MO.MME
Kon, seigneur, vainement vous croyez métonner. Je vous connais , je sais tout ce que je m"apprête ; Et je vois quels mallicurs j'assemble sur ma tète : Mais le dessein est pris; rien ne peut mébranler. Jugez-en , puisque ainsi je vous ose parler. Et m'emporte au-delà de cette modestie Dont jusqu'à ce moment je n'étais point sortie. Vous vous êtes servi de ma funeste main Pour mettre à votre fds un poignard dans le sein. De ses feux innocents j'ai tralii le mystère; Et quand il n'en perdrait que l'amour de son père, 11 en mourra , seigneur. Ma foi et mon amour >'e seront jjoint le prix d'un si cruel détour. Après cela, jugez. Perdez une rebelle; Armez-vous du pouvoir ((u'on vous donna sur elle : J'attendrai mon arrêt; vous pouvez commander. Tout ce qu'eu vous quittant j'ose vous demander. Croyez (à la vertu je dois cette justice ) Que je vous trahis seule , et n'ai iioint de complice; Et que d'un plein succès vos vœux seraient suivis , Si j'en croyais, seigneur, les vœux de votre fils.
Ce rôle me parait , dans son genre , nn véritable chef-d'œuvre : il y en a sans doute d'un plus vif intérêt et d'un effet plus entraînant; il y a des passions plus fortes et des situations plus déchirantes ; mais je ne connais point de caractère plus parfaitement nuancé. Le soin qu'a eu le poète de supposer (pie ^lonime et Xipharès s'aimaient avant que le roi de Pont ei'it pensé à la mettre au rang: de ses épouses , écarte de ces deux amants jusqu'à l'ombre du reproche. La marche de la pièce est graduée avec art , par les alternatives d'espérance et de crainte que fait naître d'abord la fausse nouvelle de la mort de "Mitlu'idate ; ensuite l'offre simulée d'unir ]\Ionime à Xipharès; enlin le péril des deux amants , dont l'un est menacé de la vengeance de son père , et l'autre est prête à boire le poison que son époux lui envoie. Le dénouement est régulier et agréable au spectateur : ]Mithridate meurt en héros , et rend justice en mourant à son fils et à ^lonime ; tous deux sont unis. Et à l'égard de Pharnace , si sa punition est différée , on .sait (ju'elle est sûre ; et l'auteur s'est fié avec raison à la connaissance que tout le monde a de cette histoire , lorsqu'il a fait dire à Mithridate :
Tôt ou tard il faudra que Pharnace périsse : Fiez-vous aux Romains du soin de son supplice.
Le commentateur de Racine , que j'ai déjà cité, s'exprime ainsi sur Mithridate :
« Le défaut essentiel de cette pièce esl dans l'intrigue, où , quoi qu'on en puisse dire , il se trouve deux intérêts fort distincts : le premier est l'amour de Xipharès et de Monime ; Tautre est la haine de Mithridate poui" les Romains , et les projets de sa vengeance. Racine , i! est vrai, a su fondre ces deux intérêts avec un art qui n'apparlientqu'i'i lui ; mais, en admirant l'adresse du poète, on est forcé de convenir que les projets de Mithridate devraient faire l'unique intérêt de celte pièce , et que
cet intérêt ne commence qu'au troisième acte , où l'ou ouljJie alors les amours de Xipharès et de ]\Ionime. »
Quoi que le commentateur en puisse dire, on est forcé de convenir que ses observations critiques sont autant de méprises bien lourdes. Jamais la haine de Mithridate pour les iîo»iai)is n'a pu faire l'intérêt d'une pièce ; elle est seulement un des caractères du héros : c'est comme si l'on disait que la haine de Pharasmane pour les Romams doit faire l'intérêt de la tragédie de Rhadamiste. Jamais le projet de porter la guerre en Italie n'a pu faire l'intérêt d'une pièce. L'intérêt tient nécessairement au sujet , à l'action. Or , la haine pour un peuple , un projet de guerre contre ce peuple , ne sont ni un sujet ni une action. Le sujet est l'amour intéressant et vertueux de IMonime et de Xipharès; et le nœud de ce sujet , le nœud de l'intrigue , est la jalousie de Mithridate. Comment concevoir que sa haine pour les Romains , que l'idée d'une expédition incertaine, éloignée, puisse former un intérêt à part ? Elle en répand sur le personnage de Mithridate , qu'elle relève de son abaissement et de sa défaite. ^lais depuis quand le simple développement d'un caractère peut-il former un intérêt distinct , à moins qu'il ne tienne à une seconde action? Et cette seconde action, où est -elle? Il faudrait qu'elle existât pour faire oublier l'amour de ?,^ipharcs et de Monime^ comme ledit le commentateur ; mais cette scène le fait si peu oublier, qu'elle commence le péril des deux amants , dont elle découvre l'intelligence. Cette scène , avec tant d'autres mérites, a encore celui de nouer plus fortement l'intrigue , comme il doit toujours arriver dans un troisième acte; cette scène finit par ces vers de Pharnace :
J'aime : l'on vous a fait un fidèle récit.
Mais Xipharès , seigneur, ne vous a pas tout dit :
C'est le moiodre secret qu'il pouvait vous apprendre;
Et ce fils si fidèle a dû vous faii-e entendre
Que , des mêmes ardeurs dès long-temps enflammé ,
11 aime aussi la reine , et même en est aimé.
Ce mot terrible , qui porte la jalousie et la rage dans le cœur de Mithridate , et jette dans un si grand danger Monime et Xipharès ; ce mot est le dernier d'une scène qui, selon le commentateur, fait oublier leur o mou/.' En vérité, l'on ne sort pas d'étonnement de tout ce qu'on imprime aujoiu'crhui siu' les auteurs classitiues du siècle passé et du nôtre. Il est dit , dans le Dictionnaire historique que j'ai cité à propos d' A ndromaque , que Mithridate est «Il magnifiqueépithalame. On ajoute qu'iui honmie d'esprit a comparé l'intrigue de cette pièce à celle de l'Avare, Cet homme d'esprit, c'est ^ oltaire; et vous avez vu comme il les a comparées.
SECTION VI. — Iphigénie.
Le degré de succès qu'obtiennent les ouviages
SIÈCLE DE LOUIS XIV
POESÎE.
de théâtre dépend principalement du choix des sujets; et le premier élan du génie est quelquefois si rapide et si élevé , que , de la hauteur où il est d'abord parvenu , lui-même ensuite a beaucoup de peine à prendre un vol encore plus haut et plus hardi. Il n'y a que ces deux raisons qui puissent nous expliquer comment Racine , depuis Andromaque , offrant dans chacun de ses drames une création nouvelle et de nouvelles l)eautés , n'avait pourtant rien produit encore qui fût , dans son ensemble, supérieur à cet heureux coup d'essai. Il était dans cet âge où l'homme joint au feu de la jeunesse dont il n'a rien perdu toute la force de la maturité, les avantages de la réflexion, et les richesses de l'expérience. Un ami sévère à contenter , des ennemis à confondre , des envieux à punir , étaient autant d'aiguillons (jui animaient son courage et ses travaux. Le moment des grands efforts était venu, et l'on vit éclore successivement deux chefs-d'œuvre qui , en élevant Racine audessus de lui-même, devaient achever sa gloire , la défaite de l'envie , et le triomphe de la scène française. L'un était Iphkjénie , le modèle de l'action théâtrale la plus belle dans sa conlexture et dans toutes ses parties; l'autre était Phèdre, le plus éloquent morceau de passion que les modernes puissent opposer à la Didon de ce Virgile qu'il faudrait appeler inimitable, si Racine n'avait pas écrit.
Ces deux pièces, il est vrai , sont , pom- le fond , empruntées aux Grecs. Mais je me suis assez déclaré leur admirateur pour qu'il me soit permis d'assurer, sans être suspect de favoriser les modernes , que le poète français a surpassé son modèle dans Iphigénie, et que dans Phèdre il l'a effacé de manière à se mettre hors de toute comparaison. Vlphifjèiiie d'Euripide est sans contredit sa plus belle pièce, et Racine n'a pas dissimulé quelles obligations il lui avait. L'exposition, l'une des plus heureuses que l'on connaisse au théâtre ; les combats de la nature contre l'ambition , de la religion et de la crainte contre la pitié et la tendresse paternelles ; ces mouvements opposés qui entraînent tour à tour Agamemnon ; cette joie qui éclate à l'arrivée de la mère et de la fille, et qui , dans un pareil moment , est si déchirante pour le cœur d'un père; cette scène si naïve et si touchante entre Agamemnon et Iphigénie; cette nouvelle foudroyante apportée par Arcas,
Il l'attend à Taiitel pour la sacrifier ; l'hymen d'Achille faussement prétexté ; le désespoir de Clytemnestre , qui tombe aux pieds du seul défenseur qui reste à sa fille; la noble indignation du jeune héros, dont le nom est si cruellement compromis; les reproches que Clytemnestreadresse
à un époux inhumain; la résignation de la victime, et les prières qu'elle mêle à l'expression de son obéissance ; (ont cela , je l'avoue , appartient plus ou moins à Euripide. Mais tout cela , j'ose le dire, est plus ou moins embelli ; et quelquefois même les beautés sont substituées aux défauts. C'est ce qu'il faut prouver avec quelque détail, en faisant remarquer dans quels points la différence des temps et des mœurs a dû mettre l'imitateur dans le cas d'enchérir sur l'original.
L'exposition est à peu près la même dans les deux pièces; mais le long détail où entre Agamemnon sur l'origine de la guerre de Troie , et qu'il commence à la naissance d'Hélène; ce détail qu'il fait à un Grec, qui en est aussi bien instruit que lui, me paraît refroidir une scène d'ailleurs si intéressante. Il n'y a nulle raison pour prendre son récit de si haut quand les moments sont précieux ; et l'on reconnaît ici cette verbosiié qu'on ajustement reprochée aux écrivains grecs, dont Sophocle lui-même , le plus parfait de tous , n'est pas tout-à-fait exempt. J'en retrouve encore des traces dans les réflexions trop prolongées que fait Agamemnon sur les dangers de la grandeur et les avantages d'une condiiion obscure. Ce n'est pas que ce soient là de ces sentences froidement philosophiques si fréquentes dans Euripide : celle-ci est en situation et en sentiment; elle est parfaitement placée, et Racine n'a pas manqué de s'en saisir. Mais il a resserré en trois vers ce qu'Euripide alonge dans dix ou douze. Il a senti qu'il lîc devait pas y avoir un mot de trop dans une exposition où l'on a tant de choses importantes à développer. Le Grec a le mérite de l'invention ; le Français celui de la mesure, et j'ajouterai celui de l'expression.
Heureux qui, satisfait de son humble forlune, Libre du joug superbe où je suis attaché , Vit dans l'état obscur oii les dieux l'ont caché!
Il n'y a rien dans le grec qui réponde à la beauté de ces deux hémistiches: Libre du joug superbe... où les dieux Vont caché. Il n'y a rien non plus qui ait pu fournir à Racine ces vers qui expriment d'une manière si heureusement poétique le calme qui retient la flotte grecque dans le port d'Aulide :
Le vent qui nous flattait nous laissa dans le port : Il fallut s'arrêter; et la rame inutple Fatigua vainement une mer immobile '.
Voilà pour l'exposition. Voyons l'intrigue et les caractèi'es. Il y en a quatre plus ou moins tracés dans Euripide: Agamemnon, Clytemnestre, Iphi-
' Ces vers rappellent ceux de Virgile :
Qituni vcnti posuerc , oinnlsqtie repente resedil Flatus , cl in lento luctntUnr tmirmorc tonsœ.
iEnc.'d. VII, 28.
Olli reinigio tiorteiiu/iie dicmqiie J'iiligant.
Ihid- VIII, 1)4
COURS DE LITTÉUATLRE.
génie, Achille. Tous sont embellis et perfectionnés. Agameninon est lieaiiconp plus noble , Clytemnestre beaucoup plus pathétique, Achille beaucoup plus impétueux j Ipliii,a'nie même, le rôle le mieux fait de la pièce ,^rec(jue, esl encore plus touchante dans la pièce française, filais il es! à propos d'observer que la supériorité des rôles d'Achille et diphigéuie lient à un ressort dramatique étranger aux anciennes tragédies , et qui n'a jamais été mieux placé que dans celle-ci, pour ajouter à l'intérêt des situations et des caractères. L'amour, que les modernes ont souvent introduit mal à propos dans ces grands sujets de l'anticpiilé, tels qu'OEdipe, Electre, Mérope, Piiiloctètc, se mêle admirablement à celui d'Iphénic ; et la raison en est sensible. Il ne s'agit ici, ni d'iuirigiies amoureuses, ni de déclarations galantes , qui rabaissent de grands personnages et gâtent une grande action. Quel esl le sujet d'Iphigruirf C'est un père forcé par des raisons d'état d'immoler sa propre fille. Il est obligé, pour la faire venir d'Argos à l'armée, de prendre un prétexte qui la trompe, ainsi (pie .'■a mère. Il suppose un projet de mariage entre Achille et Iphigénie. Telle est l'intrigue d'Euri[iide. On s'attend bien , au moment où cette fourbe est découverte, (|u'Acliille sera indigné qu'on se soit servi de son nom pour cet odieux stratagème. 3Iais combien la situation sera-t-elle fthis forte, s'il est vrai qu'Achille ait été promis à Iphigénie, s'il aime celle jeune princesse, s'il a en même lemps et son injure à venger et son épouse à sauver! Pour aller jns(|ue-là, il n'y avait ([u'un pas à faire : Euripide ne l'a pas fait ; et, s'il faut tout dire, je m'en étonne, et je crois qu'on peut le lui reprocher. (]ar, si les Grecs n'ont point mis d'intrigues d'amour dans leurs tragédies , s'ils ne représentent point des héros amants, l'amour conjugal, l'amour fondé sur des droits légitimes n'est point exclu de leur théâtre : témoin l'antigone de Sophocle, (|ui est promise au lils de Gréon , comme l'Iphigénie de Racine l'est au fils de Péléc ; et raltachcment nuUuel d'IIémon et d'Ai'.tigone est assez fort pour produire la catastiO[(he, c'està-tlire la mort du prince (pii se tue auprès d'Autigone. Qui enqièchait Euripide de mettre Aa^chille dans une situation se'.nbal)le? Achille peut, sans rien perdre de riiî'roïsme ([ui Kiit son caractère, aimer la jeune époiîse qui lui est jiromise; et combien alors il sera phr> intéressé à la défendre! Celle faute d'Euripide (car c'en est une qui même eii amène d'aulres) esl une nouvelle preuve <jni confirme, ce que j'ai toujours pensé, (]ue Sopb.ocle avait vu bien plus loin que lui dans l'.ut draniaticjue.
Qu'ari■i^t-l-il? ie prétendu niaiiage il' Achille
n'est (}u' une fiction qui s'éclaircit dans la première scène du quatrième acte; et celle scène, de tontes manières, convient beaucoup plus à la comédie qu'à la tragédie. On en va juger. Achille arrive au quatrième acte, pour parler, dit-il, au général des Grecs, et savoir les raisons de ses délais. C'est d'abord une faute d'amener si tard un personnage de cette importance, et sans autre raison quile fasse tenir au sujet qu'un simple mouvement de curiosité et d'impatience. Ce n'est pas tout: il n'a jamais vu Clyleranestre, et la première personne qui se présente à lui devant la demeure d'Agamemnon, c'est cette reine qui croit venir au devant de Sun gendre , et qui l'accueille en conséquence. Achille, qui ne se doute de rien, va de surprise en surprise. Elonné de voir une femme l'aborder ainsi, ill'est bien plus lorsqu'elle lui présente la main, cérémonie d'usage la première fois qu'une mère voyait l'époux de sa fille. Il réclame les saintes lois (te la pudeur avec toute la simplicité des mœurs antitiues. Clytemnestre est obligée de se nommer, et lui demande pourcpioi il se refuse à ce que la coutume permet entre un gendre et une belle-mère. iXouvel étonnement d'Achille , qui ne sait ce qn'on veut lui dire, et qui finit par protester à la reine que jamais il n'a entendu parler de ce mariage, et qu'Agamemnon ne lui en a jamais dit un mot. Clytemnestre est si confuse, ([u'elle lui demande la permission de se retirer. Je demande , moi , si ce n'est pas là une scène absolument comique. Toute méprise l'est par ellemême : et qn'est-ce qu'ime méprise semblable entre Achille et Clytemnestre? quel rôle pourun héros, pour une reine ! Cette scène se sent encore de l'enfance d'un art qui pourtant était déjà fort avancé ; et toutes ces fautes viennent de ce que l'hymen d'Achille et d'Iphigénie n'est qu'une supposition dans le poète grec , au lieu d'être une réalité, comme dans le poète français. Aussi quelle différence de l'arrivée d'Achille dans la pièce de Racine ! Il ne vient pas à l'armée pour savoir des nouvelles. La renommée de ses exploits l'y a devancé : il arrive vainqueur de la Tbessalie et de Lesbos; il arrive pour épouser la fille du roi des rois, et renverser la ville de Priam.
La Ihcssalic entière on vaincue ou calmée , Lesl)os nicmc con(|uisc en attenilant l'année, De toule autre valeur ('lorncls uiouuineuts, >> sont (fAelillle oisif que les aunisenicnts. Les nialliems de Lesixis par ses mains ravasée lîponvanicnt eneor toule la mer Éséc :
Troie en a vu la Haiunie , et jusque dans ses ports Les Ilots eu ont porté les débris et les niorts.
^ nilà comme le lirros s'annonce, et comme le [;oète fait (les vers. Que l'on compare ici Einipide et Racine, el qu'on juge.
SIÈCLE DE LOUIS XÏV. - POÉSIE
Revenons à la pièce grecque. Au moment où Clytemnestre veut quitter Achille, Arcas survient, qui leur révèle la résolution cruelle d'j\gamemnon et le péril d'Iphigéuie. Il est clair qu'Achille n'y peut prendre par lui-même aucun intérêt , si ce n^est celui de la pitié, que tout autre éprouverait comme lui , et le ressentiment qu'il doit avoir contre ceux qui ont abusé de son nom. Clytemnestre cependant saisit cette occasion de se ménager un appui pour sa fdle; elle tombe à ses genoux , et lui dit à peu près les mêmes choses que Racine a écrites en si beaux vers , mais qui ont infiniment plus de force en s'adressant à celui qui devait réellement être l'époux d'Iphigcnie, qu'à un prince qui, dans le fait, se trouve étranger à tout ce qui se passe. Il lui répond très noblement , et lui promet son secours. Il fait les mêmes offres à Iphigénie dans l'acte suivant. Mais que produit son entretien? Rien, absolument rien : il ne voit pas même Agamemnon ; il dit que ses propres soldais sont soulevés contre lui , qu'il a couru risque d'être accablé de pierres. Cependant il amène un petit nombre d'amis , qui sont prêts comme lui à tout risquer pour sauver la princesse. Mais lorsqu'elle témoigne qu'elle est résignée à mourir, et qu'elle sera une victime volontaire, immolée pour la gloire et le salut des Grecs , il se contente d'admirer sa résolution , et d'avouer que ce noble courage lui fait regretter de n'être pas son époux. Seulement il ajoute que , dans le cas où elle changerait d'avis, il sera près de l'autel pour la défendre. Estce là cette fougue impétueuse qui doit caractériser Achille? Je sais que, suivant les mœurs grecque^^, il ne doit pas faire davantage , et qu'il n'a pas le droit d'empêcher un dévouement religieux. Mais pourtant c'est Achille ; c'est celui qu'Horace veut que l'on représente comme ne reconnaissant de loi que son épée : et certes, si Euripide en eût fait l'époux d'Iphigénie, il pouvait en faire en même temps l'Achille d'Homère. Mais il a laissé cette gloire à Racine. C'est en effet d'après V Iliade que le poète français a dessiné cette superbe scène, l'une des plus imposantes et des plus vives de notre théâtre, entre Achille et Agamemnon. C'est d'après le plus grand peintre de l'antiquité que Racine a colorié cette belle figure de héros , que des critiques absurdes ont si ridiculement accusée d'être trop française. Ici , comme dans Homère , c'est un guerrier fougueux, terrible, inexorable, ne respirant que la gloire et les combats, impatient du repos, de l'obstacle et de l'injure , méprisant les oracles et les prêtres, également prêt à renverser les autels et à combattre toute une armée. On lui rappelle en vain qu'il doit [jérir sous l2s murs de Troie :
Moi ! je m'arrêterais à de vaines menaces , Et je fuirais l'tionncur qui m'attend sur vos traces! Les Parques à ma mère , il est vrai , l'ont prédit , Lorsqu'un époux mortel fut reru dans son lit : Je puis clioisir, dit-on , ou beaucoup d'ans sans gloire, On peu de jours suivis d'une longue mémoire. Jlais , puisqu'il faut culin que j'an-ive au tombeau , Voudrais-je , de la terre inutile fardeau, Trop avare d'un sang reçu d'une déesse . Attendre chez mon pore une obscure vieillesse, Et, toujours de la çloire évitant le sentier, Ne laisser aucun nom, et mourir tout entier? Ali : ne nous formons point ces indignes obstacles ; L'honneur parle . il suffit : ce sont là nos oracles. Les dieux sont de nos jours les maîtres souverains; Mais, seigneur, notre gloire est dans nos propres mains. Pourquoi nous tourmenter de leurs ordres suprêmes? >'e songeons qu'à nous rendre immortels comme euxmêmes ; Et , laissant faire au sort , courons où la valeur Aous promet un destin aussi grand que le leur : C'est à Troie , et j'y cours ; et , quoi qu'on me prédise , Je ne demande aux dieux qu'un vent qui m'y conduise; Et quand moi seul enfin il faudrait l'assiéger, Patrocle et moi , seigneur, nous irons vous venger. Assurément il n'y avait qu'Achille au inonde qui pût vouloir tout seul assiéger Troie. Il n'y avait que lui qui pût dire à Clytemnestre :
Votre fille vivra; je puis vous le prédire. Croyez, croyez du moins que tant que je respire, Les dieux auront en vain ordonné son trépas: Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.
Il n'y avait que lui qui pût dire à Iphigénie :
Venez , madame , suivez-moi.
Ne craignez ni les cris ni la foule impuissante D'un peuple qui se presse autour de cette tente. Paraissez ; et bientôt , sans attendre mes coups , Ces flots tumultueux s'ouvriront devant vous. Patrocle et quelques chefs qui marchent à ma suite , De mes Tliessaliens vons amènent l'élite ; Tout le reste , assemblé près de mon étendard , Vous offre de ses rangs l'invincible rempart. A vos persécuteurs opposons cet asile : Qu'ils viennent vous chercher sous les tentes d'Achille !
C'est à la fois un guerrier, un amant, un époux outragé; c'est Achille tout entier. On voit(|ue Ptacine était plein d'Homère. Il traduit d'Homère cet endroit de la scène d'Achille avec Agamemnon :
Et que m'a fait à moi cette Troie où je cours?
Au pied de ses remparts quel intérêt m'appelle?
Pour qui , soiu-d à la voix d'une mère immortelle ,
Et d'un père éperdu négligeant les avis ,
Vais-jc y chercher la mort tant prédite à leur fils ?
Jamais vaisseaux partis des rives du Scamandre ,
Aux champs thessalicns osèrent-ils descendre?
Et jamais dans Larisse un lâche ravisseur
Me vint-il enlever ou ma femme ou ma sœur?
Ou'ai-je à me plaindre? où sont les pertes que j'ai faites?
Je n'y vais que pour vous , barbare que vous êtes ! Ce qiù distingue ce rôle admirable , c'est que l'amour, qui affaiblit ordinairement l'héroïsme , lu donne ici un nouveau ressort. Il semble qu'il n'y ait rien à répondre loisque Achille dit à Iphigénie :
Quoi ! madame , u» barbare osera m'insultcr !
II voit que de sa sœur je cours venger l'outrage;
Il sait que , le premier, lui donnant mon suffrage ,
Je le fis nommer chef de vingt rois ses rivaux;
Et, pour fruit de mes soins, pour fruit de mes travaux,
Pour tout le prix enfin d'une illuslre victoire
Qui le doit enricbir, venger, combler de gloire,
Content et glorieux du nom de votre époux ,
Je ne lui demandais que l'honneur d'être à vous.
Cependant aujourd'hui , sanguinaire , parjure .
C'est peu de violer l'amitié, la nature.
C'est peu que de vouloir, sous un couteau mortel ,
Me montrer votre cœur fumant sur un autel ;
P'un appareil d'Iiym 'ii couvrant ce sacrifice ,
Il vcul que ce soit moi qui vous mène au supplice ;
Que ma crédule main conduise le couteau ;
Qu'au lieu de votre époux . je sois votre bourreau!
Et quel était pour vous ce sanglant byménée ,
Si je fusse arrivé plus tard d'une journée?
Quoi donc! h leur fureur livrée en ce moment.
Vous iriez à l'autel me chercher vainement;
VA d'un fer imprévu vous tomberiez frappée ,
En accusant mon nom qui vous aurait trompée !
Il faut de ce péril , de cette trahison ,
Aux yeux de tous les Grecs lui demander raison.
A l'honneur d'un époux vous-même intéressée.
Madame , vous devez approuver ma pensée :
11 faut que le cruel qui m'a pu mépriser,
Apprenne de quel nom il osait abuser.
Il ne s'indigne pas moins de la soumission d'Iphigénie que de la cruauté de son père :
Eh bien! n'en parlons plus. Obéissez cruelle , Et cherchez une mort qui \ ous semble si belle ; Portez à votre père un cœur où j'entrevoi Moins de respect pour lui (|ue de haine pour moi. Une juste fureur s'empare de mon ame : Vous allez à l'autel , et moi , j'y cours , madame. Si de sang et de morts le ciel est affamé , Jamais de plus de sang ses autels n'ont fumé : A mon aveugle amour tout sera légitime; Le prêtre deviendra ma première victime; Le bûcher, par mes mains détruit et renversé. Dans le sang des bourreaux nagera dispersé; Et si . dans les horreurs de ce désordre extrême , Autre père frappé tombe et périt lui-même , Alors de vos respects voyant les tristes fruits. Reconnaissez les coups que vous aurez conduits. Je le répète ; que l'on compare à ces emportements si naturels, si intéressants, si bien fondés, le sang- froid de l'Achille d'Euripide, et qu'on décide lequel de ces deux rôles est le plus tragique et le plus théâtral.
Mais le dernier coup de pinceau est dans le cinquième acte, quand le poète représente tous les Grecs armés contre Iphigénie.
ne ce spectacle affreux voire fille alarmée Voyait pour elle Achille, et contre elle l'armée. Mais, quoique seul pour elle, Achille furieux Épouvantait l'armée , et partageait les dieux.
Homère et Corneille , les deux premiers modèles du siiblime , n'ont rien, ce me semble, de plus grand pour l'idée et pour l'expression que ces deux vers'. L'iniagiiialion croit voir T Achille de
• L'expression est de Corneille , Scrtorius , acte l , scène 1,
Pi!l.<iic« |e> cI';»11m> ri jiarlagc ]<;>(licii:(.
l'Iliade quand il parait près de ses pavillons, sans armes, qu'il crie trois fois, et que trois fois les Troyens reculent. Girardon disait (pie, depuis qu'il avait lu Homère les hommes lui paraissaient avoir dix pieds : Racine les voyait à cette hauteur quand il a peint son Achille.
J'ai dit que le rôle d'Agamemnon était plus noble et mieux soutenu dans notre Iphigéme que dans celle des Grecs. En effet, Euripide l'avilit gratuitement devant Ménélas. Quand celui-ci a surpris la lettre que son frère envoie pour prévenir l'arrivée de Clytemnestre , il lui reproche longuement et durement de n'être plus le même depuis qu'il a obtenu le commandement général ; d'avoir été souple et flatteur lorsqu'il le briguait , et d'être devenu intraitable et inaccessible depuis qu'il en est revêtu. Ces reproches injurieux sont déplacés : il suffisait que Ménélas lui rappelât ses résolutions conformes à l'intérêt des Grecs, et se plaignît de son changement. D'un autre côté, Agamemnon reproche à Ménélas de )ie respirer que le sang ei le caniarje , de vouloir se ressaisir d'une cpoitse ingrate, «ti.r dépens de la raison et de l'honneur. Est-ce bien Agamemnon qui doit tenir ce langage? est-ce à lui de parler ainsi de l'injure faite à son frère , d'une querelle qui arme toute la Grèce , et qui le met lui-même à la tête de tous les rois? Il y a là trop d'inconséquence; c'est s'expliquer comme Clytemnestre, et non pas comme le général des Grecs et le frère de Ménélas, ni même comme un homme qui, un moment auparavant , a senti la nécessité du sacrifice qu'on lui demandait. Qu'il en gémisse, qu'il soit combattu , qu'il cherche même à éluder sa parole, à sauver sa fille , rien n'est plus naturel ; mais qu'il ne condamne pas formellement sa propre cause : c'est se rendre soi-même inexcusable, lorsqu'un moment après il consentira au sacrifice. Qu'il ne dise donc pas :
« Poursuivez tant qu'il vous plaira la vengeance inique d'une pcrFide épouse ; c'est votre passion : mais il m'en coûterait trop de larmes, si j'étais assez injuste pour livrer mon sang aux Grecs. » Racine a bien senti ce défaut de convenance ; il a mis dans la bouche de Clytemnestre C3 qu'Euripide fait dire à Agamemnon :
Laissez à Ménélas racheter d'un tel prix
Sa coupa))le moitié , dont il est Irop épris.
Mais vous , ([uelles fureurs vous rendent sa victime ?
Pourquoi vous imposer la peine de son crime?
Pourquoi moi-même enfin , me déchirant le flanc ,
Payer sa folle amour du plus pur de mon sang?
Il me semble aussi que Racine a mieux gardé les vraisemblances, et conservé la dignité d'Agamemnon devant Clytemnestre, lorsqu'il lui interdit l'approche do l'au'el. Dans Euripide, il vçMt la
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POESiE.
renvoyer à Argos, sous prétexte de veiller de plus près à l'cdacalion de ses filles ; prétexte d'autant moins probable, que lui-même l'a fait venir à l'armée pour le mariage d'Iphigénie : ce qui présente une contradiction choquante et inexplicable. Aussi, lorsqu'il lui dit d'un ton absolu , « Je le veux : partez , obéissez ; »
elle répond ,
« TSon , certes, je ne partirai pas ; j'en jure par Junon . Les soins d'un père vous regardent : laissez-moi ceux d'une mère. »
Et là-dessus elle le quitte. C'est compromettre un peu l'autorité d' A gamemnon, comme roi et comme époux. Racine, en imitant cette scène, l'a corrigée. Des différentes raisons que lui fournit Euripide , il n'a pris que celle qui , du moins , a quelque chose de plausible; et il l'a exprimée avec un art et une élégance de détails qui en couvrent la faiblesse autant qu'il est possible.
Vous voyez en quels lieux vous l'avez amenée (Ipliigénie): Tout y ressent la guerre , et non point l'hyménée. Le tumulte d'un camp; soldats et matelots, Un autel hérissé de dards , de javelots , Tout ce spectacle enfin , pompe digne d' Achille , Pour attirer vos yeux n'est point assez tranquille; Et les Grecs y verraient l'épouse de leur roi Dans un état indigne et de vous et de moi.
Clytemnestre ne manque pas de bonnes raisons à lui opposer, Alors il en vient à un ordre formel : Vous avez entendu ce que je vous demande , Madame : je le veux , et je vous le commande. Obéissez.
El il sort sans attendre sa réponse. C'est sauver à la fois toutes les bienséances; car il ne doit pas douter qu'on ne lui obéisse , et , après un ordre si précis et si dur, il n'a plus rien à dire ni à entendre. A l'égard de Clytemnestre, elle demeure étonnée comme elle doit l'être, et cherche à deviner les motifs de cette conduite. Elle paraît croire que son époux n'ose pas montrer aux Grecs assemblés la sœur de la coupable Hélène.
Mais n'importe ; il le veut , et mon cœur s'y résout.
Ma fille , ton bonheur me console de tout. Il y a de l'adresse à couvrir cette petite mortification , qui se perd pour ainsi dire dans les jouissances de l'amour maternel. L'observation de toutes ces bienséances estun des avantages du théâtre français sur celui de toutes les autres nations. Brumoy prétend qu'A gamemnon est plus roi dans Racine, et plus père dans Euripide. Il me semble, au contraire, que, dans la pièce grecque , Agamemnon donne beaucoup plus à l'intérêt de la patrie , et , dans la pièce française , beaucoup plus à la nature; et je crois encore (ju'en cela tous deux se sont conformés aux mœurs du pays où ils écrivaient. La prise de Troie, l'autorité des oracles, riumnenr de la Grèce, devaient è(ro d'une
plus grande importance sur le théâtre d'Athènes que sur le nôtre. Aussi, dans Euripide, passé le second acte , Agamemnon n'a plus aucinie irrésolution, et paraît constamment résigné au sacrifice. Racine a senti que , poin- des spectateurs français, il fallait que la nature rendît [)lus de combats; et après cette grande scène du quatrième acte , où la fierté et la dignité d'Agamemnon se soutiennent si bien devant la hauteur menaçante d'Achille, le poète trouve encore le moyen de donner au roi d'Argos un retour très intéressant : dans l'instant même où il est le plus irrité de l'orgueil d'Achille, où il dit avec toute la fierté qui appartient aux Atrides ,
Achille menaçant détermine mon cœur ; Ma pitié semblerait un effet de ma peur.
Il se rappelle la soumission d'Iphigénie.
Achille nous menace , Achille nous méprise ; Mais ma lille en est-elle à mes lois moins soumise ?
La tendresse paternelle prend encore le dessus. Il veut que sa fille vive. Elle vivra , dit-il , pour un autre que lui. Il fait venir la reine etiphigénie, et charge Eurybate de les conduire secrètement hors du camp, et de les ramener dans Argos. Ce projet échoue par la trahison d'Eriphile, qui va tout découvrir à Calchas , et par le soulèvement de l'armée, qui réclame la victime. Ainsi , jusqu'au dernier moment, la nature l'emporte encore, et Agamemnon ne cède qu'à l'invincible nécessité. Cette gradation est le chef-d'œuvre de l'art ; elle était nécessaire pour répandre sur le rôle d'Agamemnon l'intérêt dont il était susceptible, et pour multiplier les alternai ives delà crainte et de l'espérance. Celte marche savante est un mérite des modernes : les anciens trouvaient de belles situations ; mais nous avons su mieux qu'eux les soutenir, les graduer, et les varier.
Je trouve encore Racine supérieur à son modèle dans la manière dont Clytemnestre défend sa fille. Ce n'est pas que cette scène ne soit belle dans Euripide , qu'il n'y ait du pathétique dans les discours de Clytemnestre; mais elle commence par reprocher à son époux des crimes qui le rendent odieux, le meurtre de Tantale, son premier mari , et celui d'un fils qu'elle en avait eu. Il ne faut pas faire haïr celui que la situation doit faire plaindre. Racine n'a point commis cette faute , et il a donné en même temps plus de véhémence à Clytemnestre : il a donné à la nature un accent plus fort et plus pénétrant ; il a joint à ses plaintes plus de menaces et de fureurs , et il le fallait ; car de quoi n'est pas capable une mère dans une situation si horrible! Dans Euripide, Agamemnon, après avoir répondu à la mère et à la fille , se retire et les laisse ensemble : cette sortie est un peu froide,
La scène est mieux contliiite dans Racine, et va toujours en croissant. Clytemnestre, voyant qu'elle ne peut rien sur Agamemnon, s'empare de sa fille.
Non, je nolaurai point aaienée au suiiplice , Ou vous ferez aux Grecs un doul)le sacrifice. >'i crainte ni respect ne m'en peut détacher ; De mes bras tout sanglants il faudra l'arracher : Aussi barbare époux qu'impitoyable père , Venez, si vous l'osez . la ravir à sa mère. Et vous, rentrez, ma fille, et du moins à mes lois Obéissez encor pour la derniùre fois.
Voilà le cri de la nature ; voilà comme devait finir cette scène. On sait quel en est l'effet au théâtre, et quels ap[)laiidissements suivent Clytenmestre , dont le spectateur a partagé les trans • ports.
Autant sa douleur est furieuse et menaçante, autant celle d'Iphigcnie est touchante et timide. Elle l'est aussi dans Emipide; mais pourtant elle n'est pas exempte de ce ton de harangue et de déclamation qu'on reproche aux poètes ;j:recs , et particulièrement à Euripide, mais qui est infiniment rare dans Sophocle. Iphigénie commence par regretter de n'avoir pas l'éloquence d'Orphée, et l'art d'entraîner les rochers et d'attendrir les cœurs par des paroles. Cedéhut est trop oratoire : mais le reste est d'une grande ht-auté, surtout l'endroit où elle présente à son père le petit Oreste encore au herceau , et cherche à se faire un appui de cette pitié si naturelle qu'on ne peut refuser à l'enfance. Ce morceau est plein de cette simplicité attendrissante , de cette expression de la nature où excellait Euripide. Racine n'avait point ce moyen : il est dans nos principes de n'amener un enfant sur la scène que lorsqu'il tient à l'action , comme dans yJtha.lie et dans Inès. On a depuis employé ce ressort dans quelques pièces, et beaucoup mohis à propos : les connaisseurs l'ont hiàmé , et je crois que ce n'est pas sans fondement. Il serait trop aisé de faire venir un enfant sur le théâtre toutes les fois qu'il y aurait un personnage à émouvoir, et tout moyen par lui-même si facile, et eu quelque sorte banal, péril nécessairement de son effet. Les Grecs n'en ont fait usage que très rarement , quoiqu'ils se servissent beaucoup plus (jue nous de tout ce qui pouvait parler aux yeux. jN'ous en avons vu un exemple très heureux dans IMja.r de Sophocle; mais en général ce moyen est un de ceux qu'il faut mettre en œuvre avec le plus de réserve, et que le succès peut seul justifier.
On a fait un reproche spécieux à V/ph'igénie française : on a voulu voir de l'excès dans sa résignation", lorstiu'clle dit à son père :
■ On pcnl consulter sur nette résignation Ir. Génie rlu ChyhlUoihmc , seconde partie , livre 11 , chapitre 8. I/au-
D'un œil aussi content, d'un cœur aussi soumis Que j'acceptais l'époux que vous m'aviez promis. Je saurai , s'il le faut , victime obéissante, Tendre au fer de Calchas une tête innocente.
On aiu'ait raison , si c'élait là le fond de ce qu'elle dit et de ce qu'elle pense : mais qu'on écoute sa réponse tout entière, et l'on verra s'il y a là de la bonne foi à interpréter séparément et à preiidre dans une rigueur si littérale ce qui n'est qu'une tournure du discours, une espèce de concession oratoire , dont le but est de toucher d'abord le CŒur d'Agamemuon par la soumission, avant de le ramener par la prière et les larmes. A-t-on pi croire qu'elle voulait dire en effet qu'il sera aussi satisfaisant pour elle d'être sacrifiée que d'épouser son amant? Ce sentiment serait entièrement faux, et je n'en connais point de cette espèce dans Racine. Mais, pour juger l'intention d'un discours, il faut l'entendre tout entier, et ne pas s'arrêter à ce qui n'est qu'un moyen préparatoire. Or, qui ne voit, en lisant la suite, que ces assiuances d'une docilité parfaite ne vont qu'à disposer Agameimion à écouter favorablement sa fille?
Si poiu'tant ce respect , si cette obéissance Paraitdigne à vos yeux d'une autre récompense , Si d'une mère en pleurs vous plaignez le-^ ennuis , J'ose vous dire ici qu'en l'état où je suis Peut-être assez d'honneurs environnaient ma vie Pour ne pas souhaiter qu'elle me fût ravie , j\i qu'en me l'arrachant , un sévère destin Si près de ma naissance en eût marqué la fin.
Est-ce là le langage d'une personne qui regarde du même œil la mort et l'hyménée? Sa prière, pour être modeste et thnide , en est-elle moins intéressante? A peine voit-elle son père attendri, comme il doit l'être par ces premières paroles, qu'elle emploie successivement tout ce qu'il y a tle plus capable de l'émouvoir , en commençant par ces deux vers si naturels et si simples , traduits d'Euripide :
rille d'Agamemnon , c'est moi qui la première ,
Seigneur, vous appelai de ce doux nom de père ;
C'est moi qui si long-temps , le plaisir de vos yeux ,
Vous ai fait de ce nom remercier les dieux ,
Et pour qui , tant de fois prodiguant vos caresses,
Vous n'avez point du sang dédaigné les faiblesses.
Hélas; avec plaisir je rac faisais conter
Tous les noms des pays que vous allez dompter ;
Et déjà, d'Ilion présageant la coïKiuète,
D'im triomphes! beau je préparais la fétc.
Je ne m'attendais pas que, pour le commencer.
Mon sang fût le premier ([ue vous dussiez verser.
Iphigénie , dans le grec , finit par dire qu'il n'y a rien de si désirable que la vie , et de si affreux (|ue la morl. Ce senliment est vrai; mais est-il assez louchant pour terminer un morceau de per-
teur explique avec beaucoup d'imagination ce que Racine a ajouté de chrétii'n au rôle d'iphigénie.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
siiasion ? Il peut convenir à tout le monde , et il valait mieux , ce me semble , insister , en finissant , sur ce qui est particulier à Ipliigénic ; et c'est aussi ce qu'a fait Racine. Il n'a pas cru non plus devoir lui donner cette extrême frayeur de la mort; il a voulu qu'on se souvînt que c'était la fille d'Agamemnon : et d'ailleurs il savait qu'nn peu de coin-age sans faste , et mêlé à tous les sentiments qu'elle doit exprimer, ne pouvait rien diminuer de l'intérêt qu'elle inspire, et devait même l'augmenter.
jN'oii que la peur du coup ilont je suis menacée
Me fasse rappeler votre bonté passée.
Ne craignez rien: mon cœur, de votre honneur jaloux,
Ne fera point rougir un père tel que vous ;
Et si je n'avais eu que ma vie à défendre ,
J'aurais su renfermer un souvenir si tendre.
Mais à mon triste sort , vous le savez , seigneur,
Une mère , un amant , attachaient leur bonheur.
Un roi digne de vous a cru voir la journée
Qui devait éclairer notre illustre hyménée.
Déjà sûr de mon cœur, à sa flamme promis,
Il s'estimait heureux : vous me l'aviez permis.
11 sait votre dessein ; jugez de ses alarmes.
Ma mère est devant vous , et vous voyez ses larmes.
Pardonnez aux efforts que je viens de tenter
Pour prévenir les pleurs que je leur vais coûter.
De combien d'intérêts elle s'environne en paraissant oublier le sien ! Elle ne fait pas parler les pleurs du petit Oreste , comme dans Euripide ; mais les pleurs d'un enfant sont un moyen accidentel et passager , au lieu que le contraste affreux de l'hymen qui lui était promis , et de la mort où l'on va la conduire , tient à tout le reste de la pièce et fait partie de la situation. Plus je réfléchis sur ces deux ouvrages, plus il me paraît incontestable que la terreur et la pitié sont portées beaucoup plus loin dans Racine que dans Euripide.
J'ai entendu quelquefois opposer à ce dévouement généreux d'Iphigénie , qui s'élève au-dessus de la crainte de la mort en même temps qu'elle fait ce qu'elle doit pour sauver sa vie , cet aveu que fait Aménaïde d'un sentiment tout contraire, dans ces vers si connus :
Je ne me vante point du fastueux effort
De voir sans m'alarmer les apprêts de ma mort :
Je regrette la vie... elle dut mètre chère.
L'im de ces passages ne me paraît point la critique de l'autre. Aménaïde et Iphigénie disent toutes deux ce qu'elles doivent dire : ce sont seulement deux genres de beauté différents. La situation d'Amcnaïde est bien plus affreuse encore que celle d'Iphigénie : elle est condamnée à une mort infâme; elle va périr en coupable, et sur un échataud. Aussi le poète la représente dans l'entier abattement de l'extrême infortune : pas un sentiment doux , pas une ombre de consolaliun ne se
mêle à l'horreur de sa destinée. Accusée par ses concitoyens, méconnue par son père, éloignée de son amant , elle ne peut faire entendre que l'accent de la plainte. Quelle différence d'Iphigénie ! elle va être offerte en victime pour le salut et la gloire de toute la Grèce; et l'on n'ignore pas quel honneur était attaché à ces sortes de sacrifices , réputés si honorables, que souvent même ils étaientvolontaires, ces idées prises dans les mœurs, et le nom de fille du roi des rois , devaient donc mêler au caractère d'Iphigénie queUpies teintes d'un héroïsme que ne devait point avoir Aménaïde. qui n'est jamais qu'amante et malheureuse. C'est du discernement de toutes ces convenances , relatives au personnage, au pays, aux préjugés, aux coutumes , que dépend la perfection d'un caractère dramatique ; et je crois (pi'elle se trouve dans celui d'Iphigénie.
J'ai connu des hommes de beaucoup d'esprit qui faisaient une autre critique de cette même scène : ils en blâmaient le dialogue. Ils auraient voulu qu'il fût coupé par des répliques alternées et contradictoires , de manière à établir une espèce de choc , un combat de paroles entre Agamemnon et Clytemnestre ; et ils pensaient que la scène en serait devenue plus forte et plus vive. Je ne sais si je me trompe , mais je crois trouver dans la nature les raisons qui me persuadent que Racine ne s'est pas trompé. Sa scène , ainsi que celle d'Euripide, est partagée en trois couplets, si ce n'est que l'ordre est différent. Dans le grec , Clytemnestre parle la première ; elle éclate en reproches contre Agamemnon , qui ne répond rien. C'est déjà un défaut à mon avis ; car il ne convient pas qu'il ait l'air de n'avoir rien à répondre. Sa fille prend la parole : il réplique alors et se retire. J'ai déjà remarqué que cette sortie ne devait pas faire mi bon effet , et que la marche de Racine me semblait plus heureuse. Chez lui , c'est Iphigénie qui parle la première, après que sa mère a dit avec une indignation ironique et concentrée :
Venez , venez, ma fdle , on n'attend plus que vous;
Venez remercier un père qui vous aime ,
Et qui veut à l'autel vous conduire lui-même.
Et après qn' Agamemnon, voyant sa fille plem-er et baisser les yeux , s'est écrié , Ah! malheureux Arcas! tu m'as tralii !
elle se hâte de lui dire ,
Mon père , Cessez de vous troubler, vous n'êtes point trahi : Quand vous conunanderez , vous serez obéi. Et le reste , comme on vient de l'entendre. Il me paraît très naturel (pi' Iphigénie, qui connaît toute la violence de Clytemnestre , et qui en a déjà été témoin (ievaiit Achille , (pii même a eu soin de dire à son amant,
On ne connaît que trop la fierté des Alrides : Laissez parler, seigneur, des bouches plus timides ,
se hâte de prévenir les emportements de sa mère , et d'essayer ce que peuvent sur Agamemnon la pitié et la nature. D'un autre côté , il n'est pas moins vraisemblable que Clytemnestre, qui a eu le temps de revenir de ses premiers transports, se contienne encore jusqu'au moment où elle aura entendu, de la bouche même de son époux, ce qu'en effet elle ne doit croire entièrement que lorsqu'il l'aura lui-même avoué. Après qu'Iphigénie a parlé , Clytemnestre doit d'autant plus attendre la réponse d'Agamemnon , qu'elle a tout lieu d'espérer qu'il n'aura pu résister aux pleurs de sa fille. Il s'explique cependant de manière à ne laisser aucune espérance. C'est alors que l'orage commence , et avec d'autant plus d'effet que le spectateur l'a vu s'amasser dans le cœur de Clytemnestre pendant qu'Agaraemnon parlait, et qu'elle ne se livreà toute sa fureur qu'après qu'elle a perdu tout espoir. Aussi perd-elle en même temps tout ménagement , et finit par se jeter sur sa fille comme une forcenée, et l'entraîne avec elle hors du théâtre. Cette marche me parait en tout celle de la nature : on y observe ce progrès si essentiel à l'effet théâtral , et qui manque à la scène d'Euripide; et non seulement je n'y trouve rien à reprendre , mais je n'y vois rien qu'on ne doive admirer.
Ensuite je demande aux critiques où ils auraient voulu placer ce dialogue coupé , qui leur semble préférable , et comment il pouvait trouver place dans une pareille situation. Prétendre ([ue tout l'art du dialogue consiste dans un conflit de reparties rapidement multipliées, c'est une grande erreur. Il doit loujours être conforme à la situation ; et dès que ce rapport existe , toutes les formes qu'il prend sont également bonnes.
« Mais trois grands couplets qui forment une scène, c'est bien long , et cela ressemble à trois Harangues qui se succèdent » .
disent les critiques qui se paient de mots , et qui s'imaginent qu'il ne peut y avoir de chaleur que dans les traits et dans les saillies. Je réponds : Il y a tel moment où un couplet de quatre vers est long, parce qu'il est inutile, et tel moment où soixante, quatre-vingts, cent vers, ne sont point mie longueur, parce qu'il n'y a rien de trop. Dans les scènes de bravade ou de passion, dans une crise pressante et instantanée, le dialogue doit être vif et coupé. Voyez la scène de Néron et de Britannicus, cpiand ils se bravent tous les deux; celle d' AgauKiiuion et d'Achille , dont je parlerai tout à l'heure; elles sont de ce genre : alors l'expiosjou est coutiimelle. Mais quand il y a des com-
bats intériems , quand il en coiite de parler ou de répondre , quand ce qui s'offre à dire ne peut s'appuyer que sur une suite d'idées liées entre elles , quand celui qui parle est tellement animé qu'il est comme impossible de l'interrompre , alors chacun ne doit parler que pour tout dire; et tous ces cas I différents se trouvent dans la scène dont il s'agit. D'abord , Agamemnon est dans l'état le plus violent et le plus pénible : on vient lui reprocher de faire ce qu'il ne fait que malgré lui : il est comme surpris par sa fille et par sa femme , qui viennent lui livrer un assaut imprévu. Dira-t-on qu'il soit fort pressé d'interrompre les prières et les larmes d'Iphigénie ? Cela ne peut même se supposer. Il souffre; et il lui faut du temps pour recueillir toutes ses forces et rassembler toutes ses raisons. Il l'écoute donc et doit l'écouter. Quand il parle à son tour , est-ce Iphigénie qui lui coupera la parole ? Elle a dit ce qu'elle devait dire : s'il est inflexible , elle est résignée. Ira-t-eile lutter de reparties contre lui ? Piien ne serait plus opposé à la décence et an caractère noble que le poète lui donne. Mais Clytemnestre , dira-t-on , comment n'éclate-t-elîe pas d'abord ? Elle fait bien plus : elle se contient quelque temps; elle a l'air de se dire à elle-même : Voyons comnienl un père trouvera des raisons pour immoler sa fille. A mesure qu'elle l'écoute , la rage la suffoque ; elle a besoin de rappeler tout ce qu'elle a de force ; et le poète l'a si l)ien senti, qu'elle commence par quatre vers pleins d'une fureur sourde et interne , pleins d'une ironie amère et sanglante.
Vous ne démentez point une race funeste ; Oui , vous êtes le sang d'Atrée et de Thyeste : Bourreau de votre fille . il ne vous reste enfin Que d'en faire à sa mère un horrible festin. Barbare, etc.
Soulagée par cette première éruption, c'est alors que cette ame , tourmentée et embrasée comme un volcan , répand des torrents de reproches, d'invectives , de douleurs , de fureurs ; et c'est ici , plus que jamais, que je demande à tons ceux qui l'ont entendue , s'ils imaginent quelque moyeu humain de l'interrompre ou de l'aiTèter , à moins de la tuer sur la place. Agamemnon, nécessairement étourdi de cette tempête , est-il même en état de réi)ondre ? Y pense-l-il ? Elle a cessé de parler, elle est sortie, elle a entraîné sa fille, qu'il ne sait encore où il en est. Il demeure consterné , épouvanté, abîmé dans son malheur... Oh 1 qu'il faut y regarder de bien près avant d'attaquer , sur l'exacte imitation de la nature , l'homme qui en a été le |ieintre le plus fidèle 1
Iphigénie soutient jusqu'au bout le caractère egaienieni sensible et généreux (|u'elle a montré.
SIÈCLE r*: LOUIS xiv. ^ poésie.
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Sôre de la tendresse de son père , qui vient de faire un dernier et inutile effort pour la faire partir secrètement avec Clytemnestre, voyant toute l'armée conjurée contre elle , elle se résout à mourir : elle console sa mère désespérée ; elle la fait souvenir de l'enfance d'Oreste; elle exprime les sentiments les plus aimables.
Surtout, si vous m'aimez par cet amour de mère , Ne reprochez jamais mon trépas à mon père.
Elle résiste à son amant même , qui veut la défendre. Elle lui met devant les yeux la gloire dont il doit se couvrir devant Troie.
Songez , seigneur, songez à ces moissons de gloire Qu'à vos vaillantes mains présente la victoire. Ce champ si glorieux où vous aspirez tous. Si mon sang ne l'arrose , est stérile pour vous. Telle est la loi des dieux à mon père dictée : Kn vain, sourd àCalchas, il l'avait rejetée; Par la bouche des Grecs contre moi conjurés , Leurs ordres éternels se sont trop déclarés. Partez. A vos honneurs .j'apporte trop d'obstacles. Vous-même , dégagez la foi de \ os oracles ; Signalez ce héros à la Grèce promis ; Tournez voti'c douleur contre ses ennemis. Déjà Priam pâlit ; déjà Troie en alarmes , Redoute mon bûcher, et frémit de vos larmes. Allez ; et dans ses murs , vides de citoyens , Faites pleurer ma mort aux veuves des Troyens. .Te meurs dans cet espoir, satisfaite et tranquille. Si je n'ai pas vécu la compagne d'Achille , .T espère que du moins un heureux avenir A vos faits immortels joindra mon souvenir, Et qu'un jour mon trépas , source de votre gloire , Ouvrira le récit d'une si belle histoire.
Ce mélange d'héroïsme et de sensibilité , qui est propre à la tragédie , quoiqu'il n'entre pas dans tous les sujets , est fort heureux , surtout dans ceux dont le fond aurait par lui-même quelque chose de trop affligeant, tel, par exemple, que celui d'Iphigénie , où les dieux ont ordonné la mort de l'innocence. C'est dans ce cas que l'admiration tempère par des idées consolantes un sentiment fait pour consterner le cœur et le flétrir. Elle ne diminue pas la pitié, elle la rend plus douce. C'est un des plus précieux avantages de la tragédie , d'élever l'ame en l'attendrissant , ou même en l'effrayant; et c'est en ce sens que l'admiration peut être un ressort tragique , non pas capital , mais accessoire. J'en dirai là-dessus davantage dans le résumé général sur Corneille et Racine , où j'expliquerai quelle part peut avoir dans la tragédie ce ressort de l'admiration , sur lequel, depuis vingt ans on a, comme sur tout le reste , débité tant d'inepties.
Nous avons vu ce qu'étaient, dans Racine, Agamemnon , Clytemnestre , Iphigénie , et surtout cet Achille , si supérieur à ce qu'il est dans Euripide : et il a fallu reconnaître que , dans tous ces rôles , si le poète français est obligé de laisser au poète
grec la gloire d'être original, il la balance an moins par celle d'une exécution bien plus parfaite. Jusqu'ici nous les avons considérés l'un auprès de l'autre ; mais dans la scène entre Achille et Agamemnon , Racine ne doit rien à Euripide : et quel chef-d'œuvre que cette seule scène! quel ton d'élévation ! quel feu dans le dialogue ! quelle progression ! Ce n'est pas seulement un combat de fierté entre deux héros , c'est Achille défendant son amante , demandant raison de .sa propre injure, et réclamant son épouse ; Achille prêt à lever le bras sur Agamemnon , s'il ne s'arrêtait à la seule pensée que c'est le père d'Iphigénie : on ne saurait joindre ensemble plus d'intérêt et de grandeur.
« Mais comment louer tant de I)eautés, sans redire fail)Ieraent ce que tout le monde a si bien senti ? Quel tribut stérile ! quel froid retour que des louanges pour toutes ces impressions si vives ei; si variées , ces frémissements, ces transports qu'excitent en nous ces productions sublimes du premier des arts 1 Pour en juger tous les effets, c'est au théâtre qu'il faut se transporter; c'est là qu'il faut voir les tendres pleurs d'Iphigénie , les larmes jalouses d'Eriphile, elles combats d'Agameninon; qu'il faut entendre les cris si douloureux et si déchirants des entrailles maternelles de Clytemnestre; qu'il faut contempler, d'un côté, le roi des rois, de l'autre, Achille; ces deux grandeurs en présence , prêtes à se heurter ; le fer prêt à étinceler dans la main du guerrier, et la majesté royale sur le front du souverain. Et quand vous aurez vu la foule immobile et en silence, attentive à ce spectacle , suspendue à tous les ressorts que l'art fait mouvoir sur la scène ; lorsque, dans d'autres moments , vous aurez entendu de ce silence universel s'échapper tout-à-coup les sanglots de l'attendris sèment, les cris de l'admiration ou de la terreur, alors, si vous vous méfiez des surprises faites à vos sens par le prestige de l'optique théâtrale, revenez à vous-même dans la solitude du cabinet ; interrogez votre raison et votre goût, demandez-leur s'ils peuvent appeler des impressions que vous avez éprouvées , si la réflexion condamne ce qui a ému votre imagination , si, revenant au même spectacle, vous y porteriez des objections et des scrupules , et vous verrez que tout ce que vous avez senti n'était pas de ces illusious passagères qu'un talent médiocre peut produire avec une situation heureuse et la pantomime des acteurs, mais un effet nécessaire , constant et infaillible , fondé sur une étude ré- '" fléchie de la nature et du cœur humain; effet qui doit' ' être à jamais le même , et qui, loin de s'affaiblir, augmentera dans vous à mesure que vous saurez mieux vous en rendre compte. Vous vous écrierez alors dans votre juste admiration : Quel art que celui qui domine si impérieu.sement que je ne puis y résister sans démentir mon propre cœur ; qui force ma raison même de s'intéresser à des fictions ; qui , avec des douleurs feintes, exprimées dans un langage harmonieux et cadencé, m'émeut autant que les gémissements d'un malheur réel; qui fait couler pour des infortunes imaginaires
UQ
ces larmes que la nature m'avait données pour des infortunes véritables , et nie procure une si douce épreuve fie celte sensibilité dont Texercice est souvent si amer et si cruel 1 » Éloge de Racine.
Cette scène iminorielie a pourtant de nos jours trouvé des censeurs ; car de quoi ne s'avise-t-on pas? On a dit que ce n'était qu'un malentendu; qu'au lieu de se quereller, Agamemnon et Achille n'auraient rien de mieux à faire que de s'accorder; que l'un devrait dire à l'autre : De quoi s'agit-il? De sauver Iphigénie? J'en ai autant d'envie que vous : réunissons-nous pour en venir à bout. A cet arrangement de scène , il n'y a qu'une petite difficulté : c'est qu'il faudrait que les personnages d'une tragédie fussent des hommes parfaits , sans passions , sans défauts , et doués d'une souveraine raison. C'esl une fort belle spéculation; mais par mallieur elle n'est pas plus possible dans la tragédie que dans le monde. Il faut donc , en attendant cette réforme , permettre qu'Achille n'endure pas tranquillement qu'on se serve de son nom pour immoler la femme (ju'on lui a promise , et qu'il s'en explique en honnne outragé ; ce qu'en vérité tout autre (pie lui ferait dans le même cas , sans être un Achille. H faut aussi permettre que le général des Grecs, et le chef de tant de rois, ne trouve pas bon qu'on veuille lui faire la loi. C'est ainsi que les hommes sont faits; et c'est parce iju'il y a des passions et des querelles parmi les hommes , qu'il y a des tragédies sur la scène comme dans l'histoire. Il n'y en aura plus dès que nous serons tous devenus des êtres parfaits j ce qui peut faire espérer que nous en aurons encore longtemps.
Il nous reste à examiner (Jeiix personnages qui ne sont pas dans la pièce grecque , Ulysse et Eriphile. Ulysse est substitué à Ménélas, et ce changement est très judicieux. D'abord il est peu convenable de faire paraître Ménélas, la première cause de tous les malheurs qui sont le sujet de la pièce : il ne peut y jouer qu'un rôle désagréable au spectateur. On serait blessé de le voir combattre la juste ré^jugnance que montre Agamemnon à sacrifier sa fille , qui est en même temps la nièce de Ménélas. Celui-ci , en défendant les intérêts de la Grèce , aurait trop l'air de n'écouter que ceux de la vengeance , et de plaider sa propre cause. Ulysse , au contraire , ne pouvant avoir d'autre intérêt que celui de tous les Grecs, est bien plus autorisé à combattre là résistance d' Agamemnon. Cette correction , si bien fond(''e , est encore une preuve de l'excellent esprit de Racine , et un avantage de plus sur Euripide.
J'ai fait voir que les personnages de ce dernier laissaient tous plus ou moins à désirer : chez Ra-
cine , celui d'Ériphile est le seul qui puisse prêter un pei; à la critique. On ne peut nier qu'il ne soit en lui-même épisodique : à la rigueur , c'est un défaut; mais jamais défaut n'eut tant de bonnes excuses pour le justifier, ni tant de beautés pour le couvrir. Ce rôle d'Eriphile est continuellement lié à la pièce autant qu'il peut l'être. Il était nécessaire pour amener un dénouement sans le merveilleux de la fable ; car on sent bien que l'auteur français ne pouvait pas , comme le poète grec, substituer une biclie à Iphigénie par l'entremise de Diane. Notre tragédie peut quelquefois adopter le merveilleux ; mais ce n'est pas celui-là. Eriphile a donc fourni à Racine un dénouement tel qu'il devait être; et son rôle est conçu avec une telle adresse, qu'il a le degré d'intérêt que doit avoir chaque personnage, et (pi'cn même temps sa conduite, motivée par la passioi!, est assez odieuse pour qu'on la voie volontiers périr, au lieu d'Iphigénie qu'elle a voulu perdre. Le poète satisfait le spectateur de toutes les manières , et c'est la perfection d'un cinquième acte quand le dénouement doit être heureux.
Des censeurs , dit le commentateur de Racine, ont regardé avec raison le pcrsomia(je d'Ériphife comme inutile à la pièce. Non, il n'est pas inutile, puisque l'auteur a su le rendre nécessaire. Un personnage n'est inutile que lorsqu'il ne sert à rien , et qu'on pourrait le retrancher sans que la pièce en souffrît. Il est démontré que le rôle d'Eriphile n'est point de ce genre ; et le commentateur lui-même, dans son examen, admire Y art avec lequel Racine a su faire dépendre ce personnage de son sujet. Il ne devait donc pas approuver un avis qu'il dément, ni donner raison à des censeurs qui confondent un personnage épisodique, c'est-à-dire ajouté à l'action principale, avec un personnage inutile, c'est-à-dire, qui ne sert en rien à cette action. C'est confondre deux choses très différentes; c'est une méprise et une injustice.
C'en est une encore , ce me semble (mais celle ci est du commentateur) , de dire à propos de l'amour qu'Eriphile a poiu' Acliille :
a Jamais amour n'est né si subitement ni dans des circonstances si singulières. Il n'est pas nature! que celui qui fit Ériphilc prisonnière lui ait inspiré une passion si vive en détruisant Lesbos. »
Ce n'est pas sans doute parce qu'il a détruit Lesbos qu'il Ici a inspiré de la passion. Mais depuis quand n'est- il pas naturel ()u' une jeune princesse aime un jeune héros, le fils d'une déesse, Achille enfin, dont tous les anciens ont vanté la beauté? Il y a beaucoup d'exemples de captives (pii ont aimé leurs vainqueurs, et ce vainqueur
SIÈCLE 13E LOUIS XTV. - POESIE
n*étaît pas toujours un Achille. Enfin , voyons si la manière dont Eriphile raconte que cet amour a pris naissance, nous Jjaraîtra si peu vraisemblable.
Rappellerai-je cncor le souvenir affreux Du jour qui dans les fers nous jeta toutes deux? Dans les cruelles mains par qui je fus ravie Je demeurai long-temps sans lumière et sans vie. Enfin mes tristes yeux cherchèrent la clarté ; Et , me voyant presser d'un bras ensanglanté , Je frémissais , Doris , et d'un vainqueur sauvage Craignais de rencontrer l'effroyable visage. J'entrai dans son vaisseau , détestant sa fureur, Et toujours détournant ma vue avec horreur. Je le vis : son aspect n'avait rien de farouche ; Je sentis le reproche expirer dans ma bouche ; Je sentis contre moi mon cœur se déclarer; J'oubliai ma colère , et ne sus que plem'er. Je me laissai conduire à cet aimable guide : Je l'aimais à Lesbos, et je l'aime en Aulide. On toit qu'elle a trouvé son vainqueur fort aimable , et d'aulant plus qu'elle s'y atteiidait moins, Qti'y a-t-il de si étrange ?
On retrouve dans ce rôle d'Eriphile cette science particulière à Racine , de tirer parti de tous les mouvements de la passion, et d'en faire les principes naturels de la conduite des personnages et des moyens de son intrigue. La jalousie d'Eriphile, aigrie par le spectacle du bonheur qui .semble d'abord attendre Ipliigénie , et de l'amour qu'Achille a pour elle, la porte à des actions de méchanceté, d'ingratitude et de perfidie, très admissibles dans un personnage sur lequel l'intérêt de la pièce ne s'arrête point , et qui doit être puni à la fin. Mais, de plus, l'auteur sait leur donner quelque excuse , en offrant sous les couleurs les plus frappantes le contraste du sort d'Eriphile et de celui d'Iphigénie. Quand ces deux princesses arrivent ensemble , Doris , confidente de la première , s'étomie de la tristesse où elle est plongée , tandis que l'amitié qu'elle lui suppose pour Iphigénie devrait lui faire partager sa félicité.
Eriphile répond :
Eh quoi! te semble-t-il c[ue la triste Eriphile, Doive être de leur joie un témoin si tranquille? Crois-tu que mes chagrins doivent s'évanouir A l'aspect d'un bonheur dont je ne puis jouir? Je vois Iphigénie entre les bras d'un père ; Elle fait tout l'orgueil d'une superbe mère; Et moi , toujours en butte à de nouveaux dangers , Remise dès l'enfance en des bras étrangers , Je reçus et je vois le jour que je respire , Sans que père ni mère ait daigné me sourire. Vient ensuite l'aveu de sa passion pour Achille, qu'elle voit prêt à épouser sa rivale. Elle ne dissimule pas que cet hymen , s'il s'acliève , sera l'arrêt de sa mort ; elle ne cache rien de sa haine pour Iphigénie : mais ses malheurs et son amour suffisent pour l'excuser.
Observons à cette occasion , comme un principe général, que l'espèce d'intérêt que nous prenons souvent au théâtre à des personnages coupables et passionnés, intérêt qui ne va jamais plus loin qu'à les excuser et à les plaindre, ne blesse point ré(|uité naturelle, qui veut toujours que le crime soit puni. Et pourquoi? C'est que celui à qui une passion violente fait commettre un crime en est déjà puni par cette passion même qui le tourmente, et souvent même puni plus cruellement (ju'il ne le serait de toute autre manière. C'est aiasi qu'en y regardant de près, nous trouverons toujours dans l'effet théâtral cet accord entre les principes de l'art et ceux de la morale, que l'artiste ne doit jamais perjJre de vue.
Eriphile a un moment d'espérance sur le faux bruit qu'a fait courir Agamemnon , qu'Achille ne presse plus son mariage ; prétexte dont il se servait dans la lettre qui devait empêcher le départ de son épouse et de sa fille. IMais elle est bientôt cruellement détrompée par Achille , qui lui montre toute son indignation de ce bruit calomnieux, et toute la tendresse qu'il a pour Iphigénie. La rage d'Eriphile redouble : instruite bientôt du péril de sa rivale, elle ne voit que l'intérêt qu'y prend Achille , et tout ce qu'il est capable de faire pour elle ; et dans quel style elle exhale ses fureurs et sa jalousie !
M'as-tu pas vu sa gloire et letrou])le d'Achille ?
J'en ai vu, j'en ai fui les signes trop certains.
Ce héros, si terr'iljle au reste des humains.
Oui ne connaît de pleurs que ceux qu'il fait répandre ,
Qui s'endurcit contre eux dès l'âge le plus tendre ,
Et qui , si l'on uous fait un fidèle discours ,
Suça même le sang des lions et des ours.
Pour elle , de la crainte a fait l'apprentissage :
Elle l'a vu pleurer et changer de visage.
Et tu la plains , Doris ! Par combien de malheurs
Ne lui voudrais-je point disputer de tels pleurs !
Quand je devrais comme elle expirer dans une heure...
Mais que dis-je , expirer ! ne crois pas qu'elle meure.
Dans un lâche sommeil , crois-tu qu'enseveli ,
Achille aura pour elle impunément pâli ?
Achille à son malheur saura bien mettre obstacle.
Tu verras que les dieux n'ont dicté cet oracle
Que pom- croître à la fois sa gloire et mon tourment.
Et la rendre plus belle aux yeux de son amant ,
Non, te dis-je , les dieux l'ont en vain condamnée. Je suis, et je serai la seule infortunée.
Elle est tentée dès ce moment de divulguer l'oracle de Calchas co."tre Iphigénie , qui n'est pas coimudu reste de l'armée. Un autre motif semble encore autoriser sa perfide vengeauce.
Ah ! Doris , quelle joie !
Que d'encens brûlerait dans les temples de Troie , Si , troublant tous les Grecs , et vengeant ma prison , Je pouvais contre Achille armer Agamemnon ; Si leur haine , de Troie oubliant la querelle , Tournait contre eux le fer (ju'ils aiguisent contre elle,
Elsi, de tout le camp, mes avis dangereux Faisaient à ma patrie un sacrifice heureux!
Une princesse élevée à Lesbos , qu'Achille vient de ravager, semble fondée à tenir ce langage. Elle se contient pourtant, et attend l'événement; mais au quatrième acte , lorsqu'elle est témoin de l'ordre que donne en secret Agaraemnon pour faire évader Iphigénie avec Clytemnestre , rien ne l'arrête pltis. Elle s'écrie :
Ah ! je suceoml)e enfin ; Je reconnais l'effet des tendresses d'Achille. Je n'emporterai point une rage iiiutile. Plus de raisons : il faut ou la perdre ou périr. Viens, te dis-je : à Calchasje vais tout découvrir.
Et en effet, l'armée instruite , parla trahison d'Eriphile, de tout ce qu'on inédite pour éluder les oracles , se soulève contre des projets qui lui paraissent sacrilèges , et s'oppose à force ouverte à la fuite de la mère et de la fille. On conçoit que cette horrible méchanceté d'Eriphile , et son ingratitude envers une princesse qui l'a comblée de bontés , doivent recevoir leur piaiition. Il se trouve à la fin qti'elle est fille d'Hélène et de Thésée, qu'elle a été élevée dans son enfance sous le nom d'Iphifjé' nie, et qu'enfin c'est elle que les dieux demandent pour victime. Cette révolution est en même temps imprévue, et pourtant préparée; ce qui remplit les deux conditions de ces sortes de catastrophes. Eriphile passe pour être venue en Aulide dans le dessein de consulter Calchas sur sa naissance, qu'elle ne connaît pas. Elle dit dès le commencement de la pièce :
J'ignore qui je suis ; et , pour comble d'horreur,
Un oracle effrayant m'attache à mon erreur,
Et , quand je veux chercher le sang qui m'a fait naître,
Me dit que sans périr je ne me puis connaitre.
Yoilà l'événement annoncé. L'auteur ne s'en tient pas là : Agamemnon dit à Achille dès le premier acte, en parlant d'Eriphile :
Que dis-jc? les Troyens pleurent une autre Hélène Que vous avez , captive , envoyée à Mycène ; Car, je n'en doute point, celte jeune beauté Garde en vain un secret que trahit sa fierté, Et son silence même , accusant sa noblesse , Aous dit ((u'elle nous cache une illustre princesse.
C'étaient là sans doute des préparations suffisantes. Mais Racine attachait tant d'importance à ces |)récautions de l'art, aujourd'hui si négligées, qu'il a même été trop loin, et qu'il revient encore au même sujet dans un endroit où ce détail a paru déplacé. C'est au milieu de ce discours si pathétique de Clytemnestre à son époux , dans la scène iv du IV^ acte , qu'il lui fait dire :
Que dis-jp ? Cet objet de tant de jalousie , Cette Hélène qui trouble et l'Europe et l'Asie, Vous seiuble-t-clle un prix digne de vos exi)loits? Combien nos fronts pour elle ont-ils rougi de fois! Avant qu'un nœud fatal l'unit à voire frère .
Thésée avait osé l'enlever à son père.
Vous savez , et Calchas mille fois vous l'a dit. Qu'un hymen clandestin mit ce prince en son lit , Et qu'il en eut pour gage une jeune princesse Que sa mère a cachée au reste de la Grèce.
Ce petit récit épisodique , quoique fort court, ne peut que refroidir, au moins un moment, une scène d'ailleurs si vive : c'est à mon gré le seul défaut sensible de cette tragédie. Le commentateur prétend que l'épisode d'Eriphile rendait ce défaut nécessaire. Je ne le crois pas. Le discours de Calchas aux Grecs , quand il leur révèle le sort d'Eriphile au cinquième acte , était suffisamment préparé parles deux endroits que j'ai cités. Tout était clair et motivé , et Racine n'était point obligé de commettre celte petite faute. Mais apparemment il faut bien qu'il n'y ait pas un seul otivrage qui soit tout-à-fait exempt de ce tribut que l'homme doit à sa faiblesse.
Racine a su partout lier à sa pièce ce rôle dont il avait besoin. Lorsque Iphigénie parait pour la première fois devant son père , et qu'elle voit avec surprise l'accueil froid et triste qu'elle en reçoit, elle lui dit :
Vous n'avez devant vous qu'une jeune princesse A qui j'avais pour moi vanté voire tendresse : Cent fois lui promettant mes soins, votre bonté. J'ai fait gloire à ses yeux de ma félicité. Que va-l-elle penser de votre indifférence ? Ai-je flatté ses vœux d'une fausse espérance?
Il se sert aussi de ce qu'il y a d'odieux dans le caractère d'Eriphile pour faire paraître celui d'Iphigénie plus aimable et plus intéressant. Quand celle-ci reconnaît le tort qu'elle a eu de soupçonner de l'intelligence entre Eriphile et Achille, à l'instant même où elle marche à l'autel pour épouser son amant, elle l'arrête pour lui demander la liberté de cette captive dont il lui avait fait hommage , et qu'il avait envoyée près d'elle à Mycènes.
La reine permettra que j'ose demander.
Un gage à votre amour qu'il me doit accorder.
Je viens vous présenter une jeune princesse ;
Le ciel a sur son front in4)rimé sa noblesse.
De larmes tous les jours ses yeux sont arrosés :
Vous savez ses malheurs . vous les avez causés.
Moi-même (où m'emportait une aveugle colère! )
J'ai tantôt sans respect afiligé sa misère.
Que ne puis-jc aussi bien , par d'utiles secours .
Réparer prompttmenf mes injustes discours!
Je lui prête ma voix : je ne puis davantage.
■Nous seul pouvez , seigneur, détruire votre ouvrage.
Elle est votre captive ; et ses fers que je plains ,
Quand vous l'ordonnerez , tomberont de ses mains.
Commencez donc par là cette heureuse journée.
Qu'elle puisse à nous voir n'être plus condamnée.
Montrez cpie je vais suivre au pied de nos autels
Ln roi qui , non content d'effrayer les niorlels,
A des embrasements ne borne poiut sa gloire.
Laisse aux pleurs d'une épouse attendrir sa victoire.
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
Md
Et , par les malheureux quelquefois désarmé , Sait imiter en tout les dieux qui l'ont formé.
Ces sentiments sont aussi nobles que ce style est ravissant. Dans le récit de la dernière scène, lorsque Ulysse raconte la mort d'Eriphile, le poète lui fait dire :
La seule Iphigénie, Dans ce commun bonheur, pleure son ennemie.
Ce n'est pas perdre l'occasion de faire valoir un caractère , et de placer un trait intéressant.
Achevons de faire voir les autres avantages de Racine sur Euripide, dans les moyens et les situations. On a regardé , dans la pièce française, l'égarement de Clytemnestre comme un petit moyen pour empêcher que la lettre d'Agamemnon ne lui parvînt. Celte critique me paraît beaucoup trop sévère : elle porte sur un fait de l'avantscène, qui par lui-même est naturel , vraisemblable, et n'a rien qui soit indigne de la tragédie. Il est tout simple que Clytemnestre ait pris un autre chemin que le courrier d' Agamemnon ; et je ne vois pas qu'il y ait là de quoi faire un reproche à l'auteur. Aime-t-on mieux l'invention d'Euripide , qui fait arracher le billet par Ménélas à l'officier d'Agamemnon? Cette conduite est peu noble dans un prince , et produit ensuite une altercation qui ne l'est pas davantage , entre son frèi e et lui.
On connaît cette scène déchirante où Iphigénie accable de caresses un père malheureux , dont ces mêmes caresses percent le cœur. Assurément je n'ai rien à dire d'Euripide sur une scène si bien conçue et si bien remplie , si ce n'est qu'il faut le plaindre d'avoir été si cruellement défiguré par Brumoy. Mais doit-on blâmer Racine de ne l'avoir pas^imité jusque dans les petits détails de naïveté que peut-être permettaient les mœurs du théâtre grec, sans que ce soit une raison pour qu'on les aimât sur le noire? Quand Agamemnon dit à sa fille ,
« Plus vous montrez de raison dans toutes vos réponses, plus vous m'affligez, »
Elle répond ,
« Je vous dirai des folies , si cela peut vous amuser. »
Une jeune fille telle qu'Iphigénie a pu laisser échapper cette saillie qui est de son âge; mais tout l'art de R^acine pouvait-il la faire passer ? Je n'ose le décider ; mais je crois qu'on peut en douter. En suivant de trop près la nature , on s'expose quelquefois à en manquer l'effet sur la scène ; et il ne faut qu'un mot pour mêler le rire aux larmes. A tout prendre, les deux scènes me paraissent également belles dans les deux pièces ; mais celle de Racine , à mon avis , finit mieux.
TOAIE I'^
IPHIGÉ.ME.
Vcrra-t-on à l'autel votre heureuse famille?
AGAMEMNOX.
Hclas!
IPniGÙxMK.
Vous vous taisez I
ACAMEM\0i\.
Vous y serez, ma fille.
Adieu.
Et il sort, laissant une atteinte cruelle et profonde dans l'ame du spectateur. Ce trait est indiqué dans Euripide % mais il n'y est pas détaché de manière à frapper un coup si jtiste^ et qui soit le dernier.
AGA.ME>II\o:V.
Il faut que je fasse un sacrifice.
IPHIGÉME.
C'est avec les prêtres qu'il faut vous eu occuper.