Tome l
Cependant Athalie, un poignard à la main. Rit des faibles remparts de nos portes d'airain : Pour les rompre , elle attend les fatales machines, Et ne respire enfin que sang et que ruines.
Ma mère , auprès du roi , dans un trouble mortel , L'œil tantôt sur ce prince , et tantôt vers l'autel , Muette , et succombant sous le poids des alarmes, Aux yeux les plus cruels arracherait des larmes.
Tel est l'état des choses lorsque Abner vient porter au grand-prêtre les dernières propositions de la reine :
Elle m'a fait venir, et d'un air égaré :
« Tu vois de mes soldats tout ce temple entouré ,
« Dit-elle ; un feu vengeur va le réduire en cendre ,
« Et ton Dieu contre moi ne le saurait défendre.
« Ses prêtres toutefois, mais il faut se hâter,
« A deux conditions peuvent se racheter :
« Qu'avec Éliacin on mette en ma puissance
« Un ti-ésor dont je sais qu'ils ont la connaissance ,
« Par votre roi David autrefois amassé ,
« Sous le sceau du secret au grand-prêtre laissé.
« Va , dis-leur qu'à ce prix je leur permets de vivre. »
Abner voit la pex'te des Juifs tellement inévitable , qu'il ne balance pas à conseiller à Joad de consentir à tout pour les sauver. Celui-ci répond -,
Jlais siérait-il , Abner, à des cœui's généreux. De liwer an supplice un enfant malheureux , Un enfant que Dieu même à ma garde confie , Et de nous racheter aux dépens de sa vie ?
Cette réponse de Joad est très noble, et le commentateur fait à ce sujet une remarque très juste.
« C'est ici , dit-il , que le caraclère de Joad est dans toute sa beauté. Il est sur le point d'être brûlé dans son temple, s'il ne livre Joas: rien ne peut l'engager à cette perfidie : voilà sans doute le parfait héroïsme. »
Cependant Abner insiste ; il emploie les supplications et les larmes, et c'est ici l'endroit le plus délicat de la pièce. Voici la réponse de Joad, qui a donné lieu à tant de critiques , à la vérité spécieuses , mais auxquelles la pièce entière sert de réponse :
Il est vrai , de David un trésor est resté ;
La garde en fut commise à ma fidélité :
C'était des tristes Juifs l'espérance dernière ,
Que mes soins vigilants cacliaient à la lumière.
Mais puisqu'à votre reine il faut le découvrir.
Je vais la contenter, nos portes vont s'ouvrir.
De ses plus braves chefs qu'elle entre accompagnée ,
Mais de nos saints autels qu'elle tiemie éloignée
D'un ramas d'étrangers l'indiscrète fureur :
Du pillage du temple épargnez-moi l'horreur.
Des prêtres , des enfants lui feraient-ils quelqiie ombre?
De sa suite avec vous qu'elle règle le nombre.
Et quant à cet enfant si craint , si redouté ,
De votre cœur, Abner, je connais l'équité ;
Je vous veux devant elle expliquer sa naissance.
Vous verrez s'il le faut remettre en sa puissance,
Et je vous ferai juge entre Athalie et lui.
On peut remarquer d'abord que Joad ne dit rien de contraire à la vérité : il ne promet point
COURS DE IJTTEr»ATURE.
délivrer le trésor; il s'engage seulement à le faire voir : il ne promet point de livrer l'enfant; mais il prendra Abner pour arbitre entre Ini et Athalie. Cependant on ne peut disconvenir qu'il n'y ait de l'artifice dans ces paroles; et tout artifice, a-t-on dit , est condamnable ; c'est un moyen fait pour avilir celui qui s'en sert. Je réponds : Oui , si .load était un héros , obligé de se conduire par des principes ordinaires ; mais quatre actes nous ont accoutumés à le regarder comme le ministre d'un dieu vengeur, comme l'instrument de la juste punition d'une reine coupable que la soif de l'or et du sang précipite dans le piège. Il semble qu'elle s'y jette d'elle-même, comme aveuglée par le dieu qui la poui'suit; et Joad a plutôt l'air de l'y laisser tomber que de l'y conduire. Enfin , l'ex- Irême disproportion des forces , le salut du jeune roi et de tout son peuple , l'intérêt que le poète nous y a fait prendre , toutes les idées , tous les sentiments dont il nous a remplis , tant de motifs réunis et mis dans toute leur valeur, par un art d'autant plus puissant qu'il ne se montre jamais , ne nous permettent pas de voir autre chose dans ce dénouement que l'accomplissement des désirs du spectateur et la fin de toutes ses craintes. Quel spectacle ce dénouement présente! Comme il paraît en tout l'ouvrage du ciel ! A peine Abner est sorti, que Joad s'écrie :
Grand Dieu! voici ton heure : on t'amène ta proie. Et Josabeth :
Puissant maître des cieux , Remets-lui le bandeau dont tu couvris ses yeux , Lorsque . lui dérobant tout le fruit de son crime , Tu caclias dans mou sein cette tendre victime.
JOAD
Vous , enfants , préparez un ti'ône pour Joas ; Qu"il s'avance suivi de nos sacrés soldats. Faites venir aussi sa fidèle nourrice, Princesse , et de vos pleurs que la som-ce tarisse.
Roi, je crois qu'à vos vœux cet espoir est permis ;
Venez voir g. vos pieds tomber vos ennemis.
Celle dont la fureur poursuivit votre enfanee
Vers ces lieux à grands pas pour vous perdre s'avance :
Mais ne la craignez point; songez qu'autour de vous
L'ange exterminateur est debout avec nous :
Montez sur votre trône...
Quoi de plus intéressant que de placer sur le vrone ce jeune roi , au moment même où sa plus mortelle ennemie s'approche ! Que celle situation est théâtrale 1 que Joad paraît imposant lorsqu'il dit:
Voilh ton roi. ton fils, le fils d'Okosias. Peuples , et vous , Abner, reconnaissez Joas.
Des trésors de David , voilà ce (jni me l'este. Soldats du Dieu vivant, défendez votre roi.
Depuis le cinquième acte de Rodojxinc, on n'avait point mis sur la scène une plus grande action , un tableau plus frappant.
Dieu des Juifs , tu l'emportes ! s'écrie Athalie ; et ce mot énergique contient toute la substance de la pièce. Les quatre derniers vers en contiennent toute la morale.
Par celte fin terrible , et due à ses forfaits , Apprenez , roi des Juifs , et n'oubliez jamais Que les rois dans le ciel ont un juge sévère , L'innocence un vengeur, et l'orphelin un père.
C'est en effet le résultat de tout ce qu'on a vu et entendu pendant cinq actes , et l'on ne pouvait terminer plus dignement un ouvrage où la tragédie a paru dans toute sa majesté.
J'oserai avancer pour dernier résultat qu'^f/j alie, bien loin de blesser la morale, montre la religion dans son plus beau jour , protectrice de l'imiocence et de la faiblesse, et vengeresse du crime; comme Mahomet montre le fanatisme tel qu'il est, destructif de toute humanité, et principe de tous les forfaits.
Je remets à parler des chœurs (ÏEsther et d'.4thalie , des Plaideurs et de quelques autres productions , dans un résumé général sur Corneille et Racine, où j'examinerai , entre autres choses, combien ce dernier joignit de talents différents à celui de la tragédie.
On convient aujourd'hui assez généralement que jamais le talent de Racine ne s'était élevé si haut , et malheureusement on sait que jamais il ne fut plus méconnu. Ce ne fut pas , comme à Phèdre, une injustice passagère et bientôt réparée , ce fut un aveuglement universel et durable , et les yeux du public ne s'ouvrirent que longtemps après que ceux de Racine furent fermés. On demande quelquefois avec surprise comment on put se méprendre à ce point, pendant plus de vingt ans, sur un ouvrage d'une beauté unique. Cela paraît d'abord inconcevable ; cependant , lorsqu'on y réfléchit , deux causes réunies peuvent en rendre raison : la nature même de la pièce , et le malheur qu'elle eut de ne pas être représentée. Athalie était une production absolument originale , et qui ne ressemblait à rien de ce que l'on connaissait. Quand les créations du génie déconcertent toutes les idées reçues , il commence par ô(er aux hommes la mesure la plus ordinaire de leurs jugements, la comparaison. En effet, à quoi comparer ce qui ne se rapproche de rien ? Il ne reste d'autre règle que le sentiment : mais dans la poésie dramaticpie , le sentiment ne peut guère prononcer qu'au théâtre , et Athalie ne fut pas jouée. Si c'eût été im de ces sujets qui ont un grand intérêt de passion , et (|iii ouvrent une
source abondante de larmes , ce mérile , à la portée de tout le monde, eût pu être senti , même à la lecture; mais ce n'est pas celui d'Athalie. Il fallait qu'elle fût placée dans son cadre pour que la multitude sentît que ce tableau religieux pouvait être touchant ; et les connaisseurs mêmes ne pouvaient voir que sur la scène tout ce qu'il a d'auguste et d'admirable. Arnauld , qui aimait Racine , et qui estimait Aihalie, la plaçait pourtant audessous d^Esther, à qui elle est si supérieure. Le grand succès qa'Esther avait eu à Saint-Cyr nuisait encore à xWialie : soit que ce succès eût irrité les ennemis de Racine, soit qu'un scrupule réel fit parler ceux qui trouvaient peu convenable que de jeunes personnes se montrassent sur la scène aux yeux de toute la cour , on alarma la piété de inadame de Maintenon, et la pièce qu'elle avait demandée à l'auteur ne fut pas représentée. On profita de cette circonstance pour le blâmer d'avoir fait une seconde tentative de ce genre : on prétendit que ces sortes de choses ne réussissaient pas deux fois '. Personne ne concevait alors qu'une pièce sans- amour pût être théâtrale. On répandit dans le public que Racine avait voulu faire une ti'agédie avec un prêtre et un enfant, et l'on décida qu'un semblable ouvrage ne pouvait être fait que pour des enfants. Quand la pièce fut imprimée, la prévention était déjà établie, et il était convenu qu' Athalie devait ennuyer. On n'ignore pas combien ces sortes de préjugés sont rapides et contagieux quand il y a des gens intéressés à leur donner le mouvement , et il n'y en avait que trop. On connaît l'épigramme attribuée à Fontenelle :
Genlilhomme extraoï-dinaire.
Et suppôt de Lucifer, Pour avoir fait pis qu'Esther, Comment diable as-tu pu faire ?
Il n'est pas fort étonnant que Fontenelle fût injuste envers Racine : il n'est que trop reconnu que l'amour-propre offensé peut égarer même un philosophe ; et d'ailleurs Fontenelle n'était pas un excellent juge en poésie. Mais qu'un homme distingué d'ailleurs par la modération de son caractère, qui le rendit, pendant une longue vie, moins sensible aux critiques qu'aucun autre écrivain, (jn'un esprit sage et modéré appelle l'auteur d'.4thalie un suppôt de Lucifer, et souille sa plume de ces expressions grossières faites pour la populace des fenatiques , c'est ce dont on peut douter ; on, si l'épigramme est en effet de lui, c'est une preuve de plus, parmi tant d'autres, qu'il faut peu compter sur la sagesse humaine. Racine, il est vrai, avait fait aussi une épigramme sur /ls/>or ;
' Voyez les Lettres de Madame de Se'vigné.
mais elle est d'un genre un peu différent, et il y a aussi loin de l'épigramme de Fontenelle à celle de Racine que d'espar à Athalie.
Boileau seul lutta contre le torrent, qui avait entraîné tout, jusqu'à Racine lui-même; caries mémoires du temps nous apprennent qu'il parut croire un moment qu'il s'élait trompé. Au moins est-il certain qu'il se reprocha avec amertume sa complaisance pour madame de Maintenon, et qu'il se repentit d'avoir fait Athalie. Despréaux le rassura, et prédit que le jour de la justice arriverait. Il arriva ; mais ni l'un ni l'autre ne l'a vu.
Une anecdote très connue, c'est que , dans plusieurs sociétés, on avait établi, par forme de plaisanterie, de donner pour pénitence la lecture d'un certain nombre de vers d'/tf/jaHe. Ainsi donc Racine fut traité une fois en sa vie comme Chapelain! Un jeime officier, condamné à lire la première scène, lut toute la pièce, et la relut sur-lechamp une seconde fois; ensuite il remercia la compagnie de lui avoir donné im plaisir auquel il ne s'attendait guère. Ce petit événement , qui fit du bruit par sa singularité , commença la révolution. Ce fut en Mi6 que la voix des connaisseurs parvint jusqu'au régent^ qui était fait pour l'entendre , et qui donna ordre de jouer Athalie. Elle eut quinze représentations suivies avec affluence , et applaudies avec transport; et depuis elle s'est soutenue sur la scène avec le même éclat.