XIV. - POÉSIE. o
Racine, peu content de ce qu'il avait produit jusqu'aloi-s (car le talent sait juger ce qu'il a fait en le comparant à ce (pi' il peut faire) , ne trouvant pas dans ses premiers essais l'aliment que cherchait son ame , s'biterrogea dans le silence de la réilexion. Il vit que des conversations politiques n'étaient pas la tragédie; averti par son propre cœur, il vit qu'il fallait la puiser dans le cœur humain, et dès ce moment il put dire : La tragédie m'appartient. Il conçut que le plus grand besoin qu'apportent les spectateurs au théâtre , le plus grand plaisir qu'ils y cherchent, c'est de se retrouver dans ce qu'ils voient; que si l'homme aime à être élevé , il aime encore mieux être attendri , peut-être parce qu'il est plus sûr de sa faiblesse que de sa vertu ; que le sentiment de l'admiration s'émousse et s'affaiblit trop aisément pour soutenir seul une pièce entière ; que les larmes douces qu'elle fait répandre quelquefois sont bientôt séchées , au lieu que la pitié pénètre plus avant dans le cœur , y porte une émotion qui croit sans cesse, et que l'on aime à nourrir , fait couler des armes délicieuses qu'on ne se lasse point de répandre , et dont l'auteur tragique peut sans cesse rouvrir la source , quand une fois il l'a trouvée. Ces idées furent des traits de lumière pour cette ame si sensible et si féconde , qui en s'examinant elle-même , y trouvait les mouvements de toutes nos passions , les secrets de tous nos penchants. Combien un seul principe lumineux, embrassé par le génie , avance en peu de temps sa marche vers la perfection !
Le Cid avait été la première époque de la goire du théâtre français, et cette époque était brillante. Andromaque fut la seconde , et n'eut pas moins d'éclat : ce fut une espèce de révolution. On s'aperçut que c'étaient là des beautés absolument neuves. Celles du Cid étaient dues en grande partie à l'auteur espagnol : Racine, dans Andromaqtie, ne devail rien qu'à lui-même. La pièce d'Euripide n'a de commun avec la sienne que le titre : le sujet est tout différent ; et ce n'est pas encore ici que commencent les obligations que Racine eut aux Grecs. Quelques vers du troisième livre de V Enéide lui firent naître l'idée de son Amlromaque. ILs contiennent une partie du sujet, l'amour de Pyrrhus pour Andromaque, et le meurtre de ce prince t-ié de la main d'Oreste au pied des autels : il y a cette différence, que, dans Virgile, Pyrrhus a abandonné Andromaque pour épouser Hermione, dont Oresteest amoureux. Voilà tout ce que la Fable a fourni au poète; et si l'on excepte les sujets absolument d'invention , il y en a peu où l'auteur ait plus mis du sien. Quel que fût le succès d'/lii(/fO)iif.Y|Me, Cor-
neille et Racine n'en avaient pas encore appris assez à la nation pour qu'elle pût saisir tout ce qu'un pareil ouvrage avait d'étonnant. Racine était dès-lors trop au-dessus de son siècle et de ses juges. Il faut plus d'une génération pour que les connaissances , s'étendant de proche en proche , répandent un grand jour sur les monuments du génie; il est bien plus prompt à créer que nous ne le sommes à le connaître. Instruits par cent ans d'expérience et de réflexion , nous sentons mieux aujourd'hui ((uel homme ee serait que Racine , quand il n'aurait fait qn' Andromaque. Quelle marche claire et distincte dans une intrigue qui semblait double ! Quel art d'entrelacer et de conduire ensemble les deux branches principales de l'action , de manière qu'elles semblent n'en faire qu'une ! Tout se rapporte à un seul événement décisif, au mariage d'Andromaque et de Pyrrhus; et les événements que protluit l'amour d'Oreste pour Hermione sont toujours dépendants de celui de Pyrrhus pour Andromaque. Ce mérite de la difficulté vaincue suppose une science profonde de l'intrigue : il faut le développer.
II y a trois amours dans cette pièce : celui de Pyrrhus pour Andromaque , celui d'Hermione pour Pyrrhus, et celui d'Oreste pour Hermione. Il fallait que tous trois fussent tragiques , que tous trois eussent un caractère différent , et que tous trois concourussent à lier et à délier le nœud principal du sujet, qui est le mariage de Pyrrhus avec Andromaque, d'où dépend la vie du fils d'Hector. Le poète est venu à bout de tout. D'abord l'amour est tragique dans tous les trois , c'est-à-dire , au point où il peut produire de grandes catastrophes et de grands crimes. Si Pyrrhus n'obtient pas la main d'Andromaque , il livrera le fils de cette princesse aux Grecs qui le lui demandent. Ils ont des droits sur leur victime , et il ne peut refuser à ses alliés le sang de leur ennemi commun , à moins qu'il ne puisse leur dire : Sa mère est ma femme, et son fils est devenu le mien. Voilà des motifs suffisants, bien conçus, et dignes de la tragédie. Quoique ce sacrifice d'un enfant puisse nous paraître tenir de la cruauté , les mœurs connues de ces temps , les maximes de la politique et les droits de la victoire l'autorisent suffisamment. Tout est motivé , tout est vraisemblable ; et de peur que l'amour de Pyrrhus ne nous rassurât sur le sort d'Astyanax, le poète lui a conservé le caractère fier et impétueux (jui convient au fils d'Achille , et cette violente passion qui peut devenir cruelle, si elle n'est pas satisfaite. Voici comme il est annoncé dès la première scène :
Et diaqiic jour encore on lui voit tout tenter Pour (létliir sa cniitivc ou iK)ur l'épouvanter.
De son fils, qu'il lui cache, il menace la téter.-
Et fait couler des pleurs ([u'aussitôt il arrête.
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
Cet amant irrité revenir sous ses lois ,
Et , de ses vœux troublés lui rapportant l'honmiage ,
Soupirer à ses pieds moins d'amour que de rage.
Ainsi n'attendez pas que je puisse aujourd'hui'
Vous répondre d'un cœur si peu maître de lui.
Il peut, seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
Epouser ce qu'il hait , et perdre ce qu'il aime.
Et ces hommes que la passion laisse si peu maîiresd'eux-même!! sont précisément ce qu'il nous faut dans la tragédie. On ne sait pas ce qui arrivera ; mais on peut s'attendre à tout : l'on espère et l'on craint, et c'est tout ce qu'on veut an théâtre. Le langage de Pyrrhus confirme ce que Pylade vient d'en dire. Se flatte - 1 - il de toucher le cœur de celle qu'il aime, il promet tout, rien ne lui coûte.
Madame, dites-moi seulement que j'espère, Je vous rends votre fils , et je lui sers de père. Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens , J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens. Animé d'un regard , je puis tout entreprendre : Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ; Je puis , en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris. Dans ses murs relevés couronner votre fils.
Pourquoi ces promesses , si singulières dans la bouche du fils d'Achille, loin de nous blesser, nous paraissent-elles si naturelles? C'eirt que nonseulement elles tiennent à un caractère déjà annoncé , à la fougue de la jeunesse, à l'enthousiasme de la passion , mais encore c'est qu'elles n'ont rien de contraire à l'héroïsme du guerrier. Ce n'est point un froid compliment de galanterie, comme celui d'Alexandre à la reine Cléofile , quand il lui dit que c'est pour elle qu'il est venu en vainqueur jusque dans les Indes : on sent trop que cela est faux, et qu'Alexandre n'avait pas besoin de Cléofile pour avoir la fureur de conquérir le monde. Mais qu'un jeune guerrier qui a renversé Troie se fasse im plaisir et une gloire de la relever pour y couronner le fils de sa maîtresse, le fils d'Hector, cette idée peut flatter à la fois son amour et sa fierté : on sent qu'il ne promet que ce qu'il pourrait faire , et ((ue la passion parle chez lui le langage de la vérité. Ce que je dis, tout le monde l'a senti comme moi; mais je l'ai détaillé pour répondre à ceux qui font si peu de cas du bon sens qu'ils le croient même contraire à l'imagination et aux grands effets ; poiu" leur démontrer que la tragédie n'en proiluit pas un seul (jui ne soit fondé sur la raison , que ce (pii nous a paru froid et ennuyeux était déraisonnable, ([ue ce qui nous intéresse et nous émeut est vrai et sensé.
Ce même Pyrrhus, un moment après, est-il offensé des refus d'Andromaque , ce n'est plus cet
SÏÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSE.
homme qui ne demandait seulement qu'à espérer ; H ne connaît plus que les extrêmes.
Eh bien ! madame , eh bien ! il faut vous obéir, II faut vous mibiicr, ou pUitôt vous haïr. Oui , mes vœux ont trop loin poussé leur violence l'our ne plus s'arrêter que dans l'indifférence. Songez-y bien ; il faut désormais que mon cœur, S'il n'aime avec transport , haïsse avec fureur. Je n'épargnerai rien dans ma juste colère ; Le fils me répondra des mépris de la mère. La Grèce le demande ; et je ne prétends pas Mettre toujours ma gloire à sauver des Ingrats.
Ce sont là les alternatives et les contrastes naturels de la passion. Heureusement qu'en amour il ne s'agit pas souvent d'événements de cette importance; mais le fond est le même : les différences sont relatives. Les femmes qui ont rencontré des hommes vraiment amoureux savent qu'il ne faut qu'un mot pour les faire passer des transports de la joie à ceux de la fureur. Cette vivacité d'imagination, nécessaire pour bien peindre les passions humaines, me rappelle im mot de Voltaire , aussi vrai que plaisant. Il exerçait une actrice , et tâchait de lui donner plus de feu qu'elle n'en avait: Mais , mousieur, lui dit-elle , si je jouais ainsi , on me croirait le diable au corps. — Eh! oui, mademoiselle , voilà ce que je vous demande : pour jouer la tragédie et pour la faire, il faut avoir le diable au corps.
Si l'amour de Pyrrhus est tragique , celui d'Oreste Test -il moins? Oreste remplit parfaitement l'idée que nous en donnent toutes les traditions mythologiques. Il semble poursuivi par une fatalité invmcible : il parait pressentir les crimes auxquels il est réservé , et qui sont comme attachés à son nom. Sa passion est sombre et forcenée ; elle est noircie de cette mélancolie sinistre qui est toujours près du désespoir. Il ne voit, n'imagine rien que de funeste. Il dit à Pylade , au moment où Hermione se croit sûre d'épouser Pyrrhus :
Tout lui rirait , Pylade ; et moi , pour mon partage , Je n'emporterais donc qu'une inutile rage? J'irais, loin d'elle encor, tâcher de l'oublier? Non , non : à mes tourments je veux l'associer. C'est trop gémir tout seul. Je suis las qu'on me plaigne: Je prétends qu'à mon tour l'inhumaine me craigne , Et que ses yeux cruels , à pleurer condamnés , Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
Quand nos états vengés jouiront de mes soins , L'ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins?
Que veux-tu ? Mais , s'il faut ne te rien déguiser, Mon innocence enfin commence à me peser. Je ne sais , de tout temps, quelle injuste puissance Laisse le crune en paix et poursuit l'innocence. De quelque part sur moi que je tourne les yeux , Je ne vois que malheurs qui condamnent les dieux. Méritons leur couroux , justifions leur haine , Et que le fruit du crime eu précède la peine.
On plaint en effet ce malheureux Oreste plus qu'on ne le condamne ; et ce qu'on n'a peut - être pas observé , c'est que l'amitié qui l'unit à Pylade répand sur lui une sorte d'intérêt qui nous porte encore à excuser son crime. On sent confusément qu'un homme à qui il reste un ami peut bien être coupable , mais n'est pas déterminément méchant. On est ému , lorsque , au milieu de ses projets sinistres , résolu d'enlever Hermione au péril de sa vie, le seul sentiment doux qui lui reste est en faveur de Pylade.
Mais toi , par quelle erreur veux-tu toujours sur toi Détourner un courroux qui ne cherche que moi? Assez et trop long-temps mon amitié t'accable : Evite un malheureux , abandonne un coupable. Cher Pylade , crois-moi , ta pitié te séduit : Laisse-moi des périls dont j'attends tout le fruit ; Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m'abandonne. Va-t'en.
Et quelle est la réponse de Pylade ? Ce ne sont pas de ces tournures sentencieuses, telles que nous les voyons si souvent dans Corneille. Il ne dit pas : Un véritable ami doit tout sacrifier , jusqu'à son devoir. Il ne dit pas : Je sais comme doit agir en pareil cas un ami véritable : l'amitié ne connaîl point de dangers , etc. Il montre tout ce qu'il est par un seul mot :
Allons , seigneur, enlevons Hermione.
Un mot tel que celui de Pylade vaut mieux qu'un traité sur l'amitié ; comme tous les mots de passion de nos bonnes tragédies valent mieux qiie ce qu'en disent tous les moralistes. C'est un des grands avantages du genre dramatique ; c'est la supériorité de l'action sur le discours ; c'est enfin le mot connu de ce Lacédémonien : Ce qxi'il a dit,, je le fais.
Que la réponse d' Oreste est touchante !
J'abuse, cher ami, de ton trop d'amitié : Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ; Excuse un malheureux qui perd tout ce qu'il aime . Que tout le monde hait , et qui se hait lui-même.
Combien de nuances différentes) et toutes sont intéressantes : tout parle au cœur , tout est tragique.
Mais ce qui l'est plus que tout le reste , c'est Hermione. C'est une des plus étoimantes créalions de Racine , c'est le triomphe d'un art sublime et nouveau. J'oserai dire à ceux qui refusent à Racine le titre de créateur : Où est le modèle d'Hermione? Où avait -on vu, avant Racine, ce développement vaste et profond des replis du coeur humain, ce flux et reflux si continuel et si orageux de toutes les passions qui peuvent bouleverser une ame altière et blessée; ces mouvements opposés et rapides qui se croisent comme des éclairs; ce passage si prompt de toutes les imprécations de
la haine à loutes les tendresses de l'amour , des effusions de la joie aux transports de la fureur , de l'indifférence et du mépris affecté au désespoir qui se répand en plaintes, en reproches, en menaces j cette rage , tantôt sourde et concentrée , et méditant tout has loutes les horreurs des vengeances; tanlôt forcenée et jetant des éclats terribles ? Pyrrhus, |X)ussé à bout par les rigueurs d'Andromaque , parait-il déterminé à épouser Ilermione ; de (juel ton elle en parle à sa confidente !
Pyrrhus revient à nous! Eh liien! chère Clf^one, Conçois-tu les transports de l'heureuse Hermione? Sais-tu quel est Pyrrhus? T'es-tu fait raconter Le nombre des exploits.... Mais qui les peut compter? Intrépide , et partout suivi de la victoire. Charmant, lidèle; enfin, rien ne manque à sa gloire.
Pyrrhus retourne-t-il à Andromatiue , elle se tait , et n'attend (pi'Oreste pour lui demander la tète d'un amant parjure. Ilconnnence, en arrivant, par se répandre en protestations.
Elle l'interrompt :
Vengcz-nioi , je crois tout.
Oreste se résout, quoique avec peine, à la servir, et l'on s'aperçoit de tout ce qui lui en coûte pour se porter à l'assassinat , même d'un rival. Malgré ses promesses , elle ne se croit pas assez sûre de lui.
Pyrrhus n'est pas coupable à ses yeux comme aux niiens;
Et je tieudrais mes coups bien plus sûrs que les sieus.
Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
De retirer mon bras teint du sang du parju^re ,
Et , pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands ,
ne cacher ma rivale à ses regards mourants!
Ah ! si du moins Oreste , en punissant son crime ,
Lui laissait le regret de mourir ma victime !
Va le trouver : dis-lui qu'il apprenne à l'ingrat ,
Ou'on l'immole à ma haine, et non pas à l'état.
Chère Cléone , cours : ma vengeance est perdue ,
S'il ignore en mourant que c'est moi qui le tue.
Elle aperçoit Pyrrhus. Son premier mouvement est celui de l'espérance ; son premier cri est l'ordre de coiuir après Oreste, et de l'empêcher de rien entreprendre jusqu'à ce qu'il l'ait revue. Pyrrhus avoue tous ses torts, et lui confirme la résolution oii il est d'épouser Andromaciue. Ilermione dissimule d'abord ses ressentiments. Elle se croirait humiliée de paraître trop sensible à celte offense : c'est le dernier effort de l'orgueil (pii combat contre l'amour. Elle affecte même de rabaisser ce mènie héros (jue tout à l'heure elle élevait jus- (|u'aux nues. Ses exploits ne sont plus que des cruautés : elle lui reproche la mort du vieux Priam. Pyrrhus lui répond en honune absolument détaché. Il s'ap[)Iaudit de la voir si lran([uillc , et de se trouver b( aucoiq) moins (Coupable (ju'il ne le croyail. Il se piait à croire que leur mariage n'élait en effet qu'un arrangement de polili(|ue. Mais
Ilermione ne veut pas lui laisser celte excuse : l'amour irrité ne se contient pas long -temps, et (juand Pyrrhus lui dit ,
Rien ne vous engageait à m'aimer en effet , elle éclate et se montre tout entière.
Je ne t'ai point aimé , cruel ! Qu'ai-je donc fait ? J'ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ; Je t'ai cherché moi-même au fond de tes provinces ; J'y suis encor malgré tes infidélités , Et malgré tous mes Grecs , honteux de mes bontés. Je leur ai commandé de cacher mon injure ; J'attendais en secret le retour d'un parjure : J'ai cru que tôt ou tard , à ton devoir rendu , Tu me rapporterais un cœur qui m'était dû. Je t'aimais hiconstant ; qu'aurais-je fait fidèle ? Et même en ce moment où ta bouche cruelle vient si tranquillement m'annonccr le trépas , Ingrat , je doute encor si je ne t'aime pas.
Les reproches amènent bientôt l'attendrissement et la prière : c'est la marche de la nature. Et comme le changement de ton est marqué !
Alais , seigneur, s'il le faut , si le ciel , en colère, Uéserve à d'autres yeux la gloire de vous plaire , Achevez votre hymen , j'y consens , mais du moins Ne forcez pas mes yeux d'en être les témoins : Pour la dernière fois je vous parle peut-être ; Différez-le d'un jour, demain vous serez maître.
Il y a dans cette demande plusieurs sentiments à la fois , dont une ame agitée ne se rend pas compte , et qui l'occupent tous sans qu'elle y pense. Elle s'est attendrie , et ne veut pas que Pyrrhus, en épousant Andromaque , s'expose à la vengeance des Grecs. Elle ne demande qu'un join*. Ce jour éloigne au moins le i)lus grand des malheurs; et l'éloigner, c'est peut-être le prévenir : l'espérance n'abandonne jamais l'amonr. Mais Pyrrhus paraît insensible à cette prière. Elle ne veut qu'un jour , et il le refuse. Il ne reste que le désespoir.
Vous ne répondez point?... Perfide, je le voi ,
Tu comptes les moments que tu i)erds avec moi.
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne ,
Ne souffre qu'à regret qu'une antre t'entretienne.
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yenx...
Je ne te retiens plus , sauve-toi de ces lieux :
Va lui jurer la foi que tu m'avais jurée ;
Va profaner des dieux la majesté sacrée.
Ces diciLX , ces justes di(!ux n'auront pas oublié
Que les mêmes serments avec moi t'ont lié.
Porte au pied des autels ce cœur qui m'aiiandonue ;
Va, cours : mais crains encor d'y trouver Hermioue.
L'amour et la fureur, réunis ensemble, n'onl jamais eu un accent plus vrai ni plus effrayant. Il serait infini de détailler tout ce qu'il y a dans ce morceau. L'analyse de cincjou six rôles des pièces de Ilacine, fjtite dans cet esprit, serait lute histoire complète de l'amour : jamais on ne l'a ni mieux connu ni mieux peint. (^)uelle vérité dans ce ^'ers :
Tu comptes les moments (jue tu periis avec moi !
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
Comme celle observation est juste ! Rien n'échappe à la vue [)er(;ante d'une femme qui aime, même dans le trouble de la colère. Elle ne peut se cacher {pie ses reproches , dès qu'ils sont inutiles , ne font cpie la rendre importune , et que celui qui en est l'objet compare involontairement ces moments si tristes et si insupportables avec ceux qui l'allendent auprès d'une autre. Et cette expression, ta Troyenue! qu'il y a de haine et de dénigrement dans ce mot ! Ce ne sont , si l'on veut , que des nuances j mais c'est la réunion des circonstances , même légères, qui fonde l'illusion de l'ensemble. Rien n'est petit dans la peinture des passions. Cette autre expression, tu lui parles du cœur, qu'elle est heureuse et neuve ! C'est encore la passion qui en trouve de pareilles. Sauve-toi de ces lieux pourrait ailleurs être familier : il est relevé par ce qu'il y a de cruel dans l'empressement de quitter Ilermione. On ne finirait pas; je m'arrête. Et parmi tant de beautés cherchez un mot de trop, un mot à reprendre : il n'y en a point.
Ainsi donc l'amour est vraiment tragique dans Pyrrhus , dans Oresle , dans Ilermione : il l'est différemment dans tous les trois , et prend la teinte de leurs différents caractères ; ardent et impétueux dans Pyrrhus , sombre et désespéré dans Oreste , altier et furieux dans Hermione. Jamais dans Corneille il n'avait eu aucun de ces caractères. Aussi les effets qu'il produit ici sont en proportion de son énergie; et, ce qui est de l'essence du drame , les changements de situation qui se succèdent dans la pièce naissent de cette tluctuation naturelle aux âmes passionnées, et produisent de ces coups de théâtre (jui ne tiennent pas à des événements étrangers ou accidentels, mais dont les ressorts sont dans le cœur des personnages. Pyrrhus, croyant que le péril d'un fils doit résoudre Andromaque à lui donner sa main, refuse Astyanax aux Grecs. Hermione, offensée, a promis de partir avec Oresle. Celui-ci s'abandonne à la joie; mais, dans l'intervalle du premier au second acte, Andromaque a rejeté les offres de Pyrrhus ; et dans le moment où Oreste se croit sûr de sa conquête, arrive Pyrrhus.
Je vous chercliais , seigneur. Un peu de violence
M'a fait de vos raisons combattre la puissance ,
Je l'avoue ; et depuis que je vous ai quitté ,
J'en ai senti la force et connu l'équité.
J'ai songé, comme vous, qu'à la Grèce , à mon père ,
A moi-même , en un mot , je devenais contraire ;
Que je relevais Troie, et rendais imparfait
Tout ce qu'a fait Achille , et tout ce que j'ai fait.
Je ne condamne plus un courroux légitime;
Et l'on vous va , seigneur, livrer votre victime.
Oreste demeure frappé de consternation , et le spectateur avec lui. Voilà un coup de théàUe; il
est d'un maître L'intérêt croît avec le péril des principaux personnages; et le nœud capital est la résolution que prendra Aiidromaciue : la conduite de Pyrrhus en dépend; celle d' Hermione dépend de Pyrrhus, et celle d'Oreste, d' Hermione. Cette dépendance mutuelle est si distincte , qu'elle ne forme point de complication ; et le différent degré d'intérêt qu'inspire chaque personnage ne nuit point à l'unité d'objet , parce que tout est subordonné à ce premier intérêt attaché au péril d' Andromaque et de son fils; car il faut (je l'ai déjà dit , et je crois devoir le répéter ) soigneusement distinguer au théâtre deux sortes d'intérêt , que l'on confond trop souvent par une méprise qui a donné lieu à tant de critiques injustes : le premier consiste à désirer le bonheur ou le salut d'un personnage principal ; le second , à partager ses malheurs ou excuser ses passions en raison tie leur violence. C'est le premier qui fait ici le fond de la pièce; il tient à la personne d'Andromaqne, au péril de son fils , (pii est si dernière consolation , à ce grand sentiment de l'amour maternel , peint des couleurs les plus touchantes : ce qu'on désire le plus , c'est que son fils soit sauvé. Mais comment pourra-t-elle sauver ce fils, s'il faut que la veuve d'Hector épouse le fils d'Achille ? Voilà d'où naît la suspension et l'incertitude , voilà l'intérêt principal. Celui qu'on peut prendre aux passions de Pyrrhus, d' Hermione et d'Oreste, est d'une autre espèce : il ne va qu'à les plaindre ou les excuser plus ou moins , et à se prêter à un certain point à tous leurs mouvements, parce qu'ils sont naturels et vrais , mais on ne désire point que leur amour soit heureux. C'est une règle générale au théâtre, que ce désir n'existe dans le spectateur que lorsque l'amour qu'on lui présente est réciproque , ou qu'il l'a été , parce qu'alors il peut faire le bonheur des deux amants , comme on l'a vu dans le Cid. Ici donc tous les vœux sont pour Andromaque et pour son fils : et il est temps de parler en détail de ce rôle , qui forme un contraste si admirable avec toutes les passions orageuses dont il est environné.
Remarquons d'abord l'avantage des sujets connus. Les noms de Troie , d'Hector , de sa veuve , de son fils , commencent par disposer l'ame à l'attendrissement : ce sont de grandes et mémorables infortunes dont nous avons été occupés dès notre enfance , et que les ouvrages d'Homère et de Virgile nous ont rendues familières. Mais il faut que le poète sache conserver à ces sujets si connus la couleur qui leur est propre. Et qui jamais y a mieux réussi que Racine? Quel modèle que ce r()le d'Andromaqne ! Comme il est grec ! comme il est antique ! Quelle aimable simplicité , quelle nio-
destie noble et douce , quelle tendresse d'épouse et de mère ! quelle douleur à la fois majestueuse et ingénue ! Comme ses regrets sont touchants et ne sont jamais fastueux ! comme dans ses reproches et dans ses refus elle garde cette modération et cette retenue qui sied si bien à son sexe et au malheur ! comme tout ce rôle est plein de nuances délicates que personne n'avait connues jusque alors, plein d'un pathétique pénétrant dont il n'y avait aucun exemple ! Qui est-ce qui n'est pas délicieusement ému de ces vers simples qui descendent si avant dans le cœur , et font couler les larmes de la pitié ?
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie , J'allais, seigneur, pleurer un monieut avec lui : Je ne r«i point encor embrassé d'aujourd'hui.