont tombés dans une méprise très commune, et même presque générale, qui montre bien que rien n'est si rare que de savoir précisément de quoi l'on dispute. On confond deux choses très distinctes, les auteurs et les ouvrages. Quoi! dirat-on, n'est-ce pas la même chose? Nullement. Il y en a d'abord une raison qui est ici particulière , et de plus , il y en a une générale : toutes deux sont péremptoires. La raison particulière, c'est que tous deux ont écrit en différents temps et dans des circonstances ditïérentes. Corneille est venu quand il n'y avait encore rien de bon ; il a donc un mérite qui lui est propre, celui de s'êlre élevé sans modèle aux beautés supérieures. R^acine ne s'est point formé sur lui , il est vrai; je le démontrerai bientôt : mais il a nécessairement profité des lumières déjà répandues; il a trouvé l'art infiniment plus avancé; il a pu s'instruire, et par les succès de Corneille , et même par ses fautes. A partir de ce point, il n'y a donc plus de parilé ; et alors sur quoi peut-on établir bien positivement le degré de génie de l'un et de l'autre ? Cette distinction n'a pas échappé à Fonlenelle : quoiqu'il ne l'ait faite «in'en général , il sentait bien où elle allait , et quel besoin il pouvait avoir de l'application. Voici comme il s'exprime très ingénieusement :
<' Deux auteurs, dont l'un surpasse estrèmemcnt l'pulre par la Iseaulé de ses ouvrages, sont néanmoins égaux en mérite , s'ils se sont également élevés chacun au-dessus de son siècle. Il est vrai que l'un a été plus
haut que l'autre ; mais ce n'est pas qu'il ail eu plus de force , c'est seulement qu'il a pris son vol d'un lieu plus élevé.... Pour juger du mérite d'un ouvrage, il suffît de le considérer en lui-même ; mais pour juger du mérite de l'auteur, il faut le comparer à son siècle. »
Rien n'est plus juste, et dès lors on voit coml}ien il serait difficile de dire précisément auquel des deux il a fallu plus de force , d'esprit et de talent : à l'un pour faire le premier de belles choses; à l'autre, pour en faire ensuite de beaucoup plus parfaites. Il entre nécessairement de l'arbitraire dans cette appréciation , et les bons esprits ne prononcent jamais que sur ce qui peut être rigoureusement démontré. Ils marqueront différentes qualités dans les deux hommes que l'on oppose l'un à l'autre , mais ils ne marqueront point de rang. Il y a une autre raison pour s'en abstenir, et celle-ci est générale. Quand deux hommes, travaillant dans le même genre, ont un mérite supérieur et pourtant d'une nature différente , il est extrêmement difficile de prouver que l'un doit être au-dessus de l'autre. Je l'ai déjà dit ailleurs, la préférence alors est au choix de tout le monde. Quand on est d'accord qu'Homère et Virgile sont tous deux de grands poètes, Cicéron et Démos- Ihènes tous deux de grands orateurs , comment s'y prendra-t-on pour m'empêcher de préférer celui-ci ou celui-là ? Quoi que vous puissiez dire , celui des deux qui aura le plus de rapports avec ma manière de penser et de sentir sera toujours pour moi le plus grand. Aussi, lorsque Quintilien préfère Cicéron à Démosthènes, il ne donne celte préférence que comme son propre sentiment, et non pas comme une décision. De même , quand Fénelon préfère Démosthènes, il dit simplement , J'aime mieux; il ne dit pas. Il faut aimer mieux. Voltaire , sans rien prononcer sur Corneille , semble pencher pour Racine ; mais jamais il n'a rien décidé; jamais il n'a dit : L'un est plus grand homme que l'autre.
S'agit-il donc de décider qui des deux avait le plus de génie ? Je crois que personne ne peut le savoir, si ce n'est Dieu , qui leur en avait donné beaucoup à tous deux. Mais s'agit-il des ouvrages? demande-t-on quels sont les meilleurs , les plus beaux, les plus parfaits? Ceci est différent et peut se réduire en démonstration ; car il y a des principes reconnus et des effets constatés. Le bon sens, la nature , l'expérience , le cœur immain , voilà les arbitres infaillibles qui ont ici le droit déjuger; et de ce que je viens de dire il suit que la grandeur personnelle de Corneille n'est nullement intéressée dans ce jugement. J'ajoute qu'autant la première question est oiseuse , autant l'autre est utile . parce qu'elle est une source d'instruction ,
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parce que l'on y peiil procéder avec méthode, clarté, cerlifude; parce qu'il importe de montrer, et à tous ceux qu'on veut éclairer, et à tous ceux (ju'il faut confondre, que l'exemple d'un homme tel (jue Corneille, quand il s'est trompé, n'est point une autorité; tpie les fautes sont partout des fautes ; que , s'il a fait ])eaucoup , il n'a pas tout fait ; qu'après lui l'on a été, dans des parties essentielles, inliniment plus loin que lui, et que l'art est plus étendu que l'esprit d'un homme. Et voilà, puisque le temps est venu de tout dire , ce qui souleva toute la populace littéraire au moment où le Commentaire parut. Voilà ce qui excita ces clameurs ijisensées, qui, répétées par tant d'échos, au milieu de la multitude, qui n'examine point, produisirent une conunotion si vive et presque u'.iiverselle , qui ne se calma qu'avec le temps, mais qui n'est plus aujourd'hui qu'un éhranlement faible et sourd, comme le murmure des flots qui fait souvenir de la tempête. Ces secousses passagères , ces convulsions éi»idémi(pies, lorsque les causes secrètes en sont bien connues , peuvent fournir un jour des mémoires curieux ; car l'hisloire littéraire, comme toutes les autres, est celle des passions humaines; et la postérité sait gré à celui qui ne les a pas ménagées : elles sont aussi tro[) méprisables. Quel était donc le motif de ce grand soulèvement de tant tlauteurs ou d'aspirants ? Ce n'est pas que la gloire de Corneille leur fût bien chère, et d'ailleurs ils savaient bien qu'elle n'était pas attaquée; mais ils s'efforçaient de le faire croire , parce que ses défauts leiu- étaient |)récieux. Il résultait du (.'ouuiieMtaire(jue Corneille, hors dans deux ou liois pièces, avait fait de beaux morceaux plutôt (pie de belles tragédies; et sans cesse le commentateur lui opposait la perfection de Jlacine, et la présenlail aux poètes connue le modèle dont il fallait s'approcher : et c'était là précisément ce <{u'on ne voulait pas. Pounpioi ? C'est que, sans égaler Corneille, il est plus aisé, surtout aujourd'hui, de iaire queUpies beaux morceaux, qu'une belle tragédie; c'est qu'il n'y a personne ipii ne se llatte inlérieurement d'avoir a>sez de beautés pour faire excuser beaucoui) de fautes. Ce sont là de ces choses qu'on n'avoue pas au public, mais qui n'éehappeut pas à ceux qui sont dans le cas d'y voir de près. Il fallait bien en inqwser à ce public. Et que faisait-on ? J^'on mettait en avant l'bonneur de Corneille, qui n'y était pour rien. On n'essayait pas la discussion ; la partie n'était pas soulen.able. Mais on criait : Il a manqué de respect à (Corneille. Non, assurément. On ne peut le louer davantage ni mieux ; car il n'a loué que ce qui devait l'être. — Mais il relève cent défauts pour une iH'aulé. — Il fallait les relever, jMiisipie tant de
TTERATURE.
gens sont tentés de les prendre, ou intéressés à les ftiire prendre pour des beautés. Ces défauts existent-ils ou n'existent-iLspas? — N'importe, quand il dirait la vérité : il ne fallait pas la dire.
Ce deinier raisonnement , qui paraît à peine concevable , était celui d'hommes qui se pi(pient en littérature d'une |)rofonde politique. J'avoue, quant à moi , (|ue je ne puis la comprendre ni m'y accoutumer. Il faudrait une bonne fois s'expliquer, et dire ce qu'on prétend. Y a-t-il des mystères en littérature? Y a-t-il des traditions à la fois erronées et respectables, qu'ail faille conserver sous un voile que personne ne peut déchirer sans être sacrilège? Quoi! les opinions de l'esprit sur les arts de l'esprit ne sont pas libres ? Je conçois que les vérités qui peuvent blesser les vivants soient délicates et dangereuses ; mais celles qui ne regardent que les morts, faut-il aussi nous les défendre? Et dans les disputes purement littéraires, où il semble (pie le seul danger doive être d'avoir tort, le danger !e plus grand de tous sera-t-il d'avoir raison ?
Ce qu'il y a de pis , c'est que le public, qui a autre chose à faire (pie de s'initier dans les mystères de la politique des gens de lettres , ne s'est que trop souvent, sans le savoir, rendu le complice de la médiocrité, qui a besoin de préjuges et d'erreurs , et qui combat sans cesse celui qui ose dire la vérité. Qu'en arrive-t-il ? C'est que rien n'est si rare, parnn ceux qui écrivent, que de parler de bonne foi à ceux qui lisent ; et ce même public est trompé sans cesse par ceux qui devraient l'éclairer. Les uns, par animosité et par passion, tâchent de lui faire croire ce qu'ils ne croient pas euxmêmes ; les autres , par dissimulation ou par faiblesse, souscrivent à ce cpi'ilsne pensent pas. C'est à propos de ce commerce de mensonges, (pii fait pitié à une ame franche et libre, (pie Voltaire écrivait dans une lettre particulière :
« Je crois que dans le f,)iiJ votre ami pensc^ comme voiissur ce Dante. Il est plaisant (|ue, même sur ces bagatelles , un homme (pii pense n'ose dire son sentiment qu'à l'oreille de son ami. Ce monde-ci est une pauvre uiasc irade. .le conçois à toute force comment on peut dissimuler son o )inion pour devenir cardinal ou [lape; mais je ne conçois guère qu'on se déguise sur le reste. »
Il ne s'est guère déguisé en effet; et l'une des choses (pii dans la postérité donneront le plus de jtrix à ses ouvrages littéraires, c'est qu'on s'aper- (joit en le Usant (pfil ne veut pas vous tromper. La vivacité de son imagination fait qu'il a toujours l'air de laisser échcipper son secret; il cause avec \o\is comme s'il était sans témoins, et toutes ses pensées paraissent des premiers mouvements. Je ne puis i«is avoir le même mérite à dire ma pen-
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
sce , parce qu'elle est inliniiuenl moins de consc- (luence que la sienne; mais c'est pour moi une raison de plus de la dire; et quand mes principes m'en font un devoir, et mon caractère un besoin , (>'est encore une excuse que j'ai auprès de ceux <iui m'écoutent.
Je voudrais, s'il était possible, me rendre compte <ie ce contraste extraordinaire , de cette étonnante disproportion qui rend le même bomme d'un moment à l'autre si différent de lui-même. Tout le monde en a été frappé dans Corneille; on a dit et répété que nul n'avait monté si baut et n'était tombé si bas : de son \em\)S on l'avait senti. Nous nous souvenons de ce (pie disait Molière , que Corneille avait nn lutin qui lui dictait de temps en temps de beaux vers, et qui ensuite l'abandonnait. Les visites de ce lulin étaient bien beureuses , mais ses éclipses étaient bien fréipienles. On en convient, et personne, que je sanbe, n'en a cbercbé les raisons. Il ne s'agit pas de ces inégalités qui se trouvent plus ou moins dans tout ce qui sort de la main des bommes. Ici l'on passe à tout moment d'une extrémité à l'autre , et il semble que l'esprit de Corneille fût formé de qualités contradictoires; ce qui ne se rencontre dans aucun des grands génies de la Grèce, de Rome, et de la France. Je basarderai sur ce sujet quelques aperçus : c'est tout ce que je puis. Il faut d'abord établir les faits.
L'élévation et la force paraissent appartenir naturellement au génie de Corneille. Tout ce qui peut exalter lame, le sentiment de l'bonneur dans le vieux don Diégue; celui du patriotisme, (ians le vieil Horace; la férocité romaine, dans .'^on fils ; l'entbousiasme de religion , dans Polyeucte; l'ambition effrénée, dans Cléopâtre; la générosité, dans Sévère et dans Auguste; l'bonncur de venger nn époux tel que Pompée par des moyens digne de lui, dans le rôle de Cornélie; Ions ces différents caractères de grandeur, il les a connus, il lésa tracés.
Il est ordinaire à riiomme d'avoir plus ou moins les défauts qui avoisinent ses qualités. Ainsi , que Corneille ait porté quelquefois la grandeur jusqu'à l'enHure, et l'énergie jusqu'à l'atrocité; qu'il passe du sublime à la déclamation, et de la vigiieurdu raisonnement àla subtilité sopbistique; rien n'est plus concevable. Mais ce qui l'est beaucoup moins, c'est (pie ce même Corneille , qu'on peut appeler par excellence le peintre de la grandeur romaine , ait fondé l'intrigue de deux de ses pièces ( et je ne pirle que de celles qui sont restées au tbéâlre) sur l'avilissement de tous les plus grands personnages de l'ancienne Rome , |ile César, de Pompée, et de Serforius. Que sera-ce si l'on se rappelle que c'est le même homme qui se vante en vingt endroits de
de n'avoir jamais peint l'amour que mfJé d'héroïsnip, qui ne le croit digne .'e la tragédie qu'avec ce mélange, et qui prétend que tout autre amo;ir ne peut qu'affadir et efféminer Melpomèiie? Je n'examine point encore à quel point ces principes sont faux; mais je demande comment il a pu les contredire à ce point dans l'application, ou les entendre si mal. Quel béroïsme a-t-il pu voir dans l'amour de César pour Cléôptàtre , ou de Cléopâtre pour César? Qu'y a-t-il d'héroïque dans l'une, lorsqu'elle dit ( car il faut absolument citer ) :
Partout en Italie, aux Gaules, en Espagne, La fortune le suit et l'amour l'accompagne. Sou liras ne dompte point de peuples ni de lieux Dont il lie rende hommage au pouvoir de mes yeux ; Et de la même main dont il quitte l'épée , Fumante cncor du sang des amis de Ponipde , 11 trace des soupirs , et , d'un style plaintif, Dans son champ de victoire il se dit mon captif. Oui , tout victorieux, il m'écrit de rharsale; Et si sa diligence à ses feux est égale , Ou plutôt, si la mer ne s'oppose à ses feux , L'Egypte le va voir me présenter ses vœux. Il vient, ma Charmion , jusque dans nos murailles , Chercher auprès de moi le prix de ses batailles, M'offrir toute sa gloire , et soumettre à mes lois Ce cœur et cette main qui commandent aux rois ; Et ma rigueur mêlée aux faveurs de la guerre, Ferait un malheureux du maitre de la terre.
Qu'y a-t-il cVhéroïque dans l'autre, lorsqu'il dit à
la reine :
C'était pour conquérir un hien si précieux
Que combattait partout mon bras ambitieux ,
Et dans Pharsale même il a tiré l'épée
Plus pour le conserver que pour vaincre Pompée.
Je l'ai vaincu , princesse , et le dieu des combats
M'y favorisait moins que vos divins appas.
Ils conduisaient ma main, ils enflaient mon courage:
Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage.
C'est l'effet des ardeurs qu'ils daignaient m'inspirer,
Et vos beaux yeux enfin m'ayant fait soupirer,
Pour faire que votre ame avec gloire y réponde ,
M'ont rendu le premier et de Rome et du monde =
C'est ce glorieux titre , à présent effectif,
(lue je viens ennoblir par celui de captif.
Voilà donc le langage que prête à César un homme qui se pique de ne jtoint affadir la tragé.lie! Et ([uelle fadeur plus ridicule que celle de César qui n'a vaincu à Pharsale que pour Cléopâtre ? Quelle coquetterie plus froide que celle de celte reine qui parle de ses r'Kjueurs comme d'un tonnerre? Et quel roman est écrit d'un plus mauvais style? Expliquez après cela ce (ju'il écrit à Saint-E\Temond.
« Vous confirmez ce que j'ai avancé sur la part que l'amour doit avoir dans les belles tr.igédies, et sur In fidélilé avec lequelle nous devons conserver à ces vieux illustres les caractères de Idur temjys et de leur humeur.»
Eh bien ! il croyait donc que le caractère dtt temps et de rhumeur de César était de se ballre à Pharsale pour Cl opàtre, et de se dire son captif? On a dit quelque part qu'il fallait ciue Corneille
eût eu des mémoires particuliers sur les Romains : ce qu'il y a de sûr, c'est que ceux qui uous restent de César le représentent sous des traits un peu différents.
Deux autres vieux illustres, Sertorius et Pompée , sont encore bien plus étrangement dégradés. Pourquoi Pompée demande-t-il une entrevue à Sertorius? C'est pour voir sa femme Aristie, qu'il a eu la lâcheté de répudier pour obéir à Sylla; c'est pour lui dire qu'il est désespéré d'avoir pris une autre femme, mais qu'il n'ose ni la quitter ni reprendre Aristie ; c'est pour la supplier de lui être toujours fidèle , et d'attendre que la mort de Sylla lui permette de revenir à ses premiers liens. Tel est l'objet d'une très longue scène entre lui et sa femme , où celle-ci ne man([ue pas de lui faire sentir toute son abjection. Je n'ai pas le courage d'en rien citer : il suffit de montrer le grand Pompée dans une situation pareille, pour faire comprendre qu'il est impossible de mettre en scène un héros d'une manière plus indigne de lui et de la tragédie. On ne peut lui comparer que le vieux Sertorius , qui dit :
J"ainie ailleurs. A mon âge , il sied si mal d'aimer, Que je le cache même à qui m'a su charmer.
Celle qui l'a su charmer, c'est Viriate ; mais on peut juger de cet amour par le parti que prend Sertorius au premier mot que lui dit Perpenna de l'amour qu'il ressent de son côté pour cette même Viriste. Il la lui cède sur-le-champ, et le recommande à la reine de Liisitanie , malgré les avances que celle-ci lui fait à lui-même. Il est vrai qu'il linit par lui dire en soupirant ;
Je parle pour un autre , et toutefois , hélas : Si vous saviez....