Tome î
Mardochée , assis aux portes du palais, Dans ce cœur malheureux enfonce mille traits, Et toute ma grandeur me devient insipide , Tandis que ce soleil éclaire ce ferfidc.
Mardochée n'est point per/jde; et si ce Juif fait une pareille impression sur Aman, il faut qu'Aman soit fou. On prétend que ces petitesses de l'orgueil sont dans la nature : il se peut qu'elles aillent jusque-là; mais alors elles ne doivent pas faire le fondement d'une action et d'un caractère : il est trop difficile de s'y prêter. Je sais que Racine a trouvé le moyen de les revêtir des couleurs les plus imposantes. Aman, quand il avoue que c'est Mardochée qui attire sur les Juifs l'arrêt qui les condamne, ajoute :
Il faut des châtiments dont l'univers frémisse ; Qu'on tremble en comparant l'offense et le supplice; Que les peuples entiers dans le sang soient noyés. Je veux qu'on dise un jour aux siècles effrayés : Il fut des Juifs, il fut une insolente race; Répandus sur la terre, ils en couvraient la l'ace : Un seul osa d'Aman attirer le courroux; Aussitôt de la terre ils disparurent tous.
J'admire de si beaux vers. Mais si Aman était un grand personnage, un homme extraordinaire, qu'il eût reçu une offense grave , je pourrais entrer jusqu'à un certain point dans ses ressentiments , et alors son rôle serait théâtral : tel qu'il est, je ne vois en lui, malgré tout l'art du poète , que l'orgueil extravagant et féroce d'un favori enivré de sa fortune, qui veut exterminer une nation parce qu'un homme ne l'a pas salué.
La vraisemblance est aussi trop blessée. Après la scène où Esiher l'a dénoncé au roi comme un calomniateur et un assassin, lorsqu'il a vu toute l'impression que faisaient les discours de la reine sur Assnérus; et tout le pouvoir qu'elle avait sur lui, lorsque la connaissance qu'il a du caractère de ce prince doit lui faire voir qu'il est perdu , il offre son crédit à Esther en faveur des Juifs.
Princesse , en leur faveur employez mon crédit.
Le roi , vous le voyez , flotte encore interdit :
Je sais par quels ressorts on le pousse, on l'arrête;
Et fais comme il me plaît le calme et la tempête.
Parlez...
Il est trop maladroit de supposer qu'Esther soit assez aveugle pour croire que ce soit encore lu ^ qui puisse faire Je calme et la tempête, ni qu'elle puisse le ménager après avoir éclaté à ce point contre lui. Elle rejette ses offres avec dédain; alors il se jette à ses pieds et lui demande la vie. Cette bassesse le rend vil , après que sa confiance l'a rendu ridicule.
Il ne faut pas s'étoimer qu'un drame qui n'a rien de tliéàtral n'ait eu aucun succès au théâtre , lorsqu'il y parut dépouillé de tous les accessoires
qui en avaient fait la Tortune. Mais si l'on ne savait de quoi Racine était capable , ou serait surpris de lire avec tant de plaisir, commeouvrage de poésie, ce qui est si défectueux comme ouvrage dramatique. IjC style d'Esther est enchanteur : c'est là que Racine coumience à tirer de l'Ecriture-Sainte le même parti qu'il avait tiré des poètes grecs. II s'était pénétré de l'esprit des livres saints, et en fondit la substance dans Esther et dans ^thalie. L'usage qu'il en lit frappe d'autant plus les connaisseurs, que transporter dans notre poésie les beautés de la Bible et des prophètes était tout autrement diflicile que de s'approprier celles d'Homère et d'Euripide. Il fallait un goût aussi sûr que le sien, et une élocution aussi tlexible, pour que ces beautés qu'il apportait dans notre langue n'y parussent pas trop étrangères. Combien, au contraire , elles y paraissent naturelles ! Elise , parente d'Esther et compagne de son enfance, lui raconte, dans la première scène, comment elle est venue la trouver à la cour du roi de Perse.
Au bruit do votre mort , justement éplorée ,
Du reste des humains je vivais séparée,
Et de mes tristes jours n'attendais que la fin,
Quand tout-à-coup , madame, un proptiète divin :
« C'est pleurer trop long-temps une mort qui t'abuse ,
« Lève-toi , m' a-t-il dit, prends ton cbemin vers Suze.
< Là tu verras d'Esther la pompe et les honneurs ,
> Et sur le trône assis le sujet de tes pleurs.
( Rassure, ajouta-t-il, les tribus alarmées :
( Sion, le jour approche où le Dieu des armées
« Va de son bras puissant faire éclater l'appui ,
c Et le cri de son peuple est monté jusqu'à lui. »
Il dit : et moi de joie et d'horreur pénétrée ,
Je cours. De ce palais j'ai su trouver l'entrée.
O spectacle ! ô triomphe admirable à mes yeux !
Digne en effet du bras qui sauva nos aïeux !
Le fier Assuérus couronne sa captive ,
Et le Persan superbe est aux pieds d'une Juive.
On croit entendre le langage des prophètes , et c'est une confidente qui parle ; et le ton, tout élevé qu'il est, paraît naturel. C'est qu'une illusion soutenue vous transporte au lieu de la scène, qu'il n'y a pas un mot qui sorte de l'unité de ton et qui en rappelle un autre. Le vrai poète est de tous les pays : Racine est (irec avec Andromaque et Iphigénie, Romain avec Burrhus et Agrippine, Turc avec Roxane et Acomat . Juif avec Esther et Athalie.
Quel coloris et quel intérêt dans le tableau que trace Esther , d'après l'Écriture , de ce concours des plus belles femmes de l'Asie , parmi lesquelles Assuérus devait choisir une épouse !
De l'Inde à l'IIellespont ses esclaves coururent,
Les filles de l'Égî-pte k Snze comparurent;
Celles même du Parllie et ilu Scythe indompté
Y brisuèrent le sceptre offert à la lic.inté.
Oa lu'élevait alors , solitaire et cachée ,
Sons les yeux vigilant-, dn sage Mardoehée .
Tu sais combien je dois à ses heureux secours. La mort m'avait ravi les auteurs de mes jours ; Mais lui , voyant en moi la fille de son frère, Me tint lieu , cher Elise , et de père et de mère. Du triste état des Juifs jour et nuit agité , Il me tira du sein de mon obscurité ; Et sur mes faibles mains fondant leur délivrance, 11 me fit d'un empire accepter l'espérance. A ses desseins secrets , tremblante J'obéis : Je vins ; mais je cachai ma race et mon pays. Qui pourrait cependant t'exprimer les cabales Que formait en ces lieux ce peuple de rivales, Oui toutes , disputant un si grand intérêt , Des yeux d' Assuérus attendaient leur arrêt ? Chacune avait sa brigue et de puissants suffrages : L'une , d'un sang fameux vantait les avantages ; L'autre , pour se parer de superbes atours , Des plus adroites mains empruntait le secours; Et moi , po(fi»toute brigue et pour tout artifice , De mes larmes "au ciel j'offrais le sacrifice.
Enfin, on m'annonra l'ordre d'Assuérus:
Devant ce fier monarque. Élise, je parus. Dieu tient le cœur des rois entre ses mains puissantes; Il fait que tout prospère aux amcs innocentes , Taudis qu'en ses projets l'orgueilleux est trompé : De mes faibles attraits le roi parut frappé.
Cette pièce qui rapporte tout à la protection divine est conforme aux mœurs , et cette modestie d'Esther contraste bien avec l'ambition de ses rivales. Déterminée , par le péril des Juifs et les exhortations de Mardocliée , à se présenter devant Assuérus,. malgré la loi, qui défend , sous peine de la vie , de paraître devant le souverain sans son ordre , Eslher adresse au Tout-Puissant une prière qui , partout ailleurs , pouiTait paraître longue , mais qui tient essentiellement à l'action , dans un sujet où il est censé que les événements sont conduits par la main de Dieu même. Cette prière est d'une éloquence touchante , animée de l'enthousiasme des écrivains sacrés ; et l'auteiu- a su y placer en images et en mouvements les faits principaux qui peuvent intéresser au sort des Juifs , ce qui est un mérite dans son plan.
o mon souverain roi !
Jle voici donc tremblante et seule devant toi. Mon père mille fois m'a dit dans mon enfance Qu'avec nous tu juras une sainte alliance , Quand , pour te faire un peuple agréable à tes yeux , 11 plut à ton amour de choisir nos aïeux. Même tu leur promis de ta bouche sacrée , une postérité d'éternelle durée. Hélas ! ce peuple ingrat a méprisé ta loi ; La nation chérie a violé sa foi ; Elle a répudié son époux et son père , Pour rendre à d'autres dieux un honneur adultère : Maintenant elle sert sous im maître éti'anger. Mais c'est peu d'êtri' esclave , on la veut égorger : Nos superbes vainqueurs, insultant à nos larmes, Imimtciit à leurs dieux le bonheur de leurs armes , Et veulent aujoin-d'hui ([u'un même coup mortel Abolisse ton nom . Ion jjcuple , et ton autel. Ainsi donc un perfide , après tant de miracles , Pourrait anéantir la foi de tes oracles , U,i\ irail aux mortels le plus cher de tes dons.
SFJ':GLE de louis X!V. — POÉSIE.
Le saint que lu prompts ot que nous attendons !
{S'on, non, ne souffre pas que ces peuples farouelies,
Ivres de notre sang ferment les seules bouclies
Qui dans tout l'univers célèbrent tes bienfaits,
Et confonds tous ces dieux qui ne furent jamais.
Pour moi , que tu retiens parmi ces infidèles ,
Tu sais combien je hais leurs fêtes criminelles ,
Et que je mets au rang des profanations
Leurs tables , leurs festins , et leur libations ;
Que même cette pompe oit je suis condamnée
Ce bandeau dont il faut que je paraisse ornée
Dans ces jours solennels à l'orgueil dédiés,
Seule et dans le secret , je le foule à mes pieds;
Qu'à ces vains ornements je préfère la cendre ,
Et n'ai de goût qu'aux pleurs que tu me vois répandre.
J'attendais le moment marqué dans ton arrêt
Pour oser de ton peuple embrasser l'intérêt :
Ce moment est venu ; ma prompte obéissance
Va d'un roi redoutable affronter la présence.
C'est pour toi que je marche ; accompagne mes pas
Devant ce fier lion qui ne le connaît pas.
Commande , en me voyant , que son courroux s'apaise ,
Et prête à mes discours un charme qui lui plaise.
Les orages, les vents, les cieux te sont soumis.
Tourne enfin sa fureur contre nos ennemis.
Parmi cette foule d'expressions élégantes et poétiques dont abonde ce morceau , il n'y en a qu'une qui puisse peut-être laisser* quelque scrupule, et «'ai de goût qiCaux pleurs. Je la crois naturelle et vraie; mais est-elle assez noble pour la tragédie ?
Avec quel plaisir secret madame de Maint enon devait retrouver les sentiments que lui témoignait souvent Louis XIV, dans ceux qu'exprime A ssuér us en présence d'Esther; sentiments dont la vérité reçoit encore un nouveau charme de l'harmonie si douce et si flatteuse des vers de Racine !
Croyez-moi , chère Esther, ce sceptre , cet empire , Et ces profonds respects que la terreur inspire , A leur pompeux éclat mêlent peu de douceur, Et fatiguent souvent leur triste possesseur. Je ne trouve qu'en vous je ne sais quelle grâce Qui me charme toujours et jamais ne me lasse. De l'aimable vertu doux et puissants attraits ! Tout respire en Esther l'inuoceuce et la paix : Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres , Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.
On lisait un jour devant Louis XIV cette strophe d'un cantique de Racine :
MonDieu, quelle guerre cruelle!
Je trouve deux hommes en moi :
L'un veut que , plein d'amour pour toi , Mon cœur te soit toujours fidèle; L'autre , à tes volontés rebelle , Me révolte contre ta loi.
f^oilà , dit le roi , (Jeux hommex que je cor,nais bien. Il est probable qu'en écoutant les vers d'Assuérus, i! disait aussi , mais tout bas : Je sentais comme lui le besoin d'une EsUier , et je l'ai trouvée. '
Rapprocher deux grands écrivains, quand ils
ont à rendre à peu près les mêmes idées , est toujours un objet de curiosité et d'instruction. Géngiskan, dans l'Orphelin de la Chine, éprouve auprès d'Idamé ce vide des grandeurs et ce besoin d'un sentiment qu'on vient de voir dans Assuérus.
Tant d'états subjugués ont-ils rempli mon coeur? Ce cœtn- lassé de tout demandait une erreur Oui pût de mes ennuis chasser la nuit profonde, El qui me consolât sur le trône du monde.
L'expression des vers d'Assuérus est plus douce, celle de Gengiskan est plus forte : cette différence est fondée sur celle de leur situation. L'un parle d'unbonheur qu'il a, l'autre de celui qu'il voudrait avoir, et le désir va toujours plus loin que la jouissance. En étudiant les grands écrivains, on reraaniuera partout ce rapport du style avec le sentiment et la pensée , rapport qui existe sans qu'on y prenne garde , mais qui donne l'ame et la vie à tout un ouvrage , comme le sang qui circule dans nos veines nous fait vivre sans qu'on aperçoive son cours.
Allons plus loin , et , quoique cela nous écarte un peu d'Esther, voyons encore la même idée dans un sujet d'un ton tout différent, dans un conte , celui de la belle Arsène.
Seule elle demeura Avec l'orgueil , compagnon elur et triste : Bouffi , mais sec . emiemi des ébats , Il renfle l'ame , et ne la nourrit pas.
Ici la gaieté se mêle au sentunent; et c'est un autre rapport à saisir, celui du ton avec le sujet. Il y aurait là-dessus beaucoup de choses à dire; mais je reviens vite à Esther.
C'est revenir à Louis XIV ; car on retrouve encore ce prince dans ces deux vers, qui n'étaient pas faits sans intention :
Seigneur, je n'ai jamais contemplé qu'avec crainte L'auguste majesté sur votre front empreinte.
On sait que ce prince , qui avait la figure imposante , n'était pas fôché de voir quelquefois l'effet qu'elle produisait , et combien il traita favorablement cet officier qui avait paru si fort intimidé devant lui. ' '
L'élévation et la majesté des prophètes brillent dans la scène où Esther expose devant Assuérus la croyance, les fautes, la pimilion, et les espérances de la nation dont elle plaide la cause , et surtout la puissance du Dieu qu'elle adore.
Ce Dieu , maître al)solu de la terre et des cieux , N'est point tel que l'erreur le figure à vos yeux. L'Éternel est son nom : le monde est son ouvrage. Il entend les soupirs de l'humble qu'on outrage, Juge tous les mortels avec d'égales lois , Et du haut de son trône interroge les rois. Des plus fermes étais la chute épouvantable ,
Quand il veut , n'est qu'un jeu de sa main redoutable-
yen doutez point, seigneur, il fut votre soutien : Lui seul mita vos pieds le Partlie et l'Indien , Dissipa devant vous les innombrables Scythes, Et renferma les mers dans vos vastes limites.
iMardochée , dans une autre scène , ne le peint pas avec moins de grandeur.
Que peuvent contre lui tous les rois de la terre? En vain ils s'uniraient pour lui faire la guerre; Pour dissiper leur ligue il n'a qu'à se montrer : 11 parle , et dans la poudre il les fait tous rentrer. Au seul son de sa voix la mer fuit , le ciel tremble : 11 voit comme un néant tout l'univers ensemble ; Et les faibles mortels , vains jouets du trépas. Sont tous devant ses yeux comme s'ils n'étaient pas.
Ce dernier vers est traduit mot à mot d'Isa'ie : Onines (jentes , quasi non sint, sic siint corani eo (XL, 17).
Racine, à l'imitation des anciens, introduisit des chœurs dans Esther et dans AihaJie; mais au lieu de les laisser, comme eux , sur le théâtre pendant toute la diu-ée de l'action , ce qui était souvent contraire à la vraisemblance , il a som qu'il y ait toujours une raison pour les faire entrer sur la scène et pour les en faire sortir. Une partie de ces chœurs est chantée; dans l'autre , c'est un coryphée qui parle pour tous. C'est là que Racine a déployé un nouveau genre de talent , étranger à notre poésie dramatique. Mais , pour ne pas séparer des choses analogues entre elles, je me propose de parler en même temps des chœurs iVEsther et de ceux dWthaUe. C'est maintenant cette pièce, le dernier et le plus étonnant des chefs-d'œuvre de Racine , qui doit nous occuper.
SECTION IX. — Athalje.
La conception la plus étendue et la plus riche , dans le sujet le plus simple , et qui paraissait le plus stérile; le mérite unique d'intéresser pendant cinq actes avec un prêtre et un enfant, sans mettre en œuvre aucune des passions qui sont les ressorts ordinaires de l'art dramatique , sans amour , sans épisodes , saps confidents ; la vérité de^ caractères , l'expression des mœurs empreinte dans chaque vers; la magnificence d'un spectacle auguste et religieux, qui montre la tragédie dans toute la dignité qui lui appartient ; la sublimité d'un style également admirable dans un pontife qui parle le langage des prophètes, et dans un enfant (jni parle celui de son âge ; la beauté soutenue d'une versification où Racine a été au-dessus de lui-même ; un dénouement en action , et qui présente un des plus grands tableaux qu'on ait jamais offerts sur la scène : voilà ce qui a placé yîihalic au premier rang des productions du génie poélique; voilà ce qui a justifié Boileau , lorsque , seul
contre l'opinion générale, et représentant la postérité , il disait à son ami découragé :
« Athalie est votre plus bel ouvrage. »
Développons , s'il se peut , tous ces différents mérites, et voyons d'abord comment l'auteur s'y est pris pour exciter un grand intérêt en faveur de Joas , et légitimer les moyens que le grand-prêtre emploie contre Athalie. Je ne dois pas dissimuler qu'il ne s'agit ici de rien moins que de combattre une autorité que j'ai souvent invoquée en fait de goût , celle de Voltaire. Mais heureusement le respect que j'ai toujours témoigné pour son génie et ses lumières m'a justifié d'avance , en faisant a oir qu'il ne peut céder chez moi qu'à celui que l'on doit à la vérité. Voltaire, pendant quarante ans , n'a parlé ô! Athalie que pour la nommer le chef-d'œuvre de la scène. Cependant, sur la fin de sa vie , il en a fait des criti(jues qui tendent à détruire l'ouM-age dans ses fondements ; critiques que l'ascendant de son nom et de son autorité a pu seul faire paraître spécieuses, et qui, sous les rapports de la morale et de l'art du théâtre, sont également mal fondées. Je crois même que , si l'on voulait expliquer cette contrariété dans ses opinions , et cherciier pourquoi il a changé d'avis sur Athalie, on trouverait que la véritable raison , c'est qii' Athalie est un sujet juif, et l'on sait que Voltaire n'a jamais eu de goût pour celte nation. Cette antipathie l'a emporté sur son amour pour Racine, et Athalie a été enveloppée dans la proscription générale. Quoi qu'il en soit, je vais citer ce qu'il eu dit, et ma réponse sera en même temps l'exposé que j'aimonçais tout à l'heure des ressorts que Racine a si habilement employés.
« Je demande de quel droit Joad arme ses lévites contre la reine , à laquelle il a fait serment de fidélité. De quel droit trompe-l-il Athalie en lui promeltant un trésor? De quel droit fail-il massacrer sa reine ? Etait-il permis à Joad de conspirer contre elle et de la tuer? Il était son sujet; et certainement, dans nos mœurs et dans nos lois , il n'est pas plus permis à Joad de faire assassiner la reine qu'il n'eût été permis à l'archevêque deCantorbéry d'assassiner Elisabeth, parce qu'elle avait fait condamner Marie Stuart. »
Si cet exposé était vrai , le sujet à' Athalie serait essentiellement vicieux : l'auteur aurait péché contre la première règle du théâtre , qui ne doit jamais blesser la morale ni consacrer la révolte et le crime. Mais cet exposé est infidèle dans tous les points, et détruit entièrement par les faits : il suffira de les détailler.
Depuis la division des douze tribus, sous le règne de Roboam, le peuple juif était partagé en deux royaumes. Les deux tribus de Juda et de Benjamin composaient le royaimie de Juda, et les
dix autres celui d'Israël. Mais il faut observer que les roisde J uda étaient de la famille de David; qu'ils avaient conservé l'ordre de la succession et le culte légitime; qu'ils avaient dans leur partage Jérusalem la ville sainte , et le temple de Salomon , et qu'enfin c'était d'eux que devait naître le Messie, l'espérance de la nation juive. Les tribus d'Israël , au contraire , la plupart tombées dans l'idolâtrie , étaient regardées dans Juda comme coupables d'un schisme sacrilège , et comme une race réprouvée que Dieu même avait maudite. Samarie était pour Jérusalem ce que Genève est pour Rome. L'auteur d' Athalie rappelle cette malédiction dans plusieurs endroits de la pièce , particulièrement dans celui-ci :
Dieu , qui hait les tjrans , et qui dans Jezraël
Jura d'exterminer Achab et Jézabel ;
Dieu qui , frappant Joram , le mari de leur fille ,
A jusque sur son fils poursuivi leur famille ;
Dieu , dont le bras vengeur, pour un temps suspendu ,
Sur cette race impie est toujours étendu.
Ailleurs , en parlant de Jélui , roi d'Israël , il fait dire à Joad :
Jéhu , qu'avait choisi sa sagesse profonde , Jéhu , sur qui je vois que votre espoir se fonde , D'un oubli trop ingrat a payé ses bienfaits : Jéhu laisse d' Achab l'affreuse fille en paix , Suit des rois d'Israël les profanes exemples , Du vil dieu de l'Egypte a conservé les temples. Jéhu , sur les hauts lieux enfin osant offrir Un téméraire encens que Dieu ne peut souffrir. N'a , pour servir sa cause et venger ses injures , Ai le coeur assez droit, ni les mains assez pures.
Ces notions générales n'ont pas un rapport direct à la question que je traite en ce moment; mais elles sont nécessaires pour donner une idée juste du sujet, et réfuter le même auteur sur d'autres observations critiques que je me propose d'examiner. Maintenant un précis très court des faits historiques sur lesquels la pièce est fondée fera voir si Joad est en effet un rebelle, et s'il devait regarder Athalie comme sa reine.
Athalie était fille d' Achab et de Jézabel , qui régnaient dans Israël : elle avait épousé Joram , roi de Juda , fils de Josaphat , et le septième roi de la race de David. Son fils Okosias , entraîné dans l'idolâtrie, ainsi que Joram , par l'exemple d'Athalie , ne régna qu'un an , et fut tué , avec tous les princes de la maison d' Achab, par Jéhu , que Dieu avait fait sacrer par ses prophètes , pour régner sur Israël et pour être le ministre de ses vengeances. Athalie, irritée du massacre de sa famille, voulut, de son côté, exterminer celle de David, et fit périr tous les enfants d' Okosias ses petitsfils. Joas au berceau échappa seul à cette barbarie, sauvé par Josabeth, sœur du roi Okosias, mais
d'une autre mère qn' Athalie , et ftmme du grandprêtre Joad.
D'après ces faits , tous énoncés et répétés dans la pièce, je demande à mon tour si Joas n'était pas l'héritier légitime du royaume de Juda , et si l'on pouvait lui disputer le droit de succéder à son père ? je demande si Athahe n'était pas évidemment une usurpatrice, et si elle avait d'autres droits que ses crimes? je demande s'il est permis d'avancer si gratuitement que Joad a pu lui faire serment de fidélité? C'est supposer un fait non seulement faux , mais impossible. Il suffit d'entendre , dès la première scène , de quelle manière Joad parle d' Athalie :
Huit ans déjà passés, une impie étrangère Du sceptre de David usurpe tous les droits , Se baigne impunément dans le sang de nos rois , Des enfants de son fils détestable homicide , Et même contre Dieu lève son bras perfide.
Supposons qu'après la mort de Henri II, Catherine de Médicis eiit fait assassiner tous les princes de la branche de Valois et ceux de la branche de Bourbon, et que François II , encore enfant, cru mort comme les autres , eût été , par un coup du hasard , dérobé au glaive des assassins , et caché dans une cour étrangère ou dans quelque ville du royaimie; qu'il fût parvenu ensuite à se faire reconnaître pour ce qu'il était , lui aurait-on contesté son droit à la couronne ? C'est précisément la situation où se trouve Joas. Il est donc bien évidemment roi de Juda; Joad est son sujet , et non pas celui d'Athalie. Joad n'a donc fait ni pu faire serment de fidélité à une usurpatrice meurtrière , souillée de sang et de forfaits. Il n'est dit nulle part qu'il lui ait fait ce serment, et son caractère et sa religion ne permettent pas plus de le présumer dans une tragédie que dans l'histoire. Athalie, qui ne régnait que par la force , n'ignorait pas les sentiments de Joad et de ses lévites, mais elle ne les craignait pas. Elle dit elle-même :
Vos prêtres , je veux bien , Abner vous l'avouer. Des bontés d'Athalie ont lieu de se louer. Je sais , sur ma conduite et contre ma puissance , Jusqu'où de leurs discours ils portent la licence : Ils vivent cependant , et leur temple est debout.
Elle les regarde donc comme ses ennemis, mais comme des ennemis faibles et impuissants ; et l'on peut penser que , si elle les épargne , c'est pour ne pas commettre des ciuaulés inutiles. Il en résulte que Joad, bien loin de conspirer contre la reine, défend son légitime souverain contre une marâtre barbare qui lui a ravi le trône , et qui a voulu lui arracher la vie. On voit par là combien est faux dans tous ses rapports le parallèle hypothétique qu'on établit entre Elisabeth et Athalie, entre Joa.l et l'archevêque de Cantorbéry. Celui-ci était sujet
d'Elisabeth . et Joad ne l'était pas d'Athalie. Le prélat anglais ne devait rien à Marie Stuart que de la pitié; le pontife de Jérusalem devait servir de tout son pouvoir le dernier rejeton de ses rois , sauvé par sou épouse, et nourri dans le temple: la disparité est complète.
3Iais ce n'est pas assez que la cause de Joad soit juste; il faut justifier les moyens qu'U emploie. La manière dont on les attaque offre un côté spécieux : un prêtre qui trompe ! un prêtre qui assassine! Ce seul énoncé présente une sorte de contraste dans les termes , qui a quelque chose detrop odieux; mais en dépouillant un fait de toutes les circonstances qui l'accompagnent , il est aussi trop facile de le dénaturer. C'est ici qu'il faut en revenir d'abord à ce principe incontestable , qu'un poète dramatique d(jit faire agir et pailer ses personnages conformément aux mœurs du pays où ils vivent, à moins qu'il n'y ait un tel excès d'atrocité , de bizarrerie ou de bassesse , qu'il ne soit pas possible de s'y prêter; et dans ce cas il faut ou adoucir ces mœurs sans les contredire trop formellement, ou rejeter un sujet qui répugnerait trop aux nôtres. La question est donc de savoir si l'auteur d'Jf/i«/(e , dans tout le cours de la pièe, nous a montré les objets sous un tel point de \ ue , que la conduite de Joad nous paraisse irréprochable, et que l'intérêt de cet enfant, son pupille et son roi , deviennecelui du spectateur. Cet examen sera le plus grand éloge de l'ouvrage. Il n'y en a pas un seul où l'on ait porié aussi loin cet art dont la multitude n'aperçoit que le résultat, et dont les connaisseurs sentent tout le mérite, cet art si essentiellement théâtral , de mettre sans cesse dans la bouche de chacun des acteurs tout ce qui peut fonder , nourrir , accroître lintérèt unique qu'il faut inspirer , et ranger les spectateurs du parti que le poète veut qu'ils embrassent ; art d'autant plus difficile . qu'il ne faut pas en laisser voir l'intention : l'effet est manqué, si le besoin est trop aperçu. L'auteur doit toujours nous mener , mais de manière que nous nous imaginions aller tout seuls. Plus on réfléchit sur le sujet, le plan, l'exécution d'Athalie, plus on est effrayé des ilifiicultés qui durent frapper un auteur qui avait tant de connaissances du théâtre , et du talent inlini qu'il lui fallait pour les surmonter. Phèdre était sans doute un sujet très délicat à manier; mais aussi que de ressources ! la passion , que Racine savait si bien traiter; la fable, qui a{)porlait sous son pinceau ce {|ue la poésie a de plus brillant ! 11 était là comme sur son terrain : ici , rien de tout cela. Point de passion d'aucune espèce : un sujet austère , et pour ainsi dire nu; le péril d'un enfant , qui par lui-même n'a rien de bien vif, à moins
qu'on ne puisse y joindre le ressort puissant de la nature dans le cœur d'un père ou d'une mère, comme dans Andromaque, dans Iphigénie, dans I\Iérope, dans Idamé. Joas est orphelin; il est le neveu de Josabeth : c'est un lien de parenté ; mais qu'il est loin de ce grand sentiment de la maternité , auquel rien ne peut se comparer ! Aussi Josabeth n'est-elle qu'im personnage secondaire, qui se laisse conduire en tout par Joad. Il fallait pourtant nous attacher au sort de cet enfant pendant cinq actes. Ce n'est pas tout : quel est le défenseur de cet enfant? quel est celui cjui entreprend de le remettre sur le trône ? Ce n'est point un de ces personnages toujours avantageux à montrer sur la scène , un guerrier, un héros vengeur de sa patrie et de ses rois , un politique habile méditant une grande révolution : c'est un pontife enfermé dans un temple avec une tribu consacrée au service des autels. Il fallait le faire triompher de la force et du pouvoir sans blesser la vraisemblance , et le rendre ministre d'une vengeance rigoureuse et sanglante sans dégrader ni faire haïr le caractère du sacerdoce. Tout autre personnage pouvait être, sans aucun hicon veulent , l'instrument du salut de Joas et de la perte d'Athalie. Rétablir l'héritier du trône , venger la faiblesse opprimée , et punir l'ennemi et le Iwurreau de ses rois , était pour tout autre une entreprise non seulement légitime , mais glorieuse. Cependant , telles sont les idées de convenance attachées à chaque état, que faire répandre par les ordres d'un prêtre le sang d'une reine, quoique coupable et usurpatrice, était en soi-même difficile et dangereux. Tant d'obstacles nés du sujet n'étaient balancés que par une seule ressource, l'intervention divine. A la vérité , elle se présentait d'elle-même, et l'homme le plus médiocre pouvait la saisir; mais c'est un de ces moyens qui n'ont qu'une valeur proporliomiée à la force de celui qui s'en sert : mis en œuvre par une main moins habile , il ne pouvait tout au plus que faire excuser Joad , et alors la pièce était manquée; elle ne pouvait produire que très-peu d'effet. Il était absolument nécessaire de tirer de ce moyen tout le parti possible : il fallait faire entendre la voLx de Dieu dans chaque vers , rendre cet tnfant que le ciel protège aussi cher aux spectateurs qu'aux Israélites (puisque enfin c'est là toute la pièce), le leur montrer sur la scène, et faire agir sur tous les cœms le charme de l'enfance; ce qui était sans exemple, et placé, s'il faut le dire , entre le sublime et le ridicule. Et quel autre qu'un grôiid maître, allons plus loin, quel autre que Racine pouvait eu venir à bout ? Sans la magie d'un style divin, qui s'élève ju qu àl!cuthousiasme d'un pontife avec autant de succès
SIÈCLE DE LOUIS XIV. — POÉSIE
qu'il descend à la naïveté d'un enfant , la scène française n'avait point d'Athalie. C'est un de ces tableaux qui ne peuvent exister que par un prestige unique de coloris, el que, sans cela, la plus belle ordonnance , le plus beau dessin, ne pourraient sauver. Il y a des sujets où l'on est forcé d'être sublime , sous peine de n'être rien : Racine s'est bien acquitté de ce devoir; il l'est depuis le premier vers jusqu'au dernier (-l).
La théocratie , particulièrement établie chez les Juifs, était donc le principal objet que devait développer l'auteur d'AthaUe. Aussi, dès la pramière scène , il fonde puissamment toutes les idées qui doivent gouverner l'esprit des spectateurs ; il rappelle tous les faits qui doivent influer sur le reste de la pièce; il prépare tout ce qui doit arriver. Il choisit , pour le jour qu'il a destiné à la proclamation de Joas , une des principales fêtes des Juifs, celle où l'on célébrait l'anniversaire de la publication de la loi , et qu'on appelait aussi la fête des Prémices , parce qu'on y offrait à Dieu les premiers pains de la nouvelle moisson. Il introduit avec le grand-prêtre un guerrier qui a servi avec distinction sous les rois de Juda , également attaché à leur mémoire et au culte de ses pères. Dans tout autre sujet, il semblerait que ce fût à un homme tel qu'Abner d'être le vengeur et l'appui d'un roi orphelin , et de travailler à son rétablissement. Mais ici c'est Dieu qui doit tout faire :
Dieu , qui de l'orphelin protège l'innocence , Et fait dans la faiblesse éclater sa puissance.
C'est de cette faiblesse même que l'auteur a tiré l'intérêt qu'il sait répandre sur la cause du grandprêtre et de Joas. On lui a reproché de n'avoir pas fait le rôled'Abner plus agissant : s'il l'eût fait, sa pièce ressemblait à tout; elle n'avait plus ce caractère religieux qui la distingue et qui la rend à la fois si originale et si conforme aux mœurs Ihéocratiques. A quoi donc lui a servi Abner ? A présenter dans un homme de cette importance , dans un guerrier vertueux , dans un serviteur fidèle des rois de Juda, les sentiments que la plus saine partie de la nation a conservés pour la famille de David , sentiments qui seraient suspects de quelque
' Quand le célèbre Lekain vint , à l'âge de dix-huit ans, chez Voltaire , faire devant lui l'essai de ce talent , trop tôt perdu pour le théâtre dont il a été la gloire, il voulut d'ai)ord lui réciter le rôle de Gustave. Non , 7ion, dit le poète, je n'aime jias les mauvais vers. Le jeune homme lui offrit alors de répéter la première scène à'Athnlie, entre Joad et Abner. Voltaire l'écoute , et l'ouvrage lui faisant oublier l'acteur, il s'écrie avec transport: Quel style! quelle foésie ! El toute la pièce est écrite de même ! Ah ! monsieur , quel homme que Racine ! C'est Lekain qui rapporte , dans des Mémoires manuscrits , ce fait dont il fut d'autant plus frappé que , dans ce moment, il aurait i}ien voulu que Voltaire s'occupât un peu plus de lui et un peu moins de Racine-
intérêt particulier , si l'auteur ne les eiit montrés que dans le grand-prêtre et ses lévites; à balancer auprès d'Athalie, qui ne peut lui refuser son estime , le crédit et les suggestions de Mathan ; à former entre l'humanité d'un soldat et la cruauté d'un prêtre ce beau contraste qui met du côté de Joad tout ce qu'il y a de plus intéressant , et du côté d'Athalie tout ce qu'il y a de plus odieux; enfin , à relever la fermeté d'ame et la pieuse confiance de Joad, qui , pouvant se servir d'un homme si brave et si accrédité, ne s'en sert pas, parce qu'il attend tout de Dieu seul. Et quoi de plus propre à rendre ime cause respectable , à en persuader la justice, que de la présenter toujours comme la cause de Dieu lui-même ? Je le répète : sans cet art, que peut-être on n'a pas assez senti , la pièce échouait. Quand Josabeth dit au grandprêtre ,
Abner, le brave Abner viendra-t-ilnous défendre? Joad répond ,
Abner, quoiqu'on .se pût assurer sur sa foi , Ne sait pas même encor si nous avons un roi.
JOSÀBETU.
Mais à qui de Joas confiez-vous la garde?
Est-ce Obed? est-ce Aninon que cet honneur regarde ?
De mon père sur eux les bienfaits répandus...
JOAD
A l'injuste Athalie ils se sont tous vendus.