VIRIATE
Seigneur, cpie faut-il que je sache?
Et quel est le secret que ce soupir me cache ?
SEHTOBIUS.
Ce soupir redoublé...
VARIATE.
IS'achevcz point : allez, Je vmous obéirai plus que vous ne voulez.
Et c'est le grand Corneille (jui donne au vieux Sertorius un soupir redoublé ! Voltaii-e dit en propres termes:
« On n'a jamais rien mis de plus mauvais sur aucmi théiitre. »
Et il ne dit (jue trop vrai.
Cherchons maintenant ce ({ui a pu égarer à ce point un homme (jui «avait mis tant de force dans la peinture des grands caractères , et qui fait jouer eiisuite aux plus grands honunes un rôle si ridi- (uile. Je n'en vois point d'antre cause <(ue l'esprit dominant de son siècle qui l'a entraîné. Il était de règle de parler d'amom'dans toutes nos pièces.
modelées pour la plupart sur les pièces espagnoles et sur les romans de chevalerie qui étaient en vogue. Or, dans ces dangereux modèles , l'amour n'était jamais traité comme une passion qui commande , mais comme une mode qu'il fallait suivre. Ilélaitde bienséance que tout chevalier eût une rfo me de ses pensées, pour laquelle il soupirait par convenance, et se battait par habitude. Lisez dans nos grands ro-' mans les conversations amoureuses : c'est un échafaudage de sentiments hors de nature; ce sont des délicatesses quintessenciées , des scrupules et des respects sans fin et sans bornes , qui devaient ennuyer un peu cellesquien étaient les objets. Et malheureusement, lorsque Corneille écrivit , personne n'avait traité l'amour autrement. Les Grecs, chez qui l'on avait étudié quelques unes des principales règles delà tragédie, les Grecs, n'y faisant point entrer l'amour, n'avaient pu nous servir de guides dans cette partie de l'art; et Corneille, naturellement porté à tout ce qui avait un air de grandeur, vrai ou faux , se persuada que l'amour, peint sous ces traits , avait quelque chose de noble et iVhéroique. En ce genre, on retrouve à tout moment chez lui l'exagération la plus romanesque. Quand Piodogune vient de demander aux deux princes amoureux d'elle la tète de leur mère, Séleucus s'en plaint avec quelque raison.
Une ame si cruelle Méritait notre mère, et devait naîtred'ellc.
]Mais Antiochus , en amant parfait, hn reproche une révolte qui blesse le respect que Ton doit à sa divinité.
Plaignons-nous sans blasphème....
Il faut plus de respect pour celle qu'on adore.... C'est et d'elle et de lui tenir bien peu de compte , Que faire une révolte et si pleine et si prompte.
Celte soumission religieuse qui craint de blasphémer, n'est-ce pas celle que la princesse Alcidiane exige de Polexandre, lorsqu'elle lui ordonne d'aller dans l'Afrique, à la Chine, et dans la grande Tartarie , de là au Thibet et dans les Indes , pour tuer cinq ou six rois ou empereurs assez insolents pour se déclarer amoureux d'elle ? Cela nous paraît aujom-d'hui fort plaisant ; mais an temps du sieur de Gomberville , auteur de Polexardre, et membre de l'Académie française, cela paraissait fort beau : et combien il est rare de n'être jias plus ou moins asservi par les idées de ses contemporains ! Ce fut Boileau qui le premier livra au ridicule ces extravagant es productions; ce fut lui qui enseigna dans son ^rt poétique quel ton et quel caractère devait avoir l'amour sur la scène tragique.
N'allé?! pas d'un Cynis nous faire nn Artaiiiènc.
On' Achille aime anfrcment que Tyrsiset Philènc.
SIÈCLE DE LOUIS XIV
POESIE
Mais il faut être juste: avant qu'il donnât le précepte , Racine avait donné le modèle , et quand il lit Andromaque , i\ Ri \oiv un art nouveau que personne ne lui avait appris. C'est là , comme nous le verrons bientôt , un de ses grandstitres degloire. Corneille n'eut pas celle-là , si l'on excepte les scènes du Cid imitées de Guilain de Castro , et celle de Pmdwe tt de Sévère. D'ailleurs, il n'a jamais su traiter l'amour. Il est vrai que , dans ces deux pièces , l'amour est touchant , noble, délicat; mais ce n'est pas à beaucoup près cette passion forcenée, traînant après elle le crime et le remords , enfin si éminemment tragique, quand elle est telle que Racine et Voltaire l'ont représentée. Le rôle de Ladislas' aurait pu en donner quelque idée à Corneille; mais il crut apparemment qu'on ne pouvait donner un amour de cette natiu'e qu'à un personnage peu connu et presque d'invention , et il le crut au-dessous d'un caractère historique. Il énonce ses principes dans cette môme lettre à Saint-Evremond, que j'ai déjà citée.
« J'ai cru jusqu'ici que l'amour était une passion (rop chargée de faiblesses pour être la dominante dans une pièce héroïque. J'aime qu'elle y serve d'ornement , et non pas de corps. Nos doucereux et nos enjoués sont de contraire avis, mais vous vous déclarez du mien. »
Citons à l'appui de ce passage celui de Fontenelle, qui s'y rapporte entièrement.
a Corneille vil le goût de son siècle se tourner entièrement du côté de l'amour le plus passionne et le moins mélè d'héroïsme; mais il dédaigna fièrement d'avoir de la complaisance pour ce nouveau goût. »
Ces deux passages peuvent donner lieu à plus d'une réflexion. D'abord, on voit bien clairement en quoi consistait l'erreur de Corneille, et en quoi cette erreur était excusable; car je suis persuadé qu'il était de bonne foi. S'il i)ersista dans son opinion , même après les succès de Racine , qui auraient pu le détromper, c'est qu'il avait été trente ans , non seulement sans maître, mais sans rival. Les morceaux sublimes de ses premières tragédies en avaient couvert les fautes. Personne n'était en état de lui indiquer les plus essentielles, et nous avons vu l'Académie elle-même se méprendre entièrement sur le sujet du Cid. Quand son génie ne lui fournit plus les mêmes beautés, on sentit davantage le vide de ces froides intrigues où il n'y a d'amour que le nom; de cette galanterie de commande , mêlée à des dissertations politiques : c'est ce qui occasiona le peu de succès de toutes ses dernières pièces ; mais c'est aussi ce dont il ne paraît pas s'être aperçu dansles examens qu'il en fait. Soit qu'il cherchât à se tromper hiimême, soit qu'en effet ses comiaissances ne fussent pas plus étendues , il ne touche jamais dans
ses examens le véritable point de la question. Il attribue ses disgrâces , tantôt au refus d'un suffrage illustre, tantôt au changement de goût dans le public; une autre fois à certaines opinions; il disserte longuement sur l'unité de temps et de lieu, deux choses qui ne feront jamais le sort d'un ouvrage ; et il ne parle pas de la froideur et de l'ennui , les deux vices mortels et irrémédiables dans la poésie dramatique. Il ne veut jamais voir que cette froideur et cet ennui tiennent principalement à ce que l'amour , quoi qu'il en dise , fait le nœud de toutes ses pièces, sans en excepter une seule, et que cet amour n'est presque jamais ce qu'il doit être dans la tragédie. Il veut qtc'il y serve d'ornement, et non ims de corps; et l'expérience nous a appris que l'amour ne peut pas être «n ornement de la machine théâtrale, mais qu'il en doit être un des plus puissants ressorts, que s'il n'est pas une passion intéressante par ses effets , et convenable au caractère du personnage, c'est un travers et un ridicule, et qu'il faut, par conséquent, le renvoyer à la comédie; que s'il n'est qu'un objet de conversation et d'arrangement , il ne peut pas tourmenter beaucoup celui qui se donne pour amoureux , ni , par conséquent , les spectateurs , qui restent tout aussi tranquilles que lui. Corneille trouve cette passion trop chargée de faiblesses pour être la dominante dans une pièce héroïque', et l'expérience nous a appris que s'il y a quelque chose d'intéressant au théâtre, c'est d'y retrouver nos faiblesses , pourvu qu'elles fassent plaindre ceux qui les ressentent, et qu'elle ne les fassent pas mépriser. Les passions alors ne trouvent leur excuse que dans leur excès, et c'est dire assez que ces mêmes faiblesses doivent être dominantes dans une pièce même héroïque, ou ne pas s'y montrer :
Et que l'amour, souvent de remords combattu, Paraisse une faiblesse, et non une vertu.
C'est en rapprochant ainsi les erreurs d'un grand génie et les leçons d'un excellent esprit que l'on s'éclaire sur la théorie des beaux-arts.
Qu'une longue habitude de gloire et de succès ait fait illusion à Corneille , qu'il ait regardé l'art de Racine comme une innovation passagère, parce qu'il ne l'avait pas connu , rien n'est plus pardonnable. Mais que dire de Fontenelle, qui, en 1742, après les exemples donnés par Racine et Voltaire, vient insulter à cent ans d'expérience et de succès pour consacrer les fautes de son oncle, et rabaisser deux de ses ennemis, vient nous dire, avec un ton de mépris, que Je siècle s'est tourné vers l'amour le plus passionné, comme s'il eût mieux valu se tourner vers l'amour le plus froid ; et ajoute avec une ejnphase si noble que Corneille
dédaigna ficremenl d'avoir de la complaisance pour ce nouveau (joût. Passons, si l'on veul, la fierté de Corneille , qui aurait pu être mieux placée; passons le dédain pour un goût qu'il eût mieux valu |X)sséder. Mais si ce goût était nouveau pour Corneille , il ne l'était pas pour Fontenelle. Depuis 1 667 , époque d'^ndromaque, jusqu'en •! 742 , il s'était écoulé près de quatre-vingts ans, qui avaient pu consacrer le méritede Racine tout aussi bien que celui de Corneille. Pourquoi donc parler de ce goût comme d'une mode? Pourquoi ajouter :
« Peut-être cri)ira-t-on que son âge ne lui permettait pas d'avoir cette complaisance : ce soupçon serait très légitime , si Ton ne voyait ce qu'il a fait dans la Psydié de Molière, où, étant à l'ombre du nom d'aulruijil s'est abandonné à un excès de tendresse dont il n'aurait j>as voulu déshonorer son nom. Il ne pouvait mieux braver son siPcle qu'en lui donnant Attila , digue roi des Huns. H règne dans cette pièce une férocité noble que lui seul pouvait attraper, s
Des démentis si formels donnés à la vérité reconnue autorisent à la dire sans ménagement. Tout est faux et absurde dans cet exposé. Il n'est pas vrai que quelques couplets d'une pièce allégorique , où il y a de la douceur et du senliment prouvent que l'auteur aurai't pu atteindre au sublime de la passion , tel qu'il se trouve dans Hermione , dans Phèdre, et dans Jloxane. Il y a l'infini entre Psyché et ces rares productions du talent dramatique. Et puis, où va-t-on prendre qu'un poète déshonore son nom en peignant la tendresse? Il me semble que cet excès n'avait pas déshonoré l'auteur des Amours de Didon. Quel renversement de toutes les idées reçues ! quel oubli lie toute bienséance ! Et i>our(pioi ? Pour insinuer que le talent de Racine , (pii excelle à peindre l'amour est peu de cbose ; qu'il est indigne d'un grand poète : et, [afin (pi'on n'en doute pas, il elle sur-le-champ ^/(i/«,joué la même année qxi'Andromaque. Corneille, nous dit-il, ne pouvait mieux brorer son siècle. Non, il ne pouvait mieux braver le bon sens et le bon goût; et quand Boileau disait, après l'Alti(a, hoJà'. il parlait comme toute la France. Il ne s'agit pas de le prouver; ce serait, malgré l'autorité de Fontenelle, le seul tort que l'on i)ût avoir avec lui. S'il est possible à (pielqu'un de supporter la lecture de cet incompréhensible ouvrage, il verra que ce qui paraît à Fontenelle une férocité noble, digne du roi des Huns, est une dénionco risible, indigne, non seulement de l'aiileur des JJorares, mais, connue h', dit Voltaire, du dernier des versificateurs. Ceux qui savent ce qu'on doit ù Corneille ne se permettent jamais de parler de ces sortes de piè-
ces. Mais quand l'esprit de parti va jusqu'à les exalter, il faut le confondre. De nos jours même on a imprimé dans une compilation alphabétique , dont les auteurs , qui prétendent juger trois siècles, assurément ne seront jamais connus du leur, on a imprimé (ju'^U(/ft, Agèsilas et Pulchèrie , supposaient j)lus de mérite que Mèrope, Ahire el Mahomet. Croit-on que ceux qui ont débité cette sottise aient voulu honorer Corneille? INon : ils voulaient outrager Voltai re ; ils voulaient surtout plaire à ses ennemis, qui n'ont pas manqué de répéter cette ineptie. Il n'y a que l'envie humiliée, ou la bassesse voulant tlaiter la haine, qui puisse s'exprimer ainsi ; et comme je les déteste sans les craindre , je ne les rencontre jamais sans le * flétrir.
Il demeure prouvé que Corneille, faute d'avoir su traiter l'amour lorsqu'il en mettait partout, a fait des héros de roman de plusieurs de ses principaux personnages , gâté presque tous ses sujets, el refroidi même ses meilleures pièces. Si ce défaut est sensible dans les rôles d'hommes, il l'est encore bien plus dans les femmes, qui doivent connaître et exprimer encore mieux que nous toutes les nuances de cette passion , et lui conserver toutes les bienséances du sexe. Corneille les a blessées trop souvent , même dans ses ouvrages les plus estimés : c'est un sentiment qu'il n'avait pas. Chez lui, Pauline dit, en parlant de Polyeucte :
U est toujours aimable, et je suis toujours femme. Emilie dit (|u'elle a promis à Cinna toutes les douceurs de sa possession ; que ses faveurs l'attendent. On pourrait citer lîcaucoup de traits semblables, mais il suffit d'indiquer le défaut général.
C'en est un bien grand encore, et qui revient bien plus fréquemment , de ne mettre dans la bouche des personnages amoureux que des raisonnements, des maximes, des sentiments qui ressemblent, comme le remarque Voltaire, au code de la Cour d'Amour; de parler toujours de ce (pie veul un bel œil, de ce que fait un véritable amant. Racine n'est pas tombé une seule fois dans ce défaut : il est porté dans Corneille au dernier excès; on le trouve à toutes les pages.
Dans d'autres genres même , il procède presque toujours par le raisonnement mis à la place du sentiment; et souvent, au lieu de faire ressortir le caractère dans le discours, il fait dire crûment: J'ai tel caractère; j'ai de la grandeur, j"ai de l'ambition, j'ai de la politique , j'ai de la fierté. L'art consiste au contraire à "c iaire voir au spectateur sans le lui dire. Cette reuianpie est de Vauvenargues: elle est très judicieuse.
Corneille, cpii dans Cinna parle avec un grand sens des principes du droit public et des vices attachés aux différentes formes de gouvernement , qui ,
SIECLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
dans la scène enlre Sertoriiis et Pompée, et dans la preniière scène d'Oi/foyi, développe supérieurement la politicpie d'un chef de parli, montre ailleurs une affectation de la polilique de cour, qui esî chez lui un caractère trop marqué pour qu'on puisse n'en pas parler; et celte politique, qui est très fausse, tient beaucoup plus de la rhétorique que de la connaissance des hommes. Ici le siècle où vivait Corneille a visiblement influé sur ses écrits , quoiqu'on ait eu très grand tort de dire que ce siècle avait déterminé la nature de son talent. Non, ce talent était trop décide , trop caractérisé pour suivre une impulsion étrangère. Ce ne sont pas les troub'es de la Fronde qui lui ont fait faire Cinna et les Horaces; mais, accoutumé à entendre parler de factions, de complots et d'intrigues, à voir donnerune grande importance à ce qu'on appelait l'esprit de cour, les maximes de cour, il crut devoir en parler comme s'il eût toute sa vie vécu ailleurs que dans son cabinet, et chez lui hommes et femmes se vantent sans cesse de leur politique. Nous avons vu celle de Félix. Celle de Cléopâtre dans Rodogune, et d'Arsinoé dans JYicoméde , ne les empêche pas de faire , sans la moindre nécessité , les confidences les plus dangereuses et les plus horribles. Il semble qu'elles ne les fassent que pour avoir occasion de dire : Voyez comme je suis méchante. L'auteur a l'air de croire que lorsqu'à la cour on commet un crime , on se fait gloire de le commettre. Il fait dire à Photin :
Le droit des rois consiste à ne rien épargner.
La timide équité détruit Fart de régner :
Quand on craint d'être Injuste, on a toujours à craindre;
Et qui veut tout pouvoir doit oser tout enfreindre ,
Fuir comme un déslionneur la vertu qui le perd ,
Et voler sans scrupule au crime qui le sert.
Et Ptolémée , en sortant du conseil , ne manque pas de parier aussi de crime. Allons, dit-il.
Nous immortaliser par un illustre crinip.
Comme ces fautes ont été imitées de nos jours , et que les jeunes gens les prennent volontiers pour de la force, il faut leur redire que c'est là précisément une déclamation de rhéteur, et non pas le langage des hommes d'état. Jamais ceux qui commettent ou qui conseillent le crime ne le présentent sous ses véritables traits : ils sont trop hideux. Un homme passionné pourrait dire , Vous m'entraînez au crime , parce qu'alors sa passion même lui sert d'excu.-e. Mais personne ne dira de sangfroid : Allons commettre un crime. Personne ne dira au prince même le plus méchant : Fuyez la vertu comme iih déshonneur, et volez au crime. Quand la Saiul-Bartliélemi fut proposée dans le conseil intime de Charles IX , elle ne fut siu'cmenl pas présentée comme un crime , mais comme le seul moyen d'étouffer les guerres civiles, de sau-
ver la religion et l'aulorité royale. C'est sous des noms sacrés que l'on couvrit le plus grand de tous les crimes.
Lorsque Atlale, dans Nicomcde, refuse d'appuyer auprès du roi les calomnies d'Arsinoé, et de profiter de la faiblesse de Prusias pour perdre son frère, elle lui dit :
Vous êtes peu du monde et savez mal la cour. On dirait que c'est un principe reçu , que , pour être du monde et savoir la cour, il faut trouver tous les moyens bons pour perdre son frère. Ceux qui le pensent ne le disent pas. Cette violation des bienséances morales revient à tout moment dans des pièces de nos jours, où l'on n'imite que les fautes de Corneille. C'est pour cela qu'on voudrait les consacrer, et c'est pour cela que je démontre combien elles sont condamnables.
Le style est dans Corneille aussi inégal que tout le reste. Il a donné le premier de la noblesse à notre ver ification; le premier, il a élevé noire langue à la dignité de la tragédie ; et, dans ses beaux morceaux, il semble imprimer au langage la force de ses idées : il a des vers d'une beauté au-dessus de laquelle il n'y a rien. Ce n'est pas qu'on ne puisse, sans se contredire, faire le même éloge de Racine et de Voltaire , parce que , dès qu'il s'agit de beautés de différents genres , elles i)euvent tou tes être également au plus haut degré , sans admettre de comparaison. A l'égard de la pureté, de l'élégance, de l'harmonie, du tour poétique, de toutes les convenances du slyle , il faut voir dans l'excellent Commentaire de Voltaire tout ce qui a manqué à Corneille , et tout ce qu'il laissait à faire à Racine.
Fontenelle a la discrétion de ne point parler de cet article dans la Fie de Corneille. Il se contente d'affirmer, sans restriction quelconipie, (jue Corneille a porté le théâtre français à son plus haut point de perfection. Je doute que ses panégyristes les plus passionnés osassent aujourd'hui en dire autant. Il ajoute : Il a laissé son secret à qui s'en pourra servir. Nous verrons que Racine ne s'en est point servi, et qu'il en a trouvé un autre.
On peut bien s'attendre (ju'il ne laisse pas de côté la question de la prééminence, que j'ai crn, à l'exemple de Voltaire , devoir écarter. Ce ne pouvait pas même en être une pour un juge qui nous assure que Pulchérie et Suréna sont dignes de la vieillesse d'un grand homme, et que ses derniers ouvrages sont toujours bons pour la lecture paisible du cabinet. Il fant s'en rapporter là-dessus à ceux qui essaieront de les lire. On ne doit pas être étonné s'il finit par prononcer, comme une décision généralement établie, que Corneille a la pre- I miere place, et Racine la seconde. Peut-être eû(-
il été plus noble et pins convenable de dire : Je ne décide point , parce que Corneille est mon oncle , et que Racine fut mon ennemi. Mais ce qui peut étonner, c'est ce qui suit :
« On fera à son gré l'intervalle entre ces deux places un peu plus ou un peu mouis grand. »
Je crois qu'il l'aurait fait d'une belle étendue. On Ya en juger:
C'est là ce qui se trouve en ne com})arant que les ouvrages de part et d'autre. »
Les ouvrages !
« Mais si l'on compare les deux hommes, l'inégalité est plus grande. »
J'ai déjà fait voir qu'on ne devait, qn'on ne pouvait pas même asseoir bien solidement un parallèle personnel. Mais quant à la comparaison des ouvrages, moi qui ne suis, ni parent de l'un, ni ennemi de l'autre, et qui ne considère tout simplement, comme tout homme de bonne foi , que l'art et mon plaisir, il m'est impossible de me rendre à l'autorité de Fontenelle , et je crois que , s'il fallait aller aux voix, les suffrages ne me manqueraient pas, et encore moins les raisons.
Je n'ai pas relevé à beaucoup près toutes les erreurs et toutes les injustices de Fontenelle, J'en achèverai la réfutation dans l'examen du théâtre de Racine , où elle trouvera naturellement sa place. J'aurai aussi l'occasion d'y joindre de nouvelles observations sur Corneille , qui naîtront du contraste de leurs différents caractères. Ils sont opposés de tant de manières, qu'il est impossible de parler de l'un sans se souvenir de l'autre : il semble qu'ils se rapprochent sans cesse dans notre pensée, comme ils s'éloignent dans leurs ouvrages.