THÉSÉE
Non , vous voulez en vain couvrir son attentat. Votre amour vous aveugle en faveur de l'ingrat; Mais j'en crois des témoins certains, irréprochables: J'ai vu , j'ai vu couler dBs larmes véritables.
AHICIE.
Prenez garde , seigneur -. vos invincibles mains Ont de monstres sans nombre affranchi les humains ; Mais tout n'est pas détiHiit , et vous en laissez vivre Un... Votre fils, seigneur me défend de poursuivre. Instruite du respect qu'il veut vous conserver. Je l'affligerais trop si j'osais achever : J'imite sa pudeur, et fuis votre présence , Pour n'être pas forcée à rompre le silence.
Je demande si l'on peut en dire davantage, à moins de dire tout , et si ce n'est pas là préparer la justification d'Hippolyte. Cela est si vrai que Thésée, demeuré seul, commence dès ce moment à sentir des doutes et des craintes. Il veut interroger OEnone; il ordoune qu'on la fasse venir. Qu'on juge à présent de l'équité du critique ! Il a tant envie de trouver des inutilités, qu'il reproche à Tiiéramène d'être inutile. C'est pousser les chicanes un peu loin. Jamais on exigea d'un confident qu'il fût nécessaire aux ressorts qui font mouvoir la pièce : c'est même une faute de les placer dans la main de ces personnages subalternes; ils ne doivent servir en général qu'aux scènes de développement et de confidenc", et à raconter les événements. C'est ce que fait Théramène ; il annonce à Hippolyte qu'Athènes achoisiPhèdrepour reine , et il apprend à Thésée la mort de son fils : c'est tout ce ([u'il devait faire.
Le même cen^-eur traite un ptu durement Hip-
polyte et Aricie , et répète les critiques qti'on en a faites. J'en ai hasardé l'apologie. Je ne donne point mon avis pour une décision : il y a dans tous les ouvrages des parties qui peuvent être considérées sous plusieurs faces , et que l'on peut , jusqu'à un certain point, condamner ou justifier, selon le point de vue sous lecpiel on les considère ; tout n'est pas également irréprocha])le. Je ne prétends point que cet épisode le soit absolument; mais enfin il a produit la jalousie de Phèdre, c'est-à-dire ime des plus belles choses qu'il y ait au théâtre. Je demanderai , pour dernier résultat, à ceux qui blâment le plus cet épisode , s'ils voudraient qu'on le retranchât , et avec lui le quatrième acte ([ui en est la suite. Quoi! l'on pardonne à Corneille les fautes les plus révoltantes , les plus monstrueuses , parce qu'elles amènent des beautés , et l'on ne pardonnera pas à Racine un épisode qui n'a rien de vicieux en lui-même , et auquel on ne peut reprocher que d'être d'un moindre effet que le rôle de Phèdre, c'est-à-dire, d'être au-dessous de ce qu'il est impossible d'égaler ! C'est un excès de rigueur que je n'ai pas le courage d'imiter; et ce que j'y vois de plus prouvé , c'est qu'on a trop communément deux poids et deux mesures ; qu'il y a des écrivains que l'on voudrait toujours justifier, parce qu'ils en ont très souvent besoin ; et d'autres que l'on voudrait toujours reprendre , parce qu'ils sont très l'arement dans le cas d'être repris.
On a écrit des volumes pour et contre le récit du cinquième acte : je crois qu'on a été trop loin de part et d'autre. On prétend que Théramène dans le saisissement où il doit être , ne peut pas avoir la force d'entrer dans aucun détail : c'est beaucoup ; on oublie qu'il est naturel et même nécessaire que Thésée s'informe du moins des principales circonstances de la mort de son fils , et que Théramène , encore tout plein de ce qu'il a vu , doit satisfeire , autant qu'il est en lui, cette curiosité. Maisje conviens aussi que le récit est trop étendu et trop soigneusement orné; il brille d'un luxe de poésie quelquefois déplacé : plus simple et plus court , il eiit été conforme aux règles du théâtre. Tel qu'il est, c'est un des plus beaux morceaux de poésie descriptive qui soient dans notre langue. C'est la seule fois de sa vie que Racine s'est permis d'être plus poète qu'il ne fallait, et d'une faute il a fait un chef-d'œuvre : on ne doit pas craindre trop que cet exemple soit contagieux.
Enfin , le rôle de Thésée n'a pas été non plus à l'abri de la critique ; on l'a taxé de trop de crédulité e't de précipitation. Je crois que , si quelque chose peut fonder ce reproche , c'est la manière adiîiiiabiedonl le poêle lait parler HipjMjlytt' à son père pour sa jtistiiicatioii. Il a suqjaysé Euripide
en l'imitant dans cette scène , dont je ne rapporterai rien pour ne pas trop multiplier les citations. Il est sûr que tout ce que dit Hippolyte porte un caractère de vérité qui semblerait devoir faire plus d'impression sur Thésée , et l'empêcher de prononcer si prompteraent ses fatales unprécalions. !\Iais, d'un autre côté, le poète peut se justifier en disant que Thésée est dans le premier transport de sa colère ; que le trouble de la reine en l'abordant , ses paroles équivoques , le rapport d'OEnone , l'épée d'IIippolyte demeurée entre les mains de Phèdre , doivent faire sur Ir.i d'autant plus d'impression , que, pour ne pas croire tant d'indices, il faut qu'il suppose un crime beaucoup plus atroce encore que celui qu'on lui dénonce; et cette dernière raison est si forte, que je n'y connais point de réplique. Ajoutez que cette crédulité de Thésée est consacrée par les traditions mythologiques , qui nous sont si familières , et il se trouvera que , si Thésée nous parait trop crédule, c'est qu'au fond nous sommes très fâchés qu'il le soit; et c'est précisément ce que veut de nous le poète tragique.
Il résulte de toute cette analyse une dernière observation . qui fait également honneur à l'esprit de Racine et au cœur humain. Ce grand homme avait pris sur lui d'inspirer plus de pitié pour Phèdre coupable que pour Hippolyte innocent, et il en est venu à bout. Pourquoi? En voici, je crois, les raisons. C'est que Phèdre est à plaindre pendant toute la pièce , par sa passion , ses remords et ses combats , et qu'IIippolyte n'est à plaindre que par sa mort. Jusque-là l'on voit et l'on sent que, tout calomnié, tout proscrit (ju'il est par son père , il a pour lui le témoignage de sa conscience et l!amour d'Aricie. Phèdre au contraire est malheureuse par son cœur, malheureuse par son crime, et par conséquent malheureuse sans consolation et sans remède; en sorte qu'il n'y a personne (jui , dans le fond de son ame, ne préférât le sort d'Hippolyte au sien , et d'autant plus que l'un paraît toujours calme , et l'autre toujours tourmentée. C'est un tableau des malheurs du crime et de ceux de la vertu , et le peintre a mis au bas : Choisissez.
APPENDICE A LA SECTION VII. — Phèdre de Pradon.
Depuis dix ans les immortelles tragédies de Racine se succédaient presque d'année en année. Il en passa douze dans une entière inaction depuis l'époque de Phèdre : on sait que ce fut celle de l'injustice. On répète sans cesse aux hommes qu'il faut avoir le courage de la mépriser : cet avis est fort bon, mais ce courage est fort difficile. Raohie était sensible; il avait celle juste fierté de l'homme
supérieur, qui ne peut supporter une concurrence indigne : le déchaînement de ses ennemis et le triomphe de Pradonblessèrent son ame. La mienne répugne à retracer les basses manœuvres que la haine employa contre lui : ce tableau est odieux et dégoùlant , et d'ailleurs les faits sont trop connus. Il suffit de nous rappeler que Pvacine , à l'âge de trenle-huit ans , s'arrêta au milieu de sa carrière , et condamna son génie au silence au moment oii il était dans la plus grande force : c'est une obligation que nous avons à l'envie et à Pradon. Il y a long-temps que cet auteur n'est connu que par les traits plaisants que son nom a fournis au satirique français , et l'on rappelle souvent parmi les scandales littéraires le triomphe passager de sa Phèdre : c'est la seule raison qui fasse citer ce plat ouvrage plus souvent que tant d'autres qui reposent dans un entier oubli. Voltaire s'est amusé à faire un rapprochement de la déclaration d'amour d'IIippolyte dans les deux pièces ; et comme tout le monde a lu Voltaire, les vers de Pradon sont aussi célèbres par leur ridicule ([ue ceux de Racine par leur beauté. Je n'en aurais donc point parlé si je n'avais lu dans le Dictionnaire historique, dont j'ai déjà cité plus d'un passage tout aussi curieux, que, pour avoir une Phèdre parfaite , il faut le plan de Pradon et les vers de Hacine, et si je ne m'étais souvenu d'avoir entendu répéter plusieurs fois le même jugement ; car il faut bien se persuader que tout ce qu'on écrit de plus absurde trouve des approbateurs et des échos. D'ailleurs il paraît piquant de donner à un auteur méprisé un avantage sur un grand homme; et bien des gens ne sont pas fâchés de dire , parce qu'ils l'ont lu : Ce rimailleur avait pourtant fait un meilleur plan que Racine. Ce n'est pas que ceux qui parlent ainsi aient lu la Phèdre de Pradon : ils redisent ce qu'ils ont entendu dire. l\Ioi, je l'ai lue , et même avec plaisir , car elle m'a fort diverti ; et je puis afiirmer en sûreté de conscience que le plan est de la même force que les vers. J'ai cru qu'il n'y aurait pas d'inconvénient à en dire un mot : c'est une espèce d'intermède assez gai à placer au milieu des tragédies de Racine. Nous avons assez admiré ; il nous est bien permis de rire un moment; et, comme dit Horace, Tout en riant, rien n'enipcche de dire la vérité '.
Mais auparavant, je crois devoir répondre sérieusement à des personnes très éclairées , qui ont paru ne pasapprouver que quelquefois je réfutasse, en passant , des opinions qui ne leur semblaient pas mériter d'être combal tues : sur quoi je prendrai la liberté de leur faire quelques observai ions,
' Ridendo, rlifercrerum
Quid octal?
SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE
D'abord , dans les matières de goût , il y a tant de diverses choses à considérer , qu'il n'est point du tout étonnant que sur plusieurs points il y ait diversité d'avis , même parmi les gens d'esprit. Ce principe est général , et prouvé par des exemples sans nombre. De plus , cette diversité d'opinions doit augmenter dans un temps où le paradoxe est la ressource vulgaire des esprits médiocres , et même quelquefois l'ambition mal entendue de ceux qui ne le sont pas. Ajoutez à ces causes d'erreur celle qui n'est pas moins commune , la mauvaise foi et la passion qui s'efforcent d'accréditer de fausses idées , soit pour rabaisser ceux qui ont des talents, soit pour favoriser ceux qui n'en ont pas. En voilà assez pour établir le combat éternel du mensonge contre la vérité , et de la déraison contre le bon sens. Sans doute les honnêtes gens et les bons esprits sont inaccessibles à la contagion , et sans cela tout serait perdu . Mais ils auraient tort de se persuader que ce qui leur est démontré l'est également pour tout le monde. Il n'est donc pas inutile de combattre ceux qui veulent tromper, et d'éclairer ceux qui se trompent. Mais la nature de ce combat doit être différente selon les choses et les personnes. Ce qui est visiblement absurde n'a besoin que d'être exposé au ridicule : c'est un amusement. Ce qui est spécieux doit être discuté : c'est une instruction. Quand j'ai défendu le dialogue de Racine, dans la scène entre Agamemnon, Clylemnestre et Iphigénie, j'ai cru devoir raisonner. Yeut-on savoir à qui j'f.vais affaire ! A La Motte , dont l'opinion sur cet article est assez connue j à Thomas , qui , pour motiver lui-même sa critique , avait été jusqu'à refaire en prose la scène de Racine, tel qu'il la concevait. Dira-t-on que je répondais à des sots ?
Enfin ( et cette considération est la plus essentielle ) rien ne met la vérité dans un plus grand jour que la contrariété des opinions : elle force à considérer les objets sous toutes leurs faces , et par conséquent à les bien connaître. C'est un principe dangereux de trop mépriser l'erreur; elle a toujours assez de crédit , et ce n'est jamais que sur ses ruines que s'établit la vérité. Je viens à la. Phèdre de Pradon.
Il suppose d'abord que Phèdre n'est point encore la femme de Thésée : elle ne lui est engagée que par des promesses réciproques. Mais Thésée , en parlant avec Pirithoûs pour une entreprise dont il a fait un secret , a laissé Phèdre dans Trézène avec le pouvoir et le titre de reine. Hippolyte s'est déjà aperçu qu'il en était aimé ; il aime Aricie , et c'est pour lui une double raison de s'éloigner. C'est ce qu'on apprend dans l'exposition , qui se fait , comme dans Racine , entre Hippolyte et un
confident. Cette conformité, qui n'est pas la seule , et le choix de ce même épisode d' Aricie, font présumer (jue Pradon avait eu quelque connaissance de l'autre Phèdre, qui était achevée et avait été lue dans plusieurs sociétés avant qu'il eût commencé la sienne. On sait que ce furent les ennemis de Racine qui engagèrent Pradon à lutter contre lui en traitant le même sujet, et qui lui promirent une puissante protection. Sa tragédie de Pijrame, quoique très mauvaise, avait eu beaucoup de succès , et l'envie cherchait partout des concurrents à celui qui était si loin d'avoir des égaux. Nous la verrons suivre la même marche contre Voltaire : les passions humaines sont les mêmes dans tous les temps.
On conçoit aisément que Pradon crut rendre sa Phèdre plus intéressante en la rendant moins coupable; le contraire était une idée trop forte pour lui : il l'a donc laite infidèle , et non pas adultère. Il lui donne Aricie pour confidente de son amour, comme Atalide l'est de Roxane ; autre imitation de Racine. Rien n'est plus ordinaire aux mauvais écrivains que de piller ceux qu'ils dénigrent; mais heureusement ils ne réussissent pas mieux à l'un qu'à l'autre, Pradon n'a pas manqué de mettre dans la bouche de sa Phèdre une critique de celle de Racine. Elle s'applaudit de n'être point l'épouse de Thésée.
Les dieux n'allument point de feux illégitimes : Ils seraient criminels eu inspirant les crimes ; Et lorsque leur courroux a versé dans mon sein Cette flamme fatale et ce trouble intestin, Ils ont sauvé ma gloire , et leur courroux funeste Ne sait point aux mortels inspirer un inceste : Et mon ame est mal propre à soutenir l'horreur De ce crime , l'objet de leur juste fureur.
Pradon , qui a voulu faire ici le philosophe , connaissait apparemment la mythologie aussi peu que la c/tro/ioiogie. Il aurait su que, dans une pièce de théâtre , les personnages doivent se conformer aux idées reçues, et que ceUe qu'il combat ici était généralement admise dans le polythéisme , qui mettait également sur le compte des dieux et les égarements des hommes et leurs vertus. Mais il faut entendre Phèdre parler de son amour.
PHÈDBE.
Aricie , il est temps de vous tirer d'erreur. Je vous aime ; apprenez le secret de mon cœur : Et les soupirs de Phèdre , et le feu qui l'agite , Ne vont point à Thésée , et cherchent Hippolyte.
Aux ordres du destin je dois m'abandonner.
Hippolyte dans peu se verra couronner :
J'ai préparé l'esprit du peuple de Trézène
A le déclarer roi comme il me nomma reine.
De la mort de Thésée on va semer le bruit.
Et pour ce grand dessein j'ai si bien tout conduit ,
Qu'il faudra qu'HIppolyte, à mes vœux moins contraire,
Reçoive cettemain di^slinée à son père;
COURS DE Ll
Et que, s'il veut ivgiier, le Irûne ('laiit à moi, Il ne puisse y monter qu'en recevant ma foi. Quoi ! de ce grand projet Aricie est surprise!
AHICiE.
Madame , je frémis d'une telle entreprise , Et je tremble pour vous... enfin pour votre amour. Justes dieux , si Thésée avançait son retour! Que feriez-vous , madame?
PUÈDRE.
Ah! ma clière Aricie, 11 est mille chemins pour sortir de la vie. Mais mon frère dans peu viendra me secourir, Et j'attends une armée avant que de mourir. Je sais quelle amitié pour moi vous intéresse : linissons-nous ensemble , et plaignons ma faiblesse. J'aime , je brûle...
Comme elle aime, cette Phèdre! comme elle hûle! comme elle est à plaindre! comme tous ses petits arrangements sont intéressants ! Au reste , c'est une très bonne femme , qui veut que tout le monde soit content. Elle dit à sa clière Aricie : J'aime Uippolyte, aimez Dcucalion mon frère : Son cœur bnite pour vous d'une flamme sincère.
Mais Aricie de sou cùté bride pour Ilippolyle, qui brûle aussi pour elle; et tous ces amours ressemblent au style de tant d'écrivains, qui , selon l'expression aujourd'hui si fort à la mode , brident le papier et glacent le lecteur. Hippolyte déclare à la princesse qu'il veut quitter Trézène :
Eli quoi ! vous n'avez rien qui vous retienne ici? Thésée est loin de nous ; vous nous quittez aussi ! Sans trouble , sans chagrin , vous sortez d'une ville Où..., Que l'on est heureux d'être né si tranquille !
Il faut convenir que cet où fait une réticence
bien heureuse. Hippolyte lui apprend qu'il n'est pas si trauqxdlle qu'on se l'imagine , et fait cette belle déclaration que Voltaire a citée. La réponse d'Aricie est encore au-dessus :
Seigneur, je vous écoute et ne sais que répondre ;
Cet aveu surprenant ne sert qu'à me confondre.
Comme il est imprévu , je tremble que mon cœur
Ne toml)(' un peu trop tôt dans une douce erreur.
Mais puisque vous partez , je ne dois plus me taire :
Je souhaite , seigneur, que vous soyez sincère.
Peut-être j'en dis trop ; et déjà je rougis ,
Et de ce que j'écoute , et de ce que je dis.
Ce départ cependant m'arrache un aveu tendre
Que de long-temps encor vous ne deviez entendre.
Si la princesse est un peu faible , on ne l'accusera pas du moins d'ignorer ce ([u'ime fille bien née doit savoir, qu'il est de la !iienséance de faire attendre M» aveu tendre pendant im certain temps. Mais le départ et l'aveu d'Hippolyte l'ont troublée.
Je ni! sais dans q<iel trouble un tel aveu me jette;
Mais enfin , loin de vous , je vais être inquiète ,
Et si vous consultiez ici mes sentiments ,
Vous pourriez bien , seigneur, ne partir de long-temps.
Voilà ce qui s'appelle une petite déclaration bien délicali'ment tomiiée ; et l'on pourrait dire, comme dans le Misanthrope t
TTÊBATUflE.
La chute en est jolie, amoureuse, admirahic. Arrive Phèdre , qui l'ait au prince les mêmes reproches de ce qu'il veut s'en aller. Il répond qu'étant fils de Thésée il veut être un héros comme lui, et vivre pour la gloire. Mais Phèdre prétend qu'il doit vivre pour l'amour : elle lui en fait un portrait fort louchant :
Tout aime cependant , et l'amour est si doux !
La nature , en naissant , le fait naître avec nous.
Un Scythe , un barbare aime, et le seul Hippolyte Est plus fier mille fois qu'un barbare et qu'un Scyllie.
Elle conjure Aricie de s'unir à elle pour retenir le prince.
Ah pi-incesse ! parlez , joignez-vous à mes larmes. Et Aricie répond fièrement :
Madame, pour un cœur la gloire a bien des charmes.
Ce qui n'empêche pas qu'Hippoîyte , qui n'a pas si grande envie de partir , ne finisse par consentir à demeurer; et l'on se doute bien pourquoi : il en est lui-même étonné.
Que ma gloire jalouse en demeure interdite !
Mais, hélas ! je ne suis ni barbare ni Scythe.
Adieu , madame.
Ce sont pourtant ces énormes platitudes qui furent applaudies pendant seize représentations , tandis que l'ouvrage de Piacine était sifflé et abandoimé ! On annonce à Phèdre le retour de Thésée. Elle commence à se faire (pielques reproches ; mais elle trouve bientôt des raisons pour se justifier à ses propres yeux : elle n'aime que les vertus d'Hippolyte ; témoin celte apostrophe pathétique à Thésée.
Héros que malgré moi je quitte et je trahis ! Mais, hélas ! ne t'en prends (pi'aux vertus de ton fils. Pourquoi l'as-tu fait naître avec tant de mérite ? Pouniuoi te trouves-tu le père d'Hippolyte ?
On sent qu'il n'y a rien à répondre, et que ce n'est pas la faute de Phèdre si Thésée se trouve le père (V Hippolyte.
Il se trouve aussi que dans le même moment elle s'aperçoit, aux discours d'Aricie, tiue cette princesse est sa rivale. Elle la menace de toute sa vengeance : elle est au désespoir.
Le retour de Thésée et m'étonne et m'accable : Je suis dans un état affreux , épouvantable , Je vous aime, Aricie; et ma tendi-e amitié, Ma rage , mou amour, doit vous faire pitié. Des honmies et des dieux j'éprouve la colère : Vous, Thésée, Hippolyte, et tout me désespère.
"^riiésée paraît , et veut presser son mariage avec elle. ?]lle le conjure de différer. Sur cela il lui confie qu'il a toutes sortes de raisons de ne pas perdre de temps , parce t[u'un oracle le menace d'un rival. Voici cet oracle, qui est dans le style des contes de fées :
Sîi-CLE DE LOUJS XIV. - POÉSIE.
ms
Tu seras , à ton rptoiir, Malheureux amaiil et père , Puisqu'une main qui t'est chère T'enlèvera l'objet de ton amour.
Il cvaint d'autant plus cette main qui lui est chère, que, dans la conversation qu'il vient d'avoir avec son fils , il l'a trouvé fort différent de ce qu'il l'avait laissé : il l'a vu soupirer. Phèdre repousse ce soupçon , mais de manière à le confirmer. Thésée ne doute plus qu'Hippolyte ne soit amoureux de Phèdre 5 et, pour s'en assurer mieux, il charge la reine de proposer au prince la main d'Aricie, ce qui pourrait former une situation théâtrale , s'il eiit été possible de s'intéresser un moment à l'amour de cette Phèdre. Mais ici ce n'est qu'un artifice usé , qu'on retrouve dans plusieurs pièces du temps tout aussi mauvaises. Ce n'est pas assez d'amener une situation; il faut la fonder et la préparer de manière à produire de l'effet.
Phèdre rend compte au prince du dessein de son père , et par là lui arrache l'aveu de sa passion pour Aricie : imitation de la scène de Mithridate avec Moniine. Celle de Phèdre est conduite de mème^ c'est une maladroite copie d'un excellent original. La reine éclate en reproches , et prend ce moment pour lui déclarer l'amour qu'elle a pour lui. Ce plan , puisqu'il est question de plan , estil tolérahle ? Quand la Phèdre de Racine se laisse emporter à une déclaration, du moins elle se croit libre , elle croit Thésée mort : Ici , c'est sous les yeux de Thésée , et à l'instant d'un retour qui devait la faire rentrer en elle-même ! Il faut bien se garder de prendre à la lettre ce qu'on prétend que Racine disait : Toute la différence qu'il y a entre Pradon et moi, c'est que je sais écrire. C'était une manière de faire sentir de quelle importance est le style dans les ouvrages d'imagination. Il est bien vrai qu'il y a des pensées communes à l'homme médiocre et à l'écrivain supérieur; mais quand on examine les écrits de l'un et de l'autre , on voit que leurs conceptions sont aussi différentes que leurs facultés : et en général ceux qui écrivent mal ne pensent pas mieux qu'ils ne s'exprùnent.
Phèdre annonce à Hippolyte que , s'il consent à l'hymen d'Aricie , elle la fera périr. Le prince effrayé se refuse aux ordres de son père , qui demeure persuadé plus que jamais que l'amour de son fils pour Phèdre est la cause de ce refus. Dans un autre sujet, il y aurait une sorte d'adresse dans cette combinaison; mais ce qui la rend ici très mauvaise , c'est que toute cette intrigue porte sur un fondement vicieux , sur la conduite effrontée de Phèdre , qui , telle que l'auteur la représente , n'a ni excuse ni intérêt. On voit que ce caractère et ce sujet étaient trop au-dessus de la faiblesse
de Pradon. Il y a des sujets dont l'homme le plus médiocre peut se tirer; il y en a qu'un maître seul peut manier , et Phèdre est de ce nombre. Thésée irrité se résout à bannir Hippolyte. Il dit à son confident :
Je prévois donc , Arcas, qu'il faudra me défaire D'un rival insolent et d'un fils téméraire. Je ne reponds de rien , s'il paraît à mes yeux , Et je veuxpour jamais le bannir de ces lieux.
Pradon fait parler la nature aussi bien que l'amour. Phèdre ne peut supporter l'éloignement d'IIippolyte, et encore moins qu'il épouse Aricie. Toujours obstinée dans ses projets, elle veut perdre cette princesse.
Je me suis assurée en secret d'Aricie : Un ordre de ma part lui peut ôter la vie. J'ai remis ma rivale en de fidèles mains.
Et tout cela se passe à côté de Thésée ! Quel rôle il joue pendant toute cette pièce ! et quel oubli de toutes les bienséances! Hippolyte inquiet de ne point voir Aricie , qui est disparue tout-àcoup , vient la demander à Phèdre , mais d'un ton digne du reste de la pièce.
Apprenez-moi de grâce où peut être Aricie : Je la cherclie parfont et ne la trouve pas. Madame , tirez-moi d'un cruel embarras.
Vous savez l'intérêt de l'amour qui me presse : Il faut, sans balancer, me rendre ma princesse.
Voici encore une nouvelle imitation de Racine. On se rappelle ce que dit Roxane à Bajazet, en parlant d'Atalide :
Ma rivale est ici : suis-moi sans différer. Dans les mains des muets viens la voir expirer.
Phèdre dit précisément la même chose :
Je vais faire expirer ma rivale à tes yeux. Mais ce qui convient à Roxane est bien dégoûtant dans Phèdre. Le prince se jette à ses pieds , et Thésée ne manque pas de l'y surprendre : situation que les circonstances rendent vraiment comique. Hippolyte sort sans accuser Phèdre. Alors Thésée s'adresse à Neptune, et prononce les mêmes imprécations que dans Racine. La reine , touchée de la réserve et du silence d'IIippolyte , délivre Aricie au commencement du cinquième acte; mais, pour finir sou rôle aussi décemment qu'elle l'a commencé, dès qu'elle apprend qu'Hippolyte est sorti , elle court après lui , et il faut avouer qu'elle ne pouvait pas faire moins. On vient annoncer à Thésée que la reine est montée sur le char , et qu'elle a suivi Hippolyte.
Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble. On peut juger du ridicule d'une pareille situation et de la contenance que peut faire le pauvi*e Thésée. C'est là le plan qu'on voudrait que Racine eût suivi. Le récit est le même pour le fond que celui de R^^cine , si ce n'est qu'on n'a pas reproché à
Wt
Pradon d'y avoir mis trop de poésie. Phèdre s'est tuée auprès d'ilippolyte : Aricie veut en faire autant, mais Tliésée ordonne (pi'on l'en empêche. Cette belle production fil courir tout Paris pendant six semaines : au bout d'un an, les comédiens voulurent la reprendre , mais la mode en était passée. La pièce fut abandonnée , et depuis on ne l'a pas revue; mais en revanche, on en a vu et revu beaucoup d'autres qui ne valaient pas mieux.
SECTION vni.
Eslher.
Le temps, qui fait justice, mit bientôt la Phèdre de Racine à sa place : mais son parti était pris de renoncer au théâtre j et même, douze ans après , il ne crut pas y revenir , quand il fit , pour madame de Maintenon et pour Samt-C\i\Esther et Aihalie; car Esther, malgré le grand succès qu'elle eut à Saint-Cyr , ne parut jamais sur la scène, du vivant de l'auteur ; et lorsqu'il imprima Athalie, il fit insérer dans le privilège une défense expresse aux comédiens de la jouer. Toutes deux ne furent représentées qu'après sa mort , et eurent alors un sort bien différent de celui qu'elles avaient eu au moment de leur naissance. Tout semble nous avertir de ne pas précipiter nos jugements , et rien ne peut nous en corriger.
Depuis que les représentatioiis de ^ 72 1 eurent fait connaître tous les défauts du plan d'Esther , on s'étonna de la vogue qu'elle avait eue dans sa nouveauté , et c'est pourtant la chose du monde la plus facile à concevoir. Il faut voir chaque chose à sa place; et si le théâtre n'était pas celle d'^sther, il faut avouer qu'elle parut à Saint-Cyr dans le cadre le plus favorable. Qu'on se représente de jeunes personnes , des pensionnaires que leur âge, leur voix, leur figure, leur inexpérience même rendaient intéressantes , exécutant dans un couvent une pièce tirée de l'Ecriture-Sainte, récitant des vers pleins d'une onction religieuse, pleins de douceur et d'harmonie , qui semblaient rappeler leur propre histoire et celle de leur fondatrice; qui la peignaient des couleurs les plus touchantes, sous les yeux d'un monarque qui l'adorait, et d'une cour qui était à ses pieds, qui offraient, à tous moments, les allusions les plus piquantes à la flatterie ou à la malignité ; et l'on conccMa que cette réunion de circonstances, dans un spectacle qui, par lui-même, n'appelait pas la sévérité, devait être la chose du monde la plus séduisante , et qu'il n'était pas étonnant (jue la phrase à la mode, celle qu'on répétait sans cesse, et que nous retrouverons dans les lettres et les mémoires du temps , fût celle-ci de madame de Sévigné : Racine a bien de l'esprit. INIadame de Sévigné en avait aussi beaucoup (car il y en a de bien des sortes), mais elle
n'avait pas celui de cacher son faible pour la cour et pour tout ce qui tenait à la cour. Il perce à toutes les pages; et le ravissement où elle est d'avoir vu Esther à Saint-CjT, faveur alors excessivement briguée et devenue une distinction, paraît avoir influé un peu sur le jugement qu'elle en porte. Si l'on veut prendre , en passant , une idée des changements qui arrivent d'un siècle à l'autre, il n'y qu'à faire attention à une de ces expressions employées sans dessein , et qui suffisent à peindre l'époque où l'on écrit :
« Huit jésuites, dont était le père Gaillard, ont honoré ce spectacle de leur présence. »
Cela est un peu fort : voici le revers de la médaille. Nous avons vu il y a deux ans, et moi, j'ai vu de mes yeux , à la représentation d'une pièce qui avait paru contre-rrvolutionnaire, parce qu'on y disait que des accusaieurs ne pouvaient pas être jiujes (c'était dans le temps du procès des vingtdeux) ; j'ai vu quatre jacobJHS, appelés officiellement, et siégeant (jratis au premier banc du balcon avec toute la dignité que des jacobins pouvaient avoir, pour juger si les corrections que l'auteur et les acteurs avaient promises aux jarobins étaient suffisantes pour permettre que l'on continuât de représenter la pièce; et le lendemain, les journaux annoncèrent que les commissaires jacobins avaient été contents de la docilité de l'auteur, et des changements qu'il avait faits.
L'établissement de Saint-Cyr, le choix des jeunes élèves qui remplissaient celte maison , le vif intérêt qu'y prenait madame de Maintenon, les soins qu'elle y domiait, les retraites fréquentes qu'elle y faisait, tous ces rapports pouvaient-ils manquer de se présenter à l'esprit lorsqu'on entendait ces vers de la première scène ? Cependant mon amour pour notre nation A rempli ce palais de fille de Sion , Jeunes et tendres fleui's , par le sort agitées Sous un ciel étranger comme moi transplantées. Dans un lieu séparé de profanes témoins , Je mets à les former mon étude et mes soins; Et c'est là que . fuyant l'orgueil du diadème, Lasse de vains hoimeurs , et me cherchant moi-même Aux pieds de l'Éternel je viens m'humilier, Et goûter le plaisir de me faire oublier.
Ce personnage d'Esther paraissait tellement adapté à la favorite, que trois ans après, Despréaux renouvela ce même parallèle :
J'en sais une chérie et du monde et de Dieu , Ilumhlc dans les grandeurs , sage dans la fortune . Qui gémit comme Esther de sa gloire importune, Que le vice lui-nicme est contraint d'estimer. Et que , sur ce tableau, d'abord tu vas nommer.
Le caractère de madame de Montespan, le long
attachement de Louis XIV pour elle , les efforts
qu'il avait faits sur lui pour s'en séparer, pouvaient-
SIÈCLE DE LOUIS XIV
POÉSIE
ils échapper au souvenir de toute la cour, devant qui Esther dis ait :
Peut-être on fa conté la fameuse disgrâce De l'altière Vasthi dont j'occupe la place, Lorsque le roi, contre elle enflammé de dépit, La chassa de son trône , ainsi que de son lit. Mais il ne put sitôt en bannir la pensée : Vasthi régna long-temps dans son ame offensée.
On sait assez avec quel plaisir malin l'on retrouvait Louvois dans Aman. La proscription des Juifs rappelait, dit-on, la révocation de l'éditde Nantes. Mais cette allusion ne fut certainement pas celle qui marqua le plus : il s'en fallait de beaucoup que l'on vit alors celte proscription du même oeil dont on l'a vue depuis ; et l'adulation et lé fanatisme (c'était bien alors le fanatisme et je parle la langue du bon sens, et non pas la langue révolutionnaire) célébraient comme un triomphe cette fatale erreiu' de Louis XIV, qu'il faut bien appeler ainsi puisqu'il fut trompé, mais qui , en elle-même, est aux yeux de la politique et de l'humanité une grande faute qui a eu de longues et funestes suites.
Les défauts du plan d'Esther sont connus et avoués : le plus grand de tous est le manque d'intérêt. Il ne peut y en avoir d'aucune espèce. Es- Iher et Mardochée ne sont nullement en danger, malgré la proscription des Juifs; car assurément Assuérus, qui aime sa femme, ne la fera pas mourir parce ({u'elle est Juive , ni Mardochée , qui lui a sauvé la vie, et qui est comblé , par son ordre , des plus grands honneurs. Il ne s'agit donc que du peuple juif; mais on sait que le danger d'un peuple ne peut pas seul faire la base d'un intérêt dramatique , parce qu'on ne s'attache pas à une nation comme à un individu : il faut , dans ce cas , lier au sort de cette nation celui de quelques personnages intéressants par leur situation; et l'on voit que celle d'Esther et de Mardochée n'a rien qui fasse craindre pour eux. Les caractères ne sont pas moins répréhensibles , si l'on excepte celui d'Esther, qui est d'un bout à l'autre ce qu'elle doit être , et dont le rôle est fort beau. Zarès, femme d'Aman, est entièrement inutile, et ne tient en rien à la pièce : c'est im remplissage. Mardochée n'est guère plus nécessaire. Assuérus n'est pas excusable : c'est un fantôme de roi , un despote insensé , qui proscrit tout un peuple sans le plus léger examen ; et en abandonne la dépouille au ministre qui en a proposé la destruction. La haine d'Aman a des motifs trop petits , et l'on ne peut concevoir que le maître d'un grand empire soit malheureux parce qu'un homme du peuple ne s'est pas prosterné devant lui comme les autres, et qu'il aille jusqu'à dire :