B0XA.>E
Pour comble de disgrâces , Le sultan qui l'envoie est parti sur ses traces.
ATALIDE
Quoi ! les Persans armés ne l'arrêtent donc pas?
ROXANE
Non , madame , vers nous il revient à grands pas.
ATALIDE
Que je vous plains , madame ! et qu'il est nécessaire D achever promptement ce que vous vouliez faire!
ROXANE
11 est tard de vouloir s'opposer au vainqueur.
ATALIDE , à part.
O ciel :
ROXANE
Le temps n'a point adouci sa rigueur : Vous voyez dans mes mains sa volonté suprême.
ATALIDE
Et que vous mande-t-il ?
ROXANE
Voyez . lisez vous-même.
Vous connaissez , madame , et la lettre et le seing ?
ATALIDE
Du cruel Amurat je reconnais la main.
{Elle lit.) « Avant que Babylone éprouvât ma puissance , « Je vous al fait porter mes ordres absolus : t Je ne veux point douter de votre obél-isance , « Et crois que maintenant Bajazet ne vit plus. « Je laisse sous mes lois Babylone asservie , « Et confirme eu partant mon ordre souverain. « Vous , si vous avez soin de votre propre vie . « Xe vous montrez à moi que sa tête à la main. »
ROXANE
Hé bien?
ATALIDE , à part.
Cache tes pleurs , malheureuse Atalide !
ROXANE
Que vous semble ?
ATALIDE
11 poursuit son dessein parricide.
Mais il pense proscrire un prince sans appui : Il ne sait pas l'amour qui vous parle pour lui ; Que vous et Bajazet vous ne faites qu'une amc; Que phitôt, s'il le faut, vous mourrez....
HOXA.NE.
Moi, madame Je voudrais le sauver; je ne le puis haïr. Mais....
ATALIDE
Quoi donc? qu'avez- vous résolu?
ROXANE
D'obéir.
ATALIDE
D'obéir!
ROXANE
Et que faire dans ce péril extrême?
Il le faut.
ATALIDE
Quoi! ce prince aimable.... qui vous aime, Verra finir ses jours qu'il vous a destinés!
ROXANE
Il le faut; et déjà mes ordres sont donnés.
ATALIDE
Je rae meurs.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
Elle s'évanouit , et ce n'est point ici , comme dans quelques tragédies, un évanouissement de commande. L'idée de la mort de Bajazet doit frapper la tendre Atalide d'un coup mortel , et Roxane ne doute plus de la trahison. Quelle différence de cette scène à tout ce qui a précédé! L'action, qui avait languijusque-là dans des explications amoureuses, commence enfin à devenir tragique. Le désespoir d'Atalide, le danger de Bajazet, les transports furieux de Roxane raniment l'intérêt , et au milieu de ces mouvements orageux , Acomat conserve encore sa place et garde son caractère. Roxane l'instruit de la fourbe de Bajazet , qui les trompait tous deux ; elle paraît déterminée à abandonner un ingrat; elle ne doute pas que le vizir ne partage ses ressentiments. Acomat, sans balancer, feint d'entrer dans ses vues ; il n'a que cette voie pour tirer, s'il se peut, Bajazet de ses mains.
ACOMAT
Moi-même , s'il le faut , je m'offre à vous venger , Sladame ; laissez-moi nous laver l'un et l'autre Du crime que sa vie a jeté sur la nôtre. Montrez-moi le chemin; j'y cours.
ROXAME.
Non , Acomat.
Laissez-moi le plaisir de confondre l'ingrat : Je veux voir son désordre , et jouir de sa honte ; Je perdrais ma vengeance en la rendant si prompte. Je vais tout préparer. Vous , cependant , allez Disperser prompteraent vos amis assemhlés.
Les deux personnages soutiennent également leur caractère; tous deux vont à leur but. Acomat ne perd pas l'espérance de sauver le prince , ni Roxane celle de le regagner. Acomat reste seul avec Osniin.
ACOMAT
Demeure. 11 n'est pas temps, cher Osmin, que je sorte.
OSMIN
Quoi ! jusque-là , seigneur, votre amour vous transporte? N'avez-vous pas poussé la vengeance assez loin? Voulez-vous de sa mort être encor le témoin?
ACOMAT
Que veux-tu dire ? Es-tu toi-même si crédule Que de me soupçonner d'un courroux ridicule? ?Joi jaloux !
Remarquons, en passant , comme ce mot de ridicule , qui ne semble pas fait pour la tragédie , est ennobli dans la place où il est , par l'idée qu'il donne d' Acomat : on voit de quelle hauteur il regarde les faiblesses de l'amour. Personne n'a possédé comme Racine le secret de relever les expressions les plus communes par la manière dont il les place.
Moi jaloux! plût au ciel qu'en me manquant de foi , L'imprudent Bajazet n'eût offensé que moi !
OSMIN
Et pourquoi donc , seigneur, au lieu de le défendre...
ACOMAT
Et la sultane est-elle en état de m'eutendre? Ne voyais-tu pas bien , quand je l'allais trouver ,
Que j'allais avec lui me perdre ou me sauver? Ah! de tant de conseils événement sinistre! Prince aveugle ! ou plutôt trop aveugle ministre ! Il te sied bien d'avoir en de si jeunes mains, Chargé d'ans et d'iionneurs , confié tes desseins, Et laissé d'un vizir la fortune flottante Suivre de ces amants la conduite imprudente.
C'est bien ici le langage que doit tenir Acomat : mais il n'a rien à se reprocher, et la conduite de ces amants est telle, qu'il ne pouvait pas la prévoir. Voyons quelle est la sienne dans un instant si critique.
OSMIN
Hé I laissez-les entre eux exercer leur coun-oux. Bajazet veut périr; seigneur, songez à vous. Qui peut de vos desseins révéler le mystère. Sinon quelques amis engagés à se taire ? A'ous verrez par sa mort le sultan adouci.
ACOMAT
Roxane en sa fureur peut raisonner ainsi.
Mais moi. qui vois plus loin ; qui, par un long usage ,
Des maximes du trône ai fait l'apprentissage ;
Qui , d'emplois en emplois , vieilli sous trois sultans ,
Ai vu de mes pareils les malheurs éclatants ;
Je sais , sans me flatter, que de sa seule audace
Un homme tel que moi doit attendre sa grâce.
Et qu'une mort sanglante est l'unique traité
Qui reste entre l'esclave et le maître irrité.
OSMIN
Fuyez donc.
ACOMAT
J'approuvais tantôt cette pensée; Mon entreprise alors était moins avancée : Mais il m'est désormais trop dur de reculer. Par une belle chute il faut me signaler. Et laisser un débris , du moins après ma fuite , Qui de mes ennemis retarde la poursuite. Bajazet vit encor : pourquoi nous étonner? Acomat de plus loin a su le ramener.
Sauvons-le malgré lui de ce péril exlrême , Pour nous , pour nos amis , pour Roxane elle-même. Tu vois combien son cœur , prêt à le protéger, A retenu mon bras trop prompt à la venger. Je connais peu l'amour, mais j'ose te répondre Qu'il n'est pas condamné, puisqu'on veut le confondre; Que nous avons du temps. Malgré son désespoir , Roxane l'aime encore , Osmin , et le va voir.
OSMIN
Enfin que vous inspire une si noble audace ? Si Roxane l'ordonne , il faut quitter la place, Ce palais est tout plein
ACOMAT
Oui d'esclaves obscurs , Nourris loin de la guerre , à l'ombre de ces murs. Mais toi , dont la valeur d'Amurat oubliée , Par de communs chagrins à mon sort s'est liée. Voudras-tu jusqu'au bout seconder mes fureurs?
OSMI>f.
Seigneur, vous m'offensez. Si vous mourez , je meurs.
ACOMAT
D'amis et de soldats une troupe hardie
Aux portes du palais attend notre sortie.
La sultane d'ailleurs se fie à mes discours.
Nourri dans le sérail , j'en connais les détours;
Je sais de Bajazet l'ordinaire demeure.
Ne tardons plus , marchons. Et, s'il faut que je meure ,
Mourons ; moi, cher Osmin, comme un vizir ; et toi ,
COURS DE LlTTÉRxVTUKK.
Comme le favori d'un homme tel que moi. Quel caraclt'ie et quel style ! Ainsi rien ne le déconcerte ; il sait tout prévoir et tout braver. Que de beautés de toute espèce dans un seul acte et dans une pièce d'ailleurs défectueuse ! Quel ouvrase qu'une tragédie ! et quel talent que celui de Racine !
Voltaire , plus capable que personne d'apercevoir ce qui manquait à Bajazet, et de lutter contre l'auteur, essaya, en 1 740, de traiter un sujet à peu près semblable, sous le nom de ZuUme. Sa pièce eut peu de succès. Il y fit des changements considérables , et la fit reprendre en 1 762. Le talent prodigieux qu'y déploya mademoiselle Clairon n'a pu faire revivre la pièce , et depuis , on ne l'a point revue. Voltaire l'imprima; et voici comme il s'exprime sur le rôled'Acomat, dans une épilre dédicatoire à l'actrice immortelle qui avait joué Zulime :
« Cette pièce, dit-il , est assez faible, et malheureusement elle parait avoir quelque ressemblance avec Bajazet ; et, pour comble de malheur , elle n'a point d'Acomat : mais aussi cet Acomat me parait l'effort de l'esprit humain. Je ne vois rien dans l'anliquilé ni chez les modernes qui soif dans ce caractère, et la beauté de la diction le relève encore. Pas un seul vers dur ou faible , pas un mot qui dc soit le mot propre ; jamais de sublime hors d 'œuvre, qui cesse alors d'être sublime; jamais de dissertation étrangère au sujet ; toutes les convenances parfaitement observées. Enfin ce rôle me paraît d'autant plus admirable , qu'il se trouve dans la seule tragédie où l'on pouvait l'introduire , et qu'il aurait été déplacé partout ailleurs. »
Ce que dit Voltaire du style de Racine est rigoureusement vrai du rôle d' Acomat, mais ne l'est pas tout à fait autant du reste de la pièce. On sait que Roileau en trouvait la versification négligée. Expliquons-nous pourtant : cela veut dire qu'on remarque environ cinquante vers répréhensibles sur un millier d'excellents, et trois ou quatre cents d'admirables. C'est dans cette proportion qu'il est arrivé à Racine, une fois en sa vie depuis Andronutqtip , d'être ce que Boileau appelait négligé. On peut juger par là de la sévérité du criti- «jue et de la supériorité de l'auteur. Il faut voir ((uelques unes de ces fautes : c'est une espèce de nouveauté qued'en trouver dans les vers de Racine.
Rien ne m'a pu parer contre ces derniers coups. C'est un mot impropre. On dit parer des coups et sr garantir des coups. Parer ne peut s'appliquer aux personnes que comme verbe réfléchi, suivi de la particule de : se parer des embûches de l'ennemi , se parer du soleil. Mais on ne pourrait pas dire, se parer contre l'ennemi.
J'ai reeitlc ras fleur.i autant que je l'ai p»i.
Encore un terme impropre. Si c'est une ellipse
pour dire, j'ai reculé le moment de faire couler vos pleurs, elle est trop forte. Si c'est une métaphore, elle est fausse; on ne peut ni avancer ni reculer des pleurs.
Mais je m'assure encore aux hontes de ton frère.
On dit, je m'assure dans vos hontes, et non pas je m'assure à vos hontes.
Ke vous informez point ee que je deviendrai. C'est un solécisme. Il faut absolument ne vous informez-pas dece que je deviendrai. l\étcà\ si facile de mettre ne me demandez point ce que je deviendrai , que je soupçonne tpiç du temps de Racine la construction dont il se sert était d'usage. Elle n'en est moins incorrecte.
Ne vous figurez point que , dans cette journée , D'un lâche désespoir ma vertu consternée.
On est accablé d'un désespoir, abattu par le
désespoir , et l'on n'en est pas consterné. On ne
peut être consterné que du désespoir d'autrui : je
l'ai vudans un désespoir qui m'a consterné.
Et ma bouche et mes yeux, du mensonge ennemis,
Peut-être dans le temps que je voudrais lui plaire ,
Feraient par leur désordre un effet tout contraire.
On ne peut pas dire désordre de ma bouche et de mes ijeux. L'intervalle d'un vers rend la faute moins sensible, mais non pas moins réelle.
J'irai , bien plus content et de vous et de moi , Détromper son amour d'une feinte forcée , Que je n'allais tantôt déguiser ma pensée.
Le comparatif plus est séparé du relatif que de manière que la phrase n'est plus française. La construction exacte et naturelle demandait que la phrase fût disposée ainsi : J'irai détrorAper son amour d'une feinte forcée, bien plus content de vous et de moi, que je n'allais iantôt déguiser ma pensée.
Poursuicez , s'il le faut, un courroux légitime. On dit suivre le courroux et poursuivre la vengeance. La raison en est simple : suivre le courroux, c'est se laisser mener par lui : poursuivre la vengeance, c'est courir après pour la trouver. Telle est la différence de ces deux termes , au figiu'é comme au propre.
Ses yeux ne l'ont-ils point séduite ?
Roxane est-elle morte?
Séduite ne peut être ici le synonyme de tromper : il ne l'est jamais ([ue dans le sens moral, fai cru le voir mes yeux m'ont trompe, et non pas mes yeux m'ont séduit. Lesyeux de cette femme m'ont fait croire qu' elle m'aimait : ils m'ont trompé, ils viont séduit. Tous les deux sont bons.
On. pourrait relever d'autres fautes, mais ce sont là les jilus graves que j'ai remarqués. On a beaucoup criti(|ué ce vers :
Croiront-ils mes périls et vos larmes sincères?
SIECLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
liùi
Je ne le blâmerais pas. Je sais bien qu'on ne dit pas des périls sincères; mais sincères convient au dernier mot , qui est larmes , et celte interposition fait passer le premier. Il y a mille exemples en poésie de celte espèce de licence. Le sens est parfaitement clair : Croiront-ils mes périls véritables et vos larmes sincères? Voilà ce qu'on dirait en prose, et en vers l'affinité des idées de véritables et de sincères fait passer la bardiesse qui favorise la précision sans nuire à la clarté.
Concluons de cet examen que Bajazet, comparé aux cbefs-d'œuvre de l'auteur, est dans la totalité un ouvrage de second ordre, qui n'a pu être fait que par un homme du premier.
SECTION V. — Mithridate.
Il paraît que, dans Mithridate, Racine se proposa de lutter de plus près contre Corneille, en mettant comme lui sur la scène un de ces grands caractères de l'antiquité d'autant plus difficiles à bien peindre , que l'histoire en a donné une plus haute idée. Il avait fait voir dans Acomat tout ce qu'il pouvait mettre de force dans un personnage d'imagination ; il fit voir dans Mithridate avec quelle énergie et quelle fidélité il savait saisir tous les traits de ressemblance d'un modèle historique. Ou retrouve chez lui Mithridate tout entier , son implacable haine pour les Romains , sa fermeté et ses ressources dans le malheur , son audace infatigable, sa dissimulation profonde et cruelle, ses soupçons, ses jalousies, ses défiances, qui l'armèrent si souvent contre ses proches , ses enfants, ses maîtresses. Il n'y a pas j usqu'à son amour pour Monimequi ne soit conforme, dans tous les détails, à ce que les historiens nous ont appris. Les mêmes juges qui louaient Corneille si mal à propos d'avoir rendu l'amour héroïque dans toutes ses pièces n'ont pas voulu faire grâce à celui de Mithridate; ils l'ont regardé comme avilissant pour un héros : tant l'injustice et l'inconséquence semblent attachées à la plupart des jugements que l'on a portés sur ces deux poètes. Il n'en est pas moins vrai que Racine, en peignant la passion tyrannique et jalouse du roi de Pont pour Monime , a conservé nn des traits caractéristiques sous lesquels les anciens nous ont représenté Mithridate. On sait que plus d'une fois, au moment d'un danger ou d'une défaite , il fit périr celles de ses femmes qu'il aimait le plus , de peur qu'elles ne tombassent au pouvoir du vainqueur. C'est à ces ordres sanguinaires, à cette jalousie féroce, qu'on a reconnu dans tous les temps ce qu'est l'amour dans le cœur des despotes asiatiques. Celui de Milhridate, non seulement a le mérite d'être conforme aux mœurs et à l'histoire , il est encore tel que l'aa-
teur de l'Art poétique désire qu'il soit dans une tragédie :
Et que l'amour , souvent de remords combattu , Paraisse une faiblesse, et non une vertu.
Avec quelle force Mithridate se reproche le penchant malheureux qui l'entraîne vers Monime, à l'instant où sa défaite le force de chercher un asile dans une de ses forteresses du Bosphore ! Et combien de circonstances se réunissent pour rendre excusable cette passion qui par elle-même n'est pas faite pour son âge! C'est dans le temps de ses prospérités qu'il a envoyé le bandeau royal à Monime; et, depuis ce temps , la guerre l'a toujours éloigné d'elle. I! était alors glorieux et triomphant ; il est malheureux et vaincu.
Ses ans se sont accrus , ses honneurs sont détruits.
C'est dans un semblable moment qu'il est cruel de perdre ce qu'on aimait, parce qu'alors celte perte semble une insulte faite au malheur, et la dernière injure de la forlime, qui devient plus sensible après toutes les autres. On est porté à excuser , à plaindre un roi fugitif, occupé de vengeance et de haine , et allant, malgré lui, demander des consolations à l'amour, qui met le comble à tous ses maux. C'est sous ce point de vue que le poète aeu l'artde nous montrer Mithridate. Quand ce prince s'aperçoit avec quelle triste résignation Monime se prépare à le suivre à l'autel, cette ame altière et aigrie se révolte à la seule idée de ce qui peut ressembler au mépris.
Ainsi , prête k subir un joug qui vous opprime , Vous n'allez à l'autel que comme une victime; Et moi , tyran d'un cœur qui se refuse au mien , Même en vous possédant . je ne vous devrai rien. Ail ! madame , est-ce là de ((uoi me satisfaire ? Faut-il que désormais , renonçant à vous plaire , Je ne prétende plus qu'à vous tyranniser ? Mes malheurs, en un mot, me font-ils mépriser'? Ah ! pour tenter encor de nouvelles conquêtes , Quand je ne vendais pas des routes toutes prêtes , Quand le sort eiuiemi m'aurait jeté plus bas , A'aincu , persécuté , sans secours , sans états , Errant di^ mers en mers , et, moins roi que pirate , Conservant pour tout bien le nom de Mithridate, Apprenez que , suivi d'un nom si glorieux , Partout de l'univers j'attacherai les yeux; Et qu'il n'est point de rois , s'ils sont dignes de l'être , Qui , sur le trône assis , n'enviassent peut-être Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé , Que Rome et quarante ans ont à peine achevé.
C'est avec ces mouvements, qui peignent si bien l'ame et le caractère, que l'on donne encore aux faiblesses le Ion de la grandeur; et le spectateur les pardonne encore plus volontiers à celui qui sait en rougir , qui sait dire , comme Mithridate :
O Monime ! ô mon fils ! inutile courroux !
Et vous , heureux Romains ! quel triomphe pour vo)is ,
Si vous saviez ma honte , et qu'un avis fidèle
De mes lâches combats vous portât la nouvelle ! |
Quoi ! des plus chères mains craignant les trahisons ,
J'ai pris soin de m'armer contre tous les poisons ; ;
J'ai su. par une longue et pénible industrie , '
Des plus mortels venins prévenir la hirie :
Ali ! qu'il eût mieux valu , plus sage et plus heureux ,
Et repoussant les traits d'un amour dangereux ,
jN'epas laisser remplir d'ardeurs empoisonnées
Un cœur déjà glacé par le froid des années!
On a fait à Mitbridate le même reproche qu'à Néron , de se servir contre !\Ionime d'un moyen aussi peu fait pour la tragédie que celui dont se sert Néron contre Junie. Je réponds à la même objection par la même apologie : la scène est tragique , puisqu'elle produit de la terreur. Il y a même ici une raison de plus , prise dans la dissimulation habituelle qui était une des qualités particulières à iMithridate. Il soutient cette même dissimulation, lorsqu'il redouble de caresses poiu' Xipharès à l'instant où il médite de s'en venger; et le poète a soin de faire dire à Xipharès qu'il reconnaît :\Iithrida(e à ses artifices ordinaires , et qu'il est perdu , puisque son père dissimule avec lui.
Reconnaissons avec Voltaire , ce juge si sévère et si éclairé des convenances théâtrales, que si la tragédie et la comédie ne peuvent jamais se ressembler par le ton et les effets, elles peuvent se rapprocher quelquefois par les moyens de l'intrigue. Il en donne une preuve bien frappante en faisant voiries rapports qui se trouvent entre l'intrigue de V Avare et celle de Mithridate.
« Harpagon et le roi de Pont sont deux vieillards amoureux ; l'un et l'autre ont leur fils pour rival; l'un et l'autre se servent du même arliGce pour découvi-ir l'intelligence qui est entre leur fils et leur maîtresse ; et les deux pièces finissent par le mariage du jeune homme. Molière et Racine ont également réussi en traitant ces deux intrigues. L'un a amusé, a réjoui, a fait rire les honnêtes gens ; l'autre a attendri , a effrayé , a fait verser des larmes. Molière a joué l'amour ridicule d'un vieil avare; Racine a représenté les faiblesses d'un grand roi , et les a rendues respectables. »
IMais pourquoi, parmi nous , deux choses aussi différentes que la tragédie et la comédie ont-elles ce point de ressemblance qu'elles n'ont jamais chez les anciens? Voltaire ne pouvait pas l'ignorer j mais apparennnent il n'a pas voulu le dire. C'est parce que l'amour n'entrait pour rien dans la tragédie ancienne , et que , du moment où nous l'avons introduit dans la nôtre, il a fallu, par une consécpience nécessaire, qu'une passion qui appartient à tous les états amenât dans la tragédie des moyens vulgaires , et que les héros , en devenant amoureux , ressemblassent sous ce point de vue aux autres hommes.
Nous avons vu que le caractère allier, sombre
et artificieux de Mithridate, était conservé jusque dans son amour; et que sa fermeté dans le malheur, et le sentiment de sa grandeur passée, empêchaient qu'il ne fût avili devant Monime. C'est avec la même vérité, et avec plus de force encore, que l'auteur a su peindre cette haine furieuse qui, pendant quarante ans , avait armé le roi de Pont contre les Romains. Jamais le pinceau de Racine ne parut plus mâle et plus fier; et ce rôle est celui où il se rapproche le plus de la vigueur de Corneille, surtout dans la scène fameuse où il expose à ses detix fils son projet de porter la guerre dans l'Italie. Ce n'est pas une invention du poète : ce projet audacieux est attesté par plusieurs écrivains, et détaillé dans Appien , qui trace même la route que devait tenir Mithridate. Si la trahison de Pharnace et la fortune de Pompée n'eussent pas accablé ce formidable ennemi de Rome au moment où il méditait ce grand dessein, son courage et sa renommée pouvaient lui fournir assez de ressources pour l'exécuter, et personne n'était plus capable de faire voir à l'Italie un autre Annibal. Cette scène a encore un autre mérite : en montrant le héros dans toute son élévation, elle montre aussi sa jalousie artificieuse, puisqu'elle a pour objet de pénétrer ce qui se passe dans le cœur de Pharnace, et d'en arracher i'aveu de ses projets sur Monime. Cette situation met dans tout son jour le contraste des deux jeunes princes, qui soutiemient également leur caractère. Le perfide Pharnace, comptant sur l'appui des Romains qu'il attend, refuse formellement d'aller épouser la fille du roi des Parthes ; et le vertueux Xipharès, tout entier à son devoir et à son père, ne comiaît d'autres intérêts que ceux de la nature et de la gloire, et saisit avec l'enthousiasme d'un jeune guerrier le dessein d'aller combattre les Romains dans l'Italie. Cette scène me paraît, sous tous les rapports, une des plus belles que Racine ait conçues , et le discours de JMithridate est dans notre langue un des modèles les plus achevés du style stiblime.
Je fuis : ainsi le veut la fortune ennemie. Mais vous savez trop bien l'histoire de ma vie Pour croire que , long-temps soigneux de me cacher, J'attends en ces déserts cpi'on me vienne chercher. La guerre a ses faveurs ainsi que ses disgrâces : Déjà plus d'une fois retournant sur mes traces, Tandis que l'ennemi , par ma fuite trompé , Tenait après son char un vain peuple occupé , Et, giMvaut en airain ses frêles avantages. De mes états conquis enchaînait les images. Le Bosphore m'a vu , par de nouveaux apprêts , Ramener la terreur du fond de ses marais. Et , chassant les Romains de l'Asie étonnée , Renverser en un jour l'ouvrage d'uue année. D'autres temps , d'autres soins : l'Orient accablé Ne peut plus soutenir leur effort redoublé. Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
aoa
De Romains que la guerre enrichit de nos pertes.
Des biens des nnlions ravisseurs altérés ,
Le bruit de nos trésors les a t(nis attirés :
Ils y courent en foule , et , jaloux l'un de l'autre ,
Désertent leur pays pour inonder le nôtre.
Moi seul je leur résiste : ou lassés ou soumis ,
Ma funeste amitié pèse à tous mes amis;
Chacun à ce fardeau veut dérober sa tête.
Le gi-and nom de Pompée assure sa conquête :
C'est l'effroi de l'Asie ; et, loindely chercher.
C'est à Rome , mes fils , que je prétends marcher.
Ce dessein vous surprend , et vous croyez peut-être
Que le seul désespoir aujourd'hui le fait naître.
.l'excuse votre erreur ; et, pour être approuvés.
De semblables projets veulent être achevés.
Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'éternels remparts Rome soit séparée. Je sais tous les chemins par oii je dois passer ; Et si la mort bientôt ne me vient traverser, Sans reculer plus loin l'effet de ma parole, Je vous rends dans trois mois au pied du Capitole. Doutez-vous que l'Euxin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours; Que du Scythe avec moi l'alliance jurée De l'Europe en ces lieux ne me livre l'entrée? Recueilli dans leurs ports , accru de leurs soldats , Kous verrous notre camp grossir à chaque pas. Daces , Pannoniens , la fière Germanie , Tous n'attendent qu'un chef contre la tyrannie. Vous avez vu l'Espagne , et surtout les Gaulois , Contre ces mêmes murs qu'ils ont pris autrefois Exciter ma vengeance , et , jusque dans la Grèce , Par des ambassadeurs accuser ma paresse. Us savent que , sur eux prêt à se déborder. Ce torrent , s'il m'entraîne , ira tout inonder, Et vous les verrez tous , prévenant son ravage , Guider dans l'Italie ou suivre mon passage.
C'est là qu'eu arrivant , plus qu'en tout le chemin , Vous trouverez partout l'horreur du nom romain , Et la triste Italie encor toute fumante Des feux qu'a rallumés sa liberté mourante. Non , princes , ce n'est point au bout de l'univers Que Rome fait sentir tout le poids de ses fers ; Et de près inspirant les haines les plus fortes , Tes plus grands ennemis , Rome , sont à tes portes. Ah ! s'ils ont pu choisir pour leur libérateur Spartacus , un esclave , un vil gladiateur ; S'ils suivent au combat des brigands qui les vengent , De quelle noble ardeur pensez-vous qu'ils se rangent Sous les drapeaux d'un roi long-temps victorieux , Qui voit jusqu'à Cyi'us remonter ses aïeux? Que dis-je? En quel état croyez-vous la surprendre? Vide de légions qui la puissent défendre , Tandis que tout s'occupe à me persécuter. Leurs femmes, leurs enfants , pourront-ils m' arrêter?
3Iarchons , et dans son sein rejetons cette guerre Que sa fureur envoie aux deux bouts de la terre. Attaquons dans leurs murs ces concpiérants si fiers; Qu'ils tremblent à leur tour pour leurs propres foyers : Annibal l'a prédit , croyons-en ce grand houirae , Jamais on ne vaincra les Romains que dans Rome *. Noyons-la dans son sang justement répandu; Brûlons ce Capitole, où j'étais attendu ; Détruisons ces honneurs , et faisons disparaître La honte de cent rois , et la mieime peut-être !
* Ait (Annibal) Romanos vinci non nîsi armts siiis passe, nec Italiam, aliter quàmitalicismnbus suhigi. (Ju.ifinus,XXXl,S.)
TOMF I"'.
Et la mienne peut-être! Ce dernier Irait est profond. Il sort d'un cœur ulcéré, et produit d'autant plus d'effet qu'il est jeté là comme en passant. Mithridate sent trop vivement sa honte pour s'y arrêter : ce n'est qu'im mot qui lui échappe; mais ce mot réveille une foule de sentiments et d'idées: il est sublime. Dans tout le reste , la magnificence du style, la pompe des images , est égale à l'élévation des pensées. Racine sait se proportionner à tous ses sujets. Nous n'avîns point encore vu sa diction s'élever si haut ni prendre ce caractère. Ce n'est ni le charme de Bérénice, ni la sévérité de Britannicus , ni le style impétueux et passionné d'Hermione et de Roxane. Racine est grand, parce qu'il fait parler un grand homme méditant de grands desseins : il s'agit de Mithridate et de Rome ; il est au niveau de tous les deux.
Il se présente cependant ici quelques remarques à faire. Je ne reprocherai point à l'auteur la rime de fiers et de foyers : rien n'était plus facile que de mettre oes conquérants aUiers. Mais l'exemple de Racine et de Boileau , les deux meilleurs versificateurs français, prouve qu'alors il était de principe qu'une rime exacte p(tur les yeux était suffisante. Voltaire , qui d'ailleurs rime bien moins richement que ces deux poètes , est pourtant celui qui a insisté le premier sur la nécessité de rimer principalement pour l'oreille. Il a eu raison ; c'est une obligation que nous lui avons, et qu'auraient dû reconnaître ceux qui lui ont reproché avec justice de rimer trop négligemment.
INIais j'oserai reprendre une expression qui ne me semble pas absolument juste :
Ne vous figurez point que de cette contrée Par d'e'ternels remparts Rome soit séparée.
Le poète veut dire par des remparts qu'on ne puisse franchir ; et malheureusement notre langue ne lui permettait pas d'exprimer cette idée en un seul mot. Mais celui qu'il a substitué la rend-il bien? On appelle proprement des remparts éternels ceux qui sont l'ouvrage de la nature, et faits pour durer autant qu'elle, comme les montagnes et les mers. Ainsi les Alpes , par exemple , sont des remparts éternels entre la France et l'Italie. Mais ces i*eraparts , tout éternels qu'ils sont , on peut les franchir : on les a franchis raille fois, ces Éternels boulevards qui n'ont point garanti
Des Lombards le beau territoire , Ces monts qu'ont traversés , par un vol si hardi , Les Charles, les Otiion. Catinat et Conti,
Sur les ailes de la victoire. ( Volt.)
Donc un rempart éternel n'est pas la même chose qu'un rempart qu'on ne peut franchir. Cette remarque peut paraître sévère ; mais le rapport exact de l'expression avec l'idée est une qtialifp
essentielle au style , et si éminente clans Racine,
qu'il a nous doiuic le droil de ne lui faire grâce de
rien.
Autre observation. Lorsque Mithridate dit ces
deux vers,
Doutez-vous que l'Eiixin ne me porte en deux jours Aux lieux où le Danube y vient finir son cours?
on rapporte qu'un vieux militaire (lui avait fait la guerre dansées contrées dit assez haut : OuL assuréme)itj'eu doute. Il n'avait pas tort. Aujourd'hui même ipie la navigation est tout autrement perfectionnée qu'elle ne l'était alors , il serait de toute impossibilité d'aller en deux jours du dédroit de Caffa , (lui est l'ancien Bosphore Cinimérien, à l'embouchure du Danube, (pii est à l'autre extrémité de la mer Noire. C'est un trajet de près de deux cents lieues d'une navigation difficile. Il faut croire que si l'auteur n'a pas corrigé cette faute , c'est que du moment où il se dégoûta du théâtre, il ne voulut pkis entendre parler de ses tragédies, ni se mêler d'aucune des éditions qu'on en fit.
Là inort dé Mithridate achève dignement la peinture de son caractère.
.l'ai vengé l'univers autant que je l'ai pu : La mort dans ce projet m'a seule interrompu. Ennemi des Romains et de la tyrannie , Je n'ai i)oiiit de leur joug subi l'ignominie ; Et j'ose me flatter qu'entre les noms fameux Qn'uue pareille haine a signalés contre eux, Nul ne leur a plus fait acheter la victoire . jNi de jours malheureux plus rempli leur histoire. Le ciel n'a pas voulu qu'achevant mon dessein , Rome eu cendres me vit expirer dans son sein. Mais au moins quelque joie en mourant me console : J'expire environné d'ennemis que j'immole ; Dans leur sang odieux j'ai pu tremper mes mains , Et mes derniers regards ont vu fuir les Romains. Le rôle de Monime présente un autre genre de perfection. Elle respire cette modestie noble , cette retenue, cette décence que l'éducation inspirait aux filles grecques , et qui ajoutent im intérêt particulier à l'ex.nression de son amour pour Xi[)harès. Ses sentiments et ses malheurs sont fidèlement tracés d'après Plntarque : c'est dans cet historien que Racine a pris cette apostrophe touchante (pi'elle adresse au bandeau royal , qui était la cause de son infortune, et dont elle avait essayé en vain de faire l'instrument de sa mort. Et toi, fatal tissa, malheureux diadème. Instrument et témoin de toutes mes douleurs, Raudeau que mille fois j'ai trempé de mes pleurs , Au moins , en terminant ma vie et mon supplice , Ne pouvais-tu me riMidre nu funeste service ? A mes tristes regards , va , cesse de l'offrir ; Daulrcs armes sans toi sauront me secourir : m périsse le jour et la main meurlriére Qui jadis sur mon iront f.iUacha la première!
Plutarque la représenlo connue la plus fidMo el
la plus vertueuse de toutes les femmes de Mithridate, et connue celle qui lui fut la plus chère. Le poète a su accorder son penchant pour Xipbarès avec cette réputation de sagesse et de sévérité que l'histoire lui a faite. Destinée à Mithridate par ses parents , et s'immolant à son devoir , elle est depuis long-temps la victime du penchant secret qui la consume ; et ce n'est qu'au moment oîi l'on ci'oit Mithridate mort, et où les prétentions de Piiarnace lui rendent nécessaire l'appui de Xipharès , qu'elle laisse entrevoir à ce prince la préférence qu'elle lui donne. Mais dès qu'elle est assurée que le roi est vivant , elle impose à son amant, comme à elle même, la loi d'une séparation éternelle.
Quel que soit vers vous le penchant qui m'attire. Je vous le dis, seigneur, pour ne plus vous le dire : Ma gloire me rappelle et m'entraîne à l'autel , Où je vais vous jurer un silence éternel.
Que de sentiment et d'intérêt dans cette expression si neuve ! f^ous jurer un silence éierneJ! Jurer un amour éternel; voilà ce que tout le monde peut dire : maisjtirer un silence, et h» silence éternel, mais le jurer à son amant ; il n'y a que Racine qui l'ait dit. Et combien d'idées délicates sous-entendues dans cette expression ! Dans le fait, ce n'est pas à lui qu'elle le jurera : il ne sera pas à l'autel ; elle ne prononcera point ce serment : c'est à son canir , c'est à son devoir , c'est à son époux qii'elle doit l'adresser. Mais telle est l'involontaire illusion de l'ainour , que , sans y penser , il adresse tout à l'objet aimé , même les sacrifices qui lui sont contraires. Il m'arrive rareinent, vous le savez, messieurs , de m'arrêter sur les beautés de la versification de Racine : il y aurait trop à faire , et chaque scène tiendrait une séance. Mais je ne puis m'empêcher de remarquer de temps en temps quelques unes de ces expressions si singulièrement heureuses , et qui supposent encore un auti'e mérite que celui de la diction poétique : ce sont celles qui tiennent à ce sentiment exquis dorit Racine était doué , expressions qu'il place toujours si naturellement , qu'elles semblent échapper à sa plume comme elles échapperaient à l'amour. Monime continue :
J'entends, vous gémissez. Mais telle est ma misère : Je ne suis point à vous ; je suis à votre père. Dans ce dessein vous-même il faut me soutenir, i:i de mon faible cuur m'aidcr à vous bannir. J'attends du uioius, j'attends de votre complaisance Que désormais partout vous fuirez ma présence. J'en viens de dire assez pour vous persuader Que j'ai trop de raisons de vous le commander. Mais , après ce moment , si ce cœur magnanime D'un véritable amour a Inûlé pour Monime, Je ne reconnais plus la foi de vos discours Qu'au soin ((ue vous prendrez de m'éviter toujours.
SÏÈCLE DE LOtltS XtV. - POÉSIE.
Xipharès lui reprc^scntc la ililTicnlté de se confurniéi- A cet ordre ligoureux , lorsque Mithridate lui-nlême, craiguant les entreprises de Pharnace, a ordolliié à Xiphàrès de ne point quitter Moninie.
N'imporle , il me faut obéir.
Inventez des raisons qui puissent l'éblouir. D'un héros tel que vous c'est là l'effort suprême : Cherchez, prince, cherchez, pour vous.trahir vous-même, i'out ce que , pour jouir de lein-s contentements, L'amoiir fait inventer aux vulgaires amants. Eniin , je me connais; il y va de ma vie : De mes faibles efforts ma vertu se défie. Je sais qii'en vous voyant , im tendre souvenir Peut m'arrachcr du cœur quoique indigne soupir; Que je verrai mon ame , en secret déchirée , Revoler vers le bien dont elle est séparée. Mais je sais bien aussi que, s'il dépend de vous De me faire chérir un souvenir si doux , Vous n'empêcherez pas que ma gloire offensée N'en jaunisse aussitôt la coupable pensée ; Que ma main dans mon cœur ne vous aille chercher, Pour y laver ma honte et vous en arracher.
Voilà le dernier effort de la vertu qui combat : ïnais cet effort est si grand , qu'il est impossible que l'attendrissement n'y succède pas ; et les dernières paroles d'un adieu si douloureux devaient y mêler quelque consolation. Les derniers mots qu'on adresse à un amant, même pour l'éloigner de soi , doivent encore être tendres ; et quoique le devoir l'emporte, l'amour doit encore se faire entendre par-dessus toiit. Racine a bien connu celte marche de la nature dans les vers qui terminent cette scène attendrissante.
Que dis-jo? En ce moment le dernier qui nous reste,
•le me sens arrêter par im plaisir funeste :
Plus je vous parle , et plus , trop faible que je suis ,
•le cherche à prolonger le péril q\ie je fuis.
Il faut pourtant, il faut se faire violence ;
Et, sans perdre en adieux un reste de constance.
Je fuis. Souvenez-vous, prince, de ni'éviter.
Et méritez les pleurs que vous m'allez coûter.
Corneille avait eu le premier l'idée de ces combats de la vertu contre l'amour. Ils sont le fond du rôle de Pauline : il y a même des endroits oîi elle dit à peu près les mêmes choses que vient de dire Monime. Il n'est pas inutile de comparer ces deiix morceaux.
Ilélas! cette vertu, quoique cnfai invincible. Ne laisse que trof voir uiic aine trop scnsiljle. Ces pleiirs eu sont témoins, et ces lâches soupirs Qu'arrachent de nos feux les cruels souvenirs : Trop rigoureux effets d'une aimable présence , Contre qui mon devoir a trop peu de défense ! Mais SI vous estimez ce généreux devoir , Conservez m'en la gloire , et cessez de me rnir : Epargnez-moi des pleurs qui coulent à ma honte ; Ejxiryniiy-moi des feu.vqii'k regret je surmonte; Enfin épargnez-moi ces tristes entretiens , Qui iie font qu'irriter vos tonrmeiifs et les miens.
C'est le même fond de pensées que dans Mouline ; mais , sans vouloir délailler toutes les fautes
de versificalion, quelle prodigieuse différence! Et à (juoi tient-elle principalement? A ce que l'esprit de Corneille a fort bien aperçu ce qu'il fallait dire, et que le cœur de Racine l'a senti. Je n'ai point établi ce parallèle pour rabaisser l'un au-dessous de l'autre : chacun d'eux a des mérites différents. J'ai voulu faire voir que Racine n'avait appris de personne à parler le langage du cœur.
Personne aussi ne savait mieux que lui combien une femme occupée d'im sentiment profond est ca[)able d'allier la tendresse la plus délicate avec la plus inébranlable fermeté. Quand ÎMithridale, après avoir réussi, à force d'artifices, à faire avouer à Monime son amour pour Xipharès , veut, malgré cet aveu , la conduire à l'autel , sa réponse est d'une ame aussi élevée qu'auparavant elle s'était montrée sensible.
Je n'ai point oublié quelle rccoimaissance.
Seigneur, m'a dû ranger sous votre obéissance.
Quehiue rang où jadis soient montés mes aienx .
Leur gloire de si loin n'éblouit point mes yeux.
Je songe avec respect de combien je suis née
Au-dessous des grandeurs d'un si noble hyménée ;
Et malgi'é mon penchant et mes premiers desseins
Pour un fils , après vous le plus grand des humains ,
Du jo)u- que sur mon froiit on mit ce diadème.
Je renonçai, seigneur, à ce prince, à moi-même.
Tous deux d'intelligence à nous sacrifier.
Loin de moi , par mon ordre , il courait m'oublier :
Dans l'ombre du secret ce feu s'allait éteindre;
Et même de mon sort je ne pouvais me plaindre;
Puisque enfin , ans dépens de mes vœux les plus doux ,
Je faisais le bonheur d'un héros tel que vous.
Vous seul, seigneur, vous seul , vous m'avez arrachée
A cette obéissance où j'étais attachée;
Et ce fatal amour dont j'avais triomphé.
Ce feu que dans l'oubli je croyais étouffé ,
Dont la cause à jamais s'éloignait de ma vue ,
Vos détours l'ont siu'pris , et m'en ont convaincue.
Je vous l'ai confessé, je le dois soutenir.
En vain vous en pourriez perdre le souvenir;
Et cet aveu honteux où vous m'avez forcée
Demeurera toujours présent à ma pensée.
Toujours je vous croirais incertain de ma foi;
Et le tombeau , seigneur, est moins triste pour moi
Que le lit d'un époux qui ma fait cet outrage ,
Qui s'est acquis sur moi ce cruel avantage,
Et qui, me préparant un éternel ennui.
M'a fait rougir d'un feu (|ui n'était pas pour lui.
On ne sait s'il y a dans celte réponse plus d'art et de modération que de noblesse et de bienséance. Je faisais le bonheur rf'ioi hiros tel que vous. Peut-on mieux ménager l'amour -propre d'un roi malheureux et d'un vieillard jaloux ? Et comme le refus d'épouser un homme qui l'a fait ruufjir est conforme à cette juste fierté , si naturelle à un sexe dont elle esc la défense! Personne n'a su mieux que Racine faire parler les femmes comme il leur convient de parler.
HITIIUIDATE.
C'est donc vnlre répons'^ ? el , sans jiins me complaire .
Vous refusez l'ho.ineui'que je voulais vous faire! Pensez-y bien , j'altends , pour me déterminer....