PREFACE
coûté pour m'élcndre; et ce n'a pas été une des moindresdifficultés démon travail, dele renfermer en douze volumes '. S'il y a encore ([uelque superflu , (piekjue répétition inévitable dans un si long ouvrage, c'est un léger inconvénient; mais c'en serait un grand s'il y manquait quelque chose d'essentiel; et c'est là-dessus particulièrement que je prie les hommes instruits de vouloir bien m' avertir.
Ce n'est ici ni un livre élémentaire pour les jeunes étudiants , ni un livre d'érudition pour les savants. C'est, autant que je l'ai pu , la fleur , le suc , la substance de tous les objets d'instruction , qui sont ceux de mon ouvrage : c'est le complément des études pour ceux qui peuventpousser plus loin celles qu'ils ont faites : c'en est le supplément pour les gens du monde qui n'ont pas le temps d'en faire d'autres. Mais j'ai désiré, je l'avoue, que ce pût en être une particulière pour les orateurs et les poètes. Si le livre est utile pour eux , ce sera toujours quelque chose, quand même il ne serait pas pour les autres aussi agréable que je l'aurais voulu .
Ce serait ma faute s'il ne l'était point du tout; car une des principales sources d'agrément est sans doute la variété ; et ici le grand nombre d'ol>jets divers la présentait d'elle-même, au point de ne pouvoir plus être un mérite. Il pouvait y en avoir davantage à varier les formes de la critique continuellement appliquées; mais aussi jamais les circonstances locales et les accessoires donnés n'ont fourni plus de ressources. On doit voir que, par la nature même de l'enseignement dans nos séances, j'ai pu prendre à mon gré tous les tons proportionnellement à la matière, et tour à toiu' m' élever jusqu'au style oratoire, ou descendre à la familiarité décente de la conversation des honnêtes gens.
Cet ouvrage a passé à travers les jours nmuvais : il a été composé en partie pendant le cours de la révolution, dont les différentes époques doivent naturellement s'y faire reconnaître, sans influer d'ailleurs sur l'esprit général, qui est et devait être partout le même dans un livre qui par sa nature est fait pour tous les temps et pour toutes les nations.
INTRODUCTION
Notions générales sur l'art d'écrire, sur la réalité et la nécessité de cet art, sur la nature des précepîes, sur l'alliance de la philosophie et des arts de l'imagination , sur l'acception des mots de goût et de génie.
Les modèles en tout genre ont devancé les préceptes. Le génie a considéré la nature , et l'a embellie en l'imitant. Des esprits observateurs ont considéré le génie , et ont dévoilé par l'analyse le secret de ses merveilles. En voyant ce qu'on avait fait , ils ont dit aux autres hommes : Voilà ce (ju'il faut faire. Ainsi la poésie et l'éloquence ont précédé la poéticpie et la rhétorique : Euripide et Sophocle avaient fait leurs chefs-d'œuvre , et la Grèce comptait près de deux cents écrivains dramatiques , lorsque Aristote traçait les règles de la tragédie; et Homère avait été sublime , bien des siècles avant que Longin essayât de définir le sublime.
Quand l'imagination créatrice eut élevé ses premiers monuments, qu'est-il arrivé? Le sentiment général fut d'abord sans doute celui de l'admiration. Les hommes rassemblés durent concevoir une grande idée de celui ([ui leur faisait connaître de nouveaux plaisirs. Dès lors pourtant dut commencer à se manifester la diversité naturelle des impressions et des jugements. Si le premier jour fut celui de la reconnaissance, le second dut être celui de la criticjue. Les différentes parties d'un même otivrage , différemment goûtées , donnèrent lieu aux comparaisons , aux préférences , aux exclusions. Alors s'établit pour la première fois la
' Sans y compter la Philosophie du dix-huitième siècle, (|ui formera seule un prandolyel, traité A part , vu son extrême importance. (N oyez à la (in ilc ceUo édilion.)
distinction du bon et du mauvais, c'est-à-dire, de ce qui plaisait ou déplaisait plus ou moins; car la multitude, que l'homme de génie voit à une si grande distance , s'en approche cependant par l'inévitable puissance qu'elle exerce sur lui. Telle est la balance qui subsiste éternellement entre l'un et l'autre : il produit, elle juge; elle lui demande des plaisirs, il lui demande des suffrages; c'est lui qui brigue la gloire, c'est elle qui la dispense. Mais si cette même multitude , en n'écoutant que son instinct , en exprimant ses sensations , a pu déjà , au moment dont nous parlons , éclairer le talent, l'avertir de ce qu'il a de plus heureux , et l'inquiéter sur ce (pii lui manciue , combien ont dû faire davantage ces esprits justes et lumineux qui voulurent se rendre compte de leurs jouissances , et fixer leurs idées sin- ce qu'ils pouvaient attendre des artistes ! Car bientôt ils parurent en foule : les premiers inventeurs trouvèrent des imitateurs sans nombre et quelques rivaux. Déjà les idées s'étendent et se propagent, on découvre de nouveaux moyens ; on tente de nouveaux procédés; on développe toutes ses ressources pour se varier et se re[)roduire : c'est le moment oîi l'esprit philosophicpie peut faire de l'art un tout régulier, l'assujettir à une méthode , distribuer ses parties, classer ses genres, s'appuyer sur l'expérience des faits pour établir la certitude des principes, et porter jus(iu'à l'évidence l'opinion des
INTRODUCTION
vrais connaisseurs , qui confirme les impressions de la multitude quand elle n'écoute que celles de la nature , les rectifie quand elle s'est égarée par précipitation, ignorance ou séduction, et forme à la longue ces cent voix de la renommée qui retentissent dans tous les siècles.
Il y a donc un art d'écrire? — Oui, sans doute. Cet art ne peut exister sans talent; mais il peut manquer au talent : ce (jui le prouve , c'est qu'on peut citer des auteurs nés avec de très heureuses dispositions pour la poésie, et qui pourtant n'ont jamais connu l'art d'écrire en vers. Tels étaient sans contredit Brébeuf et Le Moine , l'un traducteur de Lucain, l'autre auteur du poème de Saint-Louis. C'est de l'un que Voltaire a dit, en citant un morceau de lui. Il y a toujours quelques ve7S heureux dans Brébeuf; c'est de l'autre qu'il a vanté l'imagination en déplorant son mauvais goût. Tous deux avaient beaucoup de ce qu'on appelle esprit poétique; tous deux ont des passages d'une beauté remarquable ; et tous deux ont éprouvé depuis cent ans la réprobation la plus complète , celle de n'avoir point de lecteurs. Combien cet exemple doit frapper ceux qui se persuadent qu'avec quelques vers bien tournés , quelques morceaux frappants , mais perdus dans de très mauvais et de très ennuyeux ouvrages , ils doivent attirer les regards de leur siècle et de la postérité ! Ils ne doivent attendre tout au plus <pie la place de Brébeuf et de Le Moine , c'est-àdire , d'auteurs dont on sait les noms, mais qu'on ne lit pas : je dis tout au plus; car, pour ne pas faire beaucoup mieux qu'eux aujourd'hui , il faut être fort au-dessous d'eux.
— Mais cet art , qui l'a révélé aux premiers hommes qui ont écrit ? — Je réponds qu'ils ne l'ont pas connu. Les premiers essais en tout genre ont du être et ont été très imparfaits. Cet art, comme tous les autres, s'est formé par la succession et la comparaison des idées, par l'expérience, par l'imitation, par l'émulation. Comliien de poètes (pie nous ne connaissons pas avaient écrit avant^qu' Homère fit une Iliade ! Comljien d'orateurs et de rhéteurs, avant qu'on eût un Démoslhène, un Périclès! Et les Grecs n'ont-ils pas tout appris aux Romains ? et les uns et les autres ne nous ont-ils pas tout enseigné? Voilà les faits : c'est la meilleure réponse à ceux qui s'imaginent honorer le génie en niant l'existence de l'art, et (pii font voir seulement qu'ils ne connaissent ni l'un ni l'autre.
Il n'y a point de sophismes que l'on n'ait accumulés de nos jours à l'appui de ce paradoxe insensé. On a cité des écrivains qui ont l'éussi , dit-on , sans connaître ou sans observer les règles I
de l'art, tels que le Dante, Shakspeare, Milton, et autres. C'est s'exprimer d'une manière très fausse. Le Dante et Milton connaissaient les anciens , et s'ils se sont fait un nom avec des ouvrages monstrueux , c'est parce qu'il y a dans ces monstres quelques belles parties exécutées selon les principes. Ils ont manqué de la conception d'un ensemble; mais leur génie leur a fourni des détails oii règne le sentiment du beau : et les règles ne sont autre chose que ce sentiment réduit en méthode. Ils ont donc connu et observé des règles , soit par instinct, soit par réflexion, dans les parties de leurs ouvrages où ils ont produit de l'effet. Shakspeare lui-même, tout grossier qu'il était, n'était pas sans lecture et sans connaissances : ses œuvres en fournissent la preuve. On allègue encore , dans de grands écrivains , la violation de certaines règles qu'ils ne pouvaient pas ignorer , et les beautés qu'ils ont tirées de cette violation même; et l'on ne voit pas qu'ils n'ont négligé quelques unes de ces règles que pour suivre la première de toutes, celle de sacrifier le moins pour obtenir le plus. Quand il y a tel ordre de beautés où l'on ne peut atteindre qu'en commettant telle faute , quel est alors le calcul de la raison et du goût? C'est de voir si les beautés sont de nature à faire oublier la faute ; et dans ce cas il n'y a pas à balancer. Cela est si peu contraire aux principes , que les législateurs les plus sévères l'ont prévu et prescrit. C'est lé sens de ces vers de Despréaux :
Quelquefois dans sa course un esprit vigoureux , Trop resserré par l'art sort des règles prescrites , Et de l'art même apprend à francliir leurs limites.
Il en est de même dans tous les genres. Combien de fois un grand général n'a-t-il pas manqué sciemment à quelqu'un des principes reçus, quand il a cru voir un moyen de succès dans un cas d'exception ! Dira-t-on pour cela qu'il n'y a point d'art militaire, et qu'il ne faut pas l'étudier?
Une autre erreur, qui est la siùte de celle-là , c'est de prétendre justifier ses fautes en alléguant celles des meilleurs écrivains : on a même été plus loin , et l'on a dit qu'il était de l'essence du génie de faire des fautes. Cela n'est vrai que dans le sens deQuintilien, quand il dit. Ils sont (jrands, mais pourtant ils sont hommes ' ; et dans le sens d'Horace , quand il dit qu'Homère , tout Homère qu'il est , sommeille quelquefois. Mais ce qui caractérise véritablenient le génie , c'est d'avoir assez de beautés pour faire pardonner les fautes. Et de plus , l'indulgence se mesure encore sur le temps où l'on a écrit , et sur le plus ou moins de
' Siimmi sinU, hominer. trniini.
INTRODUCTION
modèles i\iw l'on avait. Quand iiite lois ils sont en grand nombre , les fautes ne sont plus raehetables qu'à force de beautés. C'est donc là-dessus qu'il faut s'examiner sérieusement , et se demander si l'on n'est point dans le cas de dire comme Ilippolyte, quand il se compare à Thésée :
Aucuns nionslres parnioi domptés jusqu'aujourd'hui ÎNe m'ont acquis le droit de faillir comme lui.
T.es ennemis des rèiïles de l'art , ne sachant à qui s'en prendre , en ont fait un crime à la philosophie; et parce que les meilleurs critiques ont été de bons philosophes, on leur a reproché d'avoir mêlé la sécheresse de leurs procédés aux mouvements libres de l'imag^ination. Pour tout dire en un mot, on a prétendu de nos jours que la philosophie nuit aux beaux-arts et contribue à leur décadence. Ce reproche bien examiné se trouve faux sous tous les rapports. D'abord, à considérer les choses en général , il est impossible que la philosophie , qui n'est cpie l'étude du vrai, nuise aux beaux-arts, qui sont l'imitation dii vrai. Et que font le jihilosophe moraliste et le poète? L'un et l'autre observent le cœur humain : l'un pour l'analyser, l'autre pour le peindre et l'émouvoir. Le but est différent, mais l'objet considéré est le même. L'historien , l'orateur , peuvent-ils se passer de cette science du raisonnement , de cette logique qui est la première leçon que donne la philosophie ? Les études de la raison doivent donc nécessairement éclairer les travaux de l'imagination. Aussi n'est-ce que dans ce siècle qu'on a voulu séparer ce que toute l'antiquité legardait connue; inséparable. L'esprit le plus vaste et le plus éclairé ({u'elle ait eu , Aristote, de la même main dont il traçait les principes de la logique , de la politi<pie et de la morale, a gravé pour l'immortalité les règles essentielles de la poétique et de la rhétorique; et son ouvrage , après tant de siècles révolus , est encore celui qui contient les meilleurs éléments de ces deux arts. Cicéron fut à la fois le plus grand orateur et le meilleur philosophe dont l'ancienne Home se glorifie ; et il est à reniar(iuer cpie ses livres didactiques sur l'éloquence sont tous, ainsi que ceux du sage de Stagv re , fondés sur des id('es philosophiques, quoi- ' (pie traités avec plus d'agrément et ime dialectique moins sévère.
Quintilipn, regardé encore aujourd'hui comme le précepteur du goût , a consacré un chapitre de ses Iiistilutioiis oratoires à prouver l'alliance nécessaire de la philosophie et de rélo(pience; etPhitarcpie et Tacite sont distingués par le litre d'écrivains jibilosoplies. lîoileau est appelé le poète de la raison , et la |)hilosopliie d'IJoiace est celle de
tous les honnêtes gens. Le morceau le plus éloquent de la poésie anglaise est celui où Pope a développé les idées de Leibnitz et de Shaftesbury, comme Lucrèce celles d'Epicure. On sait coml)ien Voltaire a semé d'idées philosophiques jusque dans ses ouvrages d'imagination. Ce n'est pas que ses passions n'aient égaré souvent sa philosophie .mais ce n'est pas ici le lieu d'examiner l'influence que cet homme extraordinaire a eue sur son siècle , soit en bien , soit en mal.
Pourquoi donc a-t-on dit que la philosophie avait corrompu le goût ? Pourquoi a-t-on cité à ce sujet l'exemple de Fontenelle et de Sénèque? C'est qu'on ne s'est pas entendu; c'est (ju'on a pris l'abus pour la chose, et les défauts de l'homme pour ceux du genre. Ce n'est pas la philosophie qui a gâté le style de Sénèque ; au contraire , ce qui fait le mérite de ses ouvrages , c'est une foule de pensées ingém'euses, fortes et vraiment philosophi(pies , rendues plus piquantes par la toinnure et l'expression. Son défaut capital, c'est la malheureuse facilité de retourner sa pensée sous toutes les formes possibles, jusqu'à ce qu'il l'ait épuisée : il ne sait ni s'arrêter ni choisir; il vous rassasie d'esprit; et cette stérile abondance n'a rien de commun avec la philosophie. Ce n'est pas elle non plus qui a mêlé aux agréments de Fontenelle l'affectation, la subtilité, la recherche, qui nuisent un peu au mérite de ses Mondes , et rendent fatigante la lecture de ses Dialocixies, mais dont heureusement on retrouve peu de traces dans ses excellents Eloijes des académiciens, dans son Histoire des oracles: et la vraie philosophie, tpii se montre dans ces deux ouvrages embellie des grâces du style , ne peut en aucime façon avoir produit les travers du faux bel-esprit que l'on reproche à ses autres productions.
Si, depuis qu'il est de mode de paraître penser, on a voulu être penseur à toute force et à tout propos ; si l'on s'est cru obligé de s'appesantir sur les matières délicates, et d'approfondir ce qui était sim[»le ; si l'on a vu des pièces de théâtre n'être qu'une suite de moralités triviales et de lieux communs emphalicpies , ce n'est pas une raison, ce me seml)le, pour en accuser la philosophie ; comme il ne faut pas s'en prendre à la jwésie et à l'élo- (pience de ce (pi'aujourd'hui l'on veut être poète dans une dissertation , et orateur dans une affiche.
Mais , dit-on , le siècle de la philosophie a succédé chez les Romains à celui de l'imagination, et cette époque a été celle de la corruption du goût et de la décadence des lettres. Il est vrai; mais l'on tombe ici dans un sophisme très conunun, et (pie l'on emploie souvent faute de réflexion ou de bonne
NTRODUCTION.
foi : de ce <iiie deux choses sont ensemble, on conclut que l'une est la cause et l'autre l'effet. Rien n'est moins conséquent. Après qu'à Rome la poésie et l'élociuence eurent été portées à la perfection, il arriva ce (juidoit toujours arriver par la nature des choses et le caractère de l'esprit liumain , ce qui nous est arrivé à nous-mêmes après le siècle de Louis XIV, mais pourtant, quoi qu'on en dise, avec beaucoup plus de dédonnnagemenls et de gloire qu'il n'en resta aux Romains après le siècle d'Auguste. En effet , au moment où le génie s'éveille chez une nation, les premiers (jui en ressentent l'inspiration puissante s'emparent nécessairement de ce que l'art a de plus heureux, de ce (jue la nature a de plus beau. Ceux qni viennent après eux , même avec un talent égal , ont déjà moins d'avantages : la difficulté devient plus grande en même temps que les juges deviennent plus exigeants; car l'opulence est superbe, et la satiété dédaigneuse. Quekjues hommes supérieurs, assez éclairés pour sentir que le beau est le même dans tous les temps , luttent encore contre les premiers maîtres, et, puisant à la môme source, cherchent à en tirer de nouvelles richesses; mais les autres, ne se sentant pas la même force, se jettent en foule tlans toutes les innovations bizarres et monstrueuses que. le mauvais goût peut inspirer , et (jue le caprice et la (nouveauté font (luelquefois réussir. Alors l'art, les artistes et les juges sont également corrompus; c'est l'époque de la décadence. Mais dans ce même moment , les esprits , en général plus exercés et plus raflinés , se sont tournés vers les sciences physiques et spéculatives; on cherche une gloire plus nouvelle à mesure que celle des l)eaux-arts s'use par l'habitude. Ainsi s'établit le règne de la philosophie après celui des lettres et du génie : ce sont deux puissances qui se succèdent, mais dont l'une n'a ni combattu ni détrôné l'autre.
Laissons donc ceux qui se trompent ou qui veulent tromper, confondre sans cesse l'usage et l'abus, et ne voir dans les meilleures choses que l'excès qui les dénature. Le moyen de se défendre de leurs erreurs, c'est d'en bien ilémêler le principe. On le retrouve tiès bien exprimé dans un vers d'Horace *, traduit par Boileau :
In ritium durit culpw fiiqn.
C'est la crainte d'un mal qui conduit dans un pire.
Dans le siècle dernier, des pédants, qui ne savaient que des mots, injuriaient Corneille et Racine au nom d'Aristote, qui assurément n'y était
nc.Jrtepoetica, v. 31. — Boileau a dit dans son. /rt poétique , cliant I :
Souvent la peur d'un mal nOHs conduit dans un piic.
[)Our rien; censuraient des beautés (ju'ils n'étaient pas capables de sentir , en citant des règles qu'ils n'étaient pas à portée de bien appli(juer; prenaient en main les intérêts du goût, qui ne les aurait pas avoués pour ses apôtres. C'était un travers sans doute : de nos jours , on s'en est servi pour accréditer un travers tout opposé. On a rejeté toutes les règles comme les tyrans du génie, quoiqu'elles j ne soient en effet que ses guides ; on a prêché le ' néologisme, en soutenant fjue chacim avait droit de se faire une langue pour ses pensées , (jiioique avec ce système on courût risque, au bout dequel- (jue temps , de ne plus s'entendre du tout. On a décrié le goût comme timide et pusillanime, quoi- ([ue ce soit lui seul qui enseigne à oser heureusement. Ces nouvelles doctrines ont germé pendant quelque temps dans une foule de têtes , surtout dans celles des jeunes gens. Il semblait que le talent et le goût ne pussent désormais se rencontrer ensemble : on vantait avec une sorte de fanatisme ceux (pji avaient, disait-on , dédaigné d'avoir du (joàt '. N'en est-ce pas assez pour que de jeunes tètes, faciles à exalter, aient aussitôt la prétention d'être de moitié dans ce noble orgueil et dans ce dédain sublime, et se persuadent que, dès que l'on manque de goût, on a infailliblement du génie:' N'est-on pas trop heureux de pouvoir leur citer les Sophocle , les Démosthène , les Gicéron , les Virgile, les Horace, les Fénelon, les Racine, les Despréaux, les Voltaire, qui ont bien voulu s'abaisser jusqu'à avoir du goût, et qui n'ont pas cru se compromettre ?
Au reste, dans ce moment où mon but est surtout d'établir quelques notions préliminaires, et de combattre quelques erreurs plus ou moins générales , je m'arrête sur une remarque essentielle , et dont l'application pourra souvent avoir lieu dans le cours de nos séances. Elle porte sur l'inconvénient attaché à ces mots de génie et de goût, aujourd'hui si souvent et si mal à propos répétés. Ce sont, ainsi que quelques autres termes particuliers à notre langue , des expressions abstraites en ellesmêmes, vagues et indéfinies dans leur acception , susceptibles d'équivoque et d'arbitraire, de manière que celui qui les emploie leur donne à peu près la valeur qui lui plait. Ces sortes de mots , et beaucoup d'autres du même genre , qui se sont établis depuis qu'on a porté jusqu'à l'excès l'envie de généraliser ses idées, semblent donner aux formes du style une tournure philosophique et une apparence de précision; mais, dans le fait, elles y répandent des nuages, si elles ne sont pas employées avec beaucoup de réserve et de justesse.
■ Expressions ridi(;ules de Le rounieur. on pulaiit de Sliakspcarc.
INTRODUCTION
Aussi l'accumulalion des termes abstraits, qui couvrent souvent le défaut de pensées et favorisent l'erreur et le sophisme, est un des vices dominants dans les écrivains de nos jours , même dans plusieurs de ceux qui ont d'ailleurs un mérite réel. Ce vice est particulièrement de notre siècle; et de là vient l'habitude d'écrire et de parler sans s'entendre. Des exemples rendront cette observation sensible. Il n'y a rien de si commun aujourd'hui que de disputer sur le génie, de voir des hommes instruits mettre en question si tel ou tel auteur (et il s'agit des plus célèbres) en avait ou non : on entend demander encore tous les jours si Racine, si Voltaire étaient des hommes de génie; et remaïquez que ceux qui élèvent ce singulier doute conviennent qu'ils ont fait de très beaux ouvrages, des ouvrages qui peuvent senir de modèles; mais, au mot degéuie, la dispute s'élève, et Tonne peut plus s'accorder. IN 'est-il pas très probable qu'une pareille discussion ne [)eut venir que de la différence des significations qu'on attache à ce mot, et même de la difficulté qu'on éprouve à le définir clairement; caria plupart de ceux qui s'en servent sont très embarrassés (]uand il faut l'expliquer , et c'est encore un nouveau sujet de controverse. A la faveur de cet abus de mots, on trouve le moyen de refuser le génie aux plus grands écrivains , et de l'accorder aux plus mauvais ; et Ton conçoit qu'il y a bien des gens qui s'accommodent de cet arrangement. Mais que l'on s'aiTète à des idées nettes et précises , qu'on examine , i)ar exemple , quand il est question d'un poète tragique, si les sujets sont bien choisis , les plans bien conçus , les situations intéressantes et vraiseml)lables, les caractères conformes à la nature ; si le dialogue est raisonnable; si le style est l'expression juste des sentiments et des passions; s'il est toujours en proportion avec le sujet et les personnages; si la diction est pure et harmonieuse, si les scènes sont liées les unes aux autres, si tout est clair et motivé : tout cela peut se réduire en démonstration. Je suppose que, cet examen fait, l'on demande encore si celui qui a rempli toutes ces conditions a du génie ( et Racine et Voltaire les ont remplies toutes), je crois qu'alors la question pourra paraître un peu étrange. Aussi, pour se sauver de l'évidence, on se cache encore dans les ténèbres d'un mot abstrait. Tout ce que vous venez de détailler, dit-on, c'est l'affaire du goût : le goût est le sentiment des convenances, et c'est lui qui enseigne tout ce que vous venez de dire. Oui , j'avoue que le goût est le sentiment dos convenances; mais si son partage est si beau et si étendu , (pi'il contienne tout ce (|ue je viens d'exposer, je ilemande ce qui restera au génie. Ou répontl que le géuie c'est la rrea-
lion , et nous voilà retombés encore dans un de ces termes abstraits qu'il faut définir. Qu'est-ce que créer? Ce ne peut être ici faire quelque chose de rien; car cela n'est donné qu'à Dieu : encore faut-il avouer que cette création est pour nous aussi incompréhensible qu'évidente. C'est donc simplement produire. — Oui, dit-on encore; mais le génie seul produit des choses neuves ; en un mot, il invente , et l'invention est son caractère distinclif. — Expliquons-nous encore. Qu'est-ce qu'on entend par invention ? Est-ce celle d'un art ? le premier qui en ait eu l'idée est-il le seul inventeur? L'arrêt serait dur; car enfin, Raphaël n'a pas inventé la peinture , ni Sophocle la tragédie , ni Homère lui-même l'épopée , ni Molière la comédie ; et il me semble qu'on ne leur conteste pas le génie.
Il faut donc en revenir à n'exiger d'autre invention (jue celle des ouvrages; et toute la difficulté sera d'assigner le degré de génie , selon qu'ils seront plus ou moins heureusement inventés. Nous sommes donc parvenus, de définition en définition, à nous rapprocher de la vérité ; car , indé[>endamment des ouvrages où Racine et Voltaire ont été imitateurs, on ne peut nier qu'il n'y en ait qui leur appartiennent en toute propriété ; et les voilà, non pas sans quelque peine , rentrés dans la classe des hommes de génie , depuis qu'on est convenu de s'entendre sur ce mot.
En relisant les ouvrages de Boileau , j'y rencontre deux passages dont le dernier surtout est très remarquable , et qui tous deux achèvent de prouver que ce mot de génie, qui dans l'usage universel désigne aujourd'hui la plus grande supériorité en fait d'esprit et de talent , et qui est de- Acnu le titre (pi' on prend le plus exclusivement pour soi et qu'on dispute le plus aux autres , ne voulait dire , dans tous les écrivains du siècle de Louis XIV, que la disposition à telle ou telle chose.
On a vu le vin et le hasard
Inspirer quelquefois une muse grossière.
Et fournir sans génie un couplet à Liuièrc.
Géuic est là bien évidemment pour aptitude naturelle , pour ce que nous appelons talent , dans le sens même le plus restreint. Il n'exprime aucune idée de prééminence; au lieu que, lorsque nous disons, C'est un homme de génie, il y a du génie dans cet ouvrage , nous croyons dire ce qu'il y a de plus fort, licoutons maintenant Boileau dans une de ses préfaces.
« Je me contenterai d'avertir d'une chose dont « il est 1)011 qu'on soit instruit; c'est qu'en alta- « (piaiU dans mes satires les défauts de quantité « d'('orivains de notre siècle . je n'ai pas prétendu
« pour cela ôlcr à ces écrivains le mérilc et les a i)onnes (iiialilés qu'ils peuvent avoir d'ailleurs. « Je n'ai pas prétendu , dis-je , que Chapelain, par « exemple , (pioique assez méchant poète , n'ait « pas fait autrefois, je ne sais comment, une assez « belle ode, et qu'il n'y eût point d'esprit ni d'a- « grémentdans les ouvrages de M. Quinault,qHoi- « (jue si éloignés de la perfection de Virgile. J'a- « jouterai même sur ce dernier, que, dans le temps « où j'écrivis contre lui , nous étions tous deux fort <( jeunes , et qu'il n'avait pas fait alors l)eaucoup a d'ouvrages qui lui ont dans la suite acquis une « juste réputation. Je veux bien aussi avouer qu'il « y a du génie dans les écrits de Saint-Amand , de « Brébeuf, de Scudéry, de Cotin, et de plusieurs « autres que j'ai critiqués. •»
Ainsi donc, de l'aveu de Boileau, voilà Scudéry, Saint-Amand, Brébeuf et Colin qui ont du (jénie. J'ai peur qu'il n'y ait là de quoi dégoûter un peu ceux qui ont tant d'envie d'en avoir; car il est clair qu'avec du (jvnie on peut se trouver, au moins chez Despréaux , en assez mauvaise compagnie. Avouons que, poiu' les philosophes qui se sont amusés à observer les différentes valeurs des termes en différents temps , ce n'est pas une chose peu curieuse que de voir Despréaux accorder à Cotin ce qu'aujourd'hui bien des gens refusent à Voltaire.
Je suis loin de conclure qu'il faille condamner l'usage où l'on est d'employer ces termes dans un sens absolu : cet usage est universel , et l'on doit parler la langue de tout le monde. J'ai voulu faire voir seulement qu'il ne fallait s'en servir qu'en y attachant une idée claire et déterminée. Commençons donc par les considérer en grammairiens ; car la grammaire est le fondement de toutes nos connaissances , puisqu'elle rend compte des mots qui sont les signes nécessaires des idées. Génie vient d'un mot latin , (jenius , qui signifie , dans les fictions de l'ancienne mythologie, l'être imaginaire que l'on supposait présider à la naissance de chaque homme, influer sur sa destinée et sur son caractère , et faire son bonheur ou son malheur, sa force ou sa faiblesse. De là vieiuient, chez les anciens, ces idées de bon et de mauvais génie, (pii sous différents noms ont fait le tour du monde. C'est dans ce sens que Racine , qui savait si bien adapter le style aux mœurs et aux personnages , fait dire à Néron , en parlant d'Agrippine :
Mon génie étonné tremble devant le sieu.
Les Latins l'appliquèrent par extension au caractère et à l'humeur. Ils avaient même une manière de parler fpii nous paraîtrait bien singulière
INTRODUCTION. vi.
en français : se livrer à son (jcnie{(jenio indul- (jere) voulait dire chez eux, se réjouir, s'abandonner à tous ses goûts. En empruntant d'eux ce mot de (jénie, on l'a d'abord employé comme eux, pour bon et mauvais génie , et pour synonyme de caractère, perfide (jénie, farouche (jénie : ensuite on l'a étendu à la disposition naturelle aux sciences et aux arts de l'esprit et de l'imagination ; et alors on le modifiait en bien ou en mal par une épithète :
Dans sou génie étroit il est toujours captif.... Je mesure mon vol à mon faible géuie.... Et les moindres défauts de ce maigre génie....
Car on le personnifiait aussi, et l'on disait un (jcnie pour un homme de génie :
El par les envieux an génie excilé
Au comble de son art est mille fois raonlé.
Mais ce qui pourra surprendre , c'est que ces deux mots , le (jénie , le (joùt , pris abstractivement, ne se trouvent jamais ni dans les vers de Boileau , ni dans la prose de Bacine , ni dans les dissertations de Corneille , ni dans les pièces de Molière. Cette façon de parler , comme je l'ai déjà dit , est de notre siècle. Que signifie donc ce mot , le (Jénie, pris ainsi éminemment, et dans le sens le plus étendu? Ce ne peut être autre chose que la supériorité d'esprit et de talent j et conséquemment elle admet le plus et le moins , et peut s'appliquer à tout ce qui dépend des facultés intellectuelles. Ainsi l'on peut dire, en politique, le génie de Richelieu; en mathématiques, le génie de Newton ; dans l'art militaire , le génie de Turenne ; et ainsi des autres. En s'attachant à celte définition ,. l'on est sûr au moins de savoir de quoi l'on parle. Demande-t-on si l'écrivain a du génie ? examinez ses ouvrages. A-t-il atteint le but de son art ? a-t-il de ces beautés qu'il est donné à peu d'hommes de produire? Cet examen peut se porter jusqu'à l'évidence , en partant des principes et considérant les effets. Si le résultat est en sa faveur , c'est donc un homme supérieur : il a donc du génie. Mais en a-t-il plus ou moins que tel ou tel? C'est ici que la discussion n'a plus de terme, et que la réunion des avis est comme impossible. On est encore partagé entre Démosthène et Cicéron, entre Homère et Virgile; on le sera encore long-temps entre Coi'neille et Racine : c'est que chacun voit avec ses yeux, et sent avec ses organes. Tel tableau est plus ou moins beau, selon l'œil qui le regarde; telle pièce plus ou moins belle , selon les connaissances et le caractère de ceux qui l'entendent. Chacun choisit ses auteurs , comme on choisit ses plaisirs et ses sociétés. Ces sortes de questions aiguisent l'esprit des hommes éclairés , et amusent le loisir
INTKODUGTIOJN.
(les iguoiiiiils. INus jugements d'ailleurs sont en {troporlion de nos lumières : plus un auteur est près de la perfeclion, moins il a de vrais juges; en un mol , après le talent , rien n'est plus rare que le
(JOÛt.
Ce mot, plus facile à définir que le génie, n'est employé, dans Despréaux et dans Molière, qu'avec une épilhèle cpii le modifie :
Le méchaut goût du siècle en cela me fait peur, dit le Misanthrope; et quanta ce même Despréaux, (pii a été l'oracle du goût, le mot de (joùt ne se trouve que deux fois dans ses ouvrages.
11 rit du mauvais goût de tant d'esprits divers....
Au mauvais goût public la belle fait la guerre.
Ce mot , en passant du propre au figuré , peut se définir , connaissance du beau et du vrai , sentiment des convenances *. Yollaire en a fait une divinité ; et l'on sent qu'elle l'inspirait quand il lui ;i élevé un Temple. C'est depuis lui surtout que l'on a employé si souvent ce mot dans un sens absolu; mais on en a abusé beaucoup en voulant trop le séparer du génie et du talent, dont il est cependant une partie essentielle et nécessaire. Il est aussi iuipussible (ju'un auteur écrive avec beaucoup de goiit sans avoir quelque talent , ([u'il le serait qu'un homme montrât un grand talent sans aucun goût. Seulement il en est de cette qualité comme (le toutes les autres qui constituent l'artiste; on en a plus ou moins , comme on a plus ou moins de fecilité, de fécondité, d'énergie, de sensibilité, de grâce, d'harmonie. Croit-on, par exemple, que Corneille n'ait pas montré quelquefois un excellent goût dans ses beaux ouvrages? Et sans cela comment aurait-il purgé le théâtre de tous les vices qui l'infectaient avant lui ? comment auraitil fait les premiers vers vraiment beaux, vraiment tragiques qu'on ait entendus sur la scène ? Il eut sans doute moins de goût que Racine et Voltaire, et infiniment moins; mais il succédait de bien près à la barbarie, etc'estce qu'oublient sans cesse ou ce (pi'affcclent d'oublier ceux qui veulent s'autoriser de son exemple pour justifier leurs fautes. Ils ne songent pas cpie ces fautes ne sont plus excu«<ibles (juand l'art et la langue sont formés et perfectionnés. Ce n'est pas qu'ils ne sentent cette vérité, mais ils voudraient y échapper. C'est pour cela iju'ils appellent défaut de goût ce qui est défaut de talent; (pi'ils s'efforcent de persuader que les préceptes du bon sens et du goût intimident, énervent, rétrécissent le génie. Pour leur répondre, on est obligé de révéler leur secret : c'est celui de
* Celte (li-finition est trop vague. Ne vaudrait-il pas mieux (lire avec le docteur lîcscuret : «Le goût est le .seu.imcnt appréciateur des productions de la iialnre , des arts et des ledres?»
l'amour-propre et de l'impuissance. En effet , (piand on leur a démontré toutes les fautes qu'ils ont commises , quelle ressource leur resle-t-il , si ce n'est d'affecter im mépris aussi faux que ridicule pour tous ces principes sur lesquels on les juge? Mais la dernière réponse à leur faire (et cette réponse est péremptoire) , c'est que tout ce qu'il y a eu de grands hommes, depuis la naissance des arts jusqu'à nos jours, a suivi ces règles qu'ils dédaignent, et qu'en les suivant on s'est élevé aux plus grandes beautés , et on a su éviter les fautes. Alors comment disconvenir qu'il n'y ailplus de faiblesse que de force à ne pas faire de même? Et si , parmi ceux qui ont eu du génie , on cite ^ quelqu'un dont les ouvrages offrent pourtant beaucoup de très grands défauts, tel qu'a été parmi nous Crébillon, tout ce qu'on peut en conclure , c'est qu'il avait un génie moins heureux et moins parfait, et qu'en conséquence il ne peut être mis au piemier rang , ni placé dans la classe des maîtres et des motlèles.
J'ai dit que ces deux mots, le (jénie et le goût, pris ainsi dans lui sens absolu , étaient particuliers à notre langue, et cela me conduit à une dernière remarque sur ces abstractions , qui ont été aussi nuisibles en littérature qu'en métaphysique, parce qu'elles ont donné lieu à une foule de mauvais raisomiements. Ces deux mots , employés abstractivement, n'ont point de synonyme exact, point d'équivalent dans les langues anciennes. En grec et en latin , le (joùt ne pourrait guère se traduire que par jugement, et ce n'est pas à beaucoup près toute l'étendue que nous donnons à ce terme. Quant à celui de (jénie , le mot grec ou latin ' qui pourrait mieux y répondre, n'exprime que l'esprit, l'intelligence dans tous ses sens, et, comme on voit, ne rendrait pas notre idée. Ils n'auraient pas pu exprimer en im seul mot la différence que nous mettons entre l'esprit et le génie ; il fautirait des épithètes et des périphrases. Ces deux vers de Voltaire , par exemple ,
Ils sont encore au raug des beaux-esprits, Mais exclus du rang des génies, seraient impossibles à traduire en grec ou en latin, autrement ([n'en spécifiant les différences que les Anciens spécifiaient toujours; (pi'en disant ; Ils sont encore au rang des esprits agréables , mais exclus du rang des esprits sublimes. Quant à la (piestion proposée ci-dessus, si un homme qui a fait de beaux ouvrages a du génie, comme, dans les termes correspondants de leur langue , on aurait l'air de demander si cet homme a la qualité sans laquelle il n'a pu faire ce qu'il a fait, il hn\-
' N'oû;, iwjcn'inm.
INTRODUCTION
diail, je crois, bien du temps et des phrases pour la leur faire entendre ; et , quand ils l'auraient comprise , ils pourraient bien n'y trouver aucun sens.
Les deux vers de Voltaire, que je viens de citer, nous rappellent encore un autre changement assez remarquable arrivé dans notre langue, relativement à la signification de ce mot de hel-esprit. Il ne se prenait autrefois que dans un sens très favorable : c'était le titre le plus honorifique de ceux qui cultivaient les lettres. Boileau lui-même , au commencement de son ^rf poétiqtie , s'exprime ainsi :
O vous donc qui , brûlant d'une ardeur périlleuse ,
Courez du bel-esprit la carrière épineuse....
On dirait aujourd'hui la carrière du talent, la carrière du génie, parce que le mot de bel-esprit ne nous présente plus que l'idée d'un mérite secondaire. Ce changement a dû s'opérer quand le nombre des écrivains qui pouvaient mériter d'être qualifiés de beaux-esprits est venu à se multiplier davantage. Alors ce qui appartenait à tant de gens n'a plus paru une distinction assez honorable , et l'on a cherché d'autres termes pour exprimer la supériorité.
En vous arrêtant , messieurs , sur l'analyse que je viens de détailler, mon dessein a été de faire sentir combien il était important, surtout dans les matières délicates que nous aurons à traiter, de s'assurer , avec la plus grande précision possible , du rapport des mots avec les idées; et j'ai cra que ce devait être l'objet de mon premier travail. Avant de passer en revue les siècles mémorables que l'on a nommés par excellence les siècles du génie et du goût , il fallait commencer par bien entendre ces deux mots, objets de tant de vénération, et sujets de tant de méprises. J'ai parlé de la connexion qui existe nécessairement entre la philosophie et les beaux-arts, parce que nous aurons souvent occasion d'en observer les effets , les avantages et les abus , et qu'une poétique faite par un philosophe sera le premier ouvrage qui nous occupera. Les Institutions oratoires de Quintilien, les Dialogues de Cicéron sur l'éloquence, précéderont la lecture des orateurs j et , en étudiant ces éléments des arts, ces lois du bon goût, en les appliquant ensuite à l'examen des modèles, vous reconnaîtrez avec plaisir que le beau est le même dans tous les temps, parce que la nature et la raison ne sauraient changer. Des ennemis de tout bien ont voulu tirer avantage de cette vérité pour taxer d'inutilité les discussions littéraires. A les entendre, tout a été dit. Et remarquez que ces gens à qui on ne peut rien apprendre ne sont pas ceux qui savent le plus. Je n'ignore pas que la raison, (|ui est très
moderne en philosophie , est très ancienne en fait de goût ; mais, d'un autre côté, ce goût se compose de tant d'idées mixtes, l'art est si étendu et si varié, le beau a tant de nuances délicates et fugitives, qu'on peut encore, ce me semble, ajouter aux principes généraux une foule d'observations neuves, aussi utiles qu'agréables, sur l'application de ces mêmes principes ; et ce genre de travail (si l'on peut donner ce nom à l'exercice le plus piquant pour l'esprit, le plus intéressant pour l'ame) ne peut avoir lieu que dans la lecture et l'analyse des écrivains de tous les rangs. Les cinq siècles qui ont marqué dans l'histoire de res{)rit humain passeront successivement sous nos yeux. On peut les caractériser sans doute par des traits généraux; mais, dans ces aperçus rapides, il y a plus d'éclat que d'utilité. Ce qui est vraiment instructif, c'est l'examen raisonné de chaque auteur, c'est l'exact résumé des beautés et des défauts , c'est cet emploi continuel du jugement et de la sensibilité. Et ne craignons pas de revenir sur des auteurs trop connus. Que de choses à connaître encore dans ce que nous croyons savoir le mieux ! Qui de nous, en relisant nos classiques, n'est pas souvent étonné d'y voir ce qu'il n'avait pas encore vu ? Et combien nous verrions davantage , s'il se pouvait qu'iui Racine, un Voltaire, nous révélât lui-même les secrets de son génie ! Malheureusement c'est une sorte de confidence que le génie ne fait pas. Tâchons au moins de la lui dérober, autant qu'il est possible, par une étude attentive, et surprenons des secrets où nous n'étions pas initiés. Hélas! le malheur des grands artistes, celui qui n'est connu que d'eux seuls, et dont ils ne se plaignent qu'entre eux, c'est de n'être pas assez sentis. II y a, je l'avoue, un effet total qui constate le succès, et qui suffit à leur gloire; mais ces détails de la perfection , mais cette foule de traits précieux, ou par tout ce qu'ils ont coûté , ou même parce qu'ils n'ont rien coûté du tout, voilà ce dont quelques connaisseurs jouissent seuls et dans le secret , ce que les applaudissements publics ne disent pas, ce que l'envie dissimule toujours, ce que l'ignorance ne peut jamais entendre, et ce qui, s'il était bien connu, serait la première récompense des vrais talents.
Eh bien ! imaginons-nous (car ce n'est pas dans ce temple des arts qu'on nous défendra les illusions heureuses de l'imagination), imaginons-nous que les ombres de ces grands hommes sont présentes à nos assemblées, et tâchons de leur rendre, au inoins après leur mort, la seule jouissance peutêtre qui leur ait manqué pendant leur vie; et que le génie consolé puisse se dire, pendant nos séances : Ils m'ont entendu.
INTRODUCTION
Mais s'ils veulent avoir en nous des admirateurs , il faut qu'ils nous permettent d'oser être leurs juges ; et c'est en ce moment qu'il convient de justifier par avance ce qu'il peut y avoir de témérité apparente à relever des fautes dans des auteurs consacrés par une longue renommée et par l'admiration générale. C'est pourtant cette admiration même qui autorise en nous cette liberté, parce que c'est cette même liberté qui fonde l'admiration. Il en résulte que celle-ci n'est ni aveugle ni superstitieuse, et que l'autre n'est ni injurieuse ni maligne. D'ailleurs, ce qu'il faut voir ici, ce n'est pas seulement un liommc de lettres parlant des maîtres de l'art, c'est un siècle entier d'observations et d'expérience, dont les lumières, se réfléchissant sur tout ce qui l'a précédé , en éclairent également les beautés et les défauts. Qu'il soit donc, une fois pour toutes , bien statué , bien reconnu , quelque sujet que nous traitions , quelque auteur dont nous parlions, que nous n'avons ni ne pouvons avoir d'autre dessein , d'autre objet que le désir très innocent et très raisonnable de nous instruire en nous amusant; je dis nous, messieurs, car vous me permettrez, sans doute, de vous mettre tous en commun dans ces discussions littéraires, où je me flatte de n'être le plus souvent que voti'e interprète , et que , sans cette confiance , je n'aurais jamais eu le courage d'entreprendre , ni la force de poursuivre.
Evoquons sans crainte ces ombres illustres : que l'éclat qui les environne offusque et importune l'ignorance et l'envie; mais nous, qui ne cherchons que l'instruction, rassemblons, s'il est possible, tous les rayons de leur gloire pour en former le jour de la vérité , et faisons de tant de clartés réunies un foyer de lumière qui repousse les ténèbres dont la barbarie menace de nous envelopper.
En vous invitant à ce lycée, on a voulu y réunir tous les genres d'instruction et d'amusement. En est-il un plus noble, plus intéressant que celui qu'on vous y propose? C'est de vivre et de converser avec les grands hommes de tous les âges, depuis Homère jusqu'à Voltaire, et depuis Archimède jusqu'à Buffon. Ce ne sera donc pas en vain que notre nation se glorifiera d'avoir mieux connu que les autres les avantages de la socialjilité , et tous les plaisirs des anies honnêtes et des esprits cultivés. Il existera chez elle un lieu d'assemblée où les amateurs se réuniront pour étudier les chefsd'œuvre de l'esprit humain, et dont heureusement ne sera point exclu ce sexe (|iii, par sa seule présence, avertit de donner à l'instruction des formes plus douces et plus attirantes , commande à lout ce qui a reçu (]»iel(iue éducation la dcceuco ci
la réserve si nécessaires dans les assemblées littéraires, et, par un tact sûr et une sensibilité prompte, répand sur toutes les impressions qu'il partage plus de charme et plus d'effet. Ici paraîtront ces auteurs immortels que le temps a consacrés , non plus comme dans les écoles , hérissés de tout l'appareil du pédantisme; non plus comme sur nos théâtres, entourés d'illusions et de prestiges, mais avec la grandeur qui leur est propre, et la simple majesté de leur génie. Ici leurs noms ne seront prononcés (|u'avec les témoignages d'une vénération que n'affaiblira point l'aveu de quelques fautes mêlées à tant de beautés. C'est auprès de vous que viendra se réfugier leur gloire outragée, et que reposeront entiers , au milieu de vos hommages, leurs monuments, que l'on voudrait mutiler. Nous sommes tous également leurs admirateurs et leurs disciples. Ce n'est point ma faible voix qui fera leur éloge; c'est votre admiration qui marquera leurs beautés; et je croirai avoir atteint le but le plus désirable pour moi, si mes pensées ne vous paraissent autre chose que vos propres souvenirs. Peut-être aussi pourrai-je me flatter de n'avoir pas été tout-à-fait inutile , si le peu de moments que vous passerez ici a eus porte à en consacrer (pielques antres à l'étude de ces écrivains classiques, mal connus dans la première jeunesse, faits pour être sentis dans un âge plus nnu-, mais trop souvent négligés dans les distractions d'une vie dissipée. L'on ne s'instruit bien (pie par ses propres réflexions : c'est l'habitude , le choix de la lecture , qui entretient le goût du beau et l'amour du vrai; et, pour finir par un précepte du grand homme * qui a mis si souvent des vérités utiles dans des vers charmants ,
S'occuper , c'est savoir jouir ; L'oisiveté pèse et tourmente :
L'ame est un feu qu'il faut nourrir, Et qui s'éteint s'il ne s'augmente.
N. B. On a justifié ici la philosophie des reproches qui ne doivent en effet tomber que sur l'abus qu'on en a fait ; et c'est cet abus qui a si malheureusement influe sur les lettres conuiie sur la morale, sur le Roùt comme sur les mœurs. On ne peut trop se garantir de celte erreur comnmne, de confondre l'abus avec la chose; et ce qui prouve que c'est seulement l'abus qu'il faut accuser, c'est que l'examen fera voir que ce ne sont ])ointles véritables ])hilosophcs qui ont corrompu le goûl, comme tout le reslc , mais des hommes qui usurpaient ce titre et le déshonoraient : c'est ce qui sera développé dans la partie de cet ouvrage où je traiterai de la philosopliic du dix-huitième siècle.
* Voltaire.
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A?^CIENNE ET MODERNE.