‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 81 sur 140 · ABNER · texte numérisé non relu

ABNER

Hé : que puis-je au milieu de ce peuple abattu?

Benjamin est sans force , et Juda sans vertu.

Le jour qui de leurs rois vit éteindre la race

Éteignit tout le feu de leur antique audace.

Dieu même , disent-ils, s'est retiré de nous.

De l'honneur des Hébreux autrefois si jaloux,

Il voit sans intérêt leur grandeur terrassée ;

Et sa miséricorde à la fin s'est lassée.

On ne voit plus pour nous ses redoutables mains

De merveilles sans nombre effrayer les humains :

L'arche sainte est muette , et ne rend plus d'oracles.

Cette réponse d'Abner représente l'état de faiblesse et d'abattement où sont les Juifs, et fait attendre et désirer leur délivrance et leur salut : on s'intéresse toujours pour le faible et pour l'opprimé. Mais avec quel feu le grand-prètre lui retrace toutes les merveilles qui doivent rendre l'espérance « ce peuple abattu, et faire pressentir aux spectateurs que le Dieu des Juifs peut encore s'armer pour eux !

Et quel temps fut jamais si fertile en miracles ?

Quand Dien par plus d'effets montra-t-il son pouvoir?

Auras-tu donc toujours des yeux pour ne point voir,

Peuple ingrat? Quoi! toujours les plus grandes merveilles,

Sans ébranler ton cœur, frapperont tes oreilles ?

Faut-il, Abuer, faut-il vous rappeler le cours

Des prodiges fameux accomplis en nos jours;

Des tyrans d'Israël les célèbres disgrâces ,

El Dieu trouvé fidèle en toutes ses menaces ;

L'impie Achab détruit , et de son sang trempé

Le champ que par le meurtre il avait usurpé ;

Près de ce champ fatal Jézabel immolée ,

Sous les pieds des chevaux cette reine foulée ,

Dans son sang inhumain les chiens désaltérés .

Et de son corps hideux les membres déchirés;

Des prophètes menteurs la troupe confondue ,

Et la flamme du ciel sur l'autel descendue,

Élie aux éléments parlant en souverain ,

Les cieux par lui fermés et devenus d'airain ,

Et la terre trois ans sans pluie et sans rosée ;

Les morts se ranimant à la voix d'Elisée ?

Reconnaissez , Abner, à ces traits éclatants ,

Un Dieu tel aujourd'hui qu'il fut dans tous les temps.

Il sait , quand il lui plaît , faire éclater sa gloire ,

Et sou peuple est toujours présent à sa mémoire.

Racine ouvre ici tous les trésors de la poésie pour peindre ce que le sujet a de merveilleux, et emploie tout l'art de l'expression pour sauver ce qu'il pouvait y avoir de révoltant dans quelques détails nécessaires à la vérité des couleurs locales. 11 fallait parler de la mort affreuse de la mère d'Athalie, alin de répandre de l'horreur sur tout ce qui appartient à cette reine , et lui conserver un carac-

tère de réprobation. L'Écriture dit que les chiens léchèrent le sang de Jezahel*. Cette image étciit dégoûtante ; le poète a dit ,

Dans son sang inhumain les chiens désaltérés; et l'élégance et l'harmonie ont ennobli les ch iens.

Je ne m'explique point ; mais quand l'astre du jour Aura sur l'horizon fait le tiers de son tour. Lorsque la troisième heure aux prières rappelle , Retrouvez-vous au temple avec ce même zèle : Dieu pourra vous montrer, par d'importants bienfaits , Que sa parole est stable et ne trompe jamais.

Le spectateur connaît à présent tout le zèle d'Abner pour ses rois , les promesses que Dieu a faites à la race de David , et Joad en a dit assez pour faire espérer que ces promesses seront accomplies. On attend un grand événement dirigé par une main toute puissante; et dès cette première scène, comme dans toutes les autres, le poète nous montre toujours le Très-Haut derrière le voile qui couvre le sanctuaire. Cette exposition, celle à'Iphigénie, celle de Bajazet , me paraissent les plus belles du théâtre : c'est une des parties où Racine a excellé.

Dans la scène suivante, Joad annonce sa résolution à Josabeth :

Montrons ce jeune roi que vos mains ont sauvé , Sous l'aile du Seigneur dans le temple élevé. De nos princes hébreux il aura le courage , Et déjà son esprit a devancé son âge.

Ce vers dispose le spectateur à entendre sans étonnement les réponses du petit Joas dans la scène avec Athalie. Si Joad est intrépide, Josabeth est tremblante ; et cette différence , fondée sur la nature, entre deux personnages qui ont la même •foi et la même piété , donne à chacun d'eux le degré d'intérêt qu'il doit avoir. L'un nous attendrit, l'autre nous élève , et nous les voyons tous deux en danger. Mais quel morceau que celui qui termine cette scène et le premier acte !

Vos larmes , Josabeth , n'ont rien de criminel;

Mais Dieu veut qu'on espère en son soin paternel :

Il ne recherche point , aveugle en sa colère .

Sur le fils qui le craint l'impiété du père.

Toutce qui reste encor de fidèles Hébreux

Lui viendront aujourd'hui renouveler leurs vœux.

Autant que de David la race est respectée ,

Autant de Jézabel la fille est détestée.

Joas les touchera par sa noble pudeur,

Où semble de son sang reluire la splendeur ;

Et Dieu, par sa voix même appuyant notre exemple,

De plus près à leur cœur parlera dans son temple.

Deux infidèles rois tour à tour l'ont bravé ;

Il faut que sur le troue un roi soit élevé.

Qui se souvienne un jour qu'au rang de ses ancêtres

Dieu l'a fait remonter par la main de ses prêtres ,

L'a tiré par leur main de l'oubli du tombeau.

Et de David éteint rallumé le flambeau.

* L'Ecriture dit . Comedcnt canes carnes Jesabel. ( IV Bi'g. IX , 36.}

COURS DE L[TTÉRATUKE.

Grand Dieu I si tu prévois qu'indigne de sa race Il doive de David abandonner la trace , Qu'il soit comme le fruit en naissant arraché, Ou qu'un souffle ennemi dans sa fleura séché! Mais si ce même enfant , à tes ordres docile , Doit être à tes desseins un instrument utile, Fais qu'au juste héritier le sceptre soit remis. Livre en mes faibles mains ses puissants ennemis ; Confonds dans ses conseils une reine cruelle : Daigne , daigne , ô mon Dieu , sut- Mathan et sur elle Répandre cet esprit d'imprudence et d'erreur, De la chute des rois funeste avant-coureur.

Il n'y a point d'expressions pour louer un pareil style, que le transport et le cri de l'admiration. Ce langaa:e, cette harmonie, ont quelque chose audessus de l'humain : tout est céleste, tout est d'inspiration. Rien dans notre langue n'avait eu ce caractère , et rien ne l'a eu depuis. Tous les amateurs ont remarqué la beauté particulière de ce vers ,

Et de David éteint , etc.

A quoi tient-elle ? A la transposition d'une épithèle. Le (lamheaxi éteint de David n'était qu'une figure ordinaire : David éteint est une expression de génie. Un autre vers qu'on n'a point remarqué , c'est celui-ci :

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