‹ Lycée, ou, Cours de littérature ancienne et moderneChapitre 87 sur 140 · CHAPITRE IV. — Résumé sur Corneille et Racine · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV. — Résumé sur Corneille et Racine

Plusieurs écrivains ont dit et l'on a répété après eux, que l'esprit factieux qui régna en France sous le ministère de Richelieu, et pendant les troubles de la Fronde, avait déterminé le choix et la nature des sujets que Corneille a traités , et que la politesse et la galanterie qui dominèrent ensuite sous un règne heureux et brillant avaient conduit la plume de Racine. On a été jusqu'à dire de ce dernier qu'il avait fait la tratjèdie de la cour de Louis XIV : c'est restreindre étiangement un génie tel que le sien. Je sais qu'il fit Bérénice pour madame Henriette; mais j'ose croire que ce fut pour les bons esprits de toutes les nations éclairées qu'il rûRritannicits , Andromaqne, Iphicjénie, Phèdre, et Athalie. Il n'a point fait la tragédie de la cour; il a fait celle du cœur humain. Tout homme supérieur reçoit de la nature un caractère d'esprit plus ou moins marqué , et c'est cela même ([«i fait sa supériorité : c'est dans ce caractère qu'il faut d'abord chercher celui de ses ouvrages. Sans doute l'esprit général et les mœurs publiques y ont aussi (fuelque influence, et

oai

le modifient plus ou moius ; mais le type originel s'y trouve toujours : les grands écrivains agissent beaucoup plus sur leur siècle que leur siècle n'agit sur eux, et lui domient beaucoup plus qu'ils n'en reçoivent.

Corneille avait une trempe d'esprit naturellement vigoureuse, et une imagination élevée. Le raisonnement, les pensées , les grands traits d'éloquence, dominent dans sa composition; et il aurait porté ces mêmes qualités dans (juclque genre d'écrire qu'il eût choisi. Il eût été un grand orateur dans le sénat romain ou dans le parlement d'Angleterre , mais il aurait plus ressemblé à Démostliènes qu'à Cicéron. Comme l'art dramatique est le résultat d'une foule de talents réunis, il a donné le premier modèle de ceux ([ui tiennent à l'élévation de l'ame et des idées, à la force des combinaisons, et il a eu les défauts qui en sont voisins. Ses lectures de préférence , ses études de prédilection étaient , si l'on veut y prendre garde , analogues à la tournure de son esprit. On sait que ses auteurs favoris furent Lucain, Sénèque, et les poètes espagnols. Comme Lucain , l'amour du grand le conduisit jusqu'à l'enflure; comme Sénèque, il fut raisonneur jusqu'à la subtilité et la sécheresse; comme les tragiques espagnols , il força les vraisemblances pour obtenir des effets. ^lais les beautés qu'il ne devait qu'à son talent naturel le placèrent pendant trente ans si fort au-dessus de ses contemporains , qu'il lui fut impossible de revenir sur lui-même, et d'apercevoir ce qui lui manquait. Rien n'est si dangereux que de n'avoir pour objet de comparaison que ses propres ouvrages et des ouvrages applaudis : c'est à la fois le malheur et l'excuse d'un artiste qui se trouve tout-à-coup au-dessus de tout ce qui l'a précétlé. Dans ces circonstances, il est assez naturel au génie d'aller d'abord en fort peu de temps aussi lom quMl peut aller. Mais arrivé à cette hauteur, où veut-on qu'il porte la vue lorsque rien n'est plus haut que lui, lors même que personne n'est en état de lui faire soupçonner qu'il y a quelque chose au-delà? C'est surtout eu comparant l'époque d'un siècle naissant à celle d'un siècle formé que Ton peut comprendre les rapports et les dépendances entre l'homme supérieur qui crée, et la multitude (jui juge. Dans la première époque , le génie est seul , et ses juges mêmes tiennent de lui tout ce qu'ils savent ; dans la seconde , un certain nombre de différents modèles a déjà composé une niasse de lumières et de connaissances nécessairement supérieure à ce que peut produire l'esprit le plus vaste. Cecjui a été fait apprend tout ce qu'on peut faire; et, pour apprécier les productions de l'art, tantes les forces de l'esprit liuraain sont dans la

balance en contre -poids avec celui d'un seul homme. La première de ces époques est la plus avantageuse pour la gloire ; la seconde , pour le talent. Jamais il ne va plus loin dans la carrière des arts que lorsqu'il voit toujours le but au-delà de sa course. Jamais il ne s'accoutume à marcher plus ferme que lorsqu'il ne peut faire impunément un faux pas. C'est peu d'effacer ses contemporains; il faut qu'il songe à lutter contre le passé, et à répondre à l'avenir. S'il fait mieux que ses concurrents, ses juges en savent plus que lui : ils peuvent toujours lui demander plus qu'il n'a fait , parce que d'autres ont fait davantage. S'il excelle dans quelques parties, on lui marque celles qui lui manquent , on lui révèle toutes ses fautes , on discute toutes ses beautés , on inquiète sans cesse la confiance de ses forces ; et cet aiguillon continuel l'oblige à les déployer toutes.

Ce fut l'avantage de Racine : né avec cette imagination vive , cette sensibilité tendre , cette flexibilité d'esprit et d'ame, qualités les plus essentielles pour la tragédie , et que n'avait pas Corneille; né avec le sentiment le plus vif et le plus délicat de l'harmonie et de l'élégance, avec la plus heureuse facilité d'élocution, qualités les plus essentielles à toute poésie, et que Corneille n'avait pas non plus, il eut affaire à des juges que Corneille avait instnjits pendant trente ans par ses succès et par ses fautes ; il écrivit dans un temps où tous les genres delittérature se perfectionnaient, où le goût s'épurait en tout genre ; enfin , il eut pour ami et pour censeur l'esprit le plus judicieux et le plus sévère de son siècle. Despréaux. Ainsi la nature et les circonstances avaient tout réuni pour faire de Racine un écrivain parfait ; et il le fut.

La marche progressive de son talent prouve ses réflexions et ses efforts, et ce travail continuel sur lui-même , si nécessaire à quiconque veut avancer vers la perfection. Les deux premiers essais de sa jeunesse, imitations faibles de Corneille, ne sont que les tributs excusables que devait un auteur de vingt-quatre ans à une renommée qui avait tout effacé. Hors le talent de la versification, rien encore n'annonçait Racine. J'ai reconnu et j'ai dû recomiaîlre que c'était un de ses avantages d'être venu après Corneille; mais je ne saurais convenir que ce soit le génie du premier qui ait formé le second : le contraire est démontré par les faits. IN'ous avons vu que si Racine parut d'abord fort au-dessous de ce qu'il devint dans la suite, c'est qu'il commença par vouloir imiter son prédécesseur. Nous avons vu que l'amour d'Alexandre pour Cléofile était peint précisément des mêmes traits que celui de César pour Cléopàtre; c'est celte insipide galanterie qu'on croyait alors devoir

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POÉSIE

mêlera l'héroïsme, et qui le dégradait. Une affectation de grandeur qui tient au faste des paroles , et qui se mêle, dans Alexandre, à des raisonnements sur l'amour, était encore une imitation des défauts introduits sur la scène à la suite des beautés de Corneille , et que ce cortège imposant ne rendait que plus contagieux. Si quelque chose prouve la pente irrésistible d'un génie particulier à Racine, c'est la force qu'il eut de revenir à la vérité et à lui-même , malgré l'exemple de Corneille et le succès d'Alexandre; et c'est alors qu'il fit Andromaque , et qu'il s'éleva successivement jusqu'à Iphigènie, Phèdre, et Athalie. On voit qu'alors il avait enfin pris le parti de ne plus étudier que la nature et les Grecs ; qu'il prit un essor nouveaii dans lequel les modernes ne pouvaient lui servir de guides. Alors, pour la première fois, la passion de l'amour fut peinte avec toute son énergie et toutes ses fureurs dans Hermione, Roxane, et Phèdre : et l'éloquence simple et pathétique des Grecs se fit entendre dans les rôles admirables d' Andromaque , de Clytemnestre, et d'Iphigénie. L'étude réfléchie de la langue et des auteurs d'Athènes fut sans doute une source de lumières pour un homme qui avait tant de goût, et qui sentait si vivement cette vérité d'imitation , qui est le principe des beaux-arts; mais ce n'est pas d'eux qu'il apprit à être un si savant peintre de l'amour. Il ne dut qu'à lui-même ce grand ressort dramatique , devenu si puissant dans ses mains , et dont Voltaire s'est emparé depuis avec tant de succès. Cette découverte , en même temps qu'elle enrichissait notre théâtre , a influé jusqu'à l'abus sur la tragédie française , et nous a exposés à des reproches qui ne sont pas sans fondement : et puisque je m'occupe de développer dans ce moment les obligations que nous avons à Racine, je crois devoir prouver d'abord que c'est un rigorisme outré de regarder l'amour comme une passion indigne de la tragédie; et dans la suite de ce résumé je ferai voir que c'est un autre excès non moins condamnable et beaucoup plus commun de vouloir qu'il y domine exclusivement.

Les anciens n'avaient point imaginé que la passion de l'amour pût faire le sujet d'une tragédie : le rôle de Phèdre même n'est pas une exception à ce principe. La pièce d'Euripide , comme je l'ai remarqué en son lieu , est intitulée Hippolyte : le sujet est la mort injuste d'un jeune prince innocent sacrifié à la vengeance de Vénus. L'amour de Phèdre , à le bien considérer , n'est point une passion ordinaire et spontanée. Un prologue apprend au spectateur que Vénus n'a inspiré à Phèdre un amour furieux et incurable que pour perdre Hippolyte , qui a dédaigné et insulté hautement la

puissance de cette déesse , et voué à Diane un culte exclusif. La morale même de la pièce, expressément énoncée, est qu'il ne faut jamais offenser un dieu. L'amour de Phèdre n'est donc, à proprement parler, qu'une espèce de maladie, une sorte de fléau céleste qui sert à venger une divinité.

Nos intrigues amoureuses n'entraient môme pas dans la comédie ancienne. Aristophane n'en a point , et si Plante et Térance, après Ménandre, ont peint des jeunes gens amoureux , c'est toujours de courtisanes ou de filles esclaves, reconnues ensuite pour être de condition libre. Les intrigues avec les filles bien nées, et ce commerce de galanterie qui remplit nos pièces, n'étaient point au nombre des ressorts dramatiques employés pas les anciens. La raison en est sensible : c'est que les femmes, plus retirées, ne vivaient pas dans la société conmie aujourd'hui. Il paraît que c'est de la chevalerie des Arabes, et des romans qu'elle fit naître dans le midi de l'Europe, que l'amour passa d'abord sur les théâtres , où il a rempli une si grande place. L'influence que les femmes ont eue depuis sur la société , sur les mœurs, sur les sentiments , sur les opinions , introduisit par degrés sur notre scène ce langage délicat, noble et passionné, dont Corneille donna la première idée dans Chiraène et dans Pauline , et que Racine , et après lui Voltaire, ont embelli de tous les charmes de leur style. Le génie théâtral s'est emparé de ce moyen, parce qu'il a senti tout ce qu'on en pouvait faire quand il est supérieurement manié; et tous les auteurs l'ont employé plus ou moins, parce que c'est en même temps celui de tous qu'il est le plus facile de traiter médiocrement. Comme l'amour est le penchant le plus universel, il est toujours aisé d'intéresser à un certain point , en parlant aux spectateurs de ce qui les occupe le plus. Voltaire disait, à propos de la différence d'efi'et qui se trouve entre Zaïre et Home sauvée :

(c Tout le monde aime, et personne ne conspire. » Si le but de tout auteur est de plaire, comment réprouver le moyen le plus facile et le plus sûr d'y panenir? Le sévère Despréaux a dit luimême :

De l'amour la sensible peinture Est pour aller au cœur la route la plus sûre.

Les femmes, qui donnent le ton au théâtre comme partout ailleurs , ont contribué plus que tout le reste à faire de l'amour le principal sujet de nos pièces. Pour peu qu'une actrice ait la voix touchante, c'est l'amour qu'elle exprime le mieux : les femmes pleurent, et tout le monde pleure

avec elles. Et comment ne se livrerait-on pas de préférence à un genre qui réunit toutes les facilités, toutes les séductions ? Il a d'ailleurs produit tant de belles choses , qu'en le condamnant on condamnerait le génie et nos plaisirs.

De cette différence entre notre théâtre et celui des anciens, les amateurs outrés de l'antiquité ont conclu que leur tragédie valait mieux (|ue la nôtre puisqu'elle était plus sévèrement héroïque. Ce dernier point est vrai; mais est-il vrai que nous ayons tort si la nôtre est généralement plus touchante ? Y a-t-il trop de moyens d'intéresser'au théâtre? et faut-il s'en refuser un dont l'effet est si universel ? Nous avons d'autres mœurs que les Grecs : pourquoi notre théâtre , qui doit se ressentir de cette différence, n'en aurait-il pas profité ? Si Sophocle et Euripide eussent vécu parmi nous , croit-on qu'ils n'eussent pas traité l'amour ? croit-on qu'ils eussent rougi d'avoir fait Jjif/ro»ioque ou Zaïre? De quoi sagit-il donc en dernier résultat ? Ce n'est pas d'exclure l'amour de la tragédie, c'est de l'en rendre digne; c'est de lui donner sur le théâtre les effets tragiques qu'il n'a eus que trop souvent en réalité ; c'est de substituer aux froideurs de la galanterie vulgaire toute l'énergie de la passion. Cet art, créé par Racine, et porté encore plus loin par Voltaire, est-il hidigne de 31elporaène, quand il agrandit son empire et augmente sa [)uissance ? nous met-il au-dessous des anciens (luand il nous fournit des beautés qu'ils n'ont pas connues? Si cela pouvait faire une question, on la trancherait bientôt par un principe incontestable: Toute imitation de la nature, qui est vraie en elle-même, intéressante par ses effets, etsusceptible de couleurs nobles, est de l'essence des beauxarts ; la peinture de l'amour réunit tous ces caractères : donc elle n'est point étrangère à la tragédie.

Celte peinture a été un des mérites propres à Racine : elle avait fourni à Corneille des tableaux intéressants dans le Ciel et dans Polijeucte : partout ailleurs elle est chez lui froide et fausse. Ceux de Racine sont toujours vrais , toujours parfaits dans les convenances, touchants ou terribles dans les effets. Le rôle de Phèdre est bien plus fortement tracé qu'il ne l'est dans Kuripide : ceux de Roxane et d'IIermione ont tous les caractères de l'amour quand il est éminemment tragique , ses emportements, ses crimes, ses remords. Si lespcrsonnages secondaires de ses pièces , Iphigénie, Eriphile, Aricie, Monime , Bérénice , n'ont pas la même force , ils n'ont pas moins de vérité ; ils sont ce qu'ils doivent être : s'ils ne constituent pas la tragédie , ils ne la déparent point. Je ne connais qu'Atalideet IJajazetdonl le langage paraisse for-

mer une sorte de disparate dans la pièce où ils sont placés ; encore le charme du style et la délicatesse des sentiments leur ont-ils obtenu grâce , s'ils ne les ont pas justifiés. Voltaire a relevé le premier l'absurde injustice du préjugé qui imputait à Racine d'avoir énervé la tragédie en la livrant à l'amour. Il a démontré que c'était Corneille qui l'avait affadie par la galanterie, en même temps qu'il l'élevait dans d'autres parties à la plus grande hauteur. La foule le suivit dans ses erreurs, sans l'imiter dans ses beautés. Le seul Racine, au moment où il fut lui-même , s'éloigna également des unes et des autres. Il ne commit point les mêmes fautes, et trouva des beautés différentes. Il fut dans le genre qu'il choisit autant au- dessus de Corneille que de tous les autres poètes dramatiques.

On a dit que Corneille avait un esprit plus créateur : l'a-t-on bien prouvé? en s' expliquant sur le mot, on pourra douter du fait. Si l'on veut dire qu'il a tiré la scène française du chaos, et qu'il a fait le premier de très belles choses, on a raison. Mais s'ensuit-il qu'il y ait plus de création dans ses ou^Tages que dans ceux de Racine ? Ce n'est pas , ce me semble , une conséquence nécessaire. On ne peut pas dire de lui qu'il a fait Racine, comme on a dit qu'Homère avait iait Virgile : Virgile a fidèlement suivi les traces d'Homère ; Racine a suivi une rente toute différente de celle de Corneille.

« ^lais celui-ci a ouvert le cbetniti. » Oui , il a eu l'avantage de venir le premier. Mais, pour être sûr que Racine n'en eut pas fait autant, il faudrait prouver qu'il n'y a pas la même force d'invention dans ses ouvrages ; et , en revenant à cette comparaison , l'examen ne sera pas à son désavantage. Ceux qui lui refusent le génie (et il y a encore de ces gens-là) répètent fort légèrement qu'il n'a fait qu'imiter les Grecs. A les entendre , on dirait que Corneille a tiré tout de son propre fonds. Voyons les faits. Le Cid et HéracUus sont aux Espagnols. La belle scène du cinquième acte de Cinua est tout entière dans Sénèque. Il lui reste donc en propre les trois premiers actes des Womcf s, Poliieucte, Pompée, Rodo(june, et Nicomède. Audromaqve , Britannicus, Bajazet, Mithridate, et Athalie, sont alwolument à Racine. Je ne parle pa^ de Bérénice; ce n'est qu'un ouvrage enchanteur , qui n'est pas une tragédie : mais aussi Nicomède est-il une tragédie, ou bien une comédie héroiffue? Dans Phèdre même, et dans Iphi(jé»ie , il s'en faut bien que les plus grandes beautés soient prises aux Grecs : ce((u'il y a de plus beau dans le Cid , dans HéracUus et dans Cîuna, est d'empnmt. Maintenant , fallait-il cm talent plus original , plus inventeur , pour feire

SIÈCLE DE LOUIS XïV. - POÉSIE.

lès Horates que pour faire Audromaque, ou pour Poïy eue i e qne pour Atludie? Ceux qui trancheraient sur cette question auraient beaucoup de confiance : quant à moi j'en suis très éloigné ; et je rae contenterai d'observer la différence de caractère et d'effet qui se trouve entre les productions de ces deux grands hommes.

Je crois voir dans tous les deux la même force de conception : mais l'un , dans ses compositions , a plus consulté la nature de son talent; l'autre , celle de la tragédie. Le'prëmier, naturellement porté au grand , a subordonné l'art à son génie ; il l'a établi sur un ressort qu'il maniait supérieurement, l'admiration. L'autre, plus souple et plus flexible , a vu dans la terreur et la pitié les ressorts naturels de la tragédie , et a su y appliquer toutes les ressources de son esprit. Aussi le premier n'a-t-il guère employé la terreur que dans le cinquième acte de Rodognne , et la pitié que dans le Cid et dans les scènes de Sévère et de Pauline. L'autre , dans toutes ses pièces , a tiré des effets plus ou moins grands de ces deux moyens qu'il n'a jamais négligés : c'est un avantage sans doute. Mais est-il vrai, comme on l'a dit de nos jours ; et comme on l'a répété à tout moment dans le commentaire de Racine , que l'admiration soit toujours froide et ne soit jamais nu ressort théâtral ? Cette proscription générale et absolue est un abus de mots , une hérésie moderne , fondée, comme toutes les autres , sur des intérêts du moment. Ce n'est pas à Corneille qu'on en voulait; mais on oubliait que cet arrêt, s'il était fondé , serait la condamnation de ses pièces les plus admirées. J'ai promis de combattre cette erreur, et le moment est venu de venger la vérité et Corneille.

Il faut de nouveaux mots pour de nouvelles doctrines : aussi a-t-on créé nouvellement cette appellation très impropre de genre admiratif; car il n'en coûte pas plus à certains critiques de faire des genres que des mots. D'abord il n'y a point de genre admiratif : cela signifierait en français le genre qui admire, comme on dit un accent admiratif, un ton admiratif, un style admiratif, cequine vent dire autre chose que le ton, l'accent, le style de l'admiration. Le genre qui l'inspire, et qu'on a voulu désigner par ce terme d'admiratif, est donc très mal dénommé : première erreur dans les mots. C'en est une autre dans la chose même, de prétendre faire im genre particulier des pièces qui excitent l'admiration : l'admiration et un sentiment que doit inspirer plus ou moins toute tragédie , puisque toute tragédie tend plus ou moins au sublime, ou de passion, ou de sentiment. Dans quel sensest-il donc vrai que l'admiraiiort n'est point un

ressort théâtral? C'est quand le personnage qui l'inspire est sans passion , ou sans malheur , ou sans dangers , comme Nicomède dans la pièce de ce nom , comme Pompée et Yiriate dans Sertorius, comme Othon et la plupart des personnages principaux des mauvaises pièces de Corneille. Mais quand l'admiralion tient à un grand effort que l'homme fait sur soi-même , comme le pardon accordé à Cinna, malgré les plus justes motifs de vengeance, comme le patriotisme du vieil Horace , qui l'emporte sur l'amour paternel ; comme la conduite de Chimène, qui poursuit par devoir l'époux qu'elle a choisi par inclination; comme Pauline, qui emploie pour sauver son mari l'amant qu'elle lui préfère au fond du cœur; quel est alors l'homme insensible , ou plutôt l'homme insensé qui oserait dire que l'admiration que nous éprouvons est froide , qu'elle n'est pas théâtrale? Comment oserait-on proférer ce blasphème devant la statue du grand Corneille , démentir les larmes du grand Condé, et celles que nous versons tous les jours au cinquième acte de Cinna? Telle est pourtant la conséquence de ces opinions erronées : il ne s'agit de rien moins que de condamner les plaisirs les plus purs des aines bien nées. Mais heureusement la nature et l'expérience réfutent tous ces systèmes exclusifs , toutes ces poétiques d'un jour, que l'on fait pour ses amis ou contre ses ennemis. Le public, sans écouter ces prétendus aristarques , se laisse toujours pénétrer au sentiment de la grandeur et de la générosité, quand il se mêle à l'attendrissement qu'excitent les passions et les sacrifices. Il laisse couler ses larmes , sans songer si ces douces larmes qu'il verse en coûteront d'amères à l'envie. Je sais que les Grecs n'ont point connu celte espèce de tragifjue. J'avoue que la pitié qui naît de l'extrême infortune , la terreur qui naît d'un danger pressant, affectent plus fortement notre ame. Mais qiié s'ensuit-il ? Que Corneille a trouvé un ressort dramatiqiie de plus, et, en fondant notre théâtre, a créé un genre qui est à lui : c'est à coup sûr un titre de gloire. Ce genre est inférieur pour l'effet, j'en conviens ; on peut douter qu'il le soit pour le mérite. Ne voulons- nous reconnaître qu'une sorte de talent , et n'éprouver au théâtre qu'une sorie de plaisir ? Il n'y a jamais trop de l'un et de l'autre. Il faut admettre des degrés dans tout, et ne rejeter rien de ce qui est bon. L'effet des pièces de Corneille est moins touchant , moins profond, moins soutenu, moins déchirant, que celui des pièces de Racine et de Voltaire ; mais il est quelquefois plus vif : il arrache moins de larmes , mais il excite plus de transports ; car les transports sont proprement l'effet de l'admiration,

quand elle vient de l'ame, et non pas seulement de l'esprit; et c'est ce que j'ai toujours observé dans les premiers actes des Hoiaces et dans le dernier de Cinna : ces pièces ne serrent pas le cœur; elles élèvent l'ame. Et quel reproche peut-on faire à ceux qui préfèrent même cette impression à toute autre ? Assurément aucun. Une impression qui transporte n'est donc pas froide; une admiration qui fait pleurer est donc théâtrale. — Mais ces transports sont nécessairement passagers , mais ces larmesne coulent pas long-temps; et l'émotion est continuelle à la représentation CCAndromaque et d'/jj/iigé)iie,et l'on étouffe de sanglots à Zaïre on à Tancrède. — Eli bien ! préférez, si vous voulez, cette sorte de plaisir , et ne condamnez pas celui des autres. — Mais enfin , lequel des deux genres vaut le mieux ? — On pourrait répondre comme Voltaire : celui qui est le mieux traité. Peut-être , au fond , la question serait douteuse , si l'exécution avait été aussi parfaite dans Corneille que dans Racine ; mais les nombreux défauts de l'un , et la perfection continue de l'autre, font un grand poids dans la balance. Si Corneille, au lieu de mettre si souvent le raisonnement à la place du sentiment, avait soutenu dans les détails de ses pièces le degré d'émotion dont elles étaient susceptibles, s'il ci'it travaillé davantage ses vers, peut-être serait-il assez difficile de décider entre le genre de ses sujets et celui des pièces de Racine. Mais l'un refroidit souvent le spectateur après l'avoir transporté , l'autre l'émeut et l'intéresse toujours; l'un s'adresse souvent à l'esprit, l'autre va toujours au cœur; l'un blesse souvent l'oreille et le goût , l'autre flatte sans cesse tous les deux : et comme on ne peut douter que le besoin le plus général des hommes rasseuîblés au théâtre ne soit celui de l'émotion continuelle, il faut bien en conclure que le genre de la tragédie qui satisfait le plus ce besoin est aussi le plus théâtral. Il faut pourtant faire ici une observation essentielle : les hommes, en jugeant les productions de l'art, ne règlent pas toujours exactement leur estime sur leur plaisir , et ce n'est de leur part ni injustice ni ingratitude. Cette disproportion tient au plus ou moins de mérite qu'ils supposent dans ces productions ; et cela est si vrai , que bien des gens, en avouant que Racine leur fait plus de plaisir que Corneille, et à la représentation, et à lecture ont cependant plus d'estime pour Corneille. Quelle en est la raison? C'est que le genre de ses beautés les frai^pe davantage, et laisse en eux l'idée d'un homme plus extraordinaire. Telle est la prérogative du sublime , même lorsqu'il est mêlé de beaucoup de défauts, comme il nous enlève à nous-mên^es, il ne nous laisse pas

une entière liberté de jugement; et toute autre impression est effacée par celle qu'il produit. Il fait alors à notre amour-propre une sorte d'illusion très flatteuse; il agrandit la nature à nos yeux, il nous agrandit nous-mêmes dans notre pensée, et nous porte à croire que celui qui a su nous élever à cette hauteur doit être au-dessus de tous les autres hommes : on se croit grand en admirant la grandeur. Que l'on cherche dans le cœur humain le principe de nos jugements, et il se trouvera que , si le plus gt-and nombre , en préférant dans le fait les pièces de Racine , préfère cependant Corneille dans l'opinion , cette espèce de contrariété n'est autre chose qu'un combat entre le plaisir et l'amour-propre : l'un a jugé les ouvrages, l'autre a jugé les auteurs ; et comme l'amour-propre en nous l'emporte encore sur le plaisir, en dernier résultat la victoire paraît être restée à Corneille.

Je rends compte ici, comme on voit, de l'avis des autres , et non pas du mien, puisque sur cet article j'ai déclaré que je n'en avais pas. Ce qui importe à l'instruction, ce n'est pas de savoir lequel est le plus grand de ces deux poètes, mais lequel des deux a fait de meilleures tragédies , a su le mieux écrire , a mieux connu les principes de la nature et de l'art , a su le mieux parler au cœur et à l'oreille. Voilà ce qui m'a principalement occupé dans l'examen des deux théâtres : et sous ce point de vue le résultat n'est pas douteux; il est entièrement en faveur de Racine. J'ai tâché d'expliquer les motifs de la préférence personnelle accordée assez généralement à Corneille , de montrer d'où venait la disposition assez commune à lui supposer, d'après l'époque , le goût et l'effet de ses ouvrages, un mérite supérieur à celui de son rival. Quant à moi, je le répète, lorsque je considère que l'un a excellé dans quelques parties , et que l'autre les a réunies toutes, il m'est impossible de décider lequel des deux avait été le mieux partagé par la nature ; et continuant d'apprécier, autant que je le puis, leurs différents avantages, je réfuterai en passant (pielques aveugles enthousiastes , qui m'ont paru s'y prendre fort maladroitement quand ils ont voulu motiver la prééminence qu'ils donnaient à Corneille.

J'ai déjà marqué la différence du point de vue général sous lequel tous deux ont aperçu la tragédie , et de l'effet que produit l'ensemble de leurs ouvrages. Si je les compare dans les caractères, je trouve à peu près la même disparité et la même balance. Don Diègue et les deux Iloraces ont un degré il'énergie que Racine n'a pas égalé. Cornélie et Viriate sont, malgré leurs défauts, d'une hauteur de conception où Racine ne s'est pas çle->

SIÈCLE DE LOUIS XIV. - POESIE

vé. Athalie est inférieure à la Cléoftàtre de Modogune. Monime, qui a quelque resseml)lance avec Pauline , n'a rien d'aussi noble et d'aussi original que la scène où la femme de Polyeucte engage Sévère à prendre la défense de son mari. Mais, d'un autre côté, Acomat et Agrippine sont les deux rôles les mieux conçus en politique que l'onaitjaniais tracés. Agrippine est fort au-dessus de Léontine et d'Arsinoë, qui ne sont que des intrigantes vulgaires; et rien ne ressemble à Acomat. Mithridate est fort supérieur à Sertorius. Ce sont deux vieux guerriers , amoureux malgré leur âge ; mais l'amour de Sertorius est ridicule : Racine a eu l'art de faire respecter et plaindre la faiblesse de Mithridate. Burrhus et Joad sont encore deux rôles originaux, également parfaits dans leur genre: l'un est le modèle de la vertu la plus pure et la plus courageuse au milieu de la corruption des cours; l'autre, celui d'un ministre des autels plein de l'inspiration divine. Corneille n'a rien que l'on puisse en rapprocher, comme il n'a rien à opposer à Hermione , à Roxane , à Phèdre , les trois rôles de passion les plus forts et les plus profonds qu'ait produits la tragédie.

On a fait souvent , pour vanter la fécondité de Corneille , un raisonnement qui est très peu concluant.

K Quelle tête que celle qui a conçu vingt-trois plans dramatiques , tous différents les uns des autres 1 )>

Cette remarque serait juste, si tous ces plans avaient plus ou moins de mérite; mais si, de vingttrois tragédies , il y en a douze absolument mauvaises, et aussi mal conçues que mal exécutées, je vois bien ce qu'une pareille fécondité peut avoir de déplorable , mais non pas ce qu'elle a d'admirable. Comment peut-on de bonne foi savoir gré à Corneille d'avoir produit le plan d'OEdipe, de Pertharite, de Théodore , d' Andromède , de Tite et Bérénice , de Sophonisbe , d'Oihon , de la Toison d'or, de Suréna, de Pulchérie, d'Agésilas, et d'Attila ? Y a-t-il quelque gloire à inventer si mal ? Ne tenons compte que de ce qui est resté ? Corneille, en quarante ans de travaux, a laissé au théâtre à peu près le même nombre de pièces que Racine en dix. Il faut plaindre l'un d'en avoir fait trop, et regretter que l'autre en ait fait trop peu. On a donné à Corneille le titre de sublime, et il n'y en a pas de plus mérité. Mais nous avons vu, dans l'analyse du Traité de Longin , qu'il y avait plusieurs espèces de sublime. L'auteur des Horaces et de Cinna est au-dessus de tout dans le sublime des idées et des caractères; l'auteur d'^udromaque et de Phèdre est fort au-dessus de lui dans le sul)linie de la passion et des images. Le cqntrastç d'Abner et de Mathan est noble et tou-

chant; mais celui d'Horace et de Cnriace est d'im ordre bien supérieur. Il n'existe rien de comparable ni chez les tragiques anciens ni chez les modernes, et ils n'ont point de tableau théâtral plus vigoureusement combiné que celui dti cinquième acte de Rodocjiuie. Mais aussi ni les uns ni les autres n'ont rien à placer à côté d' Athalie; c'est un des poids les plus forts que Racine puisse mettre dans la balance de la postérité. S'il est quelque chose que l'on puisse opposer au sublime du patriotisme républicain du vieil Horace , c'est le sublime moral et religieux dans Joad : l'un vous transporte davantage, l'autre vous pénètre plus. On ne peut entendre qu'avec une sorte de ravissement le grand-prêtre aux pieds de Joas, comme on ne peut écouter le vieil Horace sans enthousiasme; et c'est ici que les deux poètes ont, par différents moyens , rendu si dramatique ce ressort de l'admiration sur lequel j'ai prouvé que des critiques inconsidérés se sont si étrangement mépris. Cette admiration fait couler des larmes dans les deux pièces; et l'on ne peut nier que ce sentiment, qui touche le cœur en élevant l'ame , ne soit un des plus délicieux que l'on puisse éprouver au théâtre, parce qu'alors le spectateur est aussi content de lui que du poète.

Il est glorieux pour les modernes que ce genre de pathétique , qui ne se trouve point chez les tragiques grecs , ait été porté si loin par deux de nos plus grands maîtres. C'est dans tous les deux une véritable création , et une preuve que nous ne devons pas tout aux anciens. L'amour de la liberté et les sentiments religieux sont également naturels à l'homme; et Corneille et Racine en ont tiré les effets les plus puissants. Mais laquelle de ces deux impressions a le plus de pouvoir sur nous? Il me semble que celle des Horaces est plus vive , et celle de Joad plus douce. On est fort heureux d'avoir à choisir; il serait fort difficile de préférer : jouissons , et ne faisons pas de nos plaisirs un sujet de guerre.

Un fait qu'on n'a point remarqué , et qui est pourtant fort smgulier, c'est que Corneille, qui avait tant de raisons de se fier à son génie pour faire des tragédies sans amour, n'ait jamais songé à l'entreprendre; et que Racine, qui excellait à traiter cette passion, ait donné le premier ouvrage dramatique où elle n'entre pas. Ces sortes de pièces , selon Voltaire , sont les plus difficiles à faire. Peut-être en jugeait-il par l'étonnante facilité qui lui fit achever Zaïre en moins de trois semaines , et par le long travail que lui coûta Mérope. Quant à moi , je n'en sais pas assez pour avoir un avis sur cette assertion , que je ne veux ni adopter ni démentir. Je conviens, et je l'ai dit précédemment.

C0UR8 DE LITTÉRATURE

qtie la médiocrité peut se tirer plus aisément d'un sujet d'amour que de tout autre; assez d'exemples l'ont prouvé : mais ce n'est pas sur elle qu'il faut se régler, c'est sur la perfection; et je n'oserais assurer qu'il soit plus facile d'y parvenir en traitant l'amour qu'en traitant toute autre passion . Je ne sais s'il y avait quelque chose de plus difficile à faire que Phèdre et Hermione. Il me semble que le plus ou moins de difficulté ne tient pas au genre, mais au sujet, qui, de quelque nature qu'il soit , offre plus ou moins de ressources pour remplir cinq actes. Je sais i[n\4.thaHe, Mèrope, et Oresie, à les prendre sous ce rapport , étaient excessivement difficiles , surtout la première ; mais nous avons vu Iphirjènie en Taiiride , sujet fort simple, et dont l'auteur est venu à bout sans y mettre de l'amour; et quoique Guimond de La Touche eût un talent réel pour la tragédie, ce n'était pourtant pas , à beaucoup près , un homme du premier ordre.

Je ne hasarderai donti poiiit de décider sur le degré de difficulté d'aucun genre : je crois que dans tous il n'est donné qu'au talent supérieur d'approcher de la perfection. Racine, dans le sien, parait avoir été aussi loin que l'esprit humain puisse aller. Corneille n'a excellé que dans quelques parties du sien. En général , il a peint de grands sentiments, et Racine de grandes passions; et quoique la clémence d'Auguste et l'ame romaine du vieil Horace , la vertu de Pauline et de Sévère, et la noble chaleur de D. Diègne, fassent naître ce mélange d'émotion et d'étonnement qui a tant de charme , quoiqu'il donne même la plus haute opinion de l'homme qui le produit, il parait cependant , à ne consulter que l'expérience , que ce n'est pas encore ce qu'il y a de plus tragique; que les impressions les plus douloureuses sont celles que nous cherchons le plus au théâtre, où ce qui nous fait le plus de mal semble être ce qui nous plaît davantage ; que nous voulons surtout être tourmentés par la terreur ou la pitié , et que par conséquent des infortunes extrêmes, de grands dangers, des personnages passionnés (pii font passer en nous les combats qu'ils éprouvent, sont les moyeris les plus essentiels de la tragédie. C'est dire que le sublime de la passion et de la douleur est plus théâtral que celui des sentiments et des caractères. Ce résultat, qu'on ne peut contester, est à l'avantage des pièces de Racine ; et ce qui acliève d'en prouver la vérité , c'est que dans ce siècle un écrivain moins parfait que lui , Voltaire, pour avoir su pousser encore plus loin les effets de la terreur et de la pitié , a été enfin reconnu , même de son vivant , pour le plus tragique de tous les poètes.

Saint-Foix , dans ses Essais historiques sur Paris, a inséré un article sur Corneille et Racine, où il s'exprime avec un ton d'humeur qui lui était assez naturel.

i( J'aurais , dit-il , une bien mauvaise idée de ma nation, si les hommes de quarante ans ne mettaient pas une grande différence entre Corneille et Piacine. »

Le reste de l'article ne laisse aucun doute sur l'eiilière préférence qu'il donne au premier; et ce n'est pas ce que je prétends combattre. IMais quand il suppose que Racine est plus fait pour être goûté par les jeunes gens , et Corneille par les hommes mûrs , je crois qu'il s'abuse entièrement. Je pense, au contraire, que le mérite de l'un , fondé sur une grande connaissance de la nature, demande, pour être bien senti , plus de réflexion et de maturité ; et que celui de l'autre , qui consiste surtout dans l'expression de la grandeur, doit être plus du goût de la jeunesse , qui a plus d'élévation et d'énergie que de justesse et d'expérience. On est d'abord disposé à croire que la jeunesse, qui est l'âge de l'amour et des passions , doit en aimer la peinture par-dessus tout. Oui, elle l'aime: mais plus celte peinture est vraie , moins elle lui parait étonnante, parce qu'elle ne lui rappelle que ce qui lui est très familier; et à cet âge, nous admiroas moins ce qui est si proche de nous. Ce n'est qu'avec le temps qu'on peut s'apercevoir que, l'homme étant naturellement porté à la grandeur, il ne doit pas être plus difficile de se livrer tout entier à l'enthousiasme d'imagination qui nous élève, que de pénétrer au fond des cœurs et d'y surprendre les secrets de nos penchants. Ce n'est pas, d'ailleurs, quand nous éprouvons le plus la violence des passions que nous en jugeons le mieux la peinture, comme le moment où l'on aime le plus les femmes n'est sûrement pas celui où on les juge le mieux. Nous connaissons peu notre cœur quand il nous tourmente : c'est avec le calme des réflexions et l'intérêt des souvenirs que nous pouvons y lire notre propre histoire ; et alors nous apprécions mieux que jamais le poète qui paraît la savoir aussi bien que nous : alors aussi les écrivains dramatiques savent la traiter. Il est très rare qu'un jeune auteur commence par une pièce où l'amour domine. Corneille avait trente ans quand il fit le Cid. Racine avait fait lesFréres ennemis et Alexandre avant Andromariue ; et ce qui est prodigieux, c'est de l'avoir faite à vingt-sept ans. Voltaire en avait près de quarante quand il donna Zaïre; Thomas Corneille près de cinquante quand il composa son Ariane.

Je me souviens (pie ceux de mes compagnons d'études qui montraient le plus d'esprit lisaient Racine avec plaisir, mais admiraient dans Cor-

SIÈCLE DE LOUIS XlV. - POÉSIE.

neille jusqu'aux déclamations qui sont chez lui si fréquentes : j'en ai revu plusieurs depuis qui avaient bien changé d'avis. Mais cette méprise n'est pas seulement celle de la jeunesse; c'est dans tous les temps celle du plus grand nombre : et je dois faire observer ici à ceux qui sont trop exclusivement épris de la grandeur, que c'est , de tous les genres , celui sur lequel il est le plus aisé et le plus commun d'en imposer à la multitude. Il suffit d'aller au théâtre pour s'en convaincre tous les jours. On y applaudit l'enflure et la déclamation à côté du vrai sublime, non seulement dans les pièces de Corneille , que l'on peut croire consacrées par un vieux respect, mais même dans des pièces d'auteurs modernes , dont le nom n'en impose pas. Tout ce qui a un air d'élévation et de force , fût-il faux , outré , déplacé , entraîne communément la foule; et souvent même l'illusion dure long-temps. Souvent, après que les bons juges se sont fait entendre , on continue d'appplaudir au théâtre ce qui d'ailleurs n'obtient point d'estime. Pourquoi? C'est qu'au théâtre on ne juge point par réflexion ; et si les fautes ont de quoi éblouir un moment, c'est assez. Aussi Voltaire disait-il , en parlant du parterre :

ft II n'est pas uécesiaire de frapper juste sur lai ; il suffit de frapper fort. »

J'en citerai un exemple bien remarquable dans la tragédie de Gaston et Bayard. Ce dernier, qui a eu avec son général un tort évident et inexcusable, reconnaît sa faute, et lui demande pardon à genoux. L'acteur alors ne manque pas de se tourner vers le public , et de lui dire avec emphase : Contemplez de Bayard l'abaissement auguste.

Et la salle retentit d'applaudissements. Cependant ce vers n'est qu'une fanfaronnade ridicule. Rien au monde n'est plus contraire à la vraie grandeur que de dire : Contemplez combien ce que je fais est beau ! Ce langage , qu'un héros ne tint jamais , est nn démenti formel à la nature et au bon sens. Mais qu'arrive-t-il ? Le public ne voit rien que Bayard aux pieds de Gaston ; il est frappé d'un spectacle imposant , et d'une pensée qui lui paraît grande et belle; il oublie que c'est Bayard qui parle : il bat des mains , et l'homme sensé sourit, dans un coin , de la faute du poète et de la méprise des spectateurs.

Que faudrait-il à ce vers pour qu'il fût à sa place? Un changement bien simple : il n'y a qu'à mettre dans la bouche de Gaston ce qui est dans celle de Bayard.

Je reviens à l'auteur des Essais : il finit par un argument fort extraordinaire. Il a observé que les partisans de Racine ne trouvaient point mauvais

qu'on lui é'/alât Corneille , an lieu qne les partisans de Corneille ne pouvaient souffrir qu'on lui égalât Racine , et ne voulaient pas entendre parler de comparaison. Il croit que cette observation est à l'avantage de Corneille : mais n'est-ce pas seulement une preuve que les uns sont plus raisonnables que les autres ; que ceux-ci mettent dans leur cause quelque chose de personnel , et s'imaginent s'agrandir avec l'écrivain qu'ils défendent ; et que ceux-là , ne cherchant que la vérité , ont assez réfléchi pour trouver très simple que la manière de Corneille soit plus analogue que celle de Racine au caractère de beaucoup de lecteurs , et sont assez tolérants dans la discussion pour laisser la liberté des avis ? Cette disposition ne m'inspirerait que plus de confiance ; et voir dans la disposition contraire un préjugé favorable, c'est dire que ceux qui se fâchent le plus et raisonnent le moins ont toujours raison. Pour répondre positivement à la première assertion de Saint-Foix , je dirai qu'une nation qui, sans accorder de prééminence personnelle à aucun des deux , aurait une égale vénération pour celui qui a fondé le théâtre et pour celui qui l'a perfectionné ; qu'une nation qui , en admirant les beautés de Corneille , préférerait les tragédies de Racine , serait une nation équitable et éclairée.

On a souvent loué Corneille de sa variété , et accusé Racine de ?noHOfo)n>. Expliquons-nous sur ces mots , et nous pourrons fixer aisément la valeur de l'éloge et du reproche. Il y a deux sortes de variétés : celle du sujet , et celle du ton général des ouvrages. Le Cid, les Horaces , Cinna, Polyeucte , Pompée , Rodorjune , Héradius, sont des sujets très différents les uns des autres. Andromaque , Briîannicus , Bajazet , Mithridate , Iphigénie, Phèdre, et AtJialie , ne le sont pas moins. A l'égard du ton général , il tient aux caractères et au style. Dans Racine, déjeunes princes amoureux , Britannicus, Xipharès, Antiochus, Bajazet , Hippolyte , ont entre eux , je l'avoue , beaucoup de traits de ressemblance : dans Corneille , cette même ressemblance n'est pas moins frappante, mais chez des personnages qui tiennent le premier rang. Emilie , Rodogune , Cornélie , Viriate , Pulchérie, ont à peu près le même esprit, et partout le même langage. Elles sont , s'il le faut dire, plus hommes que femmes , ou plutôt elles ont toutes l'esprit de Corneille. Il n'a point connu la différence de ton qu'exigent les convenances du sexe et celles du théâtre. Ce sont des femmes , comme a dit Racine , qui font des leçons de fierté à des conquérants , ou qui oublient celle qui leur convient à elles-mêmes. Cinna est avili parles hauteurs d'Emilie j Sertorius, par celles de

Yiriate ; César est rabaissé devant Cornélie. Pulchérie , qui n'a pas le moindre droit à l'empire romain , dont jamais une femme n'a hérité, traite toujours Pliocas comme un homme qui lui a ravi son bien ; elle va jusqu'à lui dire :

L'esclave le plus vil qu'on puisse imaginer Sera digne de moi, s'il peut t'assassiner.

D'un autre côté , CléopAtre est avec César d'une coquetterie qui va jusqu'à l'indécence.

Pauline dit en parlant de Sévère :

Il est toujours aimable , et je stiis toujours femme.

Emilie dit à Cinna : So»(je que mes faveurs t'attendent. Elle parle des douceurs de sa possession.

Ainsi, dans tous ces rôles, on voit toujours, ou une vigueur mâle, qui est celle de l'auteur plutôt que du personnage , ou un oubli des bienséances, qui montre que l'auteur ne les connaissait pas. A l'égard du ton général , c'est toujours de la force dans le raisonnement et de l'élévation dans les idées ; souvent l'abus de l'un et de l'autre.

Dans Racine, les personnages principaux Phèdre , Roxane, Hermione , Andromaque , Iphigénie, 3Ionime, Clytemnestre , Agrippine, ont toutes un caractère et un ton différent, et toujours celui qui leur convient. Il est vraiment étrange qu'on ait pu méconnaître chez lui le don singulier de se plier à tout. Je ne vois qu'une cause de cette erreur : c'est qu'ayant dans tous les genres un langage toujours naturel qui n'appartient qu'à lui, on s'est accoutumé à croire qu'il n'y avait point de différence dans ses sujets, parce qu'il n'y en avait point dans l'exécution. On le trouvait toujours le même , parce qu'il était toujours parfait.

La peinture des mœin-s est chez lui plus exacte et plus soutenue que dans Corneille. La Bruyère, qui , dans le parallèle qu'il a fait de tous les deux, paraît avoir tenu la balance assez égale , dit en parlant de celui-ci :

ff II y a dans quelques unes de ses meilleures pièces des fautes inexcusables contre les mœurs. »

Et il indique le même résultat dans cette phrase qu'on a tant de fois répétée depuis :

« L'un peint les hommes comme ils devraient être ; l'autre les peint tels qu'ils sont. »

C'est dire clairement que l'un est un peintre plus fidèle que l'autre. Mais d'ailleurs, je pense, comme Voltaire, que ce jugement, qu'on a souvent cité comme une espèce d'axiome, énonce une généralité beaucoup trop vague et trop susceptible d'équivoque. Si La Bruyère entend , par un homme qui est ce qu'il doit ctre , celui (jui est sans passions et ne commet point de fautes , ces sortes de personnages sont admis , il est vrai , dans la tragédie ,

mais il est rare qu'ils puissent en fonder l'intérêt. Burrhus, Abner, Acomat, Joad, Auguste, et Cornélie , sont de ce genre. Si l'on entend ceux qui sacrifient leur passion à leur devoir , Corneille et Racine ont tous deux des personnages de ce caractère : si dans Pauline et Chimène , dans Séleucus et Antiochus , le devoir l'emporte sur l'amour , il l'emporte aussi dans Monime et dans Iphigénie , dans Xipharès et Titus. Voilàpom- la morale. Mais, dans la vérité dramatique , un personnage est ce qu'il doit être quand il ne fait rien que de conforme à ce qu'exigent le caractère qu'on lui a donné et la situation où il se trouve ; et sous ce point de vue. Racine a représenté les hommes bien plus fidèlement que Corneille. Si l'on excepte Bajazet, l'iui des deux poètes est dans cette partie à l'abri des reproches que l'on peut souvent faire à l'autre. Cinna ne doit point être, dans les derniers actes , tout différent de ce qu'il a été dans les premiers. Rodogune , annoncée comme un personnage intéressant , ne doit point demander à deux princes vertueux d'assassiner leur mère. Un héros tel que Pompée ne doit point être assez lâche pour se priver d'une épouse qu'il aime, par obéissance aux ordres de Sylla. Un vieux chef de parti , tel que Sertorius , ne doit point être un froid soupirant près de Viriate. Il n'est donc pas vrai qu'en général Corneille ait peint les hommes tels qu'ils devraient être.

Il faut laisser dire à Fontenelle que , dans la pièce intitulé Pîtîc/iéne, le caractère de cette princesse est un de ceux r^wc Corneille seul savait faire , et que dans Suréna il a fait une belle peinture d'un homme que de trop grands services rendent criminel auprès de son maître. Une preuve qu'il n'y a rien de beau dans ces pièces, c'est qu'il est impossible de les lire.

.Je n'en croirai pas davantage Fontenelle , lorsqu'il décide que Néron et Mithridate sont deux caractères bas et petits , et que Prusias et Félix réussissent beaucoup mieux au théâtre. Le titre même de neveu de Corneille ne peut excuser des assertions si constamment démenties par la voix des connaisseurs , et par une expérience de tous les jours. Il est de fait qu'on a peine à supporter Félix , et ([ue Prusias fait rire , au lieu que Néron et Mithridate produisent un grand effet. Le premier surtout est regardé comme un modèle unique du développement des caractères , et il y a peu de rôles aussi imposants que IMitbridate. Fontenelle étaie son opinion d'un petit sophisme très frivole. Il dit que Néron et Mithridate sont bas dans leurs actions , et que Prusias et Félix ne le sont que dans leurs discours. D'abord, cela n'est pas vrai dans le fait ; car rien n'est plus bas que la con-

SIÈCLE DE LOUIS

duite de Pruslas, d'un roi qui n'ose pas être le maîtrecliez lui, et dont tout le rôle est contenu en substance dans ce vtrs trop connu :

Ah ! ne me brouillez point avec la république. De plus, Fontenelle se trompe beaucoup dans sa distinction entre les actions et les discours. Quand ceux-ci sont continuellement bas , il est impossible d'en pallier le mauvais effet. Au contraire , une petitesse momentanée , telle que celle de Mithridate et de Néron , peut être relevée par l'artifice du discours et des circonstances , et couverte par l'effet total du rôle. C'est précisément ce qui est arrivé à Néron et à Mitbridate. Tous deux sont petits un moment , l'un quand il trompe Monime, l'autre quand il se cache pour écouter Junie ; mais la noblesse du style et l'effet de la situation font passer ce qu'il y a de défectueux dans le moyen , et cette faute d'un instant se perd dans la 'foule des beautés qu'offre tout le reste du rôle. Ce ne sont pas là de simples spéculations j ce sont des faits, Fontenelle conclut par un principe très vrai : « Il n'appartient qu'à un génie du premier ordre de nous donner un personnage l)as. »

Oui , et Racine l'a prouvé dans Narcisse.

Si nous en venons aux mœurs nationales , Corneille n'a su les peindi-e en maître que dans les tableaux de la grandeur romaine , qu'il a pourtant quelquefois exagérée , comme dans ce vers ,

Pour être plus qu'un roi , tu te crois quelque chose , qui marque un mépris beaucoup trop grand. Il n'est pas vrai que les Romains méprisassent tant la royauté : ils la haïssaient , et se plaisaient à l'abaisser; mais on ne cherche pas à humilier ce qu'on méprise. César n'eût pas ambitionné le titre de roi, s'il eût été un objet de dédain. Enfin, Corneille lui-même contredit cette exagération, lorsque Auguste dit àCinna, en parlant d'Emilie qu'il lui offrait en mariage :

Le digne objet des vœux de toute l'Italie ,

Et qu'ont mise si haut mes bienfaits et mes soins ,

Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.

Il croit dire ce qu'il y de plus fort; il ne pense donc pas qu'il eût fait si peu de chose de Cinna en le faisant roi , ni que ce fût si peu de chose d'être roi.

Racine a représenté avec fidélité les mœurs grecques dans Andromaque et Iphigénie , et avec énergie les mœurs turques dans les rôles de Roxane et d'Acomat. Mais il s'est surpassé dans la peinture des Juifs , au point de se mettre pour ainsi dire au rang de leurs prophètes ; et dans Bii tannicus il a tracé la bassesse des Romains dégénérés avec les crayons de Tacite. Observons cependant que , Corneille choisissant de préférence ses sujets chez le peuple qui a eu le plus d'éclat

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